jeudi 26 juin 2008

le vocabulaire usuel de la politique coloniale (Henri Brunschwig)

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Colonisation, décolonisation :

essai sur le vocabulaire usuel de 

la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)


I

[colonisation]

Les vocables politiques s'usent vite et leur sens varie selon les temps et les lieux. Le même mot n'a pas, aujourd'hui, le même sens dans la Gauche des étudiants africains ou métropolitains qui se rencontrent dans nos facultés. L'Africain, par exemple, associe nationalisme, marxisme et christianisme alors que l'Européen considère en général ces termes comme antinomiques. Préciser le vocabulaire usuel de la colonisation serait, sans doute, faciliter le dialogue qui se poursuit entre Européens et Africains et l'empêcher de devenir un dialogue de sourds.

Le terme le plus général et le plus ambigu est celui même de "colonisation". Son sens étymologique, auquel il conviendrait de revenir, est cependant clair. Les colons sont ceux qui s'expatrient pour aller cultiver des terres vacantes. Ils forment des colonies qui restent en rapports plus ou moins étroits avec la métropole. Ainsi, Richelieu, dans sa déclaration aux greffes de l'Amirauté de 1628, pouvait-il conseiller "l'établissement d'une colonie aux naturels français catholiques de l'un et l'autre sexe". Les colons apportaient avec eux les institutions de leur pays. Ils fondaient véritablement, outre-mer, des provinces ou des villes justement dénommées Nouvelle-Angleterre, Nouvelle-Espagne ou Nouvelle-Castille, Nouvelle-Amsterdam, New-York ou Nouvelle-Orléans. Lescarbot publia en 1609 la première histoire de la colonisation française sous le titre de Histoire de la Nouvelle-France.

Ces colonies, cependant, n'étaient pas les seuls établissements européens outre-mer. Les commerçants et les armateurs entretenaient depuis longtemps des agents, nommés "facteurs", dans les ports lointains où se concentraient des produits particulièrement recherchés, comme les épices, les fourrures, les harengs. Mais les comptoirs de Gênes en Mer Noire, de Venise en Syrie et en Égypte, de la Hanse à Novgorod ou à Bergen, n'étaient pas des colonies. Les facteurs, les consuls ou les marins qui s'y rendaient n'y faisaient pas souche. Ils rentraient chez eux après avoir accompli leur stage. Ils ne cultivaient pas la terre et ne s'aventuraient pas au-delà des étroites limites de leur "factorerie", comme on disait au XVe siècle, ou "factorie" selon la graphie simplifiée du XVIe siècle.

factorerie_de_Tarfaya
factorerie de Tarfaya (cap Juby, Maroc) vers 1882 (source)

Ces factories étaient des comptoirs qui se livraient exclusivement au commerce. On les a, par la suite, assimilés aux colonies. Cette confusion s'explique par le fait que la réglementation mercantiliste du XVIIe siècle, qui interdit à tous les sujets d'outre-mer de fabriquer des produits industriels et qui monopolisa le commerce au profit des métropoles, s'applique aussi bien aux colonies qu'aux factories.

Le caractère propre du commerce mercantiliste était de laisser un bénéfice au commerçant. La courbe des valeurs importées des comptoirs et des colonies était donc constamment supérieure à celle des valeurs exportées. Les investissements destinés à fréter le bateau, à solder l'équipage, à entretenir le comptoir étaient en général à court terme. Les associés à ce commerce ne s'engageaient que pour quelques mois ou quelques années.

Quand la dénomination de colonies tendit à se généraliser, on recourut, en Angleterre d'abord, en France vers le milieu du XVIIIe siècle, au terme de "plantation" ; "planteur" fut alors souvent synonyme de "colon".

Si nous revenons à une terminologie rigoureuse, nous constatons qu'il n'est pratiquement pas de colonisation en Afrique sous l'Ancien régime. Les seules et rares exceptions seraient les établissements insulaires des Canaries, de San Thomé dès le XVIe siècle et ceux des Mascareignes au XVIIIe. On pourrait discuter sur le caractère colonial de Saint-Louis du Sénégal. Enfin, l'établissement incontestablement colonial fondé par Van Riebeek au Cap en 1652, donna naissance au peuple Boer.


II

[colonie humanitaire - protectorat]

Pendant la période libérale du XIXe siècle, l'Afrique traditionnelle, l'Afrique des comptoirs et de la traite de noirs, connut deux sortes d'établissements nouveaux : les colonies humanitaires et les protectorats. Ce fut bien une "colonie de la Couronne" que la Chambre des Communes créa lorsqu'elle reprit en 1807 les installations de la Compagnie à charte fondée vingt ans auparavant, sans visées mercantiles. La région devait continuer à accueillir les anciens esclaves émancipés ou affranchis. Ils y cultivaient la terre et y favorisaient un commerce qui devint peu à peu rentable. Freetown fut le point d'attache indispensable aux bateaux de croisière que la Grande-Bretagne entretient pendant toute cette période pour empêcher la traite.

Ce fut donc une colonie, mais de population noire, une Nouvelle-Angleterre, puisque les missionnaires et les administrateurs y implantèrent la civilisation britannique, mais de couleur. Elle reçut les institutions coloniales classiques, le gouverneur, le secrétaire général, le procureur général, le trésorier, le conseil exécutif et le conseil législatif où les indigènes furent bientôt représentés.

Sierra_Leone_Company
annonce au sujet de l'établissement de
Néo-Écossais noirs en Sierra Leone,
2 août 1791 (source)

D'autres colonies - Gambie, Gold Coast, Lagos, Natal - naquirent des mêmes préoccupations, plus ou moins humanitaires et commerciales, mais toujours différentes des factories qui n'étaient que des établissements de commerce et ne grevaient pas le budget métropolitain.

Les Français tentèrent également de transformer leurs comptoirs du Sénégal en plantations. Mais leur présence en Afrique répondit davantage à leur besoin de prestige qu'au souci réel de régénérer les indigènes. Certaines maisons de commerce s'intéressèrent sans doute à l'huile de palme, dont l'utilisation se développa en Europe après 1830. Mais ce fut surtout le désir de s'affirmer face à sa rivale anglaise qui incita la jeune Marine Française à fonder des établissements nouveaux sur le Golfe de Guinée, à Madagascar et aux Comores. Ces établissements firent des "protectorats".

Les officiers de marine, le capitaine de Bouët-Willommetz ou le contre-amiral de Helle ne se posèrent sans doute pas beaucoup de questions lorsqu'ils signèrent avec les petits souverains gabonais ou sakalaves des traités de protectorat. Ils ignoraient peut-être même l'existence du "protectorat-sauvegarde". On appelait ainsi, sous l'Ancien régime, l'accord entre un État fort et un État faible, auquel le premier garantissait sa sécurité, sans pour autant s'ingérer dans ses relations extérieures ou dans son gouvernement intérieur. Cela revenait en somme à avertir les ennemis du protégé qu'ils auraient affaire au protecteur s'ils attaquaient.

Les Anglais signèrent des traités de protectorat avec les princes des Indes puis, plus tard, avec les sultans malais. Mais ils placèrent aussi auprès des souverains des résidents sans pouvoir précis, des conseillers dont la présence assurait le maintien de la paix et de l'ordre public. Les traités de protectorat de la Marine Française n'allèrent pas jusque-là. Le roi Denis, par exemple, à l'embouchure du fleuve Gabon, s'engagea seulement "à céder à perpétuité à la France deux lieues de terrain" et à contracter "une alliance offensive et défensive avec la France qui, d'un autre côté, lui garantit sa protection". Il ne fut pas question de résident.

Le protectorat fut donc essentiellement une déclaration de chasse gardée vis-à-vis de l'étranger. Il apparaissait, moins important que les colonies et même que les comptoirs, dispersé un peu partout sur les côtes, colonisées ou non de l'Afrique, puisque la présence du protecteur n'y était même pas toujours assurée. Il n'en fut pas de même en Indochine où la France, comme l'Angleterre en Malaise, envoya des résidents. Le protectorat d'Afrique Noire évolua lentement. Il conserva son aspect essentiel de zone réservée aux entreprises futures du protecteur jusqu'à la conférence de Berlin (1885) et ne fut, juridiquement, jamais pris au sérieux.

trait__du_BardoC'est en Tunisie que le statut du protectorat fut, à la fois défini de façon plus rigoureuse et presque immédiatement torpillé. Le traité du Bardo [ci-contre] reprenait à peu près les stipulations des protectorats d'Extrême-Orient : "Le Gouvernement de la République française prend l'engagement de prêter un constant appui à S. A. le Bey de Tunis contre tout danger qui menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse ou qui compromettrait la tranquillité de ses États" (Art. 3). "Le Gouvernement de la République française sera représenté auprès de S. A. le Bey par un Ministre Résident, qui veillera à l'exécution du présent Acte, et qui sera l'intermédiaire des rapports du Gouvernement français avec les Autorités tunisiennes pour toutes les affaires communes aux deux pays" (Art. 5).

"Les Agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étrangers seront chargés de la protection des intérêts tunisiens et des nationaux de la Régence.

En retour, Son Altesse le Bey s'engage à ne conclure aucun acte ayant un caractère international sans en avoir donné connaissance au Gouvernement de la République française et sans s'être entendu préalablement avec lui" (Art. 6).

On représenterait donc le pays vis-à-vis de l'étranger, on y respectait la souveraineté intérieure et on se contentait d'y envoyer un résident. C'était plus économique que d'y créer toutes les administrations d'une colonie et ce fut sans doute pour cela, pour amadouer l'opinion française indisposée par les expériences malheureuses faites en Algérie, qu'on choisit la forme du protectorat. À cause de l'opinion française plutôt que pour ménager l'étranger. Car ce traité fut préparé dès 1878 par le Quai d'Orsay, "sous l'administration de M. Waddington", qui avait reçu à la conférence de Berlin les assurances de Salysbury et de Bismark. On savait donc que l'étranger ne protesterait pas, sauf peut-être l'Italie, avec laquelle il eût mieux valu négocier après une annexion pure et simple qu'après une proclamation de protectorat. Peut-être aussi s'effrayait-on un peu, dans les milieux républicains, des termes de colonie et d'annexion : la République de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité ne pouvait décemment pas user à l'égard d'un autre peuple des méthodes cyniques et brutales de ceux qui réalisent leurs projets "par le fer et par le feu".

À la suite de la révolte et de la dure campagne de 1881, deux ans après le traité du Bardo, la Convention de la Marsa fut imposée au Bey, le 8 juin 1883. Son premier article anéantissait le principe même du protectorat en conférant tous pouvoirs au résident pour se substituer au Bey dans l'administration intérieure. "Afin de faciliter au Gouvernement français l'accomplissement de son Protectorat, Son Altesse le Bey de Tunis s'engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le Gouvernement français jugera utiles".

La souveraineté interne, dès lors, n'était plus que fiction. personne, en France, ne s'en inquiéta. Personne, au fond, n'avait attaché d'importance à cette souveraineté. Ceux-mêmes qui, par la suite, prétendirent s'inspirer du protectorat l'abandonnèrent sans scrupule. Comme Gallieni à Madagascar, quand il les gêna. Des grands coloniaux français, un seul voulut vraiment tenter l'expérience du protectorat : Lyautey. Il ne fut ni compris, ni suivi. C'est dans ses circulaires et dans ses lettres qu'il faut chercher une définition précise de ce statut idéal qui ne fut jamais nulle part appliqué sans être violé.

Lyautey_et_Moulay_Youssef
le sultan Moulay Youssef et Lyautey (derrière lui, Si Kaddour ben Ghabrit)

Pour que l'expérience du protectorat réussît, comme ce fut le cas dans beaucoup de territoires britanniques, il aurait fallu qu'elle s'appuyât sur une doctrine de tutelle. Si les traités avaient prévu un terme, même lointain, même indéfini, au contrôle du protecteur, celui-ci aurait été incité à former des cadres de relève indigènes. Et les protégés auraient plus volontiers accepté l'intervention dans leurs affaires intérieures de techniciens et d'administrateurs étrangers, qui auraient en même temps été des professeurs. Les complexes psychologiques des races inférieures ou supérieures ne se seraient peut-être pas formés.



III

[impérialisme]

La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d'expansion territoriale. ils ont inauguré "l'impérialisme colonial" qu'à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme "d'impérialisme", dans le sens d'expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s'est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu'il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L'expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l'intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s'affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n'était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l'expansion coloniale : "Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grande puissance".

Les mobiles économiques que l'on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n'existaient pas alors. L'Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l'Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu'après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l'espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L'idée d'une "colonisation de capitaux" remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s'était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des 9201898_psociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra "l'intérêt", "la somme d'avantages et de profits devant en découler pour la métropole" comme "le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale".

Qu'entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l'avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu'elle n'y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d'outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s'est installée - comme d'ailleurs en Algérie - la courbe s'était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l'Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d'Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu'ils n'en expédiaient en France. Le bénéfice n'apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d'achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu'avec l'argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n'existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L'impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu'il spéculait à terme au lieu d'opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l'impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d'une part à ceux qui participaient et, de l'autre, à ceux qui recevaient l'équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l'intérêt économique du système fut l'Anglais Hobson [photo ci-dessous], dontHobson_portrait le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu'en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n'avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d'outre-mer n'avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l'ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l'arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s'étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l'évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n'étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu'en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d'achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l'étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L'ensemble de la nation en profiterait au lieu d'une petite minorité d'investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

arton392Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l'impérialisme. Mais, en fait, il continua d'être infiniment plus complexe. C'est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c'est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l'inspira d'abord, était aux yeux de tous, comme il l'est aujourd'hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l'anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l'expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d'élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l'idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n'était pas la doctrine d'extermination qu'il devint au temps d'Hitler, mais un idéal de civilisation, d'amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au "trafic honteux" des marchands d'esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l'exploitation esclavagiste de l'homme par l'homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s'explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l'annexion, disparut.

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Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu'ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la "populeuse Asie" et de la "ténébreuse Afrique". Ils étaient convaincus d'accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu'elles s'élevaient contre les abus qui défiguraient l'oeuvre coloniale, lorsqu'elles démasquaient les profiteurs hypocrites d'Europe ou d'outre-mer, s'inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l'impérialisme, ne concluait pas à l'abandon des colonies : c'eût été trahir les races inférieures. Ce qu'il souhaitait, c'était une tutelle honnête dans l'intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l'impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l'exportation de capitaux à la recherche des profits de l'exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.


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IV

[colonialisme]

Le mot "colonialisme" est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les "évolués" qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l'impérialisme colonial. Si l'on essaie de serrer son sens de près, on s'aperçoit qu'il désigne d'une part l'exploitation capitaliste des territoires d'outre-mer au profit de la métropole, d'autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d'expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l'impérialisme colonial, à l'exception de la bonne conscience. "Colonialisme" est un terme péjoratif. Il est l'impérialisme privé de son bon droit, l'impérialisme démasqué, devenu immoral.

