lundi 26 mai 2008

Victor Spielmann (1866-1938)

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Victor Spielmann (1866-1938),

un Européen d’Algérie

révolté contre l’injustice coloniale (1)

Gilbert MEYNIER


Fils d’un optant alsacien (2), Victor Spielmann arrive en Algérie en 1877 à l’âge de 11 ans. Son père parvient à obtenir un petit lot de colonisation à Bordj Bou Arreridj. Mais, comme nombre de petits colons, il mène une vie difficile sur une terre ingrate. En 1897, pour son fils qui lui a succédé, c’est la ruine et la saisie de ses biens. Cette expérience éprouvante contribue à faire de lui un révolté. Il va désormais mener une lutte de tous les instants contre «l’Administration», en fait contre ce système colonial dont il allait progressivement percevoir qu’il exploitait et opprimait davantage encore les Algériens de souche. Un temps cordonnier, puis représentant de commerce pour s’assurer le pain, il se lance aussi dans le journalisme. Toujours sur le qui-vive, il parcourt le bled pour dénoncer sans relâche la grosse colonisation, les banques et les puissants de la bourgeoisie coloniale.

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Bord-Bou-Arreridj au début du XXe siècle

Fin XIXe - début XXe siècle, particulièrement dans sa région – le Constantinois –, la défense des Européens de basse condition va volontiers de pair avec la dénonciation des Juifs, laquelle sous-tend la crise «autonomiste» créole de 1898 : les ressentiments sociaux sont exploités démagogiquement  par un «parti radical antijuif» dont le maire de Constantine Émile Morinaud est le dirigeant le plus en vue. A existé en Europe un antisémitisme populaire, qui a aussi été le fait de nombre de petits blancs d’Algérie : dans leur pré-carré dénommé français, ils voyaient dans les petits commerçants et artisans juifs, généralement fort pauvres, des rivaux auxquels le décret Crémieux (1870) avait indûment conféré la nationalité française (3).

Toutefois, indisposé par la compromission croissante des notables du parti antijuif avec les potentats de la bourgeoisie coloniale, Spielmann rompt en 1902 son compagnonnage politique avec eux. Reprenant sa liberté, il se consacre désormais aux problèmes de sa région. Avec quelques compagnons, il écrit dans de petits journaux locaux – L’Écho d’Aïn Tagrout, Le Cri des Hauts Plateaux, L’Avenir de Bordj Bou Arreridj... –, tout en militant politiquement selon un mode protestataire et en collaborant à de nombreuses œuvres sociales – syndicats agricoles, bibliothèques populaires, sociétés de secours mutuel, orphelinat du peuple…

Dans le même temps, ils se lie avec Gaston de Vulpillières, socialiste humaniste, libertaire et internationaliste, archéologue de l’antique Calcaeus Herculis (El Kantara), et défenseur passionné des Algériens misérables du Village rouge d’El Kantara parmi lesquels il vit. Dans son sillage, Spielmann étend de plus en plus ses activités à la défense des Algériens. En 1906, il collabore au journal algérois de Vulpillières, Le Croissant-El Hilal, «organe des revendications indigènes». Il contribue ainsi à aiguillonner les velléités de réformes entamées par le gouverneur général de l’Algérie Charles Jonnart et à soutenir cette haute figure «indigénophile» que fut le député de la Haute-Marne Albin Rozet. Il dénonce le Code de l’Indigénat de 1887, qui codifie la discrimination ; il dénonce sans relâche les abus de l’administration coloniale, qui molestent colons pauvres et «prolétaires indigènes», pour lui tous victimes d’un même système régi par les gros colons et les banques, en commerce avec quelques bachaghas acquis et intégrés au système. Fin 1910, Spielmann devient le collaborateur de Sadek Denden, à son journal L’Islam, le plus connu des journaux «jeunes-algériens».


correspondant du Cri de l'Algérie

De 1912 à la guerre de 1914, Spielmann est le correspondant pour l’Ouest Constantinois du Cri de l’Algérie, dirigé par Vulpillières. La grande dénonciation du journal est celle de l’imposition aux Algériens du service militaire obligatoire, institué par le décret du 31 janvier 1912, cela sans compensation aucune – «un scandale». Il ne réclame pourtant guère, à la différence de ses amis jeunes-algériens, le droit de vote : en société coloniale, il serait pour lui bafoué, et ne servirait qu’à affermir l’emprise d’une «bourgeoisie indigène» qu’il exècre. Aux côtés de son ami, lui aussi alsacien, Deybach, Spielmann est présent partout où des incidents entre recruteurs et conscrits se produisent – et ils sont légions.

Il témoigne : «Si nous, Alsaciens, nous plaignons des spoliations et des vexations dont nous sommes victimes de la part de l’Allemagne, que doivent dire les indigènes patriotes de leur Algérie, pour avoir été, sous prétexte d’insurrection, dépouillés de centaines de milliers d’hectares des meilleures terres, dans compter l’amende de guerre (4). Les Allemands, en 1870, se sont contentés de l’amende et d’une partie de notre territoire. C’est pour cela que je proteste contre toutes les injustices dont on les abreuve. Comment, avec de telles spoliations territoriales, vous trouvez tout naturel qu’on appelle les enfants des Indigènes sous les drapeaux pendant trois ans, au lieu de deux comme les nôtres, et sans compensation d’aucune sorte ? Mets toi à leur place, et, là, dis moi franchement ce que tu ferais de l’arme que ton spoliateur te confierait ? Il faut être insensé pour ne pas voir où nous allons. Si je réclame des compensations, ce n’est pas tant le bulletin de vote que je vise, car nous ne sommes pas mûrs nous-mêmes pour l’employer utilement, mais leur émancipation civile, afin qu’ils échappent à leurs tortionnaires administratifs» (5).

Spielmann dénonce inlassablement les trafics dont la conscription est l’occasion, qui enrichissent les agents de l’administration et des notables de telles grandes familles algériennes ; et aussi les spoliateurs des fellahs qui s’engraissent de la colonisation foncière, et leurs comparses, administrateurs de communes mixtes et autres «adjoints indigènes». Le ton du Cri de l’Algérie, violent, amer, souvent désespéré, est plus proche de la dénonciation libertaire que du socialisme marxiste. Les articles, toujours grinçants, jamais drôles, donnent un sombre tableau du Constantinois à la veille de la première guerre mondiale.

On perd la trace de Spielmann pendant la guerre, au lendemain de laquelle il se trouve proche des positions des communistes d’Algérie. Il dut un temps adhérer au parti, même s’il resta toujours marginal par rapport à lui, avant de s’en éloigner en 1925, puis de rejoindre formellement la SFIO. Il resta cependant un atypique. Ahmed Khobzi, l’instituteur communiste à qui le liait une solide amitié, disait de lui : «Il était trop rebelle pour accepter la discipline, trop anarchiste pour accepter un maître» (6). De fait, il avait baptisé le très modeste pavillon où il vivait avec sa femme Hélène Bonino, à Frais Vallon, au flanc de Bab El Oued, «villa Francisco Ferrer», du nom du célèbre militant anarchiste et anticolonialiste catalan, fusillé à Barcelone en 1909.


des dossiers nourris de chiffres surabondants

Spielmann n’en collabora pas moins à la Lutte sociale, devenue communiste après le congrès de Tours, dès 1921. Si nombreux étaient alors les communistes à n’être pas hostiles «aux aspirations d’indépendance coloniale», d’autres, dans l’inspiration de la motion de la section de Sidi Bel Abbès (1922), continuaient à coups d’arguments foncièrement coloniaux (7), à s’en tenir à des positions social-colonialistes. Sous l’impulsion du professeur d’histoire André Julien alors en poste en Algérie, Spielmann allait jouer un grand rôle pour étayer les dossiers tant réclamés par le futur grand historien du Maghreb, connu ultérieurement sous le nom de Charles-André Julien – il était alors communiste –, en vue d’argumenter les positions politiques sur le sujet, crucial, de la colonisation.

D’emblée, ses articles s’imposèrent. Malgré – ou grâce à – son style lourd et ses exemples ressassés, Spielmann faisait preuve de pédagogie. Toujours avec des dossiers précis, nourris de chiffres surabondants, il cherchait avec obstination à expliquer comment la France conduisait en Algérie une politique injuste et discriminatoire, affamant les «mesquines» (sic) et les maintenant dans l’ignorance. Notamment grâce à lui, exista un temps dans ce journal communiste un certain dialogue entre communistes, et aussi entre les communistes et tels porte-parole de l’Algérie algérienne.

L_Ikdam

Le journal de l’Émir Khaled, L’Ikdam – qui avait succédé à L’Islam d’avant guerre –, volontiers brocardé pour sa tiédeur à l’égard de la révolution bolchévique, fut pourtant de plus en plus ménagé grâce à Spielmann : ce dernier était de longue date l’ami de Khaled, et il devint son collaborateur politique (8) ; Spielmann acquit une véritable stature de trait d’union franco-algérien – il donna ce nom de trait d’union à son journal et à la maison d’édition qu’il fonda à cette époque. Ferhat Abbas eut pour lui ces mots :

«Victor Spielmann publiait La Tribune, et ensuite Le Trait d'Union. Ce courageux Alsacien, dont j’évoque avec émotion le souvenir, ancien colon de Bordj Bou Arreridj, prenait violemment à parti les pouvoirs publics, et dénonçait avec vigueur l’expropriation des Arabes et leur ruine. À certains égards, il était un des plus valeureux défenseurs de notre cause» (9).


avec l'émir Khaled

Spielmann cessa de collaborer à La Lutte sociale à l’été 1924, probablement au moment où il prit ses_mir_Khaled distances avec le PC. Mais il consacra l’essentiel de son activité, de 1919 à l’exil de l’émir Khaled [ci-contre], à l’été 1923 – et même au-delà, pendant sa relégation à Alexandrie –, au combat de ce dernier. Un grand nombre de textes en français du petit-fils de l’émir Abd El Kader furent en fait écrits par Spielmann : on retrouve dans la prose en français de Khaled les thèmes, les tics de plume, les textes hachés en paragraphes courts, caractéristiques de son mode d’écriture. Le texte de la conférence faite par Khaled à Paris les 12 et 19 juillet 1924, lors de son bref retour à Paris après la victoire du Cartel des Gauches – la seconde sous les auspices de l’Union intercoloniale communiste – fut publié à Alger à ses éditions du Trait d’Union. Et le texte de cette conférence ressemble fort à la pétition que Khaled avait adressée en avril 1919 au président américain Wilson pour plaider la cause algérienne : l’historien peut penser que, plausiblement, le texte de la pétition fut largement inspiré, sinon rédigé par Spielmann.

