vendredi 23 mai 2008

L’esprit économique impérial (1830-1970)

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au sujet du livre

L’esprit économique impérial (1830-1970)

Groupes de pression et réseaux du patronat colonial

en France et dans l’empire

notes de lecture d’un amateur

Jean-Pierre RENAUD


Un gros pavé d’histoire ultramarine savante (plus de 800 pages). Je dirais esprit__co_imp_rial_couvvolontiers que cet ouvrage tient au corps, s’il ne s’agissait de décrire et d’apprécier l’esprit économique impérial.

Par la grande qualité de ce travail, son foisonnement d’informations historiques, comme le montre la récapitulation des titres et des dates qui suit, le livre s’inscrit dans l’histoire et échappe  heureusement aux deux travers de l’idéologie historique ou de l’anachronisme auxquels cèdent quelquefois certaines écoles modernes de pensée.

Avouons toutefois que cette somme historique ne se lit pas comme un roman d’aventures, même s’il m’est arrivé d’y trouver quelquefois l’écho de mes propres aventures intellectuelles, professionnelles ou historiques.

J’avais fréquenté le Michel de la mission Bonvalot de Bonchamps vers la mission du commandant Marchand à Fachoda, en 1898, mais j’ignorais tout du Michel-Côte de Djibouti. Professionnellement, j’ai longtemps pratiqué la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, mais je ne connaissais rien de son passé colonial, notamment franco-allemand, avant la Deuxième Guerre mondiale.

J’ai été très intéressé par les développements relatifs au développement du capitalisme algérien en Tunisie, en relation avec les questions que pose le développement d’un impérialisme local, thème sur lequel nous reviendrons plus loin.

Également par la description de l’action des Instituts coloniaux de province, acteurs plutôt modestes de la propagande coloniale. Une sorte de clubs anglais ?

Enfin, en relation avec mes recherches personnelles sur la conquête du Haut Sénégal (devenu Soudan en 1886), le rôle de la maison coloniale Maurel Prom dans le départ (ou limogeage), en 1881, du gouverneur Brière de l’Isle. Je n’avais pas trouvé moi-même cette explication dans les archives consultées. Et plus généralement au cours de la période 1880-1914,  la période de conquête, la description des interférences de pouvoir entre l’administration coloniale du Sénégal et le capitalisme bordelais.

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Huile (coprah), Madagascar, 1947/1958 - source

L’ouvrage décrit les réseaux d’influence du patronat sur quatre plans.

- au cœur du système politique : L’esprit impérial français confronté à la première industrialisation (Restauration-1815-1830) – Deux façons de concevoir et d’appliquer la politique coloniale ? le Prince Napoléon et le ministre Chasseloup-Laubat (1858-1860) - La Chine dans la stratégie impériale : le rôle du Quai d’Orsay et de ses agents(1840-1914) – Réseaux politiques et réseaux d’affaires : le cas d’Étienne et d’Arenberg (1880-1914) – La doctrine africaine de Paul Leroy-Beaulieu : essai d’analyse thématique 1870-1916) – Jonnart et le parti colonial : économie et politique (1870-1914) - L’empire des économistes : l’enseignement de l’économie coloniale sous la 3ème République -  Le missionnaire et l’entrepreneur dans les colonies françaises (XIXe et XXe siècles) – Groupes de pression coloniaux et réseaux administratifs face aux usages et à la valeur de la piastre indochinoise (1945-1954) - Le patronat français et la guerre d’Indochine (1945-1954).

- sur les places régionales en France métropolitaine : Les Instituts coloniaux de province, une action efficace ? (1893-1940) - Maurel Prom à Bordeaux (jusqu’en 1914) - La construction d’un système socio-mental impérial à Bordeaux (1890-1950) - Le patronat marseillais (1931-1939) - Marseille colonial : quels choix, quels mythes ? quelles réalités ? - La Chambre de Commerce de Toulon et l’Algérie (1827-1848) - Le patronat du Nord et la question coloniale (XXe siècle) - Une culture impériale consulaire ? L’exemple de la Chambre de Commerce de Lyon ? (1830-1920) - Doctrines et pratiques du patronat colonial havrais (3ème et 4ème République) - La culture impériale du patronat textile mulhousien (1830-1961).

- au cœur de la place marchande et financière parisienne : Un esprit colonial parisien.? La Chambre de Commerce de Paris et la formation de l’empire français (1880-1914) – Les réseaux d’influence de la banque Rothschild : l’exemple de la société Le Nickel en Nouvelle Calédonie (1880-1914) - Les réseaux bancaires impériaux parisiens et l’empire : comment mesurer la capacité d’influence des «banquiers impériaux» (3ème et 4ème République) – La sidérurgie, le Comité des Forges et l’empire colonial, mythes et réalités (3ème République) - Les relations patronales franco-allemandes à propos de l’empire colonial dans les années 1930 – Les réseaux d’influence des groupes pétroliers français en Afrique subsaharienne (5ème République).

sur les places d’outre-mer : Charles Michel-Côte et la construction de l’espace économique de Djibouti-Ville durant la première moitié du XXe siècle – Groupes de pression et déploiement économique en Tunisie (1863-1914) - Jouer Maroc, jouer Tunisie ? Le grand patronat colonial entre pari et réalisme (1945-1956) - Les réseaux patronaux français en Indochine (1918-1928) - Les réseaux d’affaires en Egypte : patronat européen, minorités locales et notables égyptiens dans la réforme et l’industrialisation durant l’entre-deux guerres (1918-1939) - Le patronat français des travaux publics et les réseaux ferroviaires dans l’empire français : l’exemple du chemin de fer du Yunnan (1898-1913) – L’obstacle et le paradoxe : le destin contrarié de l’industrie sucrière de La Réunion au XIXe et XXe siècles - Les Chambres de Commerce du Tonkin (1884-1894). Sociabilité culturelle ou mission économique ? – Les organisations de planteurs de caoutchouc indochinois et l’État du début du XXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale - Le particularisme des milieux d’affaires cochinchinois (1860-1910) : comment intégrer un comptoir asiatique à un empire colonial protégé.esprit__co_imp_rial_couv

L’introduction marque l’ambition des recherches d’une école française d’histoire ultramarine ragaillardie… renouveler l’histoire de l’impérialisme ultramarin… faire l’histoire des réseaux d’influence et préciser la capacité d’influence de ces groupes de représentation d’intérêts au sein de l’appareil économique d’État, au sein de l’appareil politique et administratif… avec in fine une reconsidération de nombre d’idées reçues sur l’histoire de chaque place marchande et/ou portuaire et sur l’histoire de chaque profession - que l’on pense au chapitre sur les Maîtres de forge par exemple…

Est-ce que l’on n’a pas prêté aux milieux d’affaires trop d’influence sur la politique coloniale… Est-ce que la toute puissance des milieux d’affaires au cœur des enjeux de l’empire n’a pas été tout simplement un mythe ? Cela inciterait à revenir au vieux débat lancé dès 1961 par Henri Brunschwig ?

Impact réel de leur influence ? Reconsidération des idées reçues ? L’introduction met l’accent sur le rôle des Chambres de Commerce et marque une certaine hésitation quant à l’existence ou non d’un système socio-économique qui aurait existé.

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Usine de jute. Le jute est une plante herbacée originaire du Bengale, cultivée pour
ses fibres longues, soyeuses, et solides.
Chandernagor, établissements français dans l'Inde, 1930/1954 - source

Les enjeux historiques de ces recherches portant sur une période qui dépasse le siècle et sur un champ géographique d’au moins trois continents, sont donc considérables. Ils soulèvent aussitôt des questions importantes de méthode quant à la chronologie retenue et à la représentativité des objets de recherche. Citons un exemple de la méthodologie chronologique, celui de la piastre, traité avec la guerre d’Indochine dans la partie consacrée à l’examen des réseaux d’influence au cœur du système politique : trois contributions sur sept brossent des portraits excellents d’hommes qui ont écrit une partie de l’histoire coloniale des débuts de la Troisième République. Donc un trou béant entre 1914 et 1945 !

Mais il était sans doute difficile, sinon impossible, de faire autrement, compte tenu de la grande ambition de ce projet, et de trouver les chercheurs nécessaires pour le soutenir intégralement. D’autant plus que les chercheurs universitaires sont très attachés à leur liberté de recherche. 

Il n’est pas certain par ailleurs que ces lacunes inévitables modifient fondamentalement le sens des conclusions de ces recherches, tant leur convergence est grande.

Une impression donc de patchwork historique, mais dont la couleur dominante est incontestable, accréditée par les conclusions de l’ensemble de ces recherches, c'est-à-dire un grand doute sur l’existence même d’un esprit économique impérial, et sur l’efficacité des réseaux coloniaux du patronat, sur la traduction concrète de leur action.

Beaucoup de contributions marquent d’ailleurs une grande prudence méthodologique - mon impression… mon sentiment… Pour être franc, nous ne pourrons que lancer des pistes de réflexion… (Bonin), un premier jalon… un essai… une ouverture… ses balbutiements… (Klein), une invitation à poursuivre, à aller plus loin, à ouvrir de nouvelles pistes, telles qu’envisagées dans la conclusion de Jean-François Klein.

