mardi 16 octobre 2007

La «guerre d’Algérie», histoire et historiographie (séminaire Omar Carlier)

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La «guerre d’Algérie», histoire

et historiographie

séminaire d'Omar CARLIER


Master 2.  Spécialité : Sociétés du Sud

M2   43 HI 5263    La «guerre d’Algérie», histoire et historiographie

Responsable Omar Carlier

Semestre 1, septembre-décembre 2007.
Tous les lundis de 9 h à 11h. Paris VII, Site de Tolbiac.
Métro Olympiades (ligne 14) Immeuble Montréal, R de C, salle 6

24 septembre
Approches, sources, méthodes, enjeux.   Omar Carlier  (Paris VII) 
Temps court et  événement : Le premier novembre 1954 à Alger (OC)

1er octobre 
Histoire et historiographie: nouvelles tendances historiographiques, Raphaëlle Branche (Paris I) 

8 octobre
Nouvelles sources, nouveaux objets,
Première partie : «Images et iconographie : la photographie»,  Marie Chominot, (Paris VIII). Claire Mauss-Copeaux (Reims)      

15 octobre
Les archives par les archivistes 
Les Archives Nationales : Christelle Noulet. Le ministère de la Justice : Louis Faivre d’Arcier

22 octobre
Histoire et sciences sociales : la démographie historique et la guerre d’indépendance algérienne, Kamel Kateb (INED) 

29 octobre
Nouvelles sources, nouveaux objets
Deuxième partie : « La littérature. »
a - Les sources : La BNF, France Frémeaux (BN) ;
b - La littérature : Beida Chikhi (Paris IV)

5 novembre
La guerre et les minorités
Première partie : «Minorités ethno-communautaires : les Juifs d’Algérie», Benjamin Stora (INALCO, anc. Langues O')

12 novembre
La guerre et les minorités
Deuxième parie : Minorités «politiques» : les «Libéraux», Fanny Colonna (CNRS).
NB En contrepoint, les communistes (OC).

19 novembre 
Les «groupes sociaux» dans la guerre
Le cas des instituteurs, Aïssa Kadri (Tours) 

26 novembre 
Violences de guerre
Camps de regroupement, camps d’internement,  Sylvie Thénault (Paris I /CNRS) 

3 décembre
Souffrances de guerre
a - Guerre et trauma, Dr Bernard Sigg
b - Les femmes algériennes dans la guerre, Souria Guiddir (Paris I)

10 décembre
Terrains. Acteurs. Échelles
a - Territoires, régions et Wilayas. Les Aurès et la Wilaya I, Warda Tengour (CRASC)
b - Les bases arrières de l’ALN : Maroc, Tunisie, Libye, Daho Djerbal (Alger) (sous réserve)

* Omar Carlier : bio-biblio

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Omar Carlier


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dimanche 14 octobre 2007

en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ? (Éric Savarèse)

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en finir avec les guerres

de mémoires algériennes en France ?

Éric SAVARÈSE et collectif


Rapport de recherche sur le projet de réalisation, à Perpignan, d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie : en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?


Synthèse des travaux présentés et discutés autours de la Journée d’Études Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, organisée par Eric Savarèse, à Narbonne, le 19 avril 2007, sous l’égide du CERTAP, UPVD.


Rédigé par Éric Savarèse, le présent rapport intègre les contributions, réflexions et propositions de Raphaëlle Branche, maîtresse de conférence, Université de Paris-I, Jean-Robert Henry, directeur de recherche, CNRS, Jean-Charles Jauffret, professeur, IEP d’Aix-en-Provence, Claude Liauzu, professeur émérite (†), Université de Paris-VII, Gilbert Meynier, professeur émérite, Université de Nancy-II, Valérie Morin, docteure en histoire, Université de Paris VII, Guy Pervillé, professeur, Université de Toulouse-Mirail, Éric Savarèse, maître de conférence, Université de Perpignan Via Domitia, Yann Scioldo-Zurcher, docteur en histoire, EHESS, Benjamin Stora, professeur, I.N.A.L.C.O., Sylvie Thénault, chargée de recherche, CNRS.

Il est disponible sur le site de l’Université de Perpignan en format .pdf

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la Loge de Mer (Bourse des marchands) à Perpignan


Introduction

Le 23 mai 2006, le conseil municipal de la ville de Perpignan a voté la réalisation d’un Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Selon les informations disponibles, il s’agit de procéder à la réalisation, sur le site de l’ancien couvent de Sainte Claire, d’une galerie d’exposition permanente de 300 m2, d’une salle d’exposition temporaire de 130 m2, d’un centre de documentation multimédia, d’une salle polyvalente destinée à accueillir débats et conférences ; des bureaux sont également destinés aux personnels administratifs, et une salle doit être affectée à une association dédiée à la défense, depuis 1973, d’une «culture pied-noir», et partenaire de la réalisation du Centre de documentation sur la présence française en Algérie, le Cercle Algérianiste.

Il s’agit donc à la fois d’un centre de documentation et d’exposition, ce qui implique une réflexion sur un projet global dont la fonction est double : documentaire et muséographique. Adossé au Centre de documentation précité, l’érection d’un «Mur des disparus», sur lequel serait inscrit les noms des Français d’Algérie morts pendant la guerre, et une citation d’Albert Camus en hommage aux harkis, est également prévu. Ces décisions se trouvent à l’origine d’un conflit où sont impliqués, d’une part, la municipalité de Perpignan, qui finance le projet (à hauteur, selon les informations, de près d’un million d’euros pour la réalisation du centre, et de 150 000 euros de budget de fonctionnement annuel), d’autre part le Cercle Algérianiste, association qui devrait fournir des fonds documentaires et qui participe au pilotage du projet au nom de la légitimité d’une revendication mémorielle, enfin le Collectif des opposants à l’édification d’un «musée à la gloire de la colonisation», qui dénonce une nouvelle entreprise de réhabilitation de l’histoire coloniale.

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Pour bon nombre d’universitaires, enseignants et chercheurs spécialistes, à divers titres, de l’Algérie, il apparaît que cette situation, qui appartient à ce que l’on peut nommer la guerre des mémoires algériennes, mérite une réflexion et, si possible, une médiation de la communauté scientifique ; que le temps des guerres de mémoires algériennes, marqué par l’existence de plusieurs groupes d’individus (tels que les pieds-noirs, les harkis, les anciens combattants...) au sein desquels certains militent pour la transformation de leur mémoire en histoire officielle, doit céder la place à la réflexion sur l’histoire des interactions franco-algériennes, saisies dans toute leur complexité. Sans nier la légitimité des processus mémoriels, il s’agit donc, d’une part, de valoriser une réflexion collective sur une histoire commune susceptible de nourrir l’apaisement, en favorisant la connaissance d’un passé à partir duquel Français et Algériens pourront rediscuter d’une histoire et d’un destin commun ; et, d’autre part, de travailler à la réconciliation, en France, des groupes porteurs de mémoires algériennes concurrentes.