Dans L’Ikdam, Spielmann continua à écrire les mêmes articles dénonciateurs dont il était coutumier. À partir de 1922, au moment de la radicalisation de Khaled,  l’émir lui donne de plus en plus la parole. Il fut sans doute le plus fidèle de ses fidèles ; il popularisa sa figure de za‘îm algérien équivalent du za‘îm égyptien Saad Zaghloul. Après son exil, il ne cessa de clamer : «Nous ne cesserons de crier : rendez nous notre Émir, notre Zaghloul Pacha ! (10)».

De son exil oriental, Khaled maintint les liens avec Spielmann. En 1925, il le chargea d’examiner un projet de création à Alger d’un quotidien franco-arabe. Malgré ses efforts pour recueillir des fonds, le journal ne vit jamais le jour. Spielmann ne put que continuer son combat dans son Trait d’Union, fondé après la disparition de L’Ikdam, qui suivit l’élimination politique de Khaled ; mais sans l’émir, et sans non plus le compagnonnage de plume des communistes. Il tenta – mais sans succès – de mettre sur pied un cercle franco-nord-africain, cela sans aucune référence à la république des Soviets. Il publia en 1930 à ses éditions du Trait d’Union le premier livre de Ferhat Abbas, Le Jeune Algérien, qui fut simultanément publié à Paris aux éditions de la Jeune Parque.


plus tiers-mondiste que communiste

Dans les articles et les multiples brochures publiés par Spielmann, les républiques soviétiques ne sont jamais citées comme symboles du monde nouveau issu de la première guerre mondiale. Le sont au contraire d’abondance la Turquie, l’Inde, l’Égypte… Il fut en somme plus tiers-mondiste que communiste. Et le vocabulaire («serfs», «féodaux», «oligarchie», «ravageurs»…) renvoie davantage à un populisme révolutionnaire anarchiste qu’au marxisme-léninisme. Il parvint vaille que vaille a faire paraître Le Trait d’Union jusqu’en 1928, se débattant dans les difficultés financières, et en dépit de la collaboration de Ferhat Abbas. Il est un temps inquiété, et même, en 1925, emprisonné à Barberousse pour ses positions politiquement iconoclastes. Il doit continuer pour vivre, et pour faire vivre son journal et sa maison d’édition, à faire le représentant de commerce. Il collabore aux journaux socialistes Demain et Alger socialiste.

Les petites brochures qu’il fait imprimer à compte d’auteur pour s’y exprimer en toute liberté sont mal diffusées et se vendent mal. La Ligue des Droits de l’Homme, qui  tient congrès à Alger en 1930, fait sienne sa proposition de conférer les droits politiques aux Algériens. Il tente de donner au Trait d’Union un successeur sous le titre de La Tribune indigène algérienne, mais il ne parvint pas au total à publier plus de vingt numéros. Les notables algérois sur le concours financier desquels il avait cru pouvoir compter s’étaient dérobés.

Au surplus, s’il piétine, c’est peut-être aussi que ses perspectives politiques manquent de netteté. Certes son projet politique n’est pas la colonie du système colonial ; mais son tempérament est plus celui d’un dénonciateur que d’un politique au sens constructif du terme. Anticolonialiste, certes, Spielmann le fut, même s’il ne fut pas résolument un indépendantiste – rappelons qu’un grand nom comme Ferhat Abbas, en ce temps, ne l’était pas davantage. À mesure qu’en Algérie partis et organisations politiques se structurent, Spielmann apparaît de plus en plus isolé, et comme hors du temps. S’il émeut, il ne met pas en branle de mouvement politique construit et organisé. Et, s’il parle juste, tel Cassandre, il n’est guère écouté.


usé par une vie de combats

Il salue en 1936 le Front populaire et le Congrès musulman, mais il ne semble pas y avoir pris une grande part. Il a, il est vrai, 70 ans ; il est usé par une vie de combats. S’est-il attelé à la rédaction de ses mémoires, annoncés dès 1934 sous le titre Un demi-siècle de vie algérienne (1877-1934) ? Nul ne sait s’il y travailla vraiment dans le contexte désespérant de l’échec du Front populaire, du projet Viollette, et du Congrès musulman. L’ouvrage, en tout cas, ne parut jamais. À sa mort, selon certaines sources, Ferhat Abbas aurait été le légataire de ses archives, de sa bibliothèque, de ses luttes passées. Sa petite maison de Frais Vallon était il est vrai une prodigieuse bibliothèque sur l’Algérie, sa cave regorgeait des archives qu’il avait accumulées un demi-siècle durant.

Il fut salué, dans une notice nécrologique émouvante dans son Chihâb, par chaykh Abdel-Hamid Ibn Bâdis, comme «l’ange gardien (malâk hâris) du peuple algérien». Début 1954, La République algérienne de Ferhat Abbas rendit hommage à «un des tous premiers combattants pour la reconnaissance de la personnalité algérienne», «le précurseur méconnu du Manifeste du Peuple algérien», lequel avait d’ailleurs repris nombre de thèmes chers à Spielmann.

Au total, la figure d’un Victor Spielmann indique que le colonialisme fut bien, comme l’écrivit Jean-Paul Sartre, un système. S’il eut pour effet d’ériger une barrière de discrimination et de racisme entre humains – algériens colonisés et créoles colonisateurs –, existèrent aussi, des deux côtés, des humains pour vouloir abattre la barrière et appeler de leurs vœux un avenir conjoint de fraternité : le contentieux produit par le colonialisme ne fut pas, au fond, un conflit franco-algérien, même s’il put revêtir cet aspect simplifié. Ceci dit, les logiques à l’œuvre dans l’histoire ont finalement abouti à ce qui est advenu et que nous connaissons.

L’historien doit aussi honnêtement évoquer tous ces hors normes, tous ces atypiques, toutes ces forces qui tentèrent de donner une juste question politique à ce qui allait déboucher sur une des plus douloureuses guerres de libération anticoloniale ; ne serait-ce que pour faire connaître ce que fut, dans l’histoire de l’Algérie colonisée, toute la palette polychrome du divers historique, lequel ne se réduit jamais à ces binômes tranchés, gros de trop de ces simplismes qui, pour repaître d’abondance tant de pouvoirs et de mémoriels affrontés, devraient viscéralement répugner à la déontologie du territoire de l’historien.

Gilbert Meynier
Professeur émérite à l’Université de Nancy II


1 - Ce texte est une reprise, revue et  résumée de l’article biographique sur Victor Spielmann signé par Ahmed Koulakssis, Gilbert Meynier, Louis-Pierre Montoy et Jean-Louis Planche, publié dans la revue Parcours, n° 12, mai 1990, p. 89-98 (revue, fondée et animée, de 1983 à 1992, par Jean-Louis Planche, fondateur de l’Association pour un dictionnaire biographique de l’Algérie – ARDBA).  Il est en outre redevable à la monumentale thèse de Louis-Pierre Montoy, "La Presse dans le département de Constantine 1870-1918", thèse d’État, université de Provence, 1982, 4 vol. dactylogr., 2562 p., ainsi qu’à Ahmed Koulakssis, Gilbert Meynier, «Sur le mouvement ouvrier et les communistes d’Algérie au lendemain de la première guerre mondiale», revue Le Mouvement social, N° 130, janv.-mars 1985, p. 3-32 ; des mêmes, L’Émir Khaled, premier za‘îm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, Paris, 1988, 379 p. ; Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, 1919-1951, SNED, Alger, 1980-1981, 2 vol., 1113 p. ; du même, L’Émir Khaled. Documents et témoignages pour servir à l’étude du nationalisme algérien, OFUP/ENAL, Alger, 1987, 218 p ; Gilbert Meynier, «Colons de gauche  et mouvement ouvrier en Algérie à la veille de la Première Guerre Mondiale», revue Pluriel-Débats, n° 9 , 1977, p. 47-55 ; du même, «Le Sud-Constantinois en 1912 d’après Le Cri de l’Algérie», revue Hesperis Tamuda, 1971, vol. XII, p. 165-182.
2 - Alsacien ayant refusé de devenir allemand après l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1871.
3 - Non sans les soustraire à leur loi religieuse, la loi mosaïque, et les faire régir par le Code civil de la République française – raison pour laquelle des Algériens juifs  protestèrent contre cette contrainte légale. Pour les Musulmans, une des pierres d’achoppement de l’obtention de la citoyenneté française fut, de leur côté, la question de l’abandon du statut personnel musulman, condition longtemps requise pour accéder à  la citoyenneté française.
4 - Allusion à la répression qui suivit la révolte de Mokrani-Bel Haddad de 1871.
5 - Le Cri de l’Algérie, 5 novembre 1912.
6 - Interviewé par Jean-Louis Planche à Paris en 1988 et 1990.
7 - «Le nationalisme n’est pas le socialisme» ; «les indigènes sont réfractaires au progrès» ; «l’Islam refuse l’instruction aux femmes», etc.
8 - L’Ikdam et La Lutte sociale étaient imprimés par la même imprimerie.
9 - Ferhat Abbas, La nuit coloniale, Julliard, Paris, 1962, p. 118.
10 - Le Trait d’Union, 5 décembre 1923.

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mercredi 31 octobre 2007

Lyautey avait compris avant tout le monde... (Nicolas Sarkozy)

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Lyautey avait compris avant

tout le monde...