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Car comment définir le concept d’esprit économique impérial ?

Le concept d’esprit économique impérial : comment le décrire, le cerner, l’identifier, quelles structures retenir, et quels flux capitalistiques ?

Car l’ouvrage le définit avant tout par sa traduction en structures d’institutions économiques et d’entreprises. Comment répondre de façon transposée à la fameuse question relative à l’influence du pape : combien de divisions ?

Dans l’avant-propos de son livre L’idée coloniale en France, Raoul Girardet inscrivait sa réflexion dans l’histoire collective des idées, des sentiments et croyances, donc par rapport à l’ouvrage examiné, dans la sphère des structures intellectuelles et morales des élites.

Mais il se risquait également sur le terrain plus incertain de la conscience nationale, et inévitablement de l’opinion publique : Quelle place… le fait colonial - et le débat colonial - ont-ils occupée dans la conscience nationale française ? Cette question soulève en effet celle de la mesure, de l’évaluation des effets des idées coloniales ou anticoloniales telles que décrites.

Et à cet égard, le lecteur restait un peu sur sa faim, car comment parler d’élargissement de la conscience coloniale (p. 176), du triomphe de l’idée impériale (p. 253), sans avancer les sources qui permettraient de justifier ce constat. Alors que la source presse n’a pas été suffisamment sollicitée pour accréditer ce discours.

L’esprit économique impérial va au-delà de l’évocation et de l’évolution des idées, c'est-à-dire des structures intellectuelles, en s’attachant à la description qualitative des hommes et des structures publiques ou privées de type métropolitain ou colonial qui l’ont animé, et éventuellement concrétisé sur le terrain, notamment les Chambres de Commerce et les entreprises.

Mais la description qualitative de ces structures soulève le même type d’interrogation difficile que pour les propos de Raoul Girardet, celle de la mesure des flux engendrés par les institutions ou les entreprises qui ont pu incarner l’esprit économique impérial. Car, comment échapper à cet effort de mesure économique et financière pour apprécier l’influence ou non de cet esprit, et cela, dans la ligne des importants travaux de Jacques Marseille. La contribution intitulée Les réseaux bancaires parisiens et l’Empire : comment mesurer la capacité d’influence des "banquiers impériaux" ? illustre ce type de difficulté.

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usine de filature Nassif, Douala (Cameroun), 1951 - source

Méthodologie donc applicable aux flux de capitaux, nécessité de ramener tous les chiffres cités à un euro constant, à partir du moment où le franc 1901, valant 3,2 euros en 2002, ne valait plus que la moitié d’un euro en 1951, et en respectant les mêmes coefficients de conversion des francs en euros, quand il est question d’une même année de référence, par exemple l’année 1926 choisie dans une étude consacrée à l’Indochine.

Mesure du poids économique et financier des entreprises impériales dans l’ensemble économique d’une époque déterminée : quel était par exemple le poids financier de la Banque de l’Indochine, au cours des périodes examinées, dans l’ensemble bancaire métropolitain ? Comme celui des entreprises métropolitaines ou coloniales. La thèse de Claude Malon sur312_these_Malon Le Havre colonial [ci-contre] ouvre des perspectives intéressantes sur le nombre des entreprises havraises qui avaient une identité coloniale, et elles étaient minoritaires.

Et dans les ports, donner la mesure du trafic colonial, avec au moins deux difficultés de méthode à résoudre.

La première, en raisonnant plus en valeur qu’en tonnage. Le même Claude Malon donne des exemples de rapports entre tonneaux, tonnes, et francs qui montrent bien qu’il parait difficile de limiter l’analyse aux tonnages. Au Havre, et selon la même source, le trafic colonial en valeur représentait le double de sa proportion en tonnage (rapport de 1 à 1 pour le riz, et de 5 à 6 pour le café et le cacao). En valeur, le poids du trafic colonial des arachides à Bordeaux serait utilement comparé à celui des vins.

La deuxième difficulté est celle du distinguo qu’il conviendrait de pouvoir faire entre trafic colonial in extenso, par exemple les importations venues de toutes les colonies (étrangères y compris) et celles proprement françaises. Tout au long de la période coloniale, le port du Havre a été, comme l’a montré le même auteur, le port colonial des pays du nord de l’Europe aussi bien que celui de la France, avec donc une fonction d’entrepôt international.

Enfin, ce type de recherche ne peut échapper à l’analyse de la longue durée économique, ainsi que le montrent bien beaucoup de contributions, c'est-à-dire à celle des cycles de prospérité et de crise. À cet égard, les deux grandes crises des années 1890 et 1929 ont complètement modifié, et les doctrines des décideurs, et les flux des entreprises.

Comment ne pas évoquer la bonne analyse consacrée à Leroy-Beaulieu, considéré comme un des chantres de la doctrine coloniale qui passa facilement du libéralisme au protectionnisme, en fonction de la conjoncture mondiale ?

De même, l’analyse de la situation indochinoise ne peut faire l’impasse sur l’avant des années 1930 et sur l’après.

C’est en répondant à l’appel à la prudence et à l’invitation à l’ouverture de nouvelles pistes de recherche qui figurent dans beaucoup des contributions, que nous nous proposons d’évoquer quelques unes des remarques ou des questions qui peuvent susciter une réflexion.

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Office chérifien de contrôle et d'exportation [O.C.E.] :
"Demandez les fruits et primeurs du Maroc", 1935 -
source


Les structures

esprit__co_imp_rial_couvLa description qualitative des structures mérite un commentaire spécial relatif à la méthodologie.

Pour avoir longtemps fréquenté, à titre professionnel, le monde des Chambres de Commerce, et notamment celle de Paris, je me demande si les nombreux chercheurs qui ont traité du sujet, ont toujours disposé de l’appareil d’analyse méthodologique nécessaire.

Les chambres de commerce métropolitaines dotées, en 1898, de leur première grande charte juridique, n’ont pas toujours eu, en fonction de leur taille, de leur représentativité, et de leur histoire locale, un grand rôle dans le développement économique du pays. Je serais tenté de dire de façon un peu caricaturale, une hypothèse,  que c’est l’époque moderne qui leur a conféré un rôle économique plus important.

Le système de représentation indirecte des chambres, fondé sur les critères des catégories économiques (commerce, industrie, services),  n’a pas toujours conduit à une bonne représentation des véritables intérêts économiques d’une région. C’est sans doute encore le cas de beaucoup d’entre elles, notamment dans la catégorie des services. D’autant moins que les taux de participation à ce type d’élection ont été traditionnellement faibles, ce qui fragilise encore plus leur représentativité.

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La Chambre de commerce de Douala au Cameroun (1927-1928)
(fut le quartier général de la France-Libre en 1940) -
source

Afin de mieux apprécier le poids des élus coloniaux au sein des chambres, et de leur poids indirect dans l’économie réelle, il aurait été intéressant que les contributions relatives aux chambres des ports, et à celles de Paris, Lyon, Lille, et  Mulhouse, déterminent, élection après élection, leur poids par rapport au nombre total des élus. L’exercice  a été effectué sur Bordeaux, mais pas de façon systématique (entre 1938 et 1955).

Les études consacrées à la Chambre parisienne sont particulièrement instructives, notamment celle relative à son action internationale, en direction de l’Allemagne nazie, dans les années 1930, avec les accords de troc décrits. Celle-ci confirme une autre analyse qui montre le rôle qu’a toujours entendu jouer cette chambre, et qu’elle continue à vouloir jouer, dans la Cour des Grands. La Chambre de Commerce de Paris a considéré, avec une grande constance, qu’elle constituait le ministère de l’entreprise privée dans la capitale. Elle disposait et dispose encore des moyens matériels et intellectuels considérables qui sont nécessaires à la défense concrète de ce standing, et pour se poser en interlocuteur national des pouvoirs publics. Mais l’ouvrage montre bien que, concrètement, le patronat colonial était effectivement peu présent au sein de cette chambre.

Les analyses consacrées à la création et au fonctionnement des Instituts Coloniaux de province sont fructueuses et montrent que leur action a été en définitive peu  importante, mise à part celle du Havre, avec son école de formation (entre 2500 et 4000 étudiants en 40 ans, soit au maximum 100 par an). Mais peut être aurait-il été utile d’avoir communication de leurs budgets, sans doute modestes, afin de mieux mesurer leur poids réel.

En ce qui concerne Le Havre, j’ai trouvé le chiffre du budget 1938, toujours dans le même livre de Claude Malon, Le Havre colonial, soit un budget modeste de 138 000 euros (valeur 2002)

L’étude du groupe de pression puissant qu’était le Comité des Forges montre bien que son action s’inscrivait beaucoup plus dans la défense des intérêts des industries qu’il représentait, sur le marché mondial, plus que sur le marché colonial, contrairement à l’idée reçue d’après laquelle ce comité aurait exercé une grande influence sur la politique coloniale de la France. Alors que son influence n’était pas négligeable au cœur du système politique français!

Et comment ne pas relever les précisions données à ce sujet quant à la modestie, sinon la pingrerie, de ses dons aux différents comités de l’Empire ?