Dans ces conditions, rien de surprenant si personne ne se reconnaîtKenya_colonial colonialiste. La mentalité impérialiste n'a pas disparu. On la rencontre, en particulier, parmi les colons, au Kenya [le Kenya colonial, 1950/51 - source] ou en Algérie. Lorsque ceux-ci s'opposent aux Africains de couleur ou aux gouvernements métropolitains, ils sont forts de leur bonne conscience. Deux générations historiques s'affrontent alors : celle de l'impérialisme et celle du colonialisme. Elles n'ont pas le même âge et ne peuvent pas s'accorder.

Ceux qui, en Europe, sont restés proches de l'impérialisme, repoussent la désignation de colonialisme et, rejetant également le terme d'impérialisme peu à peu englobé dans la réprobation colonialiste, évoquent des idéaux imprécis d'union, d'intégration, de fédération. Ces formes ultimes de la colonisation cherchent à remplacer la domination impérialiste par de nouveaux liens politiques. Elles admettent qu'économiquement, les territoires d'outre-mer représentent une charge pour la métropole. Lourde charge que les gouvernements assureront pour la plus grande part, les capitaux privés étant subordonnés et contrôlés étroitement. Les profits qu'ils escomptent sont limités et lointains. Cette colonisation, qui satisfait les besoins émotifs des nationalistes, manque de charme aux yeux du contribuable ou du capitaliste, qui aime avoir des coudées franches. L'un et l'autre considèrent alors avec aménité, dernière née de la politique coloniale, la décolonisation.


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orchestre improvisé, Madagascar, 1946 (source)


V

[décolonisation]
Rien de plus simple, en apparence, que la décolonisation. Elle est l'abandon par la métropole de sa souveraineté politique sur sa colonie. Ce qui ne signifie pas un retour au statu quo ante, car l'Histoire est irréversible et les colonies ont trop profondément subi l'empreinte des métropoles pour désirer effacer toutes leurs traces. Aussi bien ne parle-t-on de décoloniser que lorsque l'indépendance est réclamée par des élites dites "évoluées", c'est-à-dire, quoiqu'elles en aient, plus ou moins européanisées.

Les nationalistes européens peuvent condamner la décolonisation et chercher à l'éviter, en considérant qu'elle diminue le prestige de la métropole. Si celle-ci est assez puissante pour maintenir sa domination, si sa propre dépendance vis-à-vis des autres nations lui permettait d'user de cette force, si ses ressources étaient assez abondantes pour qu'elle assume seule et à long terme les charges de la colonisation, elle resterait maîtresse du jeu.

La réaction de ceux qui ne sont pas nationalistes est beaucoup plus nuancée. Ils constatent que l'abandon de la souveraineté entraînerait l'économie des frais d'administration, d'outillage, d'assistance sociale, bref, qu'elle diminuerait considérablement les charges des territoires d'outre-mer. Ceux-ci deviendraient de simples pays sous-développés auxquels on accorde l'aide que l'on veut, à des conditions implicites ou explicites que l'on fixe.

Pour les milieux économiques, ces pays sous-développés représentent des possibilités d'investissements plus avantageuses que les colonies. Le contrôle y est moins tatillon que celui de la métropole. Le risque y est peut-être moins grand que dans les colonies qui menacent de se révolter. Sans doute, les pays sous-développés peuvent-ils un beau jour "nationaliser" les entreprises étrangères. Mais ce faisant, ils décourageraient pour longtemps les prêteurs dont ils ont besoin. Au total, le risque n'apparaît pas moindre dans les colonies que dans les pays sous-développés. Pour le supprimer, la seule solution serait de n'investir que chez soi. On reviendrait alors à la thèse de Hobson.

Pour les colonies, la décolonisation est l'accès à l'indépendance. Mais, en Afrique noire tout au moins, cette indépendance n'est conçue par les élites qu'à un niveau de vie au moins égal à celui de la métropole. Et celui-ci n'est possible qu'avec l'aide économique et technique de la métropole ou d'autres pays étrangers. Cette contradiction commence seulement d'apparaître aux yeux des leaders d'outre-mer. Ils n'osent cependant pas choisir ouvertement l'indépendance dans l'austérité. Ils préféreraient n'avoir à choisir qu'entre l'aide de l'ancienne métropole et celle des autres puissances. Mais cela reviendraient encore à choisir entre une certaine dépendance ancienne et une certaine dépendance nouvelle. Qui soutiendra que les Philippines ne sont en rien dépendantes de Washington ou la Mongolie extérieure de Moscou ? Et qui ne sera frappé de la similitude entre les procédés, les rivalités, la diplomatie des puissances capables de secourir les pays sous-développés, et celles des impérialismes d'antan ?

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Les colonies, en général, ne souhaitent pas la rupture des liens économiques avec la métropole. L'indépendance politique et l'espoir de restaurer ou de créer des cultures nationales leur suffiraient. Alors que l'économie réalisée par la décolonisation pallierait aux yeux des opinions publiques métropolitaines la perte de prestige due à l'accession à l'indépendance des colonies, celles-ci cherchent un moyen qui leur donne l'indépendance sans les priver de l'assistance. Elles sont alors plus souvent proches des "colonialistes" que des "anticolonialistes" européens. Et le terme "décolonisation" devient une dénomination très générale, comme celui de colonisation, pour désigner des rapports nouveaux qu'il n'est pas encore possible de définir avec précision. Ainsi union, intégration, fédération, Commonwealth. Le seul point commun entre ces néologismes réside dans une démission politique plus ou moins complète de l'ancienne métropole.
L'indépendance complète n'existe plus aujourd'hui. Elle n'a été possible qu'au temps où l'isolement l'était. La marche de l'Histoire s'est traduite par la constante multiplication des hommes, par l'occupation des espaces déserts, par la disparition progressive du nomadisme. Aujourd'hui, tous les peuples sont en contacts les uns avec les autres. L'indépendance devient, comme le nationalisme, un leurre d'esprits attardés. La seule réalité est l'interdépendance qui exige des abandons de souveraineté.

Henri Brunschwig (1904-1989)
Cahiers d'études africaines, n° 1,
éd. Mouton & Co, 1960, p. 44-54


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décolonisation, janvier 1960, dessin de Fritz Behrendt


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texte du Traité du Bardo (France et Tunisie, mai 1881)


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mardi 22 avril 2008

la supériorité scientifique et technique de l'Europe

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supériorité scientifique et technique

de l'Europe aux XVIIe-XVIIIe siècles,

la domination des mers

Michel DEVÈZE (1970)

 

Sur le plan politique, l'Asie tient-elle une place plus importante que l'Europe jusqu'au milieu du XVIIe siècle ? C'est ce qu'affirme J. Pirenne. Ce serait alors minimiser ce que représentent, outre la colonisation ibérique en Amérique, déclenchée au XVIe siècle et toujours vivace, l'odyssée des Hollandais, des Anglais et des Français dans l'Océan Indien et jusqu'au Pacifique, la poussée nouvelle des Anglais et des Français sur le Nouveau Continent.

Sans doute, en Asie, les Européens se comportent en petits parasites vivant aux dépens des énormes masses continentales : mais ces parasites sont mordants, parfois venimeux, et leurs piqûres risquent d'affaiblir déjà les corps gigantesques de l'Inde et de la Chine. En vérité, l'Europe tient déjà la clé de l'avenir : si l'empire turc reste encore menaçant pour l'Europe elle-même jusqu'en 1680, si les empires chinois ou hindou continuent d'absorber les surplus d'or et d'argent apportés par les marins européens, l'Europe a déjà tourné les positions des uns et des autres : la conquête de la haute mer, réalisée par elle, dès le XVe siècle, lui donne désormais une primauté qui durera tant que d'autres modes de circulation intercontinentale ne prévaudront pas.

Tandis que les jonques chinoises, venues au XVe siècle jusqu'aux rivages africains, sont reparties dans leur pays sans idée de retour, tandis que les navigateurs arabes qui tenaient jusqu'alors les routes de l'océan Indien se dispersent ou se mettent aux ordres des Européens, l'Europe peut se permettre de faire le tour du monde sans craindre d'autres ennemis que les tempêtes ou ses propres pirates. Les conquérants venus d'Asie centrale, qui ont tour à tour formé l'empire turc, donné des maîtres à la Perse, à l'Inde, à la Chine, ont perdu leurs penchants expansionnistes ; seuls subsistent les conquistadores européens, dont la venue épouvante les peuples primitifs, mais qui composent avec les peuples forts, en attendant de les subjuguer, un jour.

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Type de caravelle évoluée d'après un manuscrit italien.
  Le trinquet et le grand mât gréent des voiles carrées,
l'artimon et le contre-artimon des voiles latines (source)

C'est que depuis la Renaissance, les Européens de l'Ouest, ont non seulement une indéniable supériorité navale, mais ils possèdent sur leurs bateaux des armes plus efficaces que celles de leurs adversaires, et ils sont surtout animés d'un esprit de convoitise et de prosélytisme à la fois qui les laisse toujours insatisfaits. La caravelle et le gouvernail d'étambot n'ont pas été les seuls outils du succès, puisque les Russes, qui n'étaient pas des marins, se sont mis aussi en mouvement à la fin du XVIe siècle, pour conquérir les immenses espaces sibériens. Disons que le dynamisme des peuples européens était alors supérieur à celui des autres. La religion a joué un rôle plus faible qu'on ne l'a dit, malgré le message chrétien poussant à convertir : les Européens étaient poussés par l'esprit de lucre et l'esprit d'aventure. Et ils avaient les moyens de leur politique.

Vasco_de_GamaDepuis le jour où Vasco de Gama, presque perdu dans un monde étranger avec quelques navires et quelques centaines de compatriotes, eut l'audace de bombarder l'Asie et de pourchasser des bateaux musulmans, bien des victoires avaient confirmé les Européens dans leur croyance à la supériorité. Il ne s'agissait plus seulement d'une supériorité militaire, mais bien d'une supériorité scientifique et technique qui pouvait, mieux encore qu'une religion souvent mal pratiquée et qu'une morale souvent plus que médiocre, justifier les conquêtes des Européens et donner à la plupart d'entre eux une bonne conscience.

 

 

 

I - La supériorité scientifique de l'Europe

Pour Robert Lenoble, il y eut "une mutation véritable dans l'histoire de la science au XVIIe siècle, comparable à celle qui avait transformé laLeeuwenhoek Grèce au IVe siècle av. J.-C., comparable à celle que nous commençons à vivre avec la découverte de la relativité et des quantas". C'est à ce moment qu'on invente et met au point la lunette astronomique, le microscope [ci-contre : Leeuwenhoek, 1632-1723, inventeur d'un microscope], qu'on inventorie un nombre considérable d'espèces vivantes. Mais c'est surtout l'apparition de nouvelles théories qui est importante : l'idée que la terre est un astre, une planète semblable aux autres planètes, qu'elle tourne autour du soleil, que les tâches du soleil montrent que les astres du firmament ne sont pas immuables, qu'ils sont sans doute formés d'une matière qui se retrouve partout la même, voilà une doctrine nouvelle et pleinement révolutionnaire. L'opinion que Copernic avait soutenue presque en se cachant est affirmée par Galilée que la peur seule a fait se rétracter.

Mais surtout l'époque se fait une idée nouvelle de la nature : il ne s'agit plus d'univers de "formes" et de "matières", comme l'Antiquité et le Moyen Âge l'avaient admis ; mais la nature devient un ensemble de phénomènes, les uns visibles à l'oeil humain, les autres invisibles, dont certains peuvent être découverts grâce à des instruments d'approche, et qui sont tous, en tous cas, réguliers et calculables mathématiquement. Jusqu'alors, la nature était considérée comme un ensemble d'êtres et d'objets toujours semblables à eux-mêmes et hiérarchisés, jusqu'au bien suprême ou jusqu'à Dieu. La nature devient maintenant une masse d'objets soumis à des lois, et qui ne sont nullement irréductibles les uns aux autres. On a pu parler à juste titre de "démocratisation" de la nature. Il n'y a pas que la terre qui s'est agrandie Blaise_Pascalavec les découvertes, il y a l'univers qui a pris des proportions jusqu'alors insoupçonnées. Le temps lui-même, qu'on faisait jusqu'alors remonter à une création tout juste vieille de 5 à 6 000 ans, recule aussi indéfiniment. L'infiniment petit commence à se dévoiler, et les Pensées de Pascal [ci-contre] sont une prise de conscience angoissée de l'immensité du monde par rapport à l'homme.

La raison et l'expérience, qualités éminentes du savant mises en relief par Francis Bacon [ci-contre] dans le NovumFrancis_Bacon Organum (vers 1620), ne sont pas en elles-mêmes des qualités révolutionnaires : Aristote, les savants arabes du Moyen Âge, les médecins chinois les utilisaient aussi ; l'acupuncture chinoise est bien le résultat de séries d'expérience raisonnablement interprétées. Mais Bacon, en attendant Descartes, rejette dans le domaine scientifique la sacro-sainte autorité. "Rien de plus faux ou de plus hasardé que la plupart des notions reçues, soit en logique, soit en physique, telles que celles de substance, de qualité, d'action, de passion, et la notion même de l'être", écrivait déjà Bacon.

Le doute cartésien procède du même état d'esprit. Cette attitude devait, tôt ou tard, entraîner une révision complète des notions reçues : Descartes essaya de reconstituer par la raison les sources de la foi, car il n'est pas sans apercevoir le danger. Mais c'est le XVIIIe siècle qui, avec audace, passera au crible de la raison toutes les notions religieuses, politiques, sociales, anciennement admises. L'idée de lois constantes et mathématiques semble condamner alors la notion de miracle. Mais il est incontestable que l'essor du rationalisme a donné aux Européens une nouvelle supériorité, en libérant la la science des entraves philosophiques et théologiques qui gênaient ses effets.

En effet, pendant ce temps, l'empire turc et le monde musulman tout entier s'étaient endormis dans la tradition pleine d'entraves du Coran. L'Inde paraissait figée dans ses religions multiples et son système de castes. La Chine seule, ayant accueilli les missionnaires jésuites, semblait en tirer parti, mais la science chinoise au XVIIIe siècle est très loin d'accomplir des progrès comparables à l'essor spectaculaire de la chinois2science européenne de l'époque.

La Chine des Mandarins est restée fidèle au confucianisme, au système mandarinal, fondé sur les concours, c'est-à-dire sur l'écriture compliquée, la poésie, la philosophie rituelle. Les machines modernes apportées par les jésuites paraissent utiles, mais on ne conçoit pas qu'elles puissent permettre une véritable explication des choses. Joseph Needham a reproduit, à la suite du P. Bernard Maître, ce poème émanant d'un haut dignitaire de l'empire chinois, au début du XIXe siècle :

Avec un microscope, on peut voir la surface des choses.
Il les agrandit, mais n'en révèle pas la réalité,
Il fait apparaître chaque chose plus haute et plus large,
Mais n'allez pas croire que vous voyez les choses elles-mêmes.

Plusieurs sciences seront cependant revivifiées en Chine, au contact de l'Occident : il y eut notamment une renaissance des mathématiques chinoises avec la publication de l'Océan des Calculs du Calendrier dû à la collaboration d'un jésuite, d'un lazariste et du mathématicien chinois Mei-Kou-Tch'eng ; renaissance de l'astronomie avec la publication à Pékin du Catalogue de 3 038 étoiles fixes (1757) ; mais la médecine, la géographie changent peu. On peut seulement citer le Traité des Marées de Yu-Sé-Kien, qui étudie l'action de la lune sur les marées (1781) et la La description complète des rivières et des digues (1776) de Ts'i-Chao-Nan.