Nicolas SARKOZY

 
                                                     
Discours de Nicolas Sarkozy, président de la République
à Tanger le 23 octobre 2007

Mesdames et Messieurs les Ministres

Mesdames et Messieurs, 

D6BT8378netJe suis venu adresser au Maroc, le salut de la France et redire au peuple marocain l’indéfectible amitié du peuple français.

Ce matin j’ai parlé aux représentants du peuple marocain des relations entre nos deux nations.

 Ce sont deux vieilles nations qui ont toujours été jalouses de leur indépendance.

Ce sont deux vieilles nations qui ont subi toutes les invasions et qui à chaque fois sont ressorties des épreuves que le destin leur imposait plus libres, plus fières et plus grandes. 

Le Maroc et la France, ce sont deux vieilles nations qui ont brassé les peuples, les croyances, les langues et les cultures et qui ont su tirer leur unité de leur diversité, deux vieilles nations qui se sont toujours vécues comme des creusets, deux vieilles nations qui se sont forgées chacune au fil des siècles une identité forte et une identité singulière, deux vieilles nations qui, parmi d’autres, incarnent pour tous les hommes un idéal qui les dépasse, une cause plus grande qu’elles-mêmes, une valeur spirituelle et morale sans commune mesure avec les moyens matériels qui sont les leurs, avec leur taille, avec leur population, avec leur économie.

Ce qui fait que depuis toujours en vérité, par-delà les vicissitudes de l’histoire, le Maroc et la France, c’est ce qui fait que le Maroc et la France s’aiment et se comprennent.

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la grande figure de Lyautey

Comment venir au Maroc pour un chef de l’État français sans évoquer la grande figure de Lyautey, ce grand soldat placé par le hasard des circonstances à la tête d’un protectorat et qui n’eut jamais d’autre objectif, à rebours des préjugés et de l’idéologie qui dominaient alors les esprits, que de protéger le peuple marocain, parce qu’il aimait et parce ce qu’il respectait, de valoriser la richesse de votre patrimoine et la grandeur de votre civilisation et d’apprendre aux Marocains et aux Français à s’aimer et à se respecter.

Lyautey avait compris avant tout le monde que nul ne pourrait s’opposer à l’aspiration des peuples à disposer d’eux-mêmes et il s’était fait un devoir de les accompagner sur le chemin de cette liberté.

Il fut l’un de ceux qui ont préparé l’avènement du Maroc moderne.

Il fut l’un de ceux grâce auxquels un sentiment de fraternité a pu s’établir entre le Maroc et la France malgré les fautes et parfois les crimes que le protectorat avait engendrés.

Cette fraternité, elle sera scellée par le sang versé des vingt-cinq mille soldats marocains morts pour la France et pour sa liberté.

C’est sur cette fraternité que la France veut fonder sa relation avec le Maroc.

CPS

Cette fraternité, c’est celle qui unit deux peuples que leur histoire a portés à l’ouverture aux autres, à la tolérance, au respect de la dignité de la personne humaine, à des formes d’humanisme beaucoup plus proches l’une de l’autre que les apparences pourraient le laisser croire.

C’est ici, très exactement ici au point de rencontre de l’Europe et de l’Afrique, au point de rencontre de la chrétienté et de l’islam, sur cette terre qui fut le foyer de la grande civilisation arabo-hispanique, au milieu de ce peuple marocain qui n’a jamais haï personne, de ce peuple marocain qui n’a jamais persécuté personne, de ce peuple marocain qui s’est battu farouchement que pour être libre et de ce peuple marocain dont l’honneur est d’avoir protégé les Juifs quand, toute l’Europe ils étaient pourchassés pour être exterminés. Ici, on a protégé des juifs.

majorelle_tangerC’est ici donc, au milieu de ce peuple marocain si profondément civilisé, dépositaire de tant d’héritage.

C’est ici dans cette ville de Tanger qui fut tour à tour phénicienne, carthaginoise, romaine, byzantine, arabe, portugaise, anglaise, internationale, cette ville de Tanger, qui vit passer Espagnols, Allemands, Français et qui est redevenue pour toujours pleinement marocaine,

c’est ici dans ce grand port du Maroc sur la Méditerranée,

c’est ici où pour la première fois un souverain marocain osa parler à haute voix de l’indépendance du Maroc et de la fin des empires coloniaux,

c’est ici où le Maroc affiche sa volonté d’être d’abord une puissance méditerranéenne,

c’est ici, dans ce port, dont le Maroc veut faire l’un des plus grands et l’un des plus actifs de toute la Méditerranée,

c’est ici que j’ai souhaité lancer à tous les peuples de la Méditerranée l’appel pressant et solennel à s’unir autour du plus beau et du plus grand des idéaux humains.


ce qui sépare les Méditerranéens...

Ici, dans cette ville de Tanger qui a vécu toute son histoire à l’unisson de tous les drames de la Méditerranée et qui en a partagé aussi tous les succès, toutes les avancées, toutes les conquêtes intellectuelles et spirituelles, de cette ville de Tanger je veux dire à tous les Méditerranéens qu’ils ne seront réellement fidèles à l’héritage de culture, de civilisation, d’humanité, de foi dont ils sont les dépositaires que s’ils deviennent capables de comprendre que ce qui les sépare est infiniment moins important que ce qui les rapproche et s’ils ont la volonté de se parler et d’agir ensemble au nom de tout ce que nous avons en commun.

On n’a pas cessé depuis des décennies de parler de tout ce qui unit les hommes autour de la Méditerranée.

On n’a pas cessé de vanter les mérites du dialogue des cultures, des civilisations et des religions.

Au monde méditerranéen qui n’a pas cessé depuis des siècles d’être écartelé entre l’esprit des croisades [ci-contre] etCroisades l’esprit du dialogue, qui n’a pas cessé d’être tiraillé entre la haine et la fraternité, qui n’a pas cessé d’hésiter finalement entre la civilisation et la barbarie, je veux dire que le temps n’est plus au dialogue puisqu’il est à l’action, qu’il n’est plus temps de parler parce qu’il est venu le temps d’agir.

À tous les Méditerranéens qui n’arrivent pas à sortir des cycles infernaux de la vengeance et de la haine, à tous les Méditerranéens qui rêvent de paix et de fraternité et qui ne voient partout que la guerre de tous contre tous, à tous les Méditerranéens qui sont pétris de tolérance et d’humanisme et qui se désespèrent de ne rencontrer que l’intolérance et l’intégrisme, je veux dire que le moment est venu de passer du dialogue à la politique, que le moment est venu de cesser de discuter pour commencer à construire.

À tous les Méditerranéens, à tous les peuples qui vivent dans cette lumière miraculeuse qui a éclairé les plus beaux rêves de l’humanité,

à tous les hommes de bonne volonté qui se souviennent en regardant la mer qu’ils sont les fils de ceux qui par la foi et par la raison ont mis pour la première fois l’Homme au centre de l’univers et lui ont appris que son histoire était tragique,

à tous les hommes, à toutes les femmes qui se sentent les héritiers de ceux qui ont appris à l’humanité une autre façon de croire, une autre façon de penser.


Ici on gagnera tout ou on perdra tout.

Je veux dire que le moment est venu de mettre toutes leurs forces et tout leur cœur à bâtir l’Union de la Méditerranée, car ce qui se joue là est absolument décisif pour l’équilibre du monde. Pas seulement décisif pour l’avenir des peuples riverains, décisif pour l’avenir de l’humanité.

En Méditerranée, se décidera si oui ou non les civilisations et les religions se feront la plus terrible des guerres.

En Méditerranée se décidera de savoir si oui ou non le Nord et le Sud vont s’affronter, en Méditerranée se décidera de savoir si oui ou non le terrorisme, l’intégrisme, le fondamentalisme réussiront à imposer au monde leur registre de violence et d’intolérance. Ici on gagnera tout ou on perdra tout.

Là se décidera une forte décision de l’avenir de l’Europe et l’avenir de l’Afrique.

Car l’avenir de l’Europe, je n’hésite pas à le dire, il est au Sud. En tournant le dos à la Méditerranée, l’Europe se couperait non seulement de ses sources intellectuelles, morales, spirituelles, mais également de son futur.

Car c’est en Méditerranée que l’Europe gagnera sa prospérité, sa sécurité, qu’elle retrouvera l’élan que ses pères fondateurs lui avaient donné.

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C’est à travers la Méditerranée que l’Europe pourra de nouveau faire entendre son message à tous les hommes.

C’est par la Méditerranée, dans la prise de conscience de ce qu’elle lui doit, que l’Europe retrouvera son identité, que son projet retrouvera le sens qu’il n’aurait jamais dû perdre, qui est celui d’un projet de civilisation.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique s’uniront.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique se construiront une destinée commune.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique pèseront ensemble sur le destin du monde et sur le cours de la mondialisation.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique tendront la main à l’Orient.

Car si l’avenir de l’Europe est au Sud, celui de l’Afrique est au Nord.

J’appelle tous ceux qui le peuvent à s’engager dans l’Union méditerranéenne parce qu’elle sera le pivot de l’Eurafrique, ce grand rêve capable de soulever le monde.

L’Union méditerranéenne, c’est un défi, un défi pour chacun d’entre nous, peuples de la Méditerranée.

C’est un effort que chacun d’entre nous devra faire sur lui-même pour surmonter les haines et les rancoeurs que les enfants héritent de leurs pères depuis des générations à qui on apprend à détester l’autre, le voisin, le différent.

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C’est un effort pour que chacun cesse de transmettre la haine pour transmettre l’amour, cet amour qui est déjà dans le cri d’Antigone, il y a 2500 ans : «Je suis née pour partager l’amour, non pour partager la haine».

Cet amour qui est l’essence du judaïsme, cet amour qui est l’essence du christianisme, cet amour qui est l’essence de l’islam et que les fanatiques n’ont eu de cesse de vouloir étouffer, cet amour qui est dans notre culture, qui est dans notre pensée, qui est dans notre religion, dans notre art, dans notre poésie mais qui n’est pas assez dans les cœurs parce que ce sont des cœurs blessés que les cœurs des peuples de la Méditerranée, des cœurs déchirés par d’horribles souffrances et le souvenir d’atroces douleurs.