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source

Banques et grandes entreprises : à la lecture des études qui les ont prises pour objet, il est quelquefois difficile de se faire une opinion sur leur poids réel en France ou dans les colonies, à l’exception des grandes banques qui ont assumé également un rôle public en Afrique du nord, en Indochine ou à Madagascar.

Comme nous l’avons déjà relevé, ces  études posent donc le problème de l’analyse de leurs flux de capitaux, au-delà de leurs  structures, et donc de leurs comptes et bilans, en les comparant aux ensembles de flux économiques et financiers dont ils faisaient partie, en France ou dans chacune des colonies ?

La presse : le livre de Raoul Girardet a esquissé quelques pistes de recherche à ce sujet, mais les résultats ne permettent pas de répondre à la question de savoir si le fait colonial a occupé une place importante ou faible dans la presse générale et la presse coloniale, aux différentes époques étudiées.

Il manque à mon avis une étude approfondie et sérieuse du sujet, c'est-à-dire de l’opinion publique mesurée à travers la presse, avec la mesure des surfaces (pages et colonnes) et l’analyse des contenus.

Sûrement un bon moyen d’évaluation de l’opinion publique, avant l’arrivée des quelques sondages de l’avant, et de ceux, nombreux, de l’après deuxième guerre mondiale.

Mes recherches personnelles me font sérieusement douter du rôle réel de la presse en matière coloniale, aux différentes époques examinées, sauf lorsque la France pouvait pousser un cocorico. La presse a-t-elle eu le l’influence qu’on lui prête encore aux époques étudiées ? Quelle presse ?

Une presse coloniale métropolitaine, aux tirages modestes, qui n’aurait sans doute pas vécu longtemps sans l’oxygène de subventions, d’ailleurs modestes ? Une des études d'Hubert Bonin évoque longuement le rôle du journal Le Sud Ouest Économique, mais la consultation de l’excellente Histoire Générale de la Presse (1972) n’en fait pas mention. Il aurait donc été utile d’éclairer le propos.

En ce qui concerne la presse générale de métropole, il manque, sauf erreur de ma part, une étude pertinente de son rôle colonial aux différentes époques retenues.

Quant à la presse des colonies, le même type de question se pose, notamment au cours de la première période, entre 1870 et 1914. En Indochine et jusqu’en 1914, les quelques journaux diffusés avaient des tirages modestes et étaient, sauf erreur, aux mains de quelques commerçants  ou colons. Ils étaient lus par un public européen restreint, très différent du public métropolitain. Le roman de Claude Farrère, Les Civilisés, décrit  assez bien ce milieu européen de l’Indochine dans sa première période aventureuse. Le gouverneur général Paul Doumer se vantait d’ailleurs de ne jamais lire cette presse, alors qu’elle lui était d’abord destinée.

L’étude consacrée aux premiers pas des chambres de commerce du Tonkin, des institutions en gestation, montre bien la difficulté que rencontraient les milieux économiques, encore faibles, pour exister, même en utilisant une presse à leur dévotion, face à la toute puissance de l’administration coloniale, alors que régnait alors une grande insécurité à une soixantaine de kilomètres d’Hanoï.

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À propos des conclusions de l’ouvrage

À la lecture de cette somme historique, une première conclusion générale semble s’imposer : l’esprit économique impérial n’a pas joué un rôle majeur dans la politique de la France.

Capitalisme colonial ou capitalisme mondial ?

La plupart des auteurs ont éprouvé une grande difficulté pour distinguer le capitalisme colonial de l’impérialisme international. À un moment donné, Jean-François Klein, je crois, pose d’ailleurs la question de l’abandon de la spécificité d’une histoire coloniale.

L’avatar colonial de l’impérialisme.

Mme Coquery-Vidrovitch [ci-contre] inscrit le parcours de l’esprit économique impérial et de ses manifestations dansCoquery_1 l’évolution capitaliste et impérialiste moderne, et plus précisément dans le cadre méthodologique des analyses marxistes de l’impérialisme.

Son propos est un peu différent de celui qu’elle tenait dans le livre Culture Coloniale, lequel accréditait la réalité d’un esprit économique impérial, au travers des formes incertaines de culture coloniale décrites par l’ouvrage. Elle écrivait :

"On ferait donc erreur en pensant que seules quelques firmes spécialisées entretenaient avec les colonies des liens privilégiés (p. 166)… le mythe colonial était enraciné. La société française consommait donc colonial dans tous les domaines, que celui relève de la banque ou de la vie quotidienne" (p. 174).

Mais dans le présent livre, elle écrit : "De l’impérialisme historique à l’impérialisme contemporain : l’avatar colonial entre les deux guerres, l’empire a joué à plein son rôle de protection et de repli économique… le repli colonial de l’entre deux guerres est en somme un impérialisme raté, au sens économique du terme" (p. 757).

Avatar comme mésaventure ou comme métamorphose ? Ou comme impérialisme mythique enraciné ?

Mariage fortuit et désintérêt des Français :

Mme Hodeir résume sa conclusion de façon lapidaire : En définitive, l’union des réseaux d’affaires et des réseaux politiques est un mariage fortuit qui, paradoxalement, est le fruit du désintérêt des Français pour le monde colonial. Et Jean-François Klein d’écrire dans la synthèse des travaux: balbutiements… le patronat colonial n’existe pas de façon spécifique… se garder… des lunettes idéologiques… de l’influence fantasmée du Comité des forges… et de proposer d’ouvrir des pistes intellectuelles nouvelles sur lesquelles nous reviendrons, notamment celle ouvertes par Jacques Marseille dans sa contribution, quant aux effets positifs ou négatifs de la colonisation sur le développement colonial local.


Quelques questions

Au sujet du constat paradoxal que l’esprit économique impérial n’ayant été, ni ardent, ni conquérant, il conviendrait donc de s’interroger à présent sur le pourquoi de sa faiblesse, en France et dans les colonies, l’esprit économique impérial s’inscrivant avant tout dans une logique d’impérialisme international des marchés peu soucieuse de développement local en tant que tel.

La réflexion passerait ainsi sur un tout autre plan.

Les travaux d’Headrick (The Tools of Empire) sur l’impérialisme des colonies elles mêmes, celui qu’il dénomme secondary imperialism, ouvrent quelques perspectives à ce sujet, incontestablement plus pertinentes que celles de Laffey. Il montre ce qu’il en était de la vitalité de l’impérialisme secondaire anglais des Indes, grâce aux outils technologiques nouveaux dont il disposait, à l’Ouest vers le Golfe Persique, et à l’Est vers la Chine, avec ses railways, ses gunboats, et ses steamers, mais tout autant avec le concours des côtes, des fleuves, et de la richesse de l’Inde. La puissance de ce continent n’avait d’ailleurs rien à voir avec celle de la presqu’île indochinoise.

La thèse d’Headrick apporte déjà des éléments de réponse à la question : comment expliquer le développement colonial du capitalisme, ici et pas là ?

Le capitalisme indochinois était intégré  dans le réseau capitaliste anglais et chinois, et il serait intéressant d’en savoir plus sur le poids des capitalistes chinois et indochinois. Dans le cas de l’Indochine, il semble difficile d’affirmer que la colonisation ait amputé la lente émergence des élites économiques locales, question pertinente que pose Jacques Marseille dans sa contribution.

Les études relatives aux relations capitalistes entre l’Algérie et la Tunisie, à l’expansion quasi-autonome de Djibouti à la corne de l’Afrique et dans le Golfe Persique, montrent également qu’il existait une forme de capitalisme colonial, mais que ce n’était pas celle de l’impérialisme économique français, et peu de l’impérialisme international, stade suprême du capitalisme.

La contribution sur l’industrie sucrière à La Réunion pourrait être prolongée par des recherches sur le capitalisme réunionnais à Madagascar. On y lit qu’un des premiers industriels y fit fortune, mais l’histoire des relations économiques entre les deux îles serait intéressante, si elle n’a déjà été faite.

Il existait bien dans la plupart des colonies des formes de capitalisme colonial local, plus ou moins développé,  mais les informations manquent aussi, semble-t-il, sur le poids des réseaux du commerce grec, libanais, indien, ou chinois, ainsi que des groupements de femmes africaines qui contrôlaient, sans doute déjà,  de grands marchés africains. Il existait, et il existe encore, tout un pan méconnu des économies locales, le secteur extralégal de l’économiste de Soto qu’évoque Jacques Marseille, ou ce qu’on appelle le secteur informel.

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À la lecture de l’ensemble de l’ouvrage et du constat d’après lequel l’esprit économique impérial français n’aurait été ni combatif, ni dominateur, sauf en cas de grave crise internationale, et qu’il n’a pas donné naissance à de gros flux économiques et financiers, faudrait-il à présent reprocher à l’impérialisme français, d’avoir été tout à la fois un acteur colonial modeste et un empêcheur d’éclosion d’élites coloniales locales?

L’histoire économique coloniale aurait alors, et très curieusement, pour tâche d’analyser, non pas l’histoire de l’impérialisme, mais celle de son absence, celle peut-être des avatars de Mme Coquery-Vidrovitch ?

