samedi 23 août 2014

l'armée française et la religion musulmane durant la Grande Guerre (1914-1920)

Mosquée Jardin Colonial (1)

 

Le religieux musulman et l'armée française

(1914-1920)

Michel RENARD, historien, chercheur

 

Évoquer, ici, le «religieux musulman» ne désigne pas un personnage mais un champ de pratiques relevant d’une application rituelle des principales normes issues de la croyance islamique.

Il n’est pas jugé de leur éventuelle conformité avec telle ou telle interprétation de la Loi de l’islam (charî‘a). Il n’est pas, non plus, tenté de mesurer le sens que les soldats de confession musulmane prêtaient à ces observances diverses au cours de la Première Guerre mondiale ; d’autant que les témoignages directs sont quasiment inexistants.

Mais des documents d’archives, des sources imprimées et iconographiques, et des recherches anthropologiques de terrain permettent de reconstituer l’attention manifestée par l’Armée française à l’égard des combattants musulmans entre 1914-1918 et après.

 

tombes marocaines à Lorette (1)
tombes marocaines à Notre-Dame-de-Lorette dans le Pas-de-Calais (Artois), en 1915 (source)

 

Avant 1914

En détournant quelque peu la formule de son sens initial, on pourrait dire qu’au sujet de la visibilité et de l’acceptation des pratiques religieuses musulmanes, «le mort saisit le vif».

Au-delà des projets, non aboutis, de mosquées en métropole (1846, 1895), les premières manifestations accueillant le rituel de l’islam furent en effet des sépultures.

 

Msq Père-Lachaise (1)
la "mosquée" du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, fin XIXe siècle
Photogravure parisienne de monuments historique (source Gallica)

 

Ainsi, la «mosquée» de l’enclos musulman du cimetière de l’Est parisien (Père-Lachaise) édifiée en 1857, servait à la toilette mortuaire et à la prière aux défunts inhumés sur ce terrain de 800 m2. Le peu d’entretien dont elle fut l’objet incita le gouvernement ottoman à financer des travaux de réfection. Des dessins d’architecte, de février 1914, montrent un projet de reconstruction plus ample et doté d’un dôme (1).

Mais le déclenchement de la guerre jugula cette ambition (2).

Nous devons à la vérité que d’autres aspects du rituel musulman en métropole firent l’objet d’un souci des autorités avant 1914.

Le rapport de l’inspecteur général des communes mixtes d’Algérie, Octave Depont (né le 17 septembre 1862 à La Champenoise, dans l'Indre ; et décédé le 24 février 1955 à Paris Xe) fut publié en 1914 et s’intitulait Les Kabyles en France. Rapport de la Commission chargée d'étudier les conditions du travail des indigènes algériens dans la métrople.

Il montrait la perpétuation des pratiques traditionnelles par les émigrés venus de Kabylie travailler dans les mines du Pas-de-Calais : observance du jeûne, nourriture animale halal, inhumation par leurs soins de l’un des leurs ; demande d’un emplacement réservé au cimetière et d’un local avec un imam pour les prières. Pratiques et demandes envisagées positivement par la commission d’Octave Depont.

 

Rapport Depont couv

 

L’armée et ses soldats musulmans avant 1914

L’Algérie coloniale fut le théâtre de controverses à propos du service militaire indigène à partir de 1908.

Plusieurs personnalités arabes avaient manifesté des opinions défavorables à ce recrutement en arguant de la question du religieux, tel Ali Mahieddine, assesseur musulman au conseil général d'Oran : «Cette opposition se base principalement sur l'éventualité pour le soldat musulman d'une quasi impossibilité de pratiquer à la caserne ses devoirs religieux, d'y trouver la nourriture conforme au rite et d'y jouir de la liberté à laquelle il est accoutumé ; enfin, sur l'expatriation à laquelle le soldat est toujours exposé et la crainte d'être enterré en pays étranger, privé des rites prescrits» (3).

Le notable Ben Siam exprime des craintes semblables : «Pour tous, il est avéré que la nourriture des soldats préparée en commun, dans des cuisines semblables à celles des troupes françaises, avec de la viande fournie dans les mêmes conditions que celle destinée à l'alimentation des troupes françaises, il est avéré, dis-je, que cette nourriture et cette viande ne sont pas conformes au rite musulman» (4).

La Revue Indigène – probablement son directeur, Paul Bourdarie lui-même – objecte que de simples règlements militaires adaptés peuvent pallier à ces appréhensions.

Il fait état, par ailleurs, de la situation dans le Protectorat voisin qui semble satisfaire pleinement les tirailleurs tunisiens selon le journal de langue arabe, Hadira :

«Les soldats indigènes de la classe 1905, qui viennent d'être libérés ne tarissent pas d'éloges sur leur séjour au régiment, tant au point de vue de la nourriture que de l'habillement, comme aussi des rapports et des procédés dont ils ont été l'objet de la part des officiers français. El Hadira ajoute que le général commandant la division (général Pistor) qui est en même temps ministre de la Guerre du gouvernement tunisien est toujours disposé à saisir toutes les occasions de témoigner sa bienveillante sollicitude aux musulmans qui accomplissent leur service militaire, soit dans les rangs des troupes françaises, soit dans ceux de la garde beylicale. Grâce à lui, pendant la durée du Ramadhan leur service a été allégé, et toute facilité leur a été accordée pour observer le jeûne et les obligations de leur religion. À l'occasion de l'Aïd el-Fetour, toutes les punitions de prison ont été levées» (5).

Revue Indigène 98 couv
un numéro postérieur de La Revue Indigène
de Paul Bourdarie

L’administration militaire française paraît donc disposer d’une expérience largement antérieure à 1914 et apte à traiter l’altérité religieuse de combattants musulmans incorporés à ses unités – dans l’Empire colonial en tout cas.

Pour faciliter le contact avec les élites "indigènes", une association officielle est créée le 23 décembre 1914 par le député de Charente, Maurice Étienne Raynaud (1860-1927), ancien ministre des Colonies quelques mois en 1914. Elle a pour titre Les Amitiés Musulmanes et publie un bulletin. Les Amitiés Musulmanes disposent d'un local au n° 2, rue Le Peletier dans le 9e arrondissement à Paris.

Maurice Raynaud député
Maurice Raynaud, député, fondateur de l'association
Les Amitiés Musulmanes en décembre 1914

 

1914 : la tombe individuelle

L’exceptionnelle mortalité qui frappe les soldats dès l’automne 1914 impose un changement d’échelle et génère un nouveau dispositif à la fois fonctionnel et symbolique.

Durant la guerre franco-prussienne, les inhumations avaient été disséminées sur le champ de bataille et souvent regroupées sous forme de fosses communes. Seuls les chefs de guerre bénéficiaient d’une tombe individuelle.

Par ailleurs, la loi, à l’époque, imposait un délai de cinq ans avant toute exhumation. C’est pourquoi fut adoptée, le 4 avril 1873, la loi assurant la conservation des tombes - qu'on ne pouvait donc déplacer - de combattants français ou allemands en territoire français. Les morts de la guerre de 1870-1871 avaient droit à la déférence de la Nation.

Les préfets firent identifier les lieux, planter des croix et des piquets, ériger des enclos en fonte avec l’inscription «Tombes militaires – Loi du 4 avril 1873» (6). À partir de 1876, des exhumations purent être pratiquées et des regroupement de sépultures aménagées : ossuaires et édifices commémoratifs.

tombe_1870
sépulture au cimetière communal de Vaux-en-Pénil (Seine-et-Marne) pour les
soldats de 1870-1871, en application de la loi du 4 avril 1873
(source)

 

Il ne semble pas avoir existé de sépultures musulmanes de la guerre franco-prussienne (7), à l'exception, selon moi, du mausolée du Turco à Chanteau, dans le Loiret et de la plaque du Turco de Juranville dans le Loiret également (8).

Cette contexture montre son inadaptation dès l’automne 1914. La surabondance des morts nous est connue aujourd’hui Elle ne le fut pas immédiatement, l’état-major s’employant à la camoufler. Mais une partie de l’opinion la pressentait. L’historien Jean-Jacques Becker cite cette femme d’une commune du Tarn-et-Garonne qui, très tôt, observe que son village comptait déjà sept ou huit morts alors qu’il n’y en avait eu que deux en 1870 (9).

On ne pouvait gouverner l’opinion publique comme avant. La personnification et la vénération dues aux innombrables victimes devaient accéder au rang d’un culte national.

Le principe de la tombe individuelle est retenue et deux lois, visant à honorer les victimes par une reconnaissance patriotique inhabituelle, sont adoptées :
- la loi du 2 juillet 1915 crée la mention «Mort pour la France» ;
- la loi du 29 décembre 1915 décide que l’État aura à charge les frais de la sépulture perpétuelle accordée aux combattants «morts pour la France».

 

1914 : «inhumés suivant les rites»

Concernant les musulmans, les services du ministère ont réagi promptement. C’est Alexandre Millerand, alors ministre de la Guerre, qui signe ces directives spécifiques.

Dès le 16 octobre 1914, le 2e Bureau de la Direction du service de santé du ministère de la Guerre définit les procédures à respecter «pour l’inhumation des militaires musulmans».

Elles sont rappelées le 8 décembre 1914, dans une circulaire toujours signée Millerand, citée intégralement ci-dessous :

«Le souci d'être inhumés suivant les rites consacrés par la religion et les usages musulmans paraissent préoccuper au plus haut point les militaires indigènes qui viennent à décéder en France, ainsi que leurs familles, je crois utile de compléter les instructions que je vous ai données, par dépêche n° 4695-9/11 du 16 octobre dernier, en vous indiquant toutes les formalités qui accompagnent le décès d'un musulman et en précisant celles qui me paraissent pouvoir être mises en pratique.

Lorsqu'un musulman est sur le point de mourir, il ne manque pas, lorsqu'il le peut, de prononcer le "Chehada" en dressant l'index de la main droite. Si son état ne lui permet pas de le faire lui-même, tout coreligionnaire présent est dans l'obligation de prononcer pour lui cette profession de foi musulmane.

Il y aura donc lieu, chaque fois qu'un militaire indigène sera dans un état désespéré, de prévenir le ou les coreligionnaires qui pourront se trouver dans le même établissement que lui.

La mort ayant fait son œuvre, le corps est entièrement lavé à l'eau chaude.

Cette pratique ne me paraît pas applicable ailleurs qu'en pays musulman, car les indigènes répugnent à cette besogne, la confiant dans chaque agglomération à un professionnel.

Il n'apparaît donc pas que les coreligionnaires du défunt présents dans les hôpitaux s'en chargeraient volontiers ; mais s'ils en témoignaient le désir, toutes facilités devraient leur être données à ce sujet.

Le corps enveloppé dans un linceul, qui consiste en une cotonnade blanche quelconque assez large pour entourer complètement le défunt, est ensuite transporté au lieu d'inhumation sur une civière [qui] doit être portée à bout de bras par des coreligionnaires. La mise dans un cercueil est absolument interdite.

La cérémonie, qui accompagne les funérailles, ne peut être dirigée que par un musulman, en ce qui concerne le rite religieux, car lui seul a qualité pour dire les prières. Il conviendra donc d'en charger le ou les camarades du défunt tout en rendant, bien entendu, les honneurs militaires en usage.

En cas d'absence de tout musulman, les honneurs militaires seuls seront accordés et on devra s'abstenir de toute cérémonie ayant un caractère religieux, comme je l'ai prescrit par dépêche n° 4695-9/11 précitée.

La tombe doit être creusée avec une orientation Sud-Ouest - Nord-Est, de façon que, le corps étant placé du côté droit, le visage soit tourné dans la direction de La Mecque.

Cette pratique est réalisable et il y aura lieu de s'y conformer.

Enfin, il serait désirable que, par analogie avec ce qui se fait pour les chrétiens, dont la tombe est habituellement surmontée d'une croix, les tombes des militaires musulmans fussent marquées au moyen de deux stèles en pierre ou en bois, dont le modèle est ci-joint, et qui seront placées : l'une au-dessus de l'endroit où repose la tête, portant l'inscription en arabe (conforme au modèle) qu'il sera facile de faire recopier et le nom du défunt en français ; l'autre, sans inscription, à l'emplacement des pieds.

Ce souvenir que nous devons à nos soldats musulmans morts pour la France est facilement réalisable.

Vous voudrez bien communiquer ces instructions aux médecins-chefs des Hôpitaux militaires et auxiliaires, ainsi qu'aux commandants de Dépôts de convalescents et des Dépôts des troupes d'Afrique placés sous votre commandement, en leur recommandant de s'y conformer dans toute la mesure du possible» (10).

Le scrupule d’une conformité avec la pratique musulmane est manifeste. En même temps que l’attention portée à son aspect exécutable. Il n’y a donc pas lieu de suspecter cette politique d’une complaisance calculée. L’armée fut la première grande institution nationale à marquer de tels égards au religieux islamique en métropole.

 

fin janvier 1915
"les funérailles de Si Mohamed ben Allal", sous-officier dans un bataillon de chasseurs marocains,
fin janvier 1915, à l'hôpital Cochin
(source) © Ede : Excelsior - L'Équipe : Roger-Viollet

 

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"les funérailles de Si Mohamed ben Allal", sous-officier dans un bataillon de chasseurs marocains,
fin janvier 1915, dans les rues de Paris
(source) © Ede : Excelsior - L'Équipe : Roger-Viollet

 

 

 

La stèle funéraire «française»

 

dessin stèles
la stèle funéraire musulmane française

 
De quelle source d’architecture funéraire s’inspire le modèle de stèle dessiné par les militaires français (11) ?

En réalité, les cimetières musulmans d’Algérie offraient un polymorphisme de sépultures aux causes diverses : degré d’aisance financière de la famille du défunt, état de détérioration de la tombe, etc.

On trouve de petits édifices de type kouba, des monuments plus élevés, de simples murets de pierre bordant la sépulture, des dalles à soubassements plus ou moins surélevés, un très fréquent dédoublement des stèles : de tête (rassou) et de pied (rajlih). Les stèles offrent des contours variables, le plus souvent à sommet cintré simple ou à pourtour anthropomorphisé stylisé quasi discoïdal.

Voici quelques images de cimetières arabes algériens d’avant 1914.

 

Alger El Katar copie
Alger, cimetière arabe Et-Katar, divers contours de stèles

 

Alger El Kattar copie
Alger, cimetière arabe Et-Katar, divers contours de stèles

 

cimetière msq Sidi Abderrahmane Alger
cimetière de la mosquée Sidi Abderrahmane à Alger

 

cimetière de Mustapha
Mustapha, cimetière arabe de Sidi M'Hamed

 

Oran cimetière
Oran, cimetière arabe : nombreseuses doubles stèles et coffrets étroits plus ou moins élevés

 
À l'examen de ces sépultures musulmanes en Algérie, on devine l'inspiration des responsables en métropole. La stèle militaire «française» résulte d’un choix composite : simplicité de l’ensemble, dédoublement de la stèle, mais contour du sommet en forme d’arc outrepassé, et inscription normative ; pas de petits édicules commémoratifs.

 

Hadha qabr
stèle funéraire musumane française

 
La stèle de tête porte, en effet, un double motif : l’étoile et le croissant ; et une double mention écrite. Une épitaphe anonyme en graphie arabe : hadhâ qabr al-mahrûm (ceci est la tombe du rappelé à Dieu) ; et une en langue française devant indiquer le nom du mort, le numéro de son régiment et la date du décès.

Sur la stèle de pieds ne figure aucune inscription mais seulement le motif du croissant et de l’étoile.

La largeur et la hauteur de la stèle ont pu varier au cours des années de guerre. Mais après la guerre, c’est le dessin initial qui fut retenu avec seulement la stèle de tête (sans stèle de pied) comme on peut le voir dans les nécropoles nationales ou dans les carrés de militaires musulmans aménagés par les communes, surtout pour les victimes de la Seconde Guerre mondiale.

 

Le rôle du peintre Étienne Dinet

Les sources militaires administratives ne fournissent pas de détail sur l’élaboration ornementale de la stèle pour les musulmans. Mais un témoignage pourrait contribuer à en savoir plus. La sœur du peintre Étienne Dinet (1861-1929) - lui-même converti à l’islam en 1913 - a publié des souvenirs et documents en 1938 (12).

 

Dinet-Rollince couv

 

Elle y affirme : «Grâce à lui, le retour de très regrettables maladresses est évité ; de plus on le charge de faire avec l'aide de savants musulmans, un règlement pour l'enterrement des soldats musulmans morts pour la France. Il s'occupe d'un modèle de stèles à exécuter pour leurs tombes. Instructions et modèles sont envoyés à tous les Hôpitaux en France et cette mesure produit le plus heureux effet sur les combattants musulmans et sur leurs familles» (p. 151).

Notons que la sœur de Dinet avait été «chargée de l'organisation et de l'administration d'un hôpital à Héricy» (château de la famille), hôpital qu'elle avait dû transporter à Orléans (p. 150) puis était revenue à Héricy où Dinet vient la visiter (p. 154) ; elle connaît donc le milieu hospitalier de guerre.

Le peintre Étienne Dinet est ainsi, probablement, sinon le seul, au moins l’un des principaux concepteurs «artistiques» de la stèle funéraire musulmane française.

Signalons, encore, que son rôle ne s’est pas limité à cette implication. Dans une lettre à sa sœur (mars ou peu après mars 1915), Dinet écrit : «Je continue à m'occuper des questions musulmanes, les seules dans lesquelles je puisse apporter une toute petite contribution aux nécessités du moment. Nous venons enfin d'obtenir l'envoi d'Imams en France après 10 mois de faux-fuyants répondant à nos demandes» (p. 153).