Ces questions ont été évoquées et débattues à l’occasion d’une Journée d’Etudes sur le thème Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, réunie à Narbonne, le 19 avrilphotofaclsh 2007, à l’initiative d’Eric Savarèse, maître de conférences HDR à l’Université de Perpignan Via Domitia [ci-contre]. Le CERTAP - Centre de Recherches sur les Transformations de l’Action Publique, doit être remercié pour avoir financé cette manifestation et ainsi d’avoir permis la réunion de plusieurs historiens et autres chercheurs en sciences sociales, tous spécialistes, de par leurs travaux de recherches, de la question algérienne. Après avoir exposé des propositions pratiques, débattu, confronté des idées et des hypothèses, il est possible de proposer ici la synthèse d’une réflexion collective portant à la fois sur les enjeux impliqués par la réalisation d’un centre de documentation sur l’Algérie, et sur les précautions méthodologiques indispensables à la réalisation d’un espace destiné à montrer l’Algérie au public - la présence de salles d’exposition indiquant clairement, on l’a dit, qu’il existe un enjeu muséographique.

Les réflexions présentées à la suite ne sauraient être considérées comme un programme d’exposition ou d’archivage clef en main, mais comme une série de questionnements et de propositions destinées à la réalisation d’un centre de documentation et d’un espace d’exposition. En dépit de quelques divergences d’interprétation qui peuvent nourrir les débats, et parfois les controverses, entre chercheurs, des divergences qui peuvent et doivent être signalées et assumées, pour mieux souligner que nul n’a la prétention à s’ériger en censeur au nom d’une position d’universitaire. Au-delà, l’ensemble des participants à cette réflexion collective soutiennent sans réserve :

1) que le rôle des chercheurs spécialistes de l’Algérie n’est ni de nier la réalité ou la légitimité des processus mémoriels, ni de valoriser une mémoire contre une autre, mais de promouvoir l’élaboration d’un récit historique «vrai» dont la vocation est de réunir, et non d’exclure ;

2) qu’en tant que projet financé par des fonds publics, la réalisation, à Perpignan ou ailleurs, d’un centre de documentation sur l’Algérie concerne l’ensemble des citoyens et ne saurait s’adresser à une seule catégorie d’individus. C’est la raison pour laquelle ledit centre de documentation et d’exposition doit proposer une vision à la fois neutre et dépassionnée de l’histoire franco-algérienne, de façon à renseigner et non à influencer le public de visiteurs potentiels. À cet effet, seule la constitution d’un conseil scientifique doté d’autonomie et de pouvoirs de décision est susceptible de satisfaire à cette exigence. C’est la raison pour laquelle la question d’une possible architecture institutionnelle fait ici l’objet, à la suite des réflexions méthodologiques, de développements spécifiques.

La synthèse de la réflexion collective évoquée plus haut est présentée, à la suite, à partir d’une liste de propositions argumentées. Le présent rapport a bien été élaboré sur la base de recherches individuelles et d’échanges entre chercheurs [1] ; il a pu être relu et amendé par chacun des signataires après élaboration, par Éric Savarèse, de la version initiale. Il a également été réalisé en toute indépendance par rapport aux différents acteurs de la controverse qui s’est développée, à Perpignan, depuis plusieurs mois, autours de la réalisation du Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Enfin, il a pour but explicite de favoriser l’histoire et le dialogue au détriment des conflits mémoriels. Il appartiendra donc aux différents acteurs impliqués de s’en saisir pour que ce travail, une fois rendu public, puisse à la fois nourrir et apaiser le débat.


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1 - Pour passer des conflits mémoriels à l’histoire,

saisir les enjeux de nomination

Les spécialistes de l’histoire de l’Algérie ont depuis longtemps pris acte de la difficulté à produire des travaux de recherche dans un contexte marqué par la multiplication des injonctions mémorielles, sinon par la concurrence des victimes. Ainsi, l’on peut être taxé «d’antifrançais» en établissant que l’OAS s’est rendu coupable de crimes, et de «colonialiste» en démontrant que des crimes (perpétrés notamment sur des «Algériens») furent commis sous la houlette du FLN. Les conflits mémoriels actuels invitent donc à interroger les conditions d’élaboration du récit historique : les mémoires constituent bien, parmi d’autres sources, des matériaux historiques à part entière, et la coupure entre histoire et mémoire ne saurait être trop rigidifiée. Toutefois, l’histoire et la mémoire n’ont ni les même fonctions, ni les mêmes modes d élaboration, puisque seule l’histoire est soumise aux exigences de la recherche scientifique – c’est à dire, notamment, à des exigences particulières en terme de questionnement, de sources, et de validation des résultats.

À titre d’exemple la question du rôle positif ou négatif de la colonisation, qui a occupé plusieurs médias lors de l’année 2005, n’appartient pas aux questions posées dans le cadre d’une démarche d’histoire ou de science sociale, qui ne saurait viser qu’à la compréhension et/ou à l’explication, et non au jugement rétrospectif sur le passé. D’où l’intérêt, et cela sans remettre en cause la légitimité des investissements dans les conflits mémoriels, d’interroger la construction des mémoires à travers des processus de sélection de souvenirs et d’oublis qui en sont constitutifs : les juifs de Constantine se souviennent massivement des évènements de 1934, où ils furent molestés, mais très peu nombreux sont ceux qui peuvent se remémorer des événements de 1956, où ce sont des juifs qui ont molesté des musulmans en guise de représailles à l’explosion de cafés fréquentés par des gens de confession juive. Plus généralement, la situation léguée par la guerre d’Algérie permet de rendre compte de conflits mémoriels entre des groupes d’individus qui n’ont ni les même souvenirs, ni, également, les mêmes oublis : les conflits, très actuels, autours des dates du 19 mars 1962, ou du 26 mars 1962, en attestent.

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La concurrence des mémoires se traduit, aussi et surtout, par des enjeux en terme de dénomination des groupes : la question du vocabulaire permettant de les nommer et de les présenter est donc fondamentale. Plusieurs solutions peuvent être envisagées, parmi lesquelles figurent, a minima, 1) celle de nommer les groupes d’individus en fonction de leur statut au moment évoqué, et donc d’utiliser les coupures entre «Européens» et «indigènes», «Français citoyens» et «Français non citoyens», «Français de souche Nord Africaine» et «Français de Souche Européenne»), et 2) celle de s’affranchir de l’histoire des classifications officielles, en utilisant des catégories élaborées pour les besoins de la recherche, comme celles «d’Algériens» et «d’indigènes». La première solution est destinée à coller à la réalité historique, la seconde permet de montrer que l’histoire est un récit construit à travers des questionnements et des concepts que des chercheurs élaborent ultérieurement.

Quel que soit le choix qui peut être effectué, il doit impérativement être explicité, notamment dans le cadre d’une exposition : le public doit être informé à la fois des questions de méthodes qui se posent pour décrire des populations («Algériens», «pieds-noirs», «rapatriés», «français citoyens», «français non citoyens»), et sur les origines et les usages de ces mots. Dans la situation coloniale comme dans bon nombre d’autres cas, les enjeux de nomination sont aussi des enjeux de pouvoir, et les mots font l’objet de luttes : tandis que les Français d’Algérie se proclamaient «Algériens», en tant que résidents d’une «province française», les anciens «indigènes» se proclament «Algériens» lorsque, investis dans la guerre d’indépendance, ils visent à se définir comme les occupants légitimes du territoire ; enfin, à partir de 1962 et de la définition d’un État Algérien, «l’Algérien» désigne tout individu ayant un lien de droit avec le nouvel État, c’est-à-dire tout individu de nationalité algérienne.