Peut-être ne serait-il pas inutile dans ce débat d’emprunter le détour sain des missions, celui d’une des contributions de l’ouvrage. Le texte explique que l’influence des missions n’a pu être qu’indirecte, d’interface, donc de jonction entre deux mondes culturels différents, l’occidental chrétien, étant propice au développement économique d’un modèle capitaliste, et tous les autres.

Une interface plus qu’un transfert ? L’auteur écrit prudemment : Les travaux en cours posent pour l’instant autant de questions qu’ils n’apportent de réponses.

Sans avoir l’ambition de clore ce débat, tant les situations coloniales furent différentes, est-ce qu’une des causes premières de ce qu’il faudrait appeler un échec de l’impérialisme économique français ne serait pas à rechercher dans la culture française qui n’a pas été celle du combat économique international, en tout cas jusqu’à la deuxième guerre mondiale ?

Jusqu’en 1945, les Français n’ont jamais manifesté une forte propension au business impérial, toujours très actif des Anglais, parce qu’ils étaient plus attachés à leur art de vivre, borné par les clochers de leurs villages, qu’attirés par le commerce du grand large. Ne pourrait-on pas trouver des ressemblances lointaines à ce sujet avec le mora mora de l’art de vivre malgache ? Et sur le même sujet, une amie malgache déclarait : pourquoi certains peuples, notamment asiatiques, sont entrés dans la mondialisation et pas d’autres ?

J’ajouterais volontiers à propos de la boucle du Niger, pourquoi Samory, membre de la famille des Dioulas colporteurs, a-t-il choisi le pouvoir des armes plutôt que celui du commerce, et cela bien avant sa confrontation avec les Français ?

Outre les facteurs physiques ou techniques, il existe bien des facteurs culturels favorables ou défavorables au développement capitaliste, souvent défavorables dans le cas de cultures africaines étrangères à la culture du profit individuel, avec une priorité accordée au collectif, à la famille, au clan, et à la toute puissance de hiérarchies sociales captatrices des richesses.

Face à la modernité, chaque pays a proposé, et propose encore, une réponse qui a incontestablement beaucoup à voir avec son histoire culturelle.

Jean-Pierre RENAUD

- table des matières du livre L'esprit économique impérial 


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Filature, usine Delignon à Phu Phong (Annam en Indochine) ;
scène de fabrication de la soie, 1919/1935 - source


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mardi 12 février 2008

CFAO (1887-2007) - Hubert Bonin

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la Compagnie française de l'Afrique

occidentale

(C.F.A.O.), 1887-2007 

un livre de Hubert BONIN


Hubert Bonin,
CFAO (1887-2007).
La réinvention permanente d’une entreprise de commerce outre-mer

Paris, Publications de la SFHOM, décembre 2007 (600 pages).


La Compagnie française de l’Afrique occidentale ou la CFAO a été la première force commerciale française dans les empires français et britanniques en Afrique subsaharienne pendant deux tiers de siècle.

Le livre s’interroge par conséquent sur les circonstances de la création et de l’émergence de CFAO_couvce levier de la «mise en valeur» de l’économie marchande ultramarine. Puis il mobilise les techniques de l’histoire d’entreprise pour apprécier le capital de compétence, le portefeuille de savoir-faire, l’organisation, la culture d’entreprise, l’image de marque institutionnelle, la compétitivité et la performance de cette société, phare du capitalisme ultramarin face à ses rivaux, tels que SCOA, Optorg, UAC ou les sociétés girondines.

L’ouvrage précise pour chaque étape chronologique la position institutionnelle de la CFAO, son assise dans les réseaux politiques, son attitude face à l’évolution politique, aux groupes de représentation des intérêts coloniaux et patronaux (tant à Marseille qu’à Paris ou qu’outre-mer) et aux enjeux socio-culturels de l’empire. Il mêle donc histoire économique, histoire d’entreprise, histoire coloniale et histoire politique en une volonté de pratiquer une «histoire totale» permettant de comprendre l’insertion d’une telle firme dans le processus de développement. Par ailleurs, le rapport à l’Histoire est toujours établi par le biais de réflexions sur la gouvernance, le développement durable et l’africanisation.

Une grande partie évalue la capacité de la CFAO à affronter les défis de la décolonisation : elle apprécie la stratégie de redéploiement territorial, vers des marchés commerciaux en France métropolitaine (grande distribution, distribution automobile, négoce technique) mais aussi la construction d’un portefeuille d’activités en Afrique subsaharienne, où la CFAO mène un combat de modernisation des filières commerciales (automobile, informatique et télécommunications, matériels, services de maintenance et d’ingénierie, etc.) : l’entreprise reste l’un des leaders du commerce en Afrique. Enfin, une dernière partie reconstitue, pour les deux décennies récentes, l’abandon des activités en France métropolitaine et la formidable diversification territoriale, vers l’Afrique orientale, vers le Maghreb et vers les territoires et départements de l’outre-mer français.


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Yaoundé (Cameroun), bâtiment de la CFAO, janvier 1951 (source)


Table des matièresCFAO_couv

Première partie : La CFAO conquiert sa puissance (1887-1914)

Chapitre 1. La préhistoire de la CFAO (1845-1887)
Chapitre 2. La CFAO, levier de la colonisation (1887-1914) ?
Chapitre 3. La CFAO, une puissance coloniale ?
Chapitre 4. La CFAO devient une compagnie commerciale internationale (1887-1914)
Chapitre 5. La CFAO compagnie commerciale en Afrique (1887-1914) : un système économique cohérent
Chapitre 6. La combativité de la CFAO face à la concurrence
Chapitre 7. Les savoir-faire financiers de la CFAO (1887-1914)
Chapitre 8. Les hommes de la CFAO (1887-1914)

Deuxième partie : La CFAO devient une institution impériale (1914-1945)

Chapitre 9. Les animateurs de la CFAO (1914-1940)
Chapitre 10. Des hommes d’initiative ?
Chapitre 11. La CFAO dans le développement africain (1914-1940)
Chapitre 12. La CFAO entre la guerre et la Crise (1914-1940)
Chapitre 13. La position institutionnelle de la CFAO
Chapitre 14. La CFAO écartelée par le conflit (1940-1945)

Troisième partie : Les traditions ébranlées : vers une compagnie bipolaire (1945-1987)

Chapitre 15. Une compagnie encore plus africaine (1945-1954)
Chapitre 16. L’apogée commercial de la CFAO classique en Afrique
Chapitre 17. Le temps des révolutions (1954-1974) : changer pour survivre ?
Chapitre 18. Vers une Compagnie française de l’Europe occidentale (1954-1974) ?
Chapitre 19. Vers une nouvelle organisation managériale
Chapitre 20. La CFAO et l’Afrique (1974-1987)
Chapitre 21. Vers un groupe tertiaire diversifié
Chapitre 22. Une nouvelle CFAO

Quatrième Partie : La construction d’une nouvelle CFAO (depuis 1987)

Chapitre 23. La CFAO de la réussite au doute : vers le recentrage (1987-1992)
Chapitre 24. Le regain de la stratégie ultramarine de la CFAO
Chapitre 25. Le renouvellement du portefeuille d’activités stratégiques de la CFAO
Chapitre 26. Le renouvellement des savoir-faire managériaux de la CFAO
Conclusion généralehubert_bio


__________________________________________________


- Couverture CFAO, livre de Hubert Bonin


BULLETIN DE SOUSCRIPTION

Prix de vente public : 50 euros (+ frais d'envoi).
Prix de vente en souscription individuelle, jusqu'au 8 mars 2008 : 30 euros
(TTC et frais d'envoi inclus en Union Européenne et Suisse)
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mercredi 23 janvier 2008

esprit économique impérial

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publication des actes du colloque

L'esprit économique impérial



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Hubert Bonin, Catherine Hodeir & Jean-François Klin (dir.), L’esprit économique impérial (1830-1970). Groupes de pression & réseaux du patronat colonial en France & dans l’empire, Paris, Publications de la SFHOM, janvier 2008 (850 pages).


Pour la première fois, un ouvrage à la fois analytique et synthétique confronte les acquis de l’histoire des réseaux et des groupes de représentation d’intérêts – issus de la sociologie historique, de l’histoire de l’État et de l’histoire d’entreprise – et l’histoire ultramarine coloniale.

Un lobby a-t-il véritablement structuré le «parti colonial» tel que l’ont isolé plusieurs collègues réputés il y a un quart de siècle pour l’orée de la IIIe République et articulé la politique impériale tout au long des régimes et des majorités ?

Cet ouvrage réunit des historiens chevronnés héritiers de l’école française d’histoire des colonies des années 1960-1970 et surtout toute une génération de «juniors» qui constitue un courant de chercheurs dynamique et prometteur, à la base d’une nouvelle école française d’histoire des outre-mers. Ce livre pionnier doit servir de levier à des débats mêlant histoire économique, histoire politique et histoire ultramarine.

