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Victoires et déboires de la France coloniale

Jacques MARSEILLE


Victo_Hug«Le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle a à côté d’elle l’Afrique. Le moment est venu de dire à l’Espagne, la France, qu’elles sont toujours là, que leur mission est modifiée sans se transformer, qu’elles ont toujours la même situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été entrevu par Virgile et qui s’est montré digne de ce grand regard, l’Angleterre, on a, à peu près, tout l’effort de l’antique genre humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l’unité, qui est la vie.
La Méditerranée est un lac de civilisation ; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie. Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations : Unissez-vous ! allez au Sud. Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-là. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez , cultivez, colonisez, multipliez

Quel peut être l’auteur de cet appel aux accents si virils ? Un homme d’affaires en quête de marchés privilégiés ? Un homme d’extrême-droite obnubilé par la supériorité de la race blanche ? Non, cet homme qui pousse l’Europe et la France à «prendre» l’Afrique pour la tirer vers la croissance et le progrès est tout bonnement Victor Hugo prononçant le 18 mai 1879 un discours à l’occasion du banquet commémorant l’abolition de l’esclavage, en présence de Victor Schoelcher, celui même qui avait préparé en 1848 le décret d’abolition dans les Antilles françaises. En ces temps où aucune repentance ne venait faire couler des sanglots sur les joues de l’homme blanc, la conquête d’un empire colonial n’était pas considérée comme une faute mais bien plutôt comme un devoir.

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Jules Ferry ne fut pas le seul partisan de la colonisation...

En 1884, dans la foulée de Victor Hugo, Guy de Maupassant, qu’on a trop rapidement qualifiéMaupassant d’anticolonialiste, écrivait dans Au soleil : «L’Algérie devient productive sous les efforts des derniers venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français. Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes.» Et de rajouter dans la Vie errante : «Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre, autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalent cultivateur ne s’arrête ou ne se baisse pour arracher une plante parasite poussée devant lui… On retrouve bien dans cette indifférence tranquille, dans ce respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l’âme fataliste de l’Oriental

C’est enfin Emile Zola qui écrit en 1899 dans Fécondité à propos de l’Algérie : «Ce royaume appartiendra au laboureur qui aura osé le prendre, s’y tailler à son gré un domaine aussi vaste que la force de son travail l’aura créé…»

paul_leroy_beaulieuPaul_Leroy_Beaulieu_couvAutant dire qu’à la fin du XIXe siècle, coloniser était considéré comme l’une des fonctions les plus élevées des sociétés parvenues à un état de civilisation. «Une société colonise, écrivait l’économiste Paul Leroy Beaulieu dans ce qui fut l’un des best-sellers de ce temps, De la colonisation chez les peuples modernes (1874), quand, parvenue elle-même à un haut degré de maturité et de force, elle procrée, elle protège, elle place dans de bonnes conditions de développement et elle mène à la virilité une société nouvelle sortie de ses entrailles».

On a trop souvent écrit que Jules Ferry avait été le bâtisseur solitaire du second empire colonial français. En fait, il ne faisait que formuler le projet qui s’imposait à l’immense majorité de ses contemporains : la France ne pouvait se dérober à l’appel du large auquel l’étendue de ses côtes et le poids de son histoire la prédestinaient.


De l’empire béquille….

Et elle ne se déroba pas. En 1879, au moment où Victor Hugo l’exhortait à conquêrir l’Afrique, la France avait un empire qui ne couvrait que 900 000 km2, un empire conquis sans plan préconçu dont la pièce maîtresse était l’Algérie, occupée sans enthousiasme en 1830. En 1914, au terme du mouvement d’expansion amorcé dans les années 1880, la France s’était taillé le deuxième empire colonial du monde, un empire de plus de 10 millions de km2 peuplé par plus de 50 millions d’habitants. Un empire que commençaient à dessiner les atlas et les planisphères. Un empire qui s’étalait en taches roses sur tous les murs et les buvards des écoles communales.