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Quels que soient les groupes et les enjeux de nomination, la question des appartenances confessionnelles, qui a également servi à désigner des «communautés» dans l’Algérie coloniale, ne saurait être esquivée. En particulier, désigner les «indigènes» comme «musulmans» est très simplificateur – jusqu’en 1870, les juifs appartiennent aux indigènes ; surtout, une telle adéquation consiste à ethniciser les individus, et conduit à naturaliser une coupure crée par le droit colonial.

C’est la raison pour laquelle certains «groupes d’individus», tels que les «juifs», sont particulièrement révélateurs des contradictions de l’histoire de l’Algérie et des interactions franco algériennes, et peuvent faire l’objet d’analyses spécifiques dont pourraient notamment rendre compte des expositions temporaires. Figurant d’abord parmi les «indigènes», sur un territoire où les premières classifications séparent des «européens» et des «indigènes», ils appartiennent ensuite massivement aux Français citoyens, et cela même si la population de confession juive comporte plusieurs petites communautés et que certains (comme ceux du M’ZAB) ne sont pas inclus dans le décret Crémieux (24 octobre 1870) relatif à la «naturalisation» des juifs. Les juifs font l’objet, en Algérie comme en métropole, de plusieurs manifestations virulentes d’antisémitisme : c’est le cas à Constantine, en 1934, ou encore lorsqu’ Édouard Drumont est triomphalement accueilli à Alger, en 1898, dans le contexte de tension crée par l’affaire Dreyfus, alors qu’il se présente aux élections législatives comme le «candidat antijuif».

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L’abrogation, sous Vichy, du décret Crémieux concerne 110 000 juifs, qui seront par la suite réintégrés puis massivement «rapatriés» en 1961 et 1962 : ils sont alors parfois désignés comme des «juifs pieds-noirs», expression impropre si l’on admet que sont «pieds-noirs», indépendamment de toute appartenance confessionnelle, les anciens Français citoyens rapatriés (certains harkis furent rapatriés, mais ils n’appartiennent pas aux anciens Français citoyens, et ne sont donc pas «pieds-noirs»). Le mauvais accueil des juifs d’Algérie par les juifs métropolitains appartient également à une histoire complexe qui doit être évoquée et exposée, car, à travers elle, il est possible de dévoiler comment interfèrent, dans le cadre de l’histoire coloniale et post-coloniale, de l’Algérie, les questions du culturel, du religieux, et du politique.

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Enfin, la question du vocabulaire est également problématique lorsqu’il s’agit de définir des structures sociales ou des processus historiques. Ainsi, la nomination de la guerre d’Algérie, longtemps désignée en France dans le registre de la guerre sans nom, fait l’objet de conflits qui n’ont rien de strictement sémantique : tandis que nier l’existence d’une guerre correspond à la position d’un État colonisateur qui entend rétablir l’ordre sur des départements français, la définition d’une « guerre de libération » appartient au vocabulaire et au point de vue du FLN, et l’expression de «guerre d’Algérie», officiellement reconnue par le législateur en 1999, a longtemps correspondu à un prisme français, et plus particulièrement à l’analyse du conflit à travers le rôle de la seule institution militaire. C’est pourquoi le terme de guerre d’indépendance, c’est-à-dire de guerre pour obtenir l’indépendance, peut être choisi pour dépassionner le récit, en s’efforçant d’attribuer aux mots une connotation autre qu’idéologique ou militante.

La diversité des contextes et la multiplicité des enjeux mémoriels et politiques implique donc de choisir un vocabulaire destiné à couper la production d’un récit sur l’Algérie de significations partielles et partiales, qui ne rendent compte que des points de vue d’acteurs «spécifiques» au détriment d’une histoire complexe.


2 - Pour un «récit vrai», penser l’articulation

entre l’histoire et la géographie de l’Algérie

Toute présentation de l’histoire de l’Algérie peut s’appuyer sur des cartes permettant de définir la réalité spatiale de la colonie. Les récits collectés auprès des Français d’Algérie soulignent en effet que lorsque ces derniers évoquent le pays, ils parlent essentiellement d’une portion réduite du territoire, et soulignent les différences entre les villes et le «bled». Les cartes de l’Algérie montrent sans ambiguïté une extrême concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes agglomérations urbaines - Alger, Oran, Constantine, Mostaganem -, tandis que de nombreux territoires sont sous administrés, et que l’Algérie Française a représenté une réalité fort lointaine pour de nombreux «Algériens». Cette répartition des populations doit être interrogée à plusieurs titres lorsqu’il s’agit de présenter l’histoire de l’Algérie.

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source : Caom

1) Tout d’abord parce puisqu’il conviendra de distinguer une Algérie des Français qui se concentre sur les villes côtières, d’une Algérie rurale qui, pour partie, ne voit pas les Français. Ce sont par exemple les témoignages collectés dans cette Algérie rurale qui permettent d’affirmer que dès 1945, le modèle colonial est contesté, et que si la guerre est déclanchée le 1er novembre 1954, la marche à la guerre recoupe la période 1945-1954.

De plus, cette répartition géographique des populations permet de souligner qu’au delà des coupures politiques et juridiques (notamment les discriminations en terme de civilité et de citoyenneté), des disparités économiques et sociales (les Français d’Algérie ont un niveau de vie inférieur à celui des métropolitains, mais très supérieurs à celui des Français non citoyens), il existe, au temps de l’Algérie Française, un clivage entre populations rurales et urbaines, clivage dont rendent compte un grand nombre de travaux et de témoignages.

2/ Ensuite parce que cette répartition des populations a des conséquences sur les perceptions des «Français non citoyens», puisque la plupart sont localisés dans des espaces où les Français citoyens sont absents. Elle permet également d’interroger les récits produits, après les «rapatriements», au sein d’associations, par d’anciens Français citoyens qui, devenus des «pieds-noirs», inventent une tradition, la tradition pionnière. Il s’agit d’une histoire de la colonie qui repose sur deux éléments, le pionnier et le colon, le colon appartenant aux héros qui domestiquent une terre aride et progressivement transformée en pays prospère.

Référence morale à un paradis perdu, un tel récit peut susciter des choix identitaires, puisqu’il autorise d’inscrire l’existence des «pieds-noirs» dans une histoire longue, entamée avec la conquête de l’Algérie, et par référence à une «culture» ancienne, alors que les pieds-noirs constituent un groupe récent. Un tel récit peut toutefois être confronté à la réalité sociale et spatiale de l’Algérie, où plus de 80 % des Français citoyens appartenaient aux populations urbaines, où les riches «colons» propriétaires terriens constituent une infime minorité (fût-elle influente et fort active, par l’intermédiaire des délégations financières) ; bref : où l’essentiel des Français d’Algérie n’appartiennent pas à la population rurale et ne travaillent pas dans l’agriculture. Cet élément est d’ailleurs fondamental, puisqu’il contribue à casser le stéréotype du «pied-noir» colon, enrichi en faisant «suer le burnous», un stéréotype que bon nombre de pieds-noirs peuvent légitimement contester.

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un stéréotype légitimement contestable

Ces éléments suggèrent que tout espace de documentation et d’exposition doit permettre au visiteurs comme aux chercheurs de disposer de l’ensemble des sources, documents, cartes, témoignages, et autres..., qui autorisent à la fois une réflexion critique sur l’histoire de l’Algérie, et une présentation de la diversité des récits à travers lesquels elle peut être décrite : montrer l’Algérie au public implique que celui-ci ait accès aux questions méthodologiques qui se posent lorsqu’il s’agit construire un centre de documentation et d’exposition.

