Expo coloniale Marseille, 1922, Madagascar
source : Anom

 

histoire coloniale : le retour

par Jean-Louis TRIAUD (2006) (1)

 

C’est devenu une banalité de dire que l’histoire est remise en chantier à chaque génération. Chacune de ces remises en chantier correspond à des facteurs multiples : ouverture d’archives, nouvelles problématiques, reprise de dossiers «interdits», combats mémoriels et conjonctures particulières qui raniment le rapport entre passé et présent. Il en est précisément ainsi – c’est l’objet de notre réflexion – de l’histoire de la colonisation.

Si l’on suit l’idée développée par des travaux (2), l’histoire de la colonisation française aurait été occultée au cours des quarante dernières années et cette occultation aurait, entre autres, voilé les racines du rapport inégal entre héritiers des colonisateurs et héritiers des colonisés. C’est là une lecture très actuelle, qui appelle, de la part de l’historien, à la fois intérêt et vigilance. Quelle est donc cette colonisation que l’on voudrait nous cacher… ?

c’est au nom de la décolonisation que l’on voulut en finir

avec l’histoire de la colonisation

Ce que l’on oublie souvent, c’est que, s’il y eut «occultation», ce fut pour des motifs strictement inverses de ceux que l’on pourrait imaginer aujourd’hui. C’est, en effet, au nom de la décolonisation que l’on voulut, autour des années 1960, en finir avec l’histoire de la colonisation – ou, du moins, avec une certaine histoire de la colonisation. Ce fut, pour les Français ordinaires, une amputation brusque de leur «imaginaire colonial», fait de galeries de portraits héroïques, de représentations exotiques et de cartes de géographie impériales. Cet héritage de l’école républicaine de la IIIe République était brusquement devenu caduc. Cela n’allait pas tout à fait de soi et cette mise au rancart de la panoplie coloniale représenta une véritable violence imposée à tout un pan de fierté nationale construite par les générations antérieures.

On sait comment une génération met à la cave, ou au grenier, tous les objets et mobiliers devenus désuets à ses yeux. Il arrive ensuite que les petits-enfants, en découvrant le contenu des greniers, soient, pour des raisons à la fois d’esthétique et de recherche de racines, éblouis par ces vieux objets remis en vie, dont ils ignorent souvent l’histoire propre. Cette résurgence, parfois très «kitsch», peut faire le bonheur des brocanteurs. Une culture de la nostalgie – comme on a pu le constater à propos de certains films tournés dans un décor colonial (3) – permet alors de doter ces vieux objets de nouvelles légendes. Leur histoire n’en reste pas moins à faire. Si, donc, les objets coloniaux ressortent des greniers, il s’agit d’abord de savoir pourquoi ils y sont entrés.

Au moment des indépendances, et dans les années qui suivirent, le vent de la décolonisation balaya les enseignements concernant la période coloniale. Il y eut des tentatives militantes d’histoire anti-colonialiste (4) , qui ne furent pas toujours reprises, mais il y eut, surtout, en France, l’ouverture d’une période d’oubli, une volonté de tourner la page. L’histoire du Maghreb colonial, par exemple, en fut durablement victime. Ce n’était plus un chantier noble.

un temps de silence, d’oubli, de purgatoire.

L’histoire de la colonisation et de la décolonisation survécut dans des espaces limités de l’université française, parfois sous l’enseigne de l’histoire des Relations internationales, mais elle représentait un secteur périphérique ou marginal. Elle «payait» ainsi des années de propagande impériale, dont elle n’était pas toujours, elle-même, coupable. Charles-André Julien (1891-1991), qui reste une référence pour les chercheurs, avait donné l’exemple d’une histoire critique de l’Afrique du Nord.

Charles-André Julien, couv

Au-delà de l’institution universitaire, c’est la France qui fut collectivement convaincue de sortir résolument de l’univers colonial. On rangea dans les placards les cartes de l’Empire. Tout cela était trop chargé : honte et culpabilité «à gauche», goût de défaite «à droite», sentiments généralisés d’un grand gâchis, de morts et de souffrances inutiles : une véritable «gueule de bois». Les nouveaux historiens se tournèrent, dans leur majorité, vers d’autres domaines et d’autres espaces.