Nous ne bâtirons pas l’Union de la Méditerranée

sur la repentance

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a vécu l’un de ces moments terribles où la souffrance et la douleur crient plus fort que l’amour. L’Europe, elle, a réussi à les surmonter. Après tant de meurtres, après tant de sang, après tant de violences et de barbaries depuis des siècles, l‘Europe s’est engagée sur le chemin de la paix et de la fraternité.

La France appelle tous les peuples de la Méditerranée à faire la même chose, avec le même objectif et avec la même méthode.Nous ne bâtirons pas l’Union de la Méditerranée sur l’expiation par les fils des fautes de leurs pères.

Nous ne bâtirons pas l’Union de la Méditerranée sur la repentance, pas plus que l’Europe ne s’est construite sur l’expiation et sur la repentance. Jean Monnet et Robert Schuman n’ont pas dit aux Allemands : «expiez d’abord, nous verrons après». Ils leur ont dit : «construisons ensemble un avenir commun».

Le Général de Gaulle n’a pas dit au Chancelier Adenauer : «expiez d’abord, nous nous serrerons la main ensuite». Il lui a dit : «maintenant, soyons amis pour toujours».

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La Méditerranée n’est pas une page blanche mais tout

son avenir n’est pas contenu dans son passé

Nous bâtirons l’Union de la Méditerranée comme l’Union de l’Europe sur une volonté politique plus forte que le souvenir de la souffrance, sur la conviction que l’avenir compte davantage que le passé.

Il ne s’agit pas d’oublier. Il ne s’agit pas de faire la politique de la table rase. Il ne s’agit pas de faire comme s’il n’y avait pas eu d’histoire.

Vouloir l’Union de la Méditerranée, ce n’est pas vouloir effacer l’histoire, ce n’est pas vouloir tout recommencer à zéro. Mais c’est vouloir prendre l’histoire où elle en est et la continuer au lieu de la ressasser. La Méditerranée n’est pas une page blanche mais tout son avenir n’est pas contenu dans son passé. Son avenir n’est pas condamné à être la répétition de son passé.

Faisons ce qu’ont fait les pères fondateurs de l’Europe. Tissons entre nous des solidarités concrètes, sans cesse plus étroites, autour de projets pragmatiques qui mettent en jeu les intérêts vitaux de tous nos peuples.

Faisons comme les pères fondateurs de l’Europe qui ont fait travailler ensemble des gens qui se haïssaient pour les habituer à ne plus se haïr.

Nous ne ferons pas d’emblée l’Union Méditerranéenne sur le modèle actuel de l’Union Européenne avec ses institutions, ses administrations, son degré élevé d’intégration politique, juridique, économique. Comme l’Union Européenne ne ressemble finalement à rien de ce qui a pu être tenté jusqu’à présent pour unir des peuples, il est probable que l’Union Méditerranéenne, à terme, ne ressemblera pas à l’Union européenne et à ce qu’elle est devenue mais qu’elle sera elle aussi, en fin de compte, une expérience originale et unique.


rendre irréversible

le projet d'Union de la Méditerranée

Cette expérience originale, unique, c’est à nous, c’est à notre génération de l’engager, c’est à notre génération de créer les conditions de sa réussite, c’est à notre génération de rendre irréversible le projet d’Union de la Méditerranée.

Car cette Union ne se fera pas en un jour, mais nous aurons rempli notre mission historique si, après nous, plus personne ne songe à revenir en arrière et si tout le monde au contraire veut aller à partir de ce que nous aurons fait, vers davantage d’entente, de coopération, de solidarité.

C’est notre responsabilité non seulement politique mais morale de faire ce pari que tant de gens, il y a peu de temps encore, jugeaient impossible, déraisonnable, et pour lesquels désormais tant de gens autour de la Méditerranée sont prêts à s’engager.

Comme au début de toute aventure inédite, le scepticisme, il y a quelques mois, lorsque j’en ai parlé, était grand. Mais les sceptiques sont de moins en moins nombreux parce que beaucoup d’entre eux ont compris que ce qui était déraisonnable, c’était de continuer comme si rien n’était. Parce qu’ils ont compris que ce qui était suicidaire, c’était de ne rien tenter, de ne rien essayer. Parce qu’ils ont compris que ce qui était dangereux, ce n’était pas l’audace mais l’absence d’audace.

Ils ont compris qu’à Barcelone en 1995, l’Europe avait pris conscience de ce qui se jouait pour elle et pour le monde en Méditerranée.

ccw_carte_mediterranee_800x600Ils ont compris qu’en s’engageant dans le dialogue entre l’Europe et la Méditerranée, l’Union Européenne avait fait un choix décisif.

Ils ont compris que le processus de Barcelone, la politique de voisinage de l’Union Européenne, les coopérations qui se sont tissées entre les pays de la Méditerranée occidentale, le Forum Méditerranéen, et toutes les initiatives qui, dans la recherche, dans l’université, dans l’économie, dans la culture, dans la santé, dans la lutte contre le terrorisme contribuent à réunir les deux rives de la Méditerranée sont les signes qu’une volonté existe.

Mais ils ont compris aussi que cela ne pouvait pas suffire, qu’il fallait que tout ce qui est bien engagé continue mais qu’il était nécessaire d’aller plus loin, plus vite, qu’il fallait franchir une étape, qu’il fallait oser imaginer autre chose qui pourrait tout changer, qu’il fallait cristalliser les initiatives en cours, passer à une autre échelle, à une autre vitesse, pour faire basculer le destin de la Méditerranée du bon côté.

C’est cela le projet de l’Union Méditerranéenne : une rupture. Une rupture avec des comportements, avec des modes de pensée, avec des précautions, avec un état d’esprit qui tourne le dos à l’audace et au courage.

On n’a aucune chance de changer le cours de l’histoire et de changer le monde si l’on ne prend pas de risque. Je n’ai pas été élu pour tourner le dos au risque. On ne fait rien, ou pas assez, quand on n’est pas prêt à prendre le risque d’échouer.


les pays riverains de la Méditerranée

ne forment pas deux blocs

La rupture courageuse, audacieuse, qui changerait tout, c’est que les peuples de la Méditerranée décident enfin de prendre en main leur destin, d’écrire eux-mêmes, ensemble, leur avenir, d’assumer collectivement une responsabilité, une solidarité que l’histoire de la longue durée et la géographie leur imposent et de ne plus jamais laisser personne décider à notre place.

Le pari audacieux et courageux qui, aujourd’hui, peut changer le destin de la Méditerranée et, à travers lui, celui de l’Europe, celui de l’Afrique et celui du monde car une partie du sort du monde se joue ici, ce pari, c’est qu’à l’appel lancé de tous les peuples de la Méditerranée - je dis bien à tous - à s’engager dans le processus historique qui les conduira vers leur unité, ce pari c’est que tous répondront présent.

L’audace et le courage, c’est d’oser appeler tous avec la même conviction et de penser que cet appel sera plus fort que la guerre.

L’audace et le courage, c’est d’oser dire aux pays riverains de la Méditerranée qu’ils ne forment pas deux blocs se faisant face de part et d’autre de la mer mais qu’ils forment, tous ensemble, une communauté de destin dans laquelle chacun à sa part et que tous les peuples de la Méditerranée sont égaux en dignité, en droits et en devoirs.

L’audace et le courage, c’est d’oser dire à des pays qui se combattent que faire de la Méditerranée la mer la plus propre du monde est pour chacun d’entre eux un enjeu vital et que tous n’auront d’autre choix qu’à travailler ensemble pour atteindre cet objectif.

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source


l’Union de la Méditerranée commencera

avec le développement durable, l’énergie,

les transports, l’eau

L’Union de la Méditerranée doit être pragmatique : elle sera à géométrie variable selon les projets.

Comme l’Europe avait commencé avec le charbon et l’acier et avec le nucléaire, l’Union de la Méditerranée commencera avec le développement durable, l’énergie, les transports, l’eau.

Mais au contraire de l’Europe qui les avait longtemps oubliés derrière l’économie, l’Union de la Méditerranée mettra d’emblée au rang de ses priorités la culture, l’éducation, la santé, le capital humain. Elle mettra au rang de ses priorités la lutte contre les inégalités et la justice sans lesquelles il n’y a pas de paix possible.

L’Union de la Méditerranée, ce sera d’abord une union de projets. Mais avec un but : faire de la Méditerranée le plus grand laboratoire au monde du co-développement, où le développement se décide ensemble et se maîtrise ensemble, où la liberté de circulation des hommes se construit ensemble et se maîtrise ensemble, où la sécurité s’organise ensemble et se garantit ensemble.

L’Union de la Méditerranée, dans l’esprit de la France, n’a pas vocation à se substituer à toutes les initiatives, à tous les projets qui existent déjà, mais elle a vocation à leur donner un élan nouveau, un nouveau souffle. Elle a vocation à faire converger vers un même but, à fédérer toutes les idées, toutes les énergies, tous les moyens.

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Méditerranée
, Christophe Cusson
(source)


L’Union de la Méditerranée, ce sera d’abord comme l’Europe à ses débuts, une volonté politique. Celle-ci doit se traduire dans des actions, dans des stratégies, dans des objectifs communs.

Elle doit s’exprimer dans un engagement des chefs d’Etat et de gouvernement.

Au nom de la France qui a décidé de s’engager de toutes ses forces dans ce projet, au nom de tous les peuples de la Méditerranée dont les destins sont liés les uns aux autres, au nom de nos enfants, qui, un jour, nous demanderons compte de ce que nous avons fait, j’invite tous les chefs d’Etat et de gouvernement des pays riverains de la Méditerranée à se réunir en France en juin 2008 pour jeter les bases d’une union politique, économique et culturelle fondée sur le principe d’égalité stricte entre les nations d’une même mer, l’Union de la Méditerranée.