Ainsi, au-delà de la tradition pionnière, associée à l’absence de définition de la réalité sociale et spatiale de la colonie, l’histoire de l’Algérie a aussi été inséré à un récit produit sous la troisième République, sur le modèle de l’histoire de France d’Ernest Lavisse ; un récit massivement diffusé aux écoliers sur les bancs de la communale, conté par les instituteurs comme par les rédacteurs de manuels scolaires, à travers lequel la colonisation est présentée à la fois en terme de mission civilisatrice et d’opération économiquement indispensable à une métropole appartenant aux grandes puissances.

Cette histoire incorpore les normes classiques d’une «histoire coloniale de la colonisation» : elle procède à la nationalisation d’une histoire coloniale qui n’est autre qu’une histoire de France transplantée sur le terrain colonial, une histoire dont les grands absents sont invariablement les populations colonisées. Mais sa «déconstruction» est à la fois le produit d’une réflexion produite en métropole et d’une critique élaborée par les anciens colonisés, et la diversité des récits historiques et des critiques de ces récits doit être évoquée et montrée au public. Un public auquel il convient de signaler que la remise en cause de l’histoire coloniale de la colonisation tient à son caractère partial parce que partiel : en faisant disparaître les «indigènes», c’est toute la question de la relation ou de la situation coloniale qui est absente.

Or, la situation coloniale suppose précisément d’être pensée en fonction de la concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes villes, puisque la description des relations entre les populations dépend de la présence ou de l’absence «française» : on ne vit pas à l’identique à Alger et dans le «bled».

Lorsque la rencontre coloniale permet d’observer des interactions entre deux populations placées en position dissymétrique dans la société algérienne, deux écueils doivent être évités. Le premier consiste à tenir pour fantasmatique l’existence de relations interindividuelles entre «Français» et «Algériens», c’est-à-dire entre «Français citoyens» et «Français non citoyens». La présence d’inégalités sociales et de discriminations politiques ne mutile ni les rencontres, ni les tensions, ni les relations amicales, et rien ne permet de nier formellement toute interaction. Le cinéma où la littérature rendent parfaitement compte de ces fragments d’histoire existentielle que l’analyse historique ne saurait faire disparaître.

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source : Caom

Mais il existe un second écueil consistant, à l’inverse, à se focaliser sur ces produits de fiction et de n’évoquer que des histoire individuelles, en évacuant les processus historiques et les structures de la société coloniale. Il convient donc de relever le défi d’exposer une histoire de la situation coloniale faite à la fois de barrières entre des communautés pour partie produites par le droit et par l’imaginaire (la distinction entre citoyens et non citoyens reposant au moins partiellement sur l’appartenance ou non aux «musulmans»), et de relations interindividuelles entre «Français» et «Algériens». Des barrières qui sont à la fois juridiques, politiques, économique et sociales, mais également morales et sexuelles, en rappelant que, d’une part, la règle souvent évoquée est que les «Algériens» et les «Français» pouvaient être frères, mais non beaux-frères, et que d’autre part ces derniers ont aussi été perçus, par exemple à leur arrivée en Algérie, comme des barbares consommant de l’alcool.

Séparation des «groupes» et relations interindividuelles entre «citoyens» et «non citoyens» ne sont donc contradictoires qu’en apparence : le général Massu lui même signalait qu’au plus fort de la «bataille d’Alger», en 1957, à un moment où les Français d’Algérie réclamaient la plus grande dureté à l’égard du FLN, toute arrestation d’un «Français non citoyen» provoquait l’intervention d’un «Français citoyen» convaincu que son ami ne pouvait appartenir aux «rebelles» !

La singularité de la situation coloniale algérienne réside dans le fait qu’à la différence de colonies asiatiques où les métissages ont été, quoi que quantitativement réduits, assez nombreux pour susciter une législation, les rencontres en Algérie ont eu lieu aux marges des groupes, à la fois en raison du statut de la femme musulmane, de l’interdit religieux, et de la présence précoce de femmes au sein de la population colonisatrice. D’où l’acuité de la question des passeurs, qui apparaît avec la question des - rares - mariages «mixtes» (Mme Abbas est une «française d’Algérie»), des conversions (sur ce point les cas de Dinet, Eberhard, Ould Aoudia), et des changements de nationalités (Monseigneur Duval).

Compte tenu des enjeux inséparablement mémoriels et politiques qui demeurent associés aux différents récits ici évoqués, il n’est pas souhaitable qu’un centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie porte le nom de Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Une telle appellation est associée à récits desquels les colonisés sont les grands absents, et à travers lesquels il n’est pas possible de saisir la complexité de l’histoire franco-algérienne.


3 - Pour une histoire critique de l’Algérie,

définir la question des temporalités

Le mythe de la terre vierge que les Français auraient découverte en 1830 ne saurait tenir lieu de mise au point factuelle, en particulier parce que les écrits du Maréchal Bugeaud, comme les récits de la résistance à la conquête menée par Abd el Kader, témoignent du fait que les populations qui habitaient l’Algérie cultivaient la terre bien avant l’arrivée des Français. Les «Algériens» ont une histoire entamée avant le imageI6Vdébarquement de Siddi Ferruch, et seule une vision colonialiste, réduisant l’Algérie à une simple création française, et les Algériens à un statut unique de colonisés, pourrait enfermer l’histoire de l’Algérie entre 1830 et 1962.

C’est la raison pour laquelle un centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie ne saurait être construit en établissant des barrières chronologiques par trop rigides. On rejoint là les réserves ci dessus évoquées quant à la dénomination de Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Bien entendu, la période coloniale doit être expliquée et analysée dans toute sa complexité, mais il convient de souligner que le meilleur moyen d’y parvenir est de ne point enfermer l’analyse dans un temps strictement colonial – ou post colonial, car cette approche présente le risque d’occulter tout ce qui ne dépend pas directement de la présence française.

De plus, les interactions franco-algériennes ne se limitent pas à la période coloniale : non seulement elles acquièrent un nouveau sens juridique après 1962, avec la définition légale d’une nationalité algérienne, mais elles intègrent immédiatement un discours universaliste tiers-mondiste dans lequel se reconverti pour partie le vieux discours universaliste colonialiste de la IIIe République, la France passant, dès l’étape des indépendances, du statut de puissance coloniale à celle de pays ami du Tiers-monde !

Tout projet à visée documentaire et muséographique sur l’histoire de l’Algérie doit donc éviter de réifier une vision colonialiste en commençant brutalement l’exposé des faits et des documents en 1830, et en cessant la présentation des faits et des processus en 1962. D’où le risque d’avoir à gérer une chronologie gigantesque, donc difficilement utilisable, qui pourra être évité en s’interrogeant plus ou moins brièvement sur l’Algérie avant 1830, des développements plus conséquents pouvant notamment faire l’objet d’expositions temporaires.

Une telle expérience n’a d’ailleurs rien d’inédit, puisqu’elle a pu être réalisée dans la cadre d’une exposition préparée à Aix en Provence, et par la suite présentée dans l’enceinte du Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM), puis sur d’autres sites français et algériens, sur le thème La France et l’Algérie. Destins etlalgerieetlafrance imaginaires croisés. À partir d’un synopsis comportant douze séquences permettant de décrire les relations franco algériennes dans un cadre chronologique souple, et non circonscrit à la période 1830-1962, il a été possible de montrer qu’un tel travail, souvent décrit comme une gageure, est parfaitement réalisable, et peut être très favorablement accueilli par un public caractérisé par son extrême diversité ! La qualité du travail réalisé par un scénographe professionnel, la diversité des documents, et le montage numérique de l’exposition ne sont probablement pas étrangère à ce succès. Mais au-delà de la dimension technique, c’est le contenu de l’exposition et la stricte recherche d’une «neutralité axiologique» dans l’écriture qui a permis, associé aux documents présentés, d’ébaucher les contours d’une histoire commune aux Algériens et à l’ensemble des Français porteurs de mémoires en conflit.