On aurait pu s'attendre à de plus amples développements, si l'on songe que pendant deux siècles, les jésuites avaient mis à la disposition des Chinois des télescopes, des microscopes, des planisphères et beaucoup de manuels traduits ; mais comme l'a fait remarquer justement Needham, les jésuites eux-mêmes n'ont guère évolué depuis le XVIIe siècle, et leur apport est resté pour ainsi dire fixé, "fossilisé". Au moment où la science européenne au XVIIIe siècle déborde le christianisme et subit un développement autonome, les jésuites refusent de suivre. Le rôle des jésuites, on va le voir, sera plus important en matière de science appliquée. La tâche scientifique des jésuites n'a d'ailleurs pas été facilitée par la hautaine conception chinoise d'une supériorité, certes ancienne, mais de plus en plus dépassée.

Le Japon, en principe plus fermé que la Chine, en réalité moins convaincu de sa supériorité et plus curieux, a peut-être bénéficié, comme on le verra, d'un apport plus important que son grand voisin de la science européenne, malgré les difficultés suscitées par les autorités.

Mais que sont ces quelques progrès si les pays les plus développés du monde en dehors de l'Asie de l'Est et du Sud, restaient attachés aux "idéaux de l'Orient", comme leurs philosophes le proclameront encore au XIXe siècle ? Les "barbares" européens avaient désormais une véritable supériorité, celle de la science qui accomplit au XVIIIe siècle des progrès décisifs dans tous les domaines (en particulier, analyse mathématique, infinitésimale, naissance de la chimie, de l'électricité, de la géométrie descriptive, de l'aérostation, développement de la botanique, de la zoologie, etc.).

 

II - La supériorité technique de l'Europe

Techniquement, la supériorité de l'Europe n'est pas moindre, dans la plupart des domaines tout au moins : car les secrets artistiques de la porcelaine chinoise ou les raffinements de la fabrication des mousselines ou des toiles peintes hindoues ont longtemps étonné les Européens qui ne sont parvenus qu'à la fin même du XVIIIe siècle à copier ces procédés ou à s'en inspirer.

Mais dans le domaine de la technique navale, militaire, dans les arts de l'émail, du vitrail, des fils d'or et d'argent, dans l'imprimerie et la fabrication des cartes et plans, dans la métallurgie, dans l'art du verre, dans la technique des ponts et chaussées, dans le domaine d'utilisation des sources d'énergie, dans la production des outils, dans l'organisation des moyens de transport, dans la construction en bois et en pierre, dans le traitement des forêts, dans la préparation culinaire et celle des boissons, dans la confection des chapeaux et des manteaux de fourrure, dans la construction des machines à ressort, horloges, automates, dans la quincaillerie, la bijouterie, la joaillerie, où trouve-t-on la supériorité de l'Asie, au XVIIIe siècle ? et à plus forte raison de l'Afrique ? des Indiens d'Amérique ? peut-être dans quelques recettes rares, dans quelques préparations spéciales, que les Européens ne tarderont pas à connaître ou à découvrir.

horloge_horizontale_1741
Horloge horizontale décrite dans le livre de Thiout (1741) (source)

En vérité, à l'époque où la technique, naguère humble et modeste, parce que réservée aux artisans du tiers état, prend ses titres de noblesse avec l'Encyclopédie, on peut se demander si la prépondérance européenne n'est pas plus grande encore sur le reste du monde, dans ce domaine immense de la technique, que dans le domaine proprement scientifique. On peut même se demander si la prépondérance européenne n'était pas aussi plus anciennement acquise sur le plan matériel. C'est, semble-t-il, en effet, à la fin du Moyen Âge, que l'Europe s'en est emparée, et les innombrables voyages, découvertes et explorations du monde entier n'ont fait que confirmer l'Europe dans cette supériorité. "C'est pour avoir su tirer parti de tant d'intelligences créées parles plus vieilles civilisations du monde", écrit justement Charles Morazé, "que l'Europe a pu conquérir la première place".

Les Arabes eux-mêmes, grands voyageurs, avaient tenu quelque temps cette place au coeur du Moyen Âge : transmetteurs de l'Antiquité gréco-romaine pour une large part, ayant eux-mêmes constitué un vaste empire des rivages de l'Atlantique à Bagdad, et même au-delà, grâce aux remarquables voyages de leurs navigateurs dans l'océan Indien, les Arabes, bien qu'adversaires religieux des Européens, les ont directement beaucoup aidés à la fin du Moyen Âge.

Pour Fernand Braudel, l'Europe, ayant assimilé les connaissances techniques venues d'Extrême-Orient ou duBraudel_couv Proche-Orient, soit directement, soit par l'intermédiaire des Arabes, a devancé dès le XVe siècle ses compétiteurs arabes : il faut voir dans cette soudaine avancée de l'Europe, non pas sans doute une supériorité intellectuelle innée, ni même le fait que le christianisme était d'essence moins conservatrice que l'Islam, mais tout simplement le jeu des facteurs naturels (découpage des côtes, favorisant le développement de la marine ; divisions intestines provoquant chez les Européens un esprit constant de lutte et donc de progrès, surtout sur le plan militaire ; enfin et surtout abondance des sources d'énergie - bois, eau et vent - que les pays arabes ne possédaient pas au même degré).

De même l'Extrême-Orient, dont la technique dans la plupart des domaines était plus avancée que celle de l'Europe au XIIe siècle (imprimerie, poudre à canon, utilisation du charbon de terre, métallurgie, etc.), n'a pas progressé depuis lors au même rythme que l'Europe et se trouve également dépassé par elle, sauf dans le domaine technico-artistique, dès le XVIe siècle.

Mystère, a-t-on souvent dit. En fait, il est à supposer que la Chine - véritable Europe, mais plus massive, à l'autre bout du monde, ayant fait son unité très tôt - n'a pas connu les mêmes motifs internes de développement, c'est-à-dire la concurrence de plus en plus acharnée entre elles des petites nations européennes. Elle n'avait pas non plus, comme l'Europe avec l'Islam, des voisins dangereux et évolués.

L'Europe pouvait donc prétendre, à la fin du XVIIIe siècle à une certaine maîtrise du monde. Or, il existe un domaine, répétons-le, où cette maîtrise était considérable et essentielle, c'est le domaine maritime. Par la mer, l'Europe tient le globe comme l'araignée tient les insectes dans sa toile. Ce tissu de routes maritimes est aussi le lien entre les divers continents. Grâce à l'Europe, l'unité du monde était en marche depuis les grandes découvertes.

Enfin c'est pas la marine que les communications sont alors les plus faciles, et les moins coûteuses. Les ports occidentaux sont les poumons de l'Europe : ils aspirent la richesse et donnent à l'Europe une avance de plus ne plus considérable sur les reste de l'univers.

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planisphère de Rigobert Bonne (1727-1795), cartographe français, hydrographe
officiel du Département de la Marine en 1773, projection Mercator, 1780

 

III - La supériorité maritime de l'Europe

a) La marine de guerre. - La marine de guerre au XVIIIe siècle a subi une évolution plus rapide que l'armée de terre. Sans doute n'est-il pas toujours facile de déterminer le chiffre des flottes de guerre, car d'un côté certains bateaux, dits de guerre, n'étaient pas vraiment aptes au combat, tandis que des bateaux de commerce, munis de canons, devenaient d'excellents corsaires.

On peut cependant avancer des chiffres qui, à quelques unités près, seront plutôt des ordres de grandeur. Or, la Grande-Bretagne a démontré dans ce domaine une supériorité constante, acquise véritablement depuis 1690 environ. Elle ne perdit jamais le premier rang, même pendant les jours sombres de la guerre d'Amérique. En 1721, l'Angleterre compte officiellement 124 vaisseaux de ligne et 104 bateaux plus petits. On la retrouve en 1762 avec 141 vaisseaux de ligne et 224 bateaux plus petits. En 1783, ces chiffres étaient montés à 174 et 294 respectivement. Jamais aucune puissance navale n'avait encore disposé d'un pareil nombre de bateaux de guerre.

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la frégate l'Hermione, mise à l'eau à Rochefort le 28 avril 1779

La grande rivale de l'Angleterre sur mer, et outre-mer, au XVIIIe siècle, la France, a compté des chiffres nettement plus modestes, et surtout la marine française , et surtout la marine française a suivi une marche très irrégulière. les guerres continentales, financièrement épuisantes, obligeaient la France à négliger souvent sa flotte. Peu de temps après le règne de Louis XIV et la longue guerre de Succession d'Espagne, la France ne possédait que 48 bateaux de guerre de tous types. En 1739, grâce à l'action de Maurepas, secrétaire d'État à la marine, elle se retrouve avec 50 vaisseaux de ligne (contre 120 alors à l'Angleterre). En 1754, malgré la guerre de Succession d'Autriche, la France dispose de 57 vaisseaux et de 24 frégates. La guerre de Sept ans entraîne de lourdes pertes ; mais en 1770, par suite du réarmement organisé par Choiseul, la marine française atteint un plus haut rang : 66 vaisseaux de ligne (la moitié du chiffre anglais). La progression continue jusqu'en 1781 : 81 vaisseaux de ligne. La France a été plus forte sur mer à la fin de l'Ancien Régime, qu'elle ne le sera jamais dans son histoire.

Du côté espagnol, l'évolution ressemble à celle de la France. En 1713, l'Espagne, après une guerre civile et une invasion de dix ans, n'a presque plus de marine. Mais la volonté d'Alberoni, puis de Patino, lui permet de compter 33 vaisseaux de ligne en 1737. Les pertes dans les grandes guerres du milieu du siècle sont plus faibles que les pertes françaises, et l'attention que portait alors à la marine Ensenada, qui fit même venir d'Angleterre des charpentiers de marine et des techniciens, permit à l'Espagne de devenir la troisième puissance navale : 58 vaisseaux de ligne en 1774 et même 72 en 1789. L'alliance des deux Bourbons leur permettait donc d'aligner presque autant de bateaux que l'Angleterre seule.

Tchesm_
vaisseau russe de 66 canons à la bataille de Tchesmé
contre l'empire ottoman (1770)

À la fin du XVIIIe siècle, ce n'est pas la Hollande qui sur le plan militaire avait la quatrième place en Europe, mais la Russie, dont le génial Pierre le Grand avait préparé l'essor maritime au début du siècle. La marine avait été négligée par les tsarines succédant à Pierre le Grand, mais Catherine II la fit revivre pour mieux lutter contre la Turquie, grâce au concours d'ingénieurs allemands et anglais. Malgré le manque d'expérience de beaucoup de marins russes et le caractère d'improvisation de cette marine, elle vint à bout de la première marine non européenne, la marine turque, en 1770, à la bataille de Tchesmé, en mer Égée.

Cette bataille a donc une importance particulière : elle démontre le retard technologique accumulé par les Turcs (qui avaient encore maintenu en service beaucoup de galères, d'ailleurs mal entretenues). Les Russes vont donc pouvoir dominer le mer Noire et construire l'arsenal de Sébastopol (1784). En 1791, ils avaient 22 vaisseaux de ligne en mer Noire ; ils en avaient d'autre part, 37 en mer Baltique.

Mais on comptait en Europe les flottes des petites puissances maritimes de l'ouest : Danemark, Suède et surtout Hollande. La Hollande et le Danemark avaient beaucoup plus d'importance sur le plan de la marine de commerce et de pêche que sur le plan proprement naval. La Hollande, qui avait eu même une prééminence militaire sur mer au milieu du XVIIe siècle, l'avait perdu au profit de l'Angleterre dès 1675. Vivant après 1688 dans le sillage de l'Angleterre, trop intéressée par les rapports financiers pour s'imposer les sacrifices d'une forte marine de guerre, la Hollande se retrouva en danger, lorsque, vers 1775, elle changea d'alliance, au moment où l'Angleterre grignotait son empire colonial. À cette époque, la Hollande ne put aligner plus d'une cinquantaine de bateaux de guerre de toutes catégories.

L'Europe, malgré ses luttes intestines - et peut-être à cause d'elles, à cause de l'âpre concurrence entre puissances maritimes qui les amène à toutes les nouveautés - domine entièrement les mers à la fin du XVIIIe siècle. La seule riposte des non-Européens, c'est désormais la piraterie, comme celle qui se développe alors dans l'Insulinde.

Vernet_port_Rochefort
Vernet, port de Rochefort, 1759

b) La marine de commerce. - Vers 1600, l'Europe avait probablement à son service de 600 à 700 00O tonneaux de navires de commerce. Or, à la veille de la Révolution, selon une statistique française, la flotte européenne dépassait 3 300 000 tonnes de navires marchands. L'Angleterre, à cette date, se trouve à la première place, comme pour la marine de guerre (1 088 000 tonnes en 1787).

Le tonnage anglais avait augmenté brusquement depuis la guerre d'Amérique, après avoir plafonné à 650 000-700 000 tonnes depuis 1763, la montée devait continuer ensuite rapidement (1 590 000 tonnes en 1794). Pour la France, en 1787, les probabilités sont de l'ordre de 700 000 tonnes au plus.

Le total européen de 1787 représente aujourd'hui le total d'une flotte nationale très moyenne.

c) Progrès technique. - Beaucoup fut fait au XVIIIe siècle pour améliorer les formes des bateaux à voiles. Architectura_Navalis_MercatoriaLes travaux des grands mathématiciens comme Euler, Bernoulli et Borda, sur la résistance des fluides et les corps flottants, furent très utiles. Sans doute, un grand nombre de charpentiers de bateaux continuaient à construire selon les normes traditionnelles. Mais des livres comme l'Architectura Navalis Mercatoria du Suédois Chapmann (1768) et l'Examen Maritimo Teorico Practico de l'Espagnol Jorge Juan (1771) montrent que les études commençaient à avoir de l'influence sur les constructeurs. C'est en France, peut-être, où une nouvelle classe d'ingénieurs constructeurs de la marine fut constituée en 1765, que la construction navales fit le plus de progrès, comme le reconnaissaient les Anglais eux-mêmes.

C'est ce qu'écrivaient en 1800 Charnock dans son History of Marine Architecture, c'est ce qu'écrit encoreDuhamel_du_Monceau aujourd'hui l'Anglais G. J. Marcus dans A Naval History of England. Les États de Bourgogne de 118 canons, dessiné par J.-N. Sané, et lancé en 1782, était sans doute le bateau techniquement le plus accompli de l'Europe à son époque. Il fut d'ailleurs utilisé comme modèle très longtemps (jusqu'en 1848). En France, les livres techniques de Duhamel du Monceau [ci-contre] (comme le Traité des Bois de Marine) sont supérieurs à ceux de l'Anglais Mungo Murray (Treatise on Shipbuilding and Navigation, 1774).