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Un empire qui faisait dire en 1905 à Clementel, novice ministre des Colonies, devant la vaste carte des possessions françaises : «Les colonies… Je ne savais pas qu’il y en eût tant». Maroc et Tunisie, Afrique occidentale et Congo, Indochine et Madagascar, autant de territoires conquis sans coup férir et pour une… bouchée de pain. Au total, les dépenses engagées pour la conquête n’avaient guère dépassé un milliard de francs-or, soit le cinquième des dépenses ordinaires de l’État pour la seule année 1913, ou encore trois années de subventions aux compagnies privées de chemins de fer qui s’élevaient à 300 millions par an entre 1910 et 1914, ou encore deux années d’impôts indirects sur les boissons qui rapportaient 500 millions par an vers 1900. À ce prix là, pourrait-on dire, il aurait vraiment été dommage de se priver d’une telle carte.

banque_indochine__1_Lieu d’exaltation de la puissance où se retrempait l’énergie nationale, exutoire au sentiment, déjà, du déclin engendré par l’humiliante défaite devant la Prusse en 1870, terre d’expérimentation pour les ingénieurs et les constructeurs de ponts et de chemins de fer, l’empire colonial apaisait paradoxalement les guerres franco-françaises. Du grand bourgeois parisien qui souscrivait au capital de la Banque de l’indochine au prolétaire urbain qui pouvait espérer sortir de sa condition dans ces possibles Far West, des officiers chargeant sabre au clair et faisant des entrées triomphales dans les medinas aux petits bourgeois séduits par les carrières de douaniers ou de receveurs des postes outre-mer, chaque Français pouvait y trouver son compte.

À la veille de la Grande guerre, tous ou presque auraient pu souscrire aux propos de  Jean Jaurès qui, en 1881, s’exclamait : «Nous pouvons dire à ces peuples sans les tromper que là où la France est établie, on l’aime ; que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille pas, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés.» Ou à ceux de Léon Blum qui, en 1925 encore, proclamait : «Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie».

En 1931, pendant les six mois que dura l’Exposition coloniale  de Paris, plus de six millions de Français14061931angkorvat partagèrent cette conviction en participant à la grande messe de la France impériale…, au grand dam de l’Humanité et du parti communiste dont la contre-exposition baptisée «La Vérité sur les colonies» attira de juillet 1931 à février 1932 5 000 visiteurs, y compris ceux des visites collectives organisées par les syndicats. Le Parti eut beau mobiliser Aragon, André Breton, Paul Eluard et Georges Sadoul, les prolétaires leur préférèrent les «merguez» des souks du bois de Vincennes et la reconstitution du temple d’Angkor Vat, le chef d’œuvre de l’architecture khmère reproduit dans ses proportions originales. Temple symbole que la France avait arraché aux lianes et aux racines de la forêt tropicale qui l’emprisonnaient alors que les descendants indigènes de ses constructeurs l’avaient abandonné.

En 1931, au moment où la France ne se savait pas encore atteinte par la crise qui avait débuté en octobre 1929 par le krach de Wall Street, l’empire apparaissait bien comme l’atout majeur de sa puissance. Pendant la Première Guerre mondiale, la «Force noire» promise en 1910 par le célèbre ouvrage du colonel Mangin avait fourni un peu plus de 600 000 hommes et contribué par son sang à vaincre les «Boches» qui n’avaient pas manqué de protester contre la «barbarie» des Français capables de lancer des nègres contre les peuples «civilisés» d’Europe.

Au lendemain de la guerre, l’empire était en outre devenu un débouché de premier plan pour l’industrie française et un réservoir apprécié de matières premières. En 1929, il absorbait 85% des exportations françaises de tissus de coton, 33,4% des exportations d’automobiles, 59% des exportations de ciment, 98% des exportations de sucres, 47% des exportations d’outils et d’ouvrages en métaux. Par ailleurs, il fournissait à la France 83% de ses importations de vins [ci-dessous, domaine de la trappe Staoueli (Algérie)], 37,5% de ses importations de matières premières agricoles et plus de 50% de ses importations de phosphates. Amortisseur de la vins_alg_rie_trappe_staoueliconjoncture, l’empire allait même devenir pendant la crise des années 1930 un îlot privilégié permettant apparemment à la France d’échapper au chômage massif qui frappait les autres pays industrailisés.

Un fait qui n’échappa pas aux dirigeants du Front populaire qui, en 1936, déclarèrent sans barguigner que la colonisation était «un fait dont la brusque disparition à l’heure actuelle engendrerait plus d’inconvénients et de dangers que d’avantages».


  ... à l’empire boulet.