J’invite tous les États qui ne sont pas riverains de la Méditerranée mais qui sont concernés par ce qui lui arrive à participer, en observateurs, à ce premier sommet et à contribuer à sa réussite.

Dans l’esprit de la France, l’Union de la Méditerranée ne se confond pas avec le processus euro-méditerranéen mais elle ne se construira ni contre l’Afrique ni contre l’Europe. Elle se construira avec elles, avec l’Europe, avec l’Afrique.

Je proposerai que la Commission européenne soit d’emblée pleinement associée à l’Union de lakpze6l98kyi83 Méditerranée, qu’elle participe à tous ses travaux, de façon à ce que les rapports entre les deux Unions soient des rapports de partenariat et de complémentarité, de façon à ce que les deux Unions s’épaulent et se renforcent l’une l’autre et que, progressivement, elles se forgent un seul et même destin.

Dans les mois qui viennent, je consulterai tous les pays riverains de la Méditerranée sur l’ordre du jour du sommet à venir. Je leur proposerai de travailler sur une dizaine de projets concrets autour desquels pourront se nouer les coopérations à venir

Ce projet de l’Union de la Méditerranée ne sera pas le projet de la France. Ce sera le projet de tous. Elaboré par tous. Il ne réussira que si chacun s’y engage et y met une part de lui-même. D’ores et déjà, nombreux sont ceux qui s’y engagent résolument.

Ce projet ne peut naître que de la volonté commune, de la réflexion partagée et c’est l’histoire à venir, celle que nous écrirons ensemble, nous, peuples de la Méditerranée, qui en définirons peu à peu, les contours et le visage.

À ceux qui voudraient que tout soit décidé par avance pour commencer à croire que cela peut réussir, je voudrais rappeler comment s’est faite l’Europe, qui est encore, aujourd’hui, inachevée. Je voudrais leur rappeler qu’elle fut d’abord un acte de foi, un rêve qui passait pour fou avant de devenir une réalité.

L’Union de la Méditerranée, nous la ferons si nous le voulons.

La France le veut. Le Maroc le veut.

Je sais qu’au fond d’eux-mêmes, tous les peuples de la Méditerranée le veulent et qu’ils ne se laisseront pas prendre en otage par la haine, par la violence et par la détestation de l’autre.

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"la Parisienne", palais de Cnossos (Crête), env. 1500 av. J.-C.


un grand rêve de civilisation

Je sais qu’au fond de chaque homme et de chaque femme qui vit sur les rives de la Méditerranée, gît le souvenir et le regret d’une unité perdue depuis 15 siècles. Je sens l’enthousiasme qui monte et l’envie d’y croire qui renaît.

Pendant 15 siècles, tous les projets pour ressusciter l’unité de la Méditerranée ont échoué, comme ont échoué jadis tous les rêves d’unité européenne, parce qu’ils étaient portés par des rêves de conquêtes qui se sont brisés sur le refus de peuples qui voulaient rester libres.

Le projet que la France propose aujourd’hui à tous les peuples de la Méditerranée de construire ensemble, ce n’est pas un rêve de conquête, c’est un projet porté par un rêve de paix, de liberté, de justice, un projet qui ne sera imposé à personne parce qu’il sera voulu par chacun.

Peuples de la Méditerranée, notre avenir est à nous, ne laissons personne nous le prendre, ne laissons personne nous voler nos rêves et nos espoirs.

Peuples de la Méditerranée, nous allons montrer à tous les hommes ce que peut accomplir encore un grand rêve de civilisation et nos enfants seront fiers de ce que nous aurons réalisé ensemble.

Je vous remercie.

 

Nicolas Sarkozy,
président de la République
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mercredi 29 août 2007

Pierre Messmer, un colonial décolonisateur (1916-2007)

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Pierre Messmer

un colonial décolonisateur


Pierre Messmer est décédé le 29 août 2007.

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biographie de Pierre Messmer éditée sur le site de l'Ordre de la Libération

Pierre Messmer est né le 20 mars 1916 à Vincennes, son père était industriel.

Après des études secondaires aux lycées Charlemagne et Louis-le-Grand, Bachelier en 1933, il est breveté de l'Ecole nationale  de la France d'Outre-mer (1934-1937), docteur en droit (1938) et diplômé de l'Ecole des langues orientales.

Élève administrateur des colonies, EOR à Saint-Cyr, Pierre Messmer effectue son service militaire de 1937 àmessmer_1 1939 au 12e Régiment de tirailleurs sénégalais (12e RTS).

Il effectue un stage d'observateur en avion à Tours et est replié dans le Puy de Dôme, à quelques kilomètres de la base d'Aulnat, lorsque, entendant, le 17 juin 1940, le discours du maréchal Pétain à la radio, il décide immédiatement, avec le lieutenant Jean Simon, de tout faire pour continuer le combat.

Tous deux prennent la direction du sud de la France et, au moyen d’une moto puis en auto-stop, arrivent à Marseille, d'où ils parviennent, grâce à la complicité du commandant de marine marchande Vuillemin, à se faire embarquer comme hommes d'équipage à bord d'un cargo italien, le Capo Olmo, qui se prépare à partir en convoi pour l'Afrique du Nord.

Au cours du voyage, le commandant  Vuillemin, Pierre Messmer et Jean Simon, avec quelques camarades embarqués clandestinement mais contre l'avis des officiers du bord, déroutent le Capo Olmo vers Gibraltar après avoir convaincu l'équipage.

Le bâtiment rallie ensuite Liverpool, le 17 juillet 1940, apportant à la France libre, outre une trentaine de volontaires, une précieuse cargaison de matières premières et d'avions Glenn Martin en pièces détachées dont la vente permettra de payer les frais de fonctionnement de la France Libre pendant près de trois mois.

Pierre Messmer s'engage alors dans les Forces françaises libres et est affecté, à sa demande, à la 13e Demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE). Chef de section à la 3e compagnie commandée par Jacques de Lamaze, il participe aux opérations de Dakar et du Gabon entre septembre et novembre 1940.

Il se distingue ensuite lors de la campagne d'Erythrée où, sa section étant déjà fortement éprouvée, il s'empare, dans la nuit du 13  au 14 mars 1941, des pentes du Sud du Grand Willy. De nouveau, le 8 avril, à Massaoua, il enlève à la mitraillette et à la grenade, par une habile manoeuvre, deux fortins ennemis puissamment armés, capturant trois officiers et 70 marins.

Deux fois cité, il est décoré de la Croix de la Libération par le général de Gaulle au camp de Qastina en Palestine à l'issue de la campagne d'Erythrée, le 27 mai 1941. Il combat ensuite lors de la douloureuse campagne de Syrie comme commandant de la 3e compagnie.

En septembre 1941, Pierre Messmer est promu capitaine.

book_6Au sein de la 1ère Brigade française libre commandée par le général Koenig, la 13e DBLE participe ensuite à la campagne de Libye et à la défense de Bir-Hakeim [27 mai-11 juin 1942]. Au cours du siège de Bir-Hakeim, Pierre Messmer qui commande une compagnie du 3e Bataillon de Légion, relève dans des conditions difficiles et au contact de l'ennemi, une autre compagnie particulièrement éprouvée. Il parvient ainsi à maintenir, malgré  de furieux assauts ennemis, l'intégrité de la position.

Au cours de la bataille d'El Alamein, dans la nuit du 23 au 24 octobre 1942, il entraîne sa compagnie à l'assaut de la position solidement défendue de Nag-rala, infligeant de lourdes pertes à l'ennemi. Par la suite, son activité suit toutes les campagnes de son unité.

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En juillet 1943, après la campagne de Tunisie, Pierre Messmer est envoyé en mission aux Antilles où règne une agitation militaire et civile importante.

De retour en Angleterre en octobre 1943, le capitaine Messmer suit un stage parachutiste dans le but d'être envoyé en France mais finalement, en janvier 1944, il est affecté, à Londres, à l’État-major du général Koenig, nommé commandant en chef des Forces françaises en Angleterre et des Forces françaises de l’Intérieur.

Le capitaine Messmer débarque en août 1944 en Normandie ; il dirige vers Paris le convoi de l'Etat-major et entre dans la capitale, dont Koenig a été nommé gouverneur militaire, le 25 août en même temps que la 2e DB.

En janvier 1945, promu commandant, il est envoyé à Calcutta pour y créer une Mission militaire de liaison administrative en qualité de commissaire de la République par intérim.

Parachuté le 25 août 1945 au Tonkin pour y créer une nouvelle mission, il est fait prisonnier par le Viet-Minh. Après deux mois de captivité, il s’évade dans des conditions particulièrement difficiles et rejoint les forces françaises.

Secrétaire général du comité interministériel de l'Indochine en 1946, il est ensuite directeur de cabinet d'Émile Bollaert, haut-commissaire en Indochine.
             
Il redevient ensuite administrateur en chef de la France d'Outre-mer en 1950, puis gouverneur de Mauritanie (1952) et de Côte d'Ivoire (1954-1956).

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Le puits de Freiwa (subdivision de Nouakchott), Mauritanie,1955

Haut-commissaire de la République au Cameroun en 1956-1958, puis Haut-commissaire en AEF puis en  AOF en 1958 et 1959, Pierre Messmer est ministre des Armées de 1960 à 1969, ministre d'Etat chargé des DOM-TOM (1971-1972) et Premier ministre de juillet 1972 au mois de mai 1974.

Pierre Messmer est également député UDR puis RPR de Moselle (1968-1988), conseiller régional (1968-1992) et président du Conseil régional de Lorraine, conseiller général de Moselle (mars 1970-mars 1982) et maire de Sarrebourg pendant 18 ans (1971-1989).

Il préside le groupe RPR à l'Assemblée nationale de 1986 à 1988.

Pierre Messmer est par ailleurs membre de l'Académie des sciences d'Outre-mer depuis 1976 et membre, depuis 1988, de l'Académie des sciences morales et politiques avant d'en devenir le secrétaire perpétuel (1995-1998). Il est également Chancelier de l'Institut de France (1998-2005) puis chancelier honoraire.