Dinet portrait 1910
le peintre Étienne Dinet (1861-1929),
converti à l'islam en 1913 (Album Mariani, 1910)

 

La réalité des tombes musulmanes sur le front

Les preuves existent de l'utilisation de ces stèles durant le conflit. Mais les inhumations initiales, situées à proximité du front, ont souvent été déplacées du fait des bombardements. La dimension des stèles, on l’a dit, pouvait ne pas respecter celles du modèle dessiné par le service de Santé des armées et être à la fois plus haute et plus étroite.

 

Talus-Saint-Prix tombes tirailleurs algériens
Talus-Saint-Prix (Marne), stèles musulmanes de tirailleurs algériens morts dans
les combats des marais de Saint-Gond, les 8 et 9 septembre 1914

 
Une carte postale ancienne montre, à Talus-Saint-Prix (Marne), et selon la légende, des «tombes de tirailleurs algériens» décédés lors des combats des 8 et 9 septembre 1914. Les stèles sont hautes et l'ensemble des sépultures est protégé par un enclos de bois.

Malgré les mentions portées sur les cartes des combats de cette zone qui notent la présence d'une Division marocaine, il s'agit bien d'Algériens et peut-être de Tunisiens. Comme l'indique l'historien militaire britannique, Anthony Clayton, les bataillons formant cette unité sont composés de combattants "algériens ou tunisiens servant au Maroc et non de troupes marocaines" (13).

Ce qui reste ignoré est la date exacte de l'aménagement de ce petit cimetière de front.

 

Missy tombes marocaines allemandes
tombes marocaines allemandes à Missy, dans l'Aisne


Autre part, dans l’Aisne, les Allemands ont photographié pour un usage de carte postale, des sépultures de Marocains en 1915, dans le village de Missy-sur-Aisne.
La légende précise : Marokkanergräber bei Missy (tombes marocaines à Missy). Cette région ayant été occupée par l’armée allemande de janvier 1915 à avril 1917, il est à peu près certain que ce furent les Allemands qui aménagèrent ces sépultures.
D’ailleurs, le dispositif funéraire ne correspond pas aux normes françaises. Ici, nous n’avons qu’un poteau portant en son sommet une plaque de bois rectangulaire avec inscriptions (illisibles sur le document), surmontée d’un croissant.

tombes marocaines Sillery 1918
tombes marocaines près de Sillery (Marne)

 

Sillery cercle tombe marocaine
tombes marocaines près de Sillery (Marne) ; la stèle cerclée de noir sur l'image est aisément identifiable


Une autre image, datant apparemment de 1918, porte en légende (en langues française et anglaise) : «Tombes marocaines près de Sillery». Il est difficile aujourd’hui d’identifier toutes ces sépultures comme spécifiquement musulmanes. Cependant, on distingue sur le sommet d’une stèle-poteau un croissant tel que les Allemands en ornaient les tombes de Marocains à Missy-sur-Aisne. La probabilité d’authenticité de la légende de la carte postale est donc très forte.

Dans le cas de Sillery, on peut observer une continuité de l'inhumation, mais avec une modification de l'endroit. Entre les tombes arrangées à la hâte du temps de guerre et les aménagements plus systématiques de la sortie de guerre. En 1923, une nécropole nationale fut organisée à Silléry pour regrouper les morts des batailles de Champagne entre 1914 et 1918.

 

Sillery travaux dans cimetière
travaux dans le cimetière national de Sillery (sans date)


Une photographie montre des stèles musulmanes simples, sans stèles de pied, mêlées aux tombes chrétiennes. On ignore la date mais l'aspect indique qu'il s'agit probablement des premières années de la nécropole.

 

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nécropole nationale de Sillery, après 1923 ; les stèles musulmanes sont visibles dans les premiers rangs

 

Diapositive1

 

nécropole Sillery (3)
nécropole de Sillery, peut-être fin des années 1920 ; stèles musulmanes visibles parmi les premiers rangs

 
La nécropole de Sillery fut, en effet, réaménagée à plusieurs reprises, en 1927, 1928, 1931 et 1933, accueillant des corps exhumés des cimetières de la Marne, à l'est de Reims.

Sur des cartes postales anciennes du cimetière dans les années 1930, on observe toujours les stèles musulmanes. Les inhumations du front sont donc restées, dans ce cas, à peu près au même endroit.

 

nécropole Sillery (4)
nécropole de Sillery, totalement aménagée ; stèles musulmanes visibles à l'entrée

 

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nécropole de Sillery, stèles musulmanes dos-à-dos avec des croix chrétiennes

    

La réalité des tombes musulmanes à l’arrière

La pratique de l’inhumation loin du front a laissé des témoignages iconographiques plus nombreux.

À l'arrière, en effet, les stèles ont été utilisées dès 1915 dans les espaces musulmans des cimetières parisiens, à Bagneux, à Pantin, à Ivry et à Nogent-sur-Marne. Dans cette localité, fut édifiée, au cœur du Jardin colonial qui abritait alors un hôpital militaire, la mosquée de bois desservie par les imams du «camp retranché» de Paris.

En janvier 1916, le directeur du Jardin colonial, Prudhomme, fait parvenir à diverses administrations un dossier de photos des inhumations musulmanes dans ces diverses localités (14). Une mise en scène accompagne les clichés, destinée à prouver l'intérêt que les musulmans mobilisés en France pouvait porter à ces tombes marquant leur confession : on y a fait figurer des combattants musulmans décorés et/ou blessés (15).

 

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tombes musulmanes au cimetière de Pantin, début 1915

 
Les stèles ne sont pas de forme identique. Celles du cimetière de Pantin sont étroites et hautes, environ quatre-vingt centimètres, et dédoublées. Y figurent les mêmes inscriptions que sur le modèle «officiel».

Un soldat, médaillé, portant seroual et chéchia, probablement en convalescence, pose une main bienveillante sur le sommet de la stèle du défunt Ahmed Miliani, tirailleur algérien mort le 20 juin 1915. Sur le site Mémoire des Hommes, la fiche d'Ahmed Miliani nous apprend qu'il est présumé né en 1873, région de Mostaganem, qu'il appartenait au 2e régiment de Tirailleurs algériens et qu'il est mort le 21 juin 1915 à l'hôpital Chaptal à Paris, des suites d'une pneumonie.

 

tombes Bagneux (1)
tombes musulmanes au cimetière de Bagneux, début 1915


Dans le cimetière de Bagneux, le même soldat fait face à d’autres stèles plus conformes au «modèle» : leur taille est plus réduite et elles sont plus larges. Les soldats sont morts entre janvier et mars 1915.

 

tombes Ivry (1)
tombes musulmanes au cimetière d'Ivry, début 1915


Enfin, une troisième photo, dans le cimetière d'Ivry, montre un autre type d’agencement : la stèle de tête est haute et étroite tandis que celle des pieds est petite et plus large. L’une d’entre elles ne compte que des informations écrites en arabe. Et sur son arrière, on peut lire «stèle des Amitiés Musulmanes».

Il ne semble pas que ces différences de taille revêtent une signification particulière. Elles sont sans doute imputables à de simples questions d’ordre matériel.

Le fait que ces combattants décédés au début de 1915, après un séjour dans l’Hôpital du Jardin colonial de Nogent-sur-Marne ou dans d'autres hôpitaux, soient enterrés selon leur rite funéraire, prouve l’usage très rapide des règles prescrites à cet effet dès l’automne 1914.

 

tombes musulmanes française hors de France

On trouve des marques de cette même déférence, à l’égard de la confession musulmane des combattants provenant de l’Empire colonial, sur des champs de bataille hors de France.

Par exemple en Roumanie, dans une aile du cimetière Bellu à Bucarest. C'est dans l'entre-deux guerres que furent élévées ces stèles de tirailleurs algériens décédés au cours des années 1917 et 1919, à côté du "carré français" des soldats du corps expéditionnaire (16).

 

tombes à Bucarest (1)
tombes musulmanes de soldats français dans le cimetière Bellu à Bucarest en Roumanie (source)


Sur la photo ci-dessus, la tombe de droite est celle de Mansour Bhasiu. Un relevé du généalogiste Michael Allardin identifie 22 noms du carré musulman. Il existe, en Roumanie, d'autres tombes de soldats musulmans de la Première Guerre mondiale.
Le site de l'ambassade offre ces deux vues de la sépulture et du monument dédié au "prince arabe", Mohamed Gherainia, dans la ville de Slobozia :

 

prince arabe Gherainia (1)
sépulture du "prince arabe", Mohamed Gherainia, à Slobozia (Roumanie)

 

prince arabe Gherainia (2)
monument du "prince arabe", Mohamed Gherainia, à Slobozia (Roumanie)

 

tombes musulmanes d'après-guerre

Il n'est pas traité dans cette intervention des sépultures d'après-guerre : nécropoles, "carrés" communaux... Mais ces pratiques d’inhumation du temps de guerre ont été poursuivies à partir de 1919 et dans les années ultérieures au sein des nécropoles nationales ou dans des cimetières communaux.

Il a pu arriver que des erreurs soient commises dans l’identification confessionnelle des sépultures.

Ainsi, le 7 décembre 1921, la préfecture de Seine-et-Marne répond au Service des Affaires algériennes du ministère de l’Intérieur : «…vous m’avez signalé qu’il avait été placé, par erreur, des croix au lieu de stèles sur les tombes des soldats indigènes de religion musulmane, inhumés dans le cimetière de Neufmontiers […] le fait articulé est exact ; le cimetière de Neufmontiers-les-Meaux va disparaître et les restes des soldats qui y sont inhumés seront transportés dans le courant de janvier dans un autre cimetière. À ce moment-là des stèles rituelles seront apposées sur les tombes dont il s’agit» (17).

Il existe, provenant d’une toute autre source - puisqu’il s’agit de cartes postales anciennes - des souvenirs iconographiques des lieux évoqués dans l'échange de courrier ci-dessus.

 

Neufmontiers tombes 1914-1916 (1)
Neufmoutiers (Seine-et-Marne), vue de stèles musulmanes et chrétiennes, probablement avant 1916


Une photographie enregistrant un état apparemment antérieur à 1916 est intitulée «Bataille de l’Ourcq (18). Les tombes de nos héros dans la grande plaine de la Brie». Elle est située à Neufmontiers. On y voit quelques tombes chrétiennes et au moins une musulmane avec une stèle dédoublée à la découpe identique au «modèle» du Service de Santé des armées.

 

Neufmontiers cimetière militaire 1914-1918 (2)
Neufmoutiers (Seine-et-Marne), cimetière militaire, après 1918


Une autre photographie dévoile «le cimetière militaire, 1914-1918» de Neufmontiers. On peut conjecturer, avec quelque vraisemblance, qu’il s’agit d’une extension du lieu figurant sur la photographie précédente. Les sépultures chrétiennes occupent la totalité du paysage. On peut, cependant, soupçonner une ou deux sépultures musulmanes sur le côté gauche du cliché. D’après la correspondance citée ci-dessus, des tombes musulmanes furent pourvues de croix au lieu de stèles ; peut-être certaines d’entre elles figurent-elles sur ce cliché ?

 

Les rites alimentaires musulmans

Il en va des rites alimentaires comme des sépultures : les archives de consignes sont plus disertes que les manifestations concrètes de leur application.

Le journal Les Amitiés Musulmanes, organe officiel de l'association homonyme présidée par Maurice Raynaud, député, ancien ministre publie un article «La France et ses musulmans» (19).

Il rappelle les consignes du service de Santé et ajoute : «Lorsqu'un hôpital contient des Algériens, Tunisiens, Marocains ou autres musulmans, il convient, chaque fois que ce n'est pas impossible, de les réunir dans une même salle. Il faut en outre leur faire une cuisine à part, accommodée à l'huile, au beurre, mais jamais à la graisse de porc qui leur est formellement interdite par leur religion ; il convient de permettre à l'un d'eux de surveiller la préparation des repas, afin de leur enlever toute inquiétude à ce sujet».

L’auteur évoque également les consignes relatives au «jeûne de Rhamadan» dont il fournit comme dates extrêmes les 13 juillet et 13 août 1915 (20).

Sans que cela relève de l'Armée, les Amitiés Musulmanes ont organisé des rencontres à l'occasion de fêtes traditionnelles, comme celle du 1er septembre 1916, à la fin du mois de ramadan qui avait débuté le 2 juillet précédent.

Un milieu hétéroclite se retrouve : des soldats indigènes (souvent blessés) nord-africains et sénégalais, des Kabyles de Paris, des musiciens, des chanteuses, des enfants même, des militaires officiers, des personnalités civiles et politiques, des civils de métropole hommes et femmes (source des photos suivantes : Gallica).

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (1)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (2)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (3)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (4)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (4 bis)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes :
musiciens, chanteuses, soldats, civils...

 

Sur le front, ou à l'arrière, dans le milieu proprement militaire, quelques images de consommation alimentaire rituelle lors d’occasions exceptionnelles existent.

 

méchoui Tirailleurs marocains
préparation d'un méchoui par des tirailleurs marocains à Amiens au début de la guerre


Par exemple, cette carte postale représente quelques tirailleurs marocains affairés à la préparation d’un méchoui à Amiens, apparemment au début de la guerre. Il s'agit plus de tradition que de religion, certes. Mais l'animal a dû être sacrifié rituellement.

D’autres photographies ont fixé différents moments de la diffa (repas traditionnel destiné à des hôtes de marque) du 16 septembre 1918 organisée dans le Jardin Colonial de Nogent (21) qui abritait, rappelons-le, un hôpital pour blessés et convalescents et une mosquée de bois. Cette diffa fut offerte par le Gouverneur Général de l’Algérie, Charles Jonnart à l’occasion de l’aïd el-kebir (10 dhoul hidja 1336).

 

Diffa (1) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

Diffa (2) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

Diffa (3) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

Diffa (4) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

On y voit des soldats occupés à la cuisson des deux animaux mis à la broche puis la découpe du mouton. De nombreuses personnes figurent sur ces clichés : des militaires musulmans, des officiers, quelques individus en civil dont un enfant. Trois «religieux» apparaissent ; les deux vêtus de tenues blanches sont les deux imams attachés à la mosquée, les cheikhs Si Mokrani et Si Katrandji.

 

Culte, imams et mosquées

Il faut enfin envisager la question de la prière et des lieux de culte.

Il n’est pas fait mention, dans les archives que j’ai consultées, ni de tenues de prières ni de la présence d’imams auprès des troupes coloniales sur le front. Il est, par contre, probable que les inhumations de soldats musulmans aient donné lieu à la prière des morts précédant l’inhumation proprement dite. Mais par qui ont-elles été dirigées ? Nous ne le savons pas.

Le journal, déjà cité, Les Amitiés Musulmanes, après avoir évoqué le dispositif rituel des enterrements précisait aussi, en janvier 1916 : «Il faut leur faciliter l'exercice des rites de leur religion, en mettant à leur disposition une pièce où ils puissent faire leurs ablutions. Enfin, il faut éviter tout acte de prosélytisme, tels que distribution de médailles ou images de piété et même ne laisser entrer dans la salle des musulmans aucun ministre d'une religion quelconque».

Les échanges de courriers entre la Direction des Affaires Indigènes au Gouvernement Général d’Alger et le ministère de l’Intérieur à Paris, mentionnent les «imams aux armées» (22).

Cette formule désigne les quelques imams qui furent affectés parmi les unités cantonnées à l’arrière, souvent dans les hôpitaux et centres de convalescence.

 

caserne Toiras Alais
Alès, caserne Thoiras, dépôt des 4e et 8e régiments de tirailleurs pendant la guerre,
où fut notamment affecté l'imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb

 

Dans la ville d'Alès - orthographié encore sous la forme Alais - la caserne de la rue Pasteur abritait, jusqu'à l'été 1914, le 40e régiment d'Infanterie qui monta au front dès le début de la guerre. À partir de février 1915, la caserne désaffectée devint le dépôt des 4e et 8e régiments de tirailleurs tunisiens.

Des soldats étant décédés sur place, il fallut envisager un lieu pour les inhumations. Une délibération du conseil municipal, en date du 23 octobre 1915, évoque la nécessaire "création d'un cimetière mahométan" (source : arch. mun. Alès, I D 69).

 

caserne Aix (1)
Aix-en-Provence, caserne Forbin, dépôt des tirailleurs algériens pendant la guerre,
où fut notamment affecté l'imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb

 

Aix caserne Miollis (1)
Aix-en-Provence, caserne Miollis, dépôt des tirailleurs indigènes pendant la guerre,
où fut notamment affecté l'imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb

 

Le 17 mai 1919, le lieutenant-colonel Hannezo, commandant supérieur des Dépôts de tirailleurs d’Aix et d’Alais (Alès) évoque le cas de l’imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb qui quitte la France et la quinzième région où il a servi avec le grade de sous-lieutenant :

«j’ai le devoir de rendre hommage à ce brave chef religieux qui, en toutes circonstances, a prêté son concours loyal et empressé aux Autorités militaires, aux médecins, aux chefs d’établissements du service de Santé et a porté partout le réconfort aux musulmans qu’il a vus dans les hôpitaux, les casernes et les cantonnements ; il a soulagé bien des peines ; il a donné d’excellents conseils aux jeunes soldats au moment de leur arrivée en France et de leur envoi au front et a souvent été l’intermédiaire de ses coreligionnaires auprès de leurs chefs et de leurs familles».

Au-delà du caractère convenu de ce type de lettre – dont il n’y a pas lieu par ailleurs de douter de la sincérité factuelle – on enregistre ainsi des informations sur les différentes activités de ces «imams aux armées».

Par une lettre antérieure à lui adressée, on apprend que cet imam a été désigné en juillet 1915, par le cabinet du Gouverneur Général de l’Algérie, pour remplir ces fonctions : «Vous recevrez en cette qualité, en dehors de vos frais de route (250 francs) que vous toucherez à votre arrivée, une indemnité forfaitaire mensuelle égale à la solde de sous-lieutenant…». Les activités de cet imam ont donc duré près de quatre années (6 juillet 1915 – 31 mai 1919).

