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samedi 31 janvier 2015

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Gregor Mathias : les prélèvements sanguins forcés à la fin de la guerre d'Algérie
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Marc Michel 2007   Marc Michel couv (1)    Marc Michel couv (2)  Marc Michel couv (3)

 

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4 novembre 2013 : disparition de l'historien Daniel Lefeuvre

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Daniel 2007

    24 juin 2008

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- lire l'article de Guy Pervillé

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quelques ouvrages de Jacques Frémeaux, professeur à la Sorbonne, en histoire coloniale

le livre de Daniel LEFEUVRE au programme de l'IEP de Grenoble (2012) ** NOUVEAUTÉ **
La fin de la guerre d'Algérie, Guy PERVILLÉ (article censuré par la Direction des Archives de France) ** NOUVEAUTÉ **
la supériorité scientifique et technique de l'Europe au XVIIIe siècle (Michel Devèze, 1970)
site : Histoire du Droit des Colonies (université Montpellier)69019950_p
La Mosquée de Paris sous l'Occupation : critique du film "Les hommes libres"
HOMMAGE À CLAUDE LIAUZU (1940-2007)

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23 mai 2008 : Claude Liauzu nous a quittés il y a un anAgeron_portrait_1

 

 

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- Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre, Flammarion, 2006-2008
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samedi 3 janvier 2015

le sacrifice monumentalisé, autour de la Première Guerre mondiale : mosquées et kouba

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Mosquée, 1916 ; kouba, 1918 ; Mosquée, 1920 :

le sacrifice monumentalisé

Michel RENARD

 

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* Cette communication en colloque s'accompagnait d'une présentation Powerpoint, dont chaque image a été insérée dans le texte qui suit lui conférant une dimension d'investigation et de restitution iconographique.

***

 

La Première Guerre mondiale a fait passer le nombre de musulmans présents en métropole de quelques milliers à 500 000 environ, soit 320 000 indigènes mobilisés venus en Europe et 184 000 travailleurs (1). Cent fois plus !

 

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Jacques Frémeaux, Les colonies dans la Grande Guerre, 2006

 

Le chiffre de travailleurs est, cependant, sujet à caution. L’historien Charles-Robert Ageron parle de surévaluation de l’administration. Et ramène ce total à une fourchette de 10 à 15 000 ! Un dixième de l’évaluation officielle, qui comptabiliserait fautivement tous les embarquements, compte non tenu des voyages successifs (2).

 

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un Kabyle, éboueur à Paris, en 1917

 

Si Charles-Robert Ageron a raison, cela expliquerait que nous disposions de beaucoup moins d’informations sur ces travailleurs que sur les soldats.

Ainsi, cette communication portera uniquement sur les combattants de confession musulmane et le traitement qui fut réservé aux conditions d’exercice de leurs sentiments religieux.

Plus précisément à trois édifices emblématiques : la mosquée du Jardin Colonial, la kouba du cimetière de Nogent-sur-Marne et la Mosquée de Paris.

 

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Qui en furent les concepteurs et dans quel contexte ? qui en furent les réalisateurs ? quelle analyse peut-on en effectuer ?

***

 

En résumé, les quatre facteurs provoquant une prise en compte de la composante religieuse des troupes provenant de l’empire colonial africain, furent :

- le nombre – même si la proportion n’est que de 4% de la totalité des effectifs combattants ;

- les blessés et morts au front ;

- l’effet de retour sur les populations de l’empire ;

- et la concurrence avec l’adversaire germano-turc.

 

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I – Soldats des colonies : le non-Jihad

 

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Ce dernier facteur apparaît très vite avec l’entrée en guerre de l’empire Ottoman le 1er novembre 1914, puis la proclamation du jihad le 14 novembre par le cheikh al-islam Mustapha Hayri Effendi à Constantinople (3).

 

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déclaration du jihad, le 14 novembre 1914 à Constantinople

 

On sait la faiblesse intrinsèque de cet appel qui subordonnait le combat des musulmans à une alliance avec des puissances chrétiennes, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

Il n’empêche que les autorités françaises s’employèrent à en parer les effets potentiels auprès de ses soldats, combattants ou déjà prisonniers, en sollicitant des attestations de fidélité des multiples figures musulmanes de son empire colonial.

La Revue du Monde Musulman créée en 1907 par Alfred Le Châtelier (1855-1929) a publié ainsi, la proclamation de Moulay Youssef, sultan du Maroc, à ses troupes, en date du 15 novembre 1914 (26 hijja 1332) :

 

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Revue du Monde Musulman, vol. XXVIII, 1914

 

- «À nos fidèles sujets qui combattent en soldats valeureux sur le sol de la France, à vous le salut accompagné de souhaits pour que Dieu vous aide et vous protège. (…)

Soyez assurés du triomphe final, et comptez que les ailes de la victoire se déploieront sur vos rangs, car c’est avec des soldats venus de la majeure partie des pays d’Islam, vos propres coreligionnaires, que vous combattez (…) un ennemi imbu de préjugés illusoires, qui s’est laissé égarer par un orgueil tyrannique, entraînant avec lui d’autres peuples ignorants et irréfléchis, incapables de prévoir les conséquences et les dangers des œuvres entreprises sans discernement».

Dernier passage faisant directement allusion à la Turquie qui vient de proclamer le jihad (4).

 

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Revue du Monde Musulman, vol. XXIX, 1914

 

Le numéro XXIX de la Revue du Monde Musulman, paru fin 1914 ou début 1915, est tout entier consacré à la publication de messages religieux refusant le soutien à la Turquie et lui opposant à la fois des répliques politiques (l’attachement à la Patrie française et à ses «bienfaits»…) et des arguments religieux, citations coraniques à l’appui.

En Algérie, la coopération du «clergé» musulman officiel s’affiche dès avant la proclamation turque et plus encore après.

Dans sa thèse, Gilbert Meynier, relève que : «du 6 au 28 novembre 1914, L’Écho d’Alger publie une centaine d’adresses "loyalistes", La Dépêche de Constantine une quinzaine en deux jours (6 et 7 novembre 1914)» (5). Elles proviennent de notables, élus, caïds de communes mixtes, mais aussi de muftis, de cadis, d’imams, de chefs de confréries.

 

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L'Écho d'Alger, 20 novembre 1914

 

Les muftis des deux rites, malékite et hanéfite, à Alger, déclarent :

- «Les Turcs ont enfreint le commandement de Dieu : "ne vous précipitez pas de vos propres mains dans la perdition" [sourate II, verset 195]. Ce verset comprend, suivant l’avis des exégètes, l’interdiction de toute entreprise guerrière illicite, c’est-à-dire qui ne tend pas à faire triompher la justice ou à porter assistance à ceux dont la cause est juste et qui n’aurait d’autre raison que l’intérêt personnel ou la passion de répandre du sang» (6).

 

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Revue du Monde Musulman, vol. XXIX, 1914

 

L’interprétation de ces prises de positions est controversée. Gilbert Meynier insiste sur les sollicitations de l’administration et la nature assimilationniste des réactions religieuses.

Il évoque, par contre, la nouveauté des manifestations provenant des confréries tout en les marquant du sceau de la collusion avec l’autorité coloniale : «leurs déclarations fracassantes, parfois dithyrambiques en faveur des armes et du nom français, donnent l’estampille de l’islam algérien à la collaboration» (7).

Pour sa part, Charles-Robert Ageron souligne l’étonnement réconfortant que provoquèrent le rejet des démarches turques et germaniques :

- «le loyalisme des Musulmans algériens en 1914 fut une surprise pour tous les gens informés. L’Allemagne escomptait un concours efficace du monde islamique et espérait provoquer des troubles en Afrique du Nord. La France, qui ne l’ignorait pas, redoutait les effets d’une guerre sainte proclamée par le Sultan de Constantinople et ceux de la propagande allemande» (8).

La lecture de plusieurs harangues algériennes montre, au-delà de l’assentiment politique, une physionomie de différend intra-islamique, de controverse théologique.

Certes, les textes ne prétendent pas au statut de fatwa, mais le Coran est cité, le hadith est cité, y compris celui qui affirme «Détournez-vous des Turcs tant qu’ils vous laisseront tranquilles».

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hadith utilisé en Algérie coloniale contre le jihad proclamé par les Turcs en 1914

 

Ce hadith est utilisé, entre autres, par le seyyid tijania Mohammed el-Kebir sidi-Mohammed el-Bechir qui en précise le sens grâce au Djami Saghir de Soyouti : «Laissez les Turcs de côté tant qu’ils se tiendront chez eux et ne vous attaqueront pas» (9).

D’autres messages, marocains par exemple, parlent «d’usurpation du titre khalifal» par les Turcs.

Ainsi, on voit le vieux contentieux arabo-turc sur la suprématie du monde musulman, ressurgir pour étayer un refus des premiers de s’aligner sur les seconds.

Cet aspect est lié à la question du califat, thème d’une diplomatie française ayant à définir une politique à l’égard de l’empire ottoman et à prendre en compte sa dimension de «première puissance arabe musulmane», selon la formule de Paul Bourdarie, fondateur de la Revue Indigène (10).

 

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le Bey de Tunis, Sidi En Nacer

 

En Tunisie, le Bey adresse une proclamation à l’ensemble de ses sujets. Il précise que la France «ne nourrit aucune haine contre le peuple turc (…) sa colère ne vise que quelques Jeunes-Tucs que les intrigues allemandes à Constantinople ont asservis aux ambitions germaniques».

Il rappelle ses sujets «aux devoirs qui leur incombent» en citant le «bel exemple (de) leurs coreligionnaires des Indes anglaises» (11).

De leur côté, les lettres de dignitaires musulmans tunisiens ont, à l’évidence, été rédigées juste après la déclaration de guerre de la Turquie et avant les avis religieux provenant de Constantinople.

Ils évoquent tous l’intervention de la Turquie dans le conflit. Mais ne font pas mention du jihad.

 

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Revue du Monde Musulman, tome XXXIII, 1917

 

Après le Maghreb, l’Afrique Noire.

La Revue du Monde Musulman a relayé dans son tome XXXIII (1917) les témoignages de loyalisme de différents dignitaires religieux en Afrique Occidentale française recueillis en 1915 et 1916.

Cadis, imams de grande mosquée, mokaddems de tariqa, marabouts, émirs locaux, cheikhs de nombreux cercles, almanys, prédicateurs… livrèrent leurs missives d’allégeance et de confiance, leurs vœux de triomphe prodigués aux troupes françaises contre l’oppresseur.

 

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proclamations du cadi Alioun Diagne de Dakar et de  Diagne Samba, chef de Rufisque

 

La Revue du Monde musulman publie 33 messages provenant du Sénégal (Falémé et Djoloff compris), 30 de Mauritanie, 19 du bassin du Niger, 14 du Fouta-Djallon et de Guinée, 3 de Côté d’Ivoire, 5 du Dahomey, soit 104 au total, à ajouter aux 24 déjà publiés dans le n° XXIX de la revue (mais certains sont les mêmes).

Il est difficile d’apprécier les effets de ces exhortations religieuses mais les conséquences démobilisatrices escomptées par l’appel au jihad n’eurent pas lieu (12). Charles-Robert Ageron évoque même «l’échec de la guerre sainte» (13).

En conclusion, on peut mesurer, par ces déclarations, le barrage politico-religieux édifié pour désamorcer le panislamisme généré par le corpus de déclarations et fatwas émis par Constantinople dès novembre 1914.

***

 

Examinons maintenant, les manifestations de gratitude renvoyées par la puissance coloniale à l’endroit des combattants qui ont assumé leur loyauté jusqu’au sacrifice.

 

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II – La mosquée du Jardin Colonial

 

J’ai tenté ailleurs une évaluation de la politique militaire à l’égard de la religion de ses combattants musulmans pendant la Guerre (14).

Mais l’armée ne fut pas seule dans la prise de conscience qu’il fallait aller au-devant des pratiques musulmanes des soldats de l’Empire.

 

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le journal Le Temps, 26 décembre 1914

 

À la «une» du Temps, le 26 décembre 1914, le pasteur protestant Frank Puaux (1844-1922), professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris, attire l’attention sur le traitement des blessés indigènes :

 - «il faudrait faciliter à nos indigènes les moyens de retrouver en France leurs coutumes africaines… (il faudrait) attacher aux formations sanitaires des imams qui veilleraient aux rites religieux, objets du grand respect des musulmans et, en cas de mort, présideraient aux funérailles suivant les prescriptions coraniques» (15).

L’institution militaire avait réagi dès le début de l’automne 1914, à propos des sépultures. Elle le fit quelques semaines plus tard en décidant d’accueillir des blessés musulmans dans les locaux du Jardin colonial. Un hôpital de convalescence y fut aménagé.

L’idée d’y adjoindre une mosquée germa au cours de l’année 1915 comme instrument réactif aux initiatives allemandes qui avaient fait édifier une mosquée dans le camp de prisonniers de Zossen, près de Berlin, en 1915.

 

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camp du Croissant (Halbmond-Lager) à Wündsdorf-Zossen, à côté de Berlin ;
entrée de la mosquée avec le minaret durant la Première Guerre mondiale

 

Que se passait-il à Zossen, qui puisse inquiéter la France en guerre ? Ce camp enfermait environ 8000 prisonniers nord-africains et hindous. On y distribuait, dans toutes les langues, un journal intitulé Jihad, et les détenus pouvaient pratiquer leur religion librement (16).

