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Algérie : des Disparus que la France n'aura guère pleurés

 

Trente années de lutte pour faire reconnaître

le drame des Français disparus

en Algérie en 1962

Jean MONNERET

 

 

Jean Monneret mi-portrait
Jean Monneret

 

La Une de France-Soir

Pour moi, tout commença au printemps de 1982. À cette époque, France-Soir, quotidien aujourd’hui trépassé, se vendait abondamment. Dans l’après-midi, de petites cabines de toile verte s’ouvraient sur les trottoirs parisiens. Le préposé aux ventes accrochait un exemplaire à l’extérieur afin que les passants en puissent découvrir la Une. Je lus, un jour de printemps, ce titre sidérant : «Des PiedsNoirs seraient toujours détenus clandestinement en Algérie, depuis 1962».

La nouvelle m’avait interloqué. Nous étions en plein sensationnalisme, avec tout ce que cela a de douteux. En même temps, je me trouvais renvoyé à un passé déjà ancien, auquel, pendant vingt ans, je m’étais efforcé de ne plus penser : la fin catastrophique de la guerre d’Algérie.

En 1962, j’étais déjà installé en métropole depuis plus d’un an lorsque survint l’Indépendance. Celle-ci s’était produite après des combats apocalyptiques dans Alger et Oran, suivis ou plutôt accompagnés d’un flot de sang qui emporta des milliers d’Européens et de Musulmans (principalement d’ailleurs après l’accord du 19 mars 1962 signé à Évian).

Mes parents avaient pu rester à Alger jusqu’au 23 juin 1962. Ensuite la situation devint intenable. Ils avaient, ce jour-là, pris la direction de l’exil comme des centaines de milliers de compatriotes, chassés par l’insécurité. Un mois plus tard, je pris la décision, contre tout bon sens, j’en conviens, de me rendre en Algérie. J’étais chargé de récupérer les meubles et diverses choses que les miens avaient dû abandonner.

Quelques jours avant mon départ, j’appris que ma grand-mère qui avait voulu obstinément demeurer en Algérie, était décédée. Arrivé dans les faubourgs d’Alger, à Maison-Carrée où mes parents résidaient, je dus organiser son inhumation et le déménagement du mobilier. Ceci me prit un mois. Durant ce délai, je constatai que les commandos du FLN, les fidas (1), ainsi d’ailleurs que des éléments échappant à tout contrôle, enlevaient à qui mieux mieux les Européens résiduels. J’ai raconté en détail cette aventure dans un livre qui s’intitule Mourir à Alger (Ed. L’Harmattan. 2003).

 

France Soir, 19 avril 1982
France-Soir, 19 avril 1982

 

Mais revenons à 1982 et à ma lecture de France-Soir. Le problème des Pieds Noirs enlevés en Algérie m’était bien connu. J’avais failli moi-même être kidnappé et j’avais eu toute latitude ensuite de remercier la Providence qui m’avait évité cette épreuve ainsi qu’à ma famille. Plus tard, nous apprîmes en effet que la moitié voire les deux tiers des personnes ainsi enlevées après le 19 mars 1962 (date du cessez-le-feu) et après l’Indépendance (proclamée le 3 juillet 1962) étaient définitivement portées disparues. Soit selon les recherches les plus récentes (2) : 1 583 personnes en très grande majorité européennes dont 1 253 enlevées après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. Il faudra ajouter à ces chiffres 170 personnes enlevées figurant comme disparues mais dont on a retrouvé les corps.

Les autres, retrouvées ou libérées avaient été molestées, emprisonnées, torturées pour finir dans un état de délabrement physique ou psychique grave. Je connaissais différents cas de ce genre.

J’avais décidé jadis de ne plus parler de ce malheur. Installé définitivement en France, en septembre 1962, j’avais résolu de refaire ma vie et pour commencer, je m’étais marié. L’annonce du journal France-Soir de ce printemps 1982, par son côté sensationnel, m’avait secoué. Des disparus de l’époque auraient donc continué à vivre là-bas, secrètement détenus. Je ne pouvais y croire et je ne pouvais cesser d’y penser. Ces nouvelles bouleversèrent l’idée que je m’étais faite de la phase ultime de la guerre d’Algérie. Les souvenirs des évènements de l’époque, que pendant vingt ans j’avais refoulés, envahissaient sans cesse mon esprit. J’avais voulu oublier et je n’avais RIEN oublié.

J’avais lu l’article avec une attention passionnée. Néanmoins je ne pouvais me défaire d’un tenace scepticisme. Un certain capitaine Leclair que l’on présentait comme ayant des contacts avec le milieu du renseignement, avait la conviction, difficile à partager, que tous les Pieds-Noirs disparus en 1962 n’étaient pas morts. Il suggérait, non il affirmait, que beaucoup étaient toujours vivants et détenus en Algérie.

 

Aux disparus, plaque

 

Combien étaient-ils ?

Là les chiffres devenaient flous. Toutefois, l’article rappelait qu’en 1964, le Prince de Broglie, alors chargé des Affaires Algériennes avait décompté 3 019 enlèvements. Sur ce chiffre, on dénombrait un peu plus de 1 700 (3) personnes toujours portées disparues. L’article sur Leclair suggérait qu’elles n’étaient pas toutes mortes et que, certaines au moins, demeuraient toujours en Algérie, retenues dans des prisons secrètes. Plus tard, le bruit se répandit porté par les uns et les autres que 1 400 personnes étaient détenues clandestinement en Algérie. Ceci paraissait assez extravagant.

Un problème sérieux se posait après lecture de l’article de France-Soir. Les affirmations du capitaine ne s’appuyaient sur aucune preuve concrète. Ses déclarations tonitruantes pouvaient affecter les relations de la France et de l’Algérie. Elles pouvaient aussi bouleverser les familles pieds-noires concernées ; il y en avait plus de 2 000. Le capitaine affirmait qu’il avait contacté un avocat français spécialiste de ces questions. Celui-ci allait remettre un dossier à la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU.

Il ne m’échappa point en lisant ce passage qu’il fallait pour cela des preuves en béton, ce que quelques déclarations fracassantes ne pouvaient en aucun cas remplacer. Je notai également que les propos de Leclair pouvaient avoir une conséquence fort peu souhaitable : si de telles personnes enlevées en 1962 étaient encore vivantes et secrètement détenues, les hommes au pouvoir à Alger pouvaient avoir la tentation de s’en débarrasser en les exécutant tout aussi clandestinement.

Les affirmations du capitaine comportaient un élément de risque grave. J’imaginais donc que l’intéressé avait soigneusement réfléchi à tout cela. À ce moment-là, je ne doutais pas qu’il fût sur le point de clarifier ses affirmations et d’apporter des preuves.

 

je décidais de recueillir le maximum d’informations

En attendant, je décidais de me pencher sur le problème et de recueillir le maximum d’informations. J’étais loin de me douter que débutait ainsi une aventure qui allait durer plus de trente ans.

Au cours de la semaine qui suivit la parution de l’article de France-Soir, j’achetai tous les journaux quotidiens ou hebdomadaires évoquant la question des enlèvements de 1962. Peu reprenaient l’information. Seul, le Figaro-Magazine, dirigé à l’époque par Louis Pauwels, lui donna quelque écho. Il fut suivi par Spécial Dernière, une assez indigeste publication, consacrée aux courses et au sensationnel (elle était dirigée par un pied-noir). L’affirmation que des Pieds Noirs disparus étaient toujours vivants en Algérie, laissait les journalistes sceptiques. On attendait que Leclair prouvât ses dires mais rien de tangible ne se produisit.

Je demandai alors à l’avocat chargé de défendre le dossier à l’ONU de me recevoir. Je lui dis qu’étant pied-noir, ayant vécu cette période à Alger, et connaissant des familles de disparus, j’étais désireux d’en savoir plus. Je pensai essuyer un refus, mais l’avocat, Maître Miquel, me reçut sans difficulté. À l’époque, ses bureaux se trouvaient dans le quinzième arrondissement du côté de l’avenue de la Motte-Picquet.

D’emblée, il m’apparut qu’il y avait plus qu’une nuance entre ce qu’il disait et les affirmations de Leclair rapportées par France-Soir. L’avocat m’expliqua que les journalistes avaient dramatisé et sensationnalisé les choses. Certes, il était prêt à déposer une requête à l’ONU mais à cela il y avait une condition dirimante : que le capitaine apportât une preuve solide de ce qu’il prétendait. Les journalistes avaient fait l’impasse sur ce point. «Il y a un Si» me dit Maître Miquel dont l’honnêteté et la rigueur me parurent très grandes.

Je le quittais fort troublé car l’incertitude et le flou qui entouraient ce battage me paraissaient extrêmement négatifs. Comment pouvait-on en effet prendre le risque de ranimer ou d’aviver la douleur des familles touchées par les rapts de 1962, sans avoir un dossier fourni et solide à présenter ?

Je voulus encore croire que tel était le cas et que différaient simplement le calendrier de l’avocat et celui du capitaine. Pendant quelque temps j’attendis que les choses évoluent. Rien ne se produisit. Je décidai alors d’enquêter, à titre personnel, pour satisfaire mon propre besoin d’échapper à l’incertitude. J’avais appris, notamment par Madame de la Hogue qui, à l’époque, animait le Centre de Documentation Historique sur l’Algérie, le nom et l’adresse d’une personne qui s’était occupée des Pieds Noirs disparus en 1962. Celle-ci, Madame Ayme, me reçut en compagnie d’une de ses amies Madame Guise. Elles me racontèrent donc leur part de cette histoire.

Toutes deux avaient travaillé dans les milieux militaires, notamment pour l’Association Rhin-et-Danube. À l’été 1962, elles furent chargées de l’accueil des Pieds Noirs réfugiés en France. Parmi eux, certains avaient eu un membre de leur famille victime d’un rapt.

 

le général Bouvet

Madame Ayme avait assisté le général Bouvet. Celui-ci était un héros de la guerre mondiale. En août 1944, lors du débarquement en Provence de l’Armée française, il avait pris d’assaut le Cap Nègre à la tête de ses hommes.