D’aucuns penseront peut-être que ce lien entre chute de l’Empire et relégation de l’histoire coloniale n’était pas nécessaire. N’aurait-on pu «décoloniser l’histoire de la colonisation» ? Comme il arrive souvent aux lendemains de grands bouleversements, il y eut un temps de silence, d’oubli, de purgatoire. Sans doute était-ce indispensable pour partir sur de nouvelles bases. L’Empire s’était tellement inscrit, entre les deux guerres mondiales, dans l’identité française que sa remise en cause ne pouvait être qu’un arrachement. Il y fallait ce travail de deuil.

nombre d’historiens épousèrent la cause des peuples concernés

Ce purgatoire exerça ses effets, à des degrés divers, et sous des formes variées, sur les différentes régions de l’Empire. Nombre d’historiens de cette génération épousèrent alors la cause des peuples concernés. On vit naître, par exemple, autour de Paris-VII, un groupe d’historiens de l’Indochine qui combinèrent une histoire engagée anti-colonialiste et une histoire des mouvements de lutte et des sociétés. Après un temps de latence, le Maghreb suscita, de façon plus dispersée, des interrogations du même type, avec un privilège particulier conféré à l’histoire de l’Algérie et, plus récemment, de la guerre d’Algérie.

Les combattants et la geste des indépendances, les galeries de portraits de grands ancêtres africains remplacèrent les héros de la colonisation et la légende dorée de l’Empire  (5). On voulait désormais se consacrer à l’histoire des peuples, et non plus à celle des entreprises coloniales : un changement de point de vue fondamental, qui justifiait intellectuellement l’abandon de l’«histoire coloniale», celle des institutions impérialistes, au profit de cette «histoire des peuples». La «bibliothèque coloniale » (6) comme grille obligée de la connaissance était progressivement remise en cause, soumise à une relecture et à un décryptage critiques et remplacée par de nouvelles œuvres.

Il en fut bien ainsi à propos de l’Afrique subsaharienne. Ici, la grande cause était la découverte et la promotion d’une histoire de l’Afrique, longtemps niée par la «grande Histoire», et longtemps reléguée dans le circuit des sociétés savantes. Les nouveaux chercheurs, africains et occidentaux, abandonnèrent le plus souvent une histoire de la colonisation, devenue périmée à leurs yeux, pour une histoire de l’Afrique, une histoire des sociétés africaines.

Ce furent, dans les années 1960, les «années glorieuses» de la création de centres, de laboratoires, de chaires, d’institutions, d’ouvrages de référence (7), de revues dédiés à cette nouvelle histoire de l’Afrique (8). Cette histoire intégrait la période coloniale, notamment sous l’angle des «résistances» devenues un thème familier et obligé, mais elle privilégiait aussi la longue durée, les temps «pré-coloniaux». Ce fut l’époque des batailles pour la  «tradition orale» (9), pour la valorisation des sociétés jadis indigènes. Les nouveaux centres de recherche devinrent des «usines à thèses», où se formèrent plusieurs générations d’historiens africains et occidentaux.

Henri Brunschwig, Raymond Mauny, Yves Person

La colonisation n’était pas oubliée, mais elle ne constituait plus qu’un moment d’une histoire dans la longue durée. Les historiens français de l’Afrique, pour leur part, à travers les travaux fondateurs de Henri Brunschwig (1904-1989) (10), de Raymond Mauny (1912-1994 (11), puis d’Yves Person (1925-1982 (12), jetaient, chacun à leur manière, souvent dans une certaine discrétion, les bases de méthodologies et d’approches nouvelles de la connaissance du passé – proche ou ancien – du continent.

Ce n’est pas un hasard si, dans cette même période, la théorie des aires culturelles vint offrir un cadre systématique à l’étude des sociétés du monde. On ne travaillait plus sur des empires, ni sur des espaces classés selon la cascade épistémologique de l’époque impérialiste (les sociétés évoluées pour les historiens, les sociétés indigènes orales pour les ethnologues, et les sociétés technologiquement inférieures, mais dotées d’écritures anciennes, pour les orientalistes), mais sur des espaces presque vierges, en tout cas aseptisés » parce que leurs intitulés et leurs définitions étaient sans connotations anciennes.

Dans le cadre de ce nouveau partage du monde en «aires culturelles», qui abolissait les classements anciens au nom d’une vision en quelque sorte «géopolitique», les différentes sciences sociales étaient appelées à travailler de conserve. C’est ainsi que l’Afrique subsaharienne devint l’une de ces aires culturelles – une aire que l’on croyait, à ce moment, appelée, au sortir de sa libération du colonialisme, à une montée en puissance et à des succès en chaîne : il y avait alors l’idée sous-jacente d’une Afrique, vierge de toute histoire capitaliste et capable, comme telle, de passer encore plus aisément à la «modernité».