 

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El Jihad, journal distribué aux prisonniers musulmans du camp de Zossen, 15 juillet 1917

 

Les archives allemandes détiennent un film de 6 minutes sur la célébration de l’aïd el-kebir à Zossen en 1916. Cette fête fut célébrée le 9 octobre dans le monde musulman (peut-être le 8 à Zossen ?). Il doit donc s’agir du même jour.

http://www.filmothek.bundesarchiv.de/video/2535

 

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On voit le cortège se rendre sur l’esplanade où fut organisée la cérémonie rituelle.

 

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aïd el-kebir, octobre 1916, au camp de Zossen

 

Des hommes sont en uniforme, d’autres en tenue traditionnelle… peut-être des goumiers 

 

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Les sacrificateurs tournent la tête vers la tribune, attendant le «bismillah allâhu akbâr» collectif. Puis les bêtes sont apprêtées.

 

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les sacrificateurs attendent le bismillah... pour sacrifier les moutons

 

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préparation du mouton, aïd el-kebir à Zossen en octobre 1916

 

Un personnage harangue la foule assise devant lui.

 

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Ce moment a-t-il été précédé d’une prière ? Si tel fut le cas, le film ne contient pas cette scène.

Mais le dispositif, les tapis au sol et sur l’estrade, le passage, visible au premier rang, des hommes passant de la génuflexion à la position assis en tailleur permettent de le supposer fortement, ainsi qu'une autre image de prière à côté de la mosquée.

 

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khûtba (prône) de l'aïd el-kebir à Zossen en octobre 1916

 

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prière collective au camp de prisonniers musulmans de Zossen

 

L’orateur (khatib) était le cheikh égyptien, pro-turc et pro-allemand, Abd el-Aziz Sawis qui prononça la khûtba (prône), traduite par Idris pour les prisonniers Tatars. Il expliqua aux prisonniers qu’ils avaient été trompés par les ennemis de l’Islam mais qu’ils pouvaient désormais se racheter en s’engageant dans le chemin du Jihad (17).

Ce qui pouvait préoccuper au plus haut point les Français était que l’un des propagandistes les plus actifs à Zossen fût le cheikh Sâlih ash-Sharîf at-Tûnisî (1869-1920) (18).

 

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le cheikh Sâlih ash-Sharîf at-Tûnisî (1869-1920)

 

Né à Tunis, d’une famille algérienne émigrée dans les années 1830, son grand-père et son père avaient étudié à l’université de la Zeituna.

Il devint lui-même professeur dans cette institution renommée. En 1900, il émigra à son tour, vers Istanbul puis Damas.

Sans que l’on sache trop comment, il entra dans le cercle des principaux dirigeants turcs.

En 1911, il accompagna Enver Pacha en Cyrénaïque pour organiser la résistance à l’invasion italienne. On dit que c’est Sâlih Sharîf qui déclara le jihad.

Par des contacts d’amitié avec la famille de l’émir Abd el-Kader et ses accointances avec les Jeunes-Turcs, il arriva à Berlin à la fin 1914 et se mit en rapport avec l’Office de Renseignement sur l’Orient (Nachrichtenstelle für den Orient - NfO) animé par Max von Oppenheim et placé sous la direction de l’État-major et du ministère des Affaires étrangères.

 

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Sâlih ash-Sharîf at-Tûnisî, collaborateur de l'Office de Renseignement sur l'Orient, à Berlin

 

Parmi les axes de travail de la NfO, se trouvaient la propagande auprès des prisonniers musulmans et la propagande dans les colonies des puissances de l’Entente.

Sâlih ash-Sharîf étonna les témoins de ses discours aux soldats prisonniers à Lille (occupée depuis le 13 octobre), en ce même mois de décembre 1914.

 

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Die Wahreit über den Glaubenskrieg (La vérité sur le jihad) de Sâlih ash-Sharîf at-Tûnisî, 1915

 

En 1915, il publia son opuscule La vérité sur le Jihad (die Wahrheit über den Glaubenskrieg, Haqîqat al-jihad), écrit en novembre 1914.

Il y exposait une doctrine classique du jihad, agrémentée d’un tableau apocalyptique de la situation coloniale, et obviait à la critique adressée à la proclamation turque :

- «Mon intention est de réfuter tout ce qui pourrait inquiéter les âmes de ceux qui n’arrivent pas à discerner la vraie nature de cette guerre des mises en suspicion par les ennemis fourvoyants».

Le jihad, disait-il, n’est pas «n’est pas identique à l’homicide de tous ceux qui ont une autre confession», ou encore «ce n’est pas une lutte contre tous ceux qui ne correspondent pas à notre religion», donc il n’est pas dirigé contre les chrétiens en général, mais contre «l’ennemi barbare tel que les Anglais, les Russes et les Français».

Sâlih ash-Sharîf concluait : «C’est un devoir du monde entier islamique de se lever sans exception et de suivre le drapeau du calife de la famille sublime d’Osman et de s’assembler avec ses alliés fidèles, les Allemands et tous ceux qui les suivent» (19).

 

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Jihad et colonialisme, de Mahmoud Abdelmoula (1987) contient le texte de Sâlih ash-Sharîf

 

Cet ensemble de données avait de quoi inquiéter la France en guerre.

Il fallait parer à ce prosélytisme politico-religieux – parce que les prisonniers reviendraient un jour dans leurs foyers - et à ses effets éventuels immédiats dans les colonies.

 

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image de propagande allemande pro-islamique, en cinq langues

 

L’idée première de la mosquée du Jardin Colonial est donc à inscrire dans une contre-propagande.

Ce qui marquait un degré supplémentaire dans la politique d’égards. Jusqu’ici, l’aménagement de sépultures musulmanes relevait plutôt d’un acquiescement à des demandes, plus ou moins explicites, d’ordre métaphysique. Même si le souci de ne pas commettre d’impairs à l’égard de l’opinion d’un «arrière» colonial existait aussi, évidemment.

 

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le diplomate français Pierre de Margerie (ici, à Berlin, en 1928)

 

L’objectif de cette entreprise est exposé, le 16 janvier 1916, par Pierre de Margerie (1861-1942), directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires étrangères :

- «Les autorités militaires allemandes ayant fait ériger à Zossen, près de Berlin, où se trouvent détenus trois mille de nos prisonniers musulmans, une mosquée que sont conviés à visiter périodiquement, dans un but de réclame, des publicistes turcs, persans et égyptiens, le gouvernement de la République a cru devoir, comme vous le savez, répondre à cette manœuvre de nos ennemis en faisant ériger un oratoire musulman au centre du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne où il a installé un hôpital spécialement destiné aux blessés mahométans.
J'ai l'honneur de vous adresser, ci-joint, un dessin de cette mosquée que j'ai fait parvenir également à nos agents en pays musulmans en les invitant à y donner le plus de publicité possible» (20).

 

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dessin du projet de mosquée dans le Jardin Colonial, 1916

 

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dessin du projet de mosquée dans le Jardin Colonial, 1916

 

L’édifice est bâti en 1916, à partir du dessin préparatoire, et inauguré le 14 avril de la même année. Deux imams y sont affectés en permanence.

La mosquée est utilisée par les convalescents de l’hôpital du Jardin Colonial, ce qui fait moins de monde qu’à Zossen.

Mais la France peut dire et faire dire, désormais, qu’elle considère ses soldats musulmans avec respect pour leur religion et qu’elle n’est pas à la traîne de l’Allemagne.

 

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mosquée dans le Jardin Colonial à Nogent-sur-Marne, 1918

 

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mosquée dans le Jardin Colonial à Nogent-sur-Marne, 1918 (détail)

 

Le lieu servit également de célébrations, mises en scène, des fêtes religieuses et notamment de l’aïd el-kebir, comme à Zossen.

La monumentalisation permettait la mise en image et la diffusion d’une contre-propagande parmi les populations de l’empire colonial.

 

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René Besnard, ministre des Colonies, sept.-nov. 1917, en visite à la mosquée du Jardin Colonial ;
le personnage central est très probablement Émile Piat

 

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mosquée du Jardin Colonial, aïd el-kebir, 1918

 

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mosquée du Jardin Colonial, aïd el-kebir, 1918

 

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mosquée du Jardin Colonial, photographies, 1918 (source : ANOM)

 

La correspondance de Pierre de Margerie en témoigne. Le 13 décembre 1916, il s’adresse au président du Conseil, Aristide Briand :

- «J'ai l'honneur de vous faire savoir que j'avais adressé, le 19 septembre dernier, à notre Agent et Consul général en Égypte, deux albums de vues photographiques représentant les différents services de l'hôpital du Jardin Colonial à Nogent-sur-Marne où sont groupés un assez grand nombre de blessés musulmans, en le priant de donner à ces documents une certaine publicité.
M. Defrance m'a écrit, à la date du 11 du mois dernier, qu'il lui a paru que la publication de ces photographies, qui témoignent du soin apporté par le gouvernement de la République à faire bénéficier nos soldats mahométans blessés de tout le confort désirable et des progrès de la science, était de nature à produire dans les milieux musulmans d'Égypte non sympathiques à la cause des Alliés, un effet salutaire, et qu'il a obtenu de la direction du journal Al-Ahram de faire reproduire celles d'entre elles paraissant les plus propres à frapper l'imagination et à réaliser le but poursuivi» (21).

L’historien Peter Heine, professeur d’études islamiques à Berlin, confirmait ce point dès 1982, à partir des archives allemandes :

- «Par la suite, le nombre de déserteurs musulmans diminua progressivement. Sans, l’une des raisons fut l’amélioration de la contre-propagande française qui était en mesure de mobiliser les muftis d’Afrique du Nord prêts à relativiser la proclamation du jihad par la Sublime Porte.
En outre, la France se tourna vers une politique plus amicale (friendlier) envers l’Islam, étape qui apaisa les troupes tunisiennes et algériennes» (22).

De toute façon, les déserteurs ne furent qu’un «petit nombre» selon Jacques Frémeaux ; quelques centaines, engagés dans l’armée ottomane, dit Gilbert Meynier.

 

 

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III – La kouba de Nogent-sur-Marne

 

Réalisée dans la période finale de la guerre, la kouba de Nogent revêt une également une dimension de politique musulmane à l’égard des colonies. Mais l’initiative est débarrassée de tout souci de concurrence avec l’Allemagne.

Là encore, l’édifice apparaît comme le vecteur privilégié de la politique d’égards. C’est à un fonctionnaire du Quai d’Orsay, le consul Émile Piat (né le 29 mai 1858), que l’on doit l’idée première de construire une kouba dans le cimetière de Nogent.

Après avoir été, commis de chancellerie à Smyrne en 1879, à Tunis en 1881, puis en poste à Tripoli en 1883, à Zanzibar en 1884-1886 (où il fut gérant du consulat), et durant plusieurs années drogman à Tanger (1888-1893), il était devenu consul chargé de différentes missions.

 

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Émile Piat fut commis de chancellerie à Smyrne (aujourd'hui, Izmir) en Turquie

 

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Émile Piat fut en poste à Tripoli, en Cyrénaïque (aujourd'hui Libye)

 

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Émile Piat fut gérant du consulat à Zanzibar  (avant la période du protectorat britannique)

 

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Émile Piat fut gérant du consulat à Zanzibar  (avant la période du protectorat britannique)

 

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Émile Piat fut , plusieurs années, drogman à la Légation de France à Tanger

 

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Émile Piat fut , plusieurs années, drogman à la Légation de France à Tanger

 

À l’âge de 60 ans, pourvu d’une solide expérience du monde de l’Islam, il était donc chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne (en fait, depuis au moins l’année 1915).

Son projet de kouba ne résulte d’aucune consigne militaire, supérieure, d’aucune directive du Quai d’Orsay.

Si il n’est pas dépourvu – nous l’avons dit – d’un calcul politique, Émile Piat a conçu son dessein à titre personnel. Et, ce qui est symptomatique, c’est qu’il suscita d’autres contributions personnelles, d’autres engagements individuels.

Émile Piat écrit, le 14 juin 1918, à son ami, le capitaine Jean Mirante, officier traducteur au Gouvernement général à Alger :

- «Ayant eu l’impression que l’érection d’un monument à la mémoire des tirailleurs morts des suites de leurs blessures aurait une répercussion heureuse parmi les populations indigènes de notre Afrique, j’ai trouvé à Nogent-sur-Marne, grâce à l’assistance de M. Brisson, maire de cette ville, un donateur généreux, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires qui veut bien faire construire un édifice à ses frais dans le cimetière de Nogent-sur-Marne» (23).

Grâce à Mirante – qui fit ensuite une carrière aux Affaires indigènes en Algérie – Émile Piat obtient le soutien financier du Souvenir Français d’Alger pour la décoration de l’édifice. Le coût principal est supporté par le marbrier funéraire, Héricourt, à Nogent.

 

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la kouba de Nogent-sur-Marne fut inaugurée le 16 juillet 1919

 

La kouba est finalement inaugurée le 16 juillet 1919. Émile Piat écrit au capitaine Mirante, deux jours plus tard :

- «Ce monument qui est fort simple produit néanmoins un bel effet au cimetière de Nogent-sur-Marne. Les délégués de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc qui assistaient à la cérémonie présidée par M. Fabre, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, ont été favorablement impressionnés. Ils remporteront dans leur pays la certitude que rien n’a été négligé en France pendant la guerre pour soigner nos musulmans avec une sollicitude et un dévouement au-dessus de tout éloge».

La kouba resta une quarantaine d’années en place avant d’être victime de la négligence des différentes autorités susceptibles de la sauvegarder.