En 1962, le général Bouvet fut ému par le sort des Pieds Noirs. Nombreux étaient ceux qui avaient combattu sous ses ordres durant le conflit mondial, et il s’était donc penché sur leur sort. Il avait tenté en utilisant des relations personnelles dans les milieux militaires d’en savoir plus et d’aider à retrouver d’éventuels survivants parmi les enlevés. Appuyé par un juriste Monsieur Chevallier et une représentante de la Croix-Rouge Mademoiselle Mallard, il avait créé l’ADDFA, Association de Défense des Droits des Français d’Algérie. Cette association recevait l’aide du Secours Catholique alors dirigé par Monseigneur Rodhain (4), son fondateur. Un ancien ministre M. Robert Bichet avait obtenu le prêt de très nécessaires locaux.

Pendant des années, l’association batailla pour connaître le sort des disparus. Elle constitua des dossiers et s’efforça d’obtenir des renseignements auprès de Monsieur de Broglie alors chargé, comme précédemment indiqué, du Secrétariat aux Affaires Algériennes. C’est à la suite de ces démarches que le Prince suggéra aux épouses de disparus de faire enregistrer au TGI de la Seine des déclarations de présomption de décès de leur mari enlevé.

En effet, l’absence de leur époux laissaient plusieurs centaines de femmes pieds-noires dans une situation délicate : beaucoup étaient privées de ressources, d’autres ne pouvaient toucher les retraites ou les revenus de leur conjoint ni disposer de leurs biens, ne serait-ce que parce que la signature du chef de famille était requise pour une multitude de démarches. Aliéner une propriété quelconque ou constituer un dossier d’indemnisation était pareillement difficile. La présomption de décès permettait de sortir de cette impasse.

Pour autant, les hésitations étaient grandes. Certaines épouses considéraient cette démarche avec suspicion. Beaucoup en effet étaient persuadées que leur mari était encore vivant et devait être recherché et retrouvé. Signer une présomption de décès les mettaient mal à l’aise psychologiquement ; pour certaines, c’était une sorte de trahison. D’autres, craignaient que la présomption de décès ne permît au gouvernement de tenir ces dossiers pour clos, bref, de s’en débarrasser.

Car, pour le général de Gaulle et ses partisans qui tenaient alors solidement en mains le gouvernement de la France, ce dossier des disparus était extrêmement gênant. Comme le dossier des harkis, qui allait faire surface quelques années après, l’affaire des Européens enlevés après le 19 mars 1962, date du cessez-le-feu signé avec le FLN était des plus embarrassants. Ces deux problèmes montraient que les Accords d’Évian étaient un désastreux échec. Cela, les dirigeants gaullistes de la France ne voulaient pas en entendre parler.

 

La seconde offensive du capitaine Leclair

Trois années s’écoulèrent ensuite. Je les occupais à recueillir des témoignages sur l’époque des enlèvements. Ainsi j’enregistrais Madame Ayme, Francine Dessaigne, Christian Chevallier, Mademoiselle Mallard et le Docteur Couniot. Ce dernier était un chirurgien originaire d’Oran. Il était demeuré en Algérie 3 ans après l’Indépendance. Il connaissait énormément de gens dans sa ville d’origine, y compris dans les milieux dirigeants algériens.

Ce fut lui qui le premier attira mon attention, sur les massacres et les enlèvements perpétrés dans la ville, le 5 juillet 1962, ce dont je n’avais alors qu’une idée encore vague. Selon lui le chiffre des européens morts ou enlevés ce jour-là avoisinait les 700 et non pas 25 comme l’avait écrit Le Monde du 8 juillet 1962 (5).

Peu à peu, grâce aux témoignages des uns et des autres, l’image se dessinait à mes yeux d’un épisode majeur, marqué de massacres divers, accompagnés au minimum de centaines et de centaines de rapts. Je pris l’habitude d’écrire à des journaux pour leur signaler le problème et leur demander de ne pas oublier nos disparus. Les réponses étaient rares. J’ai conservé l’une d’elles : j’avais envoyé un court mémorandum sur la question à Jean-François Kahn.

Il publiait alors un magazine qui s’appelait L’Evènement du Jeudi. Il en avait consacré un numéro à la Guerre d’Algérie. On y avait abondamment déploré les victimes de la torture pratiquée par les parachutistes. Il y avait également une courte interview et une photo de Si Azzedine, chef FLN et grand organisateur d’enlèvements de Pieds Noirs devant l’Eternel. J’avais envoyé mon texte à Kahn en le priant de ne pas oublier les victimes de l’autre camp, notamment les gens kidnappés par la rébellion.

Jean-François Kahn me répondit qu’il me remerciait pour ma lettre tout en m’indiquant qu’il n’avait pas l’intention de traiter ce sujet «actuellement». Je complétai in petto : «ni actuellement, ni jamais». Je venais de me heurter au politiquement correct des media français pour lesquels, il y a de bonnes victimes, celles causées par l’Armée française et que l’on déplore ad perpetuum et de mauvaises, celles qui sont dues au FLN et qu’il convient d’oublier.

Il ne fallait pas en parler car cela ternissait l’image «glorieuse» du général de Gaulle et de la gauche pro-FLN. Cela ruinait aussi l’aura révolutionnaire dudit FLN. Celle-ci était forte à l’étranger, tant dans le Tiers-Monde que dans les pays anglo-saxons. Ainsi le journal américain Time-Magazine venait-il de l’évoquer, en parlant des «combattants de la liberté algériens» (algerian freedom fighters) (6).

 

capitaine Leclair, couv
capitaine Leclair, Disparus en Algérie, 1986

 

C’est alors que le capitaine Leclair lança sa seconde offensive médiatique. Nous étions en 1987, en pleine cohabitation, Jacques Chirac était premier ministre. Un certain Michel Polac avait alors une émission de télévision relativement anticonformiste. Il eut un soir pour interlocuteur André Santini, alors ministre des «Rapatriés ». Celui-ci parla devant un parterre d’invités où dominaient les responsables d’associations concernées. Le capitaine Leclair venait de publier aux Editions Grancher un ouvrage intitulé Disparus en Algérie. Lorsque l’animateur de l’émission, Michel Polac, interrogea le ministre sur ce chiffre des Pieds Noirs disparus en Algérie, quelqu’un dans le public brandit le livre du capitaine dont les téléspectateurs purent ainsi voir la couverture.

André Santini reprit posément les chiffres qui avaient été donnés au Sénat en 1964 par le Prince de Broglie : 3 019 personnes enlevées, dont 1∞283 disparues, 1 282 retrouvées ou libérées, plus 454 présumées décédées cas incertains. [Ces chiffres diffèrent peu de ceux de Jordi en 2011]. Concernant les gens portés disparus et présumés décédés pour l’immense majorité le ministre eut cette phrase qui allait être mal interprétée. «Nous sommes à peu près sûrs du décès de quelque 1 300 d’entre eux» (il arrondissait le chiffre de 1 283).

Le lendemain le journal Présent quotidien assez lu dans le milieu des «rapatriés» entama une campagne de presse sur ce thème. Malheureusement, elle était basée sur une erreur. Le ministre avait dit : «Nous sommes à peu près sûrs du décès de quelque 1 300 d’entre eux».

Comme indiqué, il faisait allusion à des gens disparus pour lesquels il y avait présomption de décès. Les journalistes du quotidien précité ne virent pas la difficulté. Ils en conclurent que la simple soustraction 3 018 – 1 300 – 454 = 1 264 leur donnait grosso modo le chiffre des survivants détenus en Algérie qu’ils arrondirent à 1 300 (7). C’était là une erreur profonde car le différentiel de 1 300 concernait de gens enlevés certes mais libérés ensuite et des gens enlevés dont on avait retrouvé le cadavre et qui n’étant plus de ce fait, des disparus, sortaient tout naturellement de cette catégorie.

 

le capitaine Leclair avait-il sciemment induit en erreur ?

Le capitaine Leclair avait-il sciemment induit nombre de gens en erreur ? En partie sûrement car son livre portait un sous-titre bizarre : «3 000 Français en possibilité de survie» (8). Malgré l’emploi de cette prudente expression, le chiffre utilisé ne correspondait pas à la réalité et l’ouvrage ouvrit une fausse piste. Présent poursuivit en effet sa campagne pendant de longues semaines, sans que le capitaine ne se souciât de démentir quoi que ce soit. Toutefois, au bout de quelque temps, on apprit qu’il avait changé son fusil d’épaule. Il prétendit qu’il avait un document secret de la Croix- Rouge faisant allusion à quelque 500 Français retenus clandestinement en Algérie.

Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin. Qu’est-ce qui avait provoqué la mise en circulation de ce chiffre assez différent de celui de Présent ? Nous ne le savons pas et sans doute l’ignorerons-nous toujours. Nul en tout cas ne sembla s’interroger sur cette baisse aussi brutale qu’inexpliquée.

Les associations pieds-noires de leur côté élevaient la voix afin que le gouvernement français exigeât des explications d’Alger. La France était alors présidée par François Mitterrand qui n’avait pas la moindre intention de faire de la peine à ses amis du FLN algérien (auxquels pourtant il avait taillé de belles croupières durant la guerre d’Algérie). Mais tout cela appartenait au passé et à son arrivée au pouvoir en mai 1981, le nouveau Président français avait même salué «l’expérience socialiste algérienne».

De l’eau avait coulé sous les ponts depuis. Nous étions en 1987, un an avant les tragiques évènements de 1988 qui allaient ouvrir une décennie de guerre civile, portée par la montée de l’islamisme. L’affaire des disparus, version Leclair, ne fut guère reprise par notre gouvernement et Alger se contenta d’un communiqué méprisant qualifiant de «ridicules» les assertions du capitaine qu’il reliait à une campagne inspirée par des milieux français «xénophobes et d’extrême droite» (Le journal Présent, passait à l’époque pour proche du Front National).

 

Pieds-Noirs, Nice, 1987
rassemblement des Pieds-Noirs, Nice, juin 1987

La campagne pour les disparus continua quelque temps. Elle fut même reprise à Nice en été 1987, à l’occasion, d’un Rassemblement de Pieds Noirs pour les 25 ans de leur exil en France. Un personnage aussi réputé que Jacques Soustelle, dont l’intelligence était pourtant incontestable, reprit à son compte le thème de disparus clandestinement détenus en Algérie. J’en fus très surpris, mais il est vrai que lorsqu’une rumeur, si fausse soit-elle se répand, elle acquiert vite la puissance d’une force matérielle. Ceci eut une conséquence dramatique : à ce jour des milliers de Français d’Algérie demeurent persuadés que nombre de leurs compatriotes sont restés longtemps et secrètement prisonniers outre-Méditerranée, après l’Indépendance.