Par ailleurs président de l'Institut Charles de Gaulle (1992-1995) puis de la Fondation Charles de Gaulle (1995-1998), Pierre Messmer est élu, le 25 mars 1999, à l'Académie française au fauteuil de Maurice Schumann.

En octobre 2001, Pierre Messmer succède au général d'armée Jean Simon à la présidence de la Fondation de la France libre.

Par décret du Président de la République du 6 juin 2006, Pierre Messmer est nommé Chancelier de l'Ordre de la Libération en remplacement du général d'armée Alain de Boissieu décédé.

Pierre Messmer est décédé le 29 août 2007 à l'Hôpital du Val-de-Grâce à Paris.  


• Grand Croix de la Légion d'Honneur
• Compagnon de la Libération - décret du 23 juin 1941
• Croix de Guerre 39/45 (6 citations)
• Médaille de la Résistance
• Médaille des Evadés
• Médaille Coloniale avec agrafes "Erythrée", "Libye", "Bir-Hakeim"
• Médaille Commémorative 39/45
• Officier de l'American Legion
• Commandeur du Nichan Iftikhar (Tunisie)
• Commandeur de l'Ordre Royal du Cambodge
             

Principales publications :

              • Le Régime administratif des emprunts coloniaux, Paris 1939
              • De la répression des fraudes commerciales, Strasbourg 1954
              • Les écrits militaires de Charles de Gaulle, avec Alain Larcan, Paris, 1985
              • Après tant de batailles, Mémoires, Paris, 1992 (Prix Louis-Marin 1993)
              • Les Blancs s'en vont, récits de décolonisation, Paris 1998
              Le Rôle et la place de l'Etat au début du XXIe siècle, Paris 2001
              La Patrouille perdue, Paris 2002
              • Ma part de France. Entretiens avec Philippe de Saint-Robert, Paris 2003

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1960, en Algérie avec les Harkis


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samedi 26 août 2006

Lyautey (1854-1934) – notice biographique (Michel Renard)

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Lyautey à Ankazobé (Madagascar), 1897-1898



Lyautey (1854-1934)

notice biographique

Michel RENARD


Devenu une légende vivante, pour son œuvre dans le Maroc colonial, Lyautey (1854-1934), avait 58 ans d'une histoire militaire française avant cet épisode. Un passé et une carrière presque traditionnels. Pourquoi s'est-il distingué jusqu'à devenir cette figure épique de la France impériale ?

Louis Hubert Gonzalve Lyautey est né le 17 novembre 1854 à Nancy dans une famille aux origines aristocratiques, comptant des militaires de haut rang. En mai 1856, il fait une chute du balcon familial,place_Stanislas place Stanislas [ci-dessous], en regardant passer le cortège de baptême du Prince impérial, fils de Napoléon III. Il tombe d'un étage, traverse le store d'un magasin puis cogne le plastron providentiel d'un cuirassier à cheval. Sa survie miraculeuse condamne cependant le petit enfant à une opération pour des douleurs lombaires suivi d'un alitement qui dura deux ans. Le jeune garçon est contraint aux béquilles et même au port fréquent d'un corset orthopédique jusqu'à l'âge de douze ans. Cette expérience forgea son caractère et l'inaction forcée le mit au contact de la lecture, des rêveries et d'un entourage féminin. Alternant une scolarité au lycée avec l'instruction donnée par un répétiteur à la maison, Lyautey devient bachelier en 1872. Puis, sous la direction des jésuites de l'école Sainte-Geneviève, il prépare simultanément l'entrée à l'École Polytechnique et à Saint-Cyr qu'il intègre en 1873 à l'âge de dix-huit ans.

En 1874, il fait la connaissance du capitaine Albert de Mun, monarchiste attentif au sort des ouvriers et apôtre d'un "catholicisme social" qui influença durablement Lyautey. Celui-ci est nommé sous-lieutenant à sa sortie de Saint-Cyr en 1875, et accède à l'école d'application d'état-major dans une promotion d'une vingtaine de jeunes officiers. Il en sort avec le grade de lieutenant à la fin décembre 1877 et décide de consacrer une permission de deux mois à un périple en Algérie. La terre africaine, sa lumière, le lyrisme de ses paysages et de ses couleurs, l'ivresse de ses parfums saisissent immédiatement le jeune Lorrain. Ce voyage donne corps aux visions rêveuses de son enfance.

Teniet_el_Ha_dOfficier de cavalerie, Lyautey retrouve l'Algérie à l'été 1880 pour deux ans : Orléansville, Alger puis le sud algérien. En garnison à Teniet El-Haad, il affronte la solitude désertique et médite sur sa foi. «Il faut imaginer, ce lieutenant de vingt-cinq ans, seul en plein bled avec quelques soldats, et qui étendu sur un divan, couvre un papier arabe de tableaux synoptiques de saint Marc et de saint Luc. Le résulta de ses travaux l'effraya. Il éprouva un grand trouble. Il était seul. Il ne pouvait consulter personne. Il fit venir des livres de Renan, qui l'intéressèrent mais ne le touchèrent pas. Il cessa de pratiquer avec exactitude.» (André Maurois). En décembre 1882, il doit rentrer en métropole, dans les Vosges… puis à Saint-Germain-en-Laye en 1887 où il reçoit le commandement du 1er escadron du 4e régiment de chasseurs à cheval. C'est de cette époque que datent ses réflexions sur la mission de l'officier.

Le 15 mars 1891, la Revue des Deux Mondes publie son article : "Du rôle social de l'officier dans le service militaire universel". Les commandements de cavalerie se succèdent : Gray (Haute-Saône) puis Meaux (Seine-et-Marne). En 1894, le commandant Lyautey, âgé de quarante ans, est affecté en Indochine. Jusque-là, en vingt ans de carrière militaire, et à l'exception de ses deux années algériennes, il n'a connu que les garnisons de métropole, le temps de paix et jamais le combat.

Au Tonkin, il seconde le colonel Gallieni à la frontière chinoise et essuie son premier feu de guerre àLyautey_bureau_new Ké-Tuong en avril 1895. Il participe à l'administration de la région occupée et accède aux fonctions politiques en tant que directeur du cabinet militaire de Rousseau, gouverneur général de l'Indochine. En mars 1897, Lyautey rejoint Gallieni à Madagascar insurgée où il reçoit le commandement d'une région hostile à la nouvelle autorité française. Il fixe son quartier général à Ankazobé [photo ci-contre].

Pendant plus d'un mois, Lyautey poursuit les rebelles : la tactique des colonnes convergentes, apprise auprès de Gallieni, fait son succès. Au lieu de déporter le chef vaincu, il le réintègre dans ses fonctions mais sous l'autorité française, pratiquant ainsi cette politique "d'alliance" qu'il affectionna par la suite. "Montrer sa force pour ne pas avoir à l'utiliser", disait-il.

En septembre 1897, Lyautey obtient le grade de lieutenant-colonel. Son expérience d'administrateur, de "civilisateur" à la Gallieni, s'étend avec l'aménagement et "l'œuvre de résurrection" qu'il impulse dans tout le nord-ouest de l'île. Pour ce militaire, c'est la mise en valeur qui justifie la colonisation. Lors d'un séjour en métropole de 1899 à 1900, il sollicite des soutiens pour son action. Son discours à l'Union Coloniale est publié par la Revue des Deux Mondes sous le titre "Du rôle Maison_Lyautey___Madagascarcolonial de l'armée". Rentré à Madagascar, et basé à Fianarantsoa de 1900 à 1902 [photo : maison de Lyautey à Madagascar], Lyautey exerce l'autorité française sur un million de personnes et sur un territoire représentant le tiers de cette grande île…!


 

Rentré à Paris en juin 1902, il est mal à l'aise face aux conséquences de l'affaire Dreyfus (alors qu'il n'a jamais été anti-dreyfusard), et face à l'offensive anti-cléricale de la gauche radicale-socialiste. Il reçoit, sans enthousiasme, le commandement du 14e hussards établi à Alençon dans l'Orne. L'horizon provincial l'ennuie profondément. Heureusement, à la suite d'une rencontre avec Charles Jonnart, gouverneur de l'Algérie, son sort renoue avec l'Afrique. Lyautey est nommé commandant de la subdivision d'Aïn Sefra dans le sud de l'Algérie en même temps qu'il devient général. Il doit pacifier les confins frontaliers avec le Maroc. C'est lui qui, après la mort d'Isabelle Eberhardt, fit rechercher par ses soldats ses écrits emportés par la boue. À la fin de l'année 1906, Lyautey commande la division d'Oran et doit occuper Oujda en 1907 en riposte à l’assassinat du docteur Mauchamps à Casablanca.

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Lyautey à Oujda en 1907

Les événements le poussent toujours plus dans les affaires marocaines : intervention contre le soulèvement des Beni-Snassen (novembre 1907) et charge de haut-commissaire pour la zone marocaine occupée à Oujda. Il parvient à convaincre Clemenceau, au départ hostile, de la justesse de sa politique au Maroc. En 1910, cependant, le général est nommé à la tête du Xe corps d'armée à Rennes jusqu'au début de 1912.
Lyautey_en_1912_photoQuand la convention de Fès (mars 1912) établit le protectorat français sur le Maroc, Lyautey est tout désigné pour en être le premier Résident général. Instruit par ses séjours indochinois et malgache, ainsi que par l'expérience des bureaux arabes en Algérie (1833-1870), il refuse la politique d'assimilation et d'administration directe. [photo : Lyautey en 1912]

Il s'engage dans la recherche d'une collaboration avec les élites civiles et religieuses : restauration de l'autorité du makhzen (gouvernement central) avec un nouveau sultan, Moulay Youssef (1912-1927). Les colons ne peuvent procéder à la dépossession foncière comme cela avait été en Algérie. La justice, l'enseignement, l'artisanat, sont protégés par la "politique indigène" du protectorat. Admirateur des valeurs et du patrimoine marocain, Lyautey a pratiqué une "politique des égards", déférente à l'égard de l'Islam. Après la "pacification", il impulsa une modernisation de ce vieux pays : infrastructures, développement urbain (Rabat, port de Casablanca). Au sommet de sa gloire, il est élu à l'Académie française en novembre 1912. Appelé par Briand au ministère de la Guerre en décembre 1916, il se sent manipulé par celui-ci et sans prise sur les événements. En avril 1917, il démissionne et retourne au Maroc.