Il était originaire d’Oran où il exerçait la profession de courtier et brocanteur, et représentait la zaouïa Senoussia du cheikh Ben Tekouk de Bouguirat. Signalons, cependant, qu’en 1921, les appréciations du préfet d’Oran étaient nettement moins élogieuses à l’égard de Hadj Mohammed Brahim… (23).

Mis à part les dépôts du sud de la France, la présence d'imams auprès des soldats français de confession musulmane est attestée à Paris. Cette assistance religieuse est mise en scène par l'Armée. Comme le montre cette photographie de la délégation musulmane, présidée par Si Kaddour ben Ghabrit, au printemps 1916 à l'hôpital de Nogent-sur-Marne.

 

mission musulmane 1916 Jardin Colonial
mission musulmane au Jardin Colonial de Nogent, 13 novembre 1916 ;
Si Kaddour ben Ghabrit est le troisième en partant de la gauche

 
Trois édifices, d’initiative française, attestent de cette politique d’égards envers les combattants de religion musulmane venus des colonies : la mosquée du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne, la kouba du cimetière de Nogent-sur-Marne et la Mosquée de Paris plus tardive.

 

La mosquée en bois du Jardin Colonial (1916)

C'est à la fin de l'année 1914, que la décision est prise d'utiliser les pavillons du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne pour accueillir des blessés (hôpital bénévole n° 18 bis). Il s'agit d'un lieu de convalescence et non d'opérations chirurgicales ; les soins sont légers. Et la présence relativement durable pour les mutilés.

 

hôpital Jardin Colonial
hôpital du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne, convalescents musulmans

 

hôpital Jardin colonial cantine
hôpital du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne, vers le réfectoire

 

C'est dans ce lieu qu'en réponse à la propagande allemande auprès des prisonniers musulmans de l’armée française en Allemagne, le ministère des Affaires étrangères prend l’initiative de l’élévation d’une mosquée.
L'Allemagne, alliée de la Turquie, se devait d'être attentive à la question religieuse, et les Turcs savaient le leur rappeler. En témoigne ce résumé d'un article paru dans la revue hebdomadaire panislamique et germanophile, Djihân-i Islâm, publiée à Constantinople par la Société de Bienfaisance musulmane (Djem'-iyèt-i Khaïriyé-i Islâmiyé), n° 31, du 26 novembre 1914 (13 moharram 1333) :

Mosquée à Berlin 1914 Turcs
Revue du Monde Musulman, tome trentième, 1915, p. 385

 

Zossen
mosquée de Zossen en Allemagne (carte postale colorisée)

 

Mosquée Zossen
mosquée de Zossen-Wünsdorf en Allemagne pendant la Grande Guerre


Pierre de Margerie (1861-1942), directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, explique dans une lettre du 16 janvier 1916, le sens de la riposte française :

Pierre de Margerie
Pierre de Margerie, en 1929

«Les autorités militaires allemandes ayant fait ériger à Zossen, près de Berlin, où se trouvent détenus trois mille de nos prisonniers musulmans, une mosquée que sont conviés à visiter périodiquement, dans un but de réclame, des publicistes turcs, persans et égyptiens, le gouvernement de la République a cru devoir, comme vous le savez, répondre à cette manœuvre de nos ennemis en faisant ériger un oratoire musulman au centre du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne où il a installé un hôpital spécialement destiné aux blessés mahométans.

J'ai l'honneur de vous adresser, ci-joint, un dessin de cette mosquée que j'ai fait parvenir également à nos agents en pays musulmans en les invitant à y donner le plus de publicité possible» (24).

 

dessin Mosquée Nogent (1)
plan en élévation de la mosquée prévue pour le Jardin colonial, 1915

 

dessin Mosquée Nogent (2)
plan en élévation de la mosquée prévue pour le Jardin colonial, 1915 ;
légende en arabe rédigée par les imams Si Mokrani et Si Katranji


La construction fut assez rapide. Le ministère des Affaires étrangères donne pour instruction au ministère des Colonies de suivre l’avis de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes (C.I.A.M.) en date du 23 mars 1916, selon laquelle :

«la remise de la mosquée aux imams devait faire l'objet d'une cérémonie à laquelle les musulmans seraient seuls conviés. Il conviendrait également qu'un compte-rendu de la fête fût fait par un lettré musulman en insistant sur le caractère uniquement religieux de la cérémonie et je m'empresserais de faire donner à son récit la publicité des journaux arabes subventionnés par le ministère des Affaires étrangères.
Je vous serais obligé à cet effet de vouloir bien faire envoyer quelques exemplaires du récit que ferait le thaleb désigné par la direction de l'hôpital du Jardin Colonial.
La Commission des Affaires musulmanes ne verrait, d'autre part, que des avantages, lorsque le culte sera pratiqué dans la mosquée du Jardin Colonial, à ce qu'une visite fût faite à Nogent par des personnalités particulièrement qualifiées pour représenter le gouvernement
…» (25).

Les préoccupations de politique internationale sont manifestes. Il s’agit de mettre en évidence les efforts du gouvernement de la République pour respecter les croyances religieuses des militaires d’origine musulmane et conforter ainsi les populations «mahométanes» de ses colonies.

 

Mosquée Jardin Colonial (1)
sortie de la mosquée du Jardin colonial, le jour de l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918
(10 dhoul hijja 1336) ; l'imam Katranji est le troisième des dignitaires religieux, à droite, devant l'entrée


La mosquée est inaugurée le 14 avril 1916. Les motifs d’ordre politique ressortent prioritairement. Le compte rendu en langue arabe fut réalisé par l’un des deux imams et traduit par l’officier interprète Hennecart :

«Louange à Dieu !

Que la prière et le salut soient sur le Prophète de Dieu.

Le 10 du mois de Djoumad El Hani an 1334 de l'hégire correspondant au 14 avril 1916… a été inaugurée la mosquée que le gouvernement français a fait construire dans l'hôpital du Jardin Colonial…. Étaient présents les soldats musulmans, blessés (en traitement dans les hôpitaux de Paris)…

À cette occasion, un repas composé suivant le goût des indigènes de l'Afrique (du Nord) leur fut servi : couscous, méchouis, gâteaux arabes, etc…

Ce jour-là, la prière du dohor fut dite par les imams Cheikh Mokrani et son collègue Katranji Sid Abderrahman.

Après la prière, les musulmans présentèrent au Dieu très haut une requête d'un cœur sincère, pour qu'il fasse triompher leur gouvernement, la France et ses alliés de son ennemie l'Allemagne et de ses complices…

Tous ont manifesté la joie et la reconnaissance que mettait dans leur cœur le témoignage de sollicitude que venait de leur donner la France, respectueuse de leur religion et de leurs coutumes, en leur offrant cette magnifique mosquée…

Tous, d'une seule voix, en sortant de cette mosquée se sont écriés : "Nous sommes les enfants de la France, nous sommes venus volontairement de notre pays pour aider jusqu'à notre dernier souffle notre noble Mère la France, qui est la représentante du droit et qui marche dans la voie droite : la voie de la Justice et nous avons la conviction absolue que la victoire est pour Elle, ses armées et ses alliés".

Les Musulmans se séparèrent sur ces paroles, heureux et louant les hautes vertus de leur patrie la France» (26).

 

Msq Jardin colonial groupe
groupe de musulmans convalescents devant la mosquée du Jardin colonial


La mosquée bâtie fut à peu près conforme au dessin préparatoire. Le minaret et l’ensemble de l’édifice avaient une belle allure. Y eurent recours les soldats séjournant à l’hôpital ainsi que des civils venus leur rendre visite.

Au moins deux imams y étaient présents en permanence à la mosquée du Jardin colonial. Ils accompagnaient les blessés et convalescents jusqu’au café de l’Hôpital, comme le montre cette photo (27).

 

Mosquée Jardin Colonial (2)
les hospitalisés du Jardin colonial au café, avec leurs imams

 

présence musulmane en d'autres hôpitaux militaires

D’autres hôpitaux accueillirent des blessés musulmans. Par exemple celui de Moisselles (ancienne Seine-et-Oise, actuel Val d’Oise).

L’agent hospitalier Luc Ciccotti y a consacré un mémoire de fin d’études et cite le témoignage d’un ancien employé de l’hôpital, J. Cuypers (28) :

«De nombreux soldats blessés, dont certains d'origine algérienne et tunisienne, y furent soignés. Il y avait des ateliers de rééducation, tels une salle d'électrothérapie, dont témoigne une carte postale.

Entre juin 1916 et juillet 1919, il y eut 38 soldats qui décédèrent à l'hôpital des suites de leurs blessures. Parmi eux, il y eut 29 corps qui furent inhumés au "Carré militaire" de notre cimetière, qui comporte 35 emplacements. Les 6 emplacements "vides" correspondant sans doute à des exhumations de corps réclamés par les familles dès la fin de la guerre».

 

Moisselles mécanothérapie
salle de mécanothérapie à l’hôpital de Moisselles


Une autre image montre la présence de musulmans, à Moisselles, lors d’une cérémonie de décoration présidée par Justin Godart, sous-secrétaire d’État à la Guerre et responsable du service de Santé militaire de 1915 à 1918.

Le personnage, au premier plan, portant turban et gandoura est peut-être un «religieux» musulman.

 

Moisselles blessés décorés
hôpital de Moisselles, décoration de blessés musulmans


L’hôpital de Carrières-sous-Bois (ancienne Seine-et-Oise, actuelles Yvelines) abritait trois pavillons destinés, chacun, aux Algériens, aux Marocains, aux Tunisiens. Le gouverneur Général de l’Algérie, Lutaud s’y rendit en visite.

 

Carrières Lutaud
hôpital de Carrières-sur-Seine, le Gouverneur Lutaud s’adresse aux blessés musulmans

 

Carrières pav marocain
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés marocains

 

Carrières pav tunisien
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés tunisiens

 

Carrières pav Tunisiens
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés tunisiens

 

Carrières pav algérien
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés algériens

 
Sans certitude absolue, on peut imaginer que le personnage accoudé à la fenêtre du pavillon des blessés algériens, à côté d’un soldat musulman, soit un imam en visite le jour où cette image fut prise. Ce cliché est, en effet, un élément d’une série doublement légendée, en langue française et en langue arabe, souvent effectué lors d’une visite officielle et destinée à servir de propagande.

En tout cas, à Carrières-sous-Bois, des fêtes traditionnelles furent organisées comme en fait foi cette carte postale du méchoui offert par le Gouverneur Lutaud aux «troupes africaines».

 

Carrières-sous-Bois hôpital méchoui
hôpital de Carrières-sur-Seine, méchoui offert par le Gouverneur général de l'Algérie


Signalons, au passage, que l'Armée ne se préoccupait pas que du religieux. Elle organisait également une formation technique, comme ce cours d'agriculture mis en scène sur cette photo.

 

Carrières cours d'agriculture
hôpital de Carrières-sur-Seine, cours d'agriculture pour convalescents des troupes africaines

 

La kouba de Nogent-sur-Marne (1919)

Une initiative différente, par la nature de ses promoteurs, eut pour cadre le cimetière militaire de Nogent-sur-Marne.

La kouba (en arabe qubba), appelée également «marabout», est un élément additionnel d'une architecture funéraire qui se compose d'abord des tombes et de leur (éventuelle) ornementation.

Le terme désigne un édifice plutôt carré surmonté d'une coupole. Dans les pays de tradition islamique, il est devenu le type même du mausolée qui peut abriter la tombe d'un pieux personnage ou seulement rappeler son esprit. La kouba peut être un monument isolé, en dehors du périmètre des nécropoles, ou bien avoir été construite à l'intérieur du cimetière. De nombreux exemples peuvent être invoqués au Maghreb.

 

marabout (1)
marabout (ou qubba) de Sidi M'Hamed à Blida, en Algérie

 

marabout (2)
marabout de Sidi-Aâsem à Oujda, au Maroc

 

marabout (3)
marabout et pélerinage de Sidi Mohand-Amokran à Bougie, en Algérie

 

C'est principalement à Émile Piat (né en 1858) que l'on doit la construction de la kouba dans le cimetière de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne) en France. Consul général (promu au grade de ministre plénipotentiaire en février 1919), il était attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères et chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne (Nogent, Carrières, Moisselles). Sa correspondance laisse penser qu'il maîtrisait la langue arabe (29).

Émile Piat n'a pas laissé de traces écrites des raisons qui l'ont amené à choisir ce type de monument pour honorer le souvenir collectif de soldats décédés. Mais, dans une lettre du 14 juin 1918, il explique à son ami, le capitaine Jean Mirante, officier traducteur au Gouvernement général en Algérie, les origines de son projet :

«Ayant eu l’impression que l’érection d’un monument à la mémoire des tirailleurs morts des suites de leurs blessures aurait une répercussion heureuse parmi les populations indigènes de notre Afrique, j’ai trouvé à Nogent-sur-Marne, grâce à l’assistance de M. Brisson, maire de cette ville, un donateur généreux, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires qui veut bien faire construire un édifice à ses frais dans le cimetière de Nogent-sur-Marne».

Obtenant le soutien financier de la section algéroise du Souvenir Français, par l'entremise de Mirante, il reçoit une somme de 1 810 francs destinée aux frais de la décoration de la kouba. Le gros œuvre est financé et effectué par le marbrier funéraire, Héricourt.

kouba photo ancienne
la kouba de Nogent-sur-Marne, construite en 1919


Au-delà de son architecture typique, la dimension religieuse du monument est explicite ainsi qu'en témoignent les deux versets du Coran (III, 169 et 170) devant être inscrits au frontispice après avoir été choisis par le muphti Mokrani en poste au camp retranché de Paris et à l'hôpital du Jardin colonial. L'édifice est inauguré le 16 juillet 1919.

 

Versets du Coran koubba de Nogent
versets du Coran choisis par le consul Émile Piat pour la kouba de Nogent

 

Les versets en question sont les 169 et 170 de la sourate III du Coran :

(169) - et ne prends pas ceux qui furent tués sur le chemin de Dieu pour des morts. Oh non ! ils vivent en leur Seigneur, à jouir de l'attribution

(170) - joyeux de ce qu'Il leur dispense de Sa grâce, et d'avance contents pour ceux de leurs émules qui ne les ont pas encore rejoints : point de crainte à se faire sur eux, non plus qu'ils n'ont de mélancolie (traduction Jacques Berque).

Émile Piat termine sa lettre du 14 juin 1918 en précisant : «Ces versets, qui ont été choisis par le muphti Mokrani, ont reçu l’approbation des notables africains auxquels je les ai lus en leur apprenant qu’ils seraient inscrits sur le monument, car je n’ai pas eu encore la possibilité de les faire graver sur marbre».

La kouba de Nogent fut donc édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier.

Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit. C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance.

 

kouba Nogent Reçu Héricourt 6 fév 1919
reçu du marbrier Héricourt adressé à Émile Piat, le 6 février 1919 (source Caom GGA, 1 Cab 4)


C'est à la fin des années 1950 que commence à se poser le sort des tombes musulmanes et de la kouba qui s'élève sur ce carré militaire. En 1971 et 1972, diverses démarches ne permettent pas de dégager une solution technique ni de désigner l'autorité habilitée à décider et à financer les travaux de restauration de la kouba.

Pendant ce temps, l'édifice se détériore et penche. Le recteur de la Mosquée de Paris, Si Hamza Boubakeur, sollicité mais désargenté, espère en un financement public. En vain. Finalement, le 9 mars 1982, les responsables municipaux constatent «l'effondrement naturel» du monument.

 

kouba Nogent 1919 et 2010

 

Aujourd’hui, cette kouba a été nouvellement érigée (30) - après la découverte archivistique que j’en avais faite - grâce à l’association Études Coloniales, aux efforts et la persévérance de mon ami, le professeur Daniel Lefeuvre devant la disparition tragique duquel, lundi 4 novembre 2013, je m’incline avec une grande émotion.

Le nouvel édifice, identique à l’ancien (avec les versets coraniques choisis à l’époque mais non posés), a été inauguré le 28 avril 2011. La clé de la première kouba, conservée par le marbrier, a été scellée dans le sol de la kouba reconstruite. (cf. une évocation de l'inauguration)

 

kouba 28 avril 2011
Daniel Lefeuvre (Études Coloniales) et Sébastien Eychenne (adjoint au Maire), le 28 avril 2011

 

La Mosquée de Paris (1920-1926)

On prétend souvent, sans nuances, que la construction de la Mosquée de Paris fut le symbole de la reconnaissance officielle de la France pour les sacrifices consentis par les combattants musulmans de son Empire.

Ce n’est que partiellement vrai. Pour deux raisons (31).

**

1) D’abord, le projet d’une mosquée à Paris avait deux précédents inaboutis, en 1846 et en 1895, sans qu’il soit à l’époque question du patriotisme de soldats à honorer mais, bien plutôt, d’une optique globale des rapports de la métropole et des sujets de ses colonies.

Quant à la genèse du bâtiment actuel elle mobilise une triple généalogie antérieure :

- a) les initiatives obstinées du courant indigénophile animé par le fondateur de la Revue Indigène (1906), Paul Bourdarie (1864-1950) qui multiplia les démarches et monta un projet ;

- b) l’intervention d’Émile Piat, concepteur de la kouba de Nogent qui annonce au capitaine Jean Mirante, des Affaires Indigènes d’Alger qu’il «a été décidé à la suite d’une démarche qui a été faite auprès de M. Bèze du ministère de l’Intérieur par MM. Diagne, Cherfils et le Dr Bentami et à laquelle je me suis associé, qu’une mosquée serait édifiée à Paris. J’espère que le Gouvernement général facilitera les souscriptions en Algérie. La construction de cet édifice dans notre capitale aura un retentissement énorme dans tout l’Islam» ;

- c) et, enfin, l’impulsion donnée par le ministère des Affaires étrangères qui crée la Société des Habous des Lieux saints de l’Islam en 1916-1917.