Bien qu’aucune preuve solide n’ait jamais été produite, nombreux sont ceux pour qui il s’agit là d’une vérité démontrée. Encore plus nombreux sont les Français qui, à l’inverse, sont persuadés qu’il s’agit là d’une fable concoctée par des gens proches de l’extrême droite pour discréditer l’Algérie. Dans les milieux journalistiques en particulier, où les gens de gauche sont légion, et où les Pieds Noirs et leurs organisations ne jouissent que d’une sympathie fort limitée, l’affaire fut bien vite stigmatisée conne un «tissu de racontars du Front National». Les Européens disparus en Algérie étaient dès lors voués à un second oubli.

 

Le difficile relais par des historiens

Le capitaine Leclair avait affirmé dans le peu de presse qui le publiait, qu’il disposait d’un document de la Croix Rouge Internationale signé d’un certain C., responsable du CICR qui faisait allusion à quelque 500 à 700 Français détenus clandestinement en Algérie. Il s’agissait sans doute de corriger la double bévue de Présent et d’un responsable FN qui avaient utilisé des chiffres erronés allant ainsi de 1 300 à 1 400 voire initialement à 1 700.

À force d’être reprise dans Présent en 1987, la rumeur concernant la lettre du CICR et les chiffres des disparus finirent par attirer l’attention du Figaro quotidien qui se décida à étudier le cas. Un de ses journalistes Pierre Branche fit le point, en particulier sur le contenu de la lettre attribuée à la Croix-Rouge. Il n’eut aucune difficulté à montrer que ce document avait toutes les chances d’être un faux basé sur la photocopie bidouillée d’une lettre dont d’ailleurs le CICR rejetait la paternité.

Le capitaine contre-attaqua en affirmant alors qu’il avait l’original de la lettre et que celui-ci serait présenté à la Cour de La Haye par un avocat du Sud de la France qui travaillait pour lui. Il affirmait également qu’il disposait de l’enregistrement d’un appel téléphonique venu d’Algérie où l’on entendait clairement la voix d’un ingénieur disparu en 1962. Maître Miquel devait recevoir cet enregistrement ; il l’attend toujours.

 

à l’heure du bilan, fin années 1980

À l’heure du bilan, la situation pouvait paraître peu satisfaisante :

1) Certes, on avait parlé des disparus de 1962 mais d’une manière et dans des conditions qui ne pouvaient qu’induire au scepticisme.

2) Le livre de Leclair évoquait des possibilités de survie mais ne fournissait aucune preuve.

3) Intellectuellement, la méthode suivie était indéfendable : accuser l’Algérie de crimes graves, ne fournir aucune preuve et renverser la charge en proclamant à la cantonade : «Démontrez-moi que j’ai tort !» relevait de l’enfantillage. Leclair avait gravement nui à la cause qu’il prétendait défendre ; il l’avait compromise.

Nous étions à l’orée des années 90. J’étais arrivé à la conclusion que la seule façon de sortir le problème des disparus de l’ornière où l’avaient enfoncé des gens incompétents (ou manipulés par Dieu sait quelles forces occultes) était de faire ce qui n’avait jamais été fait jusque-là : écrire l’histoire de cette période, replacer le problème des enlèvements dans son contexte historique et expliquer, en historien, ce qui s’était passé.

En 1992, un évènement d’une importance capitale se produisit : les archives de la Guerre d’Algérie s’ouvraient. Trente ans après la fin du conflit, le Service Historique de l’Armée de Terre, le SHAT (9) rendait consultables les documents relatifs à cette guerre ; sauf toutefois les pièces d’archives du 2ème Bureau, le prestigieux service de renseignements de notre Armée. Ces archives-là demeuraient soumises à dérogation. Sur l’inventaire mis à la disposition du public au Château de Vincennes, elles étaient marquées d’un astérisque.

De rapides regards sur les différents chapitres de l’inventaire me convainquirent que les documents d’archives du 2ème Bureau traitaient largement du problème des enlèvements et des disparitions d’Européens (ainsi d’ailleurs que des graves épreuves subies par les harkis). En fait, la matière était abondante. Lire ces archives, en faire l’analyse, écrire sur ce qui avait été la véritable histoire de ces enlèvements, et de la tactique suivie alors par le FLN pour accéder à l’Indépendance, devint mon objectif. Je ne pensais qu’à cela. Mon but était de faire un livre d’histoire que des historiens liraient, de manière qu’ils s’en puissent inspirer.

J’avais besoin d’appuis. Deux hommes hors du commun allaient me faciliter les choses. Je venais de faire leur connaissance, en l’année 1992, pour l’un d’eux, et, peu de temps auparavant, pour le second. Ces deux hommes devinrent de proches amis et mon entreprise ultérieure allait leur devoir énormément.

 

a) Le professeur François-Georges Dreyfus

Mon fils suivait des cours de catéchisme, le mercredi. La dame chargée de les assurer était fille de militaire. Son père avait été l’aide de camp de Maxime Weygand. Lorsqu’elle était enfant, sa famille habitait sur le même palier que le prestigieux militaire. Son père ayant été un proche du généralissime, la dame catéchiste disposait d’archives intéressantes qu’elle souhaitait remettre à un service idoine. Le hasard qui fait souvent bien les choses voulut qu’elle ait pour voisin dans son immeuble le professeur François-Georges Dreyfus, historien de renom. Elle s’ouvrit à lui de son problème et il la conseilla utilement.

 

Francois-Georges Dreyfus
François-Georges Dreyfus

 Le professeur Dreyfus était un éminent spécialiste de l’Allemagne, de la Seconde Guerre mondiale, de l’Occupation et d’une manière générale, de l’Histoire contemporaine. Il fut, après la publication de son livre sur Vichy en 1990, victime d’une cabale. Celle-ci a malheureusement terni sa réputation d’une manière bien injuste. Devant de si tristes excès, on ne peut que soupirer comme Cicéron : O tempora, o mores !

Je demandai à la dame catéchiste de bien vouloir faire connaître au professeur mon souhait d’entamer avec lui un travail sur la Guerre d’Algérie. Celui-ci me fit venir à la Sorbonne et me donna son accord. François-Georges Dreyfus était d’origine juive mais il s’était converti au protestantisme. Il ne s’en était pas moins trouvé en danger durant l’Occupation, et il n’avait dû qu’au courage d’un paysan périgourdin d’échapper aux nationaux socialistes. Il n’hésitait pas à dire que la politique de Pétain et notamment son refus de quitter la France en novembre 1942, pour continuer à jouer le rôle de bouclier entre les Français et l’Occupant, lui avait sauvé la vie. Ce point de vue tranché ne l’empêchait pas d’adhérer à l’Association de Soutien au Général de Gaulle. Inutile de dire toutefois que sa franchise et son franc-parler faisaient grincer bien des dents (10).

Il était de ces hommes rares qui chérissent la vérité et s’imposent de la dire quoiqu’il en coûte. Ceci ne lui attirait pas que des amitiés mais, à ses yeux, l’homme devait être libre de penser. Il détestait plus que tout la propagande et l’instrumentalisation de l’Histoire.

Je réussis à le convaincre qu’en traitant du problème des Européens disparus à la fin de la Guerre d’Algérie, je n’avais d’autre but que de servir la Vérité. Un autre que le professeur aurait mis ses sympathies gaullistes en avant pour se dérober ; lui ne le fit à aucun moment.

Il estima qu’il y avait en la matière des faits que l’on voulait occulter. Il fallait donc les dévoiler. Il n’hésita pas une seconde et il accepta mon sujet.

Je soutins ma thèse de doctorat en 1996 et fus reçu honorablement. Le professeur Dreyfus et moi restâmes amis jusqu’à sa mort et il m’invita, à plusieurs reprises, à des émissions qu’il animait à Radio-Courtoisie. Il n’est nul besoin de préciser que son décès en 2011 m’attrista profondément. La mort d’un tel homme libre en ce temps d’épais conformisme ne pouvait qu’attrister.

 

b) Le général Maurice Faivre

Je rencontrai pour la première fois le général Faivre en 1992 dans un café appelé Le Drapeau situé en face du Château de Vincennes où sont conservées les archives militaires. Nous avions été mis en contact par le professeur Girardet et le général, qui avait ses entrées au Service Historique, m’éclaira sur les démarches à effectuer.

Auparavant, il m’interrogea sur mes projets et je lui expliquai ma profonde insatisfaction devant la manière dont on avait traité le problème des disparus européens dans la presse. Lui-même partageait mon point de vue, sévère, sur le capitaine Leclair. Il comprit vite que nous étions sur la même longueur d’ondes. J’appris au fil du temps que le général avait fait une bonne partie de sa carrière dans le renseignement. Durant le conflit, il avait servi dans la Kabylie des Babors. Il connaissait bien la guerre d’Algérie et en 1962, il s’était efforcé de sauver ses harkis des griffes du FLN.

Il m’apprit plus tard que son épouse était pied-noire et qu’elle comptait malheureusement deux disparus dans sa famille, un couple de cousins enlevés aux Issers. Le général m’aida au maximum pour avoir accès par dérogation aux archives du 2ème Bureau. Ceci me permet de rédiger mon travail dans de bonnes conditions. Il fit d’ailleurs partie de mon jury de thèse.

 

général Maurice Faivre
le général Maurice Faivre

Le général Faivre est un homme modeste. Il ne parle quasiment jamais de lui et de sa carrière militaire. J’appris plus tard et indirectement que durant son commandement en Petite Kabylie, il avait toujours refusé d’utiliser la torture. Conformément à sa foi catholique, il s’y était opposé et ceci lui valut, bien des années après, d’être mentionné dans le livre d’un historien qui énumérait un certain nombre d’officiers qui, en ce domaine, avaient su dire non. Depuis 1992, notre collaboration et notre amitié, durent, jamais entamées.

Sans le professeur Dreyfus et le général Faivre, mon travail sur les disparus eût été plus compliqué. La publication de mes recherches sous la forme d’un livre de 400 pages en l’année 2001 bénéficia aussi grandement de leur appui. La communauté pied-noire et tout particulièrement, en son sein, les familles de disparus leur doivent beaucoup.