Toutes les démarches entreprises pour l’entretien et la restauration de la kouba butèrent sur l’impossibilité de dégager une autorité habilitée à financer les travaux.

En mars 1982, les édiles locaux durent constater «l’effondrement naturel» du monument.

 

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l'emplacement de la kouba, en 2004 (photo Michel Renard)

 

Notons, pour terminer l’histoire – puisque le nom de Daniel Lefeuvre, premier président du conseil scientifique de notre Fondation y est attaché – que la kouba a été reconstruite à la suite de plusieurs années de requêtes menées par l’association Études Coloniales dont les historiens Daniel Lefeuvre, Marc Michel et moi-même furent les fondateurs.

L’édifice reconstruit, par l’héritier familial du premier marbrier, a été inauguré le 28 avril 2011. Daniel Lefeuvre a été emporté par la maladie le 4 novembre 2013.

 

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la première kouba (1919) et la seconde (2010), dans le cimetière de Nogent-sur-Marne

 

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Daniel Lefeuvre lors de l'inauguration de la kouba reconstruite, 28 avril 2011

 

Pour en revenir à Émile Piat, il n’était pas un néophyte en matière de propagande.

En 1915, déjà en fonction, il avait envoyé des photographies de tombes musulmanes, aménagées dans plusieurs cimetières de la région parisienne, à son ami le capitaine Mirante.

Il lui disait : «Pensez-vous qu’il y ait lieu d’en faire expédier dans les milieux arabes pour prouver que nous respectons toutes leurs croyances ?» (2 septembre 1915).

Trois semaines plus tard, autre envoi. Photographie d’un groupe de tirailleurs en traitement à l’hôpital du Jardin Colonial :

- «J’espère que vous pourrez la faire reproduire dans vos Akhbar el-Harb [journal, en langue arabe, édité pendant la guerre par le Gouvernement général de l’Algérie], car je pense qu’elle produira une bonne impression sur les populations indigènes» (20 septembre 1915).

 

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blessés musulmans en convalescence à l'hôpital du Jardin Colonial, 1915

 

Suivent ainsi plusieurs lettres. Le 1er février 1917, il écrit : «Les Akhbar el-Harb continuent à être un excellent moyen de propagande. C’est bien le journal qui convient à nos tirailleurs et, pour ma part, je le distribue régulièrement dans les formations sanitaires que je visite».

 

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remise de médailles à des blessés musulmans à l'hôpital du Jardin Colonial ;
Émile Piat est probablement le civil qui se trouve entre les deux militaires à képi, au centre

 

Émile Piat insère donc son initiative dans une continuité politique d’assistance et de propagande bien comprise.

 

Émile Piat portrait 1917
portrait vraisemblable d'Émile Piat (1858-?)

 

La fondation de la Mosquée de Paris, elle, s’inscrit dans un réseau de facteurs plus divers et plus complexes.

 

 

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IV – La Mosquée de Paris

 

Dans une formule ramassée, on peut dire que la Mosquée de Paris affiche trois marqueurs :

1) - l’indigénophilie fut la source des projets ;

2) - la guerre détermina sa construction ;

3) - la politique coloniale musulmane en fit son symbole.

 

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1) les projets

Les deux premiers projets, en 1846 et 1895, procédaient d’une vision compréhensive et empathique des rapports coloniaux avec des sujets musulmans. Une indigénophilie stratégique, pourrait-on dire.

Puis vinrent les propositions opiniâtres de la Revue Indigène et de son fondateur, le journaliste et activiste, Paul Bourdarie (1864-1950).

 

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Paul Bourdarie, fondateur de la Revue Indigène

 

L’animateur de la Revue Indigène imagina un projet, appelé le projet Bourdarie-Tronquois, et le fit circuler auprès des possibles décideurs parlementaires et gouvernementaux (24).

Une troisième vague monta à l’assaut, ainsi que l’annonce Émile Piat, le 18 juillet 1919, à son correspondant habituel, le capitaine Jean Mirante, à Alger :

- «il a été décidé à la suite d’une démarche qui a été faite auprès de M. Bèze du ministère de l’Intérieur par MM. Diagne, Cherfils et le Dr Bentami et à laquelle je me suis associé, qu’une mosquée serait édifiée à Paris. J’espère que le Gouvernement général facilitera les souscriptions en Algérie. La construction de cet édifice dans notre capitale aura un retentissement énorme dans tout l’Islam».

Voilà les sources liées au courant indigénophile.

 

2) la guerre

Le conflit produisit une double accélération menant à la décision.

a) D’une part, la politique musulmane en Arabie, déterminée par la guerre contre la Turquie, et par la rivalité avec l’Angleterre pour l’influence auprès du chérif Hussein de La Mecque, conduisit le président du Conseil Briand et le Quai d’Orsay :

- à l’envoi d’une délégation conduite par Si Kaddour ben Ghabrit pour la réouverture du pèlerinage aux Lieux Saints de l’islam (660 pèlerins), en octobre 1916 ;

- et à la création d’un organisme permettant l’acquisition d’une hôtellerie des pèlerins (réalisée en décembre 1916) : la Société des habous des Lieux Saints de l’islam.

Les membres de celle-ci sont désignés par Pierre de Margerie et la Société est constituée par acte enregistré à la mahakma hanéfite d’Alger, le 16 février 1917 (25).

Cette structure servit ensuite lors de la fondation de la Mosquée de Paris.

b) Un projet de loi est présenté par le gouvernement le 30 janvier 1920  prévoyant la création d’un Institut musulman comprenant notamment une mosquée, et affectant une subvention de 500 000 francs à cette entreprise.

Le texte est examiné le 29 juin 1920, avec un rapport de la commission des Finances présenté par Édouard Herriot, président du parti Radical et membre du Comité de l’Institut musulman aux côtés de Paul Bourdarie.

 

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subvention de 500 000 francs votée par le Parlement en 1920 pour l'Institut musulman

 

Herriot déclare que «la guerre a scellé, sur les champs de bataille, la fraternité franco-musulmane», que la «patrie désormais commune doit tenir à l’honneur de marquer au plus tôt et par des actes, sa reconnaissance et son souvenir».

La loi est finalement signée le 19 août 1921. Peu avant, la Ville de Paris avait votée deux subventions (1 620 000 francs et 175 000 francs) permettant l’achat du terrain qui fut cédé ensuite à la Société des Habous qui s’était transformée en association loi 1901, le 24 décembre 1921.

Les travaux s’effectuent entre 1922 et 1926. Et l’inauguration principale a lieu le 15 juillet 1926.

En 1920, Herriot avait assuré que «le monde musulman ne manquera pas d’être sensible au geste de la France, installant et honorant chez elle un édifice consacré à la Religion musulmane et un foyer intellectuel où à l’abri de notre pavillon l’Islam trouvera l’appui de nos sciences pour rajeunir et renouveler ses traditions de haute culture».

 

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"l'Islam trouvera l'appui de nos sciences pour rajeunir et renouveler ses traditions", Édouard Herriot,1920

 

Le député radical annonçait, ainsi, un double objectif :

- l’érection d’un édifice devant manifester le libéralisme de la France à l’égard des sujets musulmans et dont on espère des répercussions en chaîne dans le monde de l’Islam ;

- un dessein intellectuel ambitieux – et peut-être trop crédule – visant ce qu’on appellerait aujourd’hui une «modernisation» du corpus islamique.

Il n’est rien resté du dessein de réformer l’islam.

Mais le monument est toujours là. Même si il fallu attendre novembre 2010 pour qu’une plaque apposée sur la Mosquée de Paris rende explicitement hommage aux soldats musulmans de la Grande Guerre.

 

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la Mosquée de Paris en construction, 1924 ; aquarelle de Camille Boiry, L'Illustration, 1925

 

3) la politique coloniale musulmane

La Mosquée de Paris a connu cinq inaugurations :

- celle du 1er mars 1922, pour l’orientation de la qibla ;

- celle du 19 octobre 1922 pour la pose de la première pierre du mihrab ;

- celle, générale, du 15 juillet 1926, en présence du sultan Moulay Youssef ;

- celle, proprement religieuse de la salle de prière, du 16 juillet 1926, en présence du sultan et du cheikh Ahmad al-‘Alawi de la tariqa ‘Alawiyya ;

- celle du 12 août 1926, pour la salle de conférences de l’Institut musulman, en présence du bey, possesseur du royaume de Tunis, Sidi Mohammed el-Habib.

Les fonctions religieuses et symboliques l’ont emporté sur la fonction intellectuelle.

La Mosquée est devenue un lieu où s’effectuent les rites principaux de l’islam : prière, khûtba, tarawih du mois de ramadan, aïd el-fitr, aïd el-kabîr ou el-adha…

 

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extrait du discours de Si Kaddour ben Ghabrit en 1926

 

Elle est aussi un symbole de la politique musulmane à l’époque de l’empire colonial, et la figure de Si Kaddour ben Ghabrit a été le grand ambassadeur de celle-ci.

 

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inauguration de la Mosquée de Paris, la garde du Sultan

 

Mais le souvenir du sacrifice des «indigènes» musulmans sur les champs de bataille de la Grande Guerre s’est perdu avec le temps.

 

Conclusion

Le point commun de ces trois édifices, dont seuls deux ont perduré, était d'inscrire dans le monumental le sacrifice des soldats français de confession musulmane venus de l'empire colonial.

Si le premier fut conçu comme provisoire, les deux autres affichaient dans leur matériau le désir de durer. Ils ont traversé le temps. Mais le troisième – la Mosquée de Paris – a connu une destinée plus complexe se détachant de son objectif premier.

 

Michel Renard
15 octobre 2014
colloque de la Fondation pour la mémoire
de la guerre d'Algérie
fm-gacmt

Notes

1 - Cf. Jacques Frémeaux, Les colonies dans la Grande Guerre. Combats et épreuves des peuples d’Outre-mer, Soteca éd., 2006, p. 63 et 73. Les données chiffrées sont approximatives.

2 - Charles-Robert Ageron, «L’immigration maghrébine en France. Un survol historique», revue Vingtième Siècle, 1985, réédité dans Genèse de l’Algérie algérienne, éd. Bouchène, 2005, p. 412.

3 – Sur les différentes proclamations turques en novembre 1914, voir l’article de Mustafa Aksakal «"Holy war made in Germany » ? Ottoman origins of the jihad», in Religion, Identity and Politics. Germany and Turkey in interaction, édité par Haldan Gülalp et Günter Seufert, éd. Routledge/ESA studies in Europan societies, New York, 2013, p. 34-45.

4 - Sur le Maroc, cf. Daniel Rivet, Lyautey et l’institution du Protectorat français au Maroc, 1912-1925, tome 2, L’Harmattan, 1996, p. 108-110, et notamment ce passage sur l’algérien ‘Abd el-Malek : «Dès lors son combat, financièrement commandité par l’Allemagne et idéologiquement orienté par Istanbul, se concentre exclusivement contre les Français. (…) Mais ce jihâd conserve un caractère factice, presque postiche, actionné qu’il par un musulman étranger au Maroc, lui-même télécommandé par une puissance chrétienne. Il ne résiste pas, du coup, à la débâcle de ses commanditaires» (p. 208-109), et Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat, Denoël, coll. «L’aventure coloniale de la France», 1999, p. 59 : «…Abd el-Malek, qui avait depuis 1915 harcelé, sans les ébranler, les positions du Protectorat dans la vallée de l’Ouergha en s’appuyant sur le concours d’agents allemands et en invoquant le recours d’Istanbul : un "jihâd made in Germany" en quelque sorte : postiche, factice» (p. 29).

5 - Gilbert Meynier, L’Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXe, Droz, 1981, p. 269.

6 - Revue du Monde Musulman, «Les musulmans français et la guerre», vol. XXIX, décembre 1914, p. 176-177.

7 - Gilbert Meynier, ibid, p. 270.

8 - Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919, tome second, 1968, rééd. Bouchène, 2005, p. 1174.

9 - Revue du Monde Musulman, «Les musulmans français et la guerre», vol. XXIX, décembre 1914, p. 199.

10 - cf. notamment Henry Laurens, «La France et le califat» (1999) in Orientales II. La IIIe République et l’Islam, Cnrs éd. 2004, p. 69-100 : «Dès l’entrée en guerre des Ottomans, la France va multiplier les fatwa des différentes autorités islamiques de son empire pour démontrer l’illégitimité du califat ottoman par rapport au califat arabe. Certaines de ces fatwa sont particulièrement argumentées et tranchent en faveur du chérif de La Mekke comme véritable héritier légitime du califat. Les Français s’empressent de les publier et de les diffuser dans les milieux musulmans», p. 86.

11 - Revue du Monde Musulman, «Les musulmans français et la guerre», vol. XXIX, décembre 1914, p. 271-272. Sur la Tunisie, cf. François Arnoulet, «Les Tunisiens et la Première Guerre mondiale (1914-1918)», Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, n° 38, 1984, p. 47-61.

12 - Sur la propagande allemande au Maroc, voir Ministère de la Guerre, état-major de l’Armée, service historique, Les armées françaises dans la Grande Guerre, tome IV, vol. 1, 1935, p. 213 et suiv. On y trouve ce diagnostic : «L’essai de soulèvement général, au nom de l’Islam, n’ayant aucun résultat, il fallait recommencer sur d’autres bases. L’Allemagne eut recours aux procédés suivants : propagande auprès des militaires nord-africains servant en France ; etc.», p. 214 ; le camp de prisonniers à Zossen, près de Berlin, est évoqué.

13 - Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919, tome second, 1968, rééd. Bouchène, 2005, p. 1174.