Bourdarie expose en 1917 les trois dimensions de sa vision politique visant à «resserrer étroitement les liens intellectuels et moraux qui unissent la France et l'Islam». Première donnée, notre pays comptait sur son territoire nord-africain 15 millions de musulmans ; ensuite, avec ses ambitions sur la Syrie, il allait devenir la première puissance musulmane arabe ; enfin, par son alliance avec le chérif de la Mecque, il était désormais partie intégrante d'un front arabe.

Il fallait donc concevoir pour l’après-guerre : «la conquête morale des élites du monde arabe et musulman [et rechercher] les ponts existants ou à établir entre la civilisation arabe et la civilisation française. Dans ce but, les promoteurs [d'un Institut franco-arabe musulman] avaient tout d'abord eu la pensée de proposer l'édification à Paris d'une mosquée. Le projet Bourdarie-Tronquois, adopté et soutenu par MM. Herriot, sénateur, Benazet, Marin, Prat, députés, Girault, de l'Institut, A. Brisson, etc... ainsi que par de nombreux musulmans, a reçu l'approbation successive de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes, de M. le Président A. Briand et du Conseil des ministres» (32).

Bourdarie photo portrait
Paul Bourdarie (1864-1950) (source)

Le directeur de la Revue Indigène témoigna, évidemment, de la gratitude qu’il fallait manifester face au sang versé par les combattants venus des colonies : «En mai et juin 1915, j'entrais en relations suivies avec un architecte, élève de Girault, de l'Institut, M. E. Tronquois. Nos causeries roulant fréquemment sur l'Islam et le rôle des musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit un jour l'opinion que le véritable monument commémoratif de leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée» (33).

Mais Bourdarie inscrit d’abord son projet dans la dynamique de rapports à venir avec le monde de l’Islam et non dans la seule reconnaissance mémorielle du conflit en cours – même si les deux facteurs étaient liés.

 

extrait Revue Indigène 1920
Extrait de la Revue Indigène, octobre-décembre 1919 (1920) :
"L'Institut musulman et la Mosquée de Paris"

 
Le quai d’Orsay, de son côté, en demandant à Si Kaddour ben Ghabrit (1868-1954) de créer une association de droit musulman (dont Pierre de Margerie a désigné lui-même les membres) afin d’acquérir, sous forme de bien habous, un hôtel pour les pèlerins nord-africains à La Mecque, était principalement préoccupé de la politique de guerre menée au Proche-Orient.

La diplomatie française devait contrer les appels au jihad lancés par le calife à l’adresse des populations musulmanes de l’Empire colonial, contrebalancer le puissant jeu britannique dans la région et disposer des moyens de s’impliquer dans les stratagèmes en cours autour du chérif Hussein.

Les archives du quai d'Orsay et celles du Service historique de l'Armée de Terre (Shat) fourmillent d'évocations sur cette période et ces épisodes. On y trouve de nombreuses allusions aux figures musulmanes de la politique musulmane française en Arabie, telles que le capitaine Saad, le capitaine Ibrahim Depui qui disposait de la confiance amicale du Chérif Hussein et qui termina sa retraite à Stains en région parisienne, le vice-consul honoraire Ben Azzouz, le sergent Hammouda, le commandant Cadi dont le colonel Brémond, chef de la mission militaire française au Hedjaz, disait qu'il «se trouve dans des conditions exceptionnelles ; il est le seul musulman de France et d'Angleterre ayant une valeur réelle» (34).

colonel Chérif Cadi couv

Ces archives disent clairement que la création de la Société des habous est une mission confiée à un agent du ministère (Si Kaddour ben Ghabrit) et destinée à l'exécution d'un objectif majeur de la politique de la France au Proche-Orient tout en apportant un réconfort aux pèlerins musulmans provenant de l’empire colonial français. Même si le dévouement des soldats des colonies est en arrière plan, dans la décision de construire la Mosquée de Paris, la scène est accaparée par les enjeux diplomatiques.

**

2) Lors des discussions précédant le vote par le Parlement d’un crédit de 500 000 francs, on ne parla pas de laïcité alors que la loi y contrevenait malgré quelques artifices. On évoqua d’abord la reconnaissance de la République pour l’indéfectible zèle de ses fils musulmans sur les champs de bataille. Mais avec le temps, ce sentiment perdit de son intensité. Et la Mosquée devint un instrument symbolique de la politique coloniale française.

La Mosquée connut plusieurs «inaugurations». Le 1er mars 1922, pour la cérémonie d’orientation de la salle de prière, Si Kaddour ben Ghabrit évoqua encore le souvenir que Paris entretenait «qu’aux heures les plus troublées de la guerre, vingt-cinq mille Africains fraîchement débarqués avaient été lancés par Gallieni à l’assaut des armées allemandes qui menaçaient la capitale et qu’ils avaient avec honneur participé à la victoire partielle qui, en libérant Paris, annonçait la victoire totale» (34).

Quant au ministre Maurice Colrat, le même jour, il voit dans la Mosquée «la continuité de la politique française. Politique non pas d’asservissement et de haine, mais de contact et d’attraction. Deux noms la définissent : Bugeaud et Lyautey qui lèguent à l’histoire un enseignement incomparable».

Mais il appelle tous les Français, en voyant la Mosquée, à se remémorer les «jours sombres et [les] champs de carnage où, côte à côte, toutes les religions françaises luttaient pour le triomphe de la justice et de la liberté (…) les bataillons africains de Charleroi et de Mondement, d’Artois et de Champagne, les soldats en chéchia de Verdun, au cœur de bronze, les Sénégalais sur l’Yser, les goumiers dans les polders de Flandre, et ces croyants magnifiques, couverts de blessures et de gloire qui, sur le Chemin des Dames reconquis, au milieu d’un océan de mitraille, s’arrêtaient un instant pour remercier Allah». Les Français se rappelleront des «milliers de tombes des braves musulmans morts pour la patrie» (36).

 

Illustration 14 nov 1925
Mosquée de Paris en construction, aquarelle de Camille Boiry, 11 juillet 1924, L’Illustration, 1925

 
Le 19 octobre 1922, lors de l’inauguration des travaux, Si Kaddour ben Ghabrit parle bien de «reconnaissance» mais c’est en évoquant les sentiments de la religion islamique - «la guerre l’a montré», dit-il (37). Et Lyautey n’en souffle mot… ! Son discours est une grandiose plaidoirie révélant son respect, son admiration, sa sympathie pour l’Islam. La France et l’Islam sont deux grandes et nobles forces qui doivent s’unir pour de sublimes desseins. Plus question de sacrifices des tirailleurs et des goumiers…

 

Msq Paris 15 juillet 1926
Garde Noire du sultan le 15 juillet 1926 devant la Mosquée de Paris

 

Le 15 juillet 1926, à l’occasion de l’inauguration du bâtiment terminé, Si Kaddour ben Ghabrit mentionne la «reconnaissance» de la part prise par les troupes musulmanes, mais seulement pour la sauvegarde de la capitale qu’il remercie du «don magnifique du terrain». Son discours est centré sur «l’hommage du haut et noble libéralisme (…) de la France hospitalière» à toutes les races, toutes les idées, toutes les religions (38).

Pierre Godin, président du conseil municipal de Paris évoque, avec économie, «la vaillance et le loyalisme musulmans» récents (39).

Le Président de la République, Gaston Doumergue, convoque solennellement «les heures tragiques où l’amitié franco-musulmane fut scellée dans le sang sur les champs de bataille de l’Europe». Il insiste cependant sur «les profondes affinités, les souterraines sympathies» entre la France et l’Islam et établit un parallèle entre les fondements philosophiques de la République et ceux de l’Islam exposés par «les docteurs musulmans» (40).

 

Réception 1927 couv (1)
livre d'hommage réalisé par René Weiss (préfecture de Paris et
conseil municipal de Paris) à l'occasion de l'inauguration de la Mosquée de Paris,
édité en 1927 (partie en langue française)

 

Réception 1927 couv (2)
livre d'hommage réalisé par René Weiss (préfecture de Paris et
conseil municipal de Paris) à l'occasion de l'inauguration de la Mosquée de Paris,
édité en 1927 (partie en langue arabe)

 

Alors, une Mosquée de Paris, en l’honneur des soldats musulmans de 1914-1918 ? Oui… mais surtout un instrument de l’ambitieuse politique arabo-musulmane d’une puissance coloniale alors à son apogée et sûre d’elle-même.

En tout cas, la Mosquée n’offrait - juqu'en novembre 2010 - au regard du croyant qui venait se recueillir et prier, comme au visiteur de passage, aucune plaque dédiée aux sacrifices des «indigènes» musulmans de la Grande Guerre, aucun signe mémoriel les rappelant.

 

Michel Renard
professeur d'histoire, chercheur
communication au colloque international
"Les troupes coloniales et la Grande Guerre"
Reims, 7 et 8 novembre 2013 - programme

 

__________________________ 

 

1 - Préfecture de la Seine, 15 novembre 1926, Fr. Caom 81 F 834.

2 - Ibid.

3 - La Revue Indigène, n° 30, octobre 1908.

4 - Ibid.

5 - Ibid.

6 - Exécution de la loi du 4 avril 1873 relative aux tombes des militaires morts pendant la guerre de 1870-1871. Rapport présenté au Président de la République par M. de Marcère, 1878.

7 - Atlas des nécropoles nationales, ministère des Anciens combattants et victimes de guerre, Délégation à la Mémoire et à l’information historique, La Documentation française, 1994.

8 - Il existe à Chanteau (Loiret, sur la route de Fleury-les-Aubrais) un mausolée, restaurée par le colonel Testarode en 1886, à la mémoire de ce Turco (tirailleur algérien de confession musulmane) qui, ayant perdu son unité et ayant été recueilli par des paysans, au lieu de fuir à l'approche d'une colonne prusienne, se rue sur elle et ouvre le feu, seul, le 5 décembre 1870. Blessé au bras, puis à la jambe, il aurait tué ou blessé neuf Prussiens qui finissent par avoir raison de lui, le criblent de balles avant qu'un officier ne lui fende le visage à coup de sabre.
Le mausolée est de forme pyramidale, entouré d'une grille de fer. En 1894-1895, le Souvenir Français lui aménage une sépulture dans le cimetière de Chanteau.

mausolée Turco 1870 (1)
mausolée du Turco à Chanteau (Loiret)

 

tombe Turco (1)
tombe du Turco dans le cimetière de Chanteau (Loiret) (source)

 

tombe Turco (2)
tombe du Turco dans le cimetière de Chanteau (Loiret) (source)

 
Ailleurs, dans le Loiret, à Juranville, à 3 km de Beaune-la-Rolande, le sacrifice glorieux du turco Ali Ben-Kacem (ou : Hamed Ben-Kacy) appartenant au 3e régiment de Tirailleurs, est honoré par une plaque apposée sur la maison à partir de laquelle, retranché, il réussit à tuer sept Prussiens avant d'être abattu, mis en pièces et ses restes jetés dans la rue. Mais une plaque n'est pas une sépulture.

Turo de Juranville gravure
image reconstituée de l'épisode du Turco, à Juranville le 28 novembre 1870

 

maison du Turco de Juranville (Loiret 1)
maison où s'est déroulé l'épisode du Turco, à Juranville dans le Loiret ;
on voit la plaque, à gauche, entre la fenêtre du bas et celle du haut, entourée de deux drapeaux

 

plaque turco de Juranville (Loiret 2)
vue récente de la plaque à la mémoire du Turco de Juranville  (source : Google Maps, mai 2011)

 
9 - Jean-Jacques Becker, Les Français dans la Grande Guerre, 1980, p. 47.

10 - Archives de Paris et de la Seine - 1326 W - art. 58 : Inhumations des soldats musulmans, 1914-1918.

11 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 81 F 834. Cf. Michel Renard, «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», Bulletin de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP/CNRS), n° 83, premier semestre 2004, p. 54-69. Cet article est le premier à reproduire le dessin de la stèle musulmane «française» et à expliquer ses inscriptions.

12 - Jeanne Dinet-Rollince, La vie de E. Dinet, Paris, G.-P. Maisonneuve, 1938. Cette source est également évoquée par François Pouillon dans son livre, Les deux vies d’Étienne Dinet, peintre en islam, Balland, 1997, p. 132.

13 – Cf. Anthony Clayton, Histoire de l'armée française en Afrique, 1830-1962, éd. Albin Michel, 1994, p. 125-126. Un capitaine de l'armée française évoque, dans ses souvenirs, des tirailleurs marocains, des thabors, mais c'est dans une zone plus à l'ouest (au nord de Meaux). Cf. D’Oran à Arras, impressions de guerre d’un officier d’Afrique, Henry d’Estre, 1916-1921, journée du 9 septembre 1914.

14 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 affpol/907 bis/5.

15 - Anom (Aix-en-Provence) :Fr Caom 2 Fi 2418, cimetière musulman de Nogent-sur-Marne.

16 - http://arynok.free.fr/roumanie/Bucarest/novembre/novembre.htm pour la photo, et http://www.ambafrance-ro.org/spip.php?article2714 ; sur le forum Pages 14-18, le récit du "prince arabe" Mohamed Gherainia ; et le relevé des 22 noms du carré musulman de cimetière Bellu à Bucarest : http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/resultcommune.php?dpt=9114&idsource=49896&table=bp08

17 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 81 F 834. Le passionnant roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013, évoque ce genre de méprises.

18 - La bataille de l’Ourcq eut lieu en septembre 1914.

19 - Les Amitiés Musulmanes, 1e année, n° 2, daté du 15 janvier 1916.

20 - En réalité le début du mois de ramadan, en 1915 eut lieu le mercredi 14 juillet ; cf. Fr Caom 2 U 15, Oran, culte.

21 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 Cab 4 (GGA).

22 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom GGA 16 H 76.

23 - Ibid.

24 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1affpol/907 bis/5.

25 - Ibid.

26 - Ibid.

27 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 Cab 4 (GGA).

28 - Extrait du mémoire de fin d'études (c. 1999/2000) de M. Luc Ciccotti qui a recueilli des informations auprès de M. Cuypers ; ce mémoire personnel inédit se trouve en copie aux archives de l'hôpital (éléments communiqués en juin 2005 par Mme Anna Pontinha, chargée des archives du Centre hospitalier Roger Prévot).

D’après un relevé généalogique datant de 2005, il reste huit sépultures de musulmans (militaires et travailleurs) dans le carré militaire du cimetière de Moisselles. Le site fournit les noms et les dates de décès : http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/resultcommune.php?insee=95409&dpt=95&idsource=24209&table=bp04

29 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 Cab 4 (GGA). D'ailleurs, Émile Piat avait été interprète (drogman) à la légation de France à Tanger en 1893, puis consul à Zanzibar en 1897 où il avait déjà été interprète dans les années 1880. En 1919, Émile Piat a publié La France et l'Islam en Syrie.

30 - http://islamenfrance.canalblog.com/archives/2011/01/17/20167170.html

et http://koubanogent.canalblog.com/

31 - Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (dir . Mohamed Arkoun), Albin Michel, 2006 et 2010, «Les débuts de la présence musulmane en France et son encadrement», Michel Renard, p. 712-740 (2006) et p. 748-774 (2010).

32 - Texte signé par A. Prat, P. Bourdarie, A. Tronquois, Barret de Beaupré, Bibliothèque de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, mss n° 163.

33 - Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919.

34 - Le Caire, 8 octobre 1916, Shat, 5 N 516. Voir aussi Le colonel Chérif Cadi, serviteur de l'Islam et de la République, Jean-Yves Bertrand Cadi, préf. Jacques Frémeaux, Maisonneuve et Larose, 2005.

35 - René Weiss, Réception à l'Hôtel de Ville de Sa Majesté Moulay Youssef, Sultan du Maroc. Inauguration de l'Institut musulman et de la Mosquée, Paris, Imprimerie nationale, 1927, p. 35.

36 - Ibid., p. 46-47.

37 - Ibid., p. 50.

38 - Ibid., p. 60-62.

39 - Ibid., p. 69.

40 - Ibid., p. 70-71.

__________________________

 

note sur l'hôpital musulman de Falaise (Calvados)

Il a existé à Falaise (dans le département du Calvados) un hôpital, ouvert dès le 11 août 1914, réservé aux combattants de confession musulmane. Il était installé dans le collège et aurait compté de 160 à 200 lits. Il aurait été fermé en décembre 1916.
Pour l'instant, on ne sait si une présence religieuse musulmane a pu y être assurée. Treize sépultures portant des noms musulmans se trouvent dans le carré militaire du cimetière Trinité à Falaise (cf. relevé généalogiste).

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), collège abritant "l'hôpital musulman" de 1914 à 1916

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), collège abritant "l'hôpital musulman" de 1914 à 1916

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), "l'hôpital musulman"

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), "l'hôpital musulman"

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), "l'hôpital musulman"

 

note sur l'hôpital complémentaire n° 74 de Pibrac (Haute-Garonne)

Dans cette petite ville du département de la Haute-Garonne, l'édifice qui accueille aujourd'hui la mairie a servi à l'installation de l'hôpital complémentaire n° 74, réservé aux soldats musulmans. Des soldats originaires d'Algérie, du Maroc et du Tunisie y séjournèrent. Cinq, au moins, sont décédés sur place, à Pibrac, et non rapatriés (relevé généalogiste des noms portés sur cette stèle).

Pibrac mort pour la France
fiche de Brick ben Mohamed (Maroc), "mort pour la France",
décédé le 29 juin 1918 à l'hôpital de Pibrac

 

En 2003, une stèle à leur mémoire a été élevée par le Souvenir Français. Là aussi, on ignore si ces blessés purent bénéficier d'une assistance religieuse musulmane.