Marine de commerce et marine de guerre ont profité des améliorations à des degrés divers ; en faut, les bateaux ont peu augmenté de taille par rapport au siècle précédent mais leur voilure s'est compliquée. Le grand dominateur des mers, c'est le trois-mâts à voiles carrées nombreuses qui permettent de régler exactement la proportion de la voilure à la force du vent. Mais les deux-mâts se multiplient ; il s'agit soit du brick à voiles carrées, soit de la goélette à voiles auriques. Le vaisseau marchand ordinaire ne dépasse pas en général 300 tonneaux. Les Indiamen, ou bateaux de la carrière des Indes, atteignent cependant jusqu'à 1 500 tonnes. Ces bateaux, à la voilure très développée par rapport à la coque, sont plus rapides qu'autrefois. Le gaillard d'arrière est moins dominant que dans les anciens galions car on s'était aperçu qu'il offrait de la résistance au vent.

La marine anglaise a tout de même réalisé en fin de siècle deux modifications importantes : la couverture de la coque en cuivre, ce qui retardait le pourrissement du bois dû aux vers aquatiques, les tarets (auparavant le goudron paraissait suffisant), et pour les bateaux de guerre, la caronade, canon court et large sur glissières, assez facile à manier, moins gênant que les anciennes batteries qui étaient fixes. La technique de la couverture en cuivre ne fut utilisée par les Français qu'après 1778, après la capture de navires anglais ainsi protégés, pendant la guerre d'Amérique.

caronade_2
caronade

Les chantiers navals se rationalisent quelque peu : les plus importants situés en général près des ports d'estuaire, possèdent des bassins de radoub depuis le XVIIIe siècle (autrefois on couchait le bateau pour le réparer). Les bateaux de guerre sont de plus en plus construits sur des chantiers gouvernementaux plutôt que par des firmes privées. On sait que l'outre-mer a concouru à donner à l'Europe des matériaux complémentaires pour sa marine : toutes les puissances navales de l'ouest avaient été frappées, tour à tour, par la pénurie de grands bois nécessaires  la construction de la coque ou des mâts (chênes, sapins, pins). L'appel aux pays de la Baltique ne fut pas toujours suffisant, et il fut interrompu souvent par des guerres. De là, malgré les distances, l'importation de bois d'Amérique du Nord. La France, avant la perte du Canada (1763), n'avait pas su, comme l'a montré Walden Bamford, tirer un grand parti des ressources considérables de ce pays.

Les Anglais furent plus habiles : ils avaient eu d'ailleurs de grands chantiers dans les Treize Colonies (en smithdimonparticulier au Massachusetts, avant 1775). Robert Albion a étudié l'organisation des coupes et des chantiers tant aux États-Unis qu'au Canada au XVIIIe siècle. Le premier rival non européen des puissances navales européennes allait être naturellement les États-Unis, dont les navires se déploient rapidement sur lesmers dès l'époque de l'Indépendance.

Les Grandes Antilles et la côte Pacifique du Mexique fournissent aussi des bateaux à l'Espagne, le Brésil au Portugal, la Birmanie du teck aux Compagnies des Indes. Le bon marché de la main d'oeuvre ou la solidité des matériaux coloniaux sont fort utiles.

Les améliorations nautiques de détail sont d'ailleurs multiples au XVIIIe siècle : sur le plan du confort matériel, les Anglais ont sans doute devancé tous les autres. En 1764, on commence à utiliser à bord la pompe de William Cole ; pour vider une tonne d'eau, il ne faut plus que 4 hommes en 38 secondes au lieu de 7 hommes auparavant en 76 secondes. On installe à bord des ventilateurs (système de Hale) ; des appareils à air chaud permettant d'évacuer l'air usé - et souvent pestilentiel autrefois dans les cales - ou bien il s'agit de système d'éventails agités par des moulins à vent. D'autres améliorations - pour laJames_Cook_1728_1779_ nourriture, un peu plus varié qu'autrefois -, pour le logement (cabines pour un certain nombre de passagers) rendent les voyages maritimes moins dangereux pour la santé. Le scorbut est en nette régression. Cook [ci-contre], qui est un modèle il est vrai, réussit à rapatrier tout son monde sauf quatre hommes, après son extraordinaire voyage dans le Pacifique qui avait duré trois ans (1772-1775) et qui avait fait changer les équipages constamment de région climatique. Il y eut davantage de pertes sur les bateaux hollandais.

Le progrès atteint aussi le système des communications en mer : les Français gardent une nette supériorité sur les signaux (bien que l'amiral Howe ait fait voter des crédits par la Navy pour améliorer le système), mais les Anglais se montrent plus capables que tous les autres peuples pour les appareils nautiques. Ce sont les Anglais qui mettent au point, dans les années 1730-1740, le quadrant (John Hadley), qui permet de calculer, grâce à un système de double réflexion, la hauteur d'un astre au-dessus de l'horizon. Les progrès de détail continuent, et vers 1760, John Campbell parvient à construire le sextant moderne, appareil composé d'un secteur circulaire (un sixième de cercle) articulé (le rayon du milieu est une alidade), d'une lunette et de miroirs, qui permet de "faire le point" par la mesure de l'angle de l'astre avec l'horizon.

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le quadant de Hadley (1731) - source

Mais un autre progrès encore plus considérable fut atteint grâce à la mise au point progressive d'un chronomètre par l'extraordinaire artisan anglais Harrison, qui passa une partie de sa vie à ce travail : premier chronomètre (1735), deuxième (1739), troisième (1748). Il s'agissait, en effet, de mesurer la longitude en haute mer, et les calculs étaient extrêmement difficiles parce que l'on n'avait pas pu garder jusqu'alors avec précision l'heure du méridien d'origine ou du point de départ. Les procédés de mesure de longitude par la distance lunaire, la hauteur relatives ou l'occultation de certains astres étaient très compliqués et rendaient nécessaires l'emploi de "tables lunaires" (dont l'Allemand Tobbie Mayer donna cependant une édition en 1753).

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chronomètre de Harrison

Le Bord of Longitude, créé en Angleterre en1714, avait institué une grosse récompense (20 000 livres sterling), pour quiconque construirait une montre susceptible de ne retarder ou avancer de plus de 30 minutes sur le trajet de Londres aux Indes occidentales. C'est ce qui poussa peut-être Harrison à travailler ou à réussir.

Mais Harrison n'avait construit que des protoypes et de très rares bateaux purent être dotés de chronomètres. Cook n'en avait pas pour son premier voyage ; et il n'en eut que pour le second et le troisième.

En France, cependant, l'Académie de Marine cherchait de son côté à devancer les Anglais sur le plan technique. Un horloger parisien, Pierre Le Roy (1717-1785), découvrit une méthode industrielle de fabrication de chronomètres, grâce surtout à l'utilisation d'un balancier compensateur des variations de température.

À Brest, l'Académie de Marine, menée surtout par Borda, avait de grands projets : grande bibliothèque, laboratoires de recherche, amphithéâtres : c'était un véritable centre moderne.

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Le monde entier a coopéré sous la direction de l'Europe (qui pratique alors une véritable "dictature de la raison") à l'avancement des sciences. Les océans sont un lieu permanent d'expérimentation. Les continents, explorés peu à peu, fournissent aux chercheurs des plantes et des animaux jusqu'alors inconnus. Les grandes expéditions astronomiques européennes se déplacent en Laponie (Maupertuis, Clairaut, Le Monnier) et au Pérou (La Condamine, Bouguer, Godin). Le passage de Vénus devant le disque solaire suscite les voyages de Bougainville et de Cook, mais aussi les déplacements de l'abbé Chappe à Tobolsk, de Le Gentil à Pondichéry. Pour des savants comme Linné, Banks, Humboldt, la terre entière est un immense champ d'expériences. La science est universelle, mais ce sont alors les Européens qui la construisent à 99%.

Michel Devèze (1914-1979)
professeur à l'université de Reims
L'Europe et le monde à la fin du XVIIIe siècle,
Albin Michel, 1970, p. 23-37

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vendredi 14 mars 2008

à propos du livre "Les mots de la Colonisation" (Jean-Pierre Renaud)

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à propos du livre

Les mots de la Colonisation

Jean-Pierre RENAUD


Un petit ouvrage rédigé sous la direction de trois historiens avec la collaboration d’une quarantaine d’auteurs, spécialistes de la colonisation. Petit livre dont l’ambition est sans doute, et c’est très bien, de simplifier le travail de documentation d’un lecteur curieux du sujet, par rapport à d’autres lexiques ou dictionnaires plus volumineux déjà publiés.

 

La méthode

Le discours de la méthode proposée par l’ouvrage :

- "Les auteurs ont eu la volonté de diffuser auprès d’un large public des connaissances rigoureuses (p. 4), …à partir d’une sélection - forcément réduite - de termes qui ont tissé la trame coloniale (p. 5),… nous avons choisi de faire entendre des mots effectivement en usage au temps des coloniesLa plupart des vocables qui composent ce lexique ont été utilisés d’un bout à l’autre de l’empire français" (p. 5).

- "L’équilibre de ce petit lexique s’établit au carrefour des mots d’alors et des mots d’aujourd’hui, dans une réflexion sous-tendue par les débats d’aujourd’hui" (p. 5).

- "Puisse ce petit ouvrage fournir un outil de travail commode aux étudiants" (p. 6).

La méthode choisie ne court-elle pas le risque d’une confusion inévitablement chronologique compte tenu des termes mêmes annoncés de la sélection, le carrefour des mots d’alors et des mots d’aujourd’hui ? Ne court-elle pas le risque aussi d’une confusion géographique entre des champs historiques arpentés d’un bout à l’autre de l’empire français ?

Dans un article paru dans les Cahiers d’Etudes Africaines de janvier 1960, intitulé "ColonisationBrunschwig -Décolonisation. Essai sur le vocabulaire usuel de la politique coloniale", Henri Brunschwig [ci-contre] écrivait dès la première ligne : "Les vocables politiques s’usent vite et leur sens varie selon les temps et les lieux". Il donnait quelques exemples de ces faux amis coloniaux.

En premier lieu, celui du terme colonisation, mais aussi celui du mot protectorat qui n’avait pas du tout le même sens selon les périodes de référence et les territoires de conquête, chasse gardée en Afrique avant et après le Congrès de Berlin, en même temps que projet de tutelle ou tutelle en Tunisie, en Annam ou à Madagascar ? Au cours de la période de conquête, les hommes politiques divergeaient d’ailleurs sur le sens de ce concept, ainsi que sur son intérêt.

En commentant le mot protectorat, le petit livre n’a pas repris cette distinction chronologique importante, mais il est vrai que le dictionnaire Liauzu n’en fait même pas mention.

Après pointage, et sauf erreur, sur plus de 120 mots cités, 37% d’entre eux s’inscrivent dans un temps colonial fractionné, et 63% dans un temps complet, temps postcolonial compris.

Sur le plan géographique, 70% des mots s’inscrivent dans le champ colonial ou impérial complet et 30% dans des champs coloniaux déterminés, 7% pour l’Afrique noire, 10% pour l’Extrême-Orient et l’Océanie, et 13% pour l’Afrique du Nord.

Autre question de méthode. De qui sont les mots retenus, des colonisateurs ou des colonisés ? Des premiers sûrement, et rarement ceux des colonisés, et il faudrait le préciser.

La sélection de ces mots résulte-t-elle d’une méthode de lecture statistique éprouvée, par exemple des journaux des différentes époques considérées ? Aucune information n’est donnée à ce sujet.

On pouvait aussi imaginer que la quarantaine d’auteurs aurait pu se réunir, ce qui a peut-être été fait, et qui n’a pas été dit, et qu’ils auraient procédé à un inventaire des mots clés de la colonisation. On ne voit pas en tout cas de différence entre les mots importants et ceux qui le sont moins.

En résumé, un réel apport d’informations, mais entaché de quelques réserves de fond quant à la méthode historique choisie.

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Le contenu : des mots justes ?

Congo Océan - Chemins de fer en Afrique (p. 34) : la datation des lignes citées ne correspond pas à la réalité. Le chemin de fer n’atteignit le Niger qu’en 1904.

Conquête (p. 36) : "Les résistances ne peuvent donc s’exprimer que par la guérilla".

Un commentaire étrange qui ne rend pas fidèlement compte des vraies batailles qui ont eu lieu au Tonkin avec des bandes de pirates et l’armée chinoise, de celles qui ont eu lieu entre les troupes coloniales et les armées de Samory, ou l’armée de Béhanzin, et enfin de celles de Madagascar au débarquement des troupes françaises et lors de leur remontée vers la capitale, avec enfin la prise de Tananarive.

Insurrection malgache (p. 58) : l’évoquant (p. 59) : "Une mémoire d’effroi se constitue, longtemps refoulée du fait qu’après 1960 le pouvoir revint à des collaborateurs des Français - ce qui rend aujourd’hui le travail des historiens très difficile face à une question devenue, pour l’intelligentsia et la diaspora malgache, l’équivalent de ce qu’est l’esclavage pour les Africains et Antillais".

Première observation : la répression de l’insurrection de 1947 n’a pas été occultée. À titre d’exemple, le livre de Pierre Boiteau paru en 1958, l’évoque longuement, et une multitude d’autres sources, notamment les journaux de l’époque.

Deuxième observation : celle d’après laquelle le travail des historiens serait difficile face à une question devenue l’équivalent… de ce qu’est l’esclavage pour les Africains et Antillais.

1° - Qu’est-ce qui autorise l’auteur de ce texte à formuler un tel jugement ? Des enquêtes d’opinion qu’il pourrait citer ?

2° - Quant à l’esclavage, il suffit de rappeler que c’est le pouvoir colonial qui a supprimé l’esclavage dans la grande île, et qu’une bonne enquête d’opinion dirait peut-être que l’effroi véritable s’inscrirait beaucoup plus dans la mémoire des descendants d’andevo (esclaves), que dans celle des habitants actuels de l’île par rapport à l’insurrection de 1947.

Parti colonial (p. 88 et 89) : dans la diffusion de l’idée impériale, l’auteur cite les livres scolaires les programmes scolaires eux-mêmes sont progressivement aménagés : le célèbre Tour de la France par deux enfants, dans ses diverses rééditions, fait désormais un détour par l’empire.

Le livre en question fait une place très modeste aux colonies, une page au maximum sur 318, et la fameuse  vignette des quatre races, dont la blanche, la plus parfaite, un tiers de page (p. 184). C’est dire l’importance d’un tel livre !

Plus grande France (p. 91, 92) : le texte note (p. 92) : "Les années 1930 démontrent l’enracinement de l’esprit impérial".

Le verbe démontrer n’est-il pas de trop ? Alors que cette thèse de l’enracinement du colonial est pour le moins contestée, à lire, en tout cas, les travaux des historiens Charles-Robert Ageron et Gilbert Meynier.

 

Des mots absents

Ce qui frappe à la lecture, c’est la faible part attribuée aux mots de la culture des peuples des colonies, à leurs croyances, différentes selon les continents : en Afrique spécialement, l’islam, cité par le livre, mais tout autant l’animisme et le fétichisme, les initiations et les classes d’âge, la circoncision et l’excision, les masques,les totems, et les sorciers … ; en Asie, le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme, et aussi, le ciel des empereurs d’Hué ou de Pékin. Et pour l’Afrique, l’Asie et Madagascar, le culte des ancêtres, capitalFRCAOM08_9FI_00176R_P dans la grande île.