Dans cette aire, les historiens professionnels allaient commencer à prendre pied. Dans la logique ancienne, comme dans le discours commun, l’Afrique était le domaine, sinon la chasse gardée, des ethnologues. Les «glorieuses années 1960» furent donc aussi celles d’une irruption de l’histoire (13). Stigmatisée jadis par Hegel, qui y voyait le continent, par excellence, sans histoire, l’Afrique subsaharienne devenait, sous le regard des nouveaux historiens, une terre d’échanges, de changements sociaux, de transformations culturales et technologiques dans la longue durée.

Là où l’histoire coloniale se limitait le plus souvent à un regard unilatéral, celui du colonisateur, l’histoire de l’Afrique offrait une palette devenue, au fil du temps, beaucoup plus vaste. Progressivement, l’Afrique entrait ainsi dans l’histoire-monde.

Tels furent les combats de cette génération intellectuelle et des suivantes. On comprend mieux ainsi pourquoi l’histoire de la colonisation, formatée à l’ancienne, représentait un obstacle. Ce n’est pas qu’on voulût l’occulter ou la nier. Elle continua d’ailleurs à produire, sous une enseigne ou une autre, de beaux travaux académiques – de ceux qui donnent des bases solides à la science historique. Cette nouvelle génération de chercheurs voulait surtout la déborder de toutes parts et la réduire à une plus juste mesure.

la colonisation, un moment finalement tardif et «exogène»,

d’une très longue histoire «indigène»

À une époque révolue où la colonisation avait été considérée comme le moment de l’entrée du continent africain dans l’histoire succédait une période nouvelle où la colonisation était traitée comme un moment, certes important, mais finalement tardif et «exogène», d’une très longue histoire «indigène». Ce fut l’époque où, selon les termes d’un ouvrage dont le titre et la méthodologie résonnèrent alors fortement dans le monde des chercheurs, l’emportait désormais la «vision des vaincus» (14).

La question, ici, n’est pas de savoir si cette nouvelle approche n’était pas, elle aussi, empreinte d’illusions et de présupposés idéologiques nouveaux – ce dont il conviendrait de discuter par ailleurs. Il s’agit de comprendre les raisons de l’«occultation», ou, mieux, de la mise en réserve, d’une discipline, l’histoire coloniale, qui, nolens volens, incarnait la «gloire de l’empire» et, par conséquent, cette culture ambiguë faite d’un mélange détonnant d’images de conquête, de répression, de guerres coloniales, de paternalisme et de gestes humanitaires. Seule la rupture, à la fois épistémologique, symbolique et politique, avec cette histoire permettait de placer cet héritage au garde-meubles sous bénéfice d’inventaire.

Ce furent alors les secteurs les plus réactionnaires de la société française qui tentèrent, à la marge, d’entretenir une autre mémoire, faite de célébrations et de commémorations de l’épopée coloniale. Entre temps, l’imaginaire colonial s’était effondré dans la population. Le gaullisme politique fut l’un des instruments de ce passage d’une «France impériale» à une France de la «modernité». On chercha désormais d’autres ressorts pour nourrir le patriotisme national (refus de l’OTAN, résistance à la superpuissance nord-américaine, bombe atomique, etc.). Le passage était fait.

les aspects culturels et identitaires des situations coloniales

Un demi-siècle, ou presque, après les indépendances, le contexte a changé. L’histoire de l’Afrique a conquis ses lettres de noblesse. Une progression exponentielle des titres disponibles dans la bibliographie de la discipline témoigne de cette vitalité et de ce succès. Ce combat a donc été, globalement, gagné. Il ne serait d’aucune utilité de s’arc-bouter sur des argumentaires devenus dépassés. Les nouveaux combats pour l’histoire de l’Afrique empruntent d’autres voies. L’histoire de la colonisation n’est plus cet obstacle, réel ou fantasmé, qu’elle représentait à l’époque.

Un intérêt renouvelé pour l’histoire de la colonisation nous est venu des États-Unis, pays sans passé colonial stricto sensu – bien que les guerres indiennes fassent aussi partie de son héritage de conquête et d’oppression. Sous le nom de colonial studies (15), l’attention s’est portée davantage sur les aspects culturels et identitaires des situations coloniales, sur l’aliénation vécue du colonisé, et aussi du colonisateur, sur l’entre-deux qui se noue entre l’un et l’autre (16).

La «triade sacrée» classe/ genre/ ethnicité, en usage aux États-Unis, a servi de guide à de nouvelles recherches sur le terrain colonial. La thématique résistance/collaboration qui fit florès dans l’historiographie des indépendances africaines est abandonnée au profit de l’étude d’un champ interactif, dans lequel il s’agit plutôt de restituer la capacité d’initiative et de réappropriation des colonisés, hors de tout schéma binaire. Le refus des explications globalisantes et surplombantes, dans l’esprit du postmodernisme, marque une rupture nette – ou, si l’on veut, un dépassement – par rapport aux explications marxistes ou économistes du phénomène impérialiste. On nous pardonnera ce raccourci caricatural mais suggestif : Frantz Fanon remplace Lénine !