 

Pibrac 11 nov 2008 stèle musulmane
stèle musulmane dans le cimetière de Pibrac (Haute-Garonne), le 31 octobre 2008
(source)

 

 

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dimanche 27 janvier 2013

documents d'archives sur le drame de Malpasset, 1959 (fatalité ou FLN ?)

59-1

 

Le drame du barrage

de Malpasset/Fréjus en 1959 :

simple accident ou attentat du FLN ?

éditions Atlantis : documents et traduction

 

www.editionatlantis.de

Voici quelques documents autour du reportage : Le long chemin de l’amitié – Der steinige Weg zur Freundschaft1, diffusé sur ARTE, le 22 et le 26 janvier 2013

Auteurs : Michael Müller, Peter F. Müller.

© Textes et Documents: Erich Schmidt-Eenboom/EditionAtlantiS © Traduction : Wolf ALBES, Friedberg (Bavière) www.editionatlantis.de

Voici quatre documents que M. Erich Schmidt-Eenboom, directeur du Forschungsinstitut für Friedenspolitik à Weilheim (Bavière) et un des principaux acteurs dans le documentaire en question a mis à notre disposition et que nous vous proposons donc en version allemande et en traduction française.

Ces documents émanent

- des renseignements généraux est-allemands, la Stasi (Staatsministerium für Innere Sicherheit) et

- du tapuscrit des Mémoires de l’agent des services secrets ouest-allemands, le BND (Bundesnachrichtendienst), Richard CHRISTMANN (nom d’emprunt "Markus"). Selon M. Schmidt-Eenboom, ce tapuscrit inédit aurait été rédigé au début des années 1970.

À vous de juger...

barrage_de_malpasset

 

______________________

Ging der Bruch des Staudamms Malpasset bei Fréjus im Dezember 1959 tatsächlich auf ein Attentat der algerischen FLN zurück, so wie es der Leiter des Forschungsinstituts für Frie- denspolitik in Weilheim, Erich Schmidt-Eenboom in dem Dokumentarfilm Der steinige Weg der Freundschaft (ARTE, 22. und 26. Januar 2013) behauptet ?
Herr Schmidt-Eenboom hat uns vier Dokumente zur Verfügung gestellt, die wir im deutschen Original sowie in französischer Übersetzung anbieten. Es handelt sich um ein Dokument der Stasi und Auszüge aus dem Typoskript der unveröffentlichten Memoiren des BND-Agenten Richard CHRISTMANN (Deckname "Markus"), das Anfang der 70er Jahre entstand.
Urteilen Sie selbst...

1 Nota bene : la traduction correcte du titre allemand est bien Le chemin cahoteux de l‘amitié. Pourquoi avoir choisi "long" au lieu de "cahoteux" ?

 

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restes du barrage de Malpasset

______________________

 

Document n° 1

Il s’agit d’un rapport officiel de la Stasi ("Blatt 2 zu Formblatt 37018"), non daté et signé par un collaborateur de la section XI, dans lequel plusieurs noms de personnes encore vivantes ont été supprimés (=) pour ne pas les compromettre. Ce document (BStU 000023) est également disponible auprès de la BStU (= Behörde des Bundesbeauftragten für die Stasi-Unterlagen) à Berlin.

[...]

 signale que Christmann de Tunis lui a rendu visite à Brême. Il n’y a plus aucun doute sur le fait que Christmann est à la recherche de formateurs experts en explosifs allemands pour l’Armée de Libération en Algérie. Il a avoué ce fait sans ambages à  et a réitéré sa demande de l’aider à trouver de tels experts.

 

Document n° 2

Il s’agit d’un rapport de Richard Christmann signé par "ton vieux Markus" [= Christmann] 206, 25/08/58, le soir

Lb. H. – Vu les conclusions d’hier et d’aujourd’hui, ma proposition 182.L. du 20 juin est d’actualité.

B.) – Dès qu’une certaine accalmie interviendra, on s’attaquera aux projets "centrale hydroélectrique" et "barrage". Par ailleurs, le niveau de l’eau sera plus favorable dans quelques mois.

[...].

 

Document n° 3

Extraits du tapuscrit des Mémoires de Richard Christmann :

Programme des actions de sabotage de l’ALN/du FLN (1959/61)

[...].

3. Dynamitage de barrages moyennant des charges explosives déclenchées à air comprimé, éventuellement aussi de manière téléguidée. (2)

[...]

Toutes les mesures citées ci-dessus (et bien d’autres aussi) devraient servir à terroriser la population. On ne s’attendait pas à en tirer un avantage sur le plan militaire.

[...]

______________________

(2) M. Schmidt-Eenboom nous a signalé que lors d’une de ses conférences, un auditeur lui aurait expliqué que cette méthode avait été utilisée pour laisser moins de traces tout en précisant que les membres du FLN avaient été formés par de véritables spécialistes en la matière.

[Précisions n° 3 :] Après qu’un attentat contre un petit barrage dans le sud de la France n’avait rencontré qu’un succès partiel, bien qu’il ait provoqué la mort de beaucoup de personnes, toutes les autres actions terroristes furent stoppées sur ordre du groupe autour de Ben Bella qui, à l’époque, était encore incarcéré. Cet ordre de stopper les actions fut transmis par l’avocat parisien de Ben Bella, le nom, l’adresse etc. sont connus du BND. – Le groupe radical de l’ALN/FLN autour de Boumedienne, Chabou (3) et Hofmann n’était pas d’accord avec la cessation de ces sabotages. (4)

 

Document n° 4

Extraits du tapuscrit des Mémoires de Richard Christmann :

Les Algériens formés à l’époque par le BKA5 ont été engagés par la suite dans la lutte et l’infiltration de groupes favorables à Ben Bella dans le pays. Moi-même, j’ai été enlevé dans des conditions dramatiques par le gouvernement de Boumedienne et extradé par la suite. Cependant mes rapports avec le groupe de Ben Bella en Algérie n’ont pas été interrompus.

[...].

Il y a environ 3 semaines, j’ai reçu un message via Paris selon lequel début septembre, au moins deux fonctionnaires algériens appartenant au groupe des personnes formées à l’époque par le BKA et pourvus de passeports officiels (des passeports diplomatiques ???) se seraient rendus en Europe pour nouer des contacts avec "la résis- tance allemande" (je suppose qu’il s’agit de la RAF6). – Il s’agirait de spécialistes du contre-sabotage (donc aussi pour des "actes de sabotage" !!!). Auparavant, ces personnes auraient formé à leur tour des bédouins algériens, camouflés en "Polisario", dans le territoire de l’ERG IGUIDI, près de la frontière mauritanienne.

______________________

(3) - Christmann signale en bas du document n° 4 que le colonel Chabou, proche collaborateur de Boumedienne et mort lors d'un acte de sabotage, était marié à une communiste allemande, Johanna Schramm, originaire de Tübingen et bien connue des services secrets allemands (ALA 38 ou JOTA). Elle aurait haï le gouvernement allemand parce qu’on l’aurait traitée de "gonzesse arabe" ("Araberweib").

(4) -  Dans le document n° 3, Christmann signale également que les services secrets allemands furent toujours informés des plans et des préparatifs du FLN concernant les actes de sabo- tage contre des raffineries et des dépôts de munitions en France au préalable ("B.N.D. wurde über die Vorbereitungen, Pläne usw. stets vorab unterrichtet"). Mais ceci est une autre question...

(5)  BKA = Bundekriminalamt ; service allemand chargé d’enquêter sur les crimes au niveau fédéral (comme le FBI aux États-Unis).

(6)  RAF : Rote Armee Fraktion = Fraction Armée Rouge, la "Bande à Baader"

 

 

Barrage-de-Malpasset-cinquante-ans-jour-pour-jour_article_popin
restes du barrage de Malpasset

 

Dokument Nr.1


Stasi-Bericht, in dem die Namen noch lebender Personen unkenntlich gemacht wurden (= )

 [...]
 teilt mit, daß Christmann aus Tunis ihn in Bremen besucht hat. Es besteht kein Zweifel mehr, daß Christmann für die Freiheitsarmee in Algerien deutsche Sprengstoffausbilder sucht. Er hat dies offen (…) gegenüber zugegeben und ihn erneut gebeten, bei der Suche nach derartigen Fachleuten behilflich zu sein.

Dokument Nr. 2

Es handelt sich um einen Bericht von Richard Christmann, der mit "stets Dein alter Markus" gezeichnet ist [Markus = Christmann]:

Dokument Nr. 3
Auszüge aus dem Typoskript der Memoiren von Richard Christmann alias "Markus" :

BStU 000023

Dokument Nr. 4
Auszüge aus dem Typoskript der Memoiren von Richard Christmann alias „Markus“:

© Textes et Documents: Erich Schmidt-Eenboom/EditionAtlantiS © Traduction : Wolf ALBES, Friedberg (Bavière)

Barrage_de_Malpasset_-_P1220951-P1220957
restes du barrage de Malpasset

 

source : www.editionatlantis.de

Voir aussi les site du Point et de France 3 : http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/emmanuel-berretta/catastrophe-de-frejus-arte-sur-la-these-de-l-attentat-fln-24-01-2013-1619610_52.php

- http://cote-d-azur.france3.fr/2013/01/25/un-attentat-pourrait-etre-l-origine-de-la-catastrophe-du-barrage-de-malpasset-187629.html

 

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restes du barrage de Malpasset

 

discussion sur Facebook

Michel Renard
- la rupture catastrophique (plus de 400 morts) du barrage de Malpasset-Fréjus en 1959, une fatalité naturelle ou un attentat du FLN algérien ?
Documents d'archives allemandes /
http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2013/01/27/26265080.html

- documents d'archives sur le drame de Malpasset, 1959 (fatalité ou FLN ?) - études-coloniales

 

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mercredi 7 novembre 2012

Si Kaddour Ben Ghabrit, un "juste parmi les nations" ?

couv Mohammed Aïssaoui

 

 

La Mosquée de Paris a-t-elle sauvé des juifs

entre 1940 et 1944 ?

une enquête généreuse mais sans résultat

Michel RENARD

 

Le journaliste au Figaro littéraire, Mohammed Aïssaoui, né en 1947, vient de publier un livre intitulé L’Étoile jaune et le Croissant (Gallimard, septembre 2012). Son point de départ est un étonnement : pourquoi parmi les 23 000 «justes parmi les nations» gravés sur le mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, ne figure-t-il aucun nom arabe ou musulman ?

Il mène une enquête, cherche des témoins ou des descendants de témoins, évoque la figure de Si Kaddour Ben Ghabrit, directeur de l’Institut musulman de la Mosquée de Paris de 1926 à 1954, fait allusion à d’autres personnages qu’il a rencontrés, et plaide pour une reconnaissance mémorielle d’actes de solidarité, de sauvetage, de juifs par des musulmans durant cette période. Et pour leur reconnaissance et inscription sur le mémorial de Yad Vashem.

yad-vashem-holocaust
mémorial Yad Vashem

Cet ouvrage est fréquemment mentionné par voie de presse, avec force sympathie. Mais… rares sont les critiques, positives ou négatives, réellement argumentées. On a le sentiment que ce livre est légitime, généreux, qu’il «tombe» bien en cette période.
C'est ce que le sociologue américain Merton avait repéré dans les phénomènes d'identification et de projection même si le rapport à la réalité est totalement extérieur. Aujourd'hui, l'Arabe musulman, sauveur de juifs, devient un type idéal auxquels de nombreux musumans ont envie de croire. La réalité n'est pas celle-ci, mais peu importe ! On reproduit la quatrième de couverture du livre (qu'on n'a pas lu), on ose quelques citations d’extraits… Mais personne ne se hasarde à une évaluation de la validité historique de sa teneur.

Compliments

Commençons par les compliments. Et pas seulement pour contrebalancer, de manière formelle, les critiques qui vont suivre… Ce livre a des qualités. Il est passionné. Mohammed Aïssaoui, tel un Tantale ne cesse de remonter le rocher contre l’oubli. Il cherche, s’évertue à prolonger les moindres pistes, ne renonce pas devant les échecs partiels, interroge et ré-interroge, fouille des archives, se déplace en France et au Maghreb. Le sujet lui tient à cœur. Il a également des qualités morales, n’hésitant pas à critiquer l’antisémitisme d’une partie du monde arabe et musulman, se sentant dépassé par la haine anti-juive et le pro-hitlérisme du mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini (1895-1974), encore considéré comme un héros par beaucoup.

Mohammed Aïssaoui est un humaniste. Il est intérieurement remué devant la modestie et la discrétion publique d’hommes ou de femmes qui devraient être considérés comme des héros. Il est sensible au moindre geste d’altruisme et de désintéressement.

Il a lu, comme moi, avec émotion et engouement le livre d’Ali Magoudi, Un sujet français (2011) sûrement frappé par «l’autopsie du silence paternel» (p. 59 du livre d'Ali Magoudi) et ses raisons profondes : «Pris par la nécessité d’occulter ses faits de collaboration, mon père a caché tout événement qui l’aurait trahi. Il a omis de nous raconter Pruszków, quitte à inventer un camp de concentration et une évasion héroïque sur un chariot de morts, version plus glorieuse qu’une libération pour cause de collaboration» (p. 328).

Sincèrement, je crois qu’il a manqué à Mohammed Aïssaoui un peu de cette réserve devant les témoignages dont Ali Magoudi a fait une tension intellectuelle sans faille. L’Étoile jaune et le Croissant veut, à tout prix, trouver des «justes parmi les nations», des musulmans qui auraient sauvé des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en France.

Quels témoins ?

Mais il n’en trouve guère. Les comptes rendus, dans la presse, disent qu’il a sollicité des «interlocuteurs célèbres comme Elie Wiesel, Serge Klarsfeld et Philippe Bouvard». Mais aucun de ces trois personnages ne témoigne en faveur d’une activité organisée de la Mosquée de Paris. Wiesel (p. 17-18) est rencontré à titre de témoin du génocide en général et de la transmission de la mémoire. Rien à voir avec la Mosquée de Paris. Klarsfeld explique que pendant quelques mois, il a eu «une mère algérienne et musulmane… appelée Mme Kader» (p. 25). Durant l’Occupation, dit-il, «elle a bénéficié de faux papiers avec un prénom et un nom arabe» délivrés «par une filière classique de faussaires» (p. 25). Donc, pas de rapport, a priori, avec la Mosquée de Paris. Plusieurs filières de délivrance de faux papiers ont existé sous l'Occupation, certaines résistantes et d'autres silmplenent mercantiles.

Le cas de Philippe Bouvard est différent. Son père adoptif, Jules Luzzato, juif, petit-fils de rabbin, fabriquait des costumes civils pour des déserteurs allemands. Dénoncé et arrêté, il est finalement délivré suite à une démarche de la mère de Philippe Bouvard auprès de Si Kaddour Ben Ghabrit.

«Avec ma mère, ajoutait-il, on se cachait, on a peut-être changé une dizaine de fois de domicile. Non, je ne me souviens pas que nous nous soyons cachés à la Mosquée. Mais j’y allais souvent, tout m’y semblait exotique, c’était, pour moi, le grand dépaysement en prenant simplement le métro jusqu’à Jussieu. Je pense que ce qui rapprochait ma mère et Si Kaddour, c’était la littérature, la culture et la musique. Son salon était très vivant.» (p. 68).

Geste noble de la part de Si Kaddour, mais peut-être seulement motivé par une espèce de connivence intellectuelle, une accointance de salon. Cela étant, il l’a fait.

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Si Kaddour Ben Ghabrit

Quels autres témoins, Mohammed Aïssaoui peut-il mobiliser ?  Il y a en a une, du nom d’Oro Boganim, infirmière à l’hôpital franco-musulman, dont le fils Michel Tardieu, rapporte que Si Kaddour l’a appelée un jour pour lui dire : «les Allemands sont en train de regarder les dossiers du personnel de l’hôpital, ils vont se rendre compte que tu es juive. Sauve-toi tout de suite !» (p. 43). Michel Tardieu dit que «Si Kaddour a sans doute aidé sa mère à sortir, mais je ne sais pas comment» et que son père, Noël Tardieu, français et catholique, l’a ensuite rejointe au Maroc.

Mohammed Aïssaoui cite également un auteur marocain d’une biographie de Si Kaddour, Hamza ben Driss Ottmani, évoquant le cas d’une pianiste sauvée par le recteur de la Mosquée de Paris. Elle s’appelait Georgette Astorg, son nom de jeune fille étant Zerbib : «Après s’être renseigné, Si Kaddour aurait décidé de l’abriter au sein de la Mosquée pendant quelques jours, puis aurait facilité son transfert en zone libre, à Toulouse» (p. 62).

Tout cela est peut-être vrai. Mais les preuves sont ténues et non corroborées.

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Le documentaire de Derri Berkani (1990) et ses témoins

Jusqu’alors, le poids principal des témoignages reposait sur les personnages intervenant dans le documentaire de Derri Berkani, Une résistance oubliée, la Mosquée de Paris de 40 à 44 (La Médiathèques des trois mondes, 1990)… que j’ai eu la prescience d’acheter moi-même quand on le trouvait encore à la librairie de l’Institut de Monde Arabe il y a quelques années…

Le témoin principal justifiant une activité de sauvetage d’envergure de juifs par la Mosquée de Paris était Albert Assouline. Ce dernier, abrité lui-même par la Mosquée sous l’Occupation avait déjà parlé de tout cela en 1983. Mohammed Aïssaoui le cite (c’est aussi dans le documentaire filmé) : «Pendant toute la dernière guerre, la Mosquée de Paris ne cessa d’apporter son aide à la résistance contre l’Allemagne nazie. Pas moins de 1732 résistants trouvèrent refuge dans ses caves : des évadés musulmans mais aussi des chrétiens et des juifs. Ces derniers furent de loin les plus nombreux» (p. 105). Le chiffre de 1732 serait établi à partir des cartes de rationnements distribuées par la Mosquée. Quelles sources à cette affirmation quantitative… ?