14 – Michel Renard, «Le religieux musulman et l’armée française (1914-1920)», colloque international de Reims, «Les troupes coloniales et la Grande Guerre», 7 et 8 novembre 2013 :

http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2014/08/23/30279901.html

15 - Le Temps, samedi 26 décembre 1914.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k242034f/f1.zoom.langFR

16 – L’étude la plus complète sur le sujet, à ma connaissance, est celle de Gerhard Höpp, Muslime in der Mark : als Kriegsgefangene und Internierte in Wünsdorf und Zossen, 1914-1924, Berlin, Verlag Das Arabische Buch, 1997 :

http://www.zmo.de/publikationen/studien_6.pdf

Sur les activités de Max von Oppenheim à destination des prisonniers de confession musulmane, cf. «Dschihad an der Seite von Kaiser und Reich», in Preußische Allgemeine Zeitung, 26 janvier 2013 ; et plus généralement, Stefan Kreutzer, Dschihad für den deutschen Kaiser. Max von Oppenheim und die Neuordnung des Orients (1914-1918), Ares Verlag, 2012. La mosquée de Zossen fut inaugurée le 13 juillet 1915.

17 - Gerhard Höpp, ibid., p. 124.

18 - Cf. Peter Heine, «Salih ash-Sharif at-Tunisi, a North African nationalist in Berlin during the first World War», Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, 33, 1982-1, p. 89-95.

19 - Cf. Mahmoud Abdelmoula, Jihad et colonialisme. La Tunisie et la Tripolitaine (1914-1918), éd. Tiers-Monde, Tunis, 1987.

20 - Anom (Aix-en-Provence), Fr Caom 1affpol/907 bis/5, 16 janvier 1916.

21 - Anom (Aix-en-Provence), Fr Caom 1affpol/907 bis/5, 13 décembre 1916.

22 - Peter Heine, ibid., p. 90-91.

23 - Anom (Aix-en-Provence), Algérie, GGA, 1Cab/4. Toutes les citations d’Émile Piat proviennent de ce fonds d’archives.

24 - Dans un manuscrit (n° 163) conservé par l’Académie des Sciences d’outre-mer, un texte, sans date, signé de quatre auteurs (le député de Seine-et-Oise Aristide Prat, Paul Bourdarie, l’architecte Alfred Tronquois, et Barret de Beaupré) explique qu’il fallait désirer : «la conquête morale des élites du monde arabe et musulman [et rechercher] les ponts existants ou à établir entre la civilisation arabe et la civilisation française. Dans ce but, les promoteurs [d'un Institut franco-arabe musulman] avaient tout d'abord eu la pensée de proposer l'édification à Paris d'une mosquée. Le projet Bourdarie-Tronquois, adopté et soutenu par MM. Herriot, sénateur, Benazet, Marin, Prat, députés, Girault, de l'Institut, A. Brisson, etc... ainsi que par de nombreux musulmans, a reçu l'approbation successive de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes, de M. le Président A. Briand et du Conseil des ministres».

25 - Découvert aux archives nationales (F60/820) et publié par mes soins :

http://islamenfrance.canalblog.com/archives/2006/09/03/2602527.html

 

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à la mémoire de mon ami Daniel Lefeuvre

 

Diapositive73

 

 

Et à la mémoire de mon fils Pierre Renard, accidenté le 12 octobre, hospitalisé et dans le coma pendant que je prononçais cette conférence, et décédé le 22 octobre 2014. Je t'aime, mon fils.

 

Pierre pull noir 2013
Pierre Renard, 1980-2014

 

 

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dimanche 28 décembre 2014

un "vaccin" colonial empoisonneur ?

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bâtiment du service de la trypanosomiase en 1955 à Bobo-Dioulasso
(Haute-Volta - actuel Burkina Faso) source :
base Ulysse Anom

 

 

Un vaccin dangereux a-t-il été administré à

des Africains par les médecins coloniaux

français entre 1948 et 1960 ?

communiqué de l'Académie française de Médecine

 

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A-t-on délibérément caché un «scandale pharmaceutique aux colonies» ? L'Académie française de Médecine a répondu le 14 novembre 2014 par un communiqué de presse.

L’Académie de médecine souhaite rétablir la vérité scientifique à ce sujet.

En ce qui concerne la lomidine, précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un vaccin. C’est un médicament antiparasitaire développé dans les années 1940, utilisé encore aujourd’hui pour le traitement de la maladie du sommeil, de la leishmaniose et de la pneumocystose. La maladie du sommeil (trypanosomiase humaine africaine) est une parasitose difficile à traiter, mais son évolution est toujours fatale sans traitement.

C’est pourquoi la lomidine a été utilisée en chimioprophylaxie, à titre protecteur ou préventif contre cette maladie transmissible, à partir de 1946 à Nola (RCA), puis au Congo, au Gabon et au Cameroun. Dans le prolongement des mesures de lutte mises en œuvre par Eugène Jamot et ses collaborateurs, les campagnes de lomidinisation menées à partir des années 1950 ont joué un rôle majeur dans le recul spectaculaire de la maladie du sommeil en interrompant la transmission du parasite dans les zones endémiques. Elles ont cependant été abandonnées parce qu’elles pouvaient masquer certaines infections débutantes.

Ces campagnes de traitement de masse ont pu avoir des effets négatifs. Ce sont notamment des infections au site de l’injection qui témoignent des difficultés à appliquer les bonnes pratiques d’hygiène sur le terrain. De tels incidents n’avaient alors rien d’exceptionnel. Le rapport bénéfice/risque des campagnes de lutte menées par les médecins du corps de santé colonial est tout autre puisque la maladie du sommeil était contrôlée dans toute l’Afrique centrale lorsque les pays affectés ont accédé à l’indépendance.

Certains aspects de la médecine coloniale peuvent être soumis aujourd’hui à une analyse critique rétrospective. Depuis toujours, la médecine progresse en tirant les leçons de ses erreurs. Mais, les effets positifs ne doivent pas être occultés.

L’Académie, qui compta parmi ses membres des pionniers et des novateurs éminents de cette médecine tropicale, ne saurait laisser ainsi dénigrer la mémoire de ces hommes qui choisirent, le plus souvent par idéal humanitaire, de s’exiler à des milliers de kilomètres de chez eux, et qui bravèrent les fièvres et les épidémies, souvent au péril de leur vie, pour soigner et faire progresser la médecine.

L’Académie de médecine exprime publiquement son indignation devant une instrumentalisation de l’histoire qui ne saurait  effacer une des périodes de l’histoire de la médecine où la France s’est particulièrement illustrée par les soins prodigués sur le terrain, la prévention des épidémies et d’aussi grandes découvertes que celle du parasite du paludisme par Laveran et du bacille de la peste par Yersin.

 

Communiqué de presse du 12 novembre 2014
source

 

* Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies, de Guillaume Lachenal, éd. La Découverte, octobre 2014.

 

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Guillaume Lachenal, auteur de Le médicament qui devait sauver l'Afrique

 

 

réponse à l'article de Catherine Simon

(Le Monde, 24 octobre 2014), refusée par

Le Monde

 Jean-Marie MILLELIRI, médecin

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Jean-Marie Milleliri est français, médecin militaire ; spécialiste  d’épidémiologie  et  de  santé  publique ; il  a travaillé  pour l’ONUSIDA à Dakar. Il est aujourd'hui secrétaire général du G.I.S.P.E. (Groupe d'intervention en santé publique et épidémiologie).

 

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Jean-Marie Milleliri, médecin

 

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Jean-Marie Milleliri, La médecine militaire en cartes postales, 1880-1930

 

 

article de Catherine Simon, Le Monde, 24 octobre 2014

 

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article de Catherine Simon dans Le Monde du 24 octobre 2014

 

 

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jeudi 18 décembre 2014

Fanny Colonna est décédée le 17 novembre 2014 - Les Versets de l'invincibilité

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l'ethnographie mais aussi l'histoire

Fanny COLONNA

 

Si il y une chose cependant que montrent à l'envi les travaux sur la société villageoise (ou tribale) au Maghreb, même les moins négligeables, et bien plus encore ceux qui s'efforcent de reconstruire des systèmes à l'aide de matériaux décontextualisés, c'est que toutes les dimensions de la vie religieuse ne sont pas saisissables dans la synchronie. C'est le cas en particulier de la dimension scripturaire.

Le présent ethnographique villageois offre à l'observation, en effet, de l'oralité et du segmentaire : prédication et charisme des saints vivants, visites aux tombeaux des saints morts, et jusqu'à l'enseignement du Livre au kuttab, tout cela se répète, se ressemble, et pourrait se permuter d'une unité à l'autre.

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Oasis de Chatma dans l'Aurès, marabout de Léla Sfaïa

Dans cette logique, on peut même intégrer des niveaux plus élaborés, les zawaya régionales, par exemple. Comme les confédérations ou presque, elles sont labiles. L'écriture est bien là, si on veut la voir, mais comme élément d'une culture de scribes (1) dont la caractéristique principale localement et dans la pratique semble l'instrumentalisation de l'écrit par l'oralité. Effectivement, pour en savoir plus, il faut aller plus loin que le village, et plus loin que le présent.

De même qu'on ne peut mettre en cause la segmentarité morphologique qui se manifeste dans la synchronie qu'en ayant recours à "différentes histoires" et à des traces écrites, même frustres, comme les généalogies et les chroniques, pour reconsidérer autrement le schéma de l'égalité des segments et de la non-ingérence des lignages religieux dans le pouvoir et l'accumulation (2), de la même manière, la prise en compte d'un espace et d'une durée englobant permet d'apercevoir l'autre extrémité du spectre et d'appréhender un système religieux régional dont l'observatoire villageois ne livre pas toute la vérité.

En un mot, si je voulais saisir le changement religieux, le lien entre les villageois, les lettrés et l'histoire, il me fallait considérer la durée.

Cela m'a conduit à explorer la période allant approximativement du milieu de ce siècle au milieu du siècle précédent, dans ce sens précisément, c'est-à-dire à reculons. Il se trouve que cette séquence de temps possède une réelle cohérence, spécialement du point de vue de l'histoire religieuse, mais, si je puis dire, de manière négative : c'est celle qui, dans l'Aurès, va de la fin des grandes insurrections aux débuts de la guerre d'indépendance.

 

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oasis de Baniane dans l'Aurès, marabout de Sidi Lakdar

D'un point de vue plus large que politique, cette césure est absolument pertinente, marquée à ses débuts par l'abandon des moyens des résistance traditionnels (jihad ou siba, comme on voudra), et l'invention de nouveaux modes d'encadrement et de leadership religieux, très liés contrairement au sentiment général, à des emprunts au monde islamique extérieur. À son terme, cette période est marquée par l'organisation de la wilaya I dont l'implantation aura sonné la fin du contrôle absolu des clercs sur la vie locale, au profit du Djeich (l'Armée de libération nationale), contrôle qui, comme on va le voir, est leur attribut essentiel, et dont la richesse est à la fois la conséquence et le moyen.

Prendre cette période comme un tout, c'était en restituer l'unité, y déceler une évolution progressive, une infinité de changements lents, minuscules, mais continus, plutôt qu'une cassure en son milieu, comme le veut la lecture réformiste locale des faits, qui coupe ce siècle en une jahiliya (barbarie), avant les années trente, et une nahda (renaissance), depuis. Ténèbes et lumières. État sauvage et civilisation.

Il s'agit là de la transposition sans le temps de la coupure entre le pouvoir et les paysans, qui s'est consolidée avec l'État moderne. Je retrouvais justement dans ces catégories celles qui ont fait obstacle àa la reconnaissance de l'orthodoxie et/ou de l'humanité civilisée du village ; il était donc essentiel de construire une durée qui permette de contourner cette interdiction de penser, parfois au prix d'un travail très violent contre les représentations les plus assurées des informateurs eux-mêmes. En même temps, il fallait prendre acte (s'en donner les moyens) du sentiment des gens, qui disaient que la religion "n'était plus la même" depuis cette fameuse cassure.

Fanny Colonna
Les versets de l'invincibilité
, 1995, p. 63-65

 

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1 - Cf. Jonathan Parry, Johanna Overing (eds), Reason and Morality, ASA Monography 24, 1985.

2 - Paul Pascon et Abdallah Hammoudi, "Segmentarisme, stratification sociale, pouvoir politique et sainteté", Hesperis Tamuda (Rabat), 15, 1974, chap. 3, p. 43, note 1.

 

Aurès cartes postales

 

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Mohammed Harbi

 

intervention de Mohammed Harbi lors de la célébration religieuse en mémoire de Fanny Colonna, en l’église Saint-Jean-Baptiste de Belleville, à Paris, mardi 25 novembre 2014.

Fanny Colonna sera enterrée au cimetière chrétien de Constantine, samedi 29 novembre, à 15 heures.
 
J’ai connu Fanny Colonna, en juin 1975, lors d’un colloque consacré aux rapports entre le politique et l’ethnologie au Maghreb. Sa communication s’intitulait : «Production scientifique et position dans le champ intellectuel et politique : deux cas, Augustin Berque et Joseph Desparmet».

Toutefois, mon rapport à Fanny ne s’inscrivait pas dans le champ académique mais dans le champ politique. Ce fut, d’abord, un rapport à distance. Lycéen à Skikda, je fus un jour sollicité par un chef scout, Zerouk Bouzid, pour assurer la diffusion d’une publication que lui avait envoyée Salah Louanchi : il s’agit de Consciences maghrébines, une revue annonciatrice de la naissance d’un courant de pensée anticolonialiste au nom de la conscience chrétienne.
Le professeur André Mandouze en était l’animateur. Je sus, plus tard, que Fanny appartenait à ce courant, qui constituait une chance pour l’affirmation d’un nationalisme démocratique, oeuvrant à une société multiculturelle et multiethnique.