Il avait dit, lors de son premier mandat de Résident général : "Je n'ai tenu le Maroc que par ma politique musulmane" et son bilan plaide en sa faveur. En 1920, il défend ses options et demande une politique de ménagement à l'égard de la Turquie. En 1921, il reçoit la dignité de maréchal de France. Le 19 novembre 1922, il préside la cérémonie d'ouverture des travaux de la Mosquée de Paris. Épuisé par la tâche, Lyautey doit subir des opérations chirurgicales à Paris. C'est le moment de la guerre du Rif déclenchée dans le nord du Maroc par Abd el-Krim. En désaccord avec les dirigeants du Cartel des Gauches, il se retire en 1925. Ses adversaires - colons du Maroc et de l'Algérie – sont satisfaits car il lui reprochaient sa politique "indigène". Lyautey vit désormais dans sa propriété de Thorey en Lorraine.

En 1931, il préside l'Exposition coloniale au bois de Vincennes. Lyautey meurt le 27 juillet 1934 après quelques heures d'agonie. L'année suivante, sa dépouille est transportée à Rabat dans le mausolée (une blanche kouba) où il avait souhaité reposer. Mais le 21 avril 1961, les cendres du maréchal sont ramenées en France et placées par le général De Gaulle aux Invalides le 17 mai.


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mausolée du maréchal Lyautey à Rabat

Michel Renard (janvier 2006)





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vendredi 23 juin 2006

Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905) - expo CAOM

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exposition virtuelle du Caom sur Savorgnan de Brazza




Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905)

exposition virtuelle

du Centre des Archives d'Outre-mer (Aix)




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Le retour de M. de Brazza. L'Illustration du 23 Février 1895 (source)



Savorgnan de Brazza

(Pierre de Brazza-Savorgnan  dit)

Castelgandolfo, 22 janvier 1852 - Dakar, 14 septembre 1905


Plus connu sous le nom de Savorgnan de Brazza, Pierre de Brazza-Savorgnan reste une des plus hautes figures de la geste coloniale française. Issu de l’aristocratie romaine, il ressentit très tôt l’appel de la mer en même temps que l’attrait de la France. Fort de l’appui de l’amiral de Montaignac, ami de son père, il entra à l’École Navale à titre étranger en 1868, et obtint ensuite d’être embarqué sur les vaisseaux de l’État. En 1874, il se fit naturaliser et Montaignac parvint à le faire nommer enseigne auxiliaire, mais Brazza, médiocrement noté, en butte aux réticences d’un milieu corporatiste, voire xénophobe, décida de se consacrer à l’exploration du bassin du Congo.(Il avait longé le littoral gabonais à bord de la Vénus).

Au cours d’une première mission (1875-1879), il remonta l’Ogooué, constata que ce fleuve n’était pas un émissaire du Congo, puis reconnut le cours supérieur de l’Alima, affluent du Congo, mais dut battre en retraite devant l’hostilité d’une tribu courtière jalouse de son monopole. À son second voyage, il atteignit enfin le Congo et le 10 septembre 1880, au village d’Itiéré (Mbé), il passa avec le chef des Bateké Tio, le Makoko-Ilôo (et non le roi Makoko car il s’agit d’un titre et non d’un nom propre), un traité prévoyant l’établissement d’un protectorat et la cession d’un territoire. (Les notions de protectorat et de souveraineté étaient d’ailleurs dénuées de sens pour ce potentat africain).

Le traité Makoko n’en fut pas moins ratifié le 18 septembre 1882 par la Chambre, unanime à saluer la renaissance coloniale du pays. La popularité de Brazza fut immense. Il avait en effet coupé court aux visées rivales de Stanley, agent  du Comité d’études du Haut-Congo, patronné par le roi des Belges Léopold II. Arrivant devant N’Couna, (Brazzaville) en juillet 1881, Stanley, nanti de gros moyens, vit flotter le pavillon français à la garde du sergent Malamine : il avait été devancé par le «va nu pieds» qu’il avait une fois rencontré à Vivi et en qui il n’avait vu qu’un vagabond romantique et exalté.  C’est ainsi que la rive droite du Congo devint française. Brazza avait affranchi des esclaves et fondé deux stations hospitalières et scientifiques, Franceville sur le Haut-Ogooué et Brazzaville,  futur chef-lieu de la nouvelle colonie.

Commissaire du gouvernement dans l’Ouest africain de 1883 à 1885 (troisième mission) puis Commissaire général au Congo de 1886 à 1897, il jeta les bases de la future Afrique  Équatoriale Française avec l’aide de ses lieutenants, Ballay, Crampel, Gentil, Liotard. Rappelé à la suite de sordides cabales, il ne revint au Congo qu’en 1905 à la tête d’une mission d’enquête. Il dénonça les brutalités de certains fonctionnaires et surtout les méfaits des compagnies concessionnaires qui mettaient la contrée en coupe réglée et asservissaient les populations, si bien que sa mort, survenue sur la route du retour, a pu être imputée à un empoisonnement criminel. Le gouvernement lui fit des obsèques nationales, mais son rapport fut discrètement enseveli. Ce héros naïf et désintéressé n’a pas usurpé l’estime de ses contemporains. Nul n’a sans doute mieux que lui illustré les thèmes, récurrents dans le discours colonial, de la conquête pacifique et de la mission civilisatrice.

          Jean Martin
            professeur à l’université de Lille III
            membre de l’École doctorale de Paris-Sorbonne (Paris IV)
(source)


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liens :

- "Brazza revient bientôt", article de Pépin Boulou, professeur d'histoire-Géographie au Lycée Victor Augagneur  Pointe-Noire (30 novembre 2005)

- biographie de Pierre Savorgnan de Brazza par Pépin Boulou


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Le Petit Journal, 19 mars 1905


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le cours de l'Ogooué



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l'Ogooué

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l'Ogooué


exposition virtuelle sur Pierre Savorgnan

de Brazza (1852-1905)


sur le site du Centre des Archives d'Outre-mer (Aix-en-Provence)

visitez-la


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mardi 9 mai 2006

La mémoire d'un "grand colonial" : Gallieni (Marc Michel)

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La mémoire d'un "grand colonial" :

Gallieni


Patriote, républicain, laïque et colonial, Gallieni (1849-1916) fut à l'unisson de ces modérés qui façonnèrent la IIIe République dans le sillage de Gambetta. Il fut certainement aussi le général qui, jusqu'à la victoire de 1918, atteignit une popularité que seul Boulanger avait égalée. Elle reposait sur le reconnaissance émue que lui témoigna le petit peuple de Paris dont, aux heures les plus sombres de 1914, il avait galvanisé la résolution et dont il avait partagé le sort.
Si l'on retient l'image du gouverneur militaire de Paris au visage sévère derrière ses lorgnons, on doit tout autant retenir celle du jeune homme ardent qui piaffait de s'enfoncer au cœur de l'Afrique et se prit d'une véritable fièvre d'écriture que celle de l'homme mûr prenant plaisir aux joies familières au milieu des siens. Esprit moralisateur mais jamais étroit, il incarna à sa manière l'honnête homme de la IIIe République, belle illustration des vertus de la "méritocratie" du temps.

(extrait de la quatrième de couverture du livre de Marc Michel)


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Joseph Simon Gallieni, 1849-1916


 

La mémoire d'un "grand colonial"

Marc MICHEL

 

[à côté des militaires qui, les premiers, revendiquèrent la mémoire de Gallieni], les plus hautes autorités académiques ne demeurent pas en reste au moment de l'Exposition coloniale pour célébrer le "pacificateur de peuples" : Grandidier en 1931, Hanotaux en 1932. Un moment, la mémoire du colonial se superposa à celle du soldat de la Grande Guerre, sans l'estomper. À trois reprises, en effet, la presse célébra la mémoire du colonial.

En pleine Seconde Guerre mondiale, d'abord, pour ses souvenirs du Tonkin, parus en 1941. Cet hommage d'époque se teintait d'une certaine ambiguïté, tant il s'agissait surtout, pour certains, par l'exemple de Gallieni, de stigmatiser "l'indécision" des gouvernants de la IIIe République rendus responsables du désastre de 1940. L'occasion se présentait aussi d'exciter la fibre anglophobe de beaucoup, comme le confirme la parution au même moment de plusieurs biographies de Marchand rappelant "la honte de Fachoda" aux esprits trop ouverts aux séductions de Londres. Curieusement, à la même époque, Jean Gottmann, un Français émigré aux Etats-Unis, professeur de géographie à la Sorbonne avant la guerre, publie à Princeton la première étude sérieuse montrant la continuité de conceptions militaires de Bugeaud à Lyautey par l'intermédiaire de Gallieni. Peut-être beaucoup de jeunes officiers coloniaux des années 20, dont ils étaient les pères spirituels, "devront-ils être crédités d'une éventuelle influence dans les décades à venir", remarquait le nouveau professeur à Princeton, en plaçant Catroux, Noguès… et Giraud dans le même héritage !
La seconde occasion, nous la trouvons, aux lendemains immédiats de la Seconde Guerre mondiale, quand la41_1_sbl "reprise du rang" de la France commandait de reconstruire l'Empire sur de nouvelles bases. Dès 1945, le gouverneur général Robert Delavignette, bientôt directeur des Affaires politiques de la France outre-mer, et Charles-André Julien, déjà connu pour ses travaux sur l'Afrique du Nord et ses engagements militants, décidèrent la publication d'une anthologie des "Constructeurs de la France d'outre-mer". Charles-André Julien y fit la louange de "l'œuvre de Gallieni".

