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Madagascar, insurrection de 1947

 Ce que révèlent

les reconstitutions historiques

un entretien avec Jean FRÉMIGACCI



- Les Nouvelles - En quoi les recherches récentes menées par votre équipe apportent-elles une nouvelle vision des "Evènements de 1947" ?

Jean Frémigacci
- Vaste question... Je dirai que jusqu'ici, nous n'avions aucune étude d'ensemble de ce qui s'est passé sur le terrain, mais seulement des travaux très généraux sur les origines de l'insurrection, vue comme découlant de la situation coloniale générale ; ou sur le face-à-face entre le pouvoir et les nationalistes malgaches, conclu par le célèbre "Procès des parlementaires". Quant à ce qui s'est passé sur le terrain, on s'est contenté de parler de répression "féroce" en se retranchant derrière "la chape de silence" que les Français auraient imposé sur ce qui se passait. Ce qui est une première affirmation fausse : car l'insurrection malgache de 1947 a été la première révolte coloniale à connaître une médiatisation intense dès mai 1947, organisée par le parti communiste qui vient juste, le 5 mai, de quitter le gouvernement pour entrer dans l'opposition. 1947 est aussi, ne l'oubliez pas, la première année de la guerre froide.

Tout d'abord, je préciserai que si nous avons pu progresser considérablement dans la connaissance de 1947, c'est parce que de vastes fonds d'archives ont été ouverts depuis une dizaine d'années en France : les archives militaires de Vincennes livrent le détail de la chronologie et de la géographie de l'insurrection, jusqu'au niveau du village. Les archives d'Aix-en-Provence complètent celles d'Antananarivo ouvertes depuis près de 20 ans en donnant tous les acteurs des "Evènements de 1947" dans le sens le plus large. Il est absurde, soit dit en passant, de se plaindre de la "fermeture" des archives, même si toutes ne sont pas encore accessibles.

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carte postale ancienne, ayant voyagé en 1903

Que nous apprend donc le terrain ? D'abord, qu'il faut revoir complètement les cadres chronologique et spatial d'un mouvement qui a été bien plus qu'une insurrection localisée sur 1/6ème de l'île. Le 29 mars 1947 a été tout autant un point d'aboutissement qu'un point de départ. A partir de mai 1946, un mouvement de désobéissance civile, de véritable dissidence des populations se développe dans certaines régions de l'île, et pas seulement dans celles qui se révoltent. Le MDRM (ndlr : Mouvement démocratique de la rénovation malgache) chevauche ce mouvement de fond bien plus qu'il ne le provoque ou le stimule. Et tout cela débouche sur un climat pré-insurrectionnel dès novembre 1946 qui a d'importantes conséquences : la répression administrative et policière qui s'ensuit a eu pour résultat que certaines régions très dynamiques, comme l'extrême Sud ou le Nord-Est n'ont pu se joindre, plus tard, à l'insurrection... car leurs cadres étaient déjà emprisonnés. C'est le cas par exemple de Monja Jaona dans l'Androy, arrêté dès le 10 novembre 1946 et qui ne sortira de prison que quatre ans plus tard. Contrairement à ce que suggère son intervention dans le film de Danièle Rousselier, ou Philippe Leymarie dans Le Monde Diplomatique, Monja Jaona n'a joué aucun rôle en 1947-1948.

L'autre conséquence à souligner : ce climat quasi-insurrectionnel a joué un rôle pédagogique essentiel en accréditant l'idée ou plutôt l'illusion lyrique que le Fanjakana frantsay était à l'agonie. Un dernier coup d'épaule, et il s'effondrerait. D'où, le 29 mars, le thème de "trois jours" : trois jours de révolte suffiront, et ensuite, les Américains et les Anglais imposeront aux Français affaiblis la reconnaissance de l'indépendance de Madagascar. C'est à la lumière de ce thème qu'il faut comprendre l'impréparation extraordinaire de la révolte. Personne n'imaginait qu'on en avait pour 1 an, 1 an et demi... Pour compléter ce renouvellement des perspectives, je dirai que ce qui s'est passé alors à Majunga, Antalaha ou Fort-Dauphin est aussi important que l'insurrection proprement dite à Moramanga ou Sahasinaka, si l'on veut comprendre l'évolution ultérieure de Madagascar. C'est là un axe de recherche essentiel, qui a exigé énormément de tempo et de travail de ma collègue, Lucile Rabearimanana.

Les Nouvelles - Avez-vous découvert du nouveau en ce qui concerne les origines, les responsables du déclenchement de l'insurrection, et le cheminement de celle-ci ?

Jean Frémigacci - L'enquête menée dans les archives et sur le terrain devrait nous permettre de rejeter définitivement la thèse, très défendue en France surtout, suivant laquelle 1947 aurait résulté d'un complot de la sûreté coloniale pour abattre le MDRM. Or notre recherche collective fait émerger des réseaux de militants qui se préparent à l'insurrection en débordant le MDRM légaliste et dont la police ignore tout : c'est par exemple ce qu'a découvert Célestin Razafimbelo dans la région de Moramanga.