Reste que la période dite «coloniale», plus haut définie à partir une distinction entre une Algérie française pendant 132 ans, et une Algérie des Français qui n’évoque qu’une partie du territoire, doit faire l’objet d’un travail de périodisation spécifique : comment aborder – mais sans s’y limiter – la période comprise entre 1830 et 1962 ? Sur ce point comme sur d’autres, il convient d’éviter tous les découpages qui incorporent une vision plus ou moins normative de l’histoire. En particulier, il n’est pas possible de retenir la thèse dite des deux temps de la colonisation, à travers laquelle sont isolées deux périodes : l’une, courte et violente, de la conquête, s’accompagnant de victimes, de souffrances, et d’exactions, l’autre, plus longue, douce, non violente, civilisatrice, celle d’une Algérie heureuse et associée à la mise en valeur d’un territoire. Une telle perception de l’histoire de l’Algérie peut faire, a minima, l’objet d’une double réserve :

1) d’une part, elle ne saurait contribuer à mettre fin à la guerre des mémoires algériennes. La lecture des débats parlementaires permet de souligner que cette thèse a plusieurs fois été mobilisée à l’Assemblée Nationale au cours des discussions sur le vote de la loi du 23 février 2005, puis lors du débat aboutissant, au mois de novembre de la même année, au refus de l’abrogation de l’article 4 mentionnant que les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer. Or, en procédant à un arbitrage en faveur d’une mémoire au lieu de promouvoir la socialisation d’un récit historique acceptable par des groupes porteurs de mémoires concurrentes, cette loi a contribué à attiser les tintin1conflits et à diviser les Français sur la question algérienne. D’ailleurs, aujourd’hui, ses adversaires regrettent que d’autres articles contestables du texte ne soient pas abrogés, tandis que les partisans de ladite loi déplorent que l’article 4, au centre de toutes les polémiques, ait été abrogé par décret, après une décision de «délégalisation» du Conseil Constitutionnel.

2) d’autre part, la thèse des deux temps de la colonisation trouve, dans le contexte des guerres de mémoires algériennes, une autre expression : il s’agit de l’idée selon laquelle la réduction de l’histoire de l’Algérie aux huit années de guerre, sur 132 ans de présence française, relève de la simplification outrancière, voir de la caricature. Si l’histoire de l’Algérie ne saurait être réduite ni à la guerre d’indépendance, ni, a fortiori, à la présence française ou à l’Algérie Française, il reste impossible de séparer le conflit qui se déroule entre 1954 et 1962 des interactions franco-algériennes : la guerre d’Algérietintin3 n’est pas, à elle même, sa propre explication, et, en admettant que les causes précèdent, au moins pour partie, les effets, la compréhension du conflit suppose de lier la guerre à des processus historiques qui se produisent avant son déclenchement au sein de la société algérienne.

Parmi les éléments clefs, on pourra mentionner les revendications à la citoyenneté, la formation de la nation algérienne comme instrument de mobilisation contre le colonisateur, la paupérisation des paysans «Algériens», et toutes les fissures décelables au sein de la société coloniale. On pourra également interroger les conséquences à long terme d’éléments moins directement impliqués dans les années de «marche à la guerre», mais contribuant à expliquer les fissures du «modèle colonial», tels que l’inscription dans les mémoires de la répression de la révolte Kabyle de 1871, la participation des «indigènes» aux deux conflits mondiaux, la célébration fastueuse et ostentatoire du centenaire de l’Algérie française de 1830, de l’échec du projet Blum-Violette, le statut de l’indigénat, etc...

Il n’est donc pas possible de séparer deux temps courts et violents, ceux de la conquête et de la guerre, et un temps long qui serait celui d’une Algérie heureuse, sans mutiler l’analyse de la société algérienne. L’une des solutions possibles reste donc de définir trois périodes, c’est-à-dire en premier lieu celle qui s’étend de 1830 à 1871, soit le temps de la conquête et de l’administration militaire du territoire (période 1), en second lieu celle du temps «pacifié» de l’Algérie française (période 2, entre 1871 et 1945), enfin celle comprise entre 1945 et 1962, qui englobe la marche à la guerre, le conflit et l’accession à l’indépendance (période 3) ; il ne s’agit pas là de soutenir que la guerre commence en 1945, mais de se donner les moyens d’expliquer la marche à la guerre.

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De plus, un tel découpage permet de lier histoire et mémoire en admettant que pour décrire les souvenirs d’une Algérie perdue, qui alimente la nostalgie des actuels pieds-noirs, c’est la seconde période (entre 1871 et 1945) qui demeure centrale. L’analyse des multiples figures de la «nostalgérie» est sur ce point fondamentale si l’on admet que seule la prise en charge de la diversité des points de vue – par exemple par la juxtaposition des histoires individuelles qui peuvent contribuer à l’élaboration progressive d’un récit collectif – permettra de sortir des barrières produites par la colonisation, et par là des guerres de mémoires algériennes qui restent alimentées par les vieux clivages.

La promotion d’une histoire qui soit rigoureuse sur le plan factuel, et qui prenne en compte la diversité des processus mémoriels, permet de mettre l’histoire au service des mémoires, et les mémoires au service de l’écriture d’un récit historique sur lequel des groupes concurrents en matière de perception de l’histoire franco-algérienne peuvent s’appuyer.

En atteste, d’ailleurs, le fait que les processus mémoriels sont dynamiques, que les mémoires sont travaillées par l’histoire, et que des auteurs comme Jules Roy ont d’abord fait l’objet de sentiments de rejet chez des pieds-noirs avant d’être réintégré dans une mémoire collective en mutation. Il est donc tout à fait possible de ne point nier la légitimité des processus mémoriels sans céder aux exigences de la recherche en sciences sociales, et ainsi d’admettre que l’histoire est l’un des moyens de jeter des passerelles entre les mémoires. D’où l’impératif de multiplier les documents et les points de vue.


4 - Pour «comprendre et transmettre»,

multiplier les documents et les points de vue

Plusieurs projets à visée à la fois historiographique, muséographique, mais également pédagogique et mémorielle, ont fait l’objet de travaux et de communications, sans parler des polémiques suscitées par l’érection, dans plusieurs villes du sud de la France, de stèles ou de monuments considérés comme des mesures de réhabilitations de l’OAS. Avant de s’interroger sur la diversité de ces dynamiques mémorielles, il est possible de prendre appui sur des réflexions suscitées par des projets tels que celui de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, ou encore celui du Mémorial de la France d’Outre-Mer à Marseille («Mémorial» ou «Historial», les deux expressions ayant été tour à tour mobilisées), enfin sur la réalisation, sur le site de Montredon-Labessonnie, dans le département du Tarn, d’un Conservatoire de la guerre d’Algérie et des combats de la Tunisie et du Maroc, c’est-à-dire d’un lieu dont la mission était de devenir un support de mémoire sans rien céder en matière d’exigences sur la vérité historique.