Chacun sait que l’éveil de l’Algérie à une existence historique a fait de grands progrès après 1945. La critique des mythes fondateurs de l’Algérie coloniale, qui gagnait des secteurs de plus en plus étendus de la société, n’épargna pas la communauté européenne.
Une mince frange des chrétiens d’Algérie – prêtres, étudiants et syndicalistes, à l'image d'Evelyne Lavalette, détenue politique – s’attaquèrent aux «écrans accumulés pour nier le caractère politique du problème algérien et le réduire à un problème économique et social». Cette donnée, oh combien féconde, de l’histoire algérienne a été prise en charge à Alger par les Scouts musulmans, avec Mahfoud Kaddache, Salah Louanchi, Omar Lagha, Mohammed Drareni, Reda Bastandji et les centralistes du MTLD – auxquels Fanny a consacré une étude qui revoit les polémiques anciennes à la lumière des politiques de notre temps.

Loin d’atténuer cette avancée, la guerre la précipita.
Des prêtres comme les abbés Albert Berenguer, Pierre Mamet, Jobic Kerlan, Jean Scotto…, les militants de l’AJAAS et les animateurs de Consciences maghrébines s’engagent dans la résistance et incitent l’Église d’Algérie, avec à sa tête le cardinal Duval, et le Vatican à la défendre.
Hommes de l’ombre sur le sol algérien, détenus politiques dans les prisons, exilés à l’étranger, ils ont tous mis leur énergie et leur foi au service de la nation algérienne : «Nous ne venons pas en aide au FLN, dixit Pierre Chaulet. Nous sommes Algériens comme vous : notre sol, notre patrie, c’est l’Algérie, nous la défendons avec vous. Nous sommes du FLN». Cette profession de foi, c’est aussi celle de Fanny. Son amour de la terre natale, qu’elle a exprimé tout au long de la guerre civile des années 1990 et jusqu’à son dernier souffle, a transformé sa vie de manière à lui donner un sens que la mort ne peut lui ravir.

L’hommage que l’Algérie lui doit va aussi à tous les chrétiens que le fanatisme religieux n’a pas épargnés. Ne les oublions pas. Le silence institutionnel sur leur contribution à la victoire contre le colonialisme n’a pas aidé à assurer leur sécurité dans la tourmente qu’a connue l’Algérie ces dernières années. Espérons que le rattrapage en cours y remédiera.
 
Mohammed Harbi
25 novembre 2014

 

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Fanny Colonna

 

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Cher(e)s ami(e)s,
Notre compatriote Fanny Colonna nous a quittés lundi 17 novembre 2014. Elle reposera en sa terre natale, à Constantine, où elle a grandi. 
Une célébration religieuse en sa mémoire aura lieu à Paris, mardi 25 novembre 2014, à 14h30, à l'église Saint-Jean-Baptiste-de-Belleville (139, rue de Belleville, 75019, métro Jourdain).
Nous saluons la mémoire de Fanny Colonna, pour son engagement dans la lutte de libération et les causes démocratiques après l'indépendance, pour son amour du pays – auquel elle consacra la plupart de ses travaux d'anthropologue et de sociologue –, et pour sa contribution d'importance au développement des études de sciences humaines et sociales sur l'Algérie. 
Nous perdons, en sa personne, un des plus fidèles soutiens de notre association.
Toutes nos condoléances à sa famille, à ses enfants Vincent, François, Ugo et Marie.
Pour l'association algérienne en France ACDA (Agir pour le changement et la démocratie en Algérie),
Faïza Aït-Kaci
Paris, le 22 novembre 2014.
PS : ci-joint un lien à une page d'El Watan, où des ami(e)s de Fanny Colonna lui rendent hommage.

 

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mardi 16 décembre 2014

l'affaire Maurice Audin, par Jean Monneret

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Vérités et propagandes sur l’Affaire Audin

(1957-2012)

Jean MONNERET

 

la Bataille d’Alger

En quoi consiste l’affaire Audin ? Il s’agit d’une disparition. Celle d’un jeune mathématicien, assistant à la Faculté d’Alger. Membre du Parti Communiste Algérien (P.C.A.) et favorable à l’Indépendance, il était soupçonné d’avoir hébergé des militants clandestins de son parti, lequel était dissous depuis le 13 septembre 1955. Ceci se produisit en pleine Guerre d’Algérie, durant un épisode appelé la Bataille d’Alger.

Maurice Audin fut arrêté dans la nuit du 11 au 12 juin 1957 par les paras de la 10e D.P. Le bruit courut assez vite qu’il avait été torturé. Il fut assigné à résidence et, le 1er juillet, on apprit qu’il s’était évadé et n’avait pas reparu. Au début du même mois, son épouse Josette et ses avocats (communistes) très sceptiques quant à l'évasion, portèrent plainte contre X pour homicide volontaire. Le bruit se répandit cette fois qu’il était mort sous la torture. L’affaire Audin commençait.

Que s’était-il passé ? Ou plutôt peut-on savoir ce qui s’est passé ? Essayons de répondre.

Le 20 juin 1956, le Front de Libération Nationale[i] (FLN) avait déclenché dans les rues d’Alger une vague d’attentats aveugles contre les Européens. Deux rebelles, pris les armes à la main, venaient d’être exécutés à la prison Barberousse. En représailles, Ouamrane, le chef de l’insurrection dans l’Algérois avait ordonné d’abattre tout pied-noir âgé de 18 à 60 ans. Ces attentats contre des civils innocents s’étaient multipliés ; femmes et enfants n’étant pas épargnés.

 

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À l’automne, l’horreur des agressions à la bombe commises dans des établissements du centre-ville, au Milk Bar, à la Cafétéria, au Coq-Hardi et en bien d’autres lieux bouleversa l’opinion en Algérie et en France, comme d’ailleurs, l’opinion internationale, car, les correspondants de presse rapportaient et filmaient quotidiennement ces événements. Le 10 août 1956 un attentat contre-terroriste dans la Casbah fit de nombreux morts

Devant la gravité de la situation, le ministre résidant, le socialiste Robert Lacoste, avait décidé le 7 janvier 1957, de remettre les pouvoirs de police du Préfet Baret au général Massu. Les parachutistes qu’il commandait investirent la capitale. Ils entreprirent d’y démanteler sans mollesse les réseaux du FLN.

Le 9 juin 1957, un nouvel attentat de ce dernier au Casino de la Corniche, à Saint-Eugène, fit 8 morts et une dizaine de blessés, surtout parmi les jeunes israélites qui, nombreux, fréquentaient cet établissement. Des femmes, des jeunes filles figurèrent en nombre parmi les victimes.

 

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L’arrestation d’Audin se produisit trois jours plus tard. Elle ne découlait pas des activités du FLN que nous venons de décrire. Le parti communiste algérien auquel avait appartenu le jeune mathématicien était certes favorable à l’indépendance de l’Algérie, mais son interpellation n’était pas en lien direct avec les bombes déposées dans Alger par les réseaux nationalistes[ii].

Les communistes et les nationalistes algériens avaient des relations aussi tendues que complexes. Leur hostilité remontait au moins aux années 1930 et, à l’époque du Front Populaire, la presse du parti appelait les nationalistes, des nazionalistes. En 1945, au moment des événements de Sétif, les communistes étaient de ceux qui réclamaient la répression la plus ferme contre les fauteurs de trouble[iii].

Quelques mois après le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954, le PCA, initialement très réservé, avait créé sa propre organisation de lutte armée, les Combattants de la Libération (C.D.L.). Ces derniers avaient eu la prétention de mener un combat autonome. La désertion de l’aspirant communiste Maillot avec emport d’armes, les avait incités à créer leur propre maquis.

 

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Le FLN ne l’entendait pas de cette oreille et il avait imposé aux CDL de remettre les armes de Maillot et de se dissoudre pour rejoindre, individuellement, les maquis nationalistes. Le PCA officiellement interdit, continuait d’exister clandestinement en distribuant des tracts et en diffusant des journaux. En revanche, il avait dû abandonner toute velléité de diriger, ou même simplement d’influencer, le déroulement de la lutte armée. C’était le monopole du FLN.

Des militants communistes organisaient secrètement des filières d’accueil pour leurs propres dirigeants traqués. Ils les cachaient ou les exfiltraient[iv], selon le cas. Maurice Audin était un important hébergeur. Les parachutistes l’accusaient d’avoir abrité chez lui le nommé Caballero, chef communiste en cavale.

Les militaires arrêtèrent Audin (11/12 juin 1957) et ayant organisé une souricière dans son appartement, ils y appréhendèrent, trois jours après, le nommé Henri Alleg, ex-directeur du journal communiste interdit Alger-Républicain. Les deux hommes furent conduits au centre de tri d’El Biar. Ils y furent interrogés sans ménagement et Alleg détailla plus tard, les épreuves endurées dans un livre publié en France et, intitulé La Question.

 

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La Question, d'Henri Alleg, 1957

 

Dès le début du conflit algérien, les milieux intellectuels métropolitains s’étaient émus de la brutalité des interrogatoires menés par certains groupes de militaires français. Une véritable campagne s’étant engagée en ce sens, alimentée par des journaux comme L’Express, France Observateur et L’Humanité.

Atténuée par l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement socialiste en janvier 1956, elle reprit de plus belle lorsqu’il devint évident que le nouveau gouvernement allait amplifier les opérations militaires. Et non pas faire la paix comme il l’avait laissé entendre.

Dans les milieux opposés à la Guerre d’Algérie et plus ou moins favorables à l’indépendance, la torture fut souvent présentée comme une activité systématique et généralisée des militaires français (ce qui était inexact mais la désinformation sur ce point n’a jamais cessé). La dénonciation de la torture se centra vite sur le cas du mathématicien et un Comité Audin fut créé en novembre 1957.

 

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Maurice Audin

 

Les disparitions durant la Guerre d’Algérie furent assez fréquentes : plusieurs milliers de civils en furent victimes tant du fait de l’activité des forces de l’ordre, que du fait des rebelles du FLN. Pourquoi la victime Audin a-t-elle connu ce traitement médiatique «privilégié» ? Pourquoi ce disparu-là fut-il élevé au rang de symbole de la lutte menée par des intellectuels (de gauche pour l’essentiel) contre la torture ?

Un premier élément de réponse nous est fourni par le fait que le problème de la torture mobilisait bien au-delà du milieu communiste. Ce fut l’habileté de ceux qui soutinrent le Comité. Ils débordaient largement les cercles communistes, même si ceux-ci jouèrent un rôle important.

Pierre Vidal-Naquet, le secrétaire du Comité Audin et sa cheville ouvrière, était représentatif de ce genre de personne, hostile à la torture certes mais peu favorable au communisme stalinien. Il était même de sensibilité trotskyste, ce qui dans ce contexte ne pouvait pas tomber plus mal, car l’antagonisme était alors très vif entre ce courant et les communistes «orthodoxes».

Dans la France de 1957, ceux-ci étaient à peine informés de la déstalinisation et étroitement formatés pour un appui inconditionnel à leurs chefs Maurice Thorez et Jacques Duclos. Ils connaissaient mal le rapport Khrouchtchev de 1956 contre Staline et le bureau politique du PCF cachait à peine son hostilité à ce texte (invariablement désigné dans sa presse comme «le rapport attribué au camarade Khrouchtchev»).

Mais Vidal-Naquet et les animateurs du Comité surent faire taire leurs divergences qui n’étaient pas minces. Ils collaborèrent très longtemps sur ce dossier précis en mettant entre parenthèses leurs désaccords[v]. La chose, à cette époque, était des plus rares.

 

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Son livre L’affaire Audin[vi], contient d’autres éléments qui éclairent les raisons pour lesquelles le cas du jeune mathématicien devint emblématique. Citons la page 30 :

«Nous étions quelques-uns à penser que cette bataille [contre la torture] avait besoin d’un nom et d’un symbole comme l’avait été autrefois Alfred Dreyfus et ce fut le nom de Maurice Audin qui fut choisi.

Le nom, et la référence à l’affaire Dreyfus, étaient bien et mal choisis. Ils étaient bien choisis parce que Maurice Audin était à la fois un Européen, ce qui évitait les réactions racistes contre les SNP (sans nom patronymique). Mohammed, un communiste ce qui lui attirait la sympathie d’une fraction alors importante de l’opinion – et, de fait la presse communiste ne cessa jamais de mettre en avant le nom de celui qu’elle appelait «le jeune savant» - avec, il est vrai, en contrepartie, l’hostilité d’autres secteurs. Il était, enfin un universitaire, un mathématicien de niveau honorable[vii], dont la thèse venait d’être achevée sous la direction de Laurent Schwartz, très jeune de surcroît – il avait vingt-cinq ans -, ce qui provoquait des solidarités corporatives, et d’abord celle de ses collègues assistants, dont j’étais.»

 

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Pierre Vidal-Naquet

En résumé, à la question : pourquoi Maurice Audin, disparu de la Bataille d’Alger, fut-il été au centre d’une campagne de soutien à son épouse et de dénonciation des pratiques des militaires français qui l’ont arrêté, nous répondrons, - avec son défenseur principal Pierre Vidal-Naquet -,

- parce que Maurice Audin était européen,

- parce qu’il était communiste,

-  parce qu’il était universitaire.