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Albert Assouilne

La même année, Albert Assouline livrait ce témoignage dans le bulletin Les Amis de l’Islam, n° 11, 3e trimestre (disponible aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis à Bobigny) : «C'est dans le sous-sol de cette Mosquée si paisible jusqu'alors que, pendant l'occupation nazie, se réfugièrent de nombreux hommes, femmes et enfants ; beaucoup d'entre eux étaient des juifs d'Afrique du Nord, des communistes ou des francs-maçons que le gouvernement de Vichy avait mis hors-la-loi, sans compter des évadés d'Allemagne et des aviateurs anglais. L'accueil réservé à une fillette de 12 ans nommée Simone Jacob n'a pas été oubliée : elle est devenue Simone Veil.»

Tout cela est invérifiable et même en partie démenti. D’où vient ce chiffre de 1732 cartes de rationnements ? Comment la Mosquée se les aurait-elle procurées ? Qui en aurait bénéficié ?

 

Personne n’a jamais témoigné

Personne n’a jamais témoigné avoir été abrité dans ces caves ou sous-sols de la Mosquée. Dalil Boubakeur répond à Mohammed Aïssaoui : «Il y a bien des caves ! Mais pas de sous-sols censés communiquer avec la Bièvre ! Quand je suis arrivé, j’ai bien trouvé un panneau sur lequel était indique le mot "ABRI", une protection dans les sous-sols en cas de bombardements de Paris par les avions alliés. La confusion vient peut-être de là… C’était un refuge réquisitionné pour la population du quartier pendant l’Occupation, mais impossible d’abriter là-dessous 1700 personnes» (p. 77).

Quant à Simone Veil qui aurait été sauvée par la Mosquée de Paris, selon Albert Assouline, Dalil Boubakeur répond : «C’est [l’imam Mohamed Benzouaou] qui serait à l’origine de la fable selon laquelle Simone Veil a été sauvée par la Mosquée de Paris» (p. 100).

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stèle de Mohhmed Benzouaou au cimetière de Bobigny (photo MR, mars 1998)

De mon côté, j’avais remarqué depuis longtemps l’impossibilité chronologique de ce «sauvetage» de Simone Veil par la Mosquée et lui avais écrit à ce sujet. Je l’avais déjà mentionné allusivement et sans trop de précision. Mais voici sa lettre. Elle m’avait répondu :

- «Je vous remercie d’avoir pris soin de vérifier cette affirmation qui vous a paru contradictoire avec les éléments biographiques me concernant qui figurent dans le livre de Maurice Szafran. En effet j’ai eu l’occasion à diverses reprises de démentir la rumeur et les écrits de M. Assouline selon lesquels j’aurais été cachée à la Mosquée de Paris.
Née à Nice, j’ai toujours vécu dans cette ville jusqu’à mon arrestation le 30 mars 1944, à l’exception de quelques déplacements très brefs à Paris avant la guerre pour rendre visite à des membres de ma famille.
À l’exception du transfert de Nice à Drancy au début du mois d’avril 1944, je ne suis jamais allée à Paris pendant la guerre. Tout ce que je peux dire des écrits de M. Assouline, c’est qu’il n’est pas théoriquement impossible qu’une fillette de 12 ans, portant les mêmes nom et prénom ait été effectivement cachée à la Mosquée.
N’ayant pas les coordonnées de M. Assouline (je ne savais d’ailleurs pas jusqu’à ce jour qu’il était à l’origine de cette information inexacte), je n’ai jamais pu rétablir la vérité. Je vous serais obligée, si vous en avez l’occasion de bien vouloir le faire.» (lettre de Simone Veil, du 8 février 2005).

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Simone Veil

Le témoignage d’Albert Assouline n’est donc pas crédible et doit susciter la méfiance de l’historien. Comme le dit le recteur Dalil Boubakeur, il s’agissait d’un homme «au cœur très généreux, très imaginatif» (p. 81). Peut-être trop imaginatif ?

Le documentaire de Derri Berkani, comme le film d'Ismël Ferroukhi, Les hommes libres (septembre 2011), mettent en avant la figure du chanteur juif Salim (Simon) Halali qui aurait été sauvé grâce à la délivrance d’une attestation de musulmanité délivrée par Si Kaddour qui aurait fait modifier l’inscription d’une stèle funéraire au cimetière musulman de Bobigny pour y porter le nom de Halali. Mohammed Aïssaoui, dans son livre, précise qu’il a cherché cette tombe et ne l’a pas trouvée : «Par acquit de conscience, je me suis rendu au cimetière de Bobigny. Il est impossible de savoir si un jour il y a eu ici une tombe au nom du père de Salim Halali. La légende est belle, mais est-elle vraie ?» (p. 108).

De mon côté, dans mes investigations sur les inhumés du cimetière musulman de Bobigny, devenu aujourd’hui cimetière intercommunal, je n’ai jamais rencontré de Halali.

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vue partielle du cimetière musulman de Bobigny (photo MR, mars 1998)

 

Que reste-t-il ?

Mohammed Aïssaoui a trouvé des archives – que j’ai lu et enregistrées il y a déjà longtemps déjà… mais pas encore publiées – relatives à l’activité de la Mosquée de Paris entre 1940 et 1944. Il les cite mais n’en tire guère de conséquence logique.

Quand Si Kaddour Ben Ghabrit est plus ou moins accusé de collaboration en 1944, il rédige et fait rédiger en septembre trois notes remises au capitaine Noël, officier d’ordonnance du général Catroux : l’une de lui-même, l’une de Rageot, consul de France au ministère des Affaires étrangères et l’autre de Rober Raynaud, chargé des fonctions de secrétaire général de l’Institut musulman depuis 1926 par le même ministère des Affaires étrangères (Mohammed Aïssaoui cite en partie la première).

Or, à aucun moment, ces trois mémoires en défense ne font allusion à ce sauvetage massif de juifs et de résistants dont la Mosquée aurait été l’auteur. Le seul axe de parade est d’expliquer comment Ben Ghabrit a su jouer des demandes allemandes sans les satisfaire.

Comme l’explique Rageot : «À ces dispositions successives des autorités d'occupation, comment y a-t-il été répondu par la Mosquée?
Tout d'abord et d'une manière générale, par les façons courtoises et la correction absolue du directeur et du personnel. Je dois dire que j'ai moi‑même été tenu au jour le jour exactement informé de ce qui se passait, coups de téléphone, demandes d'audience, conversations, démarches, etc... et que M. Ben Ghabrit et moi nous sommes régulièrement concertés sur l'attitude à observer et les réponses à faire. Nous ne pouvions demeurer invulnérables qu'à deux conditions : rester sur le terrain religieux et nous abstenir de toute politique. M. Ben Ghabrit y a parfaitement réussi.

Sur le terrain cultuel, en multipliant son aide et ses soins aux musulmans, prisonniers ou civils qui ont afflué à la Mosquée chaque année de plus en plus nombreux.

Sur le terrain politique, en s'abstenant de prendre parti dans les questions touchant à la collaboration, au séparatisme, au Destour et d'une façon plus générale, de répondre aux attaques dont la Mosquée a été l'objet de la part de musulmans à la solde de l'ambassade. Jamais, en cette matière, M. Ben Ghabrit ne s'est laissé prendre en défaut et il a su imposer la même discipline à son personnel religieux. En cela il s'est attiré personnellement et à plusieurs reprises l'animosité des autorités allemandes.» (Archives Nationales).

Au vu de la prudence ici rapportée, et de la surveillance dont la Mosquée faisait l'objet par les autorités allemandes, il semble difficile d'imaginer ces centaines de sauvetage, ces allées et venues... qui n'auraient jamais donné lieu à des arrestations.

 

Quelques erreurs

Mohammed Aïssaoui commet parfois quelques confusions. Par exemple entre la Brigade Nord-Africaine, la branche policière du Service de surveillance et de protection des Indigènes nord-africains, de la rue Lecomte, créée en 1925, et le «Comité Musulman de l'Afrique du Nord» créé par l’algérien musulman collaborateur El-Mahdi sous l’Occupation (p. 147-149).

Autre imprécision. L’échaudoir musulman (p. 130). Je raconterai cette histoire ailleurs. Mais le contentieux date d’avant la guerre. La Préfecture avait accordé, sans formalisme administratif un agrément pour l’exploitation d’un échaudoir (lieu de sacrifice rituel pour les musulmans) dès le 12 juin 1939 à Si Ahcène Djaafrani, leader de la confrérie Al-Alaouia à Paris depuis des années.
En fait, cette autorisation fut officiellement attribuée à la Mosquée de Paris, seul organisme musulman reconnu officiellement par les autorités métropolitaines. Mais cette substitution d’attribution fut conflictuelle. Et il est vrai que Si Kaddour n’usa point que d’arguments moralement dignes… Mais la police n’a pas grand chose à lui reprocher. En tout cas, cela n’a rien à voir avec la collaboration.

 

«pas de témoins directs»

Finalement Mohammed Aïssaoui, non seulement n’a pas été capable de fournir, au terme de sa quête, de témoignages vraiment irréfutables, mais il a même en partie déconsidéré ceux qui existaient préalablement (Salim Halali, Albert Assouline…) – ce que je savais déjà…. Et il avance, en plus, la preuve (p. 93-96) que Ben Ghabrit n’a pas toujours répondu en faveur de juifs dont le Commissariat aux Questions Juives lui demandait s’ils étaient musulmans ou non. Jean Laloum, chercheur au CNRS, a publié un article à ce sujet dans Le Monde du 7 novembre 2011.

Mohammed Aïssaoui finit par reconnaître : «Je n’ai pas à proprement parler de témoins directs» (p. 171). D'ailleurs l'auteur ne mentionne qu'allusivement, et sans jamais s'appuyer sur lui, le film Les hommes libres d'Ismaël Ferroukhi (septembre 2011) parce qu'au terme de son enquête il sent bien que cette production est totalement fictionnelle et ne repose sur rien de tangible.

Au final, la probabilité de vérité historique de sauvetage de juifs par la Mosquée de Paris se réduit peut-être à quelques cas – pour lesquels, cependant, aucune preuve ne peut être fournie sans conteste et sans croisement de sources – due à l’intervention personnelle de Si Kaddour Ben Ghabrit dont les motivations restent obscures.
Des présomptions mais pas de preuves. Jamais le personnage n’a revendiqué, après guerre, ces interventions. Si Kaddour Ben Ghabrit n’a pas été un collaborateur mais il est, pour le moment du moins, quasiment impossible de le considérer comme un «juste parmi les nations».

Michel Renard
7 novembre 2012

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Mohammed Aïssaoui

 liens

- http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2011/10/09/22292189.html

- http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/07/la-mosquee-de-paris-sous-l-occupation_1599082_3232.html

- http://etoilejaune-anniversaire.blogspot.fr/

 

couv Mohammed Aïssaoui

 

__________________________________

 

précisions

 

1)

Mon collègue et ami Maxime Gauin me signale ceci à propos de la mention de musulmans au mémorial de Yad Vashem :

- «Son point de départ est un étonnement : pourquoi parmi les 23 000 "justes parmi les nations" gravés sur le mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, ne figure-t-il aucun nom arabe ou musulman ?» S'il a vraiment écrit ça, c'est un ignorant. Selahattin Ülkümen (1914-2003), consul de Turquie à Rhodes pendant la Seconde Guerre mondiale a été reconnu comme Juste parmi les nations en 1990. http://www1.yadvashem.org/yv/en/righteous/stories/ulkumen.asp Un dossier est en cours pour l'ambassadeur turc à Paris, le consul à Marseille et quelques autres. 65 Albanais (en majorité musulmans) ont été faits Justes parmi les nations en 2010 : http://www.amb-albanie.fr/press.html

 

2)

 - sur la Brigade Nord-Africaine (à venir, MR)

 

 

 

 

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dimanche 21 octobre 2012

l'usage politique du 17 octobre 1961

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un militant sectaire et non un président

Bernard LUGAN

 

En reconnaissant la responsabilité de l’État et en rendant hommage aux «victimes» de la manifestation interdite du 17 octobre 1961 [1], François Hollande s’est comporté en militant sectaire, non en président de tous les Français.
D’autant plus que, pour les historiens de métier, les prétendus «massacres» du 17 octobre 1961 constituent un tel exemple de manipulation qu’ils sont étudiés comme un cas exemplaire de fabrication d’un mythe ; comme Timisoara en Roumanie, comme les «couveuses» au Koweit ou encore comme les «armes de destruction massive» en Irak !!!

Tout repose en effet sur des chiffres gonflés ou manipulés et sur des cadavres inventés. Dans une inflation du nombre des morts, les amis du FLN algérien et les porteurs de valises communistes ont ainsi joué sur les dates, additionnant aux 3 morts avérés du 17 octobre ceux des jours précédents ainsi que les décès postérieurs. Pour eux, tout Nord-Africain mort de mort violente durant le mois d’octobre 1961 est forcément une victime de la répression policière… même les victimes des accidents de la circulation.

Il est possible d’affirmer cela sans crainte d’être démenti car :

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D. Mandelkern

- En 1998, le Premier ministre de l’époque, le socialiste Lionel Jospin, constitua une commission présidée par le conseiller d’État Dieudonné Mandelkern qu’il chargea de faire la lumière sur ces évènements. Fondé sur l’ouverture d’archives jusque là fermées, le rapport remis par cette commission fit litière des accusations portées contre la police française [2]. Or, ce rapport consultable sur le net n’a visiblement pas été lu par François Hollande.

- En 1999, Jean-Paul Brunet, universitaire spécialiste de la période, publia un livre extrêmement documenté qui démontait la thèse du «massacre» du 17 octobre (Brunet, J-P., Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961.Paris).

- En 2003, le même Jean-Paul Brunet publia un nouveau livre (Charonne, lumière sur une tragédie.Paris) dans lequel il démontrait que le prétendu «rapport de police» faisant état de 140 morts le 17 octobre, document qui sert de point de départ à J.-L. Einaudi, auteur du livre sur lequel repose toute la manipulation (Octobre 1961, un massacre à Paris), n’a jamais existé.

Reprenant la liste des morts donnée par Einaudi, il montre également que la majorité des décès remonte à des dates antérieures au 17 octobre et il prouve que ce dernier a manipulé les chiffres, additionnant les cadavres non identifiés reçus à l’Institut Médico Légal au nombre des disparus et même (!!!) à celui des Algériens transférés administrativement en Algérie après qu’ils eurent été arrêtés le 17 octobre. Il montre enfin qu’Einaudi a compté plusieurs fois les mêmes individus dont il orthographie différemment les noms…

Monsieur Hollande pouvait-il ignorer tout cela ? Si oui, la nullité ou l’aveuglement militant de ses conseillers laisse pantois.

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Quel est donc le vrai bilan de cette manifestation ?

- Le 17 octobre 1961, alors que se déroulait dans Paris un soi-disant massacre, l’Institut Médico Légal (la Morgue), n’a enregistré aucune entrée de corps de «N.-A.» (N.-A.= Nord-Africain dans la terminologie de l’époque).

- Le 17 octobre 1961, de 19h30 à 23 heures, il n’y eut qu’une seule victime dans le périmètre de la manifestation et ce ne fut pas un Algérien, mais un Français nommé Guy Chevallier, tué vers 21h devant le cinéma REX, crâne fracassé. Par qui ?

- En dehors du périmètre de la manifestation, «seuls» 2 morts furent à déplorer, Abdelkader Déroues tué par balle et retrouvé à Puteaux et Lamara Achenoune tué par balle et étranglé, gisant dans une camionnette, également à Puteaux. Rien ne permet de dire qu’ils furent tués par les forces de l’ordre.

Le 18 octobre, à 4 heures du matin, le bilan qui parvint à Maurice Legay le directeur général de la police parisienne fut donc de 3 morts. Nous sommes donc loin des dizaines de morts et de «noyés» auxquels l’actuel occupant de l’Elysée a rendu hommage !!!

Certes, nous dit-on, mais les cadavres ont été déposés à la morgue les jours suivants. Faux, car ce n’est pas ce qu’indiquent les archives de l’Institut Médico Légal de Paris puisque, entre le 18 et le 21 octobre, «seuls» 4 cadavres de «N.-A.» furent admis à la Morgue :

- Le 18 octobre, Achour Belkacem tué par un policier invoquant la légitime défense et Abdelkader Benhamar mort dans un accident de la circulation à Colombes.

- Le 20 octobre, Amar Malek tué par balles par un gendarme.

- Le 21 octobre Ramdane Mehani, mort dans des circonstances inconnues.

Nous voilà donc bien loin des 100, 200 ou même 300 morts «victimes de la répression» avancés par certains et pour lesquels M. François Hollande a reconnu la responsabilité de la France !!!

D’autant plus que le «Graphique des entrées de corps «N.-A.» (Nord-africains) par jour. Octobre 1961» [3], nous apprend que du 1er au 30 octobre 1961, sur les 90 corps de «N.-A.» entrés à l’Institut Médico Légal, la plupart étaient des victimes du FLN.

Plus encore, pour toute l’année 1961, 308 cadavres de «N.-A.» entrèrent à l’IML, la plupart ayant péri dans la guerre inexpiable que le FLN menait contre ses opposants partisans de l’Algérie française ou du MNA de Messali Hadj.
Ainsi, au mois d’octobre 1961, sur les 34 cadavres de «N.-A.» retirés de la Seine ou de la Marne, notamment aux barrages de Suresnes et de Bezons puis conduits à l’IML, la quasi totalité étaient des harkis, des partisans de la France ou des membres du MNA, une des méthodes d’assassinat du FLN consistant à noyer ses opposants. La police française n’est pour rien dans ces noyades.