Ce qui frappe également, c’est l’absence des mots de la conquête, le portage, les colonnes, les captifs, les canonnières, et les maladies tropicales, fièvre jaune et paludisme, au lieu de la soudanite, qui fut une affection plutôt rare par rapport à ces maladies, avec les hécatombes de cette période, et les fameuses quarantaines en cas d’épidémie. La rubrique médecine (p. 68) réduit beaucoup trop le champ du mot.

Rien sur les cultures vivrières, le mil et le manioc, le riz ! Alors que le mot indigénophile est retenu : avouerai-je que tout au long de mes lectures coloniales, je n’ai pas souvenir d’avoir rencontré ce mot. Le Larousse paru en 1931 (six volumes) n’en fait pas mention.

Et les gros mots ou les mots interdits, les fady des malgaches ! Le lexique ne cite pas le cannibalisme, religieux ou pas, qui exista bien dans certaines régions d’Afrique et d’Océanie. Ainsi que les sacrifices humains dans certaines cultures ! Et la polygamie coutumière dans beaucoup de ces colonies !

 

Les mots de la fin ?

Les explications données pour certains mots font incontestablement problème quant à leur pertinence historique.

Postcolonies studies - études postcoloniales. Le lexique évoque avec une prudence justifiée le discours d’un collectif de chercheurs, puisque insuffisamment démontré, sur la relation qui existerait entre la colonisation et la crise des banlieues.

orientalism_couvDans le même commentaire, le lexique fait référence au livre d’Edward Saïd, l’Orientalisme (1978) : … est un ouvrage majeur pour les postcolonial studies : il insiste sur l’impact des stéréotypes construits par l’Occident sur l’Orient et sur l’importance de la présence des empires coloniaux au cœur des productions culturelles européennes.

La thèse de M. Saïd mériterait à elle seule un très long commentaire, mais relevons simplement quelques observations à son sujet.

Comment pouvait-il en être autrement du regard de l’Occident sur l’Orient, qui ne se réduisait d’ailleurs pas au Moyen-Orient et au monde musulman et arabe. C’était autant sinon plus l’Extrême-Orient de l’Inde et de l’Asie ? Un Occident dominant, sûrement ! Souvent aussi fasciné ! Qui tentait de comprendre, avec ses propres codes de pensée, un Orient qui n’existait pas en tant que tel, et qui n’existe toujours pas par lui-même.

Sans doute la construction d’un système de fictions idéologiques, mais qui ne se résumaient pas à la littérature de Flaubert, et à sa courtisane égyptienne, ou à une peinture orientaliste seulement captivée par les harems arabes... L’auteur suggère de sortir de l’ancienne camisole de force idéologique, mais est-ce que tous les intellectuels, écrivains, artistes, historiens de cette époque ont eu besoin d’une telle thérapeutique ? Non ! Et paradoxalement aussi les missionnaires, souvent défricheurs d’autres civilisations.

Ce type de thèse porte toujours en creux la responsabilité de l’Occident, et sans le dire, ses fautes, sa culpabilité. Chacun est libre de le penser, mais il ne s’agit alors plus d’histoire, mais de morale.

E. Saïd défend une thèse qui pourrait être celle d’un occidental coupable, mais on peut se demander dans quelle position l’auteur situe sa thèse, occidentale ou orientale ? Et pourquoi ne pas regretter que l’Orient ne nous ait pas fait connaître sa propre thèse, son antithèse sur l’Occident, afin de tenter une synthèse, qui ne sera pas obligatoirement la fameuse histoire partagée dont rêvent certains.

Le mot violence (p.119) et son commentaire appellent également un peu d’explication.

Le sens de ce terme, par définition complexe, et très variable selon les époques, méritait un commentaireesclavage2_illust plus nuancé et plus circonstancié en rigueur historique.

Il ne faut pas avoir fréquenté beaucoup de récits et d’études ethnologiques de l’époque coloniale pour croire que la paix civile régnait dans les territoires conquis par la France, sur le Sénégal, le Niger, le Congo, le fleuve Rouge, ou dans les îles d’Océanie !

Sans faire silence sur les violences de la conquête et du maintien de l’ordre colonial, la colonisation fut aussi pour beaucoup de populations coloniales une période de paix civile. Et l’esclavage existait alors dans la plupart de ces territoires.

Il convient donc d’examiner les faits, sans faire appel au procédé jésuite qui consiste à répéter qu’on ne prône jamais le remords, tout en tenant continûment un discours qui le postule, sans que l’on demande naturellement et expressément la rémission de ses péchés coloniaux.

Comment est-il donc possible d’écrire dans le commentaire du mot violence la formule suivante : "Cette violence… n’en reste pas moins une tache indélébile sur l’histoire nationale" (p. 120) ...? S’agit-il d’histoire ou de morale ?

En conclusion, un petit livre de poche utile grâce à son format et à son contenu, avec le conseil sans doute inutile, que je donnerais volontiers aux étudiants historiens : lisez-le en conservant votre esprit critique !

Jean Pierre Renaud
9 mars 2008


- iconographie ci-dessus : esclaves emmenés à la fourche, photographie de la mission de Victor Liotard en Oubangui [Centrafrique] en 1891 (source : Caom)


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lundi 28 janvier 2008

indépendance des États africains

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indépendance des États africains



Afrique du Sud
indépendance : 31 mai 1961 (république, + sortie Commonwealth)

 

Algérie
indépendance : 3 juillet 1962

Afrique_portugais

Angola
indépendance : 11 novembre 1975
ci-contre à droite : Afrique portugaise

 

Bénin / Dahomey jusqu'en 1975
indépendance : 1er août 1960

 

Botswana / Bechouanaland jusqu'en 1966
indépendance : 30 septembre 1966

 

Burundi
indépendance : 1er juillet 1962

 

CamerounNyob__Moumi__Ouandi_
indépendance : 1er janvier 1960 (Cameroun oriental français)
indépendance : 1er octobre 1961 (Cameroun occidental britannique)
ci-contre à droite : Nyobé, Moumié, Ouandié

 

 

Cap-Vert
indépendance : 5 juillet 1975

 

CentrafriqueBoganda_Centrafrique
indépendance : 13 août 1960
ci-contre à droite : De Gaulle et Barthélémy Boganda à sa gauche (Centrafrique)


 

Comores
indépendance : 6 juillet 1975 (déclaration unilatérale)
indépendance : 3 janvier 1976 (France renonce à sa souveraineté)

 


Congo
indépendance : 15 août 1960

 

Côte d’Ivoire
indépendance : 7 août 1960

 

Djibouti
indépendance : 27 juin 1977

 

Égypte
indépendance : 28 février 1922

 

Éthiopie / ancienne Abyssinie
indépendance : depuis l’Antiquité

 

Gabonmba
indépendance : 17 août 1960
ci-contre à droite : Léon M'Ba, élu président du Gabon en 1961

 

Gambie
indépendance : 18 février 1965

 

Ghana / ancienne Gold Coastnkrumah2
indépendance : 6 mars 1957
ci-contre : Kwame N'Krumah, premier ministre (1957-60) puis président du Ghana (1960-66)

 

Guinée
indépendance : 2 octobre 1958

 

Guinée-Bissau
indépendance : 24 septembre 1973

 

Guinée équatoriale
indépendance : 14 octobre 1968

 

Burkina Faso / Haute-Volta jusqu'en 1984
indépendance : indépendance : 5 août 1960

 

Kenya
indépendance : 12 décembre 1963

 

Lesotho
indépendance : 4 octobre 1966

 

Libéria
indépendance : 26 juillet 1847

- Une société philanthropique américaine fut créée en 1816 : l’American Colonization Society. Son but était de favoriser le retour des victimes de la traite négrière sur le sol africain. En 1822, cette société philanthropique installa, à l'emplacement de l'actuelle ville de Monrovia, une colonie d'esclaves libérés, qui se constitua en république indépendante, dotée d'une constitution semblable à celle des États-Unis. À ce moment-la, le président des États-Unis était James Monroe (1817-1825). La ville, bâtie par les premiers esclaves libérés, prit le nom de Monrovia, en souvenir de James Monroe, et baptisèrent Liberia leur nouveau pays. Le drapeau fut calqué sur celui des États-Unis, avec une seule étoile, et l'anglais fut naturellement choisi comme langue officielle. Le Liberia devint en 1847 le premier État indépendant d'Afrique noire ! (source)image

ci-contre à droite : vers 1880, Noirs américains d'Arkansas partant pour le Libéria


 

Libye
indépendance : 24 décembre 1951

 

Madagascar
indépendance : 26 juin 1960

 

Malawi
indépendance : 6 juillet 1964

 

Mali
indépendance : 22 septembre 1960

 

MarocMaroc_1956_le_roi_et_Pinay
indépendance : 2 mars 1956

ci-contre à droite : Mohammed V et Antoine Pinay, ministre des Affaires étrangères

 

île Maurice
indépendance : 12 mars 1968

 

Mauritanie
indépendance : 28 novembre 1960


Samora_Machel

Mozambique
indépendance : 25 juin 1975
ci-contre, à droite : Samora Machel, premier président du Mozambique, mort dans un accident d'avion le 19 octobre 1986 au-dessus de l'Afrique du Sud

 

Namibie / ancien Sud-Ouest africain
indépendance : 1990


Hamani_Diori_Niger

Niger
indépendance : 3 août 1960
ci-contre, à droite : Hamani Diori, premier président du Niger

 

 




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Nigéria
indépendance : 1er octobre 1960
ci-contre, à droite, Abubakar Tafawa Balewa, premier ministre de 1960 jusqu'au 14 janvier 1966 (assassiné)

 




OugandaMilton_Obot_
indépendance : 9 octobre 1962
ci-contre à droite : Milton Oboté, premier ministre de l'Ouganda, en 1962

 

Rwanda
indépendance : 1er juillet 1962

 

São Tomé et Principe
indépendance : 12 juillet 1975



senghor_photo_3

Sénégal
indépendance : 20 août 1960
ci-contre, à droite : Léopold Sédar Senghor, président de la république du Sénégal de 1960 à 1980 ; ici, prêtant serment après sa réélection, le 9 décembre 1963 à Dakar

 

Seychelles
indépendance : 28 juin 1976

 

Sierra Leone
indépendance : 27 avril 1961

 

Somalie
indépendance : 26 juin 1960 (Somaliland)
indépendance : 1er juillet 1960 (Somalia + fusion)

 

Soudan
indépendance : 1er janvier 1956

 

Swaziland
indépendance : 6 septembre 1978

 

Tanzanie
indépendance : 2 décembre 1961 (Tanganyika)
indépendance : 10 décembre 1963 (Zanzibar)

 

Tchad
indépendance : 11 août 1960

 

Togo
indépendance : 27 avril 1960

 

Tunisieavril_1956
indépendance : 20 mars 1956
- chronologie tunisienne 1956
ci-contre à droite : Bourguiba et des députés de l'Assemblée nationale constituante en avril 1956



Zaïre
indépendance : 30 juin 1960


Kenneth_Kaunda

Zambie / ancienne Rhodésie du Nord
indépendance : 24 octobre 1964
ci-contre à droite : Kenneth Kaunda, président de la Zambie (1964-1991)


Zimbabwe robert_mugabe2
indépendance : 18 avril 1980
ci-contre à droite : Robert Mugabé, premier ministre de 1980 à 1987, puis président du Zimbabwe depuis 1987




 

____________________________________________


 

accord tacite entre Londres et les chefs du nationalisme

En lisant l'histoire de l'évolution de l'Afrique anglaise, on est frappé par la sorte d'accord tacote qui, en dépit des luttes violentes, ne cessa d'exister entre Londres et les chefs du nationalisme. Le Colonial Office n'hésita pas à ralentir leur action, à s'y opposer parfois brutalement, mais il ne persista pas lorsqu'il fut convaincu que cette action avait l'appui des peuples. Les historiens anglais, après avoir comparé, en la regrettant, la rapidité de l'évolution constitutionnelle de l'Afrique avec la lenteur des progrès du Canada au siècle dernier, reconnaissent, non sans fierté, qu'en Afrique il fut toujours en fin de compte trouvé aux revendications des nationalistes et d'accord avec ceux-ci, des solutions conformes aux structures législatives créées par la domination anglaise : le cabinet et le système parlementaire.

Henri_Grimal_couvHenri Grimal, La décolonisation, de 1919 à nos jours,
éd. Complexe, 1985, p. 227






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lundi 14 janvier 2008

mots de la colonisation

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parution du livre

Les mots de la colonisation

Sophie DULUCQ, Jean-François KLEIN, Benjamin STORA



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Cet ouvrage est centré sur la colonisation des XIXe et XXe siècle, qui a façonné la France contemporaine et sa relation à de nombreux pays du Sud. L'étude des discours constitue une entrée privilégiée dans la compréhension de ce passé tumultueux. À travers l'analyse d'une centaine de mots - ceux des colonisateurs comme ceux des colonisés, mots de l'historiographie spécialisée aussi -, où se côtoient bled et brousse, nègre et néocolonialisme, opium et otages, ce kaléidoscope linguistique veut permettre au lecteur d'appréhender la variété et la complexité des situations coloniales.

Sophie Dulucq, professeure à l'université de Toulouse 2 (Afrique)

Jean-François Klein, maître de conférence à l'Inalco (Indochine)

Benjamin Stora, professeur à l'Inalco (Maghreb)

- Les mots de la colonisation, dir. Sophie Dulucq, Jean-François Klein, Benjamin Stora, Presses universitaires du Mirail (Toulouse), 2008.


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Avant propos

Le passé colonial constitue l’un des points de cristallisation de la réflexion fébrile qui s’est nouée çà et là autour de l’«identité nationale», au sein d’une société française éminemment diverse dans ses origines. Ainsi en atteste la virulence de débats récents autour de la loi du 23 février 2005, du manifeste des «Indigènes de la République» et des dangers de la «repentance», ou à propos des traumatismes laissés par l’esclavage. Or, on le pressent, les souvenirs de la colonisation ont laissé des traces fort inégales : l’Algérie y occupe une place centrale alors que des pans entiers de ce passé n’apparaissent plus qu’en demi-teinte – par exemple l’Afrique subsaharienne – ou sombrent quasiment dans l’oubli – comme pour l’Indochine, Madagascar ou l’Océanie française.