Des historiens nord-américains, dont la culture nationale n’est imprégnée ni par des images des épopées coloniales européennes, oubliées mais restées dans l’inconscient des héritiers, ni par les résidus idéologiques, laissés, dans un sens ou dans l’autre, par ce passé européen d’expansion et de conquêtes «outre mer», ont appliqué, avec distanciation, leurs méthodes à cet objet devenu, sous leurs mains, une scène comme une autre. Cette école nous apporte une nouvelle brassée de connaissances.

un article pionnier de Georges Balandier

Il y avait bien eu, du côté français, un article pionnier de Georges Balandier. S’il fut remarqué, on ne peut pas dire que les historiens, en France, l’aient réellement repris à leur compte. Est-ce parce qu’il venait d’un autre champ disciplinaire ? Ce sont les colonial studies qui vont précisément en réactiver la problématique.

Comme l’écrit Marie-Albane de Suremain dans la conférence déjà citée en note : «L’ouvrage collectif, édité en 1997, par Frederick Cooper et Ann Stoler sous le titre Tensions of Empire (17) donne les linéaments et le programme de ce qui peut être défini comme une anthropologie historique de l’impérialisme aux XIXe et XXe siècles. Il rassemble des travaux qui prennent pour objet des «situations coloniales» en Afrique, au Maghreb, en Asie et qui les analysent en se fondant sur des enquêtes de terrain, anthropologiques ou inspirées des méthodes de la micro-histoire. Il s’agit de mettre en œuvre l’analyse problématique de la notion de «situation coloniale» proposée par Georges Balandier dès 1951 (18), pour construire collectivement une topographie des «situations coloniales» concrètes qui répertorie et permet de comprendre les incarnations simultanées et successives du phénomène macro-historique que fut l’impérialisme colonial des XIXe et XX siècles» (19).

Loin d’être une simple « exportation » nord-américaine, les colonial studies s’inscrivent donc dans une généalogie complexe et dans une interaction des travaux des deux côtés de l’Atlantique.

une «histoire coloniale sous le regard des dominés»

Dans cette même généalogie, il convient de situer l’essor des subaltern studies, nées, au début des années 1980 (20), du travail de jeunes intellectuels radicaux réunis autour de l’historien indien Ranajit Guha, et qui entendaient renverser les présupposés habituels de l’historiographie de l’Inde coloniale.

L’histoire de l’Inde, qu’elle fût colonialiste, nationaliste ou marxiste, privilégiait les classes dominantes ou les éléments jugés les plus avancés en ignorant la part d’initiative, d’autonomie et de résistance des classes «subalternes» de l’Inde. C’est précisément au prix d’une rupture avec l’histoire coloniale, classique ou critique, que les subaltern studies sont ainsi devenues le symbole de la réappropriation, par des intellectuels des pays du Sud, de l’histoire du passé colonial de leurs peuples – ce que Jacques Pouchepadass appelle une «histoire coloniale sous le regard des dominés» (21).

Arjun Appadurai
Arjun Appadurai

Dans la même chaîne de transmission, on peut encore citer l’œuvre d’Arjun Appadurai, qui illustre la vitalité des postcolonial studies, autre pièce dans la nouvelle configuration des travaux sur les peuples colonisés. Le terme de postcolonial se réfère d’ailleurs moins à la période qui a suivi la décolonisation qu’aux conditions propres à toute société marquée par l’expérience coloniale, rétablissant ainsi une continuité dans l’expérience vécue par les sociétés colonisées avant et après l’indépendance. On notera tout particulièrement que le thème de l’État-nation, considéré comme un modèle hérité des puissances coloniales européennes, est spécialement visé par cette critique.

Là où les histoires nationalistes recherchaient des précurseurs d’États-nations (c’était la tendance dominante dans l’histoire de l’Afrique des années 1960), les auteurs des postcolonial studies s’intéressent à d’autres échelles et à d’autres repères. Les nationalismes construits par les nouvelles, ou les anciennes, élites deviennent suspects. Ils apparaissent comme un prolongement de la logique coloniale, de ses représentations de l’espace, de ses appareils de pouvoir. Face à la problématique de l’État-nation, devenue «le souci dominant des sciences humaines», Appadurai se fait l’anthropologue de la mondialisation, «dans un monde devenu déterritorialisé, diasporique et transnational» (22).