D’autres historiens eurent connaissance de ma thèse et en apprécièrent le contenu : le professeur Jauffret, le professeur Pervillé, plus tard d’autres universitaires comme Daniel Lefeuvre, Olivier Dard, Jean-Jacques Jordi ou le professeur Frémeaux marquèrent quelque intérêt pour mon sujet. En revanche, le milieu médiatique resta obstinément silencieux comme nous allons le voir (à l’exception d’Henri-Christian Giraud et de Georges-Marc Benamou).

Avec Mgr Boz, exarque patriarcal des Melkites catholiques qui avait vécu à Oran durant la Guerre d’Algérie, ainsi qu’avec Mme Colette Ducos-Ader, veuve de disparu et Mme Astier-Leblanc, fille de disparu, nous constituâmes le GRFDA, Groupe de Recherche sur les Français Disparus en Algérie, auquel se joignit le général. Mme Ducos-Ader n’a jamais renoncé à éclaircir le mystère de la disparition de son mari survenue en juin 1962 et elle a été de tous les combats depuis un demi- siècle. À la tête d’une association complémentaire, l’ARMR, elle a inlassablement lutté pour faire connaître le drame des disparus. Son travail fut exceptionnel.

 

la phase finale, couv

 

Mon livre : La Phase Finale de la Guerre d’Algérie

J’avais été admis au titre de docteur de l’Université. J’avais soutenu ma thèse dans l’amphi Richelieu sous le portrait du grand Cardinal, qui dirigea la France à cette époque où elle était une superpuissance, et où elle avait la volonté de l’être. J’avais éprouvé une certaine émotion à ce moment-là, car, j’étais conscient de représenter, d’une certaine façon, tous mes compatriotes et de faire accéder à un palier important la reconnaissance de leurs épreuves et de leurs souffrances. Reconnaissance, bien insuffisante à vrai dire. C’est pourquoi je voulus que ma thèse fût connue et diffusée sous une forme grand public. Hélas, les éditeurs n’étaient guère demandeurs et malgré le prestige qui s’attache parfois à un travail universitaire, je ne réussis pas à décrocher de contrat.

Je crus y être parvenu à un moment lorsque François de Vivie, haut cadre des éditions Plon, ancien officier SAS, connaissant bien le problème algérien, me dit après avoir feuilleté mon manuscrit : «Ce n’est pas mal. Sans doute le publierons-nous». Il ajouta ceci : «Je pars en vacances au Pérou. Rappelez-moi dans deux semaines et nous prendrons rendez-vous». Malheureusement, à son retour il avait changé d’avis : «Je ne vois pas, me dit-il, qui ce livre pourra intéresser. Comme vous parlez des événements du 5 juillet 1962 à Oran, il intéressera peut-être les Oranais. Bof !» C’était une fin de non-recevoir. Je contactai encore une ou deux maisons pour m’entendre dire en substance : «Ces événements sont anciens. Les gens ont oublié. C’est aussi bien comme ça. Le public ne s’y intéressera pas». Je venais de me heurter au politiquement correct si puissant dans la France actuelle.

 

deux piliers idéologiques à surmonter

En réalité, il y avait bel et bien un public pour le sujet traité et l’avenir allait le montrer abondamment. Toutefois, deux piliers de la République Française, insurmontables, énormes, inattaquables et très difficiles à contourner, bouchaient la voie.

Le premier est la légende gaulliste. Pour de très nombreux Français, le général de Gaulle a sauvé l’honneur de la France durant la Seconde Guerre mondiale. En ce qui concerne la guerre d’Algérie, il a sorti le pays d’un interminable conflit, d’un «guêpier» où il risquait de «perdre son âme». La chose se fit certes en sacrifiant la population pied-noire et de nombreux harkis, et en bazardant l’Algérie elle-même, malheureux pays remis clefs en mains, aux terroristes du FLN. Ceux-ci y ont installé depuis cinquante ans une dictature militaire corrompue, une kleptocratie, pour parler savamment. Cela beaucoup de Français le savent ou s’en doutent confusément. Cela ne les empêche pas de tenir de Gaulle pour une haute et valeureuse figure de notre histoire récente.

Un exemple parmi d’autres le montrera : il y a quelques années, l’Amiral de Gaulle, fils du susnommé, publia un double volume de souvenirs sur son père intitulé De Gaulle, mon père. Ce livre de fort basse qualité était un tissu d’erreurs historiques, bourré d’attaques ad hominem contre toutes sortes de personnes ayant eu le malheur de s’opposer au Grand Homme.

En dépit de ces défauts qui eussent été rédhibitoires pour tout autre ouvrage, les deux livres totalisèrent près d’un million d’exemplaires vendus. Un défi, au bon sens, à l’histoire et à l’intelligence française, en tous points consternants.

Le second pilier est constitué par la doctrine du Parti socialiste. C’est l’idéologie semi-officielle de la République Française. Ceux qui en douteraient n’ont qu’à répertorier les avenues et les places Jean Jaurès qui parsèment villes et villages de France (11). Elles sont des milliers, ce qui en dit plus long que tous les discours. La France est socialiste dans ses profondeurs. Cela va des lycéens qui n’aspirent qu’à devenir fonctionnaires jusqu’aux romans de Zola, scrupuleusement étudiés au collège sous la houlette d’enseignants n’omettant jamais d’affirmer que rien n’a changé depuis. N’oublions pas la diabolisation des entreprises privées, comme les appels à l’État républicain et à ses copieuses subventions s’élevant un peu partout en une irrésistible déferlante.

À l’opposé, les doctrines non-socialistes, hostiles aux impôts, à la lutte des classes ; mais louant l’esprit d’entreprise et l’activité capitalistes si ordinairement répandues dans les pays anglo-saxons, voire en Inde, en Chine ou au Japon, ont toutes les peines du monde à s’implanter chez nous. L’assistanat et la défiance «envers les riches» y paraissent au contraire indéracinables.

Depuis le 10 mai 1981 et l’arrivée de Mitterrand aux affaires, le Parti socialiste a réussi à se tailler, malgré de retentissants scandales et une participation gaillarde à la ruine de notre économie, une réputation de tolérance, d’humanisme et même, de compétence, certes imméritée, mais durable. Elle est aussi difficile à contester que la légende gaulliste. C’est là un tour de force remarquable qui ne peut s’expliquer que par le poids des manipulations audio-visuelles sur l’esprit des citoyens français.

Or, mon livre La Phase Finale de la Guerre d’Algérie, tout en évitant les attaques personnelles, ne pouvait pas manquer de porter atteinte aux deux piliers du politiquement correct français. Ne retenant que des faits indiscutables, appuyés sur des documents et des archives, je dérangeai. J’avais réalisé rapidement que je ne trouverais pas d’éditeur installé, ayant un nom et un circuit de diffusion approfondie. Je n’avais pu faire autrement que de me tourner vers un réseau particulier, non négligeable certes mais moins percutant : les éditions L’Harmattan.

Leur directeur est un homme avisé, compétent, d’opinions plutôt tiers-mondistes, mais, comme ancien combattant en Algérie, très au fait de certains problèmes humains de 1962, relatifs à la fin malheureuse du conflit. Il tient à publier et même à publier beaucoup mais dans des conditions qui permettent rarement une large diffusion. Il prend en charge l’impression des livres, gratuitement pour certains, moyennant finances pour d’autres. Pour les premiers et dès lors que le livre a des chances d’intéresser, il y a une certaine mise en place dans les librairies. En revanche, il n’y a pas de service de presse au sens habituel du terme, ni de démarche auprès des journalistes spécialisés.

En somme, l’auteur imprimé dans ces conditions doit se débrouiller pour diffuser son livre par ses propres moyens. Ceci peut fonctionner si l’intéressé a l’appui d’un réseau constitué. Dans mon cas, ceci fut possible grâce à l’aide des associations d’anciens combattants et grâce aux réseaux pieds noirs, en particulier les cercles algérianistes, qui couvrent une grande partie de la France, surtout dans le Sud. Néanmoins, ce type de diffusion reste limité et j’estime qu’un livre ainsi distribué ne réalise que 10 % de la circulation et des ventes qui seraient les siennes avec un grand éditeur. En somme, L’Harmattan et c’est son signalé mérite, sert de béquille aux auteurs estropiés par le politiquement correct.

 

Phase finale, verso

 

Je m’en rendis très vite compte. J’eus beau adresser moi-même des exemplaires accompagnés de lettres personnelles à de grands journalistes choisis pour l’intérêt qu’ils portent à l’Algérie, rien ne se produisit. Mes démarches rencontrèrent un silence assourdissant. Le Monde et Libération demeurèrent, comme il fallait s’y attendre, imperturbablement muets. Le Figaro quotidien et le Figaro Littéraire (12) itou. Seul le Figaro Magazine consacra une brève colonne à mon livre, enfouie dans les pages ultimes de l’hebdomadaire. Ce fut tout, mais, de la part du Fig Mag c’était tout de même gentil et j’appréciai.

Il n’était pas question d’espérer quoi que ce soit dans la grande presse. L’Express ou Le Point m’ignorèrent superbement. À partir du moment où il n’y a pas de recensions dans les journaux, il y a peu à attendre de la télévision ou de la radio.

Je me retrouvai (avec mon livre) dans un ghetto médiatique. L’ouvrage était imprimé certes, mais sa diffusion était vouée au confinement dans un milieu assez minoritaire. Alors que mon livre évitait toute attaque systématique, toute référence politique tranchée et se présentait, comme doit l’être un travail universitaire, avec des points de vue contrastés voire opposés sur des sujets aussi délicats que l’OAS, l’exode des pieds-noirs, les enlèvements et les harkis, il n’en était pas moins marginalisé dès le début et condamné à une circulation réduite. Je me retrouvai dissident sans avoir vraiment choisi de l’être.

 

Monneret
Jean Monneret

 

Fort heureusement il y eut Radio Courtoisie. Ce medium est pour des auteurs comme moi un ballon d’oxygène. Je n’hésite pas à dire que sans cette radio, j’eus été réduit à un quasi silence. Hélas, dès sa naissance, elle fut cataloguée extrême-droite. Si floue, injuste et absurde que soit parfois cette classification, elle est banale, courante en France. On y a entendu des gens comme le professeur Debré, Pierre Chaunu ou Jean d’Ormesson, ou encore Maître Vergès et tant d’autres, mais rien n’y fait. Le stigmate est là et, avec lui, la ghettoïsation. Mon livre fut donc diffusé mais hors des grands circuits, en un milieu restreint.