Pourtant, il y a moins de cent ans, durant l’apogée de l’entre-deux-guerres, cet empire colonial compte près de 100 millions d’habitants, couvre plus de 12 millions de km2 et s’étend sur quatre continents. A la suite des guerres napoléoniennes, le premier domaine colonial, constitué entre le XVIe et le XVIIIe siècle, s’est retrouvé en grande partie démantelé, réduit à quelques «vieilles colonies» que Louis XVIII et Charles X récupèrent tant bien que mal (Antilles, comptoirs de l’Inde et de la côte d’Afrique, la Réunion et quelques archipels de l’Océan indien). Mais la France – comme la plupart des puissances européennes – connaît un second souffle colonial lié, en grande partie, au développement du libéralisme, au retour du patriotisme de drapeau et, surtout, aux besoins de la révolution industrielle. Cette vague, née en 1817, prend de l’ampleur sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire pour déferler dans les années 1880-1900. Les conquêtes se succèdent, de l’Algérie (soumise entre 1830 et 1870) au Tonkin et en Annam (de 1883 à 1885), de la Polynésie (1843) à la Nouvelle-Calédonie (colonisée en 1853), de la boucle du Niger à Madagascar (dominés dans la décennie 1890), en passant par la Tunisie et le Maroc (établissement de protectorats, respectivement en 1881 et en 1912). On assiste à la naissance d’un véritable système impérial interconnecté à la métropole grâce aux nouveaux moyens techniques de l’époque. Systématiquement exploité sur le plan économique, l’Empire devient aussi un élément central de l’identité, de la puissance et de la modernité française. C’est cette colonisation des XIXe et XXe siècles qui se trouve être le cœur du présent ouvrage.

Aujourd’hui, le jeu de mémoires souvent antagonistes braque le projecteur sur tout ce pan, un temps négligé, de l’histoire nationale. Les historiens du fait colonial n’ont pourtant jamais cessé de travailler ces questions depuis des décennies. Spécialistes de la «première» colonisation (XVIe-XVIIIe siècles) ou de la «seconde» colonisation (XIXe-XXe siècles), historiens de l’Algérie, des Antilles, de l’Afrique, de l’Indochine, etc., ils ont réussi à accumuler une somme de connaissances approfondies sur le système colonial français et sur l’émergence de sociétés «impériales» (incluant colonisés et colonisateurs), sur la diversité des populations dominées et sur leurs réponses à la présence européenne. Ils ont également contribué à mettre en évidence la complexité d’un phénomène historique protéiforme et ambivalent. Cependant, force est de constater que ces savoirs historiens se sont finalement peu ou mal diffusés hors des cénacles de spécialistes : le cloisonnement des domaines de compétence, ainsi que la faiblesse générale de la demande sociale sur les questions coloniales, ont durablement marginalisé les recherches en histoire de la colonisation.

À partir des années 1960-70, la structuration des laboratoires autour d’«aires culturelles» a limité la recherche collective : l’Empire français s’est bien sûr étendu à tous les continents, mais les chercheurs, rattachés à tel laboratoire d’études «africaines», «maghrébines» ou sur l’«Asie du Sud-Est», ont peut-être parfois perdu de vue l’intérêt qu’il y a à analyser la domination coloniale dans sa globalité. L’actuel regain d’intérêt pour le passé impérial fournit donc l’occasion de renforcer le dialogue entre spécialistes de diverses « expériences » coloniales particulières, de rapiécer, dans le champ du savoir, les morceaux épars de l’Empire français – et ce, non pas dans la perspective de lever le «tabou colonial» qui pèserait sur la société française (tabou largement fantasmé), mais dans la volonté de diffuser auprès d’un large public des connaissances rigoureuses.

Les Mots de la colonisation se proposent donc de participer à ce chantier collectif déjà bien amorcé. Contrairement à un dictionnaire, cet ouvrage n'a pas de prétention à l'exhaustivité, mais il incite à la réflexion à partir d’une sélection – forcément réduite – de termes qui ont tissé la trame coloniale. Dans l'esprit de la collection, nous avons choisi de faire entendre des vocables effectivement en usage au temps des colonies, si datés ou péjoratifs qu'ils puissent paraître aujourd'hui («nègre», «race», «mission civilisatrice»…), mais également de mettre en évidence certains termes qui ont permis aux chercheurs de penser le fait colonial («situation coloniale», «impérialisme»…).

La plupart des termes qui composent ce lexique ont été utilisés d’un bout à l’autre de l’empire français ; à l’inverse, certains des mots retenus ont prospéré dans des espaces plus délimités, en Indochine, au Maghreb ou en Afrique subsaharienne ; d’autres, enfin, correspondent à des notions que manient actuellement les historiens lorsqu’ils analysent l’histoire coloniale de la France. Certaines entrées sont plus descriptives, d’autres plus conceptuelles. Si nous avons essayé de maintenir la balance entre les trois grands pôles de l’Empire – Maghreb, Indochine, Afrique –, ce choix nous a sans doute conduits à évoquer un peu vite les «vieilles colonies» (Antilles, Réunion, Inde) ou les établissements français du Pacifique. En revanche, nous avons veillé à tenir à part égale les approches relevant de l’histoire politique, économique et sociale, tout en réservant une place importante à l’histoire culturelle de la colonisation, chantier historiographique fort dynamique depuis plusieurs années.

L’équilibre de ce petit lexique s’établit au carrefour des mots d’alors et des mots d’aujourd’hui, dans une réflexion sous-tendue par les débats historiographiques en cours. Cette sélection induit des rapprochements parfois incongrus ou cocasses, où se côtoient l’«opium» et l’«outre-mer», où le «broussard» d’Afrique occidentale rencontre la «congaï» vietnamienne. Le télescopage des mots doit permettre une initiation originale à l’histoire de la colonisation et le lecteur saura se frayer son propre chemin dans l’ouvrage. Selon leurs centres d’intérêt, certains s’arrêteront sans doute aux entrées consacrées à telle ou telle partie de l’Empire français ; d’autres choisiront de commencer par les articles les plus généraux, intéressant l’ensemble du domaine colonial ; d’autres enfin préféreront justement de se laisser porter par les associations inattendues, imputables au seul ordre alphabétique.

Puisse ce petit ouvrage fournir un outil de travail commode aux étudiants d’histoire, de science politique, de lettres (etc.), aux enseignants du secondaire et au large public intéressé par ces questions. Puisse-t-il aussi proposer un point d’entrée dans l’histoire contemporaine de la France, dont la dimension coloniale, loin de constituer un épiphénomène, fait partie intégrante de l’histoire nationale. Gageons enfin que ce kaléidoscope de mots contribuera à faire saisir la complexité et la variété des situations coloniales passées.

__________________________________

Sous la coordination de Sophie Dulucq, Jean-François Klein et Benjamin Stora, une équipe d’une quarantaine de spécialistes de la colonisation française a été mise à contribution pour la rédaction de ce livre. La longueur de la liste des contributeurs est un bon indice de la richesse, du dynamisme et du renouveau de l’histoire de la colonisation, mais aussi de la constance et de la continuité de la recherche en ce domaine :

Robert Aldrich, Pascale Barthélémy, Hélène Blais, Claude Blanckaert, Hubert Bonin, Bénédicte Brunet La Ruche, Jean-Pierre Chrétien, Alice Conklin, Henri Copin, Christine Deslaurier, Bernard Droz, Guy Durand, Jacques Frémeaux, Jean Fremigacci, Ruth Ginio, Odile Goerg, Philippe Haudrère, Daniel Hémery, Anne Hugon, Grégory Kourilsky, Hélène Lavois, Philippe Le Failler, Sarah Mohamed-Gaillard, Patrice Morlat, Aurélie Roger, Laurence Monnais, Nguyên Thê Anh, Philippe Papin, Claude Prudhomme, Alain Ruscio, Nathalie Rezzi, Oissila Saaïdia, Francis Simonis, Emmanuelle Sibeud, Pierre Singaravélou, Marie-Albane de Suremain, Isabelle Surun, Frédéric Turpin, Frédéric Thomas, Pierre Vermeren, Laurick Zerbini.

__________________________________

Soudanite

Le mot est utilisé à partir des années 1890 pour désigner une maladie aux contours flous, caractérisée par des malaises de nature variée – tant physiques que psychiques –, qui touche militaires, colons etla_soudanite fonctionnaires européens en poste dans les cercles reculés du Soudan. Ce syndrome mal défini est imputé aux effets conjugués du climat tropical, des fièvres et de la solitude qui assaillent l’homme blanc isolé au milieu des Noirs. L’alcool a sans doute sa part dans les assauts de ce mal des tropiques, même si l’on minimise systématiquement ses effets. Quoi qu’il en soit, la menace de la soudanite renforce encore la stature héroïque des pionniers de la colonisation, décidemment prêts à tous les sacrifices.

Voir BrousseBroussard

 

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une factorie de brousse, Mali
(source Caom)


DAFANCAOM01_30FI114N029_P
une fumerie d'opium, Annam, 1931 (source Caom)


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jeudi 5 juillet 2007

exposé : la colonisation française en Afrique

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exposé :

la colonisation française en Afrique

aide pour traiter le sujet



À la suite de plusieurs demandes de "plans" pour des exposés sur la colonisation française en Afrique, nous proposons les éléments d'aide suivants. Il est impossible de définir un plan passe-partout, pour deux raisons :

- 1) Généralement, le sujet est plus précis que cet énoncé : la colonisation française en Afrique. Cette Afrique, pour commencer, comprend-elle le Maghreb, ou bien ne recouvre-t-elle que l'Afrique "noire" ? Ensuite, le sujet peut évoquer les différentes phases de l'expansion, les motifs et idéologies de la colonisation, les modalités de domination et d'administration, les résistances aux Européens, ou encore des aspects particuliers (rapports avec les "indigènes", économie, influences culturelles, etc...), la confrontation avec d'autres puissances coloniales, les conditions d'émancipation des peuples colonisés... Le plan doit donc varier en fonction du sujet fourni et/ou de l'accent que veut lui donner l'auteur.

- 2) Un sujet de travail (exposé, dissertation, dossier...) est soumis avec l'objectif que celui qui le traitera devra rechercher des informations, mobiliser des connaissances, trier des références, réfléchir à une démonstration lui-même... C'est tout l'intérêt formateur de ce type d'exercice. Permettre à celui qui y est astreint, de faire l'économie de ces tâches est contre-productif. Par contre, il est du devoir de ceux qui disposent d'une certaine connaissance de ce sujet, d'aider les autres à en acquérir eux-mêmes, sans se substituer à leur responsabilité dans le traitement final du sujet.

Études Coloniales

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Tchad_chef_du_canton
village de Karal (Tchad) : le ""tata"" [tam-tam] du chef du canton - Scène de fête.
Le chef de canton (homme aux lunettes noires) préside avec à ses côtés une femme coiffée
du casque
colonial, décembre 1951 (source : Caom, base Ulysse)



ratification_02


quelques tables des matières d'ouvrages d'histoire

relatifs à la colonisation française en Afrique


- Histoire générale de l'Afrique. VII - L'Afrique sous domination coloniale, 1880-1935, collectif, dir. duabcouv7 volume, A. A. Boahen (Ghana), Unesco, 1989.

chap. premier
L'Afrique face au défi colonial
chap. 2
Partage européen et conquête de l'Afrique
chap. 3
Initiatives et résistances africaines face au partage et à la conquête
chap. 4
Initiatives et résistances africaines en Afrique du Nord-Est
chap. 5
Initiatives et résistances africaines en Afrique du Nord et au Sahara
chap. 6
Initiatives et résistances africaines en Afrique occidentale de 1880 à 1914
chap. 7
Initiatives et résistances africaines en Afrique orientale de 1880 à 1914
chap. 8
Initiatives et résistances africaines en Afrique centrale de 1880 à 1914
chap. 9
Initiatives et résistances africaines en Afrique méridionale
chap. 10
Madagascar de 1880 à 1939 : Initiatives et résistances africaines  à la conquête et à la domination coloniales
chap. 11
Le Libéria et l'Éthiopie, 1880-1914 : la survie de deux États africains
chap. 12
La Première Guerre mondiale et ses conséquences
chap. 13
La domination européenne : méthodes et institutions
chap. 14
L'économie coloniale
chap. 15
L'économie coloniale des anciennes zones françaises, belges et portugaises (1914-1935)
chap. 16
L'économie coloniale : les anciennes zones britanniques
chap. 17
L'économie coloniale : l'Afrique du Nord
chap. 18
Les répercussions sociales de la domination coloniale : aspects démographiques
chap. 19
Les répercussions sociales de la domination coloniale : les nouvelles structures sociales
chap. 20
La religion en Afrique pendant l'époque coloniale
chap. 21
Les arts en Afrique à l'époque de la domination coloniale
chap. 22
Le nationalisme africain et le colonialisme, 1919-1935
chap. 23
La politique et le nationalisme en Afrique du Nord-Est, 1919-1935
chap. 24
La politique et le nationalisme en Afrique au Maghreb et au Sahara, 1919-1935
chap. 25
La politique et le nationalisme en Afrique occidentale, 1919-1935
chap. 26
La politique et le nationalisme en Afrique orientale, 1919-1935
chap. 27
La politique et le nationalisme en Afrique centrale et méridionale, 1919-1935
chap. 28
L'Éthiopie et le Libéria, 1914-1935 : deux États africains indépendants à l'ère coloniale
chap. 29
L'Afrique et le nouveau monde
chap. 30
Le colonialisme en Afrique : impact et signification

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- L'Afrique occidentale au temps des Français. Colonisateurs et colonisés (vers 1860-1960), dir. Catherine Coquery-Vidrovitch, La Découverte, 1992

Coquery_AOF_couv

Introduction
Le pays, son passé, ses cultures

Facteurs communs
1. Les changements sociaux
2. Quel passé pour l'Afrique ?
    2.1 De l'histoire coloniale à l'histoire africaine (1912-1960)   
    2.2 L'histoire de l'Afrique occidentale enseignée aux enfants de France
3. L'armée coloniale en Afrique occidentale française
4. Géopolitique de la colonisation
5. La politique économique coloniale
6. L'islam sous le régime colonial

"États coloniaux"
7. Sénégal-Soudan (Mali) : deux États pour un empire
8. La Mauritanie de 1900 à 1961
9. Le Niger
10. La Haute-Volta (Burkina-Faso)
11. La Côte d'Ivoire
12. La Guinée
13. Le Dahomey (Bénin)
14. Le Togo



- Pour en finir avec la colonisation, Bernard Lugan, éd. du Rocher, 2006Lugan_couv_livre.

Préambule : réflexions sur le débat colonial

Première partie :
De l'Afrique ignorée à l'Afrique approchée (du XIVe siècle à 1884)
chap. 1
Les Européens du XIVe siècle à 1800
chap. 2
Les Européens et l'Afrique du Nord de 1800 à 1870
chap. 3
Les Européens et l'Afrique Noire de 1800 jusqu'au Congrès de Berlin (1884)
chap. 4
Les explorations

Deuxième partie :
De l'Afrique partagée à l'Afrique dominée (1885 à 1914)
chap. 5
La colonisation française, une grande idée de gauche
chap. 6
La création de l'empire colonial français
chap. 7
La colonisation britannique ou l'impérialsime sans complexe
chap. 8
L'Allemagne entre le refus de la colonisation et la "place au soleil"
chap. 9
Les autres nations coloniales (Belgique, Portugal, Espagne et Italie)

Troisième partie :
De l'apogée du système colonial à l'amorce de la décolonisation (1914 à 1945)
chap. 10
Le premier conflit mondial en Afrique et ses conséquences
chap. 11
Les années 1919-1939 ou la transition
chap. 12
Le second conflit mondial et ses conséquences

Quatrième partie :
L'Afrique libérée (1945 à 1975)
chap. 13
La décolonisation française
chap. 14
La déchirure algérienne
chap. 15
La décolonisation britannique
chap. 16
Les autres décolonisations

Cinquième partie :
La colonisation en débats
chap. 17
Les doctrines coloniales
chap. 18
La France fut-elle ruinée par ses colonies ?
chap. 19
Les colonies africaines ne furent pas de bonnes affaires pour les colonisateurs
chap. 20
Les véritables responsabilités de la colonisation

Conclusion
De la colonisation de l'Afrique à la colonisation de l'Europe



carte_afrique_temperature_a


- L'Afrique et les Africains au XIXe siècle, Catherine Coquery-Vidrovitch, Armand Colin, 1999.