Ajoutons enfin que Madame Josette Audin, épouse du disparu, joua un rôle-clé. Disposant de contacts universitaires, juridiques et administratifs, elle connaissait les codes et les ressorts de la société européenne. Bien conseillée, elle put agir sans délai lorsqu’elle apprit que son mari s’était évadé (l’évasion n’étant qu’une des thèses, aujourd’hui battue en brèche, expliquant la disparition d’Audin).

Il faut reconnaître aussi que tout au long des décennies écoulées, cette dame fit preuve d’une ténacité hors du commun. La mobilisation de l’appareil communiste ne faiblira pas davantage. Elle se manifesta en particulier par l’inlassable activité d’avocats dévoués et compétents.

 

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Maurice et Josette Audin

 

 

un double problème

Au cours de la Bataille d’Alger, des instances militaires locales chargées d’interroger les suspects utilisèrent la torture pour obtenir des renseignements. Ce point est établi et aucun historien ne le conteste, d’autant moins que le général commandant ces opérations, Jacques Massu l’a indiqué dans ses mémoires : «Le procédé le plus couramment utilisé, en sus des gifles, était l’électricité par usage des génératrices des postes de radio (la gégène : première syllabe du mot génératrice) et application d’électrodes sur différents points du corps. Je l’ai expérimenté sur moi-même dans mon bureau d’Hydra au début de 1957, et la plupart de mes officiers en ont fait autant» (J. Massu La vraie bataille d’Alger Ed. Plon p. 165).

Les responsables militaires de cette époque aujourd’hui décédés comme Massu ont déclaré non moins régulièrement avoir reçu des instructions des dirigeants politiques auxquels ils obéissaient. Ceux-ci leur ont toujours assuré qu’ils seraient «couverts» pour ce qui adviendrait. Ces personnages appartenant à la sphère politique étaient, pratiquement toujours, des hommes de gauche. Certains commentateurs aujourd’hui ont tendance à gommer leurs responsabilités. Celles-ci doivent être rappelées et non pas exclusivement attribuées à des militaires.

Parmi les officiers français, certains de tout premier plan, étaient hostiles à la torture et le firent savoir : le colonel Yves Godard alors placé à la tête du secteur Alger-Sahel, le colonel Trinquier chargé d’assurer la collecte des renseignements, le commandant Helie Denoix de Saint-Marc et de nombreux autres officiers moins connus[viii]. Un autre officier Jacques Parîs de Bollardière s’est opposé à la torture. Il l’a fait dans des conditions spéciales, en approuvant publiquement le livre de Jean-Jacques Servan-Schreiber Lieutenant en Algérie et en se plaçant en opposition déclarée à la politique gouvernementale. Sa manière d’agir ne pouvait avoir le soutien de ses collègues dans l’Armée.

Dans cette étude, nous ne dirons pas que l’armée française en Algérie a utilisé la torture. Cette formulation par trop générale est celle de milieux antimilitaristes ou favorables au FLN. La réalité est infiniment plus complexe ; la torture fut utilisée, mais, ni systématiquement ni partout.

 

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le général Maurice Schmitt, lieutenant pendant la guerre d'Algérie

 

Un officier du 3e RPC qui participa à la Bataille d’Alger, le général Maurice Schmitt devenu ultérieurement Chef d’État-Major des Armées, entre 1987 et 1991, écrivit deux livres concernant l’épisode algérois de sa carrière, car, il fut mis en cause par d’anciens terroristes. Après avoir rappelé le côté atroce des activités de ceux-ci, le général (alors lieutenant) a indiqué que dans de nombreux cas, la destruction des filières du FLN n’avait pas nécessité la torture.

La confession des terroristes s’est souvent produite sans pression physique. Nombre de réseaux purent être détruits parce que des terroristes eux-mêmes, leurs chefs parfois, les livrèrent pour obtenir de sauver leur vie. Le général Schmitt affirme ceci : «…..Je maintiens que grâce à M. Moulay  (Un terroriste ayant avoué sans contrainte), les interrogatoires durs qui, je l’ai écrit, nous répugnaient ont pu être très limités voire évités. » Alger-Eté 1957, éd L’Harmattan, 2002, p. 24.

Un autre soldat français de grande classe et de grand courage, le lieutenant-colonel Allaire arrêta Larbi Ben M’Hidi, très important chef du FLN. Jacques Allaire nous a expliqué que l’interpellation de celui-ci se fit sans violence. Uniquement par astuce en recourant à la manipulation et à l’infiltration. Son témoignage est enregistré et déposé au CDHA à Aix en-Provence, 29 avenue de Tubingen). Remis à l’équipe d’Aussaresses  (voir 2e partie ) Ben M ’Hidi fut ensuite exécuté.

Le problème moral que pose l’usage de la torture ne saurait être traité à la légère. Il en est tout particulièrement ainsi dans un pays de civilisation chrétienne comme la France.

L’écriture sainte[ix] enseigne en effet que l’homme fut créé par Dieu «à son image, selon sa ressemblance». En d’autres termes, la personne humaine a une valeur intrinsèque car elle comporte un élément divin ; elle est donc d’une certaine façon, sacrée. Le catholicisme enseigne en outre que le corps humain est le temple du Saint Esprit.

En Occident, les non-croyants et les agnostiques admettent généralement que toute personne humaine revêt une dignité propre, ne serait-ce que parce qu’ils vivent dans une société profondément marquée par le christianisme. Ils peuvent aussi se référer à des valeurs de caractère humaniste ou à des traditions gréco-latines.

Albert Camus, qui était agnostique, a souvent déploré l’usage de la torture qu’il jugeait contre-productif. En revanche, il a toujours eu soin de le faire sans tapage afin de ne pas fournir d’aliment ou de justification à l’emploi de la violence terroriste contre les civils.

 

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Il n’est pas étonnant, par conséquent, qu’une fois révélée, l’affaire Audin ait suscité une émotion considérable dans les milieux intellectuels français. Toutefois, il est déplorable que ces mêmes milieux sensibles à ce cas Audin, soient demeurés largement indifférents au sort de plus de 3 000 Européens[x] enlevés par le FLN, notamment après le 19 mars 1962. N’oublions pas également celui de plusieurs de harkis torturés, emprisonnés et parfois massacrés après l’Indépendance.

Qu’un homme civilisé s’interroge sur la torture est parfaitement dans l’ordre des choses. On peut donc comprendre que l'intelligentsia soit troublée. Mais la dignité de la personne humaine est indivisible. Elle ne saurait dépendre des étiquettes politiques dont on affuble les victimes ou les bourreaux.

Rappeler la dignité de la personne est une chose et l’on ne saurait s’étonner si certains, jadis, s’émurent du sort de Maurice Audin. On peut cependant leur reprocher un manquement grave : leur silence en 1962 quand les victimes cessèrent de se trouver dans le camp des indépendantistes et se situèrent dans celui des partisans de l’Algérie française.

Pierre Vidal-Naquet écrivit, il est vrai, dans le Monde pour dénoncer les tortures infligées à des militants de l’OAS, et le traitement indigne des harkis. Mais il se tut ensuite. Sauf erreur, il n’a pas évoqué le problème des Européens enlevés aveuglément par le FLN après le 19 mars 1962, ou encore le massacre d’Oran, le 5 juillet 1962 (évalué à 671 victimes, disparues et décédées).

 

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Le deuxième manquement grave de ces intellectuels français fut le suivant : ils n'ont jamais dit comment il fallait lutter contre le massacre des civils innocents. Chacun comprend que la torture est un moyen déplaisant. Mais comment obtenir des renseignements ?

À vrai dire nombre des intellectuels que bouleversait la torture ne s'en souciaient pas. Pour beaucoup d'entre eux, la rébellion était légitime les victimes civiles du terrorisme étaient des victimes collatérales. Pour beaucoup, l'objectif était d'aider  le peuple algérien «à se libérer». D'où l'effrayant silence des mêmes lorsqu'en 1962, les Pieds Noirs déjà martyrisés pendant huit ans de guerre durent subir un surcroit d'enlèvements et de contraintes. Cela ne les intéressait pas.

Pour la plupart d’entre eux, le peuple algérien était globalement dressé pour sa liberté. Ce qui était faux. Mais pour ces intellectuels, combattre la torture ce n’était pas seulement combattre pour un principe, c’était aussi contribuer à l’émancipation d’un peuple opprimé.

Cette vision des choses, jamais remise en question, a nui à leur objectivité. Citons par exemple Vidal-Naquet : «...Reste qu’un peuple, le peuple algérien, était écrasé par une force considérable, issue d’un grand pays industriel moderne qui s’appuyait sur une minorité raciste de colons. » Affaire Audin , p. 32, op. cit. En 3 lignes, 3 erreurs au minimum.

 

un engrenage

L’affaire Audin soulève un autre problème : il a été affirmé que le jeune universitaire s’est évadé et il est porté disparu depuis 1957, or, il n’a jamais reparu. Le TGI de la Seine l’a déclaré décédé en mai 1966 (P. Vidal-Naquet, op. cit. p. 180). Que lui est-il donc arrivé ? Peut-on éclaircir son sort final ?

À Alger en juin 1957, l’atmosphère était tendue au plus haut point. Le 2 du mois, des bombes avaient explosé au carrefour de l’Agha et à la Grande Poste à l’heure de la sortie du travail faisant de nombreux morts et blessés parmi les travailleurs européens et musulmans qui rentraient chez eux. Le 9, Yacef Saadi chef des commandos FLN la capitale commettait un attentat antisémite en faisant sauter le Casino de la Corniche (comme évoqué plus haut).

Aux exactions du FLN répondirent la recherche accrue du renseignement et les arrestations de militants clandestins. Les parachutistes investis de pouvoirs de police, démantelaient jour après jour les réseaux de poseurs de bombes. Usant des méthodes que nous avons rappelées, les «léopards» portèrent des coups sévères à la rébellion.

Or, depuis quelque temps déjà les militants communistes étaient dans leur collimateur. Depuis l’accord de juin 1956 conclu entre le PCA et le FLN, un certain nombre de militants communistes dont quelques Européens appartenant aux CDL avaient rejoint les rangs du FLN[xi]. À en croire le général Aussaresses dont nous reparlerons ultérieurement, le général Massu soupçonnait les communistes d’être partie prenante aux attentats meurtriers des réseaux de Yacef Saadi[xii]. Les militaires français étaient donc très désireux d’arrêter et d’interroger des communistes.

En réalité, à cette époque et depuis les accords, le PCA avait renoncé à diriger des groupes de lutte armée. Le CDL avait été dissous et ceux qui participaient aux activités du FLN le faisaient à titre individuel. Le Parti continua néanmoins d’exister sur le plan politique. Difficilement, car il était interdit et ses chefs traqués. L’un d’eux, André Moine fut particulièrement visé par les paras qui le soupçonnaient de diffuser un journal communiste clandestin Liberté ainsi qu'un autre destiné aux militaires du contingent venus servir en Algérie, La voix du soldat.

 

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L'Écho d'Alger, 16 juin 1960

 

Un militant du PCA le docteur Hadjadj, avait donné le nom et l’adresse d’Audin comme celui d’un hébergeur important. Le jeune universitaire était donc impliqué dans cette activité parfaitement illégale puisque le parti était dissous. Mais il n’avait rien à voir avec les anciens CDL et il n’était pas lié à l’activité des poseurs de bombes.

Les militaires français ont-ils sincèrement cru qu’Audin était un «gros poisson» et qu’ils devaient le faire parler impérativement ? Dans le contexte de l’époque ce n’est pas impossible, d’autant que nombre d’entre eux avaient vécu l’expérience indochinoise qui les avait convaincus de la puissance et de la perversité du communisme. Ceci n’éclaire pas pour autant le sort exact d’Audin.

Est-il mort sous la torture du fait d’un accident cardiaque ? (hypothèse envisagée par Vidal-Naquet).

Fut-il exécuté secrètement par les hommes de l’adjoint de Massu, Paul Aussaresses comme celui-ci le dira au journaliste Jean-Charles Deniau avant de mourir ?

Nous reviendrons sur ces points dans la deuxième partie de cette étude.

Toutefois une troisième explication toute différente fut, sur le moment, officiellement fournie : le mathématicien s’était évadé. Un rapport du colonel Mayer qui commandait le 1er RCP dont faisait partie les parachutistes interrogeant le mathématicien établissait qu’Audin s’était enfui le 21 juin vers 21h 40. Une jeep le conduisait à la PJ. Le détenu n’étant pas enchaîné en aurait profité pour détaler. Le sergent Misiri chargé du transfert fut sanctionné (certains ont mis en doute la réalité de cette sanction).

Le général Jacques Allard, alors à la tête de la Xe région militaire diligenta une enquête de gendarmerie qui confirma l’évasion[xiii]. Malgré ces éléments importants, ces circonstances de la disparition d’Audin n’ont guère convaincu. Elles furent en tout cas, immédiatement mises en doute par son épouse et ses avocats. Les uns et les autres accusèrent un certain lieutenant Ch….. d’avoir assassiné l’universitaire.

Vidal-Naquet émit une hypothèse distincte : Maurice Audin n’avait pas quitté le centre de tri et il était mort sous la torture.

De longues joutes judiciaires allaient s’ouvrir marquées par un déplacement de l’affaire à Rennes (comme pour Dreyfus), des rejets par la Cour de Cassation et une loi supplémentaire d’amnistie du 22 décembre 1966 qui aboutit à la déclaration que l’action judiciaire était éteinte.