Or, grâce au professeur Dreyfus d’abord, qui y avait une émission, grâce au général Faivre (13) ensuite, qui me faisait inviter chaque fois qu’il l’était lui-même, grâce à Claude Giraud, une ancienne journaliste qui avait aussi une émission, je fus assez fréquemment convié à m’exprimer. Lentement, je me fis connaître. Des ventes signatures régulières à France-Livres complétèrent la chose. Ma réputation de spécialiste de la guerre d’Algérie s’affermit peu à peu.

Des collaborations régulières à la Nouvelle Revue d’Histoire que dirigeait Dominique Venner, m’assurèrent aussi une certaine notoriété. Toutefois, celle-ci se bornait aux milieux de la droite nationale, officiellement tenu pour extrême, et proche du Front National.

Je n’ai jamais adhéré à cette dernière organisation, mais il est évident que je fus amené à connaître nombre de personnes gravitant dans cette mouvance. En conséquence, en quelques mois, et, bien que je ne l’eus pas initialement voulu, je me retrouvai déporté plutôt à droite sur l’échiquier politique. Mes amis Dreyfus et Faivre n’étaient pas des excités, mon livre n’avait rien d’un pamphlet hargneux et vociférant, j’avais tout de même été refoulé vers les marges.

La France actuelle fonctionne ainsi : si vous êtes de gauche vous trouverez éditeur et revues de presse selon votre talent. Il est particulièrement bien vu pour ce qui concerne l’Algérie de dénoncer l’Armée «coloniale» et l’œuvre française outre-Méditerranée. La guerre d’Algérie, «guerre sans nom» (14) attire beaucoup les détracteurs de la colonisation, les spécialistes de l’auto-flagellation et les thuriféraires du FLN. Or, mon livre mettant l’accent sur les Européens enlevés après le 19 mars 1962 et rappelant le calvaire des harkis faisait d’emblée plus d’un mécontent. Cracher sur l’Armée et la colonisation voilà qui satisfaisait grandement, dénoncer l’abandon de l’Algérie, sans véhémence et à partir de faits indiscutables, avait en revanche tout pour déplaire.

 

Libre blanc de l'armée française

 

Je voyais face à moi des Stora (15), des Thénault, des Branche bénéficier de toutes les diffusions par de grands éditeurs, de tous les accès aux media, de sorte que le premier nommé devenait le big brother de l’audiovisuel. J’inventoriais quant à moi mes faibles moyens et ma diffusion réduite. Encore qu’elle parut trop large à certains. Ainsi irritais-je Mademoiselle Branche qui m’aurait sans doute souhaité plus silencieux. La parution en 2001 d’un Livre Blanc de l’Armée Française en Algérie souleva l’ire de cette charmante. J’y rappelais, il est vrai, les massacres perpétrés par le FLN et les enlèvements de Pieds-Noirs opérés dans le cadre de sa stratégie d’épuration ethnique. Ceci lui déplut et dans un de ses livres elle nous assimila faussement, le général Faivre et moi, à l’extrême-droite.... Très original !

Un autre épisode vaut la peine d’être narré. En 2002 pour le quarantième anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, je reçus un journaliste de la 2 chez moi. Celui-ci se présenta accompagné d’un photographe. Il m’interrogea longuement sur les enlèvements et réalisa de minutieux clichés de tous les documents que je lui présentais. Vers la fin de l’entretien qui avait bien duré 1 heure et demie, il devint nerveux. À deux ou trois reprises, il lança à son acolyte : «Je sens mal ce sujet, je le sens mal». Inquiet de la possible signification de cette phrase assez sibylline, je lui demandai s’il y avait une assurance quelconque que cet entretien passât au journal du Soir. Il prit un air grave et me dit que la décision ne lui appartenait pas. Il avait pour fonction de transmettre l’information, la rédaction et l’organisation du journal ne relevait pas de sa responsabilité. Je me dis intérieurement que le bonhomme m’avait gaillardement fait perdre mon temps et que je ne verrais jamais son reportage à l’écran.

Le soir même en effet on parla de l’Indépendance en Algérie et un bureaucrate du FLN s’exprima assez longuement en un flot de balivernes stéréotypées sur la lutte du peuple algérien. J’aurais dû prendre la parole après lui pour une sorte de contrepoint. Il n’en fut rien. J’avais été purement et simplement censuré.

Hélas ! Au politiquement correct officiel, faisait aussi pendant le politiquement correct de certains milieux pieds-noirs. Si le mouvement algérianiste m’a souvent soutenu et invité à des conférences, et même, plus rarement, à écrire dans sa revue, d’autres groupes heureusement moindres mais souvent acerbes n’apprécient que modérément mes écrits. Il existe en effet une vulgate pied-noire à laquelle il est de bon ton de se conformer rigoureusement (16).

Or, mon travail ne consiste pas à couvrir de malédictions de Gaulle et ses hommes de main, ou à dénoncer le Parti socialiste et les anticolonialistes primaires. Il est de défendre la vérité, documents à l’appui. Non pas évidemment  que je possède seul la Vérité à l’exclusion de tout autre. Non, mes efforts ne valent que dans la mesure où fidèle à la méthode historique, j’essaie de présenter des faits aussi irréfutables que possible. C’est un travail difficile et délicat qui ne s’accommode guère, des imprécations tonitruantes et des à-peu-près. Au contraire, lorsque j’écris je m’efforce de le faire fortiter in re sed suaviter in modo (fort quant au fond, modéré dans la forme). Pour les malédictions, les insultes et les prises de position politiques acérées, il y a des gens dont c’est le métier ; politiciens parfois, bateleurs de foire et agitateurs divers en d’autres cas.

 

Jean Monneret vidéo (2)
Jean Monneret

Je suis historien. Je ne suis pas un militant de telle ou telle cause. Je ne recherche, je ne défends que la vérité. En trente ans, j’ai souvent eu l’occasion de constater qu’elle ne plaît qu’à très peu de monde ; pour ne pas dire à personne.

C’est pourquoi, alors que je suis barré par le système médiatique officiel totalement verrouillé au profit de l’anticolonialisme d’État, il s’est trouvé également quelques organisations de «Rapatriés» du sud de la France pour me prendre à parti.

Pourquoi ? Parce que mon style mesuré diffère largement de celui des imprécateurs. Ceci s’est concentré sur un point précis : le chiffre des Européens enlevés. Leclair, malgré ses dérives, s’en tenait aux chiffres du Sénat : 3 018 et parlait de 5 000 disparitions «possibles».

La plupart des nôtres s’en tenaient à ces chiffres non négligeables et même accablants comme des minima.

Tout bascula à partir des années 90. Une association se mit à parler de 25 000 pieds noirs enlevés en 1962 et massacrés par le FLN. Le chiffre de Leclair, comme celui de de Broglie au Sénat avait été multiplié par huit ; tout simplement. L’emploi de ce nombre arbitraire brandi, sans aucune justification dans les réunions et les publications était extrêmement gênant. Il ôtait en effet toute crédibilité aux revendications pieds-noires dans les milieux universitaires, dans la communauté des historiens en particulier, ainsi que dans le milieu médiatique déjà fort mal disposé envers nos compatriotes. Ce chiffre, une fois de plus, reposait sur une erreur. Quelle en était la source ? Un questionnaire envoyé par l’association concernée à Monsieur Santini, ex-ministre des Rapatriés, était revenu avec la réponse 25 000 à la question : Combien y a-t-il eu de disparus après le 19 mars 1962 ?

Un(e) scribouillard(e) de ce ministre avait confondu les civils européens enlevés et disparus avec le chiffre des militaires tombés au combat entre 1954 et 1962. Cette réponse eût dû appeler les vérifications les plus soigneuses. Hélas ! Elle fut agitée, à tort et à travers, comme émanant de Santini lui-même. Ancien ministre de Rapatriés, celui-ci était censé savoir «de quoi il parlait». Le chiffre de 25 000 fut dès lors propagé partout, sans la moindre précaution, et, abusivement présenté comme certifié par le ministère lui-même. Ceci ne pouvait évidemment que compliquer le travail d’information de ceux qui cherchaient à sérieusement faire connaître le problème des disparus.

Le général Faivre et moi nous efforçâmes de faire front et de contourner cette association aussi bavarde que mal inspirée. Aidés de Monseigneur Boz, ancien père blanc en Algérie qui avait vécu le conflit et d’un sénateur Monsieur Michel Guerry dont l’épouse pied-noire avait vu son frère disparaître dans l’Orléansvillois, nous essayâmes de remonter le courant.

Nous obtînmes, dans un premier temps, grâce à une démarche du GRDFA entreprise par Mme Ducos-Ader, que fût publié le rapport de la Croix-Rouge correspondant à l’enquête qu’elle fit en Algérie en 1963. Nous révélâmes ainsi les limites du travail que cette organisation avait pu effectuer. Il devint toutefois évident pour ceux qui réfléchissent que cette enquête n’avait pas porté sur 25 000 personnes mais sur un chiffre bien moindre. Certes, il était également clair que l’enquête avait été incomplète et ne pouvait pas ne pas l’être. De là à multiplier les chiffres au-delà du bon sens...

Nous demandâmes alors, par l’intermédiaire du GRDFA, et nous l’obtînmes grâce entre autres à l’entregent du général Faivre, que soient publiées les listes des Européens enlevés en Algérie en 1962. Elles étaient déposées au Ministère des Affaires étrangères (puisque l’Algérie est devenue à notre époque terre étrangère). Nous suggérâmes et obtînmes que nous soit ouverte la possibilité d’étudier ces listes et de présenter à partir de là des chiffres fiables.

 

Fig mag 28 janv 2002
Le Figaro Magazine, 28 janvier 2012

 

 

L’enquête de 2004

Je ne saurais décrire ici dans tous ses détails la recherche qui fut menée en 2004. Elle marquait un progrès, car confiée à des historiens et basée sur un travail en archives, elle faisait sortir le problème des disparus des surenchères de certaines associations.

L’enquête se heurta à diverses difficultés et elle ne put être menée à bien que par les efforts inouïs des enquêteurs et du directeur de l’ANIFOM, Monsieur Vautier. Certains de ses collaborateurs se dévouèrent grandement. Ceci effaça un début difficile car je me rappellerai longtemps l’accueil que le général Faivre et moi reçûmes au ministère des Affaires étrangères, le premier jour. Deux dames extrêmement énergiques étaient alors à la tête du service des Archives. Je signalai d’emblée à l’une d’elles que la formulation choisie pour classer les victimes d’enlèvements n’était pas toujours heureuse. Certaines étaient en effet rangées dans la rubrique : cas douteux.