Le chapitre 6 de cet ouvrage est consacré à "l'intervention coloniale". Voici sa composition :Afrique_XIXe_couv

1 - Les débuts de l'impérialisme colonial en Afrique noire
2 - La genèse de l'administration coloniale
3 - L'achèvement des conquêtes coloniales
    3.1 - En Afrique de l'Ouest
    3.2 - En Afrique centrale
4 - Les résistances
    4.1 - Arabes, Swahili et Nyamwezi : la révolte de Pangani et le soulèvement d'Abushiri
    4.2 - L'union imprévue : la révolte shona et ndebele de 1896
5 - L'Algérie. De la conquête à la colonisation
    5.1 - Conquête et colonisation de peuplement
    5.2 - Une résistance nationale ? D'Abd el-Kader aux Kabyles
    5.3 - La misère algérienne

Signalons que Catherine Coquery-Vidrovitch ne traite, dans ce livre, que du XIXe siècle. Dans ce cadre, "S'il fallait, dans la première moitié du XIXe siècle, souligner l'importance des impacts nouveaux, les avatars de l'islam en Afrique du Nord et son expansion au sud de Sahara (...) apparaissent sur le plan interne un acteur autrement puissant que l'impact occidental" (p. 9).




- L'empire triomphant, 1871/1936 - 1. Afrique occidentale et équatoriale, Gilbert Comte, éd. Denoël, coll.Gilbert_Comte_couv "L'Aventure coloniale de la France", 1988.

Première partie : la conquête
1 - Les Républicains et le "groupe colonial"
2 - La marche de Gallieni vers le Soudan
3 - La longue poursuite de Samory
4 - Sur le Niger et dans la forêt ivoirienne
5 - Du royaume de Béhanzin aux confins sahariens
6 - Brazza aux mains nues sur le Congo
7 - La remontée de Gentil vers le lac Tchad
8 - Foureau et Lamy à travers le Hoggar
9 - La course ensanglantée de la colonne Voulet-Chanoine
10 - La défaite de Rabah et le massacre des vaincus

Deuxième partie : la colonisation
1 - La mise en place des structures
2 - L'opinion métropolitaine face aux scandales du Congo
3 - Mercantilisme et réformisme
4 - Dans les tranchées de l'Europe en guerre
5 - Bastions allemands en Afrique
6 - À la recherche d'une doctrine
7 - Apothéose au bois de Vincennes

______________________________________


cartographie


carte_afrique1
Afrique subsaharienne en 1880 - principaux États
et empires africains (en rouge)



carte_afrique2
carte de l'Afrique colonisée en 1914



carte_decolo
la décolonisation des pays d'Afrique



- source des trois cartes : cabinda.org/histoire

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jeudi 28 juin 2007

Protectionnisme et expansion coloniale

Diapositive1



Protectionnisme et expansion coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)


Ce fut Bismarck qui, le premier, en 1878, proposa au Reichstag un tarif protectionniste. Il était, à ce moment-là encore, résolument hostile à l'expansion coloniale. Aucun des députés qui intervinrent dans la discussion n'y fit allusion et l'Allemagne ne s'y décida que cinq ans plus tard, en avril 1884. Lorsqu'en juin 1885, Bismarck définit son système colonial, il ne mentionna pas davantage le protectionnisme, pas plus redditionque Jules Ferry en juillet de la même année.

Ferry avait inauguré la politique impérialiste de la France par l'expédition de Tunis, en 1881. Mais ce fut seulement en 1892 que la France s'engagea dans le protectionnisme par le vote du tarif Méline. À ce moment, le tarif Mac Kinley (1890) avait déjà fait passer les Etats-Unis dans l'orbite protectionniste, mais ils attendirent ensuite huit ans pour se livrer à l'impérialisme en enlevant aux Espagnols leurs colonies de Cuba, de Porto-Rico et des Philippines (1898). Et ce ne furent pas les milieux économiques qui préconisèrent ces interventions. Quant à l'Angleterre, à la Belgique et aux Pays-Bas, ils ne renoncèrent pas au libre-échange, ce qui ne les empêcha pas d'acquérir des colonies.
Cette simple confrontation des dates induit en méfiance à l'égard de la filiation du protectionnisme à l'expansion coloniale.

Jules Ferry explique que la fermeture des marchés des États devenus protectionnistes obligeait ceux qui ne l'étaient pas à rechercher des débouchés ailleurs. Mais sur quoi se fondait-il ? La vérification était cependant facile : l'Allemagne appliqua son tarif protectionniste à partir de 1879. La France resta libre-échangiste jusqu'en 1892. Reportons-nous au Tableau général du Commerce de la France : nous y voyons que le commerce général de la France avec l'Allemagne passa de 882,8 millions de francs en 1878 à 883,9 en 1879, à 945,5 en 1880, à 981 en 1881 et à 993,2 en 1882.

Si nous considérons le rapport entre importations et exportations, nous constatons que la France continua d'importer plus qu'elle n'exportait. Les deux courbes restent parallèles jusqu'en 1885. Ensuite, la France rétablit peu à peu l'équilibre et, de 1892 à 1908, elle exporte plus qu'elle n'importe. À cause du tarif Mélinecouverture de 1892 ? Peut-être, mais à partir de 1910 et malgré le relèvement de ce tarif, le commerce fut de nouveau déficitaire pour la France. Les tarifs douaniers sont des armes à double tranchant et leur action ne peut être que très brève ; des négociations, qui les émoussent, s'imposent ensuite, si l'on veut éviter des guerres douanières dommageables aux deux partenaires.

La courbe des échanges entre la France et l'Allemagne est grossièrement parallèle à celle entre la France et l'Angleterre ; celle-ci accuse seulement des mouvements d'une plus grande amplitude. L'Angleterre, cependant, resta libre-échangiste.

Si l'on considère enfin la courbe du commerce général de la France au cours de cette période de 1875 à 1914, on y trouve bien des chutes, correspondant aux crises économiques générales, dont n'avons pas à traiter ici. Mais, des arguments en faveur de la thèse selon laquelle le débouché colonial est venu pallier les déficiences du commerce ? Point. L'expédition de Tunisie eut lieu en 1881, au moment où le commerce général atteignit les chiffres les plus élevés depuis 1870. La conquête de Madagascar en 1895, les interventions  au Maroc après 1905, se situèrent à des moments où le commerce était en pleine expansion. Seule la conquête du Tonkin, entre 1883 et 1885, correspondit à une période de baisse. Dans l'ensemble, il apparaît que l'expansion coloniale ne s'inscrivit pas sur la courbe du commerce extérieur.

Henri Brunschwig,
Mythes et réalités de l'impérialisme colonial français, 1871-1914,
A. Colin, 1960, p. 82-83

Brunschwig_imp_rialisme_fra




les conquêtes coloniales

ne doivent rien au capital financier

Jacques MARSEILLE (1984)


Rien ne prouve que Jules Ferry avait un plan d'ensemble quand il décida en 1881 et 1882 l'intervention de la France en Tunisie et au Tonkin. Il faudra attendre 1885 pour qu'il justifie a posteriori la nécessité économique des conquêtes coloniales. (p. 12 éd. Points-Seuil, p. 21 éd. 2005)

(… selon) Jacques Freymond : (…) "Si l'on considère la France, on doit constater que les Français ont été moins sensibles aux appels de Jules Ferry qui jugeait les colonies nécessaires au placement des capitaux de la métropole, qu'au mirage de l'alliance russe. En 1902, sur un total d'environ 30 milliards de francs placés à l'étranger, l'Europe à elle seule en a reçu 21 milliards et l'on estime à 2 ou 3 milliards la somme totale des placements dans les colonies françaises".

Le faible pourcentage que représentaient les empires coloniaux dans le commerce et les placements de2020108941 capitaux métropolitains suffirait donc à démontrer la faiblesse de l'analyse marxiste et à prouver que les conquêtes coloniales ne devaient rien au capital financier. (p. 28 éd. Points-Seuil, p. 21, p. 40-41 éd. 2005)

Jacques Marseille,
Empire colonial et capitalisme français, (1984),
éd. Points-Seuil, 1989 et éd. "Bibliothèque de l'évolution
de l'humanité", Albin Michel 2005



Tunisie_colonie_fran_aise
"Solution Pautauberge", entreprise pharmaceutique spécialisée dans les sirops


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dimanche 17 juin 2007

les armes de la colonisation

Diapositive1
canonnière le Yatagan sur le fleuve Rouge (Tonkin), 1884-1885



les armes de la colonisation

Sven LINDQVIST (1998)


Au début du XIXe siècle, la plus grande partie du monde habité se trouvait encore hors de portée de l'artillerie navale.
Ce fut donc une découverte de grande importance militaire lorsque Robert Fulton fit remonter l'Hudson au premier bateau à vapeur. Bien vite, on trouva des centaines de vapeurs sur les fleuves d'Europe. Et, au milieu du XIXe siècle, les vapeurs commencèrent à porter les canons européens bien à l'intérieur de l'Asie et de l'Afrique. Cela marqua une ère nouvelle dans l'histoire de l'impérialisme.

Et, de même dans l'histoire du racisme. Beaucoup trop d'Européens interprétèrent cette supériorité militaire en termes de supériorité intellectuelle, voire biologique.

Némésis est la déesse grecque de la vengeance, celle qui punit la présomption et l'arrogance. C'est une profonde ironie de l'histoire si le premier vapeur à remorquer les navires britanniques sur le fleuve Jaune et la Grand Canal en direction de Pékin, en 1842, portait ce nom.

Bientôt, les vapeurs ne furent plus utilisés comme remorqueurs de la flotte mais équipés d'une artillerie propre. La "canonnière" devint un symbole de l'impérialisme sur tous les grands fleuves - Nil, Niger, Congo -, permettant aux Européens de contrôler par les armes d'énormes régions jusqu'alors inaccessibles.

ancien01
canonnière Lynx, construite à Cherbourg en 1878, armée
de 2 canons de 140 mm et 2 autres de 100 mm.
Elle fit campagne en Extrême-Orient, participant notamment aux
opérations de l'amiral Courbet qui anéantit la flotte chinoise
sur le fleuve Bleu
(source)

Le vapeur était représenté comme porteur de lumières et de justice. Si, du haut du Paradis, l'inventeur de la machine à vapeur peut observer les progrès de son invention ici-bas, sur terre, écrivit Macgregor Laird dans Narative of an Expedition into the Interior of Africa by the River Niger (1837), dans ce cas, aucune autre application ne pourrait le réjouir davantage que de voir des centaines de vapeurs "apporter la paix et la bonne volonté entre les hommes dans les lieux les plus sombres de la terre où règne la cruauté".

C'était là la rhétorique officielle. À Omdurman [au Soudan, le 2 septembre 1898, victoire des troupes britanniques commandées par Kitchener contre les Soudanais dirigés par le successeur du Mahdi], il fut démontré que la canonnière était également en mesure de tuer d'une manière commode et sûre, d'anéantir ses ennemis en étant aussi intouchables que les dieux.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les armes à feu du tiers-monde pouvaient se mesurer à celles de l'Europe. L'arme standard était un fusil, chargé par le canon, à canon lisse, qui était également fabriqué par les forgerons de village en Afrique.

Le fusil était une arme terrifiante pour ceux qui l'entendaient pour la première fois. Mais sa portée ne dépassait guère la centaine de mètres. Il fallait au moins une minute pour le recharger. Même par temps sec, trois coups sur dix faisaient long feu, et sous la pluie, l'arme cessait tout simplement de fonctionner.

Un bon archer tirait encore plus vite, plus loin et avec une plus grande précision. Il était seulement inférieur dans sa capacité à tirer à travers un blindage.

C'est pour cela que les guerres coloniales de la première moitié du XIXe siècle furent longues et coûteuses. Même s'ils avaient une armée de cent mille hommes [1] en Algérie, les Français progressaient lentement, puisque les armes de l'infanterie des deux camps étaient comparables.

030b
Auguste Raffet, Retraite de Constantine, lithographie, novembre 1836,
BnF, département Estampes

Mais avec la capsule fulminante [qui remplace la pierre à fusil], on obtint un fusil dont seulement cinq coups sur mille faisaient long feu. Le canon rayé améliora grandement la précision.

En 1853, les Britanniques commencèrent à remplacer leurs vieilles armes par des fusils Enfield, qui étaient efficaces jusqu'à 500 m et qui tiraient plus vite parce que la balle était contenue dans une cartouche à papier. Les Français introduisirent un fusil similaire. Les deux armes furent tout d'abord utilisées dans les colonies.

Mais ces armes étaient toujours lentes et difficiles à manier. Elles émettaient des bouffées de fumée qui dévoilaient la position du tireur, et les cartouches en papier étaient sensibles à l'humidité. En outre, le soldat était obligé de se lever pour recharger.

La Prusse remplaça ses fusils à chargement par la culasse, inventée par Dreyse. L'arme fut testée pour la première fois en 1866 lors de la guerre austro-prussienne pour l'hégémonie de l'Allemagne. À la bataille de Sadowa, les Prussiens étaient allongés sur le sol et tiraient sept coups avec leurs fusils Dreyse tandis que, dans le même temps, les Autrichiens, debout, tiraient un coup. L'issue était évidente.

Dreyse_infanterie_1862
fusil Dreyse

Les États européens se lancèrent dans une course pour remplacer les fusils anciens par des fusils à chargement par la culasse. Les Britanniques transformèrent la cartouche en une cartouche en cuivre, qui protégeait la poudre durant le transport, éliminait la fumée et propulsait la balle trois fois plus loin que celle du fusil Dreyse.

En 1869, les Britanniques abandonnèrent l'Enfield pour le Martini-Henry, la première véritable arme de la nouvelle génération : rapide, précise, insensible à l'humidité et aux secousses. Les Français produisient alors le fusil Gras, les Allemands le Mauser.

MartiniHenryMarkI_1871_1876
fusil Martini-Henry

Ainsi, les Européens étaient supérieurs à tout opposant possible des autres continents. Les dieux des armes conquirent un autre tiers de la planète.

Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes,
éd. Le Serpent à plumes, 1998, p. 73-76.