François Hollande devra donc rendre compte au tribunal de l’Histoire car il a couvert de son autorité un mensonge, une manipulation, un montage grossier qui va être utilisé contre la France par ceux que son ministre de l’Intérieur a qualifiés d’«ennemis de l’intérieur ».

 

Pour en savoir plus :

- Brunet, J-P., (2002) «Enquête sur la nuit du 17 octobre 1961», Les Collections de l’Histoire, hors série n°15, mars 2002.

- Brunet, J-P., (2008) «Sur la méthodologie et la déontologie de l’historien. Retour sur le 17 octobre 1961». Commentaire, vol 31, n°122, été 2008.

- Brunet, J-P., (2011) «Combien y a-t-il eu de morts lors du drame du 17 octobre 1961 ?» Atlantico, 17 octobre 2011.

Bernard Lugan
17 octobre 2012

_______________________

[1] Voir à ce sujet le dossier spécial de l’Afrique réelle, novembre 2011 intitulé Pour en finir avec le mythe du «massacre» des Algériens à Paris le 17 octobre 1961.

[2] «Rapport sur les archives de la Préfecture de police relatives à la manifestation organisée par le FLN le 17 octobre 1961». Rapport établi à la demande du Premier ministre, M. Lionel Jospin et remis au mois de janvier 1998 par M. Dieudonné Mandelkern président de section au Conseil d’État, président ; M. André Wiehn, Inspecteur général de l’administration ; Mme Mireille Jean, Conservateur aux Archives nationales ; M. Werner Gagneron, Inspecteur de l’administration. En ligne.

[3] Voir l’Afrique réelle, novembre 2011.

 

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vendredi 19 octobre 2012

la vérité historienne sur le 17 octobre 1961

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pour de Gaulle, il était hors de question

de laisser le FLN faire une démonstration

de force en plein Paris

Jean-Paul BRUNET

 

INTERVIEW - Jean-Paul Brunet, auteur de Police contre FLN, le drame du 17 octobre 1961, affirme que Maurice Papon a eu le tort de se laisser surprendre par l'ampleur de la manifestation.

LE FIGARO. - Comment expliquer le drame du 17 octobre 1961?

Jean-Paul BRUNET - La guerre d'Algérie durait depuis sept ans. De Gaulle menait des négociations avec le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), tandis que le FLN commettait de fréquents attentats contre la police parisienne. Les forces de l'ordre avaient déploré 48 tués et 140 blessés entre 1958 et 1961. La tension était extrême. Des barrières de béton armé et des guérites en ciment entouraient les commissariats. Certains agents étaient tentés de ne plus obéir à leur hiérarchie et de se faire justice eux-mêmes.

Quelle est la responsabilité de Maurice Papon, préfet de police de l'époque?

Sa responsabilité est pleinement engagée, mais il ne faut pas trop personnaliser cette affaire. Le préfet n'a fait qu'obéir aux instructions du général de Gaulle en réprimant la manifestation.

Pour le chef de l'État, il était hors de question de laisser le FLN faire une démonstration de force en plein Paris.

Papon a eu le tort de se laisser surprendre par la manifestation. Il n'en a été averti qu'au petit matin du 17 octobre et disposait de peu d'hommes pour réagir. Ce fait a joué un rôle non négligeable. Moins les policiers sont nombreux face à une manifestation, plus le risque existe qu'ils se montrent violents pour la contenir. En outre,

Papon avait tenu des propos très douteux qui semblaient encourager les policiers à commettre des bavures et promettre de les couvrir.

Que s'est-il passé exactement?

Le soir du 17 octobre, alors que la nuit était tombée, 20 000 à 30 000 Algériens encadrés par le FLN se rendent à Paris par toutes les voies d'accès. Certains sont venus sous la contrainte, de peur des représailles en cas de refus. Mais le FLN était aussi en train de réussir à fédérer le sentiment nationaliste des Algériens en métropole.

Au pont de Neuilly, le choc avec la police a été terrible. Le jour même, on ne compte que 4 ou 5 victimes parmi les manifestants. Mais plus de 11 000 sont arrêtés et internés. Une partie d'entre eux vont être passés à tabac le lendemain. En totalisant les morts du 17 octobre, ceux du 18, les blessés ultérieurement décédés et les victimes supposées d'éléments incontrôlés de la police en dehors de la manifestation, j'évalue les victimes à 14 certaines, 8 vraisemblables, 4 probables et 6 possibles, soit un total de 32 en comptant large.

Le chiffre de plusieurs centaines de victimes, souvent avancé, serait donc sans fondement?

On n'arrive à ce chiffre fantaisiste qu'en attribuant à la police des meurtres d'Algériens perpétrés par le FLN, qui cherchait à raffermir son contrôle sur les Algériens en métropole. Le FLN tuait des Algériens qui refusaient de rejoindre ses rangs, de payer leurs «cotisations» ou d'observer les préceptes coraniques. Des militants du mouvement rival de Messali Hadj ont aussi été assassinés au cours de ces semaines. Au total, plusieurs milliers d'Algériens ont été tués par le FLN en métropole pendant la guerre d'Algérie.

Que pensez-vous de l'idée de repentance?

Pour un historien, cette notion n'a pas de sens. Je suis atterré de voir ma discipline instrumentalisée pour conforter des positions moralisantes ou politiques. L'histoire n'a pas à porter de jugement moral, mais à tenter d'expliquer comment les événements ont pu survenir.

source

 

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jeudi 17 mai 2012

Eugène Bullard, par Claude Ribbe



Eugène Bullard (1895-1961)
 
Claude RIBBE


Le premier récit en français consacré à l'aviateur, jazzman, boxeur, artiste de music-hall, agent secret, Eugène Bullard (1895-1961), premier et unique pilote de chasse d'origine africaine à avoir combattu dans les forces alliées pendant la Première Guerre mondiale.
 
A book recounting the adventurous and exemplary life of Eugène Bullard (1895-1961), an Afro-American who, fleeing segregation in his native Georgia, took refuge as a boxer in England, then moved to France where he enlisted during the First World War, became a fighter pilot, a jazz musician and the owner of a famous nightclub in Montmartre.

 
La vie d’Eugène Bullard (1895-1961), aviateur afro-américain, jazzman, activiste et francophile, est une suite ininterrompue de défis et de luttes contre les préjugés raciaux.
 
Né dans la Géorgie ségrégationniste de la fin du XIXe siècle, le jeune Bullard, traumatisé par une tentative de lynchage visant son père, s’enfuit en clandestin sur un steamer en partance vers une Europe qu’il idéalise.
 
Pour survivre, le voilà cible vivante dans une foire, artiste de music-hall, boxeur, avant de plonger dans le Paris de la Belle Époque au moment même où l’Europe s’embrase. C’est la Première Guerre mondiale.
 
 
D’abord engagé dans la Légion et frère d’armes du peintre Kisling, Bullard, blessé à Verdun, rejoint l’aviation française et devient l’un des premiers pilotes noirs de l’histoire.
 
 
 
 
Il participe ensuite à l’aventure du jazz à Montmartre puis connaîtra, sur fond de charleston, une trépidante histoire d’amour. Agent des services français de contre-espionnage, il quitta la France à l’arrivée des nazis et se construisit une nouvelle vie à New York où il se combattit pour les droits civiques.
 
 
 
 
Un récit flamboyant et exaltant où l’on croise Charles de Gaulle, Blaise Cendrars, Charles Nungesser, Sidney Bechet, Joséphine Baker, des héros et des salauds.
 
 
 
 
Claude Ribbe, écrivain et cinéaste, est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages – documents ou fictions – évoquant les grandes figures de l’histoire de la diversité. Eugène Bullard fait, dès à présent, l’objet d’une adaptation pour la télévision.
 
 
 
 
Eugène Bullard's life was a series of challenges and struggles against racial prejudice. While still very young he was traumatized by an attempt to lynch his father. He became a stowaway on a steamer to Europe, which he idealized.
 
To survive in England he became a live target in a fair, a music hall artist and a boxer, before plunging into Belle Époque Paris just as the First World War was breaking out in Europe.
 
First he joined the French Foreign Legion and became a brother in arms of the painter Kisling and the poet Cendrars. Wounded at Verdun, he joined the French air force and became the first black fighter pilot in the allied forces. Later he was part of the adventure of jazz in Montmartre and received many of the celebrities of the day in his nightclub – Cole Porter, Bricktop, Hemingway, the Prince of Wales, Bechet, Josephine Baker – before becoming embroiled in a hectic love affair against a backdrop of Charleston music. He was an agent in the French counter-espionage services and left France when the Nazis arrived. He made a new life for himself in New York where, defending de Gaulle and civil rights, he faced up to the prejudices of his childhood.

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dimanche 13 mai 2012

sur un livre de Mohammed Telhine

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une histoire malmenée de l'islam en France

Michel RENARD

 

Mohammed Telhine a mené depuis de longues années – certains entretiens, avec Hamza Boubakeur ou Abdelkader Barakrok, remontent à 1989 – un travail de recherches sur la présence de l'islam en France. Le résultat s'appelle L'islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, L'Harmattan, 2010/2011).

Il a utilisé des études déjà publiées par des historiens et poursuivi ses propres investigations. Au sujet des premières, il est étrange qu'il n'ait cité l'ouvrage collectif paru en 2006, sous la direction de Mohammed Arkoun, Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (Albin Michel) que sous la référence d'un seul auteur alors qu'il comporte soixante-et-onze contributeurs… Sa dette à l'égard de cette publication monumentale aurait pu être reconnue plus généreusement : cinq citations seulement pour les périodes médiévales et modernes… mais aucune pour la période contemporaine !

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mosquées aux XIXe et XXe siècles en France

Il est vrai que l'ampleur du livre dirigé par Mohammed Arkoun dépassait la seule problématique de Telhine (les mosquées) mais, tout de même, plusieurs articles concernaient directement son sujet en évoquant notamment le projet de mosquée à Paris en 1846, la mosquée du Père-Lachaise, le projet de mosquée de 1895 (sur ce point, il commet une petite erreur chronologique (p. 18) en faisant présider le Comité pour la construction d’une mosquée à Paris par Jules Cambon dès le 7 mai 1895 alors que ce dernier n'en devint président que fin juin de la même année), l'histoire de la Mosquée de Paris, celle de Fréjus, les différents projets à Marseille…

Sur cette dernière ville, Mohammed Telhine ne dit strictement rien alors que j'y ai consacré un article de 27 pages publié dans Outre-Mers, revue d'histoire dès 2003 (n° 340-341, p. 269-286). D'une manière générale, la dimension provinciale a échappé à cet auteur. Et pourtant, de Marseille à Saint-Étienne, en passant par le Nord (Auby), Nice et Bordeaux…, il y avait beaucoup à dire. Le titre de l'ouvrage ne tient donc pas sa promesse. Mohammed Telhine ne retrace pas "l'histoire de l'islam en France à travers sa mosquée" (p. 20).

Mohammed Telhine répercute l'antienne misérabiliste au sujet des mosquées en France aujourd'hui en affirmant (p. 19) qu'une "vingtaine de mosquées dans l'ensemble du territoire national métropolitain sont architecturalement identifiables en tant que mosquées". Faux.

Il y a en au moins le double : Mosquées de Paris, Angers, Strasbourg, Compiègne, Saint-Quentin, Vigneux-sur-Seine, Bondy, Farébersviller, Orléans, Mons-en-Baroeul, Corbeil, Cholet, Vauréal, Béziers, Lyon, Auch, Istres, Évry, Creil, Nîmes, Mantes-la-Jolie, Villeurbanne, Le Mans, Dijon, Clermont-Ferrand, Rodez, Tarbes, Lunel, Auxerre, Gennevilliers, Saint-Prix, Trappes, Nantes, Créteil, Besançon, Argenteuil, Nantes-nord, Saint-Étienne, Nanterre, Carcassonne, Guéret…

Sans compter tous les projets en cours de construction, et pour certains quasiment achevés : Strasbourg, Maubeuge, Montreuil, Villeneuve d'Ascq, Decazeville, Ermont, Le Havre, Tremblay-en-France, Mérignac, Montbéliard, Cholet, Reims, Mer, Vénissieux, Ensisheim, Épinal, Hérouville-Saint-Clair, Toulouse (Empalot), Villeneuve-la Garenne, Poitiers…

Auxquels, il faut ajouter les projets en cours de financement et qui finiront pas aboutir comme leurs prédécesseurs  (tant mieux) : Bagnolet, Blois, La Seyne-sur-Mer, Hagueneau, Longwy, Salon-de-Provence, Annemasse, Saint-Denis, Angers, Roubaix, Strasbourg (Elsau), Villejuif, Hem, Maing, Bobigny (il y a une dizaine d'années on m'avait demandé d'en être le trésorier…), Charleville-Mézières, Conflans-Sainte-Honorine, Tours, Toulouse (Bellefontaine), Stains, Sevran, Annecy, Rochefort, Béthune, Boulogne-Billancourt, Canteleu, Les Ulis, Sin-le-Noble, La Roche-sur-Yon, Rosny, Toulouse (Le Mirail)… J'abrège, mais il y en a d'autres encore…

Sur ce point, donc Mohammed Telhine est sacrément en retard sur la réalité… Par ailleurs, une mosquée ne se définit pas "architecturalement" comme il le prétend. Deux seuls critères valident, islamiquement parlant, l'espace appelé mosquée : un espace préservé (haram) et une orientation (qibla). Le reste est fonction des traditions monumentales et culturelles des pays ou régions où l'islam s'est implanté (cf. Michel Renard, "France, terre de mosquées ?", revue Hommes et migrations, n° 1220, juillet-août 1999 : http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?id=2277).

Pour ma part, je n'ai quasiment rien appris à la lecture cet ouvrage, travaillant depuis plusieurs années sur le sujet. Pour des raisons personnelles, je n'ai pu publier tout le résultat de mes recherches en archives. Mais, en toute déontologie universitaire, Mohammed Telhine aurait pu le mentionner et notamment citer, outre ce que j'ai déjà évoqué ci-dessus, l'article «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69. Ou encore tout ce qui figure sur le blog "Islam en France, 1830-1962" : http://islamenfrance.canalblog.com/.

Mais bon… il semble que certaine fierté d'auteur s'accompagne mal des redevances dues à leurs pairs…

Cependant, celui qui ignorerait le livre dirigé par Mohammed Arkoun (Histoire de l'islam et des musulmans en France…), paru quatre ans avant celui de Telhine et réédité en Pochothèque en 2010, celui qui ignorerait – je le dis en toute modestie – mes propres publications, et bien d'autres… apprendra un peu en lisant ce livre.

 

Mahomet 


le Moyen Âge et l'époque moderne

Il n'y a rien dans le récit de Telhine qui ne soit déjà présent dans les travaux antérieurs ou dans les articles de synthèse dus à Françoise Micheau, Philippe Sénac, François Clément, Dominique Iogna-Prat, Jean Flori, Yann Gautron, Fanny Caroff, John Tolan, Gilles Veinstein, Géraud Poumarède (dont le nom est mal orthographié, p. 84 et 85 notamment : Poumrède), Guy Le Thiec, etc… dans Histoire de l'islam et des musulmans en France...

Tout ce que dit Telhine de l'enclos musulman du Père-Lachaise (1856) figure pour l'essentiel dans ma contribution au livre cité ci-dessus. L'auteur aurait pu y faire référence… Et s'il avait lu jusqu'au bout cette étude, il aurait vu que l'histoire administrative de l'enclos musulman du Père-Lachaise et de sa mosquée ne s'arrête pas en 1914 mais dure jusqu'en 1927 au sein des discussions de la Commission interministérielle des affaires musulmanes.

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recueil contenant les photos
de la "mosquée" du cimetière
du Père-Lachaise,
aux Archives de Paris

 

le projet de mosquée de 1895

Les citations de presse, virulentes pour la plupart, à l'égard de ce projet, mené par le Comité de l'Afrique française, sont mentionnées par le titre du journal et la date – qu'entre autres j'ai en partie publiées – mais pas par leur référence archivistique où seule on peut les trouver… D'ailleurs Mohammed Telhine tire le projet de relance d'une mosquée à Paris en 1905 par Léon Lambert en faisant référence à Sadek Sellam et non en citant les archives. Toujours donc de la seconde main…

Comité Afrique française
Source : Arch. dép. de la Drôme, 6 M 542

Sa sociologie des membres du Comité pour la construction d'une mosquée à Paris (25 personnes à la date du 8 mai 1895) est fautive alors que j'en ai fournie une identification très précise (Histoire de l'islam et des musulmans en France…, éd. Pochothèque, avril 2010, p. 612).

 

la Mosquée de Paris

Antérieurement à la décision d'édifier une mosquée dans la capitale se manifesta une politique de gratitude à l'égard de la religion musulmane qui était la confession d'un certain nombre de combattants de l'armée française durant la Première Guerre mondiale.
Cette inclination prit notamment la forme d'une politique de respect religieux des défunts par l'institution militaire (services de Santé).
J'avais expliqué tout cela dans un article datant de 2004 avec référence des sources d'archives («Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69) et publication iconographique des dessins de stèles (visibles également sur mon blog : http://islamenfrance.canalblog.com/archives/16___le_traitement_de_l_islam_en_metropole__1914_1950_/index.html).

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dessin de stèles devant servir à l'inhumation
de soldats français de confession musulmane, ministère de la Guerre,
automne 1914 (archives de Paris)
iconographie publiée en 2004 par Michel Renard

 

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texte arabe de l'épitaphe inscrite sur la stèle de tête :
hadhâ qabr al-mahrûm
, [ceci est la tombe du rappelé à Dieu]
(archives de Paris)
iconographie publiée en 2004 par Michel Renard

Mohammed Telhine n'a pas cru bon y faire référence… Je ne trouve pas cela correct. Et tout le reste est à l'avenant.