Il convient de reconnaître que ces différents travaux, ces problématiques décapantes, ont eu un impact limité sur la recherche française, comme si ce type d’approche, parfois plus littéraire qu’historien, décontenançait les tenants d’une histoire plus braudélienne. C’est aussi que l’espace concédé aux études extra-européennes et à l’histoire-monde dans le système français, laisse trop peu de place à de tels débats et restreint le public susceptible d’y participer. Pour cette raison, c’est un historien sénégalais, Mamadou Diouf, familier des campus américains, qui s’est fait l’introducteur de ces problématiques dans le champ francophone (23).

Si nous en revenons, précisément, à l’histoire française et francophone de l’Afrique et de la colonisation, il est juste de reconnaître que, pendant ces cinquante dernières années, les historien/ne/s, quelles que soient leurs options, ont beaucoup travaillé. Il n’est pas un pays d’Afrique où la période coloniale ait échappé à leurs investigations. Il serait donc à la fois injuste et inexact d’imaginer que le travail de l’histoire se serait endormi, ou, pire, aurait été suspendu pendant ce demi-siècle.

Si la colonisation, pour des raisons multiples, revient, en France, sous le feu de l’actualité, c’est là un effet de la mondialisation, du passage des générations, de la recherche identitaire d’une partie des enfants d’immigrés en France (24) (tous ne sont pas issus d’anciens territoires de colonisation française et l’on ne saurait donc généraliser), mais aussi de l’instrumentalisation qui peut être faite de la «culpabilité coloniale» française. Après Vichy, faudrait-il que la colonisation soit promue au rang de «passé qui ne passe pas», d’histoire délibérément occultée ?

La vérité, c’est que, pendant une ou deux générations, cela n’intéressait plus personne et que, si la période coloniale était sortie des media, voire de certains programmes scolaires (ici encore, il convient de ne pas généraliser), elle n’avait jamais quitté le champ de recherche des historiens concernés. Le moment est sans doute venu de mettre à profit, et de valoriser, ce travail d’accumulation effectué sous l’enseigne de l’histoire d’Afrique, de l’histoire des relations internationales, ou des histoires nationales dans les pays africains, ou d’autres enseignes encore.

une histoire de la colonisation désormais inséparable d’une histoire-monde

On pourra constater alors que l’histoire de la colonisation est bien vivante. Cette histoire est désormais inséparable d’une histoire-monde, à laquelle il est cependant nécessaire de dire que l’université française continue d’être encore fort mal préparée. Et c’est plutôt sur ce point que nous pourrions rejoindre les critiques formulées : l’histoire des aires culturelles – de quelque manière qu’on les appelle – est le parent pauvre d’une «grande histoire» universitaire, fort respectable, mais qui reste tournée très majoritairement vers l’hexagone et l’Europe occidentale.

Les passerelles sont rares, insuffisantes entre cette «histoire noble», consacrée par les concours de l’enseignement dans leur forme actuelle, et les «histoires périphériques» (outre l’Afrique, nous parlons ici de la Chine, du Japon, du monde post-soviétique, du sous-continent indien, du continent américain… – excusez du peu !) qui sont cantonnés dans des espaces réservés. Une telle posture commande le reste : programmes scolaires, intérêt des media et du public, dynamique du débat scientifique.

train-expo, Ligue maritime et coloniale, 1943
affiche de la Ligue maritime et coloniale française, 1943

Une redécouverte de l’histoire de la colonisation comme composante, longtemps tenue en marge, de l’histoire française, est tout à fait souhaitable, comme serait tout autant souhaitable aujourd’hui – simple exemple – une redécouverte de l’histoire du mouvement ouvrier, perdue par les nouvelles générations, et qui, elle aussi, pour d’autres raisons, est en cours d’«occultation» après avoir tant donné à la discipline.

Mais si l’enjeu est de faire revenir l’histoire de la colonisation dans la seule histoire nationale, on aura manqué l’essentiel : la promotion d’une véritable histoire-monde, européenne et extra-européenne, dans nos institutions et dans nos représentations (25).

Si, d’autre part, la mise en exergue de l’histoire de la colonisation se voulait un simple rappel de la «culpabilité française», sur laquelle, quoi qu’on en pense, beaucoup a déjà été dit et écrit, nous ne ferions que passer d’une construction idéologique à une autre (26).

On doit reconnaître cependant que la violence coloniale, profondément inscrite dans un système de domination autoritaire et discrétionnaire, a été quelque peu évacuée d’un discours académique convenable. Elle a été bien décrite, par plusieurs générations d’auteurs, à propos de l’Afrique du Nord. L’étude de cette violence en Afrique subsaharienne a fait l’objet d’une plus grande retenue (27). D’une certaine manière, la dernière période de la colonisation, celle des années 1950, marquée par l’ouverture politique progressive et un souci du développement économique, et par l’arrivée, au sortir de la guerre, de nouvelles générations d’administrateurs humanistes, a tendu à dissimuler, aux yeux de certains auteurs et de leurs lecteurs, les périodes antérieures plus noires (28).