Je fis valoir que les familles concernées pourraient se trouver froissées et objecter à cette classification. «L’élément psychologique» fis-je remarquer «est important». La dame en question me répondit sur un ton sarcastique. «Les problèmes psychologiques ? Quarante ans après ? Vous savez Monsieur». Il n’était pas difficile d’imaginer en effet qu’elle s’en contretamponnait.

Je dus faire appel à toutes les ressources de ma bonne éducation pour ne pas m’énerver. Mais, je sus raison garder car un esclandre m’eût contraint à quitter l’enquête. Je décidai de rester coi pour éviter que les familles de disparus ne soient lésées. Elles avaient besoin de moi et je ne pouvais me soustraite à ce nécessaire travail. Je ravalais mon mécontentement pour simplement dire avec tristesse : «Croyez-vous Madame que les gens aient oublié leurs enfants, leurs frères, leurs maris, leurs soeurs disparus ; même après 40 ans ?».

 

Pieds-Noirs, exode bateau

 

Fort heureusement, toutes les personnes que nous côtoyâmes en 2004 n’étaient pas sur ce modèle. L’une d’elles, une jeune femme chargée de nous installer et de faciliter nos recherches se révéla d’une grande compétence et d’une inaltérable gentillesse. Il est si appréciable de rencontrer un être humain là où abondent la morgue et la condescendance.

Malgré cela, je ne pus continuer mon effort jusqu’au bout. Je n’étais pas encore à la retraite à cette époque et j’avais dû prendre quelques jours de congé mais le travail allait s’étendre sur plusieurs mois et ma contribution ne pouvait pas être ce qu’il aurait fallu.

Néanmoins un gros progrès se fit. Ce travail apporta beaucoup pour une bonne connaissance sérieuse, du problème des disparus. Par exemple, il apparut vite que des erreurs existaient dans les fichiers : des personnes ayant été inscrites deux fois, sous leur nom de jeune fille et sous celui de leur mari. Certaines avaient été libérées et ne pouvaient être tenues pour disparues. De plus, le chiffre des cas douteux devenus après mon intervention, cas incertains, s’élevaient en fait à près de 600. Le nombre était important et tant que n’était pas éclairci le sort des personnes ainsi répertoriées, il était difficile d’aboutir à un chiffre définitif (ou quasi tel) des Européens disparus.

Néanmoins, la liste du ministère avait été considérablement dégrossie. On distinguait mieux, les personnes portées disparues stricto sensu, et, les personnes enlevées puis assassinées dont on avait retrouvé le corps (lesquelles de ce fait, ne pouvaient plus être tenues pour disparues). L’outil informatique avait permis de considérablement progresser et, désormais, tant ces chiffres que les faits, devenaient plus clairs.

Les archives confirmaient un point avec éclat : en huit ans, de 1954 au 19 mars 1962, les enlèvements se chiffraient à moins de 400 pour les civils. À partir de la date du cessez-le-feu proclamé et, jusqu’en octobre et novembre 1962, ce chiffre avait quintuplé. Il avait été particulièrement élevé en mai, juin et juillet 1962.

Il apparaissait aussi que les cas incertains demeuraient nombreux ce que seule une vérification complète dans le fichier central des Rapatriés pourrait éclaircir. Dans le cas où les personnes concernées n’y étaient pas inscrites, il y avait de fortes chances qu’elles aient disparu en Algérie. Au total et malgré ses limites, l’enquête de 2004 avait préparé le terrain à une intervention ultérieure (17).

Ce fut celle de Jean-Jacques Jordi en 2010, et 2011 qui permit ce nouveau travail. L’intéressé put ainsi apporter une contribution décisive à la connaissance de ce dossier. On en retrouvera l’essentiel dans son ouvrage Un Silence d’État. Une nouvelle commission avait été créée à cet effet sur l’initiative de M. Bachy qui présidait alors la Mission Interministérielle aux Rapatriés. Deux dirigeants importants des cercles algérianistes y étaient associés.

 

Jordi, couv

 

Et maintenant ?

Jordi a pu établir aussi des choses que nous savions mais dont il a apporté et c’est énorme les preuves documentaires : on se reportera à la page 11 de son livre où il énumère l’ensemble des archives qu’il a consultées et analysées.

En 2012, nous étions arrivés au cinquantenaire de l’Indépendance de l’Algérie. Nous eûmes droit à un déferlement de films, de documentaires et de reportages divers sur l’Algérie, le passé, et le conflit qui aboutit au départ des Européens d’Algérie. Le problème des disparus ne fut pas traité sérieusement. Il n’eut droit qu’à la portion congrue, comme il fallait s’y attendre de la part du système médiatique soviétoïde français.

Toute la puissance médiatique s’est mise, au contraire, au service d’une version anticoloniale, anti-armée française, anti-pieds-noirs et anti-harkis de la guerre d’Algérie. Celle-ci a été présentée d’une manière très proche des thèses du FLN algérien. Dans ce contexte, les très graves crimes commis par cette organisation ont été sinon passés sous silence, du moins très très édulcorés.

 

l'exaltation de la vision libératrice du peuple algérien

Ceci fut particulièrement sensible à une exposition organisée au Musée de l’Armée aux Invalides. Cette exposition prétendant retracer 132 ans de présence française en Algérie, conflit compris donc. Elle a complètement occulté le fait majeur que la guerre d’Algérie fut une guerre contre le terrorisme en exaltant une vision libératrice du peuple algérien par l’utilisation manipulatrice de l’appellation guerre d’Indépendance Algérienne. Elle faisait écho, venant d’historiens, à la guerre d’Indépendance américaine et donc soulèvait subtilement et inconsciemment, pour bien des gens, des réminiscences émancipatrices. Comparaison qui, soit dit en passant, n’est guère flatteuse pour la révolution américaine, qui mérite mieux.

Cette exposition fut préparée sous la présidence Sarkozy et ne saurait être mise au passif des socialistes de Hollande. Ceux-ci n’en sont pas moins des anticolonialistes acharnés eux aussi, et le nouveau président a dit à Alger, alors qu’il n’était encore que le chef du parti socialiste «qu’il ne voyait aucun élément positif à la colonisation». L’anticolonialisme est donc aujourd’hui la doctrine officielle de l’État français dans sa fausseté.

Les Européens disparus, ces pauvres familles pieds-noires endeuillées ont donc peu de chances que l’on s’intéresse à elles. Certes, elles ont obtenu que les noms de leurs parents kidnappés et disparus soient inscrits sur la colonne blanche du Quai Branly. Naturellement c’est bien. Rien ne garantit pour autant que des «anticoloniaux» ne viendront pas remettre tout cela en question un beau matin.

Un film remarquable de Claire Feinstein intitulé Les Disparus a été réalisé. Hélas ! Il ne fut diffusé que sur la chaîne Histoire qui reste assez confidentielle. Nos disparus sont bien marginalisés comme les harkis. Il ne manque d’ailleurs pas de prétendus historiens et de prétendus journalistes pour suggérer que ces problèmes sont bien exagérés et n’ont peut-être même pas existé (18). Le négationnisme se porte bien.

Le journal Le Monde n’a-t-il pas affirmé pendant des années que le 5 juillet à Oran avait fait 25 morts européens ? Depuis des livres ont été écrits, des recherches, des enquêtes menées. La classe médiatique, claquemurée dans son anticolonialisme de principe, n’en a cure. Les pieds-noirs disparus, les harkis massacrés dérangent toujours autant. Alors c’est le règne du Silence d’État comme l’a très bien dit Jordi.

 

La deuxième mort des Pieds- noirs ?

«Partir c’est mourir un peu» dit-on souvent. Quand nous avons dû quitter notre terre natale, nous sommes morts une première fois, ou bien, si l’on juge le terme excessif, nous nous retrouvâmes à demi morts.

 

oran-7-juillet-1962-des-pieds-noirs-refugiés
Oran, juillet 1962

 

Comme me le lança un jour un compatriote : «En partant, nous avons perdu la joie de vivre». Il faut être de cette terre aux aubes féériques pour comprendre ce qu’il coûte de s’exiler. L’arrachement de 1962 fut pour les nôtres une injustice profonde venant sanctionner, pour la plupart, des vies de labeur et de dévouement, au terme d’un conflit horrible dont les soldats français sortirent vainqueurs. Rien ne pouvait paraître plus absurde et incompréhensible pour un homme du peuple que cette affreuse punition succédant à une confrontation mortelle où l’adversaire avait été écrasé.

On a toujours dit «Malheur aux vaincus !» Mais là ? Le vaincu fut politiquement honoré ; ses victimes discréditées (19). Il faut se représenter cette situation : gagner, et, devoir faire ses valises quand même. Ce fut pour l’immense majorité des nôtres, le comble du malheur.

Un intellectuel pourra toujours argumenter, invoquer l’Histoire, le passé ou les conjonctures internationales ; pour presque tous nos compatriotes ce fut une dégringolade que vinrent ponctuer leur révolte, puis leur échec, puis leur exil. L’affaire des enlèvements d’Européens auxquels se livra le FLN après le cessez-le-feu du 19 mars, fut la marque d’une profonde hostilité de cette organisation à notre présence permanente sur un sol qu’elle avait toujours considéré comme arabo-musulman. C’est bien pourquoi, dès le 1er novembre 1954, le FLN avait fixé comme son objectif fondamental la restauration de l’État algérien. Aucun historien digne de ce nom ne cautionnera l’idée qu’il pouvait y avoir un État algérien en 1830.

 

Régence d'Alger, fin XVIIe s
la Régence d'Alger à la fin du XVIIe siècle

 

L’État turc qui existait sous le nom de Régence d’Alger était un État prédateur, l’ancêtre des États-voyous, organisé sur une base raciste (20) considérant la population autochtone : maures, berbères, juifs, descendants des esclaves africains comme autant de brebis à tondre et de vaches à traire. Tout historien digne de ce nom sait que le nom même d’Algérie fut donné à ce territoire par les Français, le 31 octobre 1838. En réalité, la thèse historiquement farfelue de la restauration de l’État algérien remplissait pour le FLN une fonction idéologique.