La guérilla juridique menée par les partisans d’Audin se poursuivit durant de longues années. Des campagnes de presse occasionnelles s’efforcèrent de relancer l’affaire avec un succès limité. Elle connut un nouvel essor en 2001, avec des déclarations du commandant, devenu général, Paul Aussaresses, ce que nous allons examiner ci-après.

Jean Monneret

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Chronologie succinte de l’Affaire Audin


20 juin 1956 : Le FLN déclenche une vague d’attentats aveugles contre les Européens dans Alger.

7 janvier 1956 : Les pouvoirs de police du préfet Baret sont transmis au général Massu. La campagne contre la torture s’intensifie en métropole.

2 juin 1957 : Attentats de l’Agha et du Carrefour de la Grande Poste. Des bombes placées dans les socles en fonte des lampadaires les transforment en obus qui fauchent des dizaines de travailleurs européens et musulmans.

9 juin 1957 : Attentat au Casino de la Corniche : de nombreux jeunes israélites, habitués des lieux sont touchés.

11/12 juin : Maurice Audin est arrêté par des paras du 3ème RPC.

15 juin : Henri Alleg, important dirigeant communiste, est arrêté au domicile d’Audin où une souricière a été tendue.

22juin : Mme Audin apprend que son mari est assigné à résidence. Le bruit court qu’il a été torturé.

1er juillet : Elle est informée que son mari s’est évadé.

4 juillet : Assistée par ses avocats communistes, elle porte plainte contre X pour homicide.

Début décembre 1957 : Création à Paris du comité Maurice Audin.

13 mai 1958 : Parution du livre de son secrétaire, Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin.

23 juin 1960 : Le procès concernant Audin a lieu à Rennes.

10 août 1960 : La Cour de cassation rejette le pourvoi de Mme Audin.

24 août 1961 : Le Comité Audin proteste contre la torture qui vise des militants OAS. Un des avocats communistes de Mme Audin démissionne.

Juillet 1961 : Les avocats du comité déposent un long mémoire.

20 avril 1962 : Ordonnance de non lieu.

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[i] Organisation dirigeant la rébellion indépendantiste en Algérie.

[ii] Contrairement à ce qu’une partie de la presse de l’époque laissait entendre car, elle avait tendance à parler d’une collusion du FLN avec les communistes, les choses étaient plus compliquées.

[iii] D’inspiration nationaliste et là aussi accusés d’être des agents hitlériens.

[iv] Ainsi le Secrétaire Général du PCA, Larbi Bouhali avait-il été expédié dans les pays de l’Est dès le début des troubles en Algérie. Il passa toute la Guerre d’Algérie en URSS.

[v] Il est à noter cependant qu’à la fin de la Guerre d’Algérie, en 1962, Vidal-Naquet condamna les tortures infligées à certains militants de l’OAS. Ceci entraînera l’opposition d’un avocat communiste du Comité, Maître Jules Borker.

[vi] Les Éditions de Minuit, 1958 et 1959.

[vii] On remarquera que Vidal-Naquet ne reprend pas à son compte l’expression Le jeune savant que le parti communiste, expert en désinformation, accolait souvent au nom d’Audin.

[viii] Voir l’ouvrage du professeur Jauffret Ces officiers qui ont dit non à la torture, Ed. Autrement. Pour Denoix de Saint-Marc et le colonel Trinquier on peut consulter des vidéos provenant de INA.fr. Pour Godard Le livre blanc de l’armée française en Algérie. Ed. Contretemps 2002 p. 117.

[ix] Genèse 1, 26.

[x] Le chiffre de 3 018 européens enlevés fut fourni au Sénat le 7 mai 1963 par M. Jean de Broglie. Les travaux récents de Jean-Jacques Jordi Un silence d’État, Ed. Soteca (p. 155) établissent que sur ce total 1 583 d’entre eux sont restés à ce jour portés disparus.

[xi] Le plus connu d’entre eux Ferdinand Iveton, accusé d’avoir déposé une bombe à l’usine à gaz où il travaillait fut arrêté et guillotiné.

[xii] Ce qui était vrai de quelques-uns d’entre eux comme le Dr Timsit ou Giorgio Arbib qui avaient participé à la confection d’explosifs mais ils étaient intégrés à l’organisation FLN ce qui n’était pas le cas de Maurice Audin.

[xiii] La thèse de l’évasion a été très affaiblie par le fait que la TGI de la Seine a déclaré Audin décédé, en mai 1966. En outre, le sergent Misiri interrogé par le journaliste a affirmé que l’évasion n’était qu’un simulacre. Voir l’ouvrage de J.-C.Deniau p. 212, La vérité sur la mort de M. Audin.

 

 

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Le livre de Jean-Charles Deniau (1)

Jean MONNERET

 

Le journaliste Jean-Charles Deniau prétend avoir résolu l’énigme de la disparition d’Audin. Pour cela, il a longuement interrogé le général Aussaresses, devenu nonagénaire et quelques-uns de ses acolytes de l’époque. Un seul a accepté (ou pu) répondre à ses questions : Pierre Misiri, déjà  cité.

Paul Aussaresses était à l’époque commandant. Il fut un personnage-clé de la Bataille d’Alger. Deniau lui a fréquemment rendu visite en Alsace, ces dernières années, où, soigné par son épouse, il a passé les derniers  moments  de sa  vie.

Jacques Massu était investi de pouvoirs de police à Alger. Il avait un état-major officiel dirigé par son adjoint le colonel Godard, grand résistant (2). Six régiments furent engagés dans la capitale contre le FLN. On sait aujourd’hui qu’à côté de cet état-major officiel, le général Massu en avait créé un autre, clandestin. Paul Aussaresses était à sa tête.

 

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Paul Assaresses, capitaine

 

À ce stade de notre exposé, nous devons indiquer que nous allons être amené à citer abondamment Paul Aussaresses. Ceci est nécessaire pour expliciter notre désaccord sur certains points avec le livre de Jean-Charles Deniau.

Chacun comprendra que ceci répond à un impératif didactique. Pour autant, nous ne considérons pas le témoignage du général Aussaresses comme entièrement crédible. L’abondance des faits évoqués et des détails fournis le rendent néanmoins d’une certaine façon incontournable.

De nombreux officiers supérieurs et généraux ont émis des jugements sévères sur le général Aussaresses (réunis en partie dans le Livre Blanc de l’Armée française en Algérie, Ed. Contretemps (pages 15, 16, 17). Son témoignage n’est pas entièrement fiable mais le considérer simplement comme nul et non avenu serait très opposé à la méthode historique.

Voici comment l’intéressé expose son rôle dans son livre Services Spéciaux, Ed. Perrin, 2002 (p. 90 et suivantes).

 

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«…Indépendamment de l’E.M. préfectoral qu’il était en train de constituer à raison de deux officiers par régiment de la 10e D.P., soit une dizaine au total (3), Massu avait jugé utile la création d'un état-major parallèle. Parallèle pour ne pas dire secret…

Colonel_TRINQUIERMassu avait eu besoin de deux adjoints : le colonel Trinquier [ci-contre, à gauche] pour le renseignement et un autre pour l’action. Le deuxième adjoint devait entretenir un contact permanent avec les services de police, les commandants de régiments et les OR [officiers de renseignements] de ces régiments. Massu m’avait choisi pour ce poste, solution judicieuse vu le nombre de gens que je connaissais…» (souligné par nous).

 

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Aussaresses indique en outre (p. 92) que sa nomination était due également au colonel Godard [ci-contre, à droite], lequel, hostile à la torture et à l’implication de l’Armée dans un travail de police, ne voulait pas s’y trouver mêlé. La nomination d’Aussaresses à l’état-major clandestin était donc un cadeau empoisonné. De plus, Godard et lui s’entendaient mal depuis l’Indochine pour des raisons tant personnelles que militaires.

Aussaresses commente ainsi cette partie de son récit : «…Je n’ai pas pu dire non à Massu. Ou j’acceptais ou je quittais l’armée. Quitter l’armée c’était quitter les services spéciaux, c’était renoncer à un idéal, c’était trahir (4). Alors je suis monté dans ma jeep et, à contrecœur je suis parti pour Alger».

Selon le général (alors commandant) Aussaresses (p. 97), Massu lui aurait dit  ceci : «Non seulement le FLN tient Alger, mais ses principaux chefs y sont installés. Tout le monde le sait. Aujourd’hui Aussaresses, nous allons les liquider, très vite et par tous les moyens : ordre du gouvernement. Puisque vous n’étiez pas volontaire, vous savez que ce n’est pas un travail d’enfant de chœur…».

La suite allait le confirme : «J’étais l’homme des services spéciaux de la Bataille d’Alger» commente Aussaresses (p. 102). Entre le 15 et le 16 janvier 1957, des milliers de suspects furent interpellés (p. 110). Bien d’autres allaient suivre. Dans cet épisode, Paul Aussaresses fut, pour reprendre ses termes (p. 124) «le chef d’orchestre de la contre-terreur».

 

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Une grève insurrectionnelle tentée par le FLN fut brisée, vigoureusement. Les filières terroristes furent également détruites sans ménagement. Là encore, il suffira de laisser parler Aussaresses : …«ma mission m’amenait à organiser les arrestations, à trier les suspects, à superviser les interrogatoires  et les exécutions sommaires (p. 143) (5).

Sans que la chose soit dite, les régiments occupant un secteur comprirent que le rôle du commandant et de son équipe était de les soulager des tâches désagréables, dont l’exécution de gens tenus pour dangereux ou trop abîmés par les interrogatoires.

Une large majorité des suspects appréhendés était ensuite conduite dans des camps où ils étaient assignés à résidence. Les gens recrutés de force par le FLN étaient parfois libérés ou invités à gagner les rangs de l’Armée ou de la police. Les interrogatoires de ceux des interpelés qui étaient tenus pour dangereux étaient menés sans états d’âme.

Parmi eux, les participants à des attentats étaient liquidés. «Mes hommes, écrit Aussaresses, partaient à une vingtaine de kilomètres d’Alger, dans des maquis lointains et les suspects étaient abattus d’une rafale de mitraillette avant d’être enterrés» (p. 147).

C’est dans ce contexte particulièrement sulfureux qu’il faut replacer l’arrestation et la disparition de Maurice Audin. En interrogeant longuement Aussaresses devenu grabataire, le journaliste Deniau lui a arraché ce qu’il pense être ses ultimes secrets, d’où son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin. Il s’est en outre efforcé de voir ceux qui furent les collaborateurs du vieux général à l’époque. L’un d’eux (Ga… ) a refusé de le rencontrer. Un autre, être un peu simple et quasiment illettré, ne pouvait guère le renseigner, il s’est donc concentré sur l’ex-sergent Pierre Misiri qui fut un des responsables des exécutions sommaires. Ce dernier a commencé par dire qu’Audin était mort durant un interrogatoire (p. 137).

On remarquera donc que ce récit affaiblit davantage encore la thèse officielle de l’évasion d’Audin. Rappelons que Misiri était dans la jeep censée transporter le mathématicien. Il qualifie d’ailleurs toute la chose de «simulacre» (page 212).

Toutefois Jean-Charles Deniau, s’est montré fort peu convaincu par l’hypothèse d’une mort accidentelle sous la torture. Il a donc décidé de ré-aborder l’affaire Audin avec le général Aussaresses, « face à face » (p. 181). En cuisinant le vieux général il a réussi à lui arracher trois éléments d’information :

Massu était persuadé qu’Audin savait où se cachait André Moine. Celui-ci était le responsable suprême du PCA clandestin (6). Il était chargé de la publication secrète du journal Liberté et aussi de La Voix du soldat, organe de propagande destiné aux militaires du contingent. Aussaresses ne croyait guère qu’Audin sache où se trouvait Moine, en raison du cloisonnement inhérent à l’action clandestine.

Le vieux général a démenti l’hypothèse selon laquelle un certain lieutenant Ch … avait étranglé Audin dans un moment de fureur, rumeur ayant circulé à l’époque.

Pierre Misiri était en contact direct avec Aussaresses pour les «choses délicates» (comprendre les exécutions)… «quand il y avait quelque chose de sérieux à faire», selon son expression (p. 213 du livre  de  Deniau).

Jean-Charles Deniau va, à partir de là, redoubler d’insistance vis-à-vis d’Aussaresses. Il affirmera devant lui que l’ordre d’exécuter le jeune universitaire ne pouvait venir que du général Massu.

 

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le général Aussaresses, à la retraite

 

Aussaresses en viendra (par lassitude ?) à acquiescer à l’insistante demande du journaliste. Or, le général très fatigué, rappellera de toute son énergie résiduelle que Massu agissait sur les ordres du Ministre résident Robert Lacoste. À quoi il ajoutera ceci : «Massu croyait qu’Audin savait tout et c’est Audin qui a payé pour tout le monde» (p. 232).

Naturellement, le journaliste s’en montre satisfait. Mais n’est-ce pas tout simplement ce qu’il voulait entendre ? Par l’effet d’une espèce de tautologie cette hypothèse qu’il tient pour la bonne, lui paraît être La Vérité.

 

bien des versions...

Aussaresses après avoir évoqué l’évasion d’Audin puis sa mort accidentelle par la maladresse d’un gardien (p. 220) en vient à présent à admettre que le mathématicien est mort par une décision de Massu. Au terme de ces longues interrogations, le vieux général est-il encore crédible ? Madame Audin, pour sa part, affichera son scepticisme (7) et elle rappellera qu’Aussaresses n’avait jamais cessé de mentir.