L’histoire de la colonisation ne saurait non plus se réduire à l’histoire des institutions, des représentations ou des intérêts français, sous peine de renoncer à nouveau à cette histoire des peuples, à cette histoire interactive des colonisateurs et des colonisés qui est le principal acquis de ce demi-siècle, et qui devrait fonder les travaux à venir.

l’histoire de l’Afrique, née dans l’espace mental de la décolonisation est

traversée par des revendications de réappropriation identitaire

Pour un historien de l’Afrique, ce retour de l’histoire coloniale peut paraître surprenant. Ce mouvement va tellement à l’encontre de l’agenda des années 1960 et 1970 que cela ressemble presque à une revanche du «refoulé» : au secours, l’histoire coloniale revient ! Mais, on l’a dit, les temps et les problématiques ont changé, l’histoire de l’Afrique et l’histoire de la colonisation aussi. L’histoire de l’Afrique, née dans l’espace mental de la décolonisation et dans l’interaction entre chercheurs du Nord et chercheurs du Sud, est traversée aujourd’hui par des revendications de réappropriation identitaire d’autant plus vives que les laboratoires de recherche occidentaux, par les moyens dont ils disposent, ont contribué à déplacer le centre de gravité de ces études, en partie hors du continent, et facilité des mouvements de migrations intellectuelles.

L’histoire coloniale dont on parle au début de ce XXIe siècle est elle-même en pleine mutation. Elle a abandonné toute fonction de légitimation de l’entreprise coloniale pour se tourner progressivement vers une histoire «sous le regard des dominés».

Une redécouverte de cet objet, si fortement connoté dans notre propre tradition intellectuelle, si intiment lié à cette «bibliothèque coloniale» dont parle Valentin Mudimbe, est donc devenue possible et nécessaire. L’article caricatural, heureusement abandonné, d’une loi française récente sur «les aspects positifs de la colonisation française», n’a fait qu’accélérer une demande sociale sourde, à laquelle il appartient à l’historien de répondre. Car s’il ne le fait pas, ce seront d’autres que lui qui s’en chargeront.

 

Jean-Louis TRIAUD
«L'écriture de l'histoire de la colonisation en France depuis 1960»,
Sophie Dulucq, Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean Fremigacci,
Emmanuelle Sibeud et Jean-Louis Triaud,
dans Afrique & histoire 2006/2 (vol. 6), p. 235 à 276.

 