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source

Ce dernier exemple servira de point de départ, puisque, suite à la réalisation d’un monument destiné à servir de lieu de recueillement, la décision de créer un conservatoire de la guerre d’Algérie, avec pour fonctions d’évoquer des expériences vécues, de collecter et de conserver des témoignages et des objets, d’acquérir des ouvrages de bibliothèque, mais également de rendre compte de la trame historique, un projet à la fois historique et pédagogique a du être élaboré : il s’agissait de s’interroger sur le contenu d’une exposition permanente, et de consigner le travail des «historiens» dans le cadre d’un rapport destiné à éviter d’éventuels dérapages pouvant alimenter la guerre des mémoires.

Les buts explicites du projet sont condensés dans une devise, Comprendre et transmettre, adoptée à l’unanimité des participants – c’est-à-dire des anciens combattants de toutes «obédiences», des universitaires, ainsi que des «experts» et représentants des administrations publiques. Les principes qui président à sa réalisation peuvent être croisés avec ceux qui ont pu être définis à propos du mémorial de Marseille, suite au travail de plusieurs spécialistes : on les présente à la suite, en y associant quelques réflexions produites sur la base d’autres corpus documentaires.

1) Ne jamais donner une seule vision d’un vécu, surtout lorsque les questions évoquées sont particulièrement sensibles, comme celles du putsch de 1961 ou des accords d’Evian. Tout projet d’exposition, de conservatoire, de musée, d’historial ou de centre de documentation veille en particulier à ne gallissotpoint réduire une histoire à l’une de ses dimensions. Le cas de l’histoire coloniale suppose donc une articulation entre une histoire nationale, une histoire métropolitaine, mais aussi celle des anciens «indigènes» et, plus généralement, celle de l’ensemble des groupes d’individus impliqués. Cette exigence est fondamentale dans un contexte où, d’une part, l’histoire est devenue un bien de consommation culturelle, et d’autre part les «minorités culturelles», porteuses de revendications mémorielles, disposent d’une visibilité accrue dans le champ culturel et politique français.

D’où, également, l’indispensable articulation du travail des chercheurs et des militants : alors que ces derniers veulent légitimement faire entendre leur point de vue, il est impératif de veiller à la prise en compte de tous les aspects de l’histoire et de rigoureusement définir, à cet effet, la place des chercheurs.

Cette dernière question est bien l’un des enjeux fondamentaux, et communs à l’ensemble des projets historiques et mémoriels qu’il est possible de recenser ; mais, dans la mesure elle fait l’objet des développements finaux de ce rapport, elle sera momentanément laissée en suspens.

Quoi qu’il en soit, le respect de la pluralité des points de vue demeure déterminant quant à la conduite d’un projet de site de documentation et d’exposition, en particulier sur des thèmes comme celui de l’Algérie, qui font toujours l’objet de conflits mémoriels et de débats passionnels. C’est pourquoi, au-delà des éléments ici exposés, et qui nous paraissent devoir présider à la constitution d’un centre de documentation, nous ne pouvons que noter qu’un mur mettant en avant certains morts plutôt que d’autres représenterait, pour celui ou celle qui fréquenterait le centre, un signe évident indiquant la proximité du centre avec une lecture du passé ne faisant pas l’unanimité [2] .

2) Ne jamais exclure mais rassembler. La prise en compte de la réalité historique comme de la diversité des enjeux mémoriels et des postures victimaires impose non seulement de nuancer, mais aussi de ne point oublier que des exactions ont été commises dans les deux camps. En matière de guerre d’Algérie, seul un récit historique qui intègre les questions du terrorisme, de la torture, du massacre des harkis et de l’exode des Français d’Algérie est susceptible de préfigurer l’indispensable reconnaissance mutuelle des souffrances ; une reconnaissance mutuelle qui, au-delà de la litanie des horreurs vécues par les Algériens et par les Français, constitue le seul véritable acte mémoriel qui puisse, en pratique, susciter l’apaisement.

3) Tout centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie doit être à la fois un lieu de dépôt et de mise en relation de plusieurs sites documentaires. De la sorte, un site de documentation et d’exposition réalisé à Perpignan peut être associé à d’autres projets tels que le projet du Mémorial du camps de Rivesaltes, pour partie consacré à la constitution d’un patrimoine archivistique sur la question des harkis, ou au Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM, Aix-en-Provence). En effet, la diversification des regards pose le problème de la constitution des collections, qui ne sauraient venir que «d’un côté», et doivent englober, via les réseaux informatiques et l’outil multimédia, des documents et témoignages les plus divers.

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salle de lecture du Caom

Il n’est pas souhaitable de réaliser un centre de documentation ou un musée des indigènes ou des communautés françaises, puisqu’il s’agit de groupes d’individus dont l’histoire ne saurait être comprise indépendamment des relations avec d’autres groupes. À cet effet, la constitution d’archives orales, mais aussi de documents les plus variés émanant de l’ensemble des syndicats, des partis, des associations, peuvent être compilées au côté des œuvres (tableaux, œuvres littéraires, photographies, cartes postales, documents filmographiques) qui rendent pour partie compte d’une époque.

Seule la diversité des documents permet de rendre compte de la variété des points de vue, ce que montre la production cinématographique sur la guerre d’Algérie. En effet, la thèse selon laquelle cette guerre est absente du cinéma a longtemps prévalu, alors qu’il y a eu des réalisations et que la censure n’explique pas tout. Or, dans l’ensemble, le public français n’a pas été séduit par les films proposés. De plus, dans la quasi totalité des cas, ces films ne sont pas tournés en Algérie, puisqu’il est délicat d’y réaliser un film dans les années qui suivent l’indépendance, et que ces films s’adressent à un public métropolitain qui, dans504571 l’ensemble, ne connaît pas l’Algérie. Mais les réalisateurs sont confrontés à une guerre qui demeure largement sous représentée : beaucoup de films sur la guerre mettent en avant des histoires individuelles, où l’ennemi est invisible, où la torture peut être évoquée, mais jamais montrée.

C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de représentation cinématographique de la violence et de la guerre. Ainsi, au delà du silence et des «politiques de l’oubli» élaborées dans l’ancienne métropole, ce sont d’autres sources qui permettent, progressivement, de s’interroger sur la guerre dans toutes ces dimensions. Bien entendu, cette problématique de la présence absence ne fait plus réellement sens alors que la guerre d’Algérie est aujourd’hui présente au cinéma comme à la télévision, que la violence a été évoquée, que la question de la torture a fait l’objet de débats publics et de travaux scientifiques novateurs. De plus, depuis la fin des années 1980, plusieurs documentaires télévisés ont permis de décrire des points délicats et peu éclairés par l’historiographie, comme l’opposition de l’OAS à De Gaulle.

C’est bien la grande variété des sources aujourd’hui exhumées qui permet de représenter la diversité des situations vécues par des acteurs placés en position variable dans l’espace des luttes menées autours de l’histoire franco-algérienne, et c’est la diversité des collections de documents qui, parmi d’autres éléments déjà évoqués, permettra de sortir des camps légués par la guerre. Privilège du contemporain, il est devenu possible de multiplier les supports et d’aborder l’histoire de l’Algérie à travers des documents d’archives classiques, qui rendent notamment compte des pratiques politiques, administratives, judiciaires et militaires, mais également à partir de supports tels que les romans, les fictions, les films.