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Douala (Cameroun), BNCI [Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie], 1952


Table des matières

Introduction, par Hubert Bonin

I. PISTES BIBLIOGRAPHIQUES
1. «Impérial», «impérialisme» : quelques jalons de réflexion
2. Patronats, élites, chambres de commerce & d’industrie, places marchandes : les enjeux socio-institutionnels et culturels de l’outre-mer impérial
3. Bourgeoisies, élites, développement capitaliste : cultures, valeurs institutionnelles, réseaux, représentation
4. Groupes de pression et réseaux d’influence patronaux

II. LES RÉSEAUX D’INFLUENCE AU COEUR DU SYSTÈME POLITIQUE

•    Francis Démier, professeur à l’Université de Paris 10-Nanterre, “L’esprit impérial” français confronté à la première industrialisation
•    Éric Anceau, maître de conférences à l’Université de Paris 4-Sorbonne, Deux façons de concevoir et d’appliquer la politique coloniale ? Le Prince Napoléon et Prosper de Chasseloup-Laubat, ministre de l’Algérie et des Colonies (juin 1858-novembre 1860)
•    Nicole Tixier, docteur en histoire contemporaine de l’Université de Nantes, La Chine dans la stratégie impériale : le rôle du Quai d’Orsay et de ses agents
•    Julie d’Andurain, doctorante en histoire contemporaine et chercheur-associé au Centre Roland Mousnier, Université de Paris 4-Sorbonne, Réseaux politiques et réseaux d’affaires : le cas d’Eugène Étienne et d’Auguste d’Arenberg
•    Xavier Daumalin, maître de conférenees à l’Université d’Aix-en-Provence, Le pouvoir d’influence de Paul Leroy-Beaulieu sur la politique africaine
•    Jean Vavasseur-Despérier, professeur à l’Université Charles-de-Gaulle-Lille 3, Charles Jonnart et le «parti colonial» : économie et politique
•    Claude Prudhomme, professeur à l’Université Lumière-Lyon 2, Le missionnaire et l’entrepreneur colonial
•    Daniel Leplat, doctorant d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1-Sorbonne, Groupes de pression coloniaux et réseaux administratifs face aux usages et à la valeur de la piastre indochinoise (1945-1960)
•    Hugues Tertrais, maître de conférences à l’Université Paris 1-Sorbonne, Le patronat français et la Guerre d’Indochine

III. LES RéSEAUX D’INFLUENCE SUR LES PLACES RÉGIONALES EN FRANCE METROPOLITAINE

•    Laurent Morando, docteur en histoire contemporaine, Université de Provence, Les Instituts coloniaux de province (1893-1940) : une action efficace ?
•    Yves Péhaut, professeur honoraire de l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, Le réseau d’influence bordelais : la "doyenne" Maurel & Prom jusqu’en 1914
•    Hubert Bonin, professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et au GRETHA-Université de Bordeaux 4, La construction d’un système socio-mental impérial par le monde des affaires ultramarin girondin (des années 1890 aux années 1950)
•    Xavier Daumalin, maître de conférences à l’Université de Provence, Le patronat marseillais face à la politique de la préférence impériale (1931-1939)
•    Guy Durand, doctorant en histoire contemporaine, Université Paris 1-Sorbonne, archiviste, Marseille colonial : quels choix ? quels mythes ? quelles réalités ?
•    Yvan Kharaba, docteur en histoire contemporaine de l’Université de Provence, directeur de l’Académie François Bourdon (Le Creusot), La Chambre de commerce de Toulon et l’Algérie. Histoire d’un projet colonial avorté
•    Jean-François Eck, professeur à l’Université Charles-de-Gaulle-Lille 3, Le patronat du Nord et la question coloniale
•    Jean-François Klein, maître de conférences à l’INALCO, chercheur au Centre Roland Mousnier Paris IV-Sorbonne, Une culture impériale consulaire ? L’exemple de la Chambre de commerce de Lyon (1830-1920)
•    Claude Malon, docteur en histoire contemporaine de l’Université de Paris 4-Sorbonne, chercheur associé au Centre Roland Mousnier Paris IV-Sorbonne, Doctrines et pratiques du patronat colonial havrais (1880-1960)
•    Nicolas Stoskopf, professeur à l’Université de Haute-Alsace (UHA-CRESAT), La culture impériale du patronat textile mulhousien (1830-1962)

IV. LES RÉSEAUX D’INFLUENCE AU COEUR DE LA PLACE MARCHANDE ET FINANCIÈRE PARISIENNE

•    Philippe Lacombrade, docteur en histoire contemporaine de l’Université Paris 10-Nanterre, Un esprit colonial parisien ? La Chambre de commerce de Paris et la formation de l’empire français (1880-1914)
•    Yann Bencivengo, doctorant en histoire contemporaine à l’Université Paris 1-Sorbonne,  Les réseaux d'influence de la banque Rothschild : l'exemple de la société Le Nickel en Nouvelle-Calédonie (1880-1914)
•    Hubert Bonin, professeur à Sciences Po Bordeaux, Les réseaux bancaires impériaux parisiens
•    Jean-Marie Moine, maître de conférences d’histoire contemporaine à l’Université de Tours, La sidérurgie, le Comité des forges et l’empire colonial. Mythes et réalités
•    Annie Lacroix-Riz, professeur à l’Université de Paris 7-Denis Diderot, Les réseaux patronaux franco-allemands dans l’empire au XXe siècle
•    André Nouschi, ancien professeur à l’Université de Nice, Les réseaux d’influence des groupes pétroliers parapublics français en Afrique subsaharienne

V. LES RÉSEAUX D’INFLUENCE SUR LES PLACES D’OUTRE-MER

•    Colette Dubois, professeur à l’Université de Provence, Institut d’études africaines, Charles Michel-Côte et la construction de l’espace économique de Djibouti-ville durant la première moitié du XXe siècle
•    Mohamed-Lazhar Gharbi, maître de conférences à l’Université La Manouba (Tunis), Groupes de pression et déploiement économique en Tunisie
•    Catherine Hodeir, enseignante d’histoire contemporaine à l’Université d’Amiens, chercheuse à l’IDHE-Paris 1-Sorbonne, Jouer Maroc, jouer Tunisie ? Le grand patronat colonial français tente le pari et le réalisme entre 1945 et 1956.
•    Patrice Morlat, docteur en histoire contemporaine de l’Université Diderot-Paris 7, éditeur, Les réseaux patronaux français en Indochine (1918-1928)
•    Caroline Piquet, maître de conférences à l’Université Paris 4-Sorbonne, chercheur au Centre Roland Mousnier (Paris 4-Sorbonne), Les réseaux d’affaires en Égypte : patronat européen, minorités locales et notables égyptiens dans la réforme et l’industrialisation du pays durant l’entre-deux-guerres.
•    Rang-Ri Park-Barjot, docteur en histoire contemporaine de l’Université de Paris 4-Sorbonne, chercheuse au CREOPS, L’influence du patronat des travaux publics dans le développement des
•    Pierre Singaravelou, doctorant en histoire contemporaine à Paris-1-Sorbonne, ATER à la MSHA-Bordeaux, L’empire des économistes. L’enseignement de ’’l’économie coloniale’’ sous la IIIe République
•    Félix Torres, docteur en anthropologie (EHESS), directeur de la société d’histoire conseil Public Histoire et historien, L’obstacle et le paradoxe : le destin contrarié de l’industrie sucrière de La Réunion aux XIXe et XXe siècles
•    Claire Villemagne, doctorante en histoire contemporaine à l’EHESS, Les Chambres de commerce du Tonkin, 1884-1894. Sociabilité culturelle ou mission économique ?
•    Marianne Boucheret, doctorante en histoire contemporaine à l’Université Paris 1-Sorbonne, Les organisations de planteurs de caoutchouc indochinois et l’Etat du début du XXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale
•    Gilles de Gantès, docteur en histoire contemporaine de l’Université Paris 7-Denis Diderot (LCAO) et chercheur associé à l’IRSEA, Le particularisme des milieux d’affaires cochinchinois (1860-1910) : comment intégrer un comptoir asiatique à un empire colonial protégé

VI. CONCLUSIONS GÉNÉRALES

•    Catherine Coquery-Vidrovitch : «Impérialisme», «impérial», «mise en valeur», «colonialistes», «parti colonial», etc.
•    Jacques Marseille : contribution au débat
•    Catherine Hodeir, En quête d’un lobby patronal, entre mythe et réalité
•    Jean-François Klein, Histoire ultramarine, histoire des représentations et histoire des réseaux d’influence et d’action


FRCAOM08_9FI_00127R_P
Préfecture d'Oran, élections pour le renouvellement
en 1919 des membres de la chambre de commerce d'Oran
source : Caom

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jeudi 8 février 2007

compte rendu du livre de J. Marseille par Paul Bairoch


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compte rendu du livre de J. Marseille

par Paul Bairoch (1988)


Marseille_1984_couvLe livre de Jacques Marseille a pour but essentiel de verser le dossier du colonialisme français aux controverses sur le bilan sur le bilan économique du colonialisme. Contribution importante tant en raison de la valeur du travail effectué par l'auteur que du très large intérêt suscité par la question de la contribution (positive ou négative) du colonialisme au processus du développement économique des sociétés industrialisées occidentales. Cette interrogation, qui devrait être surtout "scientifique", est trop souvent encombrée d'idées préconçues, et souffre d'un vide quasi complet d'analyses empiriques. En général, le schéma explicatif simpliste s'articule sur les deux affirmations suivantes : étant donné que, pratiquement, toutes les puissances industrielles ont "cherché" à se doter d'un empire colonial, c'est que celui-ci devait être forcément bénéfique pour leur économie et, surtout, pour leurs industries ; étant donné que le futur Tiers-Monde a pâti économiquement de la colonisation, l'autre partenaire devait nécessairement en avoir retiré des bénéfices.