La même année, le grand géographe Pierre Gourou consacrait une vingtaine de pages à celui qui montrait par son œuvre que "le colonisateur a plus de devoirs que de droits" dans un volume d'une autre collection "impériale", les Techniciens de la colonisation, également dirigée par Charles-André Julien. Gallieni est redevenu d'actualité. Après la conférence de Brazzaville et dans ces débuts de l'Union française, c'est avant tout l'homme du réalisme intelligent, souple, humain, qu'on entendait exalter, celui chez qui "la colonisation qui est entrée dans une ère nouvelle", pour reprendre la formule de Charles-André Julien, pourra trouver un "maître à organiser", des méthodes et un modèle.

gallieni22Le centenaire de la naissance de Gallieni, à Saint-Béat, fournit la troisième occasion de célébrer la mémoire et l'œuvre du "grand colonial". La France était une nouvelle fois engagée en Indochine. Le Monde publia alors, sous la plume d'Edmond Delage, une chronique où les anciens principes de la pacification par la "tâche d'huile" étaient invoqués comme modèles toujours valables : "Les temps ont changé, les moyens matériels ont été révolutionnés par la technique. La règle conserve toute sa valeur", concluait l'auteur. Mais, a contrario, Gallieni servit aussi de caution à l'adversaire qu'on espérait réduire, au cours de cette même guerre. La première édition de Gallieni au Tonkin, en 1941, contenait une phrase explosive, à la fin de son second chapitre : "J'ajouterai que, sans tenir compte des pertes des partisans, je me suis toujours efforcé de les lancer en avant pour ménager nos propres troupes ; la colonne n'a eu qu'un mitrailleur blessé et deux morts de maladie". Elle ne fut pas supprimée dans la seconde édition, en dépit de certains avertissements, ni dans les extraits publiés en 1949 par le gouverneur Paul Chauvet, ancien résident à Lang Son. Celui-ci avait même ajouté une note expliquant que c'étaient les débris des bandes organisées par les Japonais, et détruites dans la région par des colonnes concentrique en décembre 1940, qui avaient constitué plus tard les premiers éléments du Viêt Minh. Celui-ci l'avait bien remarqué, de même qu'une autre phrase que Gallieni aurait prononcée devant le ministre André Lebon, en 1895, à la veille de son départ pour Madagascar : "Il faut emmener les légionnaires là où l'on meurt…" Aussi, le Viêt Minh, passé maître dans l'art de la propagande, sut-il utiliser ces atouts dans ses tracts de 1951, qui incitaient les légionnaires et les partisans à déserter. L'Histoire procède à des retournements imprévus.

Dans la France de 1949, cependant, le "doute colonial" n'est encore qu'en germe et n'atteint que peu d'esprits. Cette année-là, deux anciens gouverneurs passés au "métier d'historien", Paul Chauvet et Hubert Deschamps – celui-ci professeur à l'Institut d'études politiques de Paris – présentèrent les "écrits coloniaux" de Gallieni, sous le titre de Gallieni pacificateur. L'ouvrage entrait dans une collection, encore patronnée par Charles-André Julien, dont l'intitulé était bien l'affirmation d'une continuité : "Colonies et Empires". Gallieni y prenait place dans la galerie des "classiques de la colonisation" aux côtés de Faidherbe, Bugeaud, Pavie et Ferry, après Richelieu, Colbert et l'abbé Raynal, le défenseur des colonisés. L'esprit de renouveau n'était pas l'esprit de rupture.

D'ailleurs, beaucoup de colonisés honoraient toujours la mémoire de Gallieni. Il est remarquable, parreine_ranavalo3 exemple, que la famille royale de Madagascar exilée continua à entretenir des relations affectueuses avec la famille Gallieni, au moins jusqu'à la mort de la princesse Marie-Louise Ranavalo, nièce de la reine déchue, en janvier 1948 ; et que de nombreux Malgaches se soient longtemps réclamés de l'héritage de leur vainqueur. Le réveil de l'ancienne légende de Gallieni, celle du général Maziaka, c'est-à-dire "le Cruel", paraît bien avoir caractérisé une prise de conscience fort postérieure.

Peut-être encore plus significatifs furent les hommages réitérés d'un des hommes politiques les plus en vue de la nouvelle Afrique qui s'éveillait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le fdabo1député du Soudan Fily Dabo Sissoko. En 1949, à propos des campagnes de Gallieni dans le haut Sénégal et le Niger, il s'écriait à la fin d'un vibrant hommage prononcé à Saint-Béat : "Gallieni n'est pas un César. Il ne mourut pas en César. Mais comme César, il a mérité devant l'Histoire le titre de fondateur d'Empire". Discours de circonstance, dira-t-on. Peut-être, mais propos sincère auquel un des chefs politiques de l'Afrique noire "française" tenait encore en 1961, autant qu'en 1949.


mad21Le souvenir du colonial s'estompait cependant alors dans le lointain d'un passé qui paraissait bien révolu et qu'on enfouissait dans le tréfonds d'une mauvaise conscience que les drames de la décolonisation avait engendrée. (…)

les Colonies. Certes, des considérations matérielles, prosaïques et très personnelles, l'y retinrent peut-être plus qu'il n'aurait souhaité. Mais les carrières militaires outre-mer n'offraient guère d'avantages et, par contre, beaucoup de risques pour la santé. Elles n'attirèrent jamais à l'époque qu'une minorité d'officiers, et la plupart parce qu'ils n'avaient pas le choix. Cependant, pour Gallieni, les colonies furent bien autre chose. Il s'y lança à corps perdu, dans son désir de "revanche" après l'humiliation de 1870. Il y trouva surtout la vraie réalisation de lui-même par l'action. Celle-ci, au cœur de l'aventure coloniale, fut bien une sorte de sublimation d'une pulsion que la vie monotone, terne, de l'officier de garnison en métropole ne pouvait satisfaire. Mais cette action ne fut pas seulement une action militaire ; l'action "civile" s'empara de lui tout autant, le posséda.

On a retenu longtemps que la première, parce qu'on était convaincu qu'elle offrait des recettes ; la "pacification", "tâche d'huile", etc., quitte à les accommoder aux exigences du moment. Après tout, le quadrillage, le regroupement des villages, l'armement des partisans, la connaissance intime des populationslv000622 et l'action psychologique constituent des nouvelles versions des méthodes que Gallieni avait perfectionnées au Soudan, au Tonkin, puis à Madagascar. D'ailleurs, quand on en prit conscience, on s'y référa. Ces méthodes, Gallieni n'en fut tout de même pas l'inventeur exclusif. Un Pennequin les expérimenta avant lui. Le rôle de Gallieni consista surtout à les systématiser, les théoriser et les publier. On put s'en inspirer plus tard. Mais les conditions avaient changé ; là où elles avaient réussi en 1894 ou 1896, elles devaient échouer en 1950. Objets d'histoire, elles n'ont plus pour beaucoup qu'un intérêt rétrospectif.


gallieni_t_te_nueLe bilan de l'action "civile" telle que la pratiqua Gallieni est plus actuel, pas ses séquelles et ses héritages, au moins à Madagascar.

Gallieni voulut construire un État. Le seul modèle qui lui paraissait valide était celui de son propre pays et il entendait réaliser, à sa manière, le "double mandat" prôné plus tard par le célèbre administrateur colonial britannique, lord Lugard : "Que l'Europe est présente en Afrique pour le bénéfice commun de ses classes industrieuses et des populations indigènes dans leur progression vers un plus haut niveau ; que le bénéfice peut être réciproque, et que le but et le désir d'une administration civilisée sont d'accomplir ce double mandat". Il y aurait beaucoup de mauvaise foi à accuser Gallieni d'hypocrisie ou de le blâmer de tant de naïveté. Les temps étaient ainsi. Il y a plus de fondement à lui reprocher des négligences de commandement, ou plutôt du contrôle de l'autorité subalterne, une théorie abstraite et pernicieuse de "l'impôt moralisateur", une certain dureté. Mais on ne saurait prendre au pied de la lettre le procès en "erreurs et brutalités coloniales" que lui intentèrent ses ennemis, Augagneur, Jean Carol ou Vigné d'Octon.

Ce qu'il légua à Madagascar est finalement le plus décisif, qu'on le juge bon ou mauvais. Une réalité d'abord : la fin de la monarchie et l'instauration d'un État républicain, laïque et rénové. Un bouleversementtananarive_courrier des structures sociales et aussi l'unification des ethnies et des régions, qui constituèrent une véritable révolution et la condition préalable d'une prise de conscience nationale. Enfin, une tentative et un projet de construire les bases d'une économie nouvelle, capable d'un démarrage autonome. Il se heurta là à l'indifférence d'une métropole égoïste, aux appétits des colons et des affairistes de tout poil, autant qu'aux difficultés de tout pays sous-développé. Quoi qu'il en fut, son action coloniale, ce fut aussi, dans un monde en crise, une accélération décisive de la "modernité".

Ce terme, fort imprécis au demeurant, peut, certes, être rejeté au nom des valeurs "traditionnelles" de la société qu'elle a bouleversée en lui imposant le modèle de l'Occident. La réalité moderne ne peut naître que d'une revendication de cette même "modernité" par ceux qui en furent tout à la fois les victimes et acteurs. Gallieni le comprit fort bien quand il fit appel aux Hovas vaincus pour reconstruire l'État à Madagascar. Il n'exclut même pas que ce grand choc puisse permettre la naissance d'une conscience nationale malgache. Mais, évidemment, il se trompait lorsqu'il croyait qu'elle se constituerait seulement dans l'allégeance à la puissance coloniale.

Marc Michel, Gallieni, Fayard, 1989, p. 319-326.

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Marc Michel, agrégé d'histoire, ancien élève de l'école normale supérieure, a enseigné l'histoire coloniale, professeur émérite à l'université de Provence (Aix- Marseille)

- Décolonisation et émergence du tiers-monde, Hachette-Supérieur, 2005.

- Jules Isaac : un historien dans la Grande Guerre - Lettres et carnets, 1914-1917, Armand Colin, 2004.

- Les Africains et la Grande Guerre : l'appel à l'Afrique (1914-1918), Karthala, 2003.



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