Le général précisera qu’Audin fut exécuté à une vingtaine de kilomètres d’Alger et enterré au même endroit. Ceci permettra au journaliste d’annoncer, dans un premier temps, que la tombe (sic) de Maurice Audin se trouve entre Zéralda et Koléa (indication pour le moins imprécise) (8). Le plus sensationnel dans ce livre est la mise en cause directe et personnelle du général Massu comme donneur d’ordres. À quoi il faut ajouter l’accusation concernant un certain lieutenant Ga… , déjà cité, auteur allégué du coup fatal.

Et puis finalement, Aussaresses prendra sur lui d’avoir «donné l’ordre de tuer Audin» (p. 248). Ce qui contredit le point précédent et exonère Massu comme le lieutenant Ga… d’une responsabilité directe dans le meurtre. Ce que Deniau tend à sous-estimer, car il en tient pour la culpabilité de Massu. Au total, on conviendra qu’il y a bien des versions du décès d’Audin et bien des virevoltes de la part des intéressés.

Il faut savoir en outre que Deniau n’est pas le seul à harceler Aussaresses. Il fait allusion ; je le cite : « … [à] tous les  journalistes  qui, depuis bientôt quinze ans, tentent de percer le mystère de la mort de Maurice Audin. De Paris ou de province, ils téléphonent régulièrement  au général Aussaresses».

 

l'entrevue avec Misiri

Aussaresses a donc été accusé d’avoir menti et souvent. Pourquoi Jean-Charles Deniau est-il convaincu d’avoir réussi à connaître, et lui seul, la vérité au point d’intituler son livre en conformité ? Ceci découle, pour une bonne part, de ses rencontres avec Misiri. Celui-ci vit dans le Midi. Il dira d’abord qu’étant arabo-berbère, il se limitait à interroger les prisonniers non ou insuffisamment francophones. Dans un deuxième temps, il a admis que l’évasion d’Audin fut montée de toutes pièces (p. 212).

Lors de sa nouvelle rencontre avec le journaliste, Misiri va plus loin. Il répondra affirmativement à la question de savoir s’il était présent à l’exécution d’Audin et à l’inhumation de sa dépouille.

Jusque-là, il avait été question d’un cadavre enterré entre Zéralda et Koléa. Or, cette fois, Misiri parle d’une ferme proche de Sidi-Moussa. Commentaire de Deniau : «...Du bout des lèvres, Misiri vient de briser le silence entretenu par l’Armée» (p. 240), car l’intéressé parle, il admet que la mission était ultrasecrète et que le silence était impérativement requis. Il admet encore que l’ordre de liquider Audin fut donné par Aussaresses. Celui-ci n’avait confiance,  rappelons-le, que dans sa petite équipe.

 

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Elvire et Paul Aussarasses

Pour sa part, le journaliste ne manque pas de s’appuyer sur le mot écrit par Madame Aussaresses, sous la dictée de son mari. Dans ce texte envoyé au journaliste, le général s’accuse nommément : «J’ai donné l’ordre de tuer Audin» (p. 248) (9).

Or, ceci, il faut le redire que cela plaise ou non, n’est pas vraiment en concordance avec un élément précédent de l’enquête de J-C. Deniau. Le journaliste a en effet la conviction que l’ordre suprême venait de Massu (p. 230 et 231). Or, Aussaresses dans son aveu signé, n’accuse pas ce dernier.

Dans le seul document écrit qu’il laisse, à ce sujet, il endosse et lui seul, toute la responsabilité. Certes on objectera qu’Aussaresses avait accusé Massu précédemment. Dans une conversation animée (qu’on peut supposer enregistrée et qui se trouve aux pages 230 et 231 de son livre), le général nonagénaire avait admis la responsabilité de son supérieur. Mais sur l’énorme insistance  du journaliste (souligné par nous).

 

la conversation Deniau/Aussaresses

 

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Jean-Charles Deniau

 

L’échange qui eut lieu entre le journaliste et le général est au cœur du livre. Il est trop important pour que nous évitions de le citer ici. Je renvoie aussi le lecteur à l‘ouvrage concerné :

- «…Comment ?

- Eh bien ! On l’a tué au couteau.

- Et pourquoi ?

- Pour qu’on pense, si on le trouvait, qu’il avait été tué par les Arabes. Nous, on ne tuait pas souvent au couteau. Voilà et qui a décidé de ça, c’est moi. Ça vous va ?

- Je cherche seulement la vérité. (Il s’énerve)

- La vérité, c’est qu’on a tué Audin.

- Qui l’a tué ?

- Un capitaine dont j’ai oublié le nom et qu’on nous avait prêté pour ça.

- Et après, vous avez monté le coup de l’évasion ?

- Voilà.

- Mais l’ordre a été donné par qui ?

- Par moi.

- Et Massu… il est dans le coup ?

- Oui.

- Vous, vous êtes un soldat et vous obéissez, n’est-ce pas ?

- Oui. Bien sûr, j’ai obéi à Massu. Mais c’est mon initiative (10) parce que j’avais appris par Massu la colère du G.G. (11) voyant que les «cocos» français venaient dans ses plates-bandes…

 

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Bigerad, Massu et Lacotse, en janvier 1957

 

- Mais, dites-moi, rien ne pouvait se faire à l’époque sans Massu. C’était lui qui décidait tout…

- Oui, oui..

- Vous préférez prendre sur vous, plutôt que d’accuser Massu ?

- Voilà, c’est ça…»

Ce passage démontre clairement la pression qu’exerce le journaliste. Lorsque le vieux général rappelle qu’il doutait qu’Audin pût savoir où se cachait André Moine, ce qui différencie nettement sa position de celle de Massu, qui lui en était persuadé, le journaliste ne veut pas en tenir compte ; «je connais cette antienne » (p. 231).  N’est-ce pas parce que, dans son esprit, il y a une unité de pensée entre Massu et Aussaresses ?

Le premier ordonne,  le second exécute ; oubliés leurs désaccords !

Reprenons donc ce que dit Aussaresses : «C’était»,  dit-il, «mon  initiative». À la question de savoir si l’ordre d’exécuter venait de Massu, il répond affirmativement, mais très bas, et du bout des lèvres. Lorsqu’à la page 231 suivante, le journaliste revient à la charge en ces termes  :

- «Mon Général, j’ai tourné la question dans tous les sens. Ma conclusion c’est que l’ordre d’exécuter Audin, il vous a été donné par Massu ? (Silence et très bas) (nous soulignons)

- Oui. Vous pouvez le dire maintenant.

Ce n’est pas une question de J.C. Deniau, c’est une affirmation. Mais Aussaresses se reprend presqu’aussitôt :

- Oui… Mais attendez… il le tenait du G.G. (Ministre résidant). Je traduis ce que le G.G. (le ministre résidant Lacoste) pensait…»

Le vieux général n’affirme pas avoir reçu un ordre direct et personnel d’un supérieur. Il traduit nous dit-il. Il interprète, en fait, la volonté de ses supérieurs. Bref, pour nous lecteurs, le doute reste permis quant à l’existence d’un ordre précis et direct de  Massu.

Jean-Charles Deniau est certes un journaliste parfaitement compétent. Nous ne discutons pas son honnêteté intellectuelle mais son affirmation de la page 232 : « Il [Aussaresses] n’a fait qu’exécuter l’ordre de son supérieur hiérarchique » ne nous convainc pas.

Le vieux général fait allusion à une hiérarchie qui n’est pas seulement militaire mais politico-militaire.

Lorsqu’il fait allusion à l’exécution des ordres, la formulation est floue : «Bien sûr, j’ai obéi à Massu. Mais c’est mon initiative». Auparavant, à la question : «L’ordre a été donné par qui ?» il répond : «Par moi».

Aussaresses fait donc allusion à des ordres donnés de manière globale et à la promesse d’une couverture pour les actes répréhensibles. Il évoque selon nous un ordre de ce type qui lui laissait une marge de manœuvre et dont il prend la responsabilité.

Aussaresses n’a-t-il fait qu’exécuter un ordre direct et précis de Massu ? On peut le croire ou ne pas le croire. Tout est dans le ne… que … Il n’y aura pas de preuve autre que ce dialogue des pages 230, 231, 233.

Est-ce une preuve ?

Pour justifier la marge de doute qui subsiste à nos yeux, il faut en revenir à la lettre écrite par Madame Aussaresses et, rappelons-le, dictée par son mari. Ce court texte est clair.

Le général Aussaresses revendique sans ambages une responsabilité personnelle et entière : «J’ai donné l’ordre de tuer Audin.»

N’a-t-il fait qu’exécuter un ordre de ses supérieurs hiérarchiques dans ces conditions ? Peut-être. Peut-être pas.

Nous ne pouvons en tout cas qu’indiquer notre scepticisme lorsque Deniau, fort du oui (très bas) par lequel Aussaresses a acquiescé à son insistante question, affirme :

«Je viens de marquer un point capital» (p. 232). La suite montre, dans une certaine mesure, que le journaliste tire une conclusion précipitée : «Même, s’il s’en défend (sic), Paul Aussaresses n’a fait qu’exécuter l’ordre de son supérieur hiérarchique…».

Nous ne pouvons qu’être en désaccord.

Aussaresses s’en défend en effet et cela ne peut être escamoté. Qu’il fût sous les ordres de Massu, nul ne le conteste. Qu’il ait exécuté Audin sur l’ordre direct immédiat du chef de la 10e D.P., voilà qui n’est pas vraiment  établi.

Car, curieusement, J-C. Deniau ne rappelle pas que Robert Lacoste, avant Massu, était à l’origine de la chaîne hiérarchique, ce que fait Aussaresses. Or, Jacques Massu n’est plus de ce monde. Il ne peut se défendre. Donc, ce qui peut paraître «évident»  en  termes de  journalisme, l’est beaucoup moins pour un historien. Un témoignage ne peut constituer une preuve. Surtout s’il est arraché à un vieillard cacochyme, au seuil de la mort.

Est-ce la raison pour laquelle Deniau a voulu conforter son enquête en reparlant à Pierre Misiri ? Celui-ci eut en effet de tardives réminiscences à propos d’une ferme où serait  enterré  Audin. Près, cette fois, de Sidi-Moussa.

Le journaliste photographiera une ferme qu’il repère entre Baraki et Sidi-Moussa. Le cliché envoyé par Ipad atteint Misiri en France en direct sur son portable. L’ex-sergent croit reconnaître le lieu… Cinquante-cinq ans après… Deniau écrit d’ailleurs prudemment : «… que les erreurs sont toujours  possibles » (p. 265). Certes.

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entrée de Zéralda

 

Conclusion

Le principe testis unus, testis nullus [un témoin unique est un témoin nul] s’applique en histoire comme dans les prétoires. Pierre Misiri, est bien un témoin unique. Qu’il ait pu reconnaître une ferme fantôme, abandonnée par ses propriétaires pieds-noirs partis en Australie, et cela plus d’un demi-siècle après et, depuis l’autre rive de la Méditerranée, relève de l'exploit.

Après une première évocation de Zéralda et de Koléa comme dernières demeures d’Audin, qui sont à l’Ouest d’Alger, nous voici à Baraki au Sud-Est de la capitale. Pour faire bonne mesure, un algérien a déclaré récemment qu’il se souvenait qu’Audin avait été enterré à Oued-El-Alleug au cimetière de Ben Salah  (El.Watan.com  23/10/14).

En ce qui concerne la responsabilité directe de Massu, le doute est d’autant plus permis que l’on éprouve un malaise à voir discrètement gommée la responsabilité des hommes politiques. Aussaresses pour sa part, a tenu à rappeler avec insistance qu’au-dessus des militaires il y  avait des politiques (p. 231).

Sans mettre en question la sincérité de ceux qui ont entrepris des recherches délicates sur un passé douloureux où le manichéisme n’a pas sa place, il paraît indispensable que des historiens fassent  entendre  leur voix.

Si l’on compare le bruit fait autour du cas Audin et le silence d’État qui a accompagné la disparition de 1 583 européens d’Algérie, dont le plus grand nombre après le 19 mars 1962, on est obligé de constater que pour certains intellectuels de l’époque, il y avait deux poids et deux mesures.

Hypersensibilité et hypermnésie pour un disparu indépendantiste, sensibilité réduite au minimum ou absente pour de malheureux civils pieds noirs qui n’eurent que le tort d’être au mauvais endroit au mauvais moment. On évoque souvent un devoir de mémoire. Il y a aussi un devoir d’objectivité.

Jean Monneret
historien

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1 - La Vérité sur la Mort de Maurice Audin, Ed. Equateurs 2012.

2 - Il combattit dans le maquis des Glières.

3 - Quatre régiments parachutistes, plus le 5e RCA et le 25e Dragons auxquels s’ajoutaient deux détachements d’intervention et de reconnaissance.

4 - Souligné  par nous.

5 - Souligné  par nous.

6 - Lequel a écrit un livre de souvenirs, Ma guerre d’Algérie. Ed. Sociales 1979. C’est un plaidoyer pro domo où les non-dits abondent.

7 - L’Humanité, 9 janvier 2014, interview par H. Zerrouki.

8 - www.radiomaghrebemergent .com.  Vingt à trente kilomètres séparent les deux localités.

9 - Innocentant ainsi le lieutenant Ga… membre de la «petite équipe» d’Aussaresses. Rappelons que ce lieutenant refusa de rencontrer le journaliste.

10 - Souligné par nous.

11 - Aussaresses entend par là Robert Lacoste.

 

 

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Posté par michelrenard à 23:05 - - Commentaires [17] - Permalien [#]



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