Bien sûr, même en l'absence d'études empiriques approfondies, il était aisé d'entrevoir les failles de cettebairoch_tiers_monde_couv double assertion. Et nous-même, dans notre livre Le Tiers-Monde dans l'impasse, nous faisions remarquer que les bénéfices retirés par l'Occident de cette aventure coloniale ont été très faibles et sans commune mesure avec les dommages qu'elle a occasionnés. Paradoxalement, on peut presque conclure, d'une analyse empirique de ce problème, qu'il n'y a pas eu de réel bénéfice sur le plan macro-économique pour les divers pays possédant un empire colonial (p. 158).

Mais pour trancher tant soit peu valablement il faudrait disposer d'une série d'études sur les "coûts-bénéfices" économiques du colonialisme pour chaque puissance coloniale. Dans cette perspective, la thèse de Jacques Marseille constitue un apport primordial sur le cas français. Le livre, qui est une "version allégée d'une thèse de doctorat d'État soutenue à la Sorbonne" en 1984, comporte trois parties : Mythes et réalités du bilan colonial ; Redéploiement ou protectionnisme ; À la recherche de l'État. C'est la première partie qui nous a le plus retenu (elle représente d'ailleurs la moitié du texte proprement dit).

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mythes et réalité du bilan colonial...

Jacques Marseille a l'art de présenter avec élégance et simplicité des problèmes techniques parfois complexes. La tentative d'établissement du bilan global se fait essentiellement à travers le commerce extérieur et l'investissement international. Avant de présenter les principales conclusions de cette partie clé, signalons la très intéressante idée d'élaboration d'indices des termes des échanges reflétant la structure des activités socio-économiques de l'Algérie : indigènes, colons et sociétés minières.

Les conclusions essentielles ? Nous avons déjà évoqué les mythes, voyons donc les réalités. Pour Jacques Marseille il faut distinguer la période 1880-1930 de celle de 1930 à 1960. "Jusqu'en 1930, le marché colonial assurait le débouché qu'exigeaient les branches alors motrices de la croissance" (p. 155). "À partir des années 1930, par contre, le marché colonial, en assurant la survie de ces branches désormais déclinantes, semble entraver l'émergence de nouveaux secteurs..." (p. 156). Ces constatations sont étayées par de très nombreuses analyses statistiques.

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Casablanca (Maroc), Bourse du Commerce

Le problème qui, à notre avis, subsiste - et que, convenons-en, il aurait été difficile de résoudre, même dans le cadre d'une vaste thèse - est de déterminer le véritable impact de l'évolution positive des exportations françaises vers l'empire dans la période 1890-1930. Il est déjà très difficile d'évaluer, pour les périodes antérieures à 1930, pour chaque secteur, la part exportée. Or, cela est évidemment primordial : l'impact est très différent pour un produit dont 90% des exportations sont destinées aux colonies mais dont les exportations totales ne représentent que 5% de la production, et pour un produit dont les colonies n'absorbent que 35% des exportations mais dont la part exportée de la production représente 75%. Dans le premier cas les colonies n'absorbent que 4% de la production, dans le second cas 20%. À cela s'ajoute le problème de la "profitabilité" qui peut être différente entre marché national et exportations. Et cette "profitabilité" n'est pas nécessairement supérieure pour les exportations qui impliquent souvent un coût additionnel ; mais ces exportations peuvent parfois permettre aux entreprises de mieux couvrir les coûts fixes.

La deuxième partie s'article autour de la crise de 1929. Il s'agit de voir les origines de ce qui constitue le second but principal du livre de Jacques Marseille : à savoir "comment la France a-t-elle pu divorcer d'un empire colonial qui représentait dans les années 1950 plus du tiers de ses échanges commerciaux et la quasi-totalité de se sinvestissements extérieurs ?" (p. 15). La crise de 1929 va entraîner une pression des industriels en faveur d'un protectionnisme qui non seulement réduirait les importations en France, mais également les importations de produits non français dans les colonies, permettant ainsi à celles-ci d'absorber plus de produits industriels français. Cette pression aboutira rapidement ; elle est bien illustrée par le cas de l'industrie automobile dont les exportations vers l'empire ont représenté en moyenne 25,6% des exportations dans les années 1922-29 et 50,7% dans les années 1930-35, quand, en même temps, la part de la production exportée passait de 27,3% à 12,8%.

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Casablanca (Maroc), Bourse du Commerce

Les années 1930 voient tout un bouillonnement d'idées sur les stratétgies à développer dans les colonies. La première est celle, déjà signalée, du protectionnisme combiné avec des mesures conduisant à une augmentation du niveau de vie des colonies, afin que celles-ci puissent absorber plus de produits manufacturés français (l'augmentation du niveau de vie se réalisant à travers des prix plus rémunérateurs des produits exportés par les colonies). Position attaquée par les milieux liés au commerce des produits bruts des colonies, notamment les commerçants marseillais qui arguèrent que cette politique "limiterait l'activité de la France à la satisfaction des besoins d'une centaine de millions d'individus dont plus de la moitié en est au stade de civilisation la plus primitive et ne pouvant avant des temps fort longs avoir une consommation égale à celle des pays aux marchés desquels on renonce" (p. 231).

Une autre stratégie est celle que Jacques Marseille qualifie, à juste titre, d'anticipatrice : l'industrialisation des colonies, et notamment de l'Indochine. Cette thèse était surtout défendue par Paul Bernard, politicien et admlnistrateur de la Société financière française et coloniale, qui voyait dans l'industrialisation des colonies "une stratétgie au service de la puissance française" (p. 249), car, à terme, elle créerait plus d'emplois (en France) qu'elle n'en supprimerait. Il invoque, à l'appui de sa thèse, l'exemple britannique où l'industrialisation de l'Inde avait entraîné, selon lui, une demande accrue de biens d'équipements compensant le recul des autres exportations. Finalement, ce fut la première solution (protectionnisme et prix favorable) qui l'emporta.

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Conakry (Guinée), avenue du Commerce et douane

Mais, face à ces positions, il y a encore l'État - c'est l'objet de la troisième partie ; un État qui, de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle "se voit chargé par les milieux d'affaires d'assurer la charge de l'empire, d'imposer le travail aux indigènes, de fournir les moyens financiers aux grands établissements de crédit" (p. 283), bref, d'un rôle croissant. Et Jacques Marseille de se demander si le terrain colonial "n'a pas été le lieu privilégié d'une collaboration étroite entre pouvoirs publics et intérêts privés" (p. 283). La conclusion nefonds_marius_moutet_1 peut être que nuancée, car l'État c'est aussi unee succession de gouvernements, et des partis qui n'ont pas même de continuité dans leur politique coloniale. C'est ainsi que le Front Populaire, qui fut le premier à trancher sur le débat de l'industrialisation de l'Indochine, opta en définitive et paradoxalement pour la complémentarité. Ainsi, Marius Moutet [ci-contre], ministre socialiste des colonies déclarait qu'il fallait "un aménagement satisfaisant de l'économie franco-coloniale, par le privilège réservé aux produits coloniaux dans la métropole, pour garantir un juste prix au producteur et lui permettre de quitter sa vie misérable des races nues et, en contrepartie, assurer aux produits industriels métropolitains un traitement privilégié dans les colonies" (p. 335).

Il est vrai que nécessité fait loi, et les nécessités économiques de la France de 1937 étaient Albert_Sarrautpressantes. Il est vrai aussi que si un député socialiste en 1937 parle de "races nues", en 1933 un autre ministre des colonies, non socialiste lui, (Albert Sarraut) [ci-contre], défendant un projet de loi, parle du "noir, un homme à réflexes lents", de "civilisé primitif" (p. 290). Paradoxe encore, c'est à l'intérieur du gouvernement de Vichy que l'on rencontrera des partisans convaincus de la thèse de l'industrialisation. Paradoxe toujours : en janvier 1944, le député communiste Mercier déclarait "qu'il fallait souder à la Métropole l'ensemble de toutes les colonies" (p. 371). Il est vrai que, lors d'un sondage effectué en 1949 par l'I.N.S.E.E., 81% des personnes interrogées "pensaient que la France avait intérêt à avoir des colonies" (p. 372).


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Dakar (Sénégal), Chambre du Commerce

Enfin, dernier paradoxe : "En 1954, Pierre Mendès-France avait ét éle premier à dire qu'entre l'Indochine et le redressement économique de a France, il fallait choisir. Il faudra toutefois attendre l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle pour que s'imposent les thèses de ceux qui pensaient que la France ne pouvaient appartenir en même temps à deux marchés communs, l'un avec l'Europe, l'autre avec l'outre-mer" (p. 373). Paradoxe oui, mais pas contradictions fondamentales dans ce dernier cas, car l'histoire de ce divorce est, pour ainsi dire, l'histoire d'un divorce par consentement mutuel.