Affirmer qu’il y avait un État algérien avant la présence française, c’était dénier à celle-ci toute légitimité ainsi qu’à la présence de citoyens français sur le territoire algérien. De ce point de vue, les Accords d’Évian, furent une belle opération d’enfumage, parfaitement mise au point par les diplomates, acceptée par la partie du FLN qu’influençait son signataire Krim Belkacem et contestée par une autre.

Est-ce cette seconde partie du FLN qui mit en route l’épuration ethnique des Européens consécutive à cette signature ? Ce n’est pas certain. Les choses sont demeurées assez obscures, car le FLN étant divisé, les responsabilités dès lors se diluaient. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que le déclenchement des enlèvements massifs des Pieds-Noirs a démarré le même jour, le 17 avril 1962, dans toute l’Oranie et dans tout l’Algérois.

Il ne pouvait s’agir que d’un mot d’ordre central donc venant de Tunis, et donc du GPRA signataire d’Évian. Il n’y a nul besoin de telle ou telle théorie complotiste mettant en cause tel ou tel homme ou tel ou tel clan. Le FLN d’avant la scission entre le GPRA et l’armée des Frontières survenue à l’été, le FLN globalement parlant porte une responsabilité entière. Il n’y a pas de doute également que le gouvernement français, parfaitement informé de ce qui se passait (21), n’a pratiquement pas réagi et a préféré passer la chasse aux Pieds-Noirs et les massacres de harkis par profits et pertes. Ceci est un fait désormais incontestable.

En 1962, et dans les années subséquentes, Pieds-Noirs et Harkis avaient donc un excellent dossier à faire valoir sur le plan juridique et éventuellement politique.

Le gouvernement français sut, par des manœuvres diverses, détourner le mécontentement vers des revendications purement matérielles, voire catégorielles, tout en influençant, autant qu’il le pouvait, la multiplication des associations, des groupes et des rivalités. L’opération fut couronnée de succès et, en France, au début des années 80, personne ou presque ne parlait des rapts de 1962 en Algérie. En revanche, on y dénonçait quotidiennement les enlèvements commis... en Argentine ou au Chili par diverses juntes... Peut-on imaginer une situation plus surréaliste ? Il y avait nombre d’organisations et de militants des droits de l’Homme qui menaient, tous les jours, campagne contre des enlèvements perpétrés à 10 000 kms de chez nous, mais ignoraient superbement tout de quelque 2 000 familles françaises vivant dans la douleur et le désespoir depuis 17 ans (22).

Il faut dire que si les gouvernements gaullistes successifs avaient, en la matière, parfaitement joué leur rôle d’éteignoirs, les associations de «Rapatriés», à l’exception de quelques-unes, très tenaces, n’avaient pas montré une grande lucidité politique. Parfois même, elles se désintéressaient du sujet, laissant les familles victimes dans un grand isolement.

Du reste, pendant ces années-là, le Pied-Noir de base fut emblématiquement et médiatiquement représenté par l’ineffable Enrico Macias qui nous inonda de ses fadaises. La foire aux images et aux chansons, qu’il animait, réussit presque à noyer tous les problèmes dans la guimauve la plus épaisse. Entre temps, les thuriféraires du FLN faisaient des films (23) et écrivaient des livres à la gloire des terroristes.

Néanmoins, le problème des enlèvements refit surface plus tard ; dans les conditions décrites plus haut. Le problème des harkis refit surface aussi mais surtout à partir de 1991. Or, ces deux dossiers étaient très lourds. Il y avait de quoi déstabiliser des gouvernements et changer complètement la vision que l’on avait peu à peu installée de la fin de la guerre d’Algérie.

 

Mur des disparus, Perpignan
Mur des disparus, Perpignan

 

Ce fut hélas le drame des Pieds-Noirs, tout au long de leur histoire, de n’avoir guère su se donner des chefs avisés et d’une certaine envergure. Leur excellent dossier de 1962 fut donc platement gâché par les surenchères, les divisions et parfois, l’incompétence criante de certains. Plus tard, bien plus tard, une nouvelle génération de dirigeants prit d’importantes décisions comme celle d’ériger un Mur des Disparus à Perpignan. Une part ineffaçable de ces mérites revient à Thierry Rolando, Suzy Simon-Nicaise et au maire pied-noir de la ville, Rémy Pujol.

Mais alors qu’il devenait clair que la guerre n’avait pas fait de victimes dans un seul camp ou dans une seule communauté mais dans tous, une offensive médiatique de réécriture de l’Histoire se mit en place dans les années 90 (24). Elle allait avoir une grande importance. Alors que jusque-là les productions favorables au FLN avaient été espacées, elles devinrent régulières et de plus en plus denses à partir de la première série de films concoctés par Benjamin Stora et Alfonsi (25).

Le plan d’une véritable vision officielle et anticoloniale de la présence française et de la guerre d’Algérie, s’amorçait. En une décennie, les productions cinématographiques, faisant l’éloge des porteurs de valise, ou dénonçant l’Armée française à propos du 8 mai 1945 dans le Constantinois ou de la Guerre, se multiplièrent. Les écrits du même genre proliféraient aussi, tandis que de jeunes historiens nés après le conflit publiaient livres sur livres pour dénoncer la torture et la violence «coloniales» comme indiqué plus haut.

En 2003, année de l’Algérie, il n’y eut pas moins de 12 films et téléfilms sur les ondes hertziennes. Des livres innombrables parurent allant tous dans le sens de l’anticolonialisme, de la dénonciation de la torture, de l’Armée française, des Pieds-Noirs etc... Tout cela devait culminer avec la diffusion massive (assortie d’une publicité gigantesque) du film anti-français de Bouchareb Hors-la-Loi. Heureusement cette «œuvre» se révéla un des pires navets de l’histoire du cinéma et elle disparut des écrans en quelques semaines.

 

l'anticolonialisme d'État, doctrine officielle

Cependant, le ton était donné, et l’année 2012 et le cinquantenaire de l’Indépendance furent l’occasion d’un terrible déferlement de films, téléfilms, livres en tout genre orientés dans le sens de la propagande FLN. Ce dernier réclamait la repentance de la France. Il ne l’eut point. Mais l’anticolonialisme devint une doctrine officielle de l’État français. C’est ce que Nicolas Sarkozy alla proclamer en Algérie à l’Université de Mentouri au début de son quinquennat. C’est ce qu’une exposition très discutable sur la France en Algérie organisée au Musée de l’Armée au printemps de 2012 consacra à la fin du même quinquennat (26). Nous l’avons évoquée.

Enfin, c’est ce que confirma François Hollande dès son premier voyage en Algérie comme Président de la République le 19 décembre 2012 en stigmatisant 132 ans de colonisation.

La France nous a ainsi tourné le dos, à nous Pieds-Noirs et Harkis. Nos ancêtres qui se sont escrimés jadis pour faire de l’Algérie ce qu’elle fut, la perle de l’Empire, nos ancêtres qui ont fait toutes les guerres françaises, notamment la Seconde qui nous coûta fort cher, nos ancêtres, qui ont répandu leur sang en abondance, qui se sont échinés à servir des politiques qui étaient celles qu’avaient voulu les différents gouvernements français à Paris, ont été désavoués.

Quant à nous qui avons été frappés par le terrorisme dans des proportions inouïes, qui avons été victimes de l’épuration ethnique de 1962 (27), nous avons été outragés. En 1965, Mgr Duval, chef de l’Église d’Algérie, qui s’était toujours tenu du côté du FLN et qui n’avait jamais eu que des paroles très floues lorsqu’il s’agissait de compatir à nos maux, fut nommé cardinal. Cette ordination fut ressentie par beaucoup des nôtres comme une insulte à notre destin tragique (28). Mais encore pouvait-elle passer pour un événement isolé n’engageant que des autorités et des hiérarchies non politiques.

Aujourd’hui avec les discours successifs de Sarkozy et de Hollande, notre destin  dramatique a été doublement et même triplement insulté. Nous avons été reniés par notre patrie. Est-ce notre seconde mort ? Peut-être pas, si nous savons jusqu’au bout témoigner pour la vérité, sans nous diviser. Et n’oublions pas la petite fée espérance chère à Péguy.

Jean MONNERET
13 avril 2013

 

Jean Monneret vidéo (1)

 

 

1 - En arabe fidayyines au singulier fidaï. Du verbe fda qui signifie se rédimer, se racheter. Désigne ceux qui se sacrifient pour l’Islam.

2 - Jean-Jacques Jordi. Un silence d’État. Editions Soteca, pages 155 et seq. Sa recherche est basée sur l’ouverture d’un nombre très important d’archives militaires et civiles, ainsi que du fichier central des Rapatriés.

3 – 1 736 exactement, en tenant compte de 454 cas incertains.

4- Monseigneur Jean Rodhain portait le titre (rare en Occident) de chorévèque. Il a fondé le Secours Catholique en 1946. Il a été amené, en 1962, à s’occuper des Français disparus en Algérie. Il fut de ceux qui pensèrent, à partir de 1965, qu’il n’y avait plus de survivants demeurés dans ce pays, après avoir été enlevés durant la dernière année de la souveraineté française et au début de l’Indépendance. Sa conviction se basait sur son expérience de la guerre mondiale. Selon lui, des personnes retenues contre leur gré, même dans les pires régimes dictatoriaux arrivent toujours à faire connaître leur situation. Le cas de l’Algérie, où de nombreux Français résidaient encore et constituaient autant de témoins potentiels, le nombre de nos compatriotes se déplaçant dans le cadre de la coopération, ne permettait pas de penser que des Pieds-Noirs y soient encore détenus même clandestinement. Sans parler, des multiples contacts existant officiellement et officieusement avec les Algériens devenus les citoyens du nouveau pays et les immigrés en France. Dès lors, l’Association de Défense des Droits des Français d’Algérie (ADDFA) cessa son activité. Elle ne voulait pas en effet entretenir de faux espoirs au sein des familles concernées.

Une partie des adhérents décida de continuer. Deux ans plus tard, en 1967, la capitaine Leclair qui restait, lui, persuadé de la possibilité de survie de certaines victimes de rapts, créa, avec quelques fidèles, l’Association de Soutien des Familles et Enfants de Disparus, dont il inspira l’activité dans le sens que nous décrivons ici.