Exterminez_toutes_ces_brutes__520126

 


[1] L'armée de Bugeaud en Algérie comptait 75 000 hommes en 1841-1844 et finit par atteindre les 100 000 au début de 1847 ; cf. Jacques Frémeaux, La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, éd. Economica, 2002, p. 102 (note Études Coloniales)



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jeudi 1 mars 2007

"La naissance du monde moderne (1780-1914)" de C.A. Bayly (Olivier Pétré-Grenouilleau, Éric Hobsbawm)

Diapositive1


 

La mondialisation, une vieille histoire

 En adoptant une approche planétaire, l'universitaire britannique

Christopher Alan Bayly a mis au jour des interdépendances anciennes

Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU


Christopher_Alan_BaylyDepuis quand le monde est-il monde? A l'heure où l'on se soucie à juste titre des vertus civiques d'un récit national à réinventer, la traduction de l'œuvre magistrale de Christopher Alan Bayly [photo ci-contre], professeur d'histoire à Cambridge et spécialiste de la colonisation, vient nous rappeler qu'il existe d'autres impératifs, notamment d'œuvrer à une vision plus planétaire du déroulement historique. De comprendre ce dernier non pas comme la résultante d'une série de grandeurs et de décadences, d'alternances entre des positions dominantes et dominées, mais comme un ensemble au sein duquel chacun a pu interagir.

Il ne s'agit donc pas de compenser les méfaits d'une vision de l'Histoire faisant encore trop souvent la part belle à l'Occident, et donc de s'intéresser aux civilisations méconnues ou méprisées dans un seul souci d'équité. Cette tentation a pu être manifeste il y a quelques décennies, lorsque l'histoire globale commençait à naître, de l'autre côté de l'Atlantique. Mais rien n'indique qu'elle ne conduise pas, à son tour, à d'autres excès, inverses de ceux auxquels elle était censée répondre. Il ne faut pas «réorienter l'histoire du monde», écrit Bayly, mais la «décentraliser». Son objectif, ce faisant, est de comprendre comment est né notre monde «mondialisé».

Érudit, à la manière de ces savants anglo-saxons sachant conter et faire réfléchir tout à la fois, il nous propose ici une véritable somme toujours agréable à lire. Ses idées-forces renvoient à la construction d'un monde de plus en plus interdépendant, évoluant à la fois vers plus d'uniformisation et plus de différenciation. Un monde que l'Occident a cru pouvoir un moment dominer mais qui lui échappa de fait dès le début, et qui fut tout autant influencé par lui qu'il ne contribua à le façonner.

Bayly souligne de nombreux synchronismes : liens entre périodes de stabilité relative et de crises en divers endroits du monde, interdépendances entre événements lointains, ou bien encore montée en puissance de changements de même nature à différents endroits bien qu'à des moments distincts. Il s'agit non pas, selon l'auteur, de simples analogies, mais de «liens de causes à effets». Il en va ainsi de la «révolution industrieuse», dont il repère des traces depuis le sud de la Chine jusqu'au Massachusetts, de l'essor d'une nouvelle gouvernance, des progrès de la rationalisation et du retour simultané de la foi. Avec des passages décapants, comme la mise en évidence de signes annonciateurs de l' «ère des révolutions» se faisant jour dans l'Inde des Moghols et dans l'Iran des Séfévides, avant de se manifester en France ou dans les treize colonies. Un livre indispensable pour toute réflexion sur la mondialisation et la modernité.

Olivier Pétré-Grenouilleau
L'Express, 20 juillet 2006

t_Olivier_Petre_Grenouilleau


6873142_p


- sur ce site : article de Claude Liauzu, présentation du livre de Cristopher Alan Bayly et compte rendus divers

- parution en édition de poche, janvier 2007


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Bayly ne s'embarrasse pas

avec les errements de l'histoire

"postcoloniale"

Éric HOBSBAWM


6873142_pLa préface que l'historien Éric Hobsbawm accorde à La naissance du monde moderne (1780-1914), publiée par Christopher Alan Bayly en 2004 et traduit l'année dernière en langue française, qualifie cet ouvrage de "première histoire" du monde moderne qui soit "véritablement mondiale dans son dessein". Éric Hobsbawm pointe les nouveautés de cet "ensemble magistral" dont celle qui consiste à concevoir, au temps de la domination occidentale, la conquête par une puissance étrangère non comme une imposition mais comme une interaction. Et donc à invalider une histoire "postcoloniale" qui postule la pérennité de ce rapport sous la forme mécanique qu'aurait été une intervention totalement exogène.

Christopher A. Bayly écrit qu'entre 1780 et 1914, les Européens ont "spolié les peuples indigènes de vastes étendues de territoires, notamment en Afrique du Nord et du Sud, en Amérique du Nord, en Asie centrale, en Sibérie et en Océanie. (...) Cette domination physique s'accompagnait de différents degrés de soumission idéologique. Les manières de concevoir la société, les institutions et les façons de procéder qui s'étaient aiguisées dans les combats et les oppositions féroces entre nations européennes devinrent autant de moyens de contrôler les peuples non européens en leur indiquant la voie à suivre. Toutefois, ces peuples n'absorbèrent pas de manière passive les bienfaits occidentaux, et ils ne se comportèrent pas davantage en victimes résignées de l'Occident. La manière dont ils assimilèrent, puis remodelèrent les idées et les techniques de l'Occident pour les adapter à leur propre situation, contribua à fixer des limites à la nature et à l'étendue de la domination que leur faisaient subir ceux qui détenaient le pouvoir en Europe." (p. 18).

C'est la pensée des exclusions réciproques, telle que certains partisans des postcolonial studies bataillent à l'imposer, qui se trouve infirmée. Dire, comme Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, que "les effets de la colonisation n'ont pas été abolis en 1962" et que ces "effets se font toujours sentir aujourd'hui" (La fracture coloniale, 2005, p. 14) est, ou bien un truisme historien sans valeur du genre "pour comprendre la France d'aujourd'hui, il faut tenir compte des héritages coloniaux"..., ou bien une généalogie ne faisant que rééditer la vision binaire dénoncée par Christopher Bayly. La "fracture coloniale" persiste à réfléchir en termes d'imposition/rejet alors que Bayly appelle à penser en termes d'interaction.

Michel Renard


- (...) La seconde thèse découle de la spécialisation personnelle de Bayly dans l'histoire de l'Inde. Il présente l'Inde du XVIIIe siècle non pas de la manière traditionnelle comme une société immuable au sein d'un empire moghol en déclin, prête à se laisser conquérir par une puissance étrangère, maus comme un sous-contin ent caractérisé par des innovations commerciales dynamiques, au sein duquel les intérêts commerciaux et urbains s'efforçaient de se forger des moyens propres pour faire face à l'instabilité politique de la région. Les Britanniques arrivèrent politiquement au pouvoir non pas en tant que conquérants venus d'outre-mer, mais plutôt au début comme partie intégrante de la tentative imaginée par certains Indiens de modifier le rapport des forces au niveau du sous-continent.

Même après avoir été acceptée, la domination britannique dut continuer jusqu'à la fin de s'appuyer sur une combinaison de forces et de relais locaux, faisant que les Indiens acceptaient le raj (dénomination de la période de domination britannique du sous-continent indien) au nom de leurs intérêts propres. Plus généralement, la naissance du monde moderne ne fut pas quelque chose simplement imposé de l'extérieur par l'Occident, mais un processus complexe fait d'évolutions interagissant les unes avec les autres et émanant des deux côtés bien qu'à l'évidence dominé par la force des puissances impériales et par l'hégémonie du modèle occidental ; ce processus était également la seule manière de rendre les pays concernés suffisamment forts pour résister à la domination occidentale, avant finalement de s'en affranchir. Les peuples non européens s'approprièrent en les adaptant le soutils politiques et idéologiques apportés par l'Occident. Bayly ne s'embarrasse pas avec les errements de l'histoire "postcoloniale".

Éric Hobsbawm, décembre 2006
préface à La naissance du monde moderne (1780-1914),
les Éditions de l'Atelier, 2007, p. 13-14.

hobsbawm

















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samedi 24 février 2007

La colonisation est un rapport de force (Pierre Pluchon, 1991)

Diapositive1
le rapport de force initial, sans jamais s'effacer complètement...



La colonisation est un rapport de force

Pierre PLUCHON (1991)


La colonisation est un rapport de force qui oppose plusieurs acteurs. Le peuple dominateur, qui vient imposer sa loi et sa culture dans une contrée où il est étranger. Le peuple dominé, qui, s'il n'est pas exterminé, résiste jusqu'à la soumission, dans l'ombre de laquelle ses traditions se cachent et survivent en partie. La nature, même dans les atours les plus beaux, déroute par son climat éprouvant, ses ressources alimentaires inhabituelles et sa pathologie meurtrière : souvent la maladie livre les combats les plus funestes, les plus longs, traversant les siècles.

Les relations entre les maîtres et les assujettis, indigènes, ou transportés, comme dans le cas des esclaves fournis par la traite africaine, se familiarisent, tout en conservant une rigidité hiérarchique jamais abolie. Elles s'interpénètrent pour engendrer, à terme, des comportements indédits où dominateur et dominé se fondent tout en restant différents. Le rapport de force initial, sans jamais s'effacer complètement, donne le jour à un métissage, où des patries et des sociétés nouvelles, issues de la colonisation, trouvent un fonds culturel commun, même quand les composantes sociales s'en défendent. Ainsi, l'Amérique ibérique n'est plus européenne, sans pour autant être nègre ou indienne. Elle présente un visage original dont les traits évoquent, tantôt l'ascendance hispano-portugaise, tantôt la filiation africaine, ou encore l'hérédité asiatique.

La colonisation a pour moteur la recherche des métaux précieux, la maîtrise de régions qui procurent de la richesse et de la puissance et l'enseignement du vrai Dieu, que Jésus-Christ a révélé. Avant tout, lesintro1a possessions d'outre-mer sont donc filles de la volonté de puissance des nations maritimes, plus que de la passion du Christ, ou de la curiosité d'explorer le monde. Le partage de la planète, auquel l'Espagne et le Portugal procèdent dans les dernières heures du XVe siècle, est remis en cause par les Pays-Bas. À la charnière des XVIe et XVIIe siècles, ils se soulèvent contre l'Espagne et tournent la fermeture de Lisbonne en se taillant une chaîne de possessions dans l'empire colonial portugais, un temps annexé à l'immense domaine madrilène. La France, en compagnie de l'Angleterre, apparaît la dernière sur la scène coloniale à la fin du XVIe siècle et surtout au XVIIe siècle. [ci-contre, Jacques Cartier à Gaspé (Québec) en 1534 - source]

Pourquoi le royaume a-t-il pris tant de retard ? Malgré la vocation maritime que lui assigne la géographie et qu'illustre l'étendue de ses côtes (environ 2 500 km), la France ne possède pas, à la différence de l'Italie, une capitale thalassocratique, où se forment le grand négoce, aux ambitions tournées vers le large, et les pilotes à l'esprit audacieux et conquérant. Elle a été paralysée, ensuite, par sa lutte contre les Habsbourg, par les guerres de religion et Fronde. Grâce à Henri IV puis à Mazarin, elle recouvre une pleine autonomie d'agir au-delà des mers.

La nation, affranchie de la menace hispano-autrichienne, s'emploie, en quelques années, à rattraper le temps perdu. Colbert, reprenant certains projets de François 1er, l'y invite d'une main ferme, mais réussit de manière incomplète. Ce demi-succès donne un empire extérieur au roi, mais ouvre des hostilités avec l'Angleterre, qui ne s'éteindront qu'au XIXe siècle. Autant dire que l'expansion de la France organise un conflit qui se joue et se jouera sur mer, et paradoxalement sur les champs de bataille continentaux, où la Grande-Bretagne coalise tout ou partie de l'Europe tant contre le roi que contre la révolution.

La colonisation française, partie intégrante de la politique étrangère, inscrite en lettres majuscules dans la vie économique de la seconde partie du XVIIIe siècle, liée au destin des armées navales et du grand commerce maritime, présente dans l'histoire des idées, ne recueille - par un phénomène étrange - que le mépris des historiens. Les serviteurs de Clio estiment  avoir tout dit quand ils ont affirmé que le Français est un paysan, étranger à toute vocation maritime et coloniale. Les institutions emboîtent le pas : le musée des Colonies devient une galerie d'art ; les Archives coloniales de l'Ancien Régime sont installées dans la campagne aixoise, loin de celles, complémentaires, de la Marine et de l'Armée, rassemblées au château de Vincennes, et des fonds coloniaux que conserve la Bibliothèque nationale.

Comment expliquer cette attitude, inconcevable de la part des autres nations colonisatrices d'Europe ? Vraisemblablement parce que la colonisation a été l'oeuvre de marginaux qui ne représentaient pas les ambitions de la classe dirigeante.
D'Henri IV à Napoléon, jamais une personnalité du grand négoce maritime, c'est-à-dire colonial au XVIIIe siècle, jamais un mandataire du capitalisme industriel ou commercial n'ont été appelés à siéger au gouvernement peuplé de non-producteurs : magistrats, administrateurs, hommes du système fisco-financier, ouvert, sur le tard, à la haute noblesse et enfin à Necker, banquier mi-allemand mi-suisse, ami des Anglais !

"Le labourage et le pastourage, voilà les deux mamelles de la France, les vraies mines et trésors du Pérou", disait Sully au roi Henri qui, contrairement à son ministre, voulait un destin français au-delà des mers. Le Gascon est mal suivi par ses successeurs qui, au réflexe terrien, ajouteront un tropisme continental, oubliant que la Hollande et l'Angleterre tirent partie de leur puissance de l'outre-mer.

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L'Amérique du Nord au milieu du XVIIIe siècle (source)

La monarchie, paradoxe singulier, mesure la valeur de ses possessions, à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, quand au traité de Paris elle abandonne son empire territorial d'Amérique septentrionale, et ses ambitions en Inde. Alors que les dirigeants du royaume, qui ont sauvé les îlots antillais du naufrage, se consolent de conserver ce petit domaine commercial dont la production permettra bientôt à la France de dominer le trafic international des sucres et des cafés.

Dès lors, la dimension de l'empire, la préoccupation de créer des établissements dans les immensités où la stratégie commande et où une géopolitique en formation invite, laissent les ministres français indifférents, à l'exception de Sartine et de Castries, sinon hostiles, comme Vergennes. Versailles, qui croit avoir emprunté à l'ennemi, sa méthode - ce commerce tant envié ! - vit dans une euphorie aveugle, rejetant l'ambition des conquêtes diversifiées.

Or, les Anglais préparent l'ère prochaine qui les confirme dans leur protectorat sur l'Amérique ibérique, leur livre la domination de l'Asie et de l'Australie, leur ouvre les portes de l'Afrique. Ils entrent dans l'avenir, qui n'appartient plus au sucre, mais au coton, dont ils font l'axe de la révolution industrielle. Napoléon voudra redresser la barre. Il était bien tard, et pour réussir, il lui fallait anéantir les marchands de Londres. Il échoue - près du but - après les rois. La nation se retrouve en 1815, dans ses limites continentales, comme Sully l'eût aimée : entre propriétaires terriens, notables de la routine.

Mais les temps ont changé. Désormais, la France devra se soumettre à la loi internationale de l'Angleterre - jusqu'à la Seconde Guerre mondiale - et subir deux assauts terribles d'une Allemagne encore vagissante, mais aussi peuplée qu'elle.

Pierre Pluchon, Histoire de la colonisation française (tome premier).
Le premier empire colonial, des origines à la Restauration
,
Fayard, 1991, p. 11-13



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