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carton d'archives au Centre des Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence

Autant de documents qui permettent d’interroger une histoire vécue sans céder aux injonctions mémorielles, en croisant les points de vue et les sources. Plusieurs expériences de travaux scientifiques collectifs montrent que les produits de fiction tels que les romans qui appartiennent à la «littérature coloniale» ou à la «littérature d’exil» offrent, au côté de sources archivistiques, de croiser des dynamiques politiques, sociales et culturelles, et s’avèrent être d’excellents supports dans le cadre de la réalisation d’une exposition.

Interroger la diversité des points de vue et des documents qui en rendent compte appartient donc aux exigences propres à la réalisation d’un site destiné à montrer l’Algérie au public. Cette approche doit également contribuer à apaiser les souffrances liées à la violence en évoquant tous les sujets sensibles.



5 - Pour apaiser les souffrances, montrer l’ensemble

des groupes d’individus impliqués, dire les violences

L’indépendance de l’Algérie crée une situation inédite : après la longue promotion, sous la IIIe République, d’une tradition républicaine convertie en mémoire nationale, l’État français se trouve confronté à la gestion des conflits mémoriels – en particulier avec les séquelles de Vichy et de l’Algérie. D’où l’urgence de décrire l’histoire de chacun des groupes d’individus investis dans la guerre des mémoires, de rendre compte de la diversité des individus et des associations qui entendent les représenter, de saisir l’évolution des revendications et des situations.

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En matière d’Algérie coloniale et de guerre d’Algérie, le simple fait de mentionner les souffrances ou la violence implique d’évoquer l’ensemble des acteurs impliqués, c’est-à-dire les français d’Algérie devenus des pieds-noirs, les harkis, les Français non citoyens devenus Algériens, les immigrés en provenance d’Algérie, les opposants à la guerre d’Algérie, les anciens combattants et les appelés du contingent. Il n’est pas question de présenter, dans le cadre de ce rapport, l’essentiel des éléments historiques destinés à satisfaire la soif d’histoire de la guerre d’Algérie qui se manifeste, depuis quelques années au sein de la société française, où les ouvrages de bibliothèque se multiplient, et alors que des «moments d’émotion» rendent compte des enjeux mémoriels et font émerger la question de la violence. Sur ces différents points, quelques principes simples d’exposition peuvent être définis.

1) Dans la mesure où ce sont les exactions commises et subies qui se trouvent à l’origine des principales souffrances, il n’est pas possible de traiter des interactions franco-algériennes sans dire la violence. Sur ce point, en dépit des questions méthodologiques complexes sur les différentes manières de dénombrer les victimes – les témoignages disponibles peuvent notamment être confrontés aux registres de décès pour dénombrer les victimes des événements de Constantine des 12 mai 1956 et jours suivants -, la question des morts pendant le conflit ne peut être esquivée.

Signaler que les «Français non citoyens» comptent plus de victimes que les «Français citoyens» ne s’apparente pas à une vision pro-FLN, mais correspond au strict énoncé d’éléments factuels qui n’altèrent, en rien, la souffrance vécue par les pieds-noirs ; de même que l’information selon laquelle le FLN a tué plus d’Algériens» que de «Français» n’appartient pas aux répertoire des mythes constitutifs de l’Algérie Française, mais à l’analyse des conséquences d’une stratégie de guerre et de ses répercussions dans les mémoires. Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la «corvée de bois», etc...

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victime algérienne du F.L.N.

Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées. D’autre part, le corpus de sources utilisées pour mettre à jour les crimes et autres exactions devra être défini et décrit, et les problèmes méthodologiques soulevés par le dénombrement des morts durant le conflit doivent être présentés : les débats sur le nombre de victimes parmi les harkis sont suffisamment «lourds» pour être précisés, même si la réalité historique ne se résume pas à un macabre comptage des victimes. On le sait : si les souffrances ne sont pas directement proportionnelles au nombre de morts, les usages des chiffres sont fondamentaux en matière de revendications mémorielles et d’injonctions victimaires.

2) La diversité des situations à l’origine des souffrances individuelles et collectives doit également être présentée dans son historicité. Il convient par exemple d’interroger le brutal exode des pieds – noirs, entamé en 1961, dans un contexte fortement anxiogène. À ce moment, en effet, bon nombre de Français d’Algérie sont inquiets pour leur sécurité, et les départs s’accélèrent après le 19 mars 1962, alors que l’OAS a appelé à la grève générale et choisi de déclencher une série d’attentats destinés à «rendre l’Algérie» dans l’état où les Français l’avaient trouvé en 1830. Certaines questions ne peuvent être que partiellement résolues, puisqu’il demeure impossible d’affirmer que, sans les attentats perpétrés après le 19 mars par l’OAS, les pieds-noirs seraient restés en Algérie, même si, dans cette hypothèse, il n’y aurait probablement pas eu un tel exode précipité. En effet, les accords d’Évian comportaient un certain nombre de garanties juridiques en faveur des pieds-noirs, qui avaient trois ans pour décider s’ils optaient pour la nationalité algérienne. Mais la situation du nouvel État, les programmes de nationalisation, puis la politique d’arabisation incite à la prudence.

Point n’est toutefois besoin de céder aux mirages d’une histoire contre factuelle dédiée non pas à interroger ce qui est advenu... mais à construire des hypothèses sur ce qui aurait pu se passer, sans pouvoir procéder à la démonstration. Après 1962, l’État français va progressivement construire une politique de «métropolisation» des Français d’Algérie destiné à leur insertion économique et identitaire dans une France «hexagonale». Quoi que financièrement coûteuse, cette politique échoue partiellement : d’abord en raison de l’accumulation de textes et de lois qui empêchent une prise en compte globale du problème, chaque nouvelle loi étant destinée à corriger les imperfections de la précédente ; ensuite parce qu’il s’agit d’adapter cette politique de métropolisation aux réalités du «rapatriement» (comment traiter le cas des femmes dont le mari a disparu), dans un contexte où les pratiques administratives varient selon les anciennes catégorisations coloniales (les harkis ne bénéficient pas des même mesures que les anciens Français d’Algérie) ; enfin en raison des sentiments ambivalents (tristesse, rancoeurs, etc...) éprouvés par les pieds-noirs, en dépit d’une insertion économique bien réussie.

Les Harkis ont également une histoire non limitée au conflit, puisque, parmi ceux qui sont restés en Algérie, certains furent victimes de terribles représailles, tandis que les harkis «rapatriés» n’ont pas bénéficié des mêmes mesures «d’intégration» que les pieds-noirs, que certains ont vécu plusieurs années dans des camps avant de pousser le cri des oubliés... Les anciens combattants ont longtemps milité pour l’obtention de droits d’abord niés à ceux qui avaient livré une guerre non reconnue comme telle, les appelés du harkiscontingent se sont longtemps murés dans le silence, tandis que les algériens qui émigrent dans la France post-coloniale cristallisent la plupart des stéréotypes et des sentiments de rejet qui se produisent avec la conversion de l’immigration de travail en immigration de peuplement. Dans l’espoir d’un improbable retour, ces derniers ont souvent dissimulé leur appartenance au MNA, mal perçue en Algérie lorsque le FLN prend les commandes du nouvel État après l’indépendance.