C’est pourtant à partir de cette date que s’opéra un chassé croisé dont les effets allaient expliquer pour une large part les drames et les  traumatismes de la décolonisation.  Alors  que l’action persévérante menée par les propagandistes de la colonisation avait fini par payer, alors que l’image du tirailleur sénégalais et du soldat nord-africain versant leur sang pour lamitterand_1956 mère patrie avait convaincu l’opinion que l’empire était bien le fondement de la puissance française, alors qu’en 1949, 81% des personnes interrogées par l’INSEE pensaient que la France avait intérêt à avoir des colonies, surtout chez les ouvriers et les employés, alors qu’une certaine «gauche», contaminée par l’idéologie coloniale se laissait engluer dans des guerres dont elle était intellectuellement incapable de comprendre les enjeux, c’était une certaine «droite», précocement gagnée aux impératifs d’efficacité et aux contraintes du marché qui finissait par souhaiter se séparer d’un empire colonial dont elle ne voulait plus supporter la charge.

Envoyé en mission en décembre 1931 en Afrique noire par le ministre des colonies Paul Reynaud, un jeune inspecteur des finances, Edmond Giscard d’Estaing, père de l’ancien président de la République, écrivait à son retour qu’il valait mieux «pour l’avenir même du pays, ne rien faire plutôt que d’engloutir des fonds destinés à se perdre, s’ils ( étaient) versés dans une économie qui n’(était) pas faite pour les utiliser au bon endroit et de façon productive». En portant, à contre-courant de l’opinion des «braves gens», ce rude jugement, Edmond Giscard d’Estaing engageait avec l’empire colonial une procédure de divorce qui allait se prolonger pendant près de trente ans.

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hôpital de Yaoundé (Cameroun) en 1951 (Caom, base Ulysse)


En 1954, établissant pour la première fois les comptes de la zone franc, à une époque où François Mitterrand, ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France, déclarait à l’Assemblée nationale : «Faut-il que l’Algérie ferme la boucle de cette ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui prétendaient les tenir en tutelle ? Eh bien ! non, cela ne sera pas, parce qu’il se trouve que l’Algérie, c’est la France», François Bloch-Lainé [ci-contre], ancien directeur du Trésor, écrivait à propos de la Zone franc : «Le système du pacte colonial s’est presque F_BLOCH_LAINE_TNrenversé au bénéfice des pays d’outre-mer. Désormais, ceux-ci importent beaucoup plus en provenance de la métropole qu’ils n’exportent vers elle. Tout se passe comme si la métropole fournissait les francs métropolitains qui permettent à ses correspondants d’avoir une balance profondément déséquilibrée : ainsi s’opère, aux frais de la métropole, le développement économique de tous les pays d’outre-mer sans exception». C’est qu’à l’époque où l’on commençait à savoir compter, on mesurait à quel point les sommes englouties dans les colonies entravaient la modernisation de l’économie française.

De 1945 à 1962, ce fut en effet deux fois le montant des aides américaines à la France qui fut englouti outre-mer avec pour seul bénéfice pour la France d’être accusée jusqu’à aujourd’hui d’impérialisme sauvage. Comme l’écrivait pourtant prosaïquement le sénateur Pellenc dans un rapport de 1956 à propos de l’Algérie, «s’il est exact de dire que l’Algérie est le premier client de la métropole, on ne saurait dire que c’est le meilleur client, car c’est un client très particulier ; pour un tiers, il ne paie ses achats qu’avec des fonds que le vendeur lui donne».

En 1961, la proportion était encore plus forte, puisque l’Algérie achetait pour 421 milliards de francs à la métropole, qui lui en versait 638 pour rétablir les déséquilibres de son budget et de sa balance des paiements. C’est à cette même date que le général de Gaulle sut tirer les leçons de l’histoire coloniale, en osant dire dans une conférence de presse - et il était le seul à pouvoir le dire : «L’Algérie nous coûte – c’est le moins qu’on puisse dire- plus cher qu’elle ne nous apporte… Voici que notre grande ambition nationale est devenue notre propre progrès, source réelle de la puissance et de l’influence. C’est un fait, la décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique». Comme souvent en histoire, les revendications des opprimés s’accordait parfaitement avec les intérêts des «oppresseurs».

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Jacques Marseille,
professeur à l’université de Paris-I Sorbonne,
auteur de Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce,
Albin Michel, 1984, éditions du Seuil, 1989.
Marianne, décembre 2004 - site J. Marseille



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Empire colonial et capitalisme français, rééd. Albin Michel, 2005


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