Notes

1 - Cet article s’inscrit dans une réflexion dont Jean-Pierre Chrétien a déjà donné, dans l’éditorial du numéro 1 d’Afrique & histoire, les principaux repères. Nous y renvoyons le lecteur. Je tiens, d’autre part, à remercier Fabienne Le Houérou, qui a bien voulu relire une première version de cet article et apporter des suggestions profitables, puis Jean-Pierre Chrétien et François-Xavier Fauvelle, qui m’ont fait part de leurs observations bienveillantes et apporté leurs commentaires attentifs.
2 - Voir notamment, N. Bancel, P. Blanchard, S. Lemaire (dir.), La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, Paris, La Découverte, 2005.
3 - On pense ici, entre autres, à Indochine (1992). «Comme l’attestent des films assez récents, le mot «Indochine» garde aux oreilles des Français un certain pouvoir évocateur des grandeurs coloniales passées » (L’«Indochine», l’Inde et la France : représentations culturelles, Colloque international, Université de Newcastle, 5-7 septembre 2003). Texte de l’appel à contributions.
4 - Jean Suret-Canale (un géographe devenu historien) représente le meilleur exemple de ce type de rupture avec l’histoire coloniale. Membre du parti communiste, Jean Suret-Canale publia, en trois tomes, entre 1958 et 1972, un ouvrage, dont les deux premiers, notamment, servirent de référence et d’alternative aux premières promotions d’historiens africains : Afrique Noire (occidentale et centrale), Paris, Éditions Sociales : t. 1 : Géographie, Civilisations, Histoire, 1958 (3e édition, 1968) ; t. 2 : L’ère coloniale (1900-1945), 1964 (2e édition, 1971) ; t. 3 : De la colonisation aux indépendances (1945-1960), 1972. Cette série est présentée en ces termes par le libraire en ligne Soumbala : «Trois volumes pour dresser une fresque engagée de l’histoire de l’Afrique, de la préhistoire aux Indépendances, avec bien sûr une place particulièrement importante accordée à la colonisation et à ses méfait ». J. Suret-Canale est aussi (entre autres) l’auteur d’une petite brochure multigraphiée, Essai sur la signification sociale et historique des hégémonies peules (XVIIe-XIXe siècles), publiée au Centre d’Études et de Recherches Marxistes (CERM), s.d. [1964] qui, pour l’époque, représentait une percée suggestive.
Il nous semble que l’œuvre de Jean Suret-Canale marqua encore plus, sur le moment, les jeunes historiens africains que les français. Une génération plus tard, la rupture intellectuelle avec l’histoire coloniale et avec l’histoire de l’Afrique académique, prendra, chez une partie des intellectuels africains et américains-africains, la forme de l’afrocentrisme, initié par W.E B. Du Bois, puis par Cheikh Anta Diop.
5 - On peut retenir comme emblématique, à cet égard, la grande collection de biographies publiée par les éditions Jeune Afrique sous le titre Les Africains. Cette série, dirigée par Charles-André Julien, Magali Morsy, Catherine Coquery-Vidrovitch et Yves Person, qui réunit dans un même projet les champs historiques nord et sud-sahariens, comporte 10 volumes (1977-1978).
6 - Voir V. Mudimbe, The Invention of Africa. Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge, Bloomington, Indiana University Press, 1988.
7 - Plusieurs instruments méritent ici d’être signalés, qui ont donné des assises durables à la discipline. Il y eut d’abord H. Deschamps (sous la direction de), Histoire générale de l’Afrique noire, de Madagascar et des Archipels (Paris, PUF, 1970, 4 tomes), qui conféra, en France, une visibilité universitaire à la discipline et qui représenta à cet égard un ouvrage-étape non négligeable.
L’Histoire Générale de l’Afrique, publiée, en plusieurs langues, sous l’égide de l’UNESCO, vaste entreprise scientifique, diplomatique et symbolique, réunit un large panel d’historiens originaires des pays d’Afrique et des pays du Nord (en français, 8 volumes, 1980-1998 – il existe des versions abrégées). Elle a eu pour ambition de faire entrer l’histoire de l’Afrique dans l’histoire de l’humanité. Comme la collection Les Africains, elle a, en outre, pour caractéristique de réunir dans une approche commune les Afriques septentrionale et subsaharienne. Mais c’est vraiment la Cambridge History of Africa (CUP, 8 volumes, 1982-1985) qui consacre l’entrée de l’histoire d’Afrique dans les bibliographies académiques.
8 - C’est en 1960 que sont créés le Journal of African History et, du côté français, les Cahiers d’Études Africaines, multidisciplinaires.
9 - L’ouvrage fondateur est celui de J. Vansina, De la tradition orale. Essai de méthode historique, Tervuren, 1961, qui fut la «bible» des années soixante en la matière. Vingt ans plus tard, l’auteur procédera à une révision critique de certaines de ses affirmations de l’époque : Oral Tradition as History (1985).
10 - Henri Brunschwig est devenu, en 1962, directeur d’études à la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études (qui allait devenir l’EHESS). À contre-courant du marxisme alors dominant, il prit ses distances à l’égard des théories économistes de l’impérialisme. On lui doit notamment Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français, 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1960 ; L’Afrique noire au temps de l’empire français, Paris, Denoël, 1988 ; Noirs et Blancs dans l’Afrique noire française, Paris, Flammarion, 1992 ; Le partage de l’Afrique noire, Paris, Flammarion, 1999.
11 - R. Mauny a mené trois carrières successives : dans l’administration coloniale du Sénégal (1937-1947), à l’IFAN (à partir de 1947), puis à la Sorbonne où il fut d’abord maître de conférences (1962), puis professeur (1964). Il est l’auteur d’un ouvrage fondateur qui va féconder les travaux de recherche en préhistoire, archéologie et histoire de l’Afrique de l’Ouest à l’époque médiévale : Tableau géographique de l’Ouest africain au Moyen âge d’après les sources écrites, la tradition et l’archéologie, Dakar, IFAN, 1961.
12 - Yves Person fut nommé professeur à la Sorbonne (Paris-I) en 1970. Après une carrière d’administrateur de la France d’Outre-Mer, il rejoignit l’université de Dakar vers le milieu des années soixante. Le maître ouvrage d’Y. Person est Samori, une révolution dyula, Dakar, IFAN, 1968-1975, 3 tomes. Nous tenons à remercier Claude-Hélène Perrot, Josette Rivallain et Sophie Hennion, qui nous ont fourni différents renseignements biographiques sur Raymond Mauny et Yves Person.
13 - On rappellera ici le rôle pionnier de B. Davidson, un journaliste britannique, qui popularisa pour un public large cette découverte de l’histoire d’Afrique. Voir, parmi d’autres titres, Old Africa Rediscovered (Londres, 1959), trad. française : L’Afrique avant les Blancs (Paris, PUF, 1962) ; Black Mother (Londres, 1961), trad. française : Mère Afrique (Paris, PUF, 1965).
14 - Natahn Wachtel, La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole, Paris, Gallimard, 1971.
15 - On signalera ici une excellente mise au point faite par M.-A. de Suremain dans une conférence pédagogique à l’université de Versailles : «Qu’entend-on par «histoire coloniale» ou «colonial studie » ? (s.d.). Voir :