5 - Ce chiffre de 700 pourrait même aller jusqu’à 800 selon Jordi, si l’on y ajoute une centaine de Musulmans tués. Les uns étaient sans doute profrançais, d’autres furent exécutés par le FLN pour indiscipline.

Pour ma part, dans mon ouvrage publié en 2006 sur Oran, je signalais que les archives militaires fixaient le chiffre des enlevés et disparus à 365 personnes : chiffre ne pouvant être tenu pour définitif à mes yeux. Jordi ayant pu consulter d’autres archives notamment le rapport Huille additionne à 353 disparus quelques 326 personnes dont les décès ont pu être constatés. Son chiffre de 679 personnes auquel il propose d’ajouter celui d’une centaine de Musulmans paraît beaucoup plus sérieux que celui de 3 000 à 5 000 tués que brandissent, sans preuves, diverses associations.

6 - J’écrivis au magazine pour contester cette appellation. Je rappelais les orientations «anti-impérialistes» du FLN et ses méthodes terroristes. «Ce qu’il y a de triste en cette affaire», dis-je pour conclure : «c’est que les terroristes qui échouent demeurent des terroristes, tandis que ceux qui réussissent et atteignent leurs objectifs politiques, comme en Algérie, deviennent pour les bien-pensants des «combattants de la liberté». Une certaine mademoiselle Mac Govern me répondit, au nom de la Rédaction, que l’appellation comportait souvent une nuance idéologique. Elle en voulait pour preuve le fait que le Président Reagan appelait les anti-communistes du Nicaragua des freedom-fighters. Elle conclut néanmoins, au terme d’un raisonnement biscornu, que l’emploi de ce terme par le magazine pour désigner le FLN était justifié. Comme disent les italiens : « À laver la tête d’un âne on gâche son savon».

7 - Une requête de Bernard Antony en décembre 1986, faisait allusion, Dieu sait pourquoi, à 1 400 survivants détenus.

8 - Leclair ne pouvait ignorer à l’époque qu’une certaine proportion de personnes enlevées avait été aussi libérée ou retrouvée. En jouant sur ce chiffre inexact de 3 000 personnes enlevées qu’il confondait avec autant de personnes demeurées disparues, il semait une indiscutable confusion.

9 - Devenu aujourd’hui le SHD, Service Historique de la Défense.

10 - Son livre Histoire de Vichy (Ed. Perrin) comportait des passages très peu politiquement corrects comme les chapitres portant le titre «L’antisémitisme républicain» et «Vichy avant Vichy» qui lui valurent, entre autres, bien des inimitiés. Il aggrava son cas dans son Histoire de la Résistance où il écrivit p. 320 que les abbés Glasberg et Chaillet ayant demandé à Mgr Gerlier de protester contre l’internement des juifs étrangers, il leur présenta Monsieur Heilbronner qui leur expliqua que cette démarche n’était pas souhaitable. Monsieur Heilbronner était le président du Consistoire Central israélite. Cette révélation qui exonérait les évêques français de la responsabilité qu’on voulait leur imputer dans les media : s’être tus volontairement durant cette période, contraria beaucoup.

11 - Selon l’odonymie officielle, il y a 2 046 communes avec une rue, avenue ou place Jean Jaurès soit 5 % de l’ensemble et 3 640 communes pour De Gaulle soit 10 %. Il y a 36 400 communes en France.

Léon Blum est un peu moins bien servi comme si, plus ou moins consciemment, certains Français l’associaient encore (non sans raison) à la défaite de 1940. Les responsabilités de Jaurès dans la non-préparation de la France au conflit de 1914 sont pourtant tout aussi lourdes.

12 - Le Figaro Littéraire ne publie d’ailleurs que très rarement des comptes rendus de livres relatifs à l’Algérie. Ayant écrit à son directeur pour le déplorer, celui-ci me répondit qu’il était contraint à «des choix» qu’il qualifia de «déchirants parfois». En l’occurrence, ils sont surtout déchirants pour ceux qui en sont victimes : les auteurs de livres sur l’Algérie, que cette publication a tranquillement exclus.

13 - Sûrement pas, ni l’un, ni l’autre, des hommes d’extrême droite.

14 - Prétendre que la guerre d’Algérie était une guerre qui «n’osait pas dire son nom» ou comme l’écrivent des farceurs «une guerre sans nom» relève de la calembredaine journalistique la plus épaisse. À l’époque du conflit, tout le monde parlait de la guerre d’Algérie. Officiellement, le terme n’était pas employé car l’Algérie était un territoire français. Il n’y avait donc pas de guerre au sens juridique du terme entre deux nations constituées. Il y avait en revanche une guerre civile au sein de la population habitant le pays. Sur le plan de la violence et de l’ampleur des opérations c’était en tout cas une guerre au sens strict du terme et c’est pourquoi, chacun en parlait en ces termes dans la rue et dans les journaux de l’époque.

15 - Benjamin Stora, Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche sont des universitaires dont les travaux sont marqués par un anticolonialisme systématique, bien dans l’air du temps.

16 - Ainsi en 2006, fus-je censuré par l’Écho de l’Oranie qui refusa de publier un entretien que je lui avais accordé à sa demande, probablement parce que le chiffre que je donnais pour le 5 juillet à Oran, ne correspondait pas aux évaluations hyperboliques de quelques excités de la revue. Je me contentais d’indiquer les chiffres contenus dans les archives militaires en indiquant que le bilan réel était sans doute plus élevé (ce que démontrèrent d’ailleurs les recherches complémentaires de Jordi). Mais cela était trop subtil pour les irresponsables de la publication.

17 - Voici les chiffres auxquels sont arrivés différents chercheurs :

Madame Ducos-Ader (femme de disparu travaillant depuis 50 ans sur ce sujet à partir de listes privées et publiques.

Sur 3 847 personnes civiles enlevées. M C DA recense :

484 portés disparus avant le 19 mars 1962

2 240 après le 19 mars

1 631 personnes libérées. Chiffre probablement légèrement supérieur car 82 dossiers sans date + 380 cas incertains.

Jean-Jacques Jordi, dans son ouvrage Un Silence d’État, p. 155 : 330 personnes disparues avant le 19 mars 1962 ; 1 253 personnes après.

170 personnes dont le sort demeure incertain.

Jordi ne fait pas allusion à des dossiers sans date.

Cet auteur fait allusion en revanche à 1 551 personnes libérées ou retrouvées recensées par le ministère des Affaires étrangères et sur lesquelles, il n’a donc pas travaillé puisque leurs dossiers n’entraient pas dans le cadre de son enquête.

Jean-Claude Rosso (ancien militaire, informaticien collaborant avec Mme Ducos-Ader)

Ce chercheur a fait une étude très précise à partir de données regroupant toutes les listes publiques et privées, de civils et de militaires enlevés. Chaque nom figure avec mention du sort de l’intéressé : disparu, non disparu, libéré, cas incertain, corps retrouvé et inhumé.

À l’heure où nous écrivons, les chiffres correspondant à ces différentes catégories n’ont pas été encore calculés.

18 - Voici ce que l’on peut lire sous le titre : Algérie les derniers survivants, sur le site www.alterinfo.net à la date du 6 octobre 2012 : «Ce que l’on appelle le massacre des harkis n’eut probablement pas lieu. Bien que des tueries se sont (sic) produites entre tribus rivales sur fond de vendettas comme c’est souvent le cas en pays méditerranéen »...

19 - Aujourd’hui, la période dite coloniale est officiellement vilipendée. L’anticolonialisme est devenu une doctrine d’État sous Sarkozy puis sous Hollande. Cette période et la création d’un vaste Empire ultramarin fut pourtant une oeuvre éminemment républicaine (cf. Jules Ferry). Mais pour que soit établi un «partenariat privilégié» avec l’Algérie, il faut que l’œuvre française d’alors soit discréditée. Les Pieds-Noirs resteront donc diabolisés et leurs malheurs minimisés.

20 - Car seuls et héréditairement, les Turcs pouvaient participer à la direction du régime et être janissaires dans la Milice. Les enfants nés de mariage entre Turcs et femmes indigènes, les Kouloughlis étaient tenus pour inférieurs et, s’ils pouvaient porter les armes, ils ne pouvaient en principe exercer de commandement dans les unités où ils servaient. Cette interdiction fut cependant appliquée avec une rigueur fluctuante selon les périodes.

21 - Voir nos ouvrages La Phase Finale de la Guerre d’Algérie, éd. L’Harmattan et La Tragédie Dissimulée, éd. Michalon.

22 - Lorsque le problème des disparus pieds-noirs fut soulevé, la Ligue des Droits de l’Homme notamment à Toulon y vit une tentative de défendre «le colonialisme».

23 - Comme le film de Laurent Heymann, La Question ou celui d’Yves Boisset, RAS.

24 - Ayant pour figure de proue l’ex-trotskiste Benjamin Stora cette offensive «historique» fournissait une version de la guerre d’Algérie acceptable à la fois par les gaullistes et les socialistes et susceptible d’être ultérieurement acceptée par le FLN.

25 - Benjamin Stora devint ensuite «le spécialiste» omniprésent et omniscient à propos de l’Algérie. Toutes les chaînes de radio et de télévision en firent leur Big Brother. Son orientation anticolonialiste et anti-armée française prépara la voie de l’anticolonialisme d’eÉtat actuel.

26 - Avec comme conseillers historiques le trio infernal Branche, Stora, Thénault, bien entendu.

27 - Lors de son voyage à Alger, F. Hollande rendit hommage à Maurice Audin, ce membre du Parti Communiste Algérien disparu en 1957 durant la Bataille d’Alger du fait, a-t-on dit, de certains militaires français engagés dans le démantèlement des réseaux terroristes. Rien n’est transparent dans cette affaire et l’ouverture des archives annoncée par le nouveau Président ne clarifiera rien. Toutefois, en sélectionnant un disparu, comme emblématique parce que situé dans le camp indépendantiste, F. Hollande a agi comme s’il y avait dans le guerre d’Algérie de bonnes victimes : celles qu’il faut déplorer car elles sont tombées, à la suite d’exactions alléguées de l’Armée française et celles qui sont tombées sous les coups du FLN et qu’il faut oublier. Les familles de nos 3 000 enlevés et de nos 1 453 portés disparus apprécieront.

28- Selon la juste expression de Mgr Boz dans son livre, Une fin des temps, éd. DDB.

 

Perpignan, Mur des disparus
Perpignan, Mur des disparus

 

 

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