Telhine répercute l'erreur sur la date de naissance de Si Kaddour ben Ghabrit (p. 141 de son livre) en évoquant l'année 1873 alors que depuis 2007 j'ai publié sur mon blog qu'il était né en 1868 (http://islamenfrance.canalblog.com/archives/_9___si_kaddour_ben_ghabrit/index.html) puisqu'il est embauché comme interprète et adel en Algérie dès juillet 1887 : il aurait alors eu 14 ans (…!) si sa date de naissance avait été 1873. Mes sources proviennent de son dossier administratif consultable aux archives du ministère des Affaires étrangères dont il était l'un des "agents".

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à Vichy, Si Kaddour ben Ghabrit à droite (1911 ou 1912)

 

Paul Bourdarie

On se demande aussi comment le rôle de Paul Bourdarie (la plupart du temps mal orthographié en "Bourdrarie) dans la gestation du projet de Mosquée à Paris peut être aussi facilement relégué à l'insignifiance à partir du seul témoignage de Léopold Justinard ?

J'ai longuement cité les témoignages de Paul Bourdarie, issus de La Revue Indigène sans que Telhine ne puisse les contredire…

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Le récit de Bourdarie est instructif sur la paternité du projet : «En mai et juin 1915, j'entrais en relations suivies avec un architecte, élève de Girault, de l'Institut, M. E. Tronquois. Nos causeries roulant fréquemment sur l'Islam et le rôle des musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit un jour l'opinion que le véritable monument commémoratif de leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée. J'expliquai à M. Tronquois les faits et les points de vue précédemment évoqués et nous résolûmes de nous mettre au travail aussitôt. Et ce fut dans l'été 1916 qu'un certain nombre de musulmans habitant Paris et d'amis des musulmans se rencontrèrent à plusieurs reprises au siège de La Revue Indigène  pour examiner et, au besoin, critiquer les esquisses de l'architecte. Je puis nommer : l'émir Khaled, venant du front et de passage à Paris ; le Dr Benthami ; le muphti Mokrani ; le Dr Tamzali et son frère ; Halil Bey ; Ziane ; le peintre Dinet ; la comtesse d'Aubigny ; Lavenarde ; Christian Cherfils, A. Prat, député, etc... À la suite de ces réunions, un Comité fut constitué, dont la présidence fut offerte à M. Ed. Herriot, maire de Lyon, sénateur, et la vice-présidence à MM. Lucien Hubert, sénateur, Bénazet Marin et Prat, députés et A. Brisson, directeur des Annales politiques et littéraires. La Commission interministérielle des Affaires musulmanes, saisie du projet par M. Gout, ayant donné son approbation, et M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, son patronage, le projet fut apporté directement à M. Briand, président du Conseil qui approuva» (Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919).

Autre erreur. Mohammed Telhine reprend, en citant Sadek Sellam, l'affirmation selon laquelle Simone Veil (orthographiée Weil…!) aurait été accueillie et protégée par la Mosquée de Paris durant l'Occupation Cela est faux. Je le prouverai prochainement.

 

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Hamza Boubakeur

le reste du livre

L'ouvrage aborde ensuite quelques aspects de l'administration de la Mosquée de Paris par Hamza Boubakeur, dont il ignore les raisons pour lesquelles il fut nommé à la tête de l'Institut Musulman en 1957. Je le révélerai prochainement également. Puis il se consacre à l'actualité des conflits entre les différentes composantes du paysage associatif musulman en France. Cela relève plus du journalisme que de l'histoire. Mais enfin…, quand on n'a jamais rien lu sur la question on peut y apprendre quelque chose…

Au final, ce livre comporte des connaissances pour celui qui ne comprendrait rien à l'histoire de l'islam en France. Mais le braconnage informatif de Mohammed Telhine n'est pas de bonne moralité intellectuelle.

Michel Renard

Telhine
Mohammed
Telhine

 

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mercredi 18 avril 2012

Delanoë veut contrôler les historiens de la colonisation et de la guerre d'Algérie

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L'historien et le Revizor

Alain-Gérard SLAMA


Un demi-siècle s'est écoulé depuis les accords d'Evian, censés avoir mis fin aux hostilités en Algérie le 18 mars 1962. Ces accords, négociés dans une atmosphère d'apocalypse entretenue par le FLN et par l'OAS, abandonnèrent les pieds-noirs sans protection aux enlèvements, à la violence et à l'exode, et les harkis désarmés au massacre. On conçoit que le rappel de cette déchirure laisse encore un goût amer.

Dans l'ensemble, les grandes chaînes de télévision ont saisi cette occasion pour diffuser de manière relativement équilibrée des images de la guerre d'Algérie inédites, atroces, mais parfois aussi généreuses de part et d'autre, qui auront permis, on l'espère, de sortir du masochisme d'usage quand il est question du passé colonial.

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On ne prévoyait pas en revanche que des fonctionnaires de l'État ou des collectivités locales, inquiets sans doute des conséquences politiques intérieures et extérieures de l'anniversaire des accords d'Évian, s'immisceraient en toute bonne conscience dans le travail des historiens.

Au début de cette année, on apprenait qu'une longue note de Guy Pervillé, historien impeccable de la colonisation, avait été réduite à quelques lignes dans un bulletin du ministère de la Culture consacré aux commémorations de l'année en cours.

Ce sont à présent deux autres historiens, Jacques Frémeaux et Daniel Lefeuvre, qui reçoivent un courrier les convoquant auprès du directeur adjoint du cabinet de M. Delanoë, pour leur faire connaître les raisons qui ont conduit le comité d'histoire de la Ville de Paris à leur adjoindre deux nouveaux membres au sein du commissariat général de l'exposition «Paris et les Parisiens dans la guerre d'Algérie», dont la mission leur avait été confiée. La lettre qui leur a été adressée fait état du souhait de l'Administration de rechercher «une solution scientifiquement rigoureuse et politiquement consensuelle».

Inutile de préciser que, devant pareille mise en doute de leur conscience professionnelle, nos deux historiens ont envoyé à leur Revizor une lettre de protestation accompagnée de leur démission. Jacques Frémeaux est professeur à la Sorbonne et membre de l'Institut universitaire de France. Daniel Lefeuvre, professeur à Paris VIII, est un spécialiste non moins reconnu de l'histoire coloniale. On voit mal ce qu'on pourrait leur reprocher, sinon, au premier, d'être né à Alger et, au second, d'avoir publié en 2006 un essai salutaire intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale.

Ainsi, après la Justice et le Parlement, il était temps que l'administration de la République veille à ce que le travail des historiens ne cause de trouble à aucune mémoire sur le territoire national, et à aucun intérêt hors de ses frontières ! On a pu vérifier l'efficacité de cette stratégie à propos du négationnisme du génocide des Arméniens par les Turcs, problème dont le pouvoir politique s'est emparé en espérant rendre justice aux victimes sans contrarier les bourreaux, et qui aura finalement achevé de le brouiller avec les uns et les autres.

Publié le 22 mars 2012 - Le Figaro

 

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jeudi 12 avril 2012

la Mosquée de Paris, victime d'un délire anti-"illuminati" (ajout du 20 avril)

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manipulation et délire :

sur un prétendu symbole "illuminati"

à la Mosquée de Paris

Michel RENARD


Il circule depuis quelques semaines une vidéo affirmant que le minaret de la Mosquée de Paris comporte un symbole "illuminati". Après avoir visionné cette vidéo, je suis choqué et en colère contre l'indigence intellectuelle de l'auteur et la manipulation à laquelle il a procédé...!

1) l'essentiel de cette vidéo est constitué de ma propre parole...! recueillie par interview dans le documentaire "Musulmans de France, de 1904 à nos jours" (France Télévisions, 2009) ; entretien accordé à Mohamed Joseph qui était venu  chez moi l'année précédente.

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J'y explique seulement le paradoxe POLITIQUE d'un projet de mosquée à Paris soutenu par le Parti radical, dont une bonne partie est effectivement affiliée à la franc-maçonnerie et fer de lance de la laïcité. Mais le président du conseil, Édouard Herriot, qui inaugure la Mosquée le 16 juillet 1926 n'a jamais été franc-maçon, lui...!

Je n'ai jamais parlé d'influence occulte dans le décor architectural de la Mosquée de Paris...! Pourquoi utiliser, à mon insu, mon propos pour me faire dire l'opposé de ma pensée ?!

2) le triangle n'est pas une forme géométrique ignorée du décor islamique, même s'il est rarement représenté seul. Sa symbolique hérite du nombre 3 et est à la base de la mesure de l'espace par le procédé de triangulation bien connu des mathématiciens et astronomes arabes au Moyen Âge.
Le triangle est l'une des trente-sept pièces à géométrie simple utilisé par les zelligeurs dans les décors de mosaïque.

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le triangle, une des figures géométriques des zelliges

 

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le triangle, une des figures géométriques des zelliges


Au Maroc, les pierres tombales des souverains saadiens, à Marrakech, sont constitués d'une dalle surmontée d'un élément à base triangulaire.

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Et dans le décor des muqarnas, la forme du triangle termine souvent une pièce modulaire.

On trouve aussi des triangles, à la Mosquée de Paris, sur le décor du minbar offert par la Tunisie à l'époque...

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minbar offert par la Tunisie


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en voilà des triangles...


Il faut arrêter la paranoïa qui voit des symboles "illuminati" partout...!

Michel Renard
termine un livre sur l'histoire de la Mosquée de Paris

 

- le tableau des figures géométriques est issu du livre Arabesques. Art décoratif du Maroc, Jean-Marc Castera, ECR Éditions, 1996, p. 114-115.

 

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critique et réponse

Il m'a été répondu, le 14 avril : "Ce triangle a le sommet séparé du reste donc rien à voir avec votre description."

Voici ma réplique (15 avril) :

La comparaison de ce motif décoratif inséré dans le creux du mur du minaret de la Mosquée de Paris et l'image figurant sur le billet d'un dollar américain est infondée. Pourquoi ?

L'image reproduite sur le dollar n'est pas une pyramide dont le sommet serait séparé par le halo des rayons d'une lumière irradiante. En réalité, il y a deux éléments distinctifs : une pyramide tronquée dont la tridimensionnalité est signifiée par la vision de deux faces de l'édifice, et un triangle qui ne peut être le sommet de cette pyramide parce qu'il n'est pas tridimensionnel. C'est une figure triangulaire plate enfermant l'œil de la connaissance.

Sur le minaret de la Mosquée de Paris, on distingue deux éléments. À la base, ce n'est pas une pyramide, parce que se combinent deux types de lignes : des lignes obliques et des lignes verticales. Or, une pyramide ne comporte pas de lignes verticales.

Par ailleurs, le triangle supérieur ne peut, lui non plus évoquer le sommet d'une pyramide parce qu'il ne comporte aucune tridimensionnalité. On dirait plutôt une toile de tente canadienne…

Reste la question de savoir ce que signifie cette insertion en creux dans la pierre… Cela ne semble pas redevable d'une nécessité fonctionnelle. Seulement d'une intention décorative. Mais laquelle ?

Je continue à chercher. En tout cas, l'interprétation "symbole illuminati" est réduite à néant. La comparaison avec l'image du dollar ne tient pas debout. Il s'agit d'une sur-interprétation, d'un abus analogique.

Michel Renard
après discussion avec Jean-Marc Castera
auteur de Arabesques. Art décoratif du Maroc, ECR Éditions, 1996.

 

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ajouts interprétatifs

J'ajoute (17 avril) que le motif du triangle entaillé dans la pierre du minaret peut se trouver sur certaines mosquées au Maghreb, par exemple sur celle de Nédroma (Algérie). On ne pourra invoquer une prétendue symbolique "illuminati" ni franc-maçonne puisqu'elle fut édifiée en 1145 et le minaret en 1348 par l’architecte Muhammad al-Sîsî certainement influencé par le style des Almohades (source).

Michel Renard

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Nouvel ajout (18 avril) : on trouve sur la mosquée turque de Divrigi un dispositif décoratif géométriquement similaire à celui relevé sur le minaret de la Mosquée de Paris. À la base, une porte dont la partie supérieure est formée de lignes obliques et qui se poursuit vers le bas par des lignes verticales. Au-dessus, un empilement de quatre lignes horizontales portant des dessins et des calligraphies. Enfin, plusieurs triangles dont celui qui est au centre a le sommet exactement situé dans le prolongement des lignes obliques du haut de la porte.

Michel Renard

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mosquée de Divrigi (Turquie)

 

 

Nouvel ajout (20 avril) - Je reçois aujourd'hui de précieux renseignements de la part de François Gruson, architecte très compétent et spécialiste de "l'architecture maçonnique" ("pour autant que celle-ci existe", comme il dit) que j'avais sollicité à la recherche d'informations techniques et symboliques.

François Gruson écrit, à propos du minaret de la Mosquée de Paris : "il s'agit visiblement d'une réinterprétation d'un arc en tas de charge avec une traverse intermédiaire, comme cela se pratique avec les techniques de pisé (tas de charge en terre sèche et tirant en bois). Je pense que vous pourriez trouver cela entre le sud-marocain, le Mali ou la Mauritanie". C'est exact.

J'ai découvert deux exemples de ce type d'agencement. D'abord celui de la mosquée de Chinguetti, en Mauritanie, considérée par les fidèles comme le septième lieu saint de l'islam. Elle fut construite au XIIIe siècle… la franc-maçonnerie n'existait pas…! Le motif de décoration triangulaire y est traditionnel. En architecture, un arc en tas de charge désigne une assise de pierres à lits horizontaux que l'on place sur un point d'appui, ; là, apparemment on le place au-dessus d'une ouverture.

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J'ai déniché également une figure décorative, certes un peu différente, mais présentant des apparentements avec les précédentes. Il n'y a pas l'ébauche de lignes pyramidales mais la distribution entre une base, une travée la surmontant puis un triangle coiffant le tout est la même.

Il s'agit de la mosquée de Gaya au Sénégal, lieu de naissance d'el-Hadj Malik Sy (1855-1922), leader de la tariqa Tijaniyaa au Sénégal au lendemain de la conquête française.

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rien de maçonnique sur le minaret de la Mosquée

Enfin, François Gruson est formel : "Si je ne suis pas spécialiste de l'architecture islamique, je crois au contraire bien connaître l'architecture maçonnique, pour autant que celle-ci existe. Je puis affirmer sans réserve que le motif qu'on voit au pied du minaret n'a rien de maçonnique".

Il ajoute : "Un de vos contradicteurs dit que la franc-maçonnerie emprunte ses symboles à d'autres traditions : il a raison et c'est particulièrement vrai du triangle et de l'oeil, symbole cher à la contre-réforme (cela s'appelle une Gloire en termes iconographiques), et qu'on peut voir notamment sur le maître-autel de la chapelle royale du château de Versailles, lieu bien peu maçonnique s'il en est (à moins qu'on ne soit plus à un anachronisme près !).

C'est également particulièrement vrai du pentagone concave, ou pentagramme, qui est un symbole présent en franc-maçonnerie... comme en l'Islam : nos paranoïaques de service pourraient filmer toutes les étoiles à cinq branches qui figurent dans les mosquées et les balancer sur le net en parlant de symboles maçonniques ! Encore faudrait-il pour cela s'intéresser à ce qu'est réellement la franc-maçonnerie et ses symbole !

Votre contradicteur a également raison quand il affirme qu'en franc-maçonnerie "tout est symbole", à condition toutefois de comprendre ce que le terme de "symbole" signifie, et de ne pas le confondre, comme il le fait et comme c'est le plus souvent le cas, avec les notions de signe ou d'emblème. Comme vous le dites, cela nécessite un peu de culture, notamment dans la sémiologie, qui est la science des signes. 

Le plus amusant dans l'affaire, est d'imaginer de prétendus francs-maçons truffer leurs édifices et les villes de soit-disant symboles ! Dans quel but ? N'ont-ils que cela à faire ? Ne leur reproche-t-on pas, au contraire, de se consacrer à d'autres chantiers bien plus impactants pour la société ? "

Merci à François Gruson de son érudition et de toutes ces précisions.

Michel Renard

 

 

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mercredi 28 mars 2012

immigration algérienne en France, années 1950

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combien d'Algériens

en France dans les années 1950/1960 ?

Daniel LEFEUVRE

 

Un étudiant qui prépare Sciences Po Grenoble demande à Daniel Lefeuvre, auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale, livre proposé à ce concours d'entrée :

"Au chapitre 10: Qui a reconstruit la France après 1945 ?, à la plage 155 vous affirmez que l'on compte près de "160 000 coloniaux" en France en 1951. Aux pages 153 et 154, on peut lire que 320 000 Algériens débarquent en France (entre 1947 et 1950), et que ce chiffre ne cesse d'augmenter jusqu'à l'indépendance algérienne en 1962.
Je ne comprends donc pas... comment expliquer cette différence de chiffres assez importante ? "

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Cette question appelle deux réponses

D'une part, si vous avez bien lu, je ne dis pas que l'immigration algérienne en France augmente jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie, mais que, s'amplifiant après 1946, le courant s'inverse au cours de la guerre d'Algérie.

D'autre part, attention à ne pas omettre que si il y a des entrées sur le territoire métropolitains il y a aussi, chaque année des départs (retour vers l'Algérie). Le nombre de 160 000 représente donc le "solde" entre les effectifs déjà en France en 1946, augmenté des arrivées, diminué des départs (ne pas confondre "flux" et "stocks" pour prendre une comparaison commerciale ou financière).

Les entrées se sont élevées à 320 000 entre 1947 et 1950, les retours en Algérie à 217 000 (chiffres arrondis). Le solde est donc de 103 000 auquel s'ajoutent les Algériens présents sur le territoire métropolitain en 1946 et les arrivées de l'année 1946. Soit, au final, environ 160 000 personnes.

Daniel Lefeuvre

1950-3

 

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