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canonnière le Yatagan sur le fleuve Rouge (Tonkin), 1884-1885



les armes de la colonisation

Sven LINDQVIST (1998)


Au début du XIXe siècle, la plus grande partie du monde habité se trouvait encore hors de portée de l'artillerie navale.
Ce fut donc une découverte de grande importance militaire lorsque Robert Fulton fit remonter l'Hudson au premier bateau à vapeur. Bien vite, on trouva des centaines de vapeurs sur les fleuves d'Europe. Et, au milieu du XIXe siècle, les vapeurs commencèrent à porter les canons européens bien à l'intérieur de l'Asie et de l'Afrique. Cela marqua une ère nouvelle dans l'histoire de l'impérialisme.

Et, de même dans l'histoire du racisme. Beaucoup trop d'Européens interprétèrent cette supériorité militaire en termes de supériorité intellectuelle, voire biologique.

Némésis est la déesse grecque de la vengeance, celle qui punit la présomption et l'arrogance. C'est une profonde ironie de l'histoire si le premier vapeur à remorquer les navires britanniques sur le fleuve Jaune et la Grand Canal en direction de Pékin, en 1842, portait ce nom.

Bientôt, les vapeurs ne furent plus utilisés comme remorqueurs de la flotte mais équipés d'une artillerie propre. La "canonnière" devint un symbole de l'impérialisme sur tous les grands fleuves - Nil, Niger, Congo -, permettant aux Européens de contrôler par les armes d'énormes régions jusqu'alors inaccessibles.

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canonnière Lynx, construite à Cherbourg en 1878, armée
de 2 canons de 140 mm et 2 autres de 100 mm.
Elle fit campagne en Extrême-Orient, participant notamment aux
opérations de l'amiral Courbet qui anéantit la flotte chinoise
sur le fleuve Bleu
(source)

Le vapeur était représenté comme porteur de lumières et de justice. Si, du haut du Paradis, l'inventeur de la machine à vapeur peut observer les progrès de son invention ici-bas, sur terre, écrivit Macgregor Laird dans Narative of an Expedition into the Interior of Africa by the River Niger (1837), dans ce cas, aucune autre application ne pourrait le réjouir davantage que de voir des centaines de vapeurs "apporter la paix et la bonne volonté entre les hommes dans les lieux les plus sombres de la terre où règne la cruauté".

C'était là la rhétorique officielle. À Omdurman [au Soudan, le 2 septembre 1898, victoire des troupes britanniques commandées par Kitchener contre les Soudanais dirigés par le successeur du Mahdi], il fut démontré que la canonnière était également en mesure de tuer d'une manière commode et sûre, d'anéantir ses ennemis en étant aussi intouchables que les dieux.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les armes à feu du tiers-monde pouvaient se mesurer à celles de l'Europe. L'arme standard était un fusil, chargé par le canon, à canon lisse, qui était également fabriqué par les forgerons de village en Afrique.

Le fusil était une arme terrifiante pour ceux qui l'entendaient pour la première fois. Mais sa portée ne dépassait guère la centaine de mètres. Il fallait au moins une minute pour le recharger. Même par temps sec, trois coups sur dix faisaient long feu, et sous la pluie, l'arme cessait tout simplement de fonctionner.

Un bon archer tirait encore plus vite, plus loin et avec une plus grande précision. Il était seulement inférieur dans sa capacité à tirer à travers un blindage.

C'est pour cela que les guerres coloniales de la première moitié du XIXe siècle furent longues et coûteuses. Même s'ils avaient une armée de cent mille hommes [1] en Algérie, les Français progressaient lentement, puisque les armes de l'infanterie des deux camps étaient comparables.

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Auguste Raffet, Retraite de Constantine, lithographie, novembre 1836,
BnF, département Estampes

Mais avec la capsule fulminante [qui remplace la pierre à fusil], on obtint un fusil dont seulement cinq coups sur mille faisaient long feu. Le canon rayé améliora grandement la précision.

En 1853, les Britanniques commencèrent à remplacer leurs vieilles armes par des fusils Enfield, qui étaient efficaces jusqu'à 500 m et qui tiraient plus vite parce que la balle était contenue dans une cartouche à papier. Les Français introduisirent un fusil similaire. Les deux armes furent tout d'abord utilisées dans les colonies.

Mais ces armes étaient toujours lentes et difficiles à manier. Elles émettaient des bouffées de fumée qui dévoilaient la position du tireur, et les cartouches en papier étaient sensibles à l'humidité. En outre, le soldat était obligé de se lever pour recharger.

La Prusse remplaça ses fusils à chargement par la culasse, inventée par Dreyse. L'arme fut testée pour la première fois en 1866 lors de la guerre austro-prussienne pour l'hégémonie de l'Allemagne. À la bataille de Sadowa, les Prussiens étaient allongés sur le sol et tiraient sept coups avec leurs fusils Dreyse tandis que, dans le même temps, les Autrichiens, debout, tiraient un coup. L'issue était évidente.

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fusil Dreyse

Les États européens se lancèrent dans une course pour remplacer les fusils anciens par des fusils à chargement par la culasse. Les Britanniques transformèrent la cartouche en une cartouche en cuivre, qui protégeait la poudre durant le transport, éliminait la fumée et propulsait la balle trois fois plus loin que celle du fusil Dreyse.

En 1869, les Britanniques abandonnèrent l'Enfield pour le Martini-Henry, la première véritable arme de la nouvelle génération : rapide, précise, insensible à l'humidité et aux secousses. Les Français produisient alors le fusil Gras, les Allemands le Mauser.

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fusil Martini-Henry

Ainsi, les Européens étaient supérieurs à tout opposant possible des autres continents. Les dieux des armes conquirent un autre tiers de la planète.

Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes,
éd. Le Serpent à plumes, 1998, p. 73-76.

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[1] L'armée de Bugeaud en Algérie comptait 75 000 hommes en 1841-1844 et finit par atteindre les 100 000 au début de 1847 ; cf. Jacques Frémeaux, La France et l'Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, éd. Economica, 2002, p. 102 (note Études Coloniales)



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