3) Chacun des groupes d’individus doit être saisi dans sa diversité, sous peine d’hypostasier des sentiments collectifs qui ne traduisent que les postures de militants ou de sous-groupes. C’est le cas des anciens Français non citoyens, qui peuvent être décrits dans le registre de la diversité culturelle et linguistique en présentant la question kabyle, mais aussi les usages de la coupure Arabe/Kabyle dans le contexte colonial. De même, il n’est pas possible de mentionner les «Algériens» sans évoquer les principales séquences d’une histoire inséparablement politique et sociale marquée par la dépossession foncière, les famines, la crise de la paysannerie, les premières vagues d’émigration vers la métropole qui sont celles de paysans kabyles dès 1895 ; sans mentionner, en miroir de ces transformations sociétales, les mutations culturelles, l’analphabétisme et la présence de jeunes «Algériens» instruits comme Mouloud Feraoun, la découverte de la nation et de l’indépendance nationale comme outil de mobilisation politique par des étudiants «algériens» formés dans les universités françaises.

C’est également le cas des pieds-noirs ou des harkis, qui comptent un grand nombre de représentants et d’associations formulant des revendications fort distinctes : aucune ne saurait être considérée comme seule dépositaire de la mémoire d’une «communauté». Pour s’en tenir à une expression localisée de la guerre des mémoires algériennes, certaines associations de harkis sont proches d’associations comme le Cercle algérianiste, tandis que l’une d’entre elles – Harkis et droits de l’homme - appartient aux opposants au projet de réalisation d’un Centre de documentation sur la présence française en Algérie à Perpignan ! Fossiliser des oppositions entre des «communautés», c’est participer à construire des identités collectives qui sont d’abord le produit de stratégies identitaires ciblées et parfaitement identifiables.

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6 - Pour désamorcer les conflits, décrire

et déconstruire les stéréotypes

Nul regard sur l’Autre ne pouvant s’élaborer sans stéréotypes, ces derniers sont indispensables à la rencontre de récits et de mémoires mutilées en vue de jeter, sur la base d’un récit historique élaboré avec les exigences de la recherche scientifique, des passerelles entre les groupes en conflit. Les stéréotypes produits au temps de l’Algérie coloniale et après l’indépendance doivent donc être systématiquement rappelés, pour se voir méthodiquement déconstruits.

Ils concernent au premier chef les anciens Français non citoyens, qui ont d’abord fait l’objet d’une multitude de préjugés informés par des références à un certain évolutionnisme autrefois omniprésent : la problématique du retard relatif séparant, au delà des «Algériens», l’ensemble des populations du globe de l’Etat colonisateur servant de modèle de civilisation est trop bien connue pour être longuement décrite. Politiquement, elle est alimentée par le discours républicain sur la mission civilisatrice de la France, largement battu en brèche même s’il a parfois été subrepticement réintroduit dans le cadre de prises de positions récentes. Les «Algériens» ont également fait l’objet d’une vision «essentialiste», à travers laquelle l’Arabe serait, en tant que tel et de façon intemporelle, un être paresseux, lâche, fourbe, cupide et cruel, d’une vision disqualifiée par l’ensemble des travaux historiques et anthropologiques. Mais ces stéréotypes sont remobilisés, avec des ajustements, dans la France métropolitaine des années 1980, lorsque la question de l’immigration intègre l’agenda électoral et que les expressions «d’immigrés» et de «maghrébins», sinon «d’algériens», sont progressivement considérés comme synonymes.

Les stéréotypes concernent également les harkis, désignés par les uns comme de «bons patriotes» ayant opté pour la France, par les autres comme des «traîtres» à leur nation. Or, d’une part, les techniques d’enrôlement de l’armée française sont multiples, au point que des recherches pionnières montrent que certains Français non citoyens se sont simplement engagés parce qu’ils craignaient pour leur vie après avoir été vus auprès d’un officier, ou pour obtenir une solde, un fusil, de la nourriture, pour protéger leur famille et non pour «défendre une patrie» : la diversité des trajectoires individuelles incite à la prudence ; d’autre part, le processus de formation de la nation algérienne n’étant pas achevé dans les années de guerre, il reste problématique d’envisager que les forces supplétives de l’armée française aient trahis une nation, ou «collaboré» avec une armée au service d’une autre communauté nationale – celle associée à l’État colonisateur.

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Pieds-Noirs libérés des geôles algériennes, plusieurs mois après l'indépendance

Des stéréotypes récurrents concernent également les pieds-noirs, qui doivent également être analysés avec précision. En particulier celui du pied-noir colon, riche propriétaire terrien dont la fortune serait lié à la terre et à l’exploitation systématique des «arabes» par des «colonialistes». Bien entendu, il s’agit là d’un cliché jauni qui, pas plus que la tradition pionnière déjà évoquée, ne rend compte de la réalité sociale et spatiale d’une Algérie coloniale ou plus de 80 % des Français citoyens résident dans les grandes villes, occupent des emplois de postiers, d’enseignants, de commerçants, de mécaniciens, et disposent d’un revenu disponible environ 15 % inférieur à celui des Français de métropole.

D’où un certain nombre d’incompréhensions qui perdurent. Quelle que soit, en effet, la diversité des jugements qu’ils portent sur le fait colonial et l’indépendance algérienne, le souvenir d’un accueil exécrable de la part des Français métropolitains demeure ancré chez un grand nombre de pieds-noirs.

Ces derniers déplorent de porter seul, aux yeux des Français de métropole, la «faute» de l’échec du système colonial. D’où l’indispensable travail sur les stéréotypes, croisé à l’évocation des politiques coloniales, pour montrer que, les pieds-noirs ne pouvant être considérés comme les seuls responsables des politiques de conquête ou de l’échec des politiques coloniales – ils jouent aussi le rôle de fusibles en 1961 et 1962 -, il n’est pasOAS3 nécessaire de réhabiliter les discriminations coloniales ou les exactions de l’OAS pour accorder aux anciens Français d’Algérie leur place dans l’histoire et la mémoire nationale. D’autant que l’une des ambiguïtés des politiques dites de métropolisation des pieds-noirs est d’être associées à des stéréotypes, puisque, dès leur arrivée, le gouvernement entend souligner auprès des métropolitains qu’ils avaient toute légitimité à être reçus en métropole, et que c’était leur mentalité coloniale qui allait faciliter l’intégration (et pas les impôts de leurs concitoyens, les gouvernant craignant leur probable désapprobation).

Le «mauvais accueil» n’est principalement pas le fait des autorités, même si certains maires, comme celui de Marseille, ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas une installation des rapatriés, tandis qu’il se murmure que d’autres, comme celui de Montpellier, sont politiquement favorables aux pieds-noirs : il serait le produit d’une lassitude relative à huit années de guerre d’Algérie, et d’une opinion alimentée par des stéréotypes. D’où les émissions de télévision consacrées à l’intégration des pieds-noirs, les considérations sur le «caractère valeureux» des Français d’Algérie, les reportages sur leur réinstallation comme agriculteurs : la télévision a bien participé à la diffusion de cette imagerie coloniale éculée, bien avant de dépolitiser et de dépassionner le sujet sous les traits d’humoristes emblématiques qui ont popularisé une image plus légère, associée à la bonne humeur.

Mais ces clichés rassurants ne sauraient dissimuler les vrais enjeux, qui concernent 1) le fait que bon nombre de groupes d’individus tels que les harkis, les immigrés ou les pieds-noirs ont longtemps figuré, avec des temporalités différentes, parmi les non-lieux d’histoire, mais également 2) les dissensions politiques qui traversent des groupