mardi 30 octobre 2007

Les membres des Chambres de Commerce d’Hanoi et d’Haiphong, (Claire Villemagne)

Diapositive1



Les membres des Chambres de Commerce

d’Hanoi et d’Haiphong,

de leur création aux années Doumer

communication dans le cadre du colloque PDR/FOM (9 novembre)

Claire VILLEMAGNE-RENARD


Au début des années 1880, l’extension des possessions françaises en Extrême-Orient se fait au nom du commerce et dans le but d’accroître les débouchés économiques de la France. Mais, l’inertie commerciale et entrepreneuriale des Français sur place est souvent dénoncée d’une part par les hommes politiques et par l’opinion publique de métropole, et d’autre part par le gouverneur général et les résidents sur place.

Pourtant, un groupe de commerçants et de colons n’hésitent pas à investir tous ses capitaux, ses espoirs et sa vie même dans l’économie du nouveau protectorat. Lequel ne leur laisse aucune place dans la vie politique puisqu’ils sont exclus de la représentation municipale (ils sont nommés adjoints et non élus), et ne possède aucun représentant à la chambre des députés.

Dans ce contexte, la création de deux chambres de Commerce, l’une à Hanoi l’autre à Haiphong, permet à cette microsociété de se faire entendre par le biais des élections concernées. L’étude prosopographique des membres de ces chambres pose plusieurs questions : quel est l’itinéraire de ces membres ? Sont-ils représentatifs de leurs coreligionnaires ? Leur participation à ces instances modifie-t-elle leur activité ?

Le groupe se constitue d’une centaine d’individus (1), généralement les plus anciennement installés, ou ceux responsables des commerces et activités les plus lucratifs. Cette élite sociale et économique connaît une permanence certaine sur l’ensemble de la période étudiée, de la mise en place des chambres de commerce en 1886 jusqu’au départ de Paul Doumer d’Indochine en 1902.

Pour le cas d’Hanoi, les dix-huit compositions existantes permettent de dresser une liste de 49 membres (l’année 1892 est marquée par une élection des membres des deux chambres de commerce). Dans le cas d’Haiphong, les archives permettent de dégager seize compositions (il n’existe aucune donnée pour les années 1888 et 1898) qui débouchent sur une liste de 50 individus. D’emblée, la composition de la Chambre de commerce d’Haiphong montre une certaine instabilité sur l’ensemble de la période ce qui s’explique par la fragilité économique de cette place où les entreprises sont plus nombreuses, plus actives, avec des capitaux plus lourds, mais où les faillites sont également plus importantes.

Le choix de ce corpus est simple : il n’existe aucun recensement précis de la population européenne avant 1911, d’où la nécessité de choisir une structure stable aux individus facilement identifiables. D’autre part, cet échantillon de commerçants et colons français représentent environ 5% (2) de cette même catégorie de la population présente au Tonkin de 1886 à 1902. Pour constituer la liste des membres des chambres de Commerce, trois types de sources sont disponibles : les annuaires du Tonkin et de l’Indochine, les procès verbaux des séances des chambres, la presse locale. Pour autant, ces documents ne permettent d’établir que des listes. L’étude prosopographique de ce groupe nécessite donc l’analyse d’autres archives : l’état civil de l’administration coloniale, les petites annonces et les articles de presse citant la vie quotidienne, les demandes de concession de terrains, les doléances auprès de l’administration du protectorat, les casiers judiciaires et surtout les fonds notariés.

À ces difficultés matérielles, il faut ajouter que plusieurs documents sont introuvables au CAOM, comme l’établissement d’une liste des commerces patentés. Ainsi, cette étude prosopographique est difficile d’un point de vue méthodologique : il s’agit à la fois d’identifier des parcours individuels et de constituer un portrait de groupe. Dans ce cadre, la connaissance préalable et fine des archives est indispensable. Or la constitution de fiches individuelles est une démarche spécifique et de longue haleine, certains n’apparaissant que de façon lacunaire dans les documents disponibles.

Les deux chambres de commerce d’Hanoi et d’Haiphong sont créées par décision du sous-secrétariat des Colonies du 1er août 1884. Pour autant, leur mise en place ne date que de juin 1886, treize ans après la première tentative de conquête et moins de trois ans après l’instauration du protectorat. Inclure les années Doumer à cette étude permet d’établir s’il existe une rupture avec la période précédente ou s’il ne s’agit pas davantage d’une continuité générale. D’autre part, ces années sont marquées par un essor conséquent de l’activité économique de l’Indochine, nourrie par la création d’infrastructures tels les chemins de fer du Yunnan.

Chacune des chambres comptent une douzaine de membres (3), nommés par le gouverneur général. Dans un premier temps, les résidents d’Hanoi et d’Haiphong président les chambres qui ont seulement un statut consultatif. Une rupture intervient en 1889, année de réformes introduisant l’élection consulaire en vue de résoudre une crise entre les chambres et l’administration. Les délibérations deviennent libres. Les chambres de commerce se distinguent alors des conseils municipaux sur deux plans : leurs membres sont élus et leurs délibérations ne sont plus soumises à l’approbation du résident supérieur.

Cette réforme du printemps 1889 dote les chambres de commerce d’enjeux propres qui dépassent les débats économiques. L’arrêté du 16 février 1889 fixe les modalités de l’élection, les premières ayant lieu le 17 mars 1889. Dans un contexte de lutte de pouvoir entre l’armée et l’administration civile, les chambres de commerce offrent un rare espace d’expression pour les colons expatriés. Par ailleurs, on peut distinguer le cas des simples membres et celui des présidents, secrétaires et trésoriers dont les rôles sont moteurs au sein de ces institutions. Faire partie du bureau d’une chambre est une ambition pour beaucoup.

Leur rôle principal des chambres est de s’attaquer à d’importantes questions économiques. Elles relaient également les  préoccupations et les aspirations majeures des négociants et entrepreneurs concernant entre autres la péréquation des patentes, le fret, le transit, les assurances et surtout, les droits de douane à l’importation et l’exportation. Elles répondent aussi aux commerçants établis en métropole. Tous les courriers relatifs aux aspects commerciaux (renseignements concernant les produits, les associations possibles, la recherche d’emplois…) leur sont transmis et ce sont les présidents des chambres qui sont chargés de cette correspondance. À ce titre, ils jouent un rôle indispensable de médiateurs. De même au cours de leurs voyages personnels, ils témoignent de leur utilité. C’est ainsi que sont contactées les chambres de commerce de Paris, de Lyon, de Marseille, …, ou même le ministre du Commerce lors de séjours en France des présidents d’Hanoi et d’Haiphong. 


La représentativité des membres au sein

de la société coloniale

L’ensemble des membres des chambres de Commerce d’Hanoi et d’Haiphong sont des hommes. Pour autant, quelques femmes exercent une activité commerciales de façon indépendante au Tonkin. Leur activité relève de trois secteurs : restauration, couture et comédie. Parmi les premières, on peut établir la liste suivante non exhaustive : Rose de Beire propriétaire du Café des Officiers à Hanoi dès 1885 ; la veuve Carbonnel propriétaire du Restaurant français d’Haiphong en 1885 ; Jeanne Delaplace gérante d’un café d’Hanoi en 1885 également ; Anne-Marie Poulain limonadière à Hanoi en 1887 ; Eva Allen tenancière d’un café buvette à Hanoi en 1888 ; Félicie Maillard veuve Audoynaud limonadière ; Berthe Meriel, propriétaire du Café du Tour du Lac ; toutes deux à Hanoi en 1890 ; Piquemal gérante du Chalet du Lach Tray à proximité d’Haiphong en 1890… La veuve Audoyanud est emblématique de quelques tenancières de buvette soupçonnées de prostitution : son premier époux est décédé en 1887 lui laissant une fille à charge. Elle vit ensuite maritalement avec Désiré Hottois dont elle a un fils. Tous deux décèdent du choléra en 1890. Un rapport de l’administration coloniale établit en 1891 : «Actuellement cette dame tient un café, uniquement fréquenté par la troupe. Sa moralité laisse à désirer. Elle a eu un enfant le 25 novembre 1888 et est actuellement enceinte. Des renseignements de police, il résulte qu’elle se livrerait même à la prostitution. Sa fille qui doit être âgée de douze ans environ est en pension à Haiphong, mais elle vient fréquemment chez sa mère où elle a le spectacle de son inconduite.»(4) En 1896, elle épouse pourtant Clément Coutereau, mariage qui légitime ses deux enfants nés en 1892 et 1893 de père inconnu.

Jeanne de Camilli, veuve Labenski, mariée en seconde noce à Alfred Levasseur, est une ancienne cabaretière. Elle poursuit l’activité de son mari en devenant propriétaire de l’Indépendance tonkinoise en 1900. Les artistes sont moins nombreuses et souvent de passage avec des troupes en tournées. Parmi elles, on peut citer : Héloïse Longuetti, artiste lyrique sous le nom de Jeanne Préval, présente  à Hanoi en 1885. Enfin, deux couturières sont établies au Tonkin : Joséphine Prestavery à Hanoi en 1889 et Mary Memmer à Haiphong en 1890.

Les membres des chambres de Commerce appartiennent à une tranche plus âgée de la population commerçante du Tonkin. Surtout, il s’agit d’hommes d’expérience qui n’en sont pas à la gestion de leurs premières affaires. Certains exerçaient auparavant en métropole, comme Numa Bourgoin-Meiffre qui appartient à une famille vosgienne, établie dans un commerce de commissions et d’export-import basée à Paris boulevard du Temple. D’autres ont une première expérience en Asie, sur les places de Saigon ou d’Hongkong, comme Jules d’Abbadie, entrepreneur et armateur à Haiphong, directeur des Messageries fluviales du Tonkin en association avec Auguste Marty, anciennement employé de Constantin, armateur basé à Saigon.  Il existe quelques exceptions dont Guillaume fils, mais dans ce cas précis, celui-ci a été associé aux activités familiales très jeunes.

Certaines catégories de commerçants et colons sont donc exclus de représentativité aux chambres de Commerce : ceux qui s’installent après avoir été démobilisés des troupes de marine présentes au Tonkin, ceux plus jeunes qui viennent tenter leur chance dans ce nouveau protectorat…

Leur domaine d’activités est varié : négociants, pharmaciens, entrepreneurs, industriels, adjudicataires de l’administration coloniale…, ce qui est un échantillon représentatif de l’ensemble des colons. Mais, leur spécificité réside plutôt dans le volume d’affaires traitées et l’assise financière dont ils disposent. Tous sont propriétaires, associés ou gérants des plus grosses sociétés présentes alors : Daniel Bernhard est fermier des abattoirs d’Hanoi, en association avec son beau-frère Eugène Koenig en 1894 et fermier des alcools, toujours en association avec Koenig, en 1898 ;  Julien Blanc est pharmacien à Hanoi depuis 1886, d’abord en association avec Noël Reynaud, puis seul dès juin 1887, lorsque ce dernier s’installe rentier et propriétaire à Haiphong, preuve du caractère rémunérateur de l’entreprise ; son collègue d’Haiphong, Edouard Brousmiche, prend la succession de Dewost et devient propriétaire de la Pharmacie centrale française et étrangère de l’Indochine en 1890.

Quant à Bourgoin-Meiffre, cité précédemment, c’est un entrepreneur incontournable de la place d’Hanoi : il détient le monopole de la vente de badiane, ou anis étoilé, en 1890. Pour cette exploitation commerciale, il a monté une distillerie de plantes aromatiques à Hanoi en 1889. En 1896, il fonde également une entreprise de Briqueterie et tuilerie du Grand Bouddha sur un terrain de 20 000 m² avec une machine à vapeur de 300 chevaux importée de métropole. Pour autant, son activité principale reste la filature : la société Bourgoin-Meiffre et Cie est fondée en 1893, en association avec cinq industriels parisiens, alsaciens ou vosgiens. Elle succède a une première société fondée dès 1884 qui appartenait en propre à Bourgoin-Meiffre. Son capital est ouvert à 900 000 francs (soit environ 15 millions d’euros actuels) !

Si tous les membres des chambres de Commerce du Tonkin ne possèdent pas une telle richesse, aucun n’est en difficultés financières, malgré le nombre assez élevé de faillites, lesquelles sont plus nombreuses à Haiphong qu’à Hanoi. Aucun petit négociant ou petit entrepreneur, dépendant directement de l’administration ou soumis aux aléas financiers n’est présent dans ces instances. L’élite économique et financière y figure.

D’ailleurs, l’étude de la liste (5) des abonnés téléphoniques en 1899, est révélatrice. Pour Hanoi, sur neuf abonnés dont seulement cinq individuels et quatre sociétés, trois sont membres de la chambre de Commerce : Numa Bourgoin-Meiffre, Ernest Schneider et Raoul Debeaux. Celle d’Haiphong est plus longue : dix-huit abonnés dont douze individuels et six sociétés, huit sont membres des chambre de Commerce : Alcide Bleton, Charrière, Linossier, Jules Lefebvre, Jean-Baptiste Malon, Jules d’Abbadie, Porchet et Spéder. La comparaison de ces listes permet bien d’affirmer les capacités économiques des membres siégeant dans les instances commerciales.


Les membres des chambres de Commerce choisis

par procuration

Seule exception, des membres nettement moins fortunés qui doivent leur siège à leur fonction de représentants de grandes sociétés : tel François Jame, employé de la maison de commerce bordelaise Denis frères (6), présente à Saigon dès 1862, avec une succursales d’abord à Haiphong en 1883, puis une seconde à Hanoi.
Le premier ne laisse pas indifférent. Loin d’adopter une attitude discrète en sa qualité de mandataire de Denis frères, il n’hésite pas à multiplier les provocations et se sert de la tribune de la Chambre de commerce d’Haiphong pour sa popularité personnelle. Ainsi, lors d’un dîner en présence du gouverneur général, son discours de fin de repas ne passe pas inaperçu. Le scandale s’explique par le contenu du discours, et également par sa forme. Il s’agit d’un toast chanté au ton des plus relevés :

«M’sieur le gouverneur, j’viens vous faire
mon petit boniment
car le p’tit Jame est s’crétaire
et remplace l’président,
c’qu’est pas un’sinécure
Y me faut en toute occasion
Endosser ma noir’ pelure
R’présenter l’commerce d’Haiphong
Au nom ‘la Chambre d’Commerce
M’sieu, j’viens vous saluer,
Vous dir’ la cris’ que traverse
L’colon qu’a beau s’r’muer
Faut tend’ une oreille indulgente
Aux Haiphongeois très embêtés.
Notre ville est vraiment charmante
Mais ça schlingue de tous côtés
Le colon a été bien brave
Risquant ses capitaux,
Vidant son bas. C’est du courage
Et ça n’rapport’ pas gros !…
Nous sommes malheureux, péchaire !
L’emprunt … et vite encore !
Sans ça d’horreur, oh ! je tressaille :
Nos famill’ vont a’ler tout nu,
Une ficelle autour d’la taille,
Et rien d’aut’ pour cacher leur c…
M’sieu je vous le demande en grâce
Reniflez un instant
Vous sentez ? vous fait’ la grimace
Nos marr’puent bougrement !
Bien sûr, sans être trop difficile
Quand le vent souff’ de ce côté
F’rez bien en traversant la ville
De vous fich’ les doigts dans le nez.»(7)

La presse locale insiste sur le caractère isolé et singulier de cette démarche : 
«Piquet finit en buvant à la prospérité d’Haiphong. Alors François Jame, sans y être en rien autorisé par ses collègues de la Chambre de Commerce qui sont fort mécontents, et avec raison, donne lecture d’un factum où il parle de l’emprunt, des martres, du marasme des affaires… Si nous disons un mot de ce piteux discours, ânonné péniblement, c’est afin que le gouverneur général ne puisse pas supposer que la Chambre de Commerce d’Haiphong qui possède des hommes remarquables, ait songer à confier à Jame le soin de la représenter.» (8)

Aussi, quelques mois plus tard, lorsque Jame perd le mandat de la maison Denis frères, certains négociants s’inquiètent du maintien de Jame au sein de la chambre de Commerce. Le Courrier de Haiphong relaie ces craintes :
«On nous demande si François Jame a donné sa démission de membre de la chambre de commerce. Nous ne le pensons pas. Mais il ne peut manquer de le faire, sachant bien que s’il a été élu membre de la chambre de Commerce, ce n’est pas à lui personnellement que cet honneur a été fait par les électeurs consulaires, mais à l’agent de la maison Denis frères. Il aurait dû donner sa démission, dès le jour où la procuration de la maison Denis frères lui a été retirée.» (9)

D’autres membres siègent au nom de grandes sociétés. Ernest Bancal siège à la chambre en tant que représentant de la maison Ulysse Pila et Compagnie (10). Arrivé à Haiphong en 1884, il y établit l’agence principale de la maison et des succursales à Hanoi et Nam Dinh. Lors de sa direction des comptoirs de la société Pila au Tonkin, le Protectorat signe avec celle-ci des contrats concernant la construction et l’exploitation de Docks et de Magasins centraux. À son décès en juillet 1890, l’hommage qui lui est rendu est unanime, car Bancal a su s’imposer sur la place d’Haiphong par ses liens avec la maison Ulysse Pila et Compagnie, et au-delà par sa personnalité propre :

«Ceux qui ont approché Bancal à cette époque, ont pu voir de quelle ardeur au travail il était capable, quelle intelligence il apportait dans la direction d’une des maisons les plus importantes du Tonkin. On l’a vu ensuite organiser les Docks, défendre pied à pied contre l’administration elle-même un contrat qu’elle voulait déchirer après l’avoir signé librement, et finir par avoir gain de cause, par vaincre toutes les résistances. Nous l’avons vu apporter à ce journal dont pendant deux ans et demi, il a présidé le conseil d'administration, toujours beaucoup de calme, de bon sens dans la discussion, et au milieu des intérêts divers, parfois passionnés, se montrer toujours d’une correction parfaite, ne jamais laisser percer ni impatience ni mauvaise humeur. Et dans toutes ces luttes, au milieu de tout son travail, Bancal savait se faire apprécier et du gouvernement et de la population entière. Pendant que l’administration le nommait conseiller municipal, le suffrage des électeurs le portait à la Chambre de Commerce.» (11)

Autre exemple, Charles Henri Tartarin représente la maison Fontaine et Cie. Fondée en 1887, ses débuts commerciaux ont concerné des articles de quincaillerie en provenance de Paris.
«En 1892, la maison Fontaine avait déjà acquis un développement considérable et assuré le débouché de ses articles, tant aux particuliers qu’à l’administration, dont elle était un des principaux fournisseurs. Au mois de mars 1894, l’exploitation fut continuée par une société anonyme dont le siège social se trouve à Paris, 181 rue Saint-Honoré. Actuellement [en 1900] le comptoir français du Tonkin est une des plus fortes maisons de la place tonkinoise. Elle continue, sous la nouvelle direction, à augmenter son essor commercial, tant au point de vue de l’importation que de l’exportation. La maison s’occupe encore de commission, et offre aux acheteurs un intermédiaire assuré et sérieux pour toutes les transactions. Les magasins du comptoir français sont installés rue Paul Bert, dans la rue la plus importante du quartier européen. Leur étendue permet à cet établissement d’avoir toujours un stock de marchandises suffisant pour faire face à toutes les commandes.» (12)


Des itinéraires personnels spécifiques ?

Au-delà de ces quelques membres siégeant dans les instances commerciales par procuration, chacun offre un itinéraire particulier. A ce titre, on peut distinguer deux catégories : ceux représentatifs surtout des espoirs et des ambitions coloniales et d’autres plus consensuels. Parmi ces derniers, les deux pharmaciens du Tonkin, Julien Blanc et Edouard Brousmiche, précédemment cités. Leur position commerciale est spécifique puisqu’ils sont à la fois indépendants et bénéficiaires d’un statut protégé. Tous deux ne souffrent donc d’aucune concurrence. Pour autant, des différents personnels peuvent apparaître : ainsi Julien Blanc qui apparaît très aimé par ailleurs, est critiqué pour sa gestion de la société Philharmonique d’Hanoi. Le métier d’entrepreneurs correspond davantage à la première catégorie évoquée, incarnant les espoirs et les ambitions coloniales.

L’itinéraire de Numa Bourgoin-Meiffre a déjà été évoqué aux travers de ses activités de distillerie, de filature et de briqueterie. Celui de Charles Vézin est différent de par son métier d’entrepreneur public. Arrivé au Tonkin en 1886, en même temps que Paul Bert, il travaille surtout pour le compte de l’administration. Sa société exploite les ciments et la chaux hydraulique d’Hongay et commercialise des buses en ciment de Portland. Il est également un des quatre administrateurs du Courrier de Haiphong. En juillet 1892, alors qu’il contrôle l’avancée de travaux réalisés pour le compte du Protectorat, il est enlevé par une bande de pirates chinois contrôlée par Luu-Ky.

Prisonniers pendant plus de quatre semaines, il est relâché au prix d’une rançon de 25 000 piastres, payée par l’administration. Cet événement fait suite à un précédent : l’enlèvement des frères roque qui s’était terminé par la remise d’une rançon de 50 000 piastres. Dans un courrier que Vézin parvient à faire passer à un de ses proches le 3 juillet 1892, il écrit : «Mon cher M. Luya, j’ai reçu votre envoi, merci, je mourais de soif et de faim – ne pouvant avaler du riz. Prière de m’envoyer deux pantalons et paletots, chaussettes, et encore pain et vin. Je viens d’avoir une entrevue avec Luu-ky qui me croit fort riche et se montre exigeant ; j’ai de la peine à lui démontrer le contraire…» (13)

Au-delà des controverses (14) au sujet de la complicité de l’ensemble des congrégations chinoises installées au Tonkin,  c’est bien le statut de Charles Vézin qui a motivé son enlèvement. Déjà celui des frères Roque portait sur de riches armateurs. Ici, avec Vézin, Luu-ky frappe un grand coup : un entrepreneur aisé, proche de l’administration du protectorat. Si dans un premier temps Charles Vézin envisage de se retirer de ses affaires pour un retour définitif en métropole, il se ravise et reprend ses activités. Il s’impose dans des marchés importants dont le plus emblématique est la sous-traitance d’une adjudication réalisée entre l’administration et l’entreprise parisienne Soupe et Raveau concernant la réalisation d’une ligne de chemin de fer de Phu Lang Thuong  à Lang Son (15). L’adjudication est conclue par contrat en date du 17 février 1893 et la sous-traitance est acceptée officiellement le 29 avril 1895. Suite à une réclamation concernant le renseignement de ces travaux, Vézin perçoit, le 27 mars 1898, la somme de 160 000 piastres (16) et abandonne tout autre recours juridique possible en contentieux. Ces délais de paiement nécessite des finances saines et solides, mais les marchés s’avèrent rémunérateurs et l’entreprise Vézin et Cie est l’un des plus importantes du Tonkin.

La Chambre de Commerce d’Hanoi se distingue de celle d’Haiphong par la présence de membres d’une même famille, celle des  Schneider et celle des Guillaume. Les Schneider sont deux frères. L’aîné, Ernest Hippolyte est libraire et papetier, établi à Hanoi au 52 rue Paul Bert. En avril 1891, il ouvre une succursale (17) à Haiphong, gérée par un de ses employés : Georges Faucon. Quant à son frère, François Henri (souvent désigné par les initiales FHS), il débute sa carrière au Tonkin comme chef d’atelier de l’imprimerie du gouvernement général en 1883. Progressivement, il s’ouvre à une clientèle privée, d’abord pour l’impression de cartes de visite. Il reprend les locaux de l’imprimerie Crettier, installée rue des Brodeurs à Hanoi, en novembre 1885, et bénéficie de la reprise de l’ancienne imprimerie gouvernementale, la première établie au Tonkin, dans des conditions avantageuses.

En 1889, il fonde une nouvelle société (18) de typographie, lithographie, reliure et gravure, à Hanoi, rue du Coton. Il se distingue par la qualité de ses travaux. Ainsi en 1890, il est félicité pour l’impression d’un plan de la ville d’Hanoi, échelle 1/10 000ème, avec le commentaire du Courrier de Haiphong : «On ne ferait pas mieux en France chez le premier cartographe» (19). Sa société est prospère, surtout du fait de ses relations avec l’administration. Il est chargé de l’impression des imprimés officiels en 1890. Mais la concurrence est rude et le marché de 1891 est soumis à adjudication à laquelle participent deux autres imprimeurs : Chesnay d’Hanoi et Crébessac d’Haiphong. Une polémique s’engage avec ce dernier qui ne paie qu’une patente de libraire et non d’imprimeurs, mais qui a soumissionné à un tarif préférentiel sur Schneider. C’est pourtant ce dernier qui est retenu par l’administration. Crébessac ne manque pas de protester auprès de la chambre de Commerce d’Haiphong laquelle se positionne en sa faveur en émettant le vœu unanime : «que lorsque l’administration juge à propos de recourir à une adjudication pour fourniture quelconque, les offres les plus avantageuses soient définitivement acceptés lorsque les conditions exigées par le cahier des charges ont été rigoureusement remplies.» (20)

Par contre la Chambre de Commerce d’Hanoi refuse de s’impliquer dans le débat : «tout en désirant donner satisfaction aux vœux légitimes pouvant se produire parmi les commerçants dont elle s’efforcera toujours de soutenir les intérêts, la chambre déclare, en l’espèce, ne pouvoir se faire juge du bien ou du mal fondé de l’irrégularité invoquée par le gouverneur général, dont elle ignore absolument les motifs et passe à l’ordre du jour.» (21) D’ailleurs si Crébessac et FH Schneider siègent tous deux à la chambre de Commerce d’Hanoi, ce sont sur des années différentes : cinq années de participation pour le dernier : 1888, 1891, début 1892, 1893 et 1894 ; contre huit années pour le second qui lui succède : fin 1892, de 1895 à 1897, et de 1899 à 1902.

La saga Guillaume semble débuter en 1886 par l’exploitation de carrières de pierres calcaires à Keso (22). La concession définitive de cette propriété leur est attribuée en 1888. Dix ans plus tard, ils en deviennent propriétaires. Son exploitation leur permet de fournir des moellons, des pierres de taille pour construction et des pierres cassées destinées aux travaux de la ville de Hanoi ou à l’empierrement des routes. Les Guillaume y installent également des ateliers de marbrerie et de pierre de taille. La fratrie est composée d’Henri, Jules et Charles ; le premier décède en 1888 (23).

«Dans ces ateliers, une scierie à vapeur débite le marbre en plaques d’épaisseurs diverses, pour tables, cheminées, carrelages… Deux sortes de marbres sont utilisées par messieurs Guillaume : le marbre noir et le marbre blanc et rouge. Le premier provient des carrières que ces messieurs possèdent à Ninh Binh. Le deuxième est extrait des carrières de Thanh Hoa. Leur qualité est excellente. Les carrières de Ninh Binh fournissent aussi des pierres de taille qui sont également débitées dans les ateliers de Keso. Pour assurer le transport des matériaux, à leur extraction des carrières de Ninh Binh et de Thanh Hoa, (ils) ont organisé un service de jonques qui fonctionne avec régularité sur les cours d’eau qui relient Keso, Hanoi, Ninh Binh et Thanh Hoa. 75 jonques, de 40 à 70 tonnes, font le service de Keso à Hanoi, et 20 autres jonques assurent le transport de Ninh Binh et de Thanh Hoa à Hanoi.» (24)

Le tout est géré par une société en nom collectif, sous la raison Guillaume frères, fondée le 28 décembre 1891 par Charles et Jules, avec un capital très restreint de vingt piastres (25). Il s’agit d’une «entreprise de travaux de constructions de bâtiments et autres». Jules est plus spécialement chargé de la trésorerie. Tous deux constituent une seconde société (26) en association avec Joseph Borel, agriculteur à Keso, pour une exploitation de caféiers. La société commencera à partir du 1er janvier 1892. Les Guillaume fournissant les terrains appelés Vallée de la Cressonnière qu’ils ont acquis en 1888, dont ils sont propriétaires situés à Keso et les plants de caféiers ainsi que tous les autres terrains qu’ils pourront acquérir à Keso durant la durée de la société. Ils ont choisi Joseph Borel pour ses compétences : c’est lui qui est chargé de la direction du travail de la surveillance et de la conduite de toutes les personnes attachées à l’exploitation et généralement de tout ce qui a rapport aux travaux de culture, alors que Jules Guillaume gère la partie administrative dont les achats, les ventes et la correspondance.

En 1898, la plantation est un exemple de réussite pour les deux familles, Joseph Borel étant secondé par ses frères. Elle exploite alors près de 330 000 caféiers (27). Les éloges ne s’arrêtent pas là puisqu’ils « n’ont pas borné là leurs efforts. Ils ont encore adjoint à la plantation une ferme importante qui comprend 250 vaches et 500 chèvres qui, non seulement fournissent des fromages et des beurres vendus à Hanoi, mais donnent, en outre, le fumier nécessaire à la plantation. Deux taureaux français sont attachés à cette belle ferme, et leur croisement avec les vaches du pays fournit un bétail très apprécié.» Leur participation à la chambre de Commerce d’Hanoi est difficile à appréhender. Contrairement au cas des Schneider, l’étude prosopographique s’avère plus délicate dans le cas des Guillaume. Les documents de la chambre de Commerce font état des «frères Guillaume», de «Guillaume père», de «Guillaume fils», de « Guillaume aîné» ou de «Guillaume». Trop rarement les prénoms sont mentionnés pour se repérer facilement dans cette fratrie pourtant incontournable d’Hanoi. Sur l’ensemble de la période, les Guillaume siègent treize années, avec des absences uniquement en 1886, 1888, 1889 et 1901. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils se succèdent : Henri en 1888, puis Jules jusqu’en 1900, puis Charles.

Pour compléter cette étude prosopographique des membres des chambres de Commerce, il convient d’en présenter quatre membres qui offrent la particularité d’avoir siéger sur l’ensemble de la période.


Des candidats inamovibles

Quatre membres se dégagent ici : pour Hanoi, Debeaux et Sébastien Godard  avec respectivement treize et quinze participations ; et pour Haiphong, Félix Charrière et Raoul Linossier avec chacun onze participations. Cette longévité remarquable se double d’un poste à responsabilité au sein des instances commerciales, pour trois d’entre eux : Debeaux occupe le poste de secrétaire et de vice-président , Godard est président  ou vice-président, chacun pendant cinq années. Quant à Linossier, il est secrétaire de la chambre d’Haiphong durant sept années.

D’où la question de la spécificité de ces membres que l’on peut établir sur leur âge ou leur expérience, leur connaissance et leur pratique commerciale précédente d’une place asiatique, et enfin leur participation dans diverses association ou aux conseils municipaux.
Le cas Debeaux est révélateur puisque comme les Guillaume et les Schneider il s’agit d’une fratrie. Honoré et Raoul siègent tous deux, de façon successive à la chambre de commerce d’Hanoi. Ils fondent les Magasins généraux Debeaux frères en 1885 (28).

Par contre, ils offrent deux particularités : être plus jeunes que leurs confrères : Honoré est sans doute né en 1861 seulement (29) et Raoul en 1858 (30) ; avoir commencé dans le ravitaillement des troupes et avoir réussi leur reconversion après le départ des troupes. Ainsi, ils se lancent dans l’exportation de quelques produits du Tonkin comme les peaux de buffles, la soie ou les essences des bois de benjoin. Preuve de leur réussite, l’Union de France, compagnie d’assurance métropolitaine, leur confie la direction d’une succursale. «Les magasins sont installés à Hanoi, rue Paul Bert, et la clientèle y trouve un choix magnifique de toutes sortes d’articles. (…) Tous les articles sont représentés dans ces magasins généraux. Les objets les plus divers y sont rassemblés : l’acheteur n’a que l’embarras du choix. L’orfèvrerie, la faïencerie, la porcelaine, la lingerie, les chaussures, les armes de chasse et de guerre, les costumes coloniaux, la parfumerie, l’horlogerie, l’ameublement, toutes ces diverses branches d’articles commerciaux sont débitées par la maison, et dans des conditions exceptionnelles de qualité et de garantie. Les magasins de Debeaux jouissent, du reste, d’une réputation méritée, et sont les fournisseurs très appréciés de la plupart des villes du Tonkin.» (31)

En dehors de cette maison de commerce d’Hanoi, les frères Debeaux possèdent l’Hôtel du Commerce à Haiphong (32), construit en 1887, ouvert au public le 8 janvier 1888, les premiers propriétaires étant Gandaubert et Peyre. Le 1er mai 1898, les frères Debeaux le rachètent avant de l’agrandir et de le moderniser :
«L’hôtel par lui-même se compose d’un bel établissement qui peut mettre 50 chambres à la disposition des voyageurs ; les chambres comprennent, si on le désire, des cabinets de toilette fort bien aménagés. La maison possède aussi de très confortables salles de bains et des appareils à douches. Une vaste salle à manger, des salons particuliers et une grande salle qui sert de café sont à la disposition des voyageurs. Le service est fait par des boys indigènes qui s’acquittent avec adresse de leurs différentes fonctions. Stylés à l’européenne, ils servent avec une correction parfaite et une soumission évidemment préférable à l’arrogance de certains serviteurs des grands cafés parisiens. L’éclairage, la ventilation et les sonneries sont mues par l’électricité. En un mot, l’hôtel du Commerce de Haiphong rivalise, de la façon la plus avantageuse, avec bien des hôtels de premier ordre de la Métropole.» (33)
L’ensemble est complété par un magasin général qui permet aux voyageurs de se munir de tout le nécessaire avant de s’installer ou de visiter l’intérieur du Tonkin.

   
Parmi les conseillers municipaux d’Hanoi, un des frères Debeaux siège en 1890, 1892 et 1893. Tous deux restent associé dans leur affaire de commerce, mais Raoul développe également des activités personnelles, sans doute fortement rémunératrices, d’abord comme entrepreneur de transport en 1895 et 1896. Surtout en 1899, il devient fermier des alcools en association avec un certain Danzer ; ce qui lui permet de fonder en 1901 la Société du Nord de l’Annam, qui gère la distillation et la vente d’alcool, de l’opium et du sel dans les trois provinces de Than Hoa, Vinh et Ha Tinh.
Sébastien Godard jouit d’une respectabilité sans faille. C’est certainement aussi un des négociants les plus âgés d’Hanoi (34). Précédemment négociant en Lorraine à Jouy aux Arches, puis à Hongkong  en 1885. Il correspond donc à un profil déjà signalé de commerçant expérimenté. Sa société est une importante maison de commerce : elle compte des ateliers spéciaux pour la sellerie, la cordonnerie, la ferblanterie, le mobilier. En 1903, ses ateliers sont dirigés par des contremaîtres français. Par ailleurs, Godard fait l’unanimité dans la communauté européenne. Preuve en est une lettre du résident maire d’Hanoi en réponse à une enquête de sociabilité et d’honorabilité commerciale. Il le décrit comme un des plus sérieux et des plus importants négociants de cette ville, où il jouit d’une excellente réputation sous le rapport de l’honorabilité et de la droiture dans les affaires, parmi ses collègues. «De plus ce négociant dont les affaires sont prospères, possède dans Hanoi deux immeubles que l’on peut évaluer à 100 000 francs au minimum.» 35)


Quant à Félix Charrière, 38 ans en 1894, c’est aussi un commerçant précédemment installé sur une place asiatique. Associé à un certain Berthet de Saigon, leur maison est spécialisée pour la commission, l’expédition dans l’intérieur et la consignation de divers produits, particulièrement le vin et le tabac, et pêle-mêle horlogerie, parfumerie, quincaillerie, articles de Paris, articles de ménage et de popotes, conserves alimentaires, comestibles et fromage de gruyère, armes, munitions, articles de chasseurs et de fumeurs, bonneterie, lingerie, sellerie (36). En 1894, la succursale d’Haiphong est suffisamment importante pour que Charrière engage un employé de commerce : Alphonse Poinsard (37). Cette maison est rattachée à Bertrand et Charrière de Besançon (38). Il est également membre du conseil municipal d’Haiphong de 1892 en 1894, et à nouveau en 1899, et membre  des Prévoyants de l’avenir en 1891 et président  de la même association en 1894 (39). 

Enfin, Raoul Linossier est d’abord attaché à une grande maison de commerce de Saigon, E. Baud et Cie. D’employé de commerce à Saigon, il devient gérant administrateur des succursales d’Hanoi et d’Haiphong (40) en avril 1889. Il est également membre de diverses associations : il est ainsi commissaire de la Société des Courses en 1893 et 1899, trésorier des Prévoyants de l’avenir en 1893 et 1894, jusqu’au poste enviable de membre du conseil municipal d’Haiphong de 1895 à 1899, sans interruption. En 1899, il s’associe à Jean-Baptiste Ricardoni, pour le commerce de quincaillerie avec deux succursales : Hanoi et Haiphong. Le 5 avril 1894, ils achètent à Noël Reynaud négociant à Haiphong un terrain de 1750 m², borné par le boulevard de la République, au prix de 10 000 francs (41). Leur entreprise reste pour autant liée à Baud et Cie par des échanges de procuration par exemple.

En conclusion, il apparaît bien des traits spécifiques aux membres des chambres de Commerce du Tonkin : expérience, pratique commerciale de l’Asie, assise financière de leur société, investissement personnel dans plusieurs structures. Pour certains, on peut rajouter l’appartenance à une famille reconnue, une certaine proximité avec l’administration (adjudicataires divers, exécutant dans le cadre de contrat ou membre des conseils municipaux) ou encore la reconnaissance unanime des places d’Hanoi et d’Haiphong, soit par une forme d’honorabilité, soit par une absence de concurrence marquée. Dans ces deux cas, l’entrepreneur ou le négociant se trouve placé en dehors de confrontations trop fortes. L’appartenance aux structures consulaires valide bien un statut social enviable des plus enviables. Par ailleurs, les années Doumer n’apportent aucune modification sensible de la composition consulaire, tout au plus un renouvellement générationnel.

Claire Villemagne-Renard
le blog "Pionniers du Tonkin"

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dimanche 28 octobre 2007

le contact colonial : des individus et des groupes (9 et 10 novembre à Paris)

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cliquer sur l'image pour l'agrandir


Les jeunes chercheurs du groupe «France Outre-mers»

avec le soutien des universités
d'Aix-Marseille I, Bretagne-Sud (Lorient), Panthéon-Sorbonne (Paris I), Paris-Sorbonne (Paris IV), Saint-Denis (Paris VIII) et de l'École des Hautes études en sciences sociales (EHESS)
vous convient à la synthèse de leurs travaux :


Le contact colonial :

des individus & des groupes


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Au campement du groupe nomade d'Akjoujt, Mauritanie, 1945/1960 (source)


Le programme «France Outre-mers : parcours croisés, destins partagés ?», lancé à l’initiative d’un groupe de doctorants issus de six universités, a réuni pendant trois années (2005-2007) des jeunes chercheurs en histoire autour d’une problématique commune :

«Dans l’ensemble des territoires sous influence française, de la monarchie de Juillet à la Ve République, comment des individus ou des groupes, locaux ou métropolitains, civils, religieux et agents de l’État, participent du fait colonial, soit en l’imposant, soit en l’accompagnant, soit en le dépassant ?»
Dans le cadre de quatre ateliers électroniques, les participants ont confronté leurs approches - en particulier, la biographie, la prosopographie et d’autres formes d’études de groupes -, mis à disposition leurs apports sur des points précis et exposé leurs questionnements.

Ces deux journées de colloque proposent de faire la synthèse de ces échanges.


COMITÉ SCIENTIFIQUE
Robert ALDRICH, Université de Sydney
Hélène d’ALMEIDA-TOPOR, Université Paris I
Eric ANCEAU, Université Paris IV
Dominique d’ANGLÈS D’AURIAC, Archives de l’A.N.
Frédéric ANGLEVIEL, Université Nouvelle-Calédonie
Dominique BARJOT, Université Paris IV       
Pierre BOILLEY, Université Paris I
Hubert BONIN, IEP Bordeaux
Pierre BROCHEUX, Université Paris VII
André BROCHIER, Conservateur chef du Centre des Archives d'outre-mer (Aix-en-Provence)
Jean-Pierre CHALINE, Université Paris IV
Michel GOEH-AKUE, Université de Lomé
Claude LIAUZU, Université Paris VII (†)
Isabelle MERLE, CREDO Marseille
Marc MICHEL, Université d’Aix-Marseille
Guy PERVILLÉ, Université Toulouse-Le Miral
Josette RIVALLAIN, Musée de l’Homme (Paris)
Daniel RIVET, Université Paris I

PROFESSEURS RÉFÉRENTS
Colette DUBOIS, Université de Provence Aix-Marseille 1
Jacques FREMEAUX, Université Paris IV
Maurizio GRIBAUDI, EHESS
Daniel LEFEUVRE, Université Paris VIII
Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Univ. de Bretagne Sud
Hugues TERTRAIS, Université Paris I


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campement targui, Mali 1933 (source)


 

Programme

VENDREDI 9 NOVEMBRE 2007    / MATINEE

9h00 - Accueil des participants

9h15 - Ouverture & introduction aux travaux du colloque par Dominique BARJOT


EXERCICES DU POUVOIR ET DE L’AUTORITÉ

Présidence : Hugues TERTRAIS

9h45- Julie d’ANDURAIN : «Le général Gouraud, parcours d’un colonial (1867-1946)»
Laure COURNIL et Pierre  JOURNOUD : «Le passage de relais entre les armées française et vietnamienne au Sud-Vietnam (1949-1965)»
Tramor QUEMENEUR : «Étude des soldats refusant de participer à la guerre d’Algérie : entre morale et politique»

10h45 - pause

Isabelle DENIS et Nathalie  REZZI : «République et élites locales : l’exemple de Mayotte, 1880-1947»
Valérie  VALEY : «Place et rôle du personnel diplomatique et consulaire dans la politique expansionniste française à Madagascar (1862-1896)»
Komla Obuibé BASSA : «Les Conseils des notables au Togo du mandat à la tutelle française (1922-1958) : tribunes d’expression d’une future opposition au pouvoir colonial»
Benoît K. BEUCHER : «Les souverains moosé Naaba Sagha II et Kugri : un père et son fils dans la tourmente de la colonisation puis de l’indépendance (1942-1982)»
Anne-Laure JAUMOUILLIE : «Processus de reconnaissance des chefs Kanak, entre rejet et collaboration avec l’administration coloniale (Nouvelle-Calédonie, 1878-1946)»

12h30 - Première table ronde animée par Sylvie THÉNAULT

13h00 - déjeuner

VENDREDI 9 NOVEMBRE 2007    / APRES-MIDI

ACTEURS CIVILS DU CONTACT COLONIAL   
Présidence : Pierre BROCHEUX

14h15 - Claire VILLEMAGNE-RENARD : «Les commerçants et les colons français, acteurs de la vie économique et politique du Tonkin : les membres des chambres de Commerce et des chambres d’Agriculture, de leur création aux années Doumer»
Yves PANIS : «Alfred Ernest Babut, publiciste, militant de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, défenseur des enfants métis abandonnés au Tonkin (1900-1908)»
Thierry  LEVASSEUR : «L’activité politique des étudiants vietnamiens en France de la Libération à la fin de la guerre d’Indochine (1944-1954)»

15h30 - pause

15h40 - Christelle LOZERE : «Les commissaires des sections coloniales des expositions nationales et internationales provinciales françaises de 1850 à 1896 : discours, ambitions et scénographie»
Laure  DEGRAS : «Logique d’une histoire / Logique de l’Histoire  : Joseph Roux (1896-1968), de la Provence aux colonies françaises»
David LAMBERT : «Approche du pouvoir colonial : les notables municipaux français dans le protectorat marocain (1912-1939)»
Diane SAMBRON : «Les femmes comme groupe reconnu dans la guerre d’Algérie (1954-1962)»

17h00 - Deuxième table ronde animée par Éric ANCEAU et Isabelle DASQUE


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Dressage des boeufs et leçon de labour, Mali, 1900/1960 (source)


SAMEDI 10 NOVEMBRE 2007    / MATINEE

AGENTS DE L’ÉTAT, REPRÉSENTANTS POLITIQUES
ET ADMINISTRATEURS

Présidence : Hubert BONIN

9h00 - Nathalie REZZI : «Les gouverneurs de 1880 à 1914»
Céline RONSSERAY: «Les administrateurs coloniaux en Guyane française au XVIIIe siècle : enjeux prosopographiques, parcours professionnels et réseaux de solidarité»
Gérard THABOUILLOT
: «Être chef de poste en Inini»
Amaury LORIN : «Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902)»

10h30 - pause

10h45 - RODET Marie : «Femmes et Droit colonial au Soudan Français (1900-1945)»
BRUSCHI Francesca : «Le pluralisme juridique au Sénégal entre assimilation et maintien des identités locales (1916-1946)»
Vanina PROFIZI : «Une approche prosopographique des phénomènes identitaires en contexte colonial : les fonctionnaires d’origine corse en AOF (1900-1920)»

11h30 - pause

11h45 - Anne-Christine TREMON : «Le positionnement de l’élite polynésienne face à la question des droits politiques durant la période coloniale»
Rodolphe  BELMER : «Étude des candidats élus aux élections législatives du 28 au 30 novembre 1958 en Algérie»
Sarah MOHAMED-GAILLARD, Maria ROMO-NAVARRETE : «Les représentants de l’Outre-mer dans les assemblées de la IVe République, 1945-1958»

12h30 - Troisième table ronde animée par Jean-François KLEIN
13h00 - déjeuner


SAMEDI 10 NOVEMBRE 2007    / APRES-MIDI

ÉCHANGES DE SAVOIRS ET DE SAVOIR-FAIRE
Présidence : Colette DUBOIS et Josette RIVALLAIN

14h15 - Alain MESSAOUDI : «Prosopographie des professeurs d’arabe des établissements français au Maghreb (1880-1962)»
Simon DUTEIL : «Institutrices françaises à Madagascar. 1896-1939»
Mylène THELIOL : «Le service des Beaux-Arts, des Antiquités et Monuments Historiques, clef de voûte de la politique patrimoniale coloniale française au Maroc sous le mandat du Général Hubert Lyautey (1912-1925)»

15h15 - pause

15h30 - Hines MABIKA : «Échange ou transfert du savoir médical ? Le Cas du Gabon, 1860-1960»
Rodrigue LEKOULEKISSA : «Aménagement hydroélectrique de Kinguélé : Rôle et savoir-faire des entreprises françaises au Gabon, 1947-1973»
Véronique DIMIER : «Parcours d’administrateurs coloniaux de Dakar à Bruxelles : réflexion sur l’histoire de la DG8, dernière des colonies françaises ?»

16h30 - Quatrième table ronde animée par Armelle ENDERS

17h00 - Conclusions de la journée par Jacques FRÉMEAUX

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SCOA, fusion de karité, Bamako, 1900/1960 (source)


Adresse pour les deux journées :
Maison de la Recherche
Université de Paris-Sorbonne
28, rue Serpente
75 006 Paris.
(grand amphithéâtre, rez-de-chaussée)
Métro : stations Saint-Michel, Cluny ou Odéon.

Contact / coordination du programme :
Sarah Mohamed-Gaillard smg@security-labs.org
Maria Romo-Navarrete maria.romo-navarrete@neuf.fr

Contact / organisation du colloque :
Rodolphe Belmer rodolphe_belmer@hotmail.com
Éric Gady erikgady@yahoo.fr
Valérie Valey valey@univ-ubs.fr


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Yaoundé (Cameroun), un bureau de vote, 1947 (source)


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samedi 27 octobre 2007

l'histoire de l'émigration des Algériens au Canada (Marion Camarasa)

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Quand les hommes vivront d'amour...

quelques jalons sur l'histoire

de l'émigration des

Algériens au Canada.

Marion CAMARASA


"Quand les hommes vivront d'amour, il n'y aura plus de misère, et commenceront les beaux jours, mais nous, nous serons morts mon frère" . Ces paroles célèbres sont issues de la chanson québécoise deraymond_levesque_1955 Raymond Lévesque, qui écrivit cette œuvre en s'inspirant des malheurs causés par la guerre d'Algérie. Elle fut un succès populaire et peu de gens se doutent en écoutant cette mélodie qu'elle y fait allusion. Au Québec, lorsque Raymond Lévesque y retourne en 1958, la population s'intéresse d'avantage à ce conflit de décolonisation et la chanson revêt souvent une autre signification qu'en France ou de par le monde. Ainsi l'Algérie et le Québec partagent une mémoire commune qui a permis tout au long des années d'après guerre de forger une relation privilégiée entre ces deux gouvernements.

La communauté algérienne installée au Québec est fille de l'histoire algérienne. Elle ne peut se comprendre qu'en appréhendant les soubresauts de la politique algérienne depuis l'Indépendance et leurs conséquences économiques. Cet article tente de mettre en lumière les principales caractéristiques et les enjeux que soulève cette émigration atypique à bien des égards au Québec.

L'Algérie de 1962 est un pays à façonner. Toutefois, malgré ce rêve en marche, l'émigration qui a débuté au tournant du XIXème siècle, ne cesse d'évoluer et va même progresser, se dirigeant traditionnellement vers la France. Elle poursuit son installation, tout en restant cependant accrochée à l'idée d'un possible retour en 5297Algérie. L'arrêt de l'émigration en 1973 par Houari Boumédiène et la politique du regroupement familial, instaurée en 1974 par la France, modifia peu à peu son visage qui, d'immigration de travail passa à une immigration de peuplement.

Toutefois, cette émigration vers l'ancienne métropole est régie par des accords bilatéraux, avantageux pour les Algériens, entraînant alors la constitution d'une forte communauté, comptant au début des années 1980 près de 600 000 personnes. Cependant, on voit poindre le début d'un phénomène qui prit de l'ampleur dans les années 1990 : le départ vers le Québec. Ces flux migratoires sont le résultat de la dégradation progressive des conditions de vie et la détérioration du climat politique en Algérie. Le besoin de partir, de tenter de construire une vie meilleure à l'étranger devient le leitmotiv des ces Algériens, cadres, universitaires ou étudiants qui n'entrevoient plus de perspectives d'avenir dans leur pays d'origine. L'émigration politique vers le Canada n'aura pas lieu, les liens privilégiés avec la France seront toujours prépondérants dans ce domaine. L'évolution de l'histoire algérienne de ces quarante dernières années symbolise alors ces vagues migratoires successives.

L'arrivée en 1988 d'une ouverture démocratique (cependant bien vite refermée) n'a pas apporté une amélioration des conditions de vies bien au contraire, elle marque, avec la montée des violences islamistes, le début d'un phénomène migratoire sans précédent. La jeunesse algérienne ne rêve plus alors que de partir pour l'étranger et tout est bon pour réussir. La rumeur, immortalisée par Fellag dans l'un de ses spectacles, d'un bateau australien venant chercher des candidats à l'exil symbolise cette détresse morale et matérielle. Le Canada et surtout le Québec vont devenir cet "Eldorado à la sauce francophone" dont rêve tant les Algériens.


Canada terre d’immigration

Le Canada est l'un des pays symbole d'immigration, à l'image de son voisin américain. Il s'est ainsi construit, chassant les Indiens de leurs territoires et accueillant des vagues migratoires de plusieurs nationalités venant s'ajouter aux premiers colons, francophones et anglophones. Ce pays du nord a su, tout au long de la seconde moitié du XXème siècle se fabriquer une image lisse et policée. Monarchie parlementaire (la Reine d’Angleterre est reine du Canada, représentée par un gouverneur général, actuellement Mme Michaëlle Jean), le Canada n’a rapatrié  sa constitution qu’en 1982, ne s’est doté d’un drapeau (l’unifolié) qu’en 1965. En 1931, par le Statut de Westminster, il devient pays à part entière et s’émancipe de la Grande Bretagne en restant membre du Commonwealth. Cette affirmation nationale se double d’une expansion économique et est la source des dissensions et des fissures du fédéralisme canadien.

Ainsi dès les années 1960, le Québec – jusqu’alors on parlait de Canadien-Français – revendique sa spécificité et la "Révolution tranquille" voit naître le concept du Québécois et du nationalisme moderne. Cette nouvelle théorie, portée par le parti de René Lévesque , revendique la spécificité du Québec, dans ou hors du Canada. Il promulgue, en 1977, la loi 101 protégeant le français dans la Belle Province . Le premier référendum sur la souveraineté-association organisé le 20 mai 1980 est rejeté par plus de 60% des Québécois. Des tentatives de réformes du système fédéral sont entreprises au cours des années 1980 et 1990, mais se heurtent toujours au refus de certaines provinces et même, comme en 1992, sont rejetées par référendum par le peuple canadien . En 1995 (le 30 octobre) le référendum sur la libre-association présenté par le Parti Québécois (PQ) est rejeté par une très faible majorité de Québécois (50,6% pour le Non et 49,4% pour le Oui) et démontre ainsi la très fragile constitution du système fédéral canadien.

feuilLe Canada n’a cependant pas cessé d’être, au même titre que les Etats-Unis ou l’Australie un "pays de rêve" pour l’immigration. Jean-Claude Redonnet, ancien conseiller culturel auprès de l’Ambassade de France au Canada, présente ainsi ce vaste pays dans l’introduction de son ouvrage Le Canada : "Le Canada s’est forgé au cours des ans une réputation de sûreté et de responsabilité. Célébré comme terre d’accueil, il s’est vu également reconnaître les mérites d’honnête courtier de la paix et de serviteur du développement grâce à ses interventions dans le monde, sous ses propres couleurs ou celles des Nations Unies. […] Né de la colonisation et du peuplement, fondé par deux peuples rivaux, il se veut et se proclame autre et sait cultiver la différence, autre trait de son identité. Américain sans être à l’image des Etats-Unis d’Amérique, francophone sans être français, universaliste sans être dogmatique ni dominateur, le Canada se place à part dans le monde et prétend, dans un même temps, refléter le monde qui l’entoure. Champion de l’environnement et des ressources naturelles de la planète, avocat des droits de la personne et des communautés, il se présente comme un pays à découvrir ou à redécouvrir dans sa complexité géographique et dans sa richesse humaine, dans les contradictions internes de sa société, transcendées par une simplicité et un bon vouloir naturels".

Ainsi le Canada se revendique comme une terre d’immigration et menant une politique sélective de peuplement, accueillant de nombreux migrants chaque année, contingentés pour les besoins du pays. C'est pour ses besoins économiques et démographiques que le Québec va ainsi faire venir ces Algériens,canada francophones, éduqués et offrant une perspective démographique que le Québec estime indispensable à son maintien dans l'ensemble canadien. Les échanges économiques et diplomatiques relancés depuis le début des années 1980 ne peuvent qu'encourager cette migration méditerranéenne sur les rives du Saint Laurent. En effet, de nombreuses ententes sont signées, notamment dans le domaine de l'éducation et les relations d'affaires s'intensifient avec les investissements québécois symbolisés par la société SNC-Lavalin, fer de lance des entreprises québécoises en Algérie.


communauté algérienne au Canada

La communauté algérienne a débuté son installation avant l'Indépendance. Toutefois, il s'agit de quelques dizaines d'individus seulement dont nous ne savons pas beaucoup de choses. En 1962 il n'y avait au Canada que quelques centaines d'Algériens : le ministère des Communautés Culturelles et de l’Immigration québécois propose le chiffre de 400 personnes dans un opuscule consacré aux différentes communautés culturelles du Québec  pour la communauté algérienne d'avant 1961. Cette émigration originaire des pays arabes s’inscrit dans une vague d’immigration de toute évidence bien restreinte au Canada, dès la fin de la seconde guerre mondiale. L'émigration algérienne est extrêmement faible eu égard à l'importance des arrivées au Canada. Mais elle représente une évolution spectaculaire sur ces quarante dernières années et sans commune mesure avec l'augmentation de la population canadienne pour la même période.

La communauté algérienne s'est développée dans un rapport de 100, tandis que le Canada n'a accru sa population que dans un rapport de 1,8. À titre d’exemple, pour la période 1976-1980, la population d’émigrés algériens au Québec est très faible par rapport à l’ensemble de l’immigration de la province et infime sur l’ensemble du Canada. Ainsi de 1976 à 1980, le Québec a accueilli 83 582 ressortissants étrangers qui se sont installés et le Canada a absorbé quant à lui 456 455 nouveaux immigrants. Les Algériens émigrés étaient 285.

3elementsDurant ces vingt années, le nombre d'arrivées ne dépasse pas les 100 par an et plafonne entre 3 et 80. Nous pouvons retracer cette lente émigration par le biais des chiffres de Statistique Canada. Ainsi cette population a fait halte dans les proportions d'un tiers en France avant d'émigrer vers le Canada. Certains résidaient en Belgique, en Grande-Bretagne ou bien en Suisse ou encore en Italie, d'autres au Japon, au Danemark, au Liban, en Allemagne, aux Pays Bas, en Suède, en Espagne, au Brésil ou bien aux Antilles,  mais dans un ordre de grandeur ultra minoritaire. En effet cela concerne pour chaque pays une dizaine de personnes. Il est également intéressant de souligner la venue au Canada, d'Algériens ayant résidés en Israël durant la décennie 1970. Il s'agit sans aucun doute de personnes de confession juive, des Sépharades.

La décennie 1980 peut se lire à la manière d’une courbe exponentielle. En effet, l’accélération des entrées est progressive mais relativement basse dans la première moitié des années 1980 et s’accentue fortement par la suite. De 1981 à 1985, on compte 290 immigrés algériens entrant au Québec, alors que de 1986 à 1990, leur nombre s’élève à 1 180. Lors du recensement de 1986, le Ministère des Communautés Culturelles et de l’Immigration fait état de 2 110 ressortissants algériens installés au Canada.

La politique d'immigration de la province de Québec, durant les années 1980, a enclenché un tournant, tant par les moyens de sélection mis en œuvre que par la sélection elle-même. Le gouvernement a souhaité mettre à l'épreuve la nouvelle entente signée avec Ottawa pour diversifier davantage ses aires culturelles de recrutement.

Cette demande accentuée, dès la fin des années 1980, est en corrélation directe avec la dégradation des conditions de vie et du climat sécuritaire en Algérie. Octobre 1988 et les événements sanglants qui y font référence ont entraîné un bouleversement et une augmentation marquée des départs vers le Canada. C'est le début d'une deuxième vague migratoire bien plus considérable et plus diversifiée que la première, tant sur le plan quantitatif que sur le plan de la nature de l'émigration. Au cours de l'année 1988, 236 Algériens ont obtenu le droit de résidence permanente au Canada, tandis que l'année suivante, ce chiffre s'élève à 437. 1990 voit s'accroître l'arrivée d'Algériens (491), chiffre qui ne faiblira plus durant toute cette décennie. Cette nette évolution se ressent à travers plusieurs facteurs et va alors entraîner une sts_118_moustaphapolitique de recrutement de plus en plus massive de la part des instances québécoises. Le Canada devient ainsi, à partir de la fin des années 1980, une destination de plus en plus prisée pour les Algériens de tous bords politiques, des islamistes aux démocrates, en passant par les sans opinions, les familles ou les hommes non accompagnés. Cette émigration, toujours composée d'élites, se modifie peu à peu en gardant toutefois ses caractéristiques fondamentales. [photo : Mustapha Kerouch, arrivé au Canada avec ses parents en 1995 - source]

Cette crise incontestable de la nation algérienne a entraîné le départ de près d'un million de personnes selon les chiffres de la presse quotidienne du pays. Ils sont peut être exagérés, mais il est avéré que l'Algérie a connu une hémorragie manifeste d'une très grande partie de ses élites durant cette période. Presque 40 000 personnes (sans compter les clandestins) ont alors émigré au Canada ayant eu la chance d'être retenus à titre de résident permanent. L'évolution est constante durant ces dix ans et Immigration Canada à la demande des Services Immigration du Québec et du gouvernement québécois, a augmenté le recrutement de cette population. Francophone et éduquée, elle répondait aux critères québécois.

De 1992 à 1996, 5 256 Algériens ont été reçus officiellement par le Canada, ce qui représente à peu près l'équivalent de 30 ans d'immigration pour cette communauté. La période ultérieure connaît une augmentation encore plus significative avec près de 14 500 résidents permanents reçus par le Canada. Ces six années correspondent à l'instauration par les autorités fédérales du moratoire sur les expulsions ayant offert la possibilité à de nombreux Algériens de s'installer au Canada. L'Algérie est devenue un pays de recrutement en expansion sans bien sûr qu'il puisse être comparé à des pays fournisseurs comme la Chine notamment. Cependant les événements du 11 septembre 2001 et leurs conséquences ont entraîné une dégradation de l'image des pays où la religion musulmane est très fortement implantée et des pays stigmatisés par le discours sécuritaire canadien. Aux yeux de la population canadienne et québécoise, le rejet de cette immigration en est d'autant plus marqué. Toutefois, cette immigration, après avoir atteint un seuil de stabilité autour de 3 000 à 4 000 Algériens par an, ne peut que devenir et pour plusieurs années une source de recrutement intensif d'immigrants pour la province de Québec.

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fête de l'indépendance de l'Algérie, Montréal, 2002 (source)

L'implantation géographique de cette population, est dans des proportions bien plus importantes encore que la plupart des communautés au Canada, installée au Québec. Concentrée sur l'île de Montréal et sa proche banlieue elle est le fruit de la nature francophone et francophile de ces Algériens. Toutefois, la rencontre entre l'idée que se font les Algériens de la culture francophone québécoise et la réalité dans la société d'accueil amène nombre d'entre eux à modifier leur perception sur la nature française de cette province. Ils pensaient trouver une sorte de francité et d'Amérique française mais doivent se plonger dans une francophonie d'Amérique à bien des égards différentes de leurs idéalisations de départ. L'accroissement de la communauté algérienne durant la période 1996-2001 ne se conjugue pas avec une implantation régionale forte, bien au contraire. Le renforcement de l'attraction montréalaise et de son marché de l'emploi coïncide avec l'évolution de la nature de l'émigration algérienne au Québec. Les régions n'apportent pas à ces néo-québécois les conditions favorables d'une insertion sur le marché de l'emploi, capital pour une "intégration".

Avec l'afflux de la seconde moitié des années 1990, l'implantation géographique change également et l'attrait de la région montréalaise se transforme en attirance irrésistible. Cela traduit peut être aussi des changements perceptibles dans la société québécoise tout entière avec la désertification des régions rurales au profit de la métropole économique, Montréal. Cette tendance s'accentue au fil des ans et peut provoquer à plus ou moins long terme, des disparités et un dépeuplement de certaines contrées. De toute évidence, les politiques, développées par les autorités québécoises, d'incitations pour les immigrants à s'installer en province ne portent pas encore leurs fruits. Les Algériens qui, durant les premières décennies, s'installaient pour une petite partie hors de Montréal, ont alors modifié leurs stratégies et tendent à ressembler ainsi à l'immense majorité des immigrants au Québec qui se rassemblent à plus de 85 % à Montréal.

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Montréal (Canada)



les Algériens, dans leur grande majorité,

restent au Québec

La mobilité géographique au Canada est assez importante du fait des migrations inter provinciales. Toutefois, les Algériens restent dans leur grande majorité au Québec. On retrouve une toute petite communauté en Colombie Britannique où le climat est plus doux ainsi qu'en Ontario, province la plus riche du pays. Cette tendance à la concentration s'accentue avec le temps du fait de l'arrivée d'Algériens qui  s'installent là où la communauté est la plus présente. L'activité pétrolière qui a été intensifiée en Alberta ces dernières années a offert la possibilité aux Algériens de trouver des débouchés professionnels dans cette branche de l'industrie pétrochimique et une petite communauté est en train de s'organiser à Calgary, avec quelques milliers de personnes.

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Algériens de Calgary, province d'Alberta (source)

Cette timide diversification de l'implantation géographique s'explique pour une large part par la difficulté à s'intégrer dans le marché du travail, au niveau des compétences acquises par l'immigrant. Ainsi les Algériens, spécialistes et diplômés dans les hydrocarbures, peuvent facilement trouver des débouchés en Alberta. Le boom économique lié à l'exploitation des sables bitumineux aidant, cela attire alors une population en quête d'insertion professionnelle. Cette nouvelle tendance migratoire de la communauté algérienne au Canada est cependant sans commune mesure avec le monde québécois. Elle apparaît pourtant comme une orientation à ne pas négliger dans les prochaines études sur cette émigration car elle symbolise dans des proportions toutes relatives une part de l'échec de la politique d'intégration du Québec en matière d'immigration.

Dès les années 1960 et ce phénomène ira en s'accentuant, vont se créer des associations à buts variés symboliques de cette émigration éclatée. Cette proto-communauté est tout de même déjà marquée par la caractéristique principale de l'Algérie et de son émigration : la fragmentation et la division. Ainsi cette jc100_4538bmosaïque d'opinions se traduit par des dissensions fortes et l'accentuation des clivages idéologiques entre "berbéristes" et "non berbéristes", démocrates et islamistes, FLNistes et anti-FLN entre autres. La politique et les choix de société (démocratique ou religieuse si l'on veut tirer à grand traits les différenciations essentielles) engendrent la reproduction du modèle sociétal algérien où les relations personnelles, les liens familiaux et régionaux, les structures presque tribales parfois, se poursuivent et même dans certains cas s'accentuent. (source photo)

L'émigration algérienne est multiple dès les premières années d'installation et la dynamique de cette proto-communauté est incarnée par le monde kabyle algérien. Ce sont les premiers à développer un petit système associatif à Montréal. Ils souhaitent faire vivre la culture berbère dans l'émigration, afin de dynamiser la langue et la perpétuation de cette civilisation. La montée de l'islamisme et de son cortège de violences et d'interdits, durant la fin des années 1980, va peu à peu modifier le paysage associatif de l'émigration. Ce phénomène s'inscrit dans l'accroissement et la modification de la nature de la population migrante en provenance d'Algérie. Les centres d'intérêts se diversifient et apparaît parfois, pour ces nouveaux émigrés, un sentiment de joie mêlé à de la culpabilité d'avoir laissé famille, amis, dans l'enfer de la violence. Le besoin d'aider, de réagir, de ne pas rester sans rien faire, génère alors la création d'associations d'entraide pour les Algériens. (Ce sentiment se reproduira au sein de la société kabyle du Canada lors des évènements du Printemps Noir en 2001.) Les réactions sont diverses, et là encore, la multiplication des initiatives et la fragmentation du mouvement de solidarité sont à relever.

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Association des Algériens de Calgary (source)

Pas moins de neuf associations ont vu le jour pour porter secours et assistance aux Algériens restés au pays. Certaines furent très actives mais éphémères, n'arrivant par à surmonter les dissensions de fonctionnement, de conscience idéologique et de personnes. Cependant ce phénomène de soutien a apporté une visibilité de la communauté algérienne dans la société d'accueil et un intérêt différent porté sur elle par les élites politiques et militantes du Québec. Cette émigration des années 1990 s'implique alors dans les mouvements de solidarité et investit le champs des associations  communautaires pour prendre part, et de manière très dévouée pour certains, aux actions politico-humanitaires. L'exemple le plus marquant et typique de ce nouveau phénomène est la création du Comité Québec-Algérie. Des personnalités syndicales, politiques, artistiques, des professions libérales ont alors pesé de tout leur poids pour sensibiliser la population québécoise au drame algérien.

Ce tournant idéologique a été capital dans la perception des Algériens par les Québécois. L'accentuation du sensationnel, la mise en scène par la presse des actions islamistes, ainsi que la découverte des réseaux terroristes et l'exploitation policière et médiatique qui en ont été faites, ont transformé l'image stéréotypée de l'Algéro-Québécois en un supposé terroriste pour une grande partie de la population. Ce sentiment s'est notamment développé avec la deuxième vague importante d'émigration algérienne essentiellement composée de jeunes hommes durant la décennie 1990-2000. Ainsi la sensibilisation de l'opinion publique québécoise s'est réalisée dans une double perspective, (volontaire ou non, nous ne nous prononcerons pas sur la question). Cette implication d'une partie des élites a offert un dynamisme nouveau dans leimg_accueil_ru mouvement associatif algérien : de confidentiel qu'il était dans les années 1970-1980, il a réussi à percer le rideau médiatique et à obtenir un soutien capital à la cause algérienne.

La politisation de la crise algérienne au sein de l'émigration n'a pas contribué à souder la communauté, mais à la fragmenter et à apporter la suspicion. Les associations ont cependant œuvré durant cette décennie noire à l'accueil des réfugiés, à la mise en place des organisations et à l'élaboration au sein de l'émigration algérienne, de l'idée première de structuration communautaire. Les années 2000 n'ont pas vu se concrétiser cette aspiration mais connaissent cependant une volonté d'organisation tant par les autorités consulaires que par les membres de l'émigration eux-mêmes. Le foisonnement associatif de ces dernières années démontre cette tendance, mais également ce morcellement. Même les associations berbères se multiplient et n'arrivent pas à unir leur voix, tant sur des questions culturelles, que politiques. Ce mouvement associatif est le reflet de cette émigration algérienne, éclatée, politisée, fortement identifiée culturellement et gardant des liens émotionnels très fort avec son pays d'origine.

Les difficultés d'insertion professionnelle durant la décennie 1990 ont engendré des rancœurs à l'égard de la société d'accueil. Ainsi, recrutés pour leurs compétences, ces émigrés, à leur arrivée, ne se voient pas reconnaître la valeur de leurs diplômes. Les ordres professionnels se ferment à leurs demandes et nombre de ces personnes sont alors obligées de travailler dans un domaine largement différent. Montréal est la ville qui possède les chauffeurs de taxis les plus instruits et les plus diplômés au monde. Cette réalité mine les immigrants, car l'insertion dans la société d'accueil passe immanquablement par une insertion professionnelle réussie. Elle engendre également des dissensions dans le couple car très souvent l'homme se retrouvant au chômage, la femme s'émancipe et tente de faire vivre la famille en occupant des emplois tels que caissières… Cette situation provoque des frustrations et se termine souvent par un divorce. D'autresqueneige facteurs viennent parfois aggraver ce changement de vie. Le premier hiver est redouté mais très souvent perçu comme exotique, la magie de la neige, le tourbillon des flocons dans les tempêtes, tout apparaît assez nouveau, assez changeant.

Cependant, les autres hivers sont alors beaucoup plus compliqués à supporter, l'effet de surprise est parti et ne reste que le froid et beaucoup d'inconvénients ; le manque de soleil et le plafond nuageux quasiment quotidien éloignent davantage des rives méditerranéennes. Plusieurs Algériens nous ont dit, qu'ils ne pensaient pas, en ayant choisi le Québec découvrir une société complètement américanisée. Ils s'imaginaient qu'ils pourraient trouver quelques traces bien solides de la culture européenne et notamment française. Ils souhaitaient faire vivre une sorte de petite francophonie. La société québécoise est d'abord et avant tout une société nord-américaine, qu'on qualifiera de francophone et non une Amérique française. Cette distinction sémantique n'avait pas été perçue dans la traduction sociétale de ces émigrés. Leur surprise en fut d'autant plus importante. Les valeurs nord-américaines, construites autour de l'individualisme et du profit marquent profondément les relations humaines. Bien que se voulant "les plus latins des nord-américains", les Québécois ont adopté ce mode de gestion des relations humaines. L'omniprésence de l'argent, de sa valeur, du travail, transposent au second plan les valeurs humanistes et épicuriennes qui font défaut à la société québécoise. Les amitiés québécoises sont très difficiles à lier, le travail se substituant à beaucoup de choses.

Les Algériens sont alors assez étonnés et observent ces comportements avec l'œil du Huron. L'arrivée dans une grande ville telle que Montréal conduit effectivement à des changements importants ; et la perte des repères traditionnels s'exprime parfois par un certain vague à l'âme. La famille constitue un des piliers de l'identité algérienne, elle est construite autour d'une famille élargie à plusieurs générations et les liens de parenté se traduisent par des liens de solidarité très prononcés. L'émigré s'arrache alors à cet environnement familial et nombreux sont ceux qui ont tendance à vouloir reconstituer ce réseau en parrainant, en aidant et en faisant venir certains membres de leurs familles.

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Algériens de Calgary (source)

La société québécoise renvoie une image assez repliée sur elle-même et l'emploi du "nous" est en cela significatif. Nous avons eu plusieurs conversations avec des immigrants montréalais et le sentiment général reste très souvent le même. "Le sentiment que porte sur nous la société sera toujours celui d'un immigrant, nous ne faisons pas partie pour eux du "nous québécois", le "nous" des "francophones pure laine"". Qu'on soit ingénieur, homme politique ou simple ouvrier, cette impression traverse les classes sociales. Elle se double parfois de la sensation d'un racisme latent, non affirmé et revendiqué, mais bel et bien existant. L'immense émotion qu'ont soulevé au Québec les événements autour des accommodements raisonnables en témoigne. Cette commission, sillonnant la province pour recueillir l'avis des habitants sur la question de l'immigration et de l'identité québécoise donne lieu à des débordements verbaux très violents qui ne sont pas finalement si étonnant dans cette société cloisonnée.

Les Québécois "de souche", surtout ceux vivants en dehors de Montréal, se sont sentis petit à petit dépossédés de leur identité et de toute leur histoire, faite pour une grande part de résistance aux anglophones. Certains immigrants, usant des politiques mises à leur disposition, ont ainsi revendiqué des droits (tels que des principes religieux) mettant en cause la liberté commune. Les Québécois ont alors la sensation d'être les oubliés de leur propre histoire et amorcent un repli identitaire et culturel sur eux-mêmes qui se traduit aujourd'hui par les propositions et les discours recueillis auprès de la population, dans la commission Bouchard-Taylor, sur les accommodements raisonnables. Cette question identitaire cruciale pour l'avenir du Québec mériterait d'associer l'ensemble de la population, ainsi que d'élaborer des réflexions politiques et culturelles sur l'avenir du Québec. Il serait alors souhaitable pour une meilleure compréhension mutuelle de se replonger dans l'histoire de ce pays et de ces immigrants ce qui apporterait une mise en perspective historique bénéfique à la construction de la nation québécoise.

Cette recherche identitaire, où se mêlent regrets et espoirs déçus pour les uns, où les racines profondes des individus ne coïncident pas avec les principes affichés pour les autres, après avoir été transcendée, devrait aboutir à une cohésion inter ethnique favorisant l'intégration de tous les immigrants.

Marion Camarasa
docteure en histoire


Bibliographie
Il est à noter qu'aucune étude sur l'émigration algérienne au Canada n'avait été faite jusqu'à ce jour tant au Canada, qu'en Algérie et qu'en France.
* Académie Universelle des Cultures, Migrations et Errances,  Introduction par Paul Ricoeur, Grasset, Paris, 2000.
* AKTOUF Omar, Algérie entre l’exil et la curée, L’Harmattan, Paris, 1989.
* AMAR Marianne, MILZA Pierre, L'immigration en France au XXe siècle, Armand Colin, Paris, 1990.
* BENMALEK Anouar, Chroniques de l'Algérie amère, Pauvert, Paris, 2003.
* BENRABAH Mohamed, Langue et pouvoir en Algérie : histoire d'un traumatisme linguistique, Coll. Les Colonnes d'Hercule, Antaltica Séguier. Biarritz Paris, 1999.
* BISSOONDATH Neil, Selling illusions, the cult of multiculturalism in Canada, Penguin Books, Toronto, 1994.
* CHOUINARD Denis, L'ange de goudron, scénario du film, Lanctôt éditeur, Outremont, 2002.
* COTE Marc, L’Algérie espace et société, Coll. U, Masson-Armand Colin, Paris, 1996.
* FERHI Salah, "L’émigration algérienne aux Etats-Unis et la formation d’une élite", Hérodote, n°94, 3ème trimestre 1999.
* GILLETTE Alain et SAYAD Abdelmalek, L'immigration algérienne en France, Coll. Minorités, Editions Entente, Paris, 1984, 2ème ed.
* HIFI Belkacem, L'immigration algérienne en France, origines et perspectives de non-retour, Coll. Recherches universitaires et migrations internationales, L'Harmattan, Paris, 1985.
* KEPEL Gilles, Jihad, Expansion et déclin de l’islamisme, Ed. Gallimard, Paris, 2000.
* MARTINEZ Luiz, La guerre civile en Algérie, Coll. Recherches Internationales du CERI, Karthala, Paris, 1998.
* PATRY André, Le Québec dans le monde, Léméac, Montréal, 1980.
* RARRBO Kamel, L’Algérie et sa jeunesse, marginalisation et désarroi culturel, Coll. Histoires et Perspectives Méditerranéennes, L’ Harmattan, Paris, Montréal, 1995.
* ROUADJIA Ahmed, Grandeur et décadence de l'État algérien, Coll. Les Afriques, Ed. Karthala, Paris, 1994.
* SAYAD Abdelmalek, Histoire et recherche identitaire, suivi d'un Entretien avec Hassan Arfaoui, Éditions Bouchene, Saint-Denis (France), 2002.
* SAYAD Abdelmalek, La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Coll. Liber, Ed. Seuil, Paris, 1999.

Biographie
1996 : Lycée Jules Fil, Baccalauréat mention scientifique, Carcassonne
1996-2004 : Université Toulouse le Mirail, Toulouse
• 1996-1999 DEUG et Licence d’histoire mention géographie
• 1999-2000 Maîtrise d’histoire mention Très Bien
• 2000-2001 DEA d’histoire et civilisations mention Très Bien
• 2001-2007 Doctorat d’histoire mention Très Honorable
• 2001 échange franco-québécois dans le cadre du CREPUQ

Articles et publications
Les Cahiers d'Histoire Immédiate, n° 20 Automne 2001 GRHI : Un Mouvement de soutien aux démocrates algériens
• Publication Internet : dans le cadre du GREC "les Algériens dans l'Ouest canadien" (site du GREC mentionné plus haut)
• Publications dans un ouvrage collectif, Le Canada Revisité, Canada revisited, dir. M. Kaltembach et M. Rocard, Edition Universitaire du Sud, Toulouse 2005.
• Publication d'un entretien sur le site Internet de l'Association des Algériens de Calgary 2007.

Colloques et Tables rondes :
• 2001 participation à la Table Ronde organisée par le GRHI La société civile et les associations en France au XXème siècle.
• Avril 2003 participation au Colloque du GREC à Toulouse : La réinvention de l'Ouest canadien
• mars 2004 participation au Colloque du GREC à Toulouse : Un nouveau regard sur les marges du Canada
• mars 2006 participation au colloque international  sur les Etudes Post Coloniales, Toulouse, dans le cadre du CAS (laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes)
• intervention sur la chaîne communautaire CNJT Montréal dans l'émission la caravane du Maghreb Octobre 2007


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mercredi 24 octobre 2007

Culture et colonisation, France XIXe-XXe siècles (séminaire Sophie Dulucq et Colette Zytnicki)

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séminaire Culture et colonisation

France, XIXe-XXe siècles

Sophie DULUCQ et Colette ZYTNICKI


Master 2 - HIC 151 (octobre-décembre 2007)
Séminaire de l’équipe Diasporas, université Toulouse le Mirail

Responsables pédagogiques : Sophie Eckert-Dulucq et Colette Zytnicki
Lieu : Maison de la Recherche, laboratoire Diasporas, 3ème étage, salle A 306.

_________________________________________


Les séminaires de recherche des différentes équipes ont pour objectif d’initier les étudiants à la recherche telle qu’elle se bâtit au quotidien, à partir des exposés des chercheurs et des débats auxquels ils donnent lieu.
Le thème choisi cette année par l’équipe Diasporas portera sur un chantier de recherche dynamique : l’approche culturelle de l’histoire du fait colonial. On évoquera - essentiellement à partir du cas de l’Empire colonial français - le rôle des savoirs dans les dispositifs de la domination européenne, mais aussi la notion de «culture coloniale» et les pratiques culturelles en situation coloniale. Divers intervenants (membres de l’équipe ou invités) seront sollicités pour venir présenter leurs recherches en cours.

 

* 19 octobre : 9 h 00 – 12 h 30
Présentation de la problématique du séminaire : Colonisation et fait culturel
Intervenants : Patrick Cabanel, Sophie Eckert-Dulucq, Colette Zytnicki.8247262_p

* 2 novembre : 9 h 00 – 12 h 30
Séance sur la culture coloniale en province.
Intervenant : Le Bordeaux colonial avec Christelle Lozère.

* 16 novembre : 9 h 00 – 12 h 309782849100011FS
Séance sur le tourisme, une pratique culturelle en situation coloniale.
Intervenantes :  Geneviève Goussaud-Falgas et Claire Llanès.

* 30 novembre : 9 h 00 – 12 h 30
Séance sur les acteurs et les institutions dans les politiques culturelles coloniales
Intervenants : David Lambert et Yoshiko Sugiyama.

* 30 novembre  : 14 h-18 h
Visite commentée du musée Georges Labit.

* 14 décembre : 9 h 00 – 12 h 3024125_1
Séance sur cinéma et colonisation
Intervenantes : Alice Gallois et Marie-Charlotte Chabosseau.


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musée Georges Labit à Toulouse

- musée Geoges Labit  à Toulouse

- musée Georges Labit, par Serge Pierre

01h

________________________________________________


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Affiche de tourisme en couleurs illustrée. Liaison automobile
saharienne de Colomb-Béchar à Fort-Lamy.
Carte de l'Afrique occidentale française. [vers 1950]
(source)


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lundi 22 octobre 2007

"Terre des oublis", un roman de Duong Thu Huong (Claire Villemagne)

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Terre des oublis, un roman vietnamien

de Duong Thu Huong

Claire VILLEMAGNE

 

Terre_des_oublis_couvAvec Terre des oublis, Duong Thu Huong nous ouvre une fenêtre sur le Vietnam actuel. Lesthuhuong séquelles de la guerre sont toujours visibles et actives, dans la vie sociale et dans la sphère privée. Miên est l’heureuse épouse d’Hoan. Veuve de guerre, des régions montagneuses, elle a refait sa vie avec ce bel homme venu de l’Est, d'une ville côtière. Leur couple incarne la modernité vietnamienne : la réussite sociale grâce aux exploitations de poivriers et de caféiers dans les montagnes du centre, et au développement du commerce dans une ville du littoral. Tous deux sont beaux, leur peau est claire, Hoan ressemble à un acteur de cinéma, grand et fort.

Pour autant, leur itinéraire s’inscrit dans la tradition vietnamienne : si Hoan n’est pas allé aux combats, c’est pour cause médicale. Ils ont acquis leur niveau social suite à un travail acharné et à un sens aigu pour les affaires. Leur mode de vie est à la fois moderne et traditionnel : la maison dispose de tout le confort possible, de l’électroménager aux installations sanitaires. Mais le jardin, l’architecture, les meubles traduisent un ancrage fort dans la tradition.  Hoan néglige les savons et produits de toilette occidentaux, il utilise toujours des décoctions à base de feuilles de basilic, de citronnier et de pamplemoussier comme sa mère le faisait. Le respect des ancêtres et des morts est essentiel : le visage tutélaire de l’instituteur Huy ne le quitte pas, ce père disparu reste un appui majeur et un guide respectueux.

Le respect des morts et de la tradition, c’est ce qui guide Miên lorsque son premier mari, mort aux combats, surgit soudain bien vivant. Le poids social, le regard et les commentaires des villageois du Hameau de la Montagne et surtout son sens du devoir la poussent à quitter Hoan pour reprendre une vie commune avec Bôn. Elle n’abandonne pas seulement un second mari aimant, mais aussi un enfant de cinq ans désiré et choyé, un statut social des plus enviables et un bonheur sans faille.

Bôn est bien l’inverse d’Hoan : plus petit, sa peau sombre et ses yeux lui donnent un air de cham. Il a subi toutes les violences de la guerre : combats acharnés, bombardements sauvages, survie dans la jungle, crise de paludisme… Il a connu la peur, la souffrance, la faim et la soif. Il incarne le Vietnam de l’après Libération nationale : courageux mais sacrifié pour la cause commune, ballotté au gré des batailles. Lui aussi est ancré dans la tradition vietnamienne, hanté par les fantômes laissés derrière lui, respectueux de ses morts (parents, compagnons d’armes et sergent) et de sa responsabilité familiale envers sa sœur Ta, mère célibataire débauchée et sans fierté.

voa_duong_thu_huong_ny_27406_210Ce triangle amoureux est éclairé par l’auteur. Elle nous donne les clefs nécessaires : le passé de chacun qui pèse dans leurs choix, leur mode de vie, leurs goûts et leurs espoirs… Au-delà de Miên, Hoan et Bôn, le lecteur découvre le Vietnam. Sa cuisine savoureuse et parfumée s’impose comme un art de vivre. Sa sensualité, même la plus crue, est longuement décrite. Les liens familiaux et sociaux sont finement analysés. Terre des oublis offre un aller sans retour pour le Vietnam, un aller dont on ne se remet pas tant les destins décrits sont forts et ambivalents, servis par une écriture séduisante et un récit remarquable.

Claire Villemagne

liens

- une biographie de Duong Thu Huong

- une autre biographie de Duong Thu Huong

- le livre sur decitre.fr

- le livre sur Amazon.fr


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dimanche 21 octobre 2007

Le "Tata" sénégalais de Chasselay dans le Rhône (film de Patrice Robin)

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 le Tata (1992 ), un film censuré

par "la télé"

de Patrice ROBIN et Evelyne BERRUEZO

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- fiche technique du film "Le Tata"

- Le tata (Les tirailleurs sénégalais)
de Patrice Robin et Evelyne Berruezo. Fr. 1992. / h 00.
En juin 1940, durant la seconde guerre mondiale, des tirailleurs sénégalais résistent à l'ennemi nazi. L'affrontement dure deux jours. La réaction des Allemands, vainqueurs, est terrible de fureur et de sauvagerie. Aujourd'hui, un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne fran­çaise, témoigne de cette lutte. 50 ans après, les témoins du drame se sou­viennent... “En se concentrant sur la seule parole des survivants, ce docu­mentaire magnifie une culture que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évoca­tion." (Télérama)

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Tirailleurs sénégalais à l'exercice, Beni Ounif (Algérie)

 

-  Le Tata (1992 - France - 60') Un film, censuré par "la télé", présenté par ses auteurs-réalisateurs, Evelyne Berruezo et Patrice Robin.

L'histoire incroyable d'un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne française nous replonge dans la Seconde Guerre mondiale.
«Il y a le "massage de la mémoire", auquel se livre la plupart des documentaires sur le dernier conflit mondial, et le "travail de mémoire" qui prend tout son sens quand il ne se contente pas d'enfoncer des portes ouvertes. C'est précisément le cas de cet exercice en micro-histoire. La caméra tourne autour d'un cimetière militaire d'architecture sénégalo-malienne, planté dans un champ de maïs à Chasselay, au nord de Lyon, tel un décor d'exposition coloniale. Petit à petit, les récits de quelques témoins de la région nous font revivre, par bribes, la résistance héroïque de la 3e compagnie du 25e régiment de Tirailleurs Sénégalais qui, les 19 et 20 juin 1940, tint tête à l'armée allemande pour maintenir coûte que coût la ligne de défense française et limiter les dégâts dus à l'armistice. La bataille perdue, les prisonniers blancs auront la vie sauve, tandis que les Noirs seront liquidés par les SS, faisant brutalement les frais du racisme hitlérien.
Il existe des archives montrant, du côté français, le paternalisme amusé (dans le meilleur des cas) du regard porté sur ces tirailleurs et, du côté allemand, un dégoût scélérat vis-à-vis de tels "barbares". Mais ce documentaire n'en fait pas usage, et c'est tant mieux. En se concentrant sur la seule parole des survivants, il magnifie une culture évanouie que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évocation.» Antoine Perraud, in Histoire de DOCS. (source)

TS_39_40Tirailleurs sénégalais, guerre 1939-1945,
illustration Edmond Lajoux

- En juin 1940, à Chasselay (Rhône), un régiment de tirailleurs sénégalais résiste héroïquement pendant deux jours à une colonne allemande. En vain. Les SS laissent la vie sauve aux prisonniers blancs et fusillent tous les soldats noirs. Que reste t-il de cet épisode sanglant ? Un cimetière militaire en pleine campagne française, le Tata, "enceinte de terre sacrée où sont inhumés les guerriers morts pour leur pays".
Un long travail a été nécessaire pour recueillir les témoignages, faire resurgir des émotions... Le documentaire de Patrice Robin et Eveline Berruezo, Le Tata (1990), a été montré dans quelques festivals mais est resté censuré depuis quinze ans sur les chaînes publiques françaises. Il est programmé par le festival "Les Soldats noirs dans les guerres françaises", du 13 au 19 avril [2005], au cinéma Images d'ailleurs à Paris (le 13 à 22 h 15, le 17 à 14 heures, le 18 à 19 heures).

Le Monde, 13 avril 2005

__________________________________________________

 

ce qui s'est passé à Chasselay

Du 19 au 20 juin 1940, à Chasselay, l'armée Française et ses troupes coloniales Sénégalaises, à 1 contre 100, ont retardé l'entrée des troupes allemandes dans Lyon, déclarée "ville ouverte", le 18 juin 1940.

Non prévenue par l'armée, la défense s'organise, le 17 juin à Chasselay. Des barricades sont dressées, grâce aux soldats du 405° R.A.D.C.A. de Sathonay et du 25° régiment R.T.S de tirailleurs Sénégalais et aussi à l'aide de civils.

N'ayant rencontré que très peu de résistance depuis Dijon, les Allemands arrivent le 19 juin 1940, à Montluzin. Durs et violents combats entre les Allemands et les troupes Françaises et Sénégalaises. Bilan : 51 morts dont une civile du côté français, et plus de 40 blessés pour les Allemands.

Le 20 juin 1940, à l'issue d'une deuxième bataille, au château du Plantin, les prisonniers (environ 70), furent divisés en deux groupes, d'un côté les soldats Français blancs et de l'autre les Sénégalais noirs.        

Après avoir parcouru, deux kilomètres à pied, les soldats Français couchés dans l'herbe, le long d'un pré, assistèrent au massacre des soldats Sénégalais par des mitrailleuses et pour certains écrasés par des chars d'assaut Allemands. Les Français furent emprisonnés à Lyon. Les habitants de Chasselay, horrifiés par le massacre, enterrèrent les corps des Sénégalais dans un cimetière, inauguré le 8 novembre 1942.

À Chasselay, dans le lieu dit " vide-sac", reposent 188 tirailleurs sénégalais morts en juin 1940. En sénégalais, "Tata", signifie "enceinte de terre sacrée", où l'on enterre les guerriers morts au combat. Toutes les années, à Chasselay, a lieu une cérémonie officielle, où sont présents des représentants Sénégalais et Français.

source : site de la mairie de Chasselay

 

liens

- le souvenir des tirailleurs sénégalais en région lyonnaise, général François Lescel (site F.A.R.A.C.)

- le "Tata" rituel de Chasselay sur le site histoire-genealogie.com/

- le massacre des tirailleurs sénégalais en mai-juin 1940 (Raffael Scheck)

 

Monu_Mont
L’endroit précis où a été interceptée la tête de colonne du Régiment
Grossdeuschland, le 19 juin 1940 à 9 h 30. Au second plan,
à 200 mètres, le point d’appui d
u couvent (source : photo F. Lescel)  

 

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samedi 20 octobre 2007

Le capitaine Cassou, un film de Francis Boulbès

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kasbah de la vallée de Boulemane



le capitaine Cassou

angle de vue sur le protectorat de la France au Maroc.

Francis BOULBÈS


Depuis 35 ans que je fréquente les Aït Seghrouchen du Tichoukt, j'ai maintes fois entendu parler du Captaine Cassou. Mais quand j'ai décidé de réaliser ce film, j'ai compris qu'il était indispensable de remonter beaucoup plus haut dans l'histoire, et rappeler toute la relation franco-marocaine dans la première moitié du XXe siècle, avec un fil directeur : 45 ans de protectorat, 40 ans de guerres. Marocains et Français face-à-face ou côte à côte, de la guerre du Rif aux événements précédant l'indépendance, en passant par la Tunisie, l'Italie, la Corse, la Provence, les Vosges, l'Indochine, l'Algérie. Les guerres sont inséparables de l'histoire du protectorat, surtout si l'on parle des Berbères. C'est le propos de la première partie du film.

Dans une deuxième partie, les Berbères racontent le capitaine Cassou, Officier des Affaires Indigènes en poste dans ces montagnes dans les années 1940 : sa personnalité (forte), son œuvre (étonnante), le souvenir qu'il a laissé chez ceux qui l'ont connu (surprenant). Evoqué à soixante ans de distance, le capitaine Cassou est devenu un personnage de légende, comme les officiers qui ont combattu ces Aït Seghrouchen dans les années 1920 : Laffite, Bournazel...  Mais le portrait vrai, dans le film, est celui du petit peuple des montagnes marocaines. Et ce qui n'y est pas dit, mais qui en est le message fort, c'est l'incroyable attachement que les vieux Berbères ont gardé pour la plupart des officiers français, et en particulier pour ce capitaine qui était dur (très dur), mais juste disent-ils, et qui vraiment travaillait pour améliorer le sort des paysans, ce qui a rarement été le cas pendant les cinquante années qui ont suivi l'indépendance, dans l'Atlas marocain qui ne fait pas partie du "Maroc utile", selon l'expression consacrée. Entre autres réalisations, une seguia de 12 kilomètres perchée dans des endroits impossibles, une vraie rivière pour laquelle on a percé les montagnes, bâti à flanc de falaise, permet d'irriguer un secteur paysannat de 5.000 ha. C'est encore, et même pour les enfants, la "seguia de Cassou".

Le film n'est pas une apologie du protectorat, ce n'en est pas non plus un blâme. J'y parle des hommes. On y voit aussi ceux qui sont allés s'instruire au combat contre la colonisation dans l'Egypte pré-nassérienne, et qui sont devenus des héros ou des martyrs pour leurs compatriotes. Je veux croire qu'on peut enfin essayer de montrer les différents points de vue, et déjà qu'on pourrait commencer vraiment à parler de ces moments de notre histoire.

Francis Boulbès


Synopsis
Dans une première partie, le film retrace l'histoire franco-marocaine dans la première moitié du XXe siècle, avec un fil directeur : 45 ans de protectorat, 40 ans de guerres. Marocains et Français face-à-face ou côte à côte, de la guerre du Rif aux événements précédant l’indépendance. Les guerres, même les plus lointaines comme celle d’Indochine, sont inséparables de l’histoire du protectorat.   

Dans une deuxième partie, un personnage de légende : le capitaine Cassou, «officier des Affaires Indigènes» en poste dans le Moyen Atlas dans les années 40. Sa personnalité, son œuvre, le souvenir qu'il a laissé chez ceux qui l’ont connu. Plus qu’un portrait de Cassou, qui est évoqué à 60 ans de distance, le film présente un portrait du petit peuple des montagnes marocaines, et un angle de vue sur la relation franco-marocaine.

le film - 1 h 20
* Rappel de l’histoire du protectorat
- Guerre dite de pacification. Images de la guerre du Rif. Présentation d’une tribu qui a tenu la dragée haute aux troupes françaises pendant 4 ans. Interviews de survivants de cette guerre et de plus jeunes qui perpétuent la légende des combattants berbères, récit des combats, images des lieux des combats, figures légendaires (Bournazel, Laffitte). Interview d’un colonel ayant participé aux combats de 1932 à 1934 (99 ans).

- Campagnes 1943-45, Italie, Alsace. Images de la guerre, interview d’anciens combattants. Rappel de l’Indochine.

- Événements de l’indépendance 55-56, images des lieux, interviews de responsables des émeutes, de l’épouse (présente sur place) et des enfants du capitaine chargé de la répression. Interview de l’épouse du médecin chargé de relancer l’activité de l’hôpital d’Oued Zem, où tout le personnel soignant avait été massacré.

* La légende du Capitaine Cassou
- Présentation de ceux qui vont parler de lui (une dizaine). Un personnage et ses réalisations présentés par ceux qui l’ont connu : Cassou grand bâtisseur (infrastructures agricoles locales).

- Evocation du roi Moulay Ismaïl (XVIIe siècle), images de sa capitale Meknès, comparaison mi-sérieuse mi-ironique avec Cassou sur divers points :
-    le travail (témoignages, images)
-    le physique, la prestance (témoignages, passage amusant)
-    la cruauté (témoignages, images)
-    les femmes (témoignages, images, passage amusant)
-    la mégalomanie (images, commentaire)
-    les qualités d’un homme (témoignages)

* Conclusion : la France et le Maroc, une histoire d’amour ? Témoignages.   

- le site de Francis Boulbès

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de g. à d., lieutenant Franqui, caïd Mtiani, commandant Decome
et capitaine Colonna d'Ornano au Maroc
(source)


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vendredi 19 octobre 2007

L’Union démocratique du Manifeste algérien, 1946-1956 (Malika Rahal)

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L’Union démocratique du Manifeste

algérien (1946-1956)

soutenance de thèse de doctorat par Malika RAHAL


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L'Union Démocratique du Manifeste algérien (1946-1956)image
Histoire d’un parti politique
L’autre nationalisme algérien

thèse menée sous la direction de
Benjamin Stora, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO

Ferhat Abbas en 1950


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Élections
législatives, scrutin du 17 juin 1951 : proclamation
de l'U.D.M.A.
(source : Caom, base Ulysse)


La soutenance se dérouleraarton334
le 20 novembre 2007 à 14 heures
à l’Institut d’histoire du temps présent
59-61, rue Pouchet, Paris 17e
(métro Brochant ou Guy Môquet)


Le jury sera composé de :

- Omar Carlier, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris VII
- Mohammed Harbi, professeur de science politique à l’Université de Paris VIII
- Catherine Mayeur-Jaouen, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO
- Michel Offerlé, professeur de science politique à l’ENS-Ulm
- Benjamin Stora, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO
- Henry Rousso, directeur de recherches à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS)


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31 octobre 1958


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mardi 16 octobre 2007

La «guerre d’Algérie», histoire et historiographie (séminaire Omar Carlier)

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La «guerre d’Algérie», histoire

et historiographie

séminaire d'Omar CARLIER


Master 2.  Spécialité : Sociétés du Sud

M2   43 HI 5263    La «guerre d’Algérie», histoire et historiographie

Responsable Omar Carlier

Semestre 1, septembre-décembre 2007.
Tous les lundis de 9 h à 11h. Paris VII, Site de Tolbiac.
Métro Olympiades (ligne 14) Immeuble Montréal, R de C, salle 6

24 septembre
Approches, sources, méthodes, enjeux.   Omar Carlier  (Paris VII) 
Temps court et  événement : Le premier novembre 1954 à Alger (OC)

1er octobre 
Histoire et historiographie: nouvelles tendances historiographiques, Raphaëlle Branche (Paris I) 

8 octobre
Nouvelles sources, nouveaux objets,
Première partie : «Images et iconographie : la photographie»,  Marie Chominot, (Paris VIII). Claire Mauss-Copeaux (Reims)      

15 octobre
Les archives par les archivistes 
Les Archives Nationales : Christelle Noulet. Le ministère de la Justice : Louis Faivre d’Arcier

22 octobre
Histoire et sciences sociales : la démographie historique et la guerre d’indépendance algérienne, Kamel Kateb (INED) 

29 octobre
Nouvelles sources, nouveaux objets
Deuxième partie : « La littérature. »
a - Les sources : La BNF, France Frémeaux (BN) ;
b - La littérature : Beida Chikhi (Paris IV)

5 novembre
La guerre et les minorités
Première partie : «Minorités ethno-communautaires : les Juifs d’Algérie», Benjamin Stora (INALCO, anc. Langues O')

12 novembre
La guerre et les minorités
Deuxième parie : Minorités «politiques» : les «Libéraux», Fanny Colonna (CNRS).
NB En contrepoint, les communistes (OC).

19 novembre 
Les «groupes sociaux» dans la guerre
Le cas des instituteurs, Aïssa Kadri (Tours) 

26 novembre 
Violences de guerre
Camps de regroupement, camps d’internement,  Sylvie Thénault (Paris I /CNRS) 

3 décembre
Souffrances de guerre
a - Guerre et trauma, Dr Bernard Sigg
b - Les femmes algériennes dans la guerre, Souria Guiddir (Paris I)

10 décembre
Terrains. Acteurs. Échelles
a - Territoires, régions et Wilayas. Les Aurès et la Wilaya I, Warda Tengour (CRASC)
b - Les bases arrières de l’ALN : Maroc, Tunisie, Libye, Daho Djerbal (Alger) (sous réserve)

* Omar Carlier : bio-biblio

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Omar Carlier


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dimanche 14 octobre 2007

en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ? (Éric Savarèse)

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en finir avec les guerres

de mémoires algériennes en France ?

Éric SAVARÈSE et collectif


Rapport de recherche sur le projet de réalisation, à Perpignan, d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie : en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?


Synthèse des travaux présentés et discutés autours de la Journée d’Études Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, organisée par Eric Savarèse, à Narbonne, le 19 avril 2007, sous l’égide du CERTAP, UPVD.


Rédigé par Éric Savarèse, le présent rapport intègre les contributions, réflexions et propositions de Raphaëlle Branche, maîtresse de conférence, Université de Paris-I, Jean-Robert Henry, directeur de recherche, CNRS, Jean-Charles Jauffret, professeur, IEP d’Aix-en-Provence, Claude Liauzu, professeur émérite (†), Université de Paris-VII, Gilbert Meynier, professeur émérite, Université de Nancy-II, Valérie Morin, docteure en histoire, Université de Paris VII, Guy Pervillé, professeur, Université de Toulouse-Mirail, Éric Savarèse, maître de conférence, Université de Perpignan Via Domitia, Yann Scioldo-Zurcher, docteur en histoire, EHESS, Benjamin Stora, professeur, I.N.A.L.C.O., Sylvie Thénault, chargée de recherche, CNRS.

Il est disponible sur le site de l’Université de Perpignan en format .pdf

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la Loge de Mer (Bourse des marchands) à Perpignan


Introduction

Le 23 mai 2006, le conseil municipal de la ville de Perpignan a voté la réalisation d’un Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Selon les informations disponibles, il s’agit de procéder à la réalisation, sur le site de l’ancien couvent de Sainte Claire, d’une galerie d’exposition permanente de 300 m2, d’une salle d’exposition temporaire de 130 m2, d’un centre de documentation multimédia, d’une salle polyvalente destinée à accueillir débats et conférences ; des bureaux sont également destinés aux personnels administratifs, et une salle doit être affectée à une association dédiée à la défense, depuis 1973, d’une «culture pied-noir», et partenaire de la réalisation du Centre de documentation sur la présence française en Algérie, le Cercle Algérianiste.

Il s’agit donc à la fois d’un centre de documentation et d’exposition, ce qui implique une réflexion sur un projet global dont la fonction est double : documentaire et muséographique. Adossé au Centre de documentation précité, l’érection d’un «Mur des disparus», sur lequel serait inscrit les noms des Français d’Algérie morts pendant la guerre, et une citation d’Albert Camus en hommage aux harkis, est également prévu. Ces décisions se trouvent à l’origine d’un conflit où sont impliqués, d’une part, la municipalité de Perpignan, qui finance le projet (à hauteur, selon les informations, de près d’un million d’euros pour la réalisation du centre, et de 150 000 euros de budget de fonctionnement annuel), d’autre part le Cercle Algérianiste, association qui devrait fournir des fonds documentaires et qui participe au pilotage du projet au nom de la légitimité d’une revendication mémorielle, enfin le Collectif des opposants à l’édification d’un «musée à la gloire de la colonisation», qui dénonce une nouvelle entreprise de réhabilitation de l’histoire coloniale.

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Pour bon nombre d’universitaires, enseignants et chercheurs spécialistes, à divers titres, de l’Algérie, il apparaît que cette situation, qui appartient à ce que l’on peut nommer la guerre des mémoires algériennes, mérite une réflexion et, si possible, une médiation de la communauté scientifique ; que le temps des guerres de mémoires algériennes, marqué par l’existence de plusieurs groupes d’individus (tels que les pieds-noirs, les harkis, les anciens combattants...) au sein desquels certains militent pour la transformation de leur mémoire en histoire officielle, doit céder la place à la réflexion sur l’histoire des interactions franco-algériennes, saisies dans toute leur complexité. Sans nier la légitimité des processus mémoriels, il s’agit donc, d’une part, de valoriser une réflexion collective sur une histoire commune susceptible de nourrir l’apaisement, en favorisant la connaissance d’un passé à partir duquel Français et Algériens pourront rediscuter d’une histoire et d’un destin commun ; et, d’autre part, de travailler à la réconciliation, en France, des groupes porteurs de mémoires algériennes concurrentes.

Ces questions ont été évoquées et débattues à l’occasion d’une Journée d’Etudes sur le thème Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, réunie à Narbonne, le 19 avrilphotofaclsh 2007, à l’initiative d’Eric Savarèse, maître de conférences HDR à l’Université de Perpignan Via Domitia [ci-contre]. Le CERTAP - Centre de Recherches sur les Transformations de l’Action Publique, doit être remercié pour avoir financé cette manifestation et ainsi d’avoir permis la réunion de plusieurs historiens et autres chercheurs en sciences sociales, tous spécialistes, de par leurs travaux de recherches, de la question algérienne. Après avoir exposé des propositions pratiques, débattu, confronté des idées et des hypothèses, il est possible de proposer ici la synthèse d’une réflexion collective portant à la fois sur les enjeux impliqués par la réalisation d’un centre de documentation sur l’Algérie, et sur les précautions méthodologiques indispensables à la réalisation d’un espace destiné à montrer l’Algérie au public - la présence de salles d’exposition indiquant clairement, on l’a dit, qu’il existe un enjeu muséographique.

Les réflexions présentées à la suite ne sauraient être considérées comme un programme d’exposition ou d’archivage clef en main, mais comme une série de questionnements et de propositions destinées à la réalisation d’un centre de documentation et d’un espace d’exposition. En dépit de quelques divergences d’interprétation qui peuvent nourrir les débats, et parfois les controverses, entre chercheurs, des divergences qui peuvent et doivent être signalées et assumées, pour mieux souligner que nul n’a la prétention à s’ériger en censeur au nom d’une position d’universitaire. Au-delà, l’ensemble des participants à cette réflexion collective soutiennent sans réserve :

1) que le rôle des chercheurs spécialistes de l’Algérie n’est ni de nier la réalité ou la légitimité des processus mémoriels, ni de valoriser une mémoire contre une autre, mais de promouvoir l’élaboration d’un récit historique «vrai» dont la vocation est de réunir, et non d’exclure ;

2) qu’en tant que projet financé par des fonds publics, la réalisation, à Perpignan ou ailleurs, d’un centre de documentation sur l’Algérie concerne l’ensemble des citoyens et ne saurait s’adresser à une seule catégorie d’individus. C’est la raison pour laquelle ledit centre de documentation et d’exposition doit proposer une vision à la fois neutre et dépassionnée de l’histoire franco-algérienne, de façon à renseigner et non à influencer le public de visiteurs potentiels. À cet effet, seule la constitution d’un conseil scientifique doté d’autonomie et de pouvoirs de décision est susceptible de satisfaire à cette exigence. C’est la raison pour laquelle la question d’une possible architecture institutionnelle fait ici l’objet, à la suite des réflexions méthodologiques, de développements spécifiques.

La synthèse de la réflexion collective évoquée plus haut est présentée, à la suite, à partir d’une liste de propositions argumentées. Le présent rapport a bien été élaboré sur la base de recherches individuelles et d’échanges entre chercheurs [1] ; il a pu être relu et amendé par chacun des signataires après élaboration, par Éric Savarèse, de la version initiale. Il a également été réalisé en toute indépendance par rapport aux différents acteurs de la controverse qui s’est développée, à Perpignan, depuis plusieurs mois, autours de la réalisation du Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Enfin, il a pour but explicite de favoriser l’histoire et le dialogue au détriment des conflits mémoriels. Il appartiendra donc aux différents acteurs impliqués de s’en saisir pour que ce travail, une fois rendu public, puisse à la fois nourrir et apaiser le débat.


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1 - Pour passer des conflits mémoriels à l’histoire,

saisir les enjeux de nomination

Les spécialistes de l’histoire de l’Algérie ont depuis longtemps pris acte de la difficulté à produire des travaux de recherche dans un contexte marqué par la multiplication des injonctions mémorielles, sinon par la concurrence des victimes. Ainsi, l’on peut être taxé «d’antifrançais» en établissant que l’OAS s’est rendu coupable de crimes, et de «colonialiste» en démontrant que des crimes (perpétrés notamment sur des «Algériens») furent commis sous la houlette du FLN. Les conflits mémoriels actuels invitent donc à interroger les conditions d’élaboration du récit historique : les mémoires constituent bien, parmi d’autres sources, des matériaux historiques à part entière, et la coupure entre histoire et mémoire ne saurait être trop rigidifiée. Toutefois, l’histoire et la mémoire n’ont ni les même fonctions, ni les mêmes modes d élaboration, puisque seule l’histoire est soumise aux exigences de la recherche scientifique – c’est à dire, notamment, à des exigences particulières en terme de questionnement, de sources, et de validation des résultats.

À titre d’exemple la question du rôle positif ou négatif de la colonisation, qui a occupé plusieurs médias lors de l’année 2005, n’appartient pas aux questions posées dans le cadre d’une démarche d’histoire ou de science sociale, qui ne saurait viser qu’à la compréhension et/ou à l’explication, et non au jugement rétrospectif sur le passé. D’où l’intérêt, et cela sans remettre en cause la légitimité des investissements dans les conflits mémoriels, d’interroger la construction des mémoires à travers des processus de sélection de souvenirs et d’oublis qui en sont constitutifs : les juifs de Constantine se souviennent massivement des évènements de 1934, où ils furent molestés, mais très peu nombreux sont ceux qui peuvent se remémorer des événements de 1956, où ce sont des juifs qui ont molesté des musulmans en guise de représailles à l’explosion de cafés fréquentés par des gens de confession juive. Plus généralement, la situation léguée par la guerre d’Algérie permet de rendre compte de conflits mémoriels entre des groupes d’individus qui n’ont ni les même souvenirs, ni, également, les mêmes oublis : les conflits, très actuels, autours des dates du 19 mars 1962, ou du 26 mars 1962, en attestent.

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La concurrence des mémoires se traduit, aussi et surtout, par des enjeux en terme de dénomination des groupes : la question du vocabulaire permettant de les nommer et de les présenter est donc fondamentale. Plusieurs solutions peuvent être envisagées, parmi lesquelles figurent, a minima, 1) celle de nommer les groupes d’individus en fonction de leur statut au moment évoqué, et donc d’utiliser les coupures entre «Européens» et «indigènes», «Français citoyens» et «Français non citoyens», «Français de souche Nord Africaine» et «Français de Souche Européenne»), et 2) celle de s’affranchir de l’histoire des classifications officielles, en utilisant des catégories élaborées pour les besoins de la recherche, comme celles «d’Algériens» et «d’indigènes». La première solution est destinée à coller à la réalité historique, la seconde permet de montrer que l’histoire est un récit construit à travers des questionnements et des concepts que des chercheurs élaborent ultérieurement.

Quel que soit le choix qui peut être effectué, il doit impérativement être explicité, notamment dans le cadre d’une exposition : le public doit être informé à la fois des questions de méthodes qui se posent pour décrire des populations («Algériens», «pieds-noirs», «rapatriés», «français citoyens», «français non citoyens»), et sur les origines et les usages de ces mots. Dans la situation coloniale comme dans bon nombre d’autres cas, les enjeux de nomination sont aussi des enjeux de pouvoir, et les mots font l’objet de luttes : tandis que les Français d’Algérie se proclamaient «Algériens», en tant que résidents d’une «province française», les anciens «indigènes» se proclament «Algériens» lorsque, investis dans la guerre d’indépendance, ils visent à se définir comme les occupants légitimes du territoire ; enfin, à partir de 1962 et de la définition d’un État Algérien, «l’Algérien» désigne tout individu ayant un lien de droit avec le nouvel État, c’est-à-dire tout individu de nationalité algérienne.

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Quels que soient les groupes et les enjeux de nomination, la question des appartenances confessionnelles, qui a également servi à désigner des «communautés» dans l’Algérie coloniale, ne saurait être esquivée. En particulier, désigner les «indigènes» comme «musulmans» est très simplificateur – jusqu’en 1870, les juifs appartiennent aux indigènes ; surtout, une telle adéquation consiste à ethniciser les individus, et conduit à naturaliser une coupure crée par le droit colonial.

C’est la raison pour laquelle certains «groupes d’individus», tels que les «juifs», sont particulièrement révélateurs des contradictions de l’histoire de l’Algérie et des interactions franco algériennes, et peuvent faire l’objet d’analyses spécifiques dont pourraient notamment rendre compte des expositions temporaires. Figurant d’abord parmi les «indigènes», sur un territoire où les premières classifications séparent des «européens» et des «indigènes», ils appartiennent ensuite massivement aux Français citoyens, et cela même si la population de confession juive comporte plusieurs petites communautés et que certains (comme ceux du M’ZAB) ne sont pas inclus dans le décret Crémieux (24 octobre 1870) relatif à la «naturalisation» des juifs. Les juifs font l’objet, en Algérie comme en métropole, de plusieurs manifestations virulentes d’antisémitisme : c’est le cas à Constantine, en 1934, ou encore lorsqu’ Édouard Drumont est triomphalement accueilli à Alger, en 1898, dans le contexte de tension crée par l’affaire Dreyfus, alors qu’il se présente aux élections législatives comme le «candidat antijuif».

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L’abrogation, sous Vichy, du décret Crémieux concerne 110 000 juifs, qui seront par la suite réintégrés puis massivement «rapatriés» en 1961 et 1962 : ils sont alors parfois désignés comme des «juifs pieds-noirs», expression impropre si l’on admet que sont «pieds-noirs», indépendamment de toute appartenance confessionnelle, les anciens Français citoyens rapatriés (certains harkis furent rapatriés, mais ils n’appartiennent pas aux anciens Français citoyens, et ne sont donc pas «pieds-noirs»). Le mauvais accueil des juifs d’Algérie par les juifs métropolitains appartient également à une histoire complexe qui doit être évoquée et exposée, car, à travers elle, il est possible de dévoiler comment interfèrent, dans le cadre de l’histoire coloniale et post-coloniale, de l’Algérie, les questions du culturel, du religieux, et du politique.

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Enfin, la question du vocabulaire est également problématique lorsqu’il s’agit de définir des structures sociales ou des processus historiques. Ainsi, la nomination de la guerre d’Algérie, longtemps désignée en France dans le registre de la guerre sans nom, fait l’objet de conflits qui n’ont rien de strictement sémantique : tandis que nier l’existence d’une guerre correspond à la position d’un État colonisateur qui entend rétablir l’ordre sur des départements français, la définition d’une « guerre de libération » appartient au vocabulaire et au point de vue du FLN, et l’expression de «guerre d’Algérie», officiellement reconnue par le législateur en 1999, a longtemps correspondu à un prisme français, et plus particulièrement à l’analyse du conflit à travers le rôle de la seule institution militaire. C’est pourquoi le terme de guerre d’indépendance, c’est-à-dire de guerre pour obtenir l’indépendance, peut être choisi pour dépassionner le récit, en s’efforçant d’attribuer aux mots une connotation autre qu’idéologique ou militante.

La diversité des contextes et la multiplicité des enjeux mémoriels et politiques implique donc de choisir un vocabulaire destiné à couper la production d’un récit sur l’Algérie de significations partielles et partiales, qui ne rendent compte que des points de vue d’acteurs «spécifiques» au détriment d’une histoire complexe.


2 - Pour un «récit vrai», penser l’articulation

entre l’histoire et la géographie de l’Algérie

Toute présentation de l’histoire de l’Algérie peut s’appuyer sur des cartes permettant de définir la réalité spatiale de la colonie. Les récits collectés auprès des Français d’Algérie soulignent en effet que lorsque ces derniers évoquent le pays, ils parlent essentiellement d’une portion réduite du territoire, et soulignent les différences entre les villes et le «bled». Les cartes de l’Algérie montrent sans ambiguïté une extrême concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes agglomérations urbaines - Alger, Oran, Constantine, Mostaganem -, tandis que de nombreux territoires sont sous administrés, et que l’Algérie Française a représenté une réalité fort lointaine pour de nombreux «Algériens». Cette répartition des populations doit être interrogée à plusieurs titres lorsqu’il s’agit de présenter l’histoire de l’Algérie.

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source : Caom

1) Tout d’abord parce puisqu’il conviendra de distinguer une Algérie des Français qui se concentre sur les villes côtières, d’une Algérie rurale qui, pour partie, ne voit pas les Français. Ce sont par exemple les témoignages collectés dans cette Algérie rurale qui permettent d’affirmer que dès 1945, le modèle colonial est contesté, et que si la guerre est déclanchée le 1er novembre 1954, la marche à la guerre recoupe la période 1945-1954.

De plus, cette répartition géographique des populations permet de souligner qu’au delà des coupures politiques et juridiques (notamment les discriminations en terme de civilité et de citoyenneté), des disparités économiques et sociales (les Français d’Algérie ont un niveau de vie inférieur à celui des métropolitains, mais très supérieurs à celui des Français non citoyens), il existe, au temps de l’Algérie Française, un clivage entre populations rurales et urbaines, clivage dont rendent compte un grand nombre de travaux et de témoignages.

2/ Ensuite parce que cette répartition des populations a des conséquences sur les perceptions des «Français non citoyens», puisque la plupart sont localisés dans des espaces où les Français citoyens sont absents. Elle permet également d’interroger les récits produits, après les «rapatriements», au sein d’associations, par d’anciens Français citoyens qui, devenus des «pieds-noirs», inventent une tradition, la tradition pionnière. Il s’agit d’une histoire de la colonie qui repose sur deux éléments, le pionnier et le colon, le colon appartenant aux héros qui domestiquent une terre aride et progressivement transformée en pays prospère.

Référence morale à un paradis perdu, un tel récit peut susciter des choix identitaires, puisqu’il autorise d’inscrire l’existence des «pieds-noirs» dans une histoire longue, entamée avec la conquête de l’Algérie, et par référence à une «culture» ancienne, alors que les pieds-noirs constituent un groupe récent. Un tel récit peut toutefois être confronté à la réalité sociale et spatiale de l’Algérie, où plus de 80 % des Français citoyens appartenaient aux populations urbaines, où les riches «colons» propriétaires terriens constituent une infime minorité (fût-elle influente et fort active, par l’intermédiaire des délégations financières) ; bref : où l’essentiel des Français d’Algérie n’appartiennent pas à la population rurale et ne travaillent pas dans l’agriculture. Cet élément est d’ailleurs fondamental, puisqu’il contribue à casser le stéréotype du «pied-noir» colon, enrichi en faisant «suer le burnous», un stéréotype que bon nombre de pieds-noirs peuvent légitimement contester.

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un stéréotype légitimement contestable

Ces éléments suggèrent que tout espace de documentation et d’exposition doit permettre au visiteurs comme aux chercheurs de disposer de l’ensemble des sources, documents, cartes, témoignages, et autres..., qui autorisent à la fois une réflexion critique sur l’histoire de l’Algérie, et une présentation de la diversité des récits à travers lesquels elle peut être décrite : montrer l’Algérie au public implique que celui-ci ait accès aux questions méthodologiques qui se posent lorsqu’il s’agit construire un centre de documentation et d’exposition.

Ainsi, au-delà de la tradition pionnière, associée à l’absence de définition de la réalité sociale et spatiale de la colonie, l’histoire de l’Algérie a aussi été inséré à un récit produit sous la troisième République, sur le modèle de l’histoire de France d’Ernest Lavisse ; un récit massivement diffusé aux écoliers sur les bancs de la communale, conté par les instituteurs comme par les rédacteurs de manuels scolaires, à travers lequel la colonisation est présentée à la fois en terme de mission civilisatrice et d’opération économiquement indispensable à une métropole appartenant aux grandes puissances.

Cette histoire incorpore les normes classiques d’une «histoire coloniale de la colonisation» : elle procède à la nationalisation d’une histoire coloniale qui n’est autre qu’une histoire de France transplantée sur le terrain colonial, une histoire dont les grands absents sont invariablement les populations colonisées. Mais sa «déconstruction» est à la fois le produit d’une réflexion produite en métropole et d’une critique élaborée par les anciens colonisés, et la diversité des récits historiques et des critiques de ces récits doit être évoquée et montrée au public. Un public auquel il convient de signaler que la remise en cause de l’histoire coloniale de la colonisation tient à son caractère partial parce que partiel : en faisant disparaître les «indigènes», c’est toute la question de la relation ou de la situation coloniale qui est absente.

Or, la situation coloniale suppose précisément d’être pensée en fonction de la concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes villes, puisque la description des relations entre les populations dépend de la présence ou de l’absence «française» : on ne vit pas à l’identique à Alger et dans le «bled».

Lorsque la rencontre coloniale permet d’observer des interactions entre deux populations placées en position dissymétrique dans la société algérienne, deux écueils doivent être évités. Le premier consiste à tenir pour fantasmatique l’existence de relations interindividuelles entre «Français» et «Algériens», c’est-à-dire entre «Français citoyens» et «Français non citoyens». La présence d’inégalités sociales et de discriminations politiques ne mutile ni les rencontres, ni les tensions, ni les relations amicales, et rien ne permet de nier formellement toute interaction. Le cinéma où la littérature rendent parfaitement compte de ces fragments d’histoire existentielle que l’analyse historique ne saurait faire disparaître.

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source : Caom

Mais il existe un second écueil consistant, à l’inverse, à se focaliser sur ces produits de fiction et de n’évoquer que des histoire individuelles, en évacuant les processus historiques et les structures de la société coloniale. Il convient donc de relever le défi d’exposer une histoire de la situation coloniale faite à la fois de barrières entre des communautés pour partie produites par le droit et par l’imaginaire (la distinction entre citoyens et non citoyens reposant au moins partiellement sur l’appartenance ou non aux «musulmans»), et de relations interindividuelles entre «Français» et «Algériens». Des barrières qui sont à la fois juridiques, politiques, économique et sociales, mais également morales et sexuelles, en rappelant que, d’une part, la règle souvent évoquée est que les «Algériens» et les «Français» pouvaient être frères, mais non beaux-frères, et que d’autre part ces derniers ont aussi été perçus, par exemple à leur arrivée en Algérie, comme des barbares consommant de l’alcool.

Séparation des «groupes» et relations interindividuelles entre «citoyens» et «non citoyens» ne sont donc contradictoires qu’en apparence : le général Massu lui même signalait qu’au plus fort de la «bataille d’Alger», en 1957, à un moment où les Français d’Algérie réclamaient la plus grande dureté à l’égard du FLN, toute arrestation d’un «Français non citoyen» provoquait l’intervention d’un «Français citoyen» convaincu que son ami ne pouvait appartenir aux «rebelles» !

La singularité de la situation coloniale algérienne réside dans le fait qu’à la différence de colonies asiatiques où les métissages ont été, quoi que quantitativement réduits, assez nombreux pour susciter une législation, les rencontres en Algérie ont eu lieu aux marges des groupes, à la fois en raison du statut de la femme musulmane, de l’interdit religieux, et de la présence précoce de femmes au sein de la population colonisatrice. D’où l’acuité de la question des passeurs, qui apparaît avec la question des - rares - mariages «mixtes» (Mme Abbas est une «française d’Algérie»), des conversions (sur ce point les cas de Dinet, Eberhard, Ould Aoudia), et des changements de nationalités (Monseigneur Duval).

Compte tenu des enjeux inséparablement mémoriels et politiques qui demeurent associés aux différents récits ici évoqués, il n’est pas souhaitable qu’un centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie porte le nom de Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Une telle appellation est associée à récits desquels les colonisés sont les grands absents, et à travers lesquels il n’est pas possible de saisir la complexité de l’histoire franco-algérienne.


3 - Pour une histoire critique de l’Algérie,

définir la question des temporalités

Le mythe de la terre vierge que les Français auraient découverte en 1830 ne saurait tenir lieu de mise au point factuelle, en particulier parce que les écrits du Maréchal Bugeaud, comme les récits de la résistance à la conquête menée par Abd el Kader, témoignent du fait que les populations qui habitaient l’Algérie cultivaient la terre bien avant l’arrivée des Français. Les «Algériens» ont une histoire entamée avant le imageI6Vdébarquement de Siddi Ferruch, et seule une vision colonialiste, réduisant l’Algérie à une simple création française, et les Algériens à un statut unique de colonisés, pourrait enfermer l’histoire de l’Algérie entre 1830 et 1962.

C’est la raison pour laquelle un centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie ne saurait être construit en établissant des barrières chronologiques par trop rigides. On rejoint là les réserves ci dessus évoquées quant à la dénomination de Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Bien entendu, la période coloniale doit être expliquée et analysée dans toute sa complexité, mais il convient de souligner que le meilleur moyen d’y parvenir est de ne point enfermer l’analyse dans un temps strictement colonial – ou post colonial, car cette approche présente le risque d’occulter tout ce qui ne dépend pas directement de la présence française.

De plus, les interactions franco-algériennes ne se limitent pas à la période coloniale : non seulement elles acquièrent un nouveau sens juridique après 1962, avec la définition légale d’une nationalité algérienne, mais elles intègrent immédiatement un discours universaliste tiers-mondiste dans lequel se reconverti pour partie le vieux discours universaliste colonialiste de la IIIe République, la France passant, dès l’étape des indépendances, du statut de puissance coloniale à celle de pays ami du Tiers-monde !

Tout projet à visée documentaire et muséographique sur l’histoire de l’Algérie doit donc éviter de réifier une vision colonialiste en commençant brutalement l’exposé des faits et des documents en 1830, et en cessant la présentation des faits et des processus en 1962. D’où le risque d’avoir à gérer une chronologie gigantesque, donc difficilement utilisable, qui pourra être évité en s’interrogeant plus ou moins brièvement sur l’Algérie avant 1830, des développements plus conséquents pouvant notamment faire l’objet d’expositions temporaires.

Une telle expérience n’a d’ailleurs rien d’inédit, puisqu’elle a pu être réalisée dans la cadre d’une exposition préparée à Aix en Provence, et par la suite présentée dans l’enceinte du Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM), puis sur d’autres sites français et algériens, sur le thème La France et l’Algérie. Destins etlalgerieetlafrance imaginaires croisés. À partir d’un synopsis comportant douze séquences permettant de décrire les relations franco algériennes dans un cadre chronologique souple, et non circonscrit à la période 1830-1962, il a été possible de montrer qu’un tel travail, souvent décrit comme une gageure, est parfaitement réalisable, et peut être très favorablement accueilli par un public caractérisé par son extrême diversité ! La qualité du travail réalisé par un scénographe professionnel, la diversité des documents, et le montage numérique de l’exposition ne sont probablement pas étrangère à ce succès. Mais au-delà de la dimension technique, c’est le contenu de l’exposition et la stricte recherche d’une «neutralité axiologique» dans l’écriture qui a permis, associé aux documents présentés, d’ébaucher les contours d’une histoire commune aux Algériens et à l’ensemble des Français porteurs de mémoires en conflit.

Reste que la période dite «coloniale», plus haut définie à partir une distinction entre une Algérie française pendant 132 ans, et une Algérie des Français qui n’évoque qu’une partie du territoire, doit faire l’objet d’un travail de périodisation spécifique : comment aborder – mais sans s’y limiter – la période comprise entre 1830 et 1962 ? Sur ce point comme sur d’autres, il convient d’éviter tous les découpages qui incorporent une vision plus ou moins normative de l’histoire. En particulier, il n’est pas possible de retenir la thèse dite des deux temps de la colonisation, à travers laquelle sont isolées deux périodes : l’une, courte et violente, de la conquête, s’accompagnant de victimes, de souffrances, et d’exactions, l’autre, plus longue, douce, non violente, civilisatrice, celle d’une Algérie heureuse et associée à la mise en valeur d’un territoire. Une telle perception de l’histoire de l’Algérie peut faire, a minima, l’objet d’une double réserve :

1) d’une part, elle ne saurait contribuer à mettre fin à la guerre des mémoires algériennes. La lecture des débats parlementaires permet de souligner que cette thèse a plusieurs fois été mobilisée à l’Assemblée Nationale au cours des discussions sur le vote de la loi du 23 février 2005, puis lors du débat aboutissant, au mois de novembre de la même année, au refus de l’abrogation de l’article 4 mentionnant que les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer. Or, en procédant à un arbitrage en faveur d’une mémoire au lieu de promouvoir la socialisation d’un récit historique acceptable par des groupes porteurs de mémoires concurrentes, cette loi a contribué à attiser les tintin1conflits et à diviser les Français sur la question algérienne. D’ailleurs, aujourd’hui, ses adversaires regrettent que d’autres articles contestables du texte ne soient pas abrogés, tandis que les partisans de ladite loi déplorent que l’article 4, au centre de toutes les polémiques, ait été abrogé par décret, après une décision de «délégalisation» du Conseil Constitutionnel.

2) d’autre part, la thèse des deux temps de la colonisation trouve, dans le contexte des guerres de mémoires algériennes, une autre expression : il s’agit de l’idée selon laquelle la réduction de l’histoire de l’Algérie aux huit années de guerre, sur 132 ans de présence française, relève de la simplification outrancière, voir de la caricature. Si l’histoire de l’Algérie ne saurait être réduite ni à la guerre d’indépendance, ni, a fortiori, à la présence française ou à l’Algérie Française, il reste impossible de séparer le conflit qui se déroule entre 1954 et 1962 des interactions franco-algériennes : la guerre d’Algérietintin3 n’est pas, à elle même, sa propre explication, et, en admettant que les causes précèdent, au moins pour partie, les effets, la compréhension du conflit suppose de lier la guerre à des processus historiques qui se produisent avant son déclenchement au sein de la société algérienne.

Parmi les éléments clefs, on pourra mentionner les revendications à la citoyenneté, la formation de la nation algérienne comme instrument de mobilisation contre le colonisateur, la paupérisation des paysans «Algériens», et toutes les fissures décelables au sein de la société coloniale. On pourra également interroger les conséquences à long terme d’éléments moins directement impliqués dans les années de «marche à la guerre», mais contribuant à expliquer les fissures du «modèle colonial», tels que l’inscription dans les mémoires de la répression de la révolte Kabyle de 1871, la participation des «indigènes» aux deux conflits mondiaux, la célébration fastueuse et ostentatoire du centenaire de l’Algérie française de 1830, de l’échec du projet Blum-Violette, le statut de l’indigénat, etc...

Il n’est donc pas possible de séparer deux temps courts et violents, ceux de la conquête et de la guerre, et un temps long qui serait celui d’une Algérie heureuse, sans mutiler l’analyse de la société algérienne. L’une des solutions possibles reste donc de définir trois périodes, c’est-à-dire en premier lieu celle qui s’étend de 1830 à 1871, soit le temps de la conquête et de l’administration militaire du territoire (période 1), en second lieu celle du temps «pacifié» de l’Algérie française (période 2, entre 1871 et 1945), enfin celle comprise entre 1945 et 1962, qui englobe la marche à la guerre, le conflit et l’accession à l’indépendance (période 3) ; il ne s’agit pas là de soutenir que la guerre commence en 1945, mais de se donner les moyens d’expliquer la marche à la guerre.

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De plus, un tel découpage permet de lier histoire et mémoire en admettant que pour décrire les souvenirs d’une Algérie perdue, qui alimente la nostalgie des actuels pieds-noirs, c’est la seconde période (entre 1871 et 1945) qui demeure centrale. L’analyse des multiples figures de la «nostalgérie» est sur ce point fondamentale si l’on admet que seule la prise en charge de la diversité des points de vue – par exemple par la juxtaposition des histoires individuelles qui peuvent contribuer à l’élaboration progressive d’un récit collectif – permettra de sortir des barrières produites par la colonisation, et par là des guerres de mémoires algériennes qui restent alimentées par les vieux clivages.

La promotion d’une histoire qui soit rigoureuse sur le plan factuel, et qui prenne en compte la diversité des processus mémoriels, permet de mettre l’histoire au service des mémoires, et les mémoires au service de l’écriture d’un récit historique sur lequel des groupes concurrents en matière de perception de l’histoire franco-algérienne peuvent s’appuyer.

En atteste, d’ailleurs, le fait que les processus mémoriels sont dynamiques, que les mémoires sont travaillées par l’histoire, et que des auteurs comme Jules Roy ont d’abord fait l’objet de sentiments de rejet chez des pieds-noirs avant d’être réintégré dans une mémoire collective en mutation. Il est donc tout à fait possible de ne point nier la légitimité des processus mémoriels sans céder aux exigences de la recherche en sciences sociales, et ainsi d’admettre que l’histoire est l’un des moyens de jeter des passerelles entre les mémoires. D’où l’impératif de multiplier les documents et les points de vue.


4 - Pour «comprendre et transmettre»,

multiplier les documents et les points de vue

Plusieurs projets à visée à la fois historiographique, muséographique, mais également pédagogique et mémorielle, ont fait l’objet de travaux et de communications, sans parler des polémiques suscitées par l’érection, dans plusieurs villes du sud de la France, de stèles ou de monuments considérés comme des mesures de réhabilitations de l’OAS. Avant de s’interroger sur la diversité de ces dynamiques mémorielles, il est possible de prendre appui sur des réflexions suscitées par des projets tels que celui de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, ou encore celui du Mémorial de la France d’Outre-Mer à Marseille («Mémorial» ou «Historial», les deux expressions ayant été tour à tour mobilisées), enfin sur la réalisation, sur le site de Montredon-Labessonnie, dans le département du Tarn, d’un Conservatoire de la guerre d’Algérie et des combats de la Tunisie et du Maroc, c’est-à-dire d’un lieu dont la mission était de devenir un support de mémoire sans rien céder en matière d’exigences sur la vérité historique.

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source

Ce dernier exemple servira de point de départ, puisque, suite à la réalisation d’un monument destiné à servir de lieu de recueillement, la décision de créer un conservatoire de la guerre d’Algérie, avec pour fonctions d’évoquer des expériences vécues, de collecter et de conserver des témoignages et des objets, d’acquérir des ouvrages de bibliothèque, mais également de rendre compte de la trame historique, un projet à la fois historique et pédagogique a du être élaboré : il s’agissait de s’interroger sur le contenu d’une exposition permanente, et de consigner le travail des «historiens» dans le cadre d’un rapport destiné à éviter d’éventuels dérapages pouvant alimenter la guerre des mémoires.

Les buts explicites du projet sont condensés dans une devise, Comprendre et transmettre, adoptée à l’unanimité des participants – c’est-à-dire des anciens combattants de toutes «obédiences», des universitaires, ainsi que des «experts» et représentants des administrations publiques. Les principes qui président à sa réalisation peuvent être croisés avec ceux qui ont pu être définis à propos du mémorial de Marseille, suite au travail de plusieurs spécialistes : on les présente à la suite, en y associant quelques réflexions produites sur la base d’autres corpus documentaires.

1) Ne jamais donner une seule vision d’un vécu, surtout lorsque les questions évoquées sont particulièrement sensibles, comme celles du putsch de 1961 ou des accords d’Evian. Tout projet d’exposition, de conservatoire, de musée, d’historial ou de centre de documentation veille en particulier à ne gallissotpoint réduire une histoire à l’une de ses dimensions. Le cas de l’histoire coloniale suppose donc une articulation entre une histoire nationale, une histoire métropolitaine, mais aussi celle des anciens «indigènes» et, plus généralement, celle de l’ensemble des groupes d’individus impliqués. Cette exigence est fondamentale dans un contexte où, d’une part, l’histoire est devenue un bien de consommation culturelle, et d’autre part les «minorités culturelles», porteuses de revendications mémorielles, disposent d’une visibilité accrue dans le champ culturel et politique français.

D’où, également, l’indispensable articulation du travail des chercheurs et des militants : alors que ces derniers veulent légitimement faire entendre leur point de vue, il est impératif de veiller à la prise en compte de tous les aspects de l’histoire et de rigoureusement définir, à cet effet, la place des chercheurs.

Cette dernière question est bien l’un des enjeux fondamentaux, et communs à l’ensemble des projets historiques et mémoriels qu’il est possible de recenser ; mais, dans la mesure elle fait l’objet des développements finaux de ce rapport, elle sera momentanément laissée en suspens.

Quoi qu’il en soit, le respect de la pluralité des points de vue demeure déterminant quant à la conduite d’un projet de site de documentation et d’exposition, en particulier sur des thèmes comme celui de l’Algérie, qui font toujours l’objet de conflits mémoriels et de débats passionnels. C’est pourquoi, au-delà des éléments ici exposés, et qui nous paraissent devoir présider à la constitution d’un centre de documentation, nous ne pouvons que noter qu’un mur mettant en avant certains morts plutôt que d’autres représenterait, pour celui ou celle qui fréquenterait le centre, un signe évident indiquant la proximité du centre avec une lecture du passé ne faisant pas l’unanimité [2] .

2) Ne jamais exclure mais rassembler. La prise en compte de la réalité historique comme de la diversité des enjeux mémoriels et des postures victimaires impose non seulement de nuancer, mais aussi de ne point oublier que des exactions ont été commises dans les deux camps. En matière de guerre d’Algérie, seul un récit historique qui intègre les questions du terrorisme, de la torture, du massacre des harkis et de l’exode des Français d’Algérie est susceptible de préfigurer l’indispensable reconnaissance mutuelle des souffrances ; une reconnaissance mutuelle qui, au-delà de la litanie des horreurs vécues par les Algériens et par les Français, constitue le seul véritable acte mémoriel qui puisse, en pratique, susciter l’apaisement.

3) Tout centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie doit être à la fois un lieu de dépôt et de mise en relation de plusieurs sites documentaires. De la sorte, un site de documentation et d’exposition réalisé à Perpignan peut être associé à d’autres projets tels que le projet du Mémorial du camps de Rivesaltes, pour partie consacré à la constitution d’un patrimoine archivistique sur la question des harkis, ou au Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM, Aix-en-Provence). En effet, la diversification des regards pose le problème de la constitution des collections, qui ne sauraient venir que «d’un côté», et doivent englober, via les réseaux informatiques et l’outil multimédia, des documents et témoignages les plus divers.

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salle de lecture du Caom

Il n’est pas souhaitable de réaliser un centre de documentation ou un musée des indigènes ou des communautés françaises, puisqu’il s’agit de groupes d’individus dont l’histoire ne saurait être comprise indépendamment des relations avec d’autres groupes. À cet effet, la constitution d’archives orales, mais aussi de documents les plus variés émanant de l’ensemble des syndicats, des partis, des associations, peuvent être compilées au côté des œuvres (tableaux, œuvres littéraires, photographies, cartes postales, documents filmographiques) qui rendent pour partie compte d’une époque.

Seule la diversité des documents permet de rendre compte de la variété des points de vue, ce que montre la production cinématographique sur la guerre d’Algérie. En effet, la thèse selon laquelle cette guerre est absente du cinéma a longtemps prévalu, alors qu’il y a eu des réalisations et que la censure n’explique pas tout. Or, dans l’ensemble, le public français n’a pas été séduit par les films proposés. De plus, dans la quasi totalité des cas, ces films ne sont pas tournés en Algérie, puisqu’il est délicat d’y réaliser un film dans les années qui suivent l’indépendance, et que ces films s’adressent à un public métropolitain qui, dans504571 l’ensemble, ne connaît pas l’Algérie. Mais les réalisateurs sont confrontés à une guerre qui demeure largement sous représentée : beaucoup de films sur la guerre mettent en avant des histoires individuelles, où l’ennemi est invisible, où la torture peut être évoquée, mais jamais montrée.

C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de représentation cinématographique de la violence et de la guerre. Ainsi, au delà du silence et des «politiques de l’oubli» élaborées dans l’ancienne métropole, ce sont d’autres sources qui permettent, progressivement, de s’interroger sur la guerre dans toutes ces dimensions. Bien entendu, cette problématique de la présence absence ne fait plus réellement sens alors que la guerre d’Algérie est aujourd’hui présente au cinéma comme à la télévision, que la violence a été évoquée, que la question de la torture a fait l’objet de débats publics et de travaux scientifiques novateurs. De plus, depuis la fin des années 1980, plusieurs documentaires télévisés ont permis de décrire des points délicats et peu éclairés par l’historiographie, comme l’opposition de l’OAS à De Gaulle.

C’est bien la grande variété des sources aujourd’hui exhumées qui permet de représenter la diversité des situations vécues par des acteurs placés en position variable dans l’espace des luttes menées autours de l’histoire franco-algérienne, et c’est la diversité des collections de documents qui, parmi d’autres éléments déjà évoqués, permettra de sortir des camps légués par la guerre. Privilège du contemporain, il est devenu possible de multiplier les supports et d’aborder l’histoire de l’Algérie à travers des documents d’archives classiques, qui rendent notamment compte des pratiques politiques, administratives, judiciaires et militaires, mais également à partir de supports tels que les romans, les fictions, les films.

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carton d'archives au Centre des Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence

Autant de documents qui permettent d’interroger une histoire vécue sans céder aux injonctions mémorielles, en croisant les points de vue et les sources. Plusieurs expériences de travaux scientifiques collectifs montrent que les produits de fiction tels que les romans qui appartiennent à la «littérature coloniale» ou à la «littérature d’exil» offrent, au côté de sources archivistiques, de croiser des dynamiques politiques, sociales et culturelles, et s’avèrent être d’excellents supports dans le cadre de la réalisation d’une exposition.

Interroger la diversité des points de vue et des documents qui en rendent compte appartient donc aux exigences propres à la réalisation d’un site destiné à montrer l’Algérie au public. Cette approche doit également contribuer à apaiser les souffrances liées à la violence en évoquant tous les sujets sensibles.



5 - Pour apaiser les souffrances, montrer l’ensemble

des groupes d’individus impliqués, dire les violences

L’indépendance de l’Algérie crée une situation inédite : après la longue promotion, sous la IIIe République, d’une tradition républicaine convertie en mémoire nationale, l’État français se trouve confronté à la gestion des conflits mémoriels – en particulier avec les séquelles de Vichy et de l’Algérie. D’où l’urgence de décrire l’histoire de chacun des groupes d’individus investis dans la guerre des mémoires, de rendre compte de la diversité des individus et des associations qui entendent les représenter, de saisir l’évolution des revendications et des situations.

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En matière d’Algérie coloniale et de guerre d’Algérie, le simple fait de mentionner les souffrances ou la violence implique d’évoquer l’ensemble des acteurs impliqués, c’est-à-dire les français d’Algérie devenus des pieds-noirs, les harkis, les Français non citoyens devenus Algériens, les immigrés en provenance d’Algérie, les opposants à la guerre d’Algérie, les anciens combattants et les appelés du contingent. Il n’est pas question de présenter, dans le cadre de ce rapport, l’essentiel des éléments historiques destinés à satisfaire la soif d’histoire de la guerre d’Algérie qui se manifeste, depuis quelques années au sein de la société française, où les ouvrages de bibliothèque se multiplient, et alors que des «moments d’émotion» rendent compte des enjeux mémoriels et font émerger la question de la violence. Sur ces différents points, quelques principes simples d’exposition peuvent être définis.

1) Dans la mesure où ce sont les exactions commises et subies qui se trouvent à l’origine des principales souffrances, il n’est pas possible de traiter des interactions franco-algériennes sans dire la violence. Sur ce point, en dépit des questions méthodologiques complexes sur les différentes manières de dénombrer les victimes – les témoignages disponibles peuvent notamment être confrontés aux registres de décès pour dénombrer les victimes des événements de Constantine des 12 mai 1956 et jours suivants -, la question des morts pendant le conflit ne peut être esquivée.

Signaler que les «Français non citoyens» comptent plus de victimes que les «Français citoyens» ne s’apparente pas à une vision pro-FLN, mais correspond au strict énoncé d’éléments factuels qui n’altèrent, en rien, la souffrance vécue par les pieds-noirs ; de même que l’information selon laquelle le FLN a tué plus d’Algériens» que de «Français» n’appartient pas aux répertoire des mythes constitutifs de l’Algérie Française, mais à l’analyse des conséquences d’une stratégie de guerre et de ses répercussions dans les mémoires. Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la «corvée de bois», etc...

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victime algérienne du F.L.N.

Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées. D’autre part, le corpus de sources utilisées pour mettre à jour les crimes et autres exactions devra être défini et décrit, et les problèmes méthodologiques soulevés par le dénombrement des morts durant le conflit doivent être présentés : les débats sur le nombre de victimes parmi les harkis sont suffisamment «lourds» pour être précisés, même si la réalité historique ne se résume pas à un macabre comptage des victimes. On le sait : si les souffrances ne sont pas directement proportionnelles au nombre de morts, les usages des chiffres sont fondamentaux en matière de revendications mémorielles et d’injonctions victimaires.

2) La diversité des situations à l’origine des souffrances individuelles et collectives doit également être présentée dans son historicité. Il convient par exemple d’interroger le brutal exode des pieds – noirs, entamé en 1961, dans un contexte fortement anxiogène. À ce moment, en effet, bon nombre de Français d’Algérie sont inquiets pour leur sécurité, et les départs s’accélèrent après le 19 mars 1962, alors que l’OAS a appelé à la grève générale et choisi de déclencher une série d’attentats destinés à «rendre l’Algérie» dans l’état où les Français l’avaient trouvé en 1830. Certaines questions ne peuvent être que partiellement résolues, puisqu’il demeure impossible d’affirmer que, sans les attentats perpétrés après le 19 mars par l’OAS, les pieds-noirs seraient restés en Algérie, même si, dans cette hypothèse, il n’y aurait probablement pas eu un tel exode précipité. En effet, les accords d’Évian comportaient un certain nombre de garanties juridiques en faveur des pieds-noirs, qui avaient trois ans pour décider s’ils optaient pour la nationalité algérienne. Mais la situation du nouvel État, les programmes de nationalisation, puis la politique d’arabisation incite à la prudence.

Point n’est toutefois besoin de céder aux mirages d’une histoire contre factuelle dédiée non pas à interroger ce qui est advenu... mais à construire des hypothèses sur ce qui aurait pu se passer, sans pouvoir procéder à la démonstration. Après 1962, l’État français va progressivement construire une politique de «métropolisation» des Français d’Algérie destiné à leur insertion économique et identitaire dans une France «hexagonale». Quoi que financièrement coûteuse, cette politique échoue partiellement : d’abord en raison de l’accumulation de textes et de lois qui empêchent une prise en compte globale du problème, chaque nouvelle loi étant destinée à corriger les imperfections de la précédente ; ensuite parce qu’il s’agit d’adapter cette politique de métropolisation aux réalités du «rapatriement» (comment traiter le cas des femmes dont le mari a disparu), dans un contexte où les pratiques administratives varient selon les anciennes catégorisations coloniales (les harkis ne bénéficient pas des même mesures que les anciens Français d’Algérie) ; enfin en raison des sentiments ambivalents (tristesse, rancoeurs, etc...) éprouvés par les pieds-noirs, en dépit d’une insertion économique bien réussie.

Les Harkis ont également une histoire non limitée au conflit, puisque, parmi ceux qui sont restés en Algérie, certains furent victimes de terribles représailles, tandis que les harkis «rapatriés» n’ont pas bénéficié des mêmes mesures «d’intégration» que les pieds-noirs, que certains ont vécu plusieurs années dans des camps avant de pousser le cri des oubliés... Les anciens combattants ont longtemps milité pour l’obtention de droits d’abord niés à ceux qui avaient livré une guerre non reconnue comme telle, les appelés du harkiscontingent se sont longtemps murés dans le silence, tandis que les algériens qui émigrent dans la France post-coloniale cristallisent la plupart des stéréotypes et des sentiments de rejet qui se produisent avec la conversion de l’immigration de travail en immigration de peuplement. Dans l’espoir d’un improbable retour, ces derniers ont souvent dissimulé leur appartenance au MNA, mal perçue en Algérie lorsque le FLN prend les commandes du nouvel État après l’indépendance.

3) Chacun des groupes d’individus doit être saisi dans sa diversité, sous peine d’hypostasier des sentiments collectifs qui ne traduisent que les postures de militants ou de sous-groupes. C’est le cas des anciens Français non citoyens, qui peuvent être décrits dans le registre de la diversité culturelle et linguistique en présentant la question kabyle, mais aussi les usages de la coupure Arabe/Kabyle dans le contexte colonial. De même, il n’est pas possible de mentionner les «Algériens» sans évoquer les principales séquences d’une histoire inséparablement politique et sociale marquée par la dépossession foncière, les famines, la crise de la paysannerie, les premières vagues d’émigration vers la métropole qui sont celles de paysans kabyles dès 1895 ; sans mentionner, en miroir de ces transformations sociétales, les mutations culturelles, l’analphabétisme et la présence de jeunes «Algériens» instruits comme Mouloud Feraoun, la découverte de la nation et de l’indépendance nationale comme outil de mobilisation politique par des étudiants «algériens» formés dans les universités françaises.

C’est également le cas des pieds-noirs ou des harkis, qui comptent un grand nombre de représentants et d’associations formulant des revendications fort distinctes : aucune ne saurait être considérée comme seule dépositaire de la mémoire d’une «communauté». Pour s’en tenir à une expression localisée de la guerre des mémoires algériennes, certaines associations de harkis sont proches d’associations comme le Cercle algérianiste, tandis que l’une d’entre elles – Harkis et droits de l’homme - appartient aux opposants au projet de réalisation d’un Centre de documentation sur la présence française en Algérie à Perpignan ! Fossiliser des oppositions entre des «communautés», c’est participer à construire des identités collectives qui sont d’abord le produit de stratégies identitaires ciblées et parfaitement identifiables.

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6 - Pour désamorcer les conflits, décrire

et déconstruire les stéréotypes

Nul regard sur l’Autre ne pouvant s’élaborer sans stéréotypes, ces derniers sont indispensables à la rencontre de récits et de mémoires mutilées en vue de jeter, sur la base d’un récit historique élaboré avec les exigences de la recherche scientifique, des passerelles entre les groupes en conflit. Les stéréotypes produits au temps de l’Algérie coloniale et après l’indépendance doivent donc être systématiquement rappelés, pour se voir méthodiquement déconstruits.

Ils concernent au premier chef les anciens Français non citoyens, qui ont d’abord fait l’objet d’une multitude de préjugés informés par des références à un certain évolutionnisme autrefois omniprésent : la problématique du retard relatif séparant, au delà des «Algériens», l’ensemble des populations du globe de l’Etat colonisateur servant de modèle de civilisation est trop bien connue pour être longuement décrite. Politiquement, elle est alimentée par le discours républicain sur la mission civilisatrice de la France, largement battu en brèche même s’il a parfois été subrepticement réintroduit dans le cadre de prises de positions récentes. Les «Algériens» ont également fait l’objet d’une vision «essentialiste», à travers laquelle l’Arabe serait, en tant que tel et de façon intemporelle, un être paresseux, lâche, fourbe, cupide et cruel, d’une vision disqualifiée par l’ensemble des travaux historiques et anthropologiques. Mais ces stéréotypes sont remobilisés, avec des ajustements, dans la France métropolitaine des années 1980, lorsque la question de l’immigration intègre l’agenda électoral et que les expressions «d’immigrés» et de «maghrébins», sinon «d’algériens», sont progressivement considérés comme synonymes.

Les stéréotypes concernent également les harkis, désignés par les uns comme de «bons patriotes» ayant opté pour la France, par les autres comme des «traîtres» à leur nation. Or, d’une part, les techniques d’enrôlement de l’armée française sont multiples, au point que des recherches pionnières montrent que certains Français non citoyens se sont simplement engagés parce qu’ils craignaient pour leur vie après avoir été vus auprès d’un officier, ou pour obtenir une solde, un fusil, de la nourriture, pour protéger leur famille et non pour «défendre une patrie» : la diversité des trajectoires individuelles incite à la prudence ; d’autre part, le processus de formation de la nation algérienne n’étant pas achevé dans les années de guerre, il reste problématique d’envisager que les forces supplétives de l’armée française aient trahis une nation, ou «collaboré» avec une armée au service d’une autre communauté nationale – celle associée à l’État colonisateur.

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Pieds-Noirs libérés des geôles algériennes, plusieurs mois après l'indépendance

Des stéréotypes récurrents concernent également les pieds-noirs, qui doivent également être analysés avec précision. En particulier celui du pied-noir colon, riche propriétaire terrien dont la fortune serait lié à la terre et à l’exploitation systématique des «arabes» par des «colonialistes». Bien entendu, il s’agit là d’un cliché jauni qui, pas plus que la tradition pionnière déjà évoquée, ne rend compte de la réalité sociale et spatiale d’une Algérie coloniale ou plus de 80 % des Français citoyens résident dans les grandes villes, occupent des emplois de postiers, d’enseignants, de commerçants, de mécaniciens, et disposent d’un revenu disponible environ 15 % inférieur à celui des Français de métropole.

D’où un certain nombre d’incompréhensions qui perdurent. Quelle que soit, en effet, la diversité des jugements qu’ils portent sur le fait colonial et l’indépendance algérienne, le souvenir d’un accueil exécrable de la part des Français métropolitains demeure ancré chez un grand nombre de pieds-noirs.

Ces derniers déplorent de porter seul, aux yeux des Français de métropole, la «faute» de l’échec du système colonial. D’où l’indispensable travail sur les stéréotypes, croisé à l’évocation des politiques coloniales, pour montrer que, les pieds-noirs ne pouvant être considérés comme les seuls responsables des politiques de conquête ou de l’échec des politiques coloniales – ils jouent aussi le rôle de fusibles en 1961 et 1962 -, il n’est pasOAS3 nécessaire de réhabiliter les discriminations coloniales ou les exactions de l’OAS pour accorder aux anciens Français d’Algérie leur place dans l’histoire et la mémoire nationale. D’autant que l’une des ambiguïtés des politiques dites de métropolisation des pieds-noirs est d’être associées à des stéréotypes, puisque, dès leur arrivée, le gouvernement entend souligner auprès des métropolitains qu’ils avaient toute légitimité à être reçus en métropole, et que c’était leur mentalité coloniale qui allait faciliter l’intégration (et pas les impôts de leurs concitoyens, les gouvernant craignant leur probable désapprobation).

Le «mauvais accueil» n’est principalement pas le fait des autorités, même si certains maires, comme celui de Marseille, ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas une installation des rapatriés, tandis qu’il se murmure que d’autres, comme celui de Montpellier, sont politiquement favorables aux pieds-noirs : il serait le produit d’une lassitude relative à huit années de guerre d’Algérie, et d’une opinion alimentée par des stéréotypes. D’où les émissions de télévision consacrées à l’intégration des pieds-noirs, les considérations sur le «caractère valeureux» des Français d’Algérie, les reportages sur leur réinstallation comme agriculteurs : la télévision a bien participé à la diffusion de cette imagerie coloniale éculée, bien avant de dépolitiser et de dépassionner le sujet sous les traits d’humoristes emblématiques qui ont popularisé une image plus légère, associée à la bonne humeur.

Mais ces clichés rassurants ne sauraient dissimuler les vrais enjeux, qui concernent 1) le fait que bon nombre de groupes d’individus tels que les harkis, les immigrés ou les pieds-noirs ont longtemps figuré, avec des temporalités différentes, parmi les non-lieux d’histoire, mais également 2) les dissensions politiques qui traversent des groupes comme les pieds-noirs où se côtoient des initiatives en faveur de l’érection de stèles en mémoire de l’OAS, et des écrivains «anticolonialistes» et critiques envers les principes racistes arton9357que leur propre éducation incorpore, et enfin, on l’a vu, 3) la diversité des revendications mémorielles.

En la matière, là encore, l’on ne saurait trop suggérer d’utiliser les multiples produits de fiction, tels que les romans ou les films, pour rendre ces stéréotypes et leur critique accessibles. De même que les fragments d’histoire existentielle y apparaissent, parfois dans toute leur complexité, la fiction rend compte, d’une part, de l’absence de certaines populations - c’est le cas des «indigènes» dans le cinéma colonial ; mais elle rend compte, d’autre part, de la construction des clichés à travers lesquels les diverses «populations» sont identifiées, et les recompositions des stéréotypes qui demeurent travaillés par l’histoire : ainsi, c’est bien dans le cinéma français des année 1970 qu’émerge le thème du pied-noir, à travers l’incrustation d’un nouveau personnage plutôt qu’à partir d’une représentation de l’Algérie coloniale ou des Français d’Algérie pendant la guerre. Ce dernier thème sera d’ailleurs plus significativement traité au cinéma et à la télévision dans les années 1990. En dépit des sentiments d’absences légués par les produits de fiction, ils constituent des documents historiques particulièrement significatifs pour aborder des histoires complexes qui impliquent, on l’a évoqué, de multiplier les points de vue et les sources.


7 - Pour refuser tout discours autoritaire,

assumer l’existence de doutes et

de divergences d’interprétation

L’exemple des événements du 12 mai 1956 et des jours suivants à Constantine est particulièrement significatif de la fonction de l’honnêteté intellectuelle pour toute démarche d’histoire et de sciences sociales, comme pour toute démarche à visée muséographique. Le 12 mai 1956, donc, à Constantine, en représailles à des explosions de cafés fréquentés par des juifs, des juifs ont exercé des représailles à l’encontre de musulmans, et le chiffre de 230 victimes a pu être publié. Or, il ne repose que sur un témoignage, ce qui interdit de rendre ce témoignage productif au sens historique, puisqu’il n’a pas été croisé avec d’autres sources, comme les registres de décès, ou encore d’autres témoignages. Tout spécialiste de l’Algérie est susceptible, comme tout chercheur, quelle que soit sa discipline, de commettre des erreurs d’interprétation ou d’analyse et, à la suite, de produire des conclusions erronées : le reconnaître fait partie des bons usages du métier, et les travaux scientifiques destinées à interroger la validité de résultats ou d’hypothèses de recherche prolifèrent dans les revues professionnelles.

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"Plaque commémorative apposée par le maire de Paris sur le pont
Saint-Michel, pour le 40e anniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961."
© IM'média

C’est la raison pour laquelle un tel rapport ne prétend pas livrer la vérité, mais proposer des balises méthodologiques propres à éviter certaines erreurs déjà commises, et notamment celle de réduire l’histoire de l’Algérie à une sorte de signification univoque. Il est cosigné par des chercheurs qui assument certains de leurs désaccords, et peuvent régulièrement en débattre à l’occasion de colloque ou de publications. Par exemple, au sein des auteurs participant, il existe des analyses sensiblement différentes à propos de la «bataille d’Alger» (1957) : il s’agit là de divergences professionnelles, qui concernent l’analyse des documents connus, et qui demeurent relativement rares mais existent.

En revanche, les chercheurs ont également des sensibilités comme citoyens, et, à l’heure où l’Algérie en particulier, et l’histoire coloniale en général ont cessé d’être invariablement évoquées dans le registre de l’absence ou de l’amnésie, il est parfaitement légitime que des débats aient lieux sur des questions telles que la fracture coloniale, la repentance, la guerre et l’État colonial, ou encore, parmi d’autres thèmes souvent évoqués, celui de l’adoption de points de vue officiels sur l’histoire, avec pour objectif de faire trois_couleursmémoire, par le législateur. Les lois mémorielles, telles que, parmi d’autres, les loi Gayssot (1990), Taubira (2001), ou celle du 23 février 2005, peuvent faire l’objet d’analyses très diverses, et rendent parfaitement compte des différentes sensibilités des auteurs.

Ainsi, il n’existe pas d’accord unanime à propos de la loi Taubira, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme «crime contre l’humanité», prévoit que ces drames reçoivent la place qu’ils méritent dans l’enseignement, et de ses comparaisons possibles avec la loi du 23 février 2005, qui impose l’enseignement d’une vision positive de l’œuvre française outre-mer. En revanche l’expression de «rôle positif de la présence française outre-mer» est, ici, unanimement jugée problématique, et ne satisfait aucun des co-auteurs de ce rapport, qui privilégient tous l’histoire problème sur le jugement rétrospectif sur le passé. De la sorte, des divergences peuvent être formulées, mais elles n’altèrent pas la possibilité de mettre en commun des compétences professionnelles pour participer à un travail de médiation scientifique. Reste donc la question de la place des chercheurs et des autres acteurs impliqués.


8 - Pour réunir et non diviser, définir

une architecture institutionnelle appropriée

Le cas plus haut évoqué de Montredon Labessonie, comme l’exposition réalisée à Aix-en-Provence, ou encore la réalisation de la cité de l’immigration, suggèrent que les divergences d’interprétation et les conflits mémoriels peuvent être sublimés si un travail d’analyse rigoureux et honnête est associé à un dialogue constructif avec les acteurs, et qu’une éthique de la discussion puisse être définie et respectée. L’une des formes modernes de la dénégation est en effet de rejeter dans le camp des «révisionnistes», voir des «falso-révisionnistes», tous ceux dont la vision de l’histoire n’est pas conforme à celle que l‘on voudrait imposer. Vomir de tels propos fait partie des usages à proscrire si l’on souhaite sortir de la guerre des mémoires algériennes : d’abord parce que ce type d’injures alimente les conflits mémoriels que l’on souhaiterait dépasser, ensuite parce qu’elles n’ont pas leur place dans le cadre d’une discussion argumentée et raisonnée.

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L’expérience du Conservatoire de la guerre d’Algérie réalisée dans le Tarn montre qu’il est possible de travailler avec des représentants des anciens combattants dont les tendances politiques étaient très disparates, puisqu’elles allaient du Parti communiste à la droite républicaine traditionnelle. Bien entendu, la cas de Perpignan est plus complexe, puisque plusieurs types d’acteurs – la municipalité, le Cercle algérianiste, et le collectif des opposants au Musée... - sont impliqués, et qu’aucun chercheur ne voudrait individuellement servir de caution scientifique à un projet qui ne saurait faire consensus. C’est pourquoi, il convient aussi de définir une possible architecture institutionnelle appropriée, en s’appuyant sur des projets existant, comme celui du Mémorial de Rivesaltes, où, parmi plusieurs autres commissions, deux structures coexistent :

- une commission mémoire, où les associations sont représentées dans leur diversité, débattent, formulent des revendications. L’enjeu est fondamental dans la mesure où le projet a été impulsé au sein de la société civile, suite au refus, formulé en 1997, de voir disparaître un site qui permettait d’évoquer l’histoire croisée de l’État et de plusieurs groupes d’individus ayant séjourné, dans des conditions diverses, dans le camp de Rivesaltes.

- un conseil scientifique, avec à sa tête un professeur réputé pour ses compétences scientifiques, et d’autres universitaires dont la diversité des travaux autorise de s’interroger en détail sur un camp qui a tour à tour accueilli des républicains espagnols, des juifs, et des harkis. C’est ledit conseil qui concentre l’essentiel des pouvoirs de décisions, même s’il n’est pas le seul architecte ou maître d’œuvre du projet.

Une architecture institutionnelle semblable pourrait être adoptée pour réaliser un site documentaire et muséographique sur l’Algérie à Perpignan. Elle permettrait en effet de concilier plusieurs exigences qui, faute d’une répartition adéquate des taches, risquent de demeurer contradictoires. On résume ici nos proposition à partir de trois suggestions.

trois suggestions

1) Il s’agit d’abord donner la parole aux associations, qui, en tant que représentants de segments de la société civile, doivent pouvoir formuler des revendications. De la sorte, le Cercle algérianiste aurait bien entendu vocation à participer à un projet auquel il demeure légitimement attaché. Mais, au delà, il convient, d’une part, que d’autres associations représentants les pieds-noirs soient invitées, pour ne point alimenter l’illusion d’une perception «univoque» ou «moniste» à propos d’un groupe d’individus qui est aussi représenté par des associations comme «Coup de soleil» (dont l’une des priorités est d’organiser le salon «Maghreb des livres»), de façon à réunir, parmi d’autres, des auteurs français et algériens ; et, d’autre part, il convient de consulter d’autres associations, représentant les autres groupes d’individus impliqués par l’Algérie, ainsi que le collectif des opposants au projet. La fécondité du dialogue suppose de ne point écarter la diversité des acteurs et des points de vue, qui pourraient s’exprimer au sein d’une commission mémoire et société civile – parmi d’autres appellations possibles.

2) Il s’agit également d’utiliser les compétences de professionnels reconnus par leurs travaux, en formant un conseil scientifique présidé par un universitaire qui aurait pour mission de s’entourer des spécialistes de son choix, et en premier lieu de travailler, après avoir pris connaissance des différentes revendications mémorielles et civiques, à la réalisation d’une exposition permanente sur l’Algérie. Ce conseil pourrait également travailler à proposer des expositions temporaires, des conférences, à définir des pratiques de collecte et d’archivage, à proposer des références bibliographiques et des documents destinés à nourrir un centre de documentation multimédia. Seul un conseil scientifique dont la qualité scientifique est indiscutable, et dont l’autonomie comme les pouvoirs de décision, sont garantis, peut, au côté de divers représentants du monde associatif et des administrations, participer à la conduite de cette aventure périlleuse, en prenant des décisions collégiales.

3) La communication entre ces deux instances et la réalisation pratique des travaux pourrait être assurée par une instance telle qu’une commission de pilotage, composée de l’administration municipale élargie à d’autres experts, par exemple en puisant dans le personnel investi dans le pilotage d’autres projets (on pense au Mémorial de Rivesaltes, pour des questions de proximité, mais sans exclusive), ou dans un autre cadre à définir. Cette commission pourrait recruter le personnel technique (infographiste, etc...) indispensable à la réalisation du projet - personnel dont le travail devrait être défini et périodiquement supervisé par le conseil scientifique.

Signataires :
Raphaëlle Branche, Jean Robert Henry, Jean-Charles Jauffret, Claude Liauzu [3] , Gilbert Meynier, Valérie Morin, Guy Pervillé, Eric Savarèse, Yann Scioldo-Zurcher, Benjamin Stora, Sylvie Thénault.


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Annexe : Une note sur le «Mur des disparus» *

L’éventuelle érection d’un «mur des disparus» ne peut pas être ici évoquée comme la question de la réalisation d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie. En effet, si cette dernière initiative est susceptible d’une analyse fondée sur des éléments d’histoire et de méthodes des sciences sociales, et le rapport qui précède en témoigne, l’inscription des noms des Français d’Algérie disparus pendant la guerre d’indépendance sur un mur relève plus précisément de la politique mémorielle. C’est la raison pour laquelle il apparaît préférable de dissocier, analytiquement, les deux questions. De plus, la thématique du «mur des disparus» n’a fait l’objet ni d’un travail spécifique ni de débats collectifs lors de la Journée d’Études du 19 avril dont la présente synthèse est en grande partie l’émanation. On se contente donc de définir une position collective modérée et argumentée.

Il a été longuement souligné que toutes les violences devaient être dites [4] , et l’on doit ajouter que les Français d’Algérie devenus pieds – noirs ont parfaitement le droit d’honorer leurs morts. Mais l’inscription, sur un mur, des noms de tous les disparus parmi les Français d’Algérie se heurte à un problème éthique, puisque cela reviendrait, de facto, à graver dans la pierre les noms de ceux, minoritaires, qui figurent parmi les anciens activistes de l’OAS. De la sorte, les descendants des victimes de cette organisation criminelle se sentiraient légitimement insultés. Mais dans la mesure où de nombreux individus furent victimes de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ou des évènements tragiques d’Oran, le 5 juillet de la même année, sans être coupables d’aucune exaction ou d’aucun acte terroriste, leurs noms pourraient être mentionnés. Compte tenu du fait qu’il n’est pas possible d’établir une liste rigoureuse de victimes non liées à l’OAS, deux solutions peuvent être retenues :

1) La première consiste à renoncer à l’érection d’un mur des disparus, le projet étant inspiré d’une politique mémorielle ne pouvant faire l’unanimité pour les raisons évoquées ;

2) La seconde consiste à inscrire sur le même mur l’ensemble des victimes du conflit, en mentionnant les Français d’Algérie, en évoquant les Harkis, et en signalant les victimes connues (Max Marchand, Mouloud Feraoun, Salah Ould Aoudia) ou anonymes de l’OAS, de façon à ne point procéder à un choix entre les différentes catégories de victimes.

Sans juger de la légitimité des revendications mémorielles, et en s’interdisant tout arbitrage entre des groupes d’individus porteurs de mémoires en conflit, il apparaît que cette position est la seule qui puisse être collectivement soutenue dans le cadre de notre démarche.

* cf. mise au point de Guy Pervillé

Notes
[1] Aucune référence bibliographique n’est mentionnée dans ce rapport qui a vocation a être rendu public : il s’agit de privilégier le confort de lecture sur les usages et la rigueur universitaire.
[2] Voir en annexe.
[3] Claude Liauzu est décédé le 24 mai, soit quelques heures avant de finaliser la diffusion de ce rapport, qu’il avait accepter de signer. Il figure donc légitimement parmi les signataires de ce texte.
[4] Voir notamment la page 15 du présent rapport : «Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la «corvée de bois», etc... Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées».

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Posté par michelrenard à 06:02 - - Commentaires [2] - Permalien [#]