Citons encore une fois Jacques Marseille : "la décolonisation n'avait causé aucun dommage au capitalisme français (...) apparemment même, elle avait été l'une des conditions et l'accompagnement logique de sa modernisation" (p. 15). Ce livre riche, qui est donc largement l'histoire d'un divorce entre le capitalisme français et le colonialisme, est aussi un peu l'histoire d'un chercheur avec les stéréotypes d'une analyse trop simpliste des problèmes coloniaux, qui lui a permis, ainsi qu'il l'écrit, "de découvrir une évidence que mes a priori m'avaient masquée" (p. 15).

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Paul BAIROCH
Annales. ESC, 1988, vol. 43, n° 1, p. 144-147


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- Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce, Albin Michel, 1984 ; rééd. Points-Seuil, 1989 ; rééd. Albin Michel, 2005


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mardi 6 février 2007

Victoires et déboires de la France coloniale (Jacques Marseille)

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Victoires et déboires de la France coloniale

Jacques MARSEILLE


Victo_Hug«Le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle a à côté d’elle l’Afrique. Le moment est venu de dire à l’Espagne, la France, qu’elles sont toujours là, que leur mission est modifiée sans se transformer, qu’elles ont toujours la même situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été entrevu par Virgile et qui s’est montré digne de ce grand regard, l’Angleterre, on a, à peu près, tout l’effort de l’antique genre humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l’unité, qui est la vie.
La Méditerranée est un lac de civilisation ; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie. Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations : Unissez-vous ! allez au Sud. Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-là. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez , cultivez, colonisez, multipliez

Quel peut être l’auteur de cet appel aux accents si virils ? Un homme d’affaires en quête de marchés privilégiés ? Un homme d’extrême-droite obnubilé par la supériorité de la race blanche ? Non, cet homme qui pousse l’Europe et la France à «prendre» l’Afrique pour la tirer vers la croissance et le progrès est tout bonnement Victor Hugo prononçant le 18 mai 1879 un discours à l’occasion du banquet commémorant l’abolition de l’esclavage, en présence de Victor Schoelcher, celui même qui avait préparé en 1848 le décret d’abolition dans les Antilles françaises. En ces temps où aucune repentance ne venait faire couler des sanglots sur les joues de l’homme blanc, la conquête d’un empire colonial n’était pas considérée comme une faute mais bien plutôt comme un devoir.

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Jules Ferry ne fut pas le seul partisan de la colonisation...

En 1884, dans la foulée de Victor Hugo, Guy de Maupassant, qu’on a trop rapidement qualifiéMaupassant d’anticolonialiste, écrivait dans Au soleil : «L’Algérie devient productive sous les efforts des derniers venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français. Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes.» Et de rajouter dans la Vie errante : «Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre, autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalent cultivateur ne s’arrête ou ne se baisse pour arracher une plante parasite poussée devant lui… On retrouve bien dans cette indifférence tranquille, dans ce respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l’âme fataliste de l’Oriental

C’est enfin Emile Zola qui écrit en 1899 dans Fécondité à propos de l’Algérie : «Ce royaume appartiendra au laboureur qui aura osé le prendre, s’y tailler à son gré un domaine aussi vaste que la force de son travail l’aura créé…»

paul_leroy_beaulieuPaul_Leroy_Beaulieu_couvAutant dire qu’à la fin du XIXe siècle, coloniser était considéré comme l’une des fonctions les plus élevées des sociétés parvenues à un état de civilisation. «Une société colonise, écrivait l’économiste Paul Leroy Beaulieu dans ce qui fut l’un des best-sellers de ce temps, De la colonisation chez les peuples modernes (1874), quand, parvenue elle-même à un haut degré de maturité et de force, elle procrée, elle protège, elle place dans de bonnes conditions de développement et elle mène à la virilité une société nouvelle sortie de ses entrailles».

On a trop souvent écrit que Jules Ferry avait été le bâtisseur solitaire du second empire colonial français. En fait, il ne faisait que formuler le projet qui s’imposait à l’immense majorité de ses contemporains : la France ne pouvait se dérober à l’appel du large auquel l’étendue de ses côtes et le poids de son histoire la prédestinaient.


De l’empire béquille….

Et elle ne se déroba pas. En 1879, au moment où Victor Hugo l’exhortait à conquêrir l’Afrique, la France avait un empire qui ne couvrait que 900 000 km2, un empire conquis sans plan préconçu dont la pièce maîtresse était l’Algérie, occupée sans enthousiasme en 1830. En 1914, au terme du mouvement d’expansion amorcé dans les années 1880, la France s’était taillé le deuxième empire colonial du monde, un empire de plus de 10 millions de km2 peuplé par plus de 50 millions d’habitants. Un empire que commençaient à dessiner les atlas et les planisphères. Un empire qui s’étalait en taches roses sur tous les murs et les buvards des écoles communales.

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Un empire qui faisait dire en 1905 à Clementel, novice ministre des Colonies, devant la vaste carte des possessions françaises : «Les colonies… Je ne savais pas qu’il y en eût tant». Maroc et Tunisie, Afrique occidentale et Congo, Indochine et Madagascar, autant de territoires conquis sans coup férir et pour une… bouchée de pain. Au total, les dépenses engagées pour la conquête n’avaient guère dépassé un milliard de francs-or, soit le cinquième des dépenses ordinaires de l’État pour la seule année 1913, ou encore trois années de subventions aux compagnies privées de chemins de fer qui s’élevaient à 300 millions par an entre 1910 et 1914, ou encore deux années d’impôts indirects sur les boissons qui rapportaient 500 millions par an vers 1900. À ce prix là, pourrait-on dire, il aurait vraiment été dommage de se priver d’une telle carte.

banque_indochine__1_Lieu d’exaltation de la puissance où se retrempait l’énergie nationale, exutoire au sentiment, déjà, du déclin engendré par l’humiliante défaite devant la Prusse en 1870, terre d’expérimentation pour les ingénieurs et les constructeurs de ponts et de chemins de fer, l’empire colonial apaisait paradoxalement les guerres franco-françaises. Du grand bourgeois parisien qui souscrivait au capital de la Banque de l’indochine au prolétaire urbain qui pouvait espérer sortir de sa condition dans ces possibles Far West, des officiers chargeant sabre au clair et faisant des entrées triomphales dans les medinas aux petits bourgeois séduits par les carrières de douaniers ou de receveurs des postes outre-mer, chaque Français pouvait y trouver son compte.

À la veille de la Grande guerre, tous ou presque auraient pu souscrire aux propos de  Jean Jaurès qui, en 1881, s’exclamait : «Nous pouvons dire à ces peuples sans les tromper que là où la France est établie, on l’aime ; que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille pas, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés.» Ou à ceux de Léon Blum qui, en 1925 encore, proclamait : «Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie».

En 1931, pendant les six mois que dura l’Exposition coloniale  de Paris, plus de six millions de Français14061931angkorvat partagèrent cette conviction en participant à la grande messe de la France impériale…, au grand dam de l’Humanité et du parti communiste dont la contre-exposition baptisée «La Vérité sur les colonies» attira de juillet 1931 à février 1932 5 000 visiteurs, y compris ceux des visites collectives organisées par les syndicats. Le Parti eut beau mobiliser Aragon, André Breton, Paul Eluard et Georges Sadoul, les prolétaires leur préférèrent les «merguez» des souks du bois de Vincennes et la reconstitution du temple d’Angkor Vat, le chef d’œuvre de l’architecture khmère reproduit dans ses proportions originales. Temple symbole que la France avait arraché aux lianes et aux racines de la forêt tropicale qui l’emprisonnaient alors que les descendants indigènes de ses constructeurs l’avaient abandonné.

En 1931, au moment où la France ne se savait pas encore atteinte par la crise qui avait débuté en octobre 1929 par le krach de Wall Street, l’empire apparaissait bien comme l’atout majeur de sa puissance. Pendant la Première Guerre mondiale, la «Force noire» promise en 1910 par le célèbre ouvrage du colonel Mangin avait fourni un peu plus de 600 000 hommes et contribué par son sang à vaincre les «Boches» qui n’avaient pas manqué de protester contre la «barbarie» des Français capables de lancer des nègres contre les peuples «civilisés» d’Europe.

Au lendemain de la guerre, l’empire était en outre devenu un débouché de premier plan pour l’industrie française et un réservoir apprécié de matières premières. En 1929, il absorbait 85% des exportations françaises de tissus de coton, 33,4% des exportations d’automobiles, 59% des exportations de ciment, 98% des exportations de sucres, 47% des exportations d’outils et d’ouvrages en métaux. Par ailleurs, il fournissait à la France 83% de ses importations de vins [ci-dessous, domaine de la trappe Staoueli (Algérie)], 37,5% de ses importations de matières premières agricoles et plus de 50% de ses importations de phosphates. Amortisseur de la vins_alg_rie_trappe_staoueliconjoncture, l’empire allait même devenir pendant la crise des années 1930 un îlot privilégié permettant apparemment à la France d’échapper au chômage massif qui frappait les autres pays industrailisés.