<hhttp:// www. ac-versailles. fr/ pedagogi/ gephg/ pedagogie/ premieres/ Conf1/colonisation.htm> (18 mars 2006). Une bibliographie substantielle accompagne cet exposé. Voir aussi E. Sibeud, M.-A. de Suremain, «Histoire coloniale et / ou Colonial Studies : d’une histoire à l’autre», dans Écrire l’histoire de l’Afrique autrement, Cahiers Jussieu «Afrique noire», n° 22 (Paris, L’Harmattan, 2004).
16 - On peut appliquer ici la problématique utilisée par E.P. Thompson (1924-1993), l’un des pères des cultural studies britanniques, dans ces mêmes années 1960, pour l’étude de la culture ouvrière : «Comment s’articulent dans les identités collectives des groupes dominés les dimensions de la résistance et d’une acceptation résignée ou meurtrie de la subordination ?» (A. Mattelart et E. Neveu, «Cultural Studies’ Stories. La domestication d’une pensée sauvage ?», Réseaux, n° 80, CNET, 1996).
17 - F. Cooper et A. Stoler (ed.), Tensions of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997.
18 - Georges Balandier, «La situation coloniale : approche théorique», Cahiers Internationaux de Sociologie, 1951, vol. XI, p. 44-79.
19 - M.-A. de Suremain, loc. cit.
20 - Les Subaltern Studies sont une série de volumes collectifs publiés par Oxford University Press depuis 1982, avec le sous-titre Writings on South Asia History and Society. Cette série compte 10 volumes à ce jour.
21 - Voir J. Pouchepadass, «Les Subaltern Studies ou la critique postcoloniale de la modernité», L’Homme, n° 156, 2000. Le terme de «culture subalterne» vient de Gramsci.
22 - Voir A. Appadurai, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2001, p. 260.
23 - M. Diouf (dir.), L’historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés post-coloniales, Paris, Karthala, 1999.
24 - Pour des raisons qui ne sont pas culturalistes, mais qui correspondent aux motifs de l’arrivée en France des immigrants, à leur origine sociale et aux connotations et conditions politiques de leurs départs, les immigrés, et leurs descendants, issus de l’ancienne Indochine, ne relèvent pas d’une telle problématique. Ce sont donc bien les immigrants d’origine subsaharienne ou maghrébine, et leurs descendants, qui sont concernés par ce déficit identitaire dans la société française.
25 - Sur cette nécessité du désenclavement de l’histoire européenne, on lira avec intérêt l’ouvrage de S. Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, Éditions de la Martinière, 2004.
26 - «Dans cette conjoncture, la longue amnésie officielle concernant les crises des décolonisations, les guerres de mémoire – opposant les pieds-noirs, les nostalgiques des colonies, les anciens combattants, les immigrés et leurs descendants, les anticolonialistes –, l’absence de consensus minimum sur les faits, la place du prétoire et de la presse dans les débats favorisent les tentations de surenchères et la propension à cultiver le rôle du procureur» (C. Liauzu, «Interrogations sur l’histoire française de la colonisation», Genèses, n° 46, mars 2002, p. 54)
27 - On n’oubliera pas, dans ce registre, la thèse de Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris-La Haye, Mouton, 1972.
28 - De façon, il est vrai, discutée, le Livre Noir du Colonialisme dans une sorte de vue panoramique couvrant cinq siècles, a cherché à rendre à cette thématique une place plus centrale dans l’approche, par les historiens, du fait colonial (Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècles : de l’extermination à la repentance, sous la direction de Marc Ferro, Paris, Robert Laffont, 2003).

 

chef Mossi du Tenkodogo, 1957
le Tenkodogo Naba (ici, avec ses ministres) est le chef Mossi
du royaume de Tenkodogo, Haute-Volta (Burkina-Faso), 1957,
source : Anom

 

 

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