Ce que l'on appelle le complot policier est postérieur au 29 mars. Il s'agit de l'utilisation de la violence pour obtenir des «aveux» permettant d'accuser Ravoahangy, qui en fait n'était pour rien dans l'affaire. Ce qui n'est pas le cas de Raseta qui lui, semble bien avoir été le chef occulte de la Jina, la société secrète qui a joué le rôle d'allumette déclenchant l'explosion. Mais pour les Français, l'homme à abattre, c'était Ravoahangy. C'était une très grosse erreur de leur part, car Ravoahangy était leur meilleur interlocuteur possible.

Les réseaux qui ont déclenché l'insurrection étaient essentiellement composés par ce qu'on peut appeler la petite bourgeoisie merina provinciale. Pourtant, il serait très réducteur de ramener le mouvement à un complot des Merina ! Car le fait essentiel, ici, c'est que, entre avril et juillet 1947, à la faveur de la disparition de toute autorité coloniale en brousse, on voit se développer une immense jacquerie paysanne, constituée de foyers très largement autonomes, à fondement le plus souvent ethnique, chez les Antemoro (qui créent une "République autonome de Namorona"), les Tanala, les Betsimisaraka, suivant des modalités tellement variées qu'il serait plus juste de parler des insurrections malgache de 1947...

Dans tout cela le MDRM passe rapidement à l'arrière plan, un chef historique comme Radaoroson dit même qu'il faut l'oublier. Et sauf dans la région de Moramanga, le réseau de militants merina doit laisser le pouvoir aux chefs de guerre locaux. Si certaines sociétés, comme les Antemoro et les Tanala, préservent leur cohésion, d'autres comme les Bezanozano ou les Betsimisaraka sont déchirées par des luttes sociales, ou également par un banditisme social qui terrorise les populations encore plus que le Sénégalais : Tovo Rakotondrabe a été frappé par son ampleur dans la région de Brickaville.

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Tabataba, film de Raymond Rajaonarivelo (Madagascar, 1993) - source

En bref, en 1947, à Madagascar, on a l'éventail complet des types de résistance à un pouvoir colonial : un mouvement nationaliste moderne, des révoltes primaires exprimant des fureurs paysannes, et même un mouvement religieux qui mêle croyances ancestrales (comme la croyance dans Tokanono) et messianisme protestant... Et il vaut mieux ne pas adhérer à la légende rose qui voit dans chaque révolté de 1947 un citoyen politiquement formé, conscient et organisé, prêt à donner sa vie pour sa patrie... Car alors, cela voudrait dire que, depuis, les Malgaches ont énormément régressé, ce qui est une idée absurde. De même qu'il ne faut pas voir le MDRM comme un modèle idéal de parti national jamais égalé depuis. Dans un travail remarquable, Denis Alexandre Lahiniriko a parfaitement pointé ses faiblesses. Ses 300.000 membres affichés étaient beaucoup plus fictifs que réels. Car les adhésions s'étaient faites collectivement, par villages entiers, souvent sous l'impulsion des fonctionnaires locaux, chefs de canton, médecins de l'Ami (ndlr : Assistance médicale indigène)... En fait, il n'y avait pas de place pour l'individualisme, pour le choix individuel à l'époque... Et les insurgés de la côte Est se sont battus pour leur indépendance dans un cadre local beaucoup plus que pour une République démocratique de Madagascar. À l'époque, ils prenaient encore le mot de tanindrazana dans son sens étroit et concret, non dans son sens général et abstrait comme nous le faisons aujourd'hui. D'où, d'ailleurs, un effet pervers qui est le réveil des ethnies.

Les Nouvelles - Nous en arrivons maintenant à la question la plus sensible, celle de la répression coloniale et du bilan des pertes de l'insurrection. Quelle est votre opinion là dessus ?

Jean Frémigacci - La réponse est difficile. Qu'est-ce qu'une répression «féroce», qu'est-ce qu'une répression «modérée» ? C'est largement une affaire d'opinion subjective. Dans ce domaine, à mon sens, on ne peut que prononcer un jugement relatif, en procédant par comparaison, dans le temps et dans l'espace. Je suis parfaitement conscient du risque de causer un scandale en émettant l'opinion que la répression militaire, après une série de crimes de guerre commis dans les 6 premières semaines, a été relativement mesurée ensuite.

Pour être bref, je dirai que dès juin-juillet 1947, des instructions formelles de modération dans la répression sont données aux troupes, et les données d'archives comme les enquêtes de terrain auxquelles j'ai procédé en pays Tanala, Antemoro et Betsimisaraka montrent que ces instructions ont été largement suivies. Cette modération n'a pas de quoi étonner, c'était la seule politique possible : le problème, pour les Français, c'était de regagner la confiance des populations en fuite, et de les faire rentrer dans leurs villages. On ne pouvait y arriver par la violence. Quant aux insurgés, trop mal armés pour représenter un danger réel pour les soldats coloniaux, ils n'ont pas suscité la haine de ces derniers, comme le «Viet» en Indochine ou le Fellagha en Algérie.

Les Nouvelles, du 30 mars 2005
 jeudi 31 mars 2005,
napetrak'i / mis en ligne par Nary

 

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