Un fait qui n’échappa pas aux dirigeants du Front populaire qui, en 1936, déclarèrent sans barguigner que la colonisation était «un fait dont la brusque disparition à l’heure actuelle engendrerait plus d’inconvénients et de dangers que d’avantages».


  ... à l’empire boulet.

C’est pourtant à partir de cette date que s’opéra un chassé croisé dont les effets allaient expliquer pour une large part les drames et les  traumatismes de la décolonisation.  Alors  que l’action persévérante menée par les propagandistes de la colonisation avait fini par payer, alors que l’image du tirailleur sénégalais et du soldat nord-africain versant leur sang pour lamitterand_1956 mère patrie avait convaincu l’opinion que l’empire était bien le fondement de la puissance française, alors qu’en 1949, 81% des personnes interrogées par l’INSEE pensaient que la France avait intérêt à avoir des colonies, surtout chez les ouvriers et les employés, alors qu’une certaine «gauche», contaminée par l’idéologie coloniale se laissait engluer dans des guerres dont elle était intellectuellement incapable de comprendre les enjeux, c’était une certaine «droite», précocement gagnée aux impératifs d’efficacité et aux contraintes du marché qui finissait par souhaiter se séparer d’un empire colonial dont elle ne voulait plus supporter la charge.

Envoyé en mission en décembre 1931 en Afrique noire par le ministre des colonies Paul Reynaud, un jeune inspecteur des finances, Edmond Giscard d’Estaing, père de l’ancien président de la République, écrivait à son retour qu’il valait mieux «pour l’avenir même du pays, ne rien faire plutôt que d’engloutir des fonds destinés à se perdre, s’ils ( étaient) versés dans une économie qui n’(était) pas faite pour les utiliser au bon endroit et de façon productive». En portant, à contre-courant de l’opinion des «braves gens», ce rude jugement, Edmond Giscard d’Estaing engageait avec l’empire colonial une procédure de divorce qui allait se prolonger pendant près de trente ans.

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hôpital de Yaoundé (Cameroun) en 1951 (Caom, base Ulysse)


En 1954, établissant pour la première fois les comptes de la zone franc, à une époque où François Mitterrand, ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France, déclarait à l’Assemblée nationale : «Faut-il que l’Algérie ferme la boucle de cette ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui prétendaient les tenir en tutelle ? Eh bien ! non, cela ne sera pas, parce qu’il se trouve que l’Algérie, c’est la France», François Bloch-Lainé [ci-contre], ancien directeur du Trésor, écrivait à propos de la Zone franc : «Le système du pacte colonial s’est presque F_BLOCH_LAINE_TNrenversé au bénéfice des pays d’outre-mer. Désormais, ceux-ci importent beaucoup plus en provenance de la métropole qu’ils n’exportent vers elle. Tout se passe comme si la métropole fournissait les francs métropolitains qui permettent à ses correspondants d’avoir une balance profondément déséquilibrée : ainsi s’opère, aux frais de la métropole, le développement économique de tous les pays d’outre-mer sans exception». C’est qu’à l’époque où l’on commençait à savoir compter, on mesurait à quel point les sommes englouties dans les colonies entravaient la modernisation de l’économie française.

De 1945 à 1962, ce fut en effet deux fois le montant des aides américaines à la France qui fut englouti outre-mer avec pour seul bénéfice pour la France d’être accusée jusqu’à aujourd’hui d’impérialisme sauvage. Comme l’écrivait pourtant prosaïquement le sénateur Pellenc dans un rapport de 1956 à propos de l’Algérie, «s’il est exact de dire que l’Algérie est le premier client de la métropole, on ne saurait dire que c’est le meilleur client, car c’est un client très particulier ; pour un tiers, il ne paie ses achats qu’avec des fonds que le vendeur lui donne».

En 1961, la proportion était encore plus forte, puisque l’Algérie achetait pour 421 milliards de francs à la métropole, qui lui en versait 638 pour rétablir les déséquilibres de son budget et de sa balance des paiements. C’est à cette même date que le général de Gaulle sut tirer les leçons de l’histoire coloniale, en osant dire dans une conférence de presse - et il était le seul à pouvoir le dire : «L’Algérie nous coûte – c’est le moins qu’on puisse dire- plus cher qu’elle ne nous apporte… Voici que notre grande ambition nationale est devenue notre propre progrès, source réelle de la puissance et de l’influence. C’est un fait, la décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique». Comme souvent en histoire, les revendications des opprimés s’accordait parfaitement avec les intérêts des «oppresseurs».

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Jacques Marseille,
professeur à l’université de Paris-I Sorbonne,
auteur de Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce,
Albin Michel, 1984, éditions du Seuil, 1989.
Marianne, décembre 2004 - site J. Marseille



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Empire colonial et capitalisme français, rééd. Albin Michel, 2005


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mardi 19 septembre 2006

Histoire économique du temps colonial

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Histoire économique du temps colonial





résumé

Les colonies ont-elles été une bonne affaire pour la France ? Jacques Marseille le pensait JMquand il entreprit de dresser le bilan de la colonisation. Il lui aura fallu établir les comptes de 469 sociétés coloniales, examiner les chiffres du commerce extérieur de la France de 1880 à 1960, dépouiller les archives ministérielles et les papiers privés de Paul Reynaud, Marius Moutet et de l'ancienne Union coloniale pour comprendre, au contraire, à quel point l'empire a constitué un boulet entravant la modernisation du capitalisme français.
C'est l'histoire d'un divorce que cet ouvrage retrace. Divorce entre une opinion progressivement gagnée à la conscience impériale, par les fastes de l'Exposition de 1931, la virile propagande des films campant les héros du bled, la géographie coloniale des manuels scolaires, et un mouvement rassemblant la fraction la plus moderne du patronat et des responsables publics pour lesquels, comme le dira de Gaulle, "la décolonisation est notre intérêt, donc notre politique".



commentaire

Soyons équitables

Soyons clairs : il ne s'agit pas aujourd'hui de justifier d'une quelconque manière le colonialisme, c'est-à-dire l'occupation d'un pays par un autre,  sous prétexte que le pays colonisateur a le droit, en raison-de-sa-puissance-militaire, économique, religieuse ou intellectuelle, de créer un empire qui assimile des peuples considérés comme inférieurs. L'histoire de la colonisation est aussi vieille que celle des civilisations, puisque dès le IIIe millénaire, des Mésopotamiens s'installaient loin de leurs villes natales, et il n'est aucun grand pays par le passé qui n'ait établi des comptoirs ou géré des territoires fort éloignés de ses centres vitaux. Le mouvement colonisateur qui s'amplifie au XIXe siècle et au début du XXe siècle s'inscrit donc dans une logique que le progrès technique accélère. Un excellent livre de Jacques Marseille qui vient d'être réédité (il parut en 1984) développe des analyses qui présentent le colonialisme d'une nouvelle manière, se plaçant d'abord sur le pian de l'économie et de l'histoire, non sur celui de la politique ou de la philosophie.

Alors que l'on croit encore que le colonialisme a toujours été le fer de lance du capitalisme, Jacques Marseille montre que ce ne fut le cas que jusqu'en 1930, moment où le divorce éclata. Chiffres à l'appui - comptes de 469 sociétés, bilans du commerce extérieur, archives ministérielles... difficilement réfutables -, il conclut que, loin d'avoir favorisé le capitalisme français, les colonies l'ont sérieusement handicapé et que la décolonisation "n'avait causé aucun dommage au capitalisme français, qu'apparemment même, elle avait été l'une des conditions et l'accompagnement logique de sa modernisation". Il détruit aussi un autre cliché né dans la seconde moitié du XXe siècle autour du clivage entre la droite et la gauche, démontrant, citations et sondages à l'appui, que les partisans de la colonisation - en 1949, 81 % des Français - se trouvaient au moins autant à gauche qu'à droite En 1925. Léon Blum ne déclarait-il pas : "Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès" ? En 1944, le député communiste Mercier affirmait encore qu'il fallait "souder" la métropole l'ensemble des colonies. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, au moins, un large consensus réunissait donc les Français autour de "leurs" colonies.

Il sera toujours impossible de dresser un bilan moral : comment y intégrer, par exempte, la mort des quelque 75 000 "coloniaux" lors de la Grande Guerre ? Le progrès, dans ce qu'il a de meilleur - médecine, droits de l'homme, de la femme, de l'enfant, allongement de la durée de vie justifie-t-il la disparition des sociétés traditionnelles, d'autant que le meilleur est indissociablement lié au pire ? Comment juger d'autre part le rôle des missions ? Les bénéfices - et les pertes - liés aux colonies ne sont donc pas aussi clairement répartis que ce qu'on a voulu le dire. Car, remarque enfin l'auteur "en longue durée, les pays riches ont toujours été de meilleures "affaires" pour les pays riches que les pays pauvres".

Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce, Albin Michel. 644 pages.

Notre Histoire, 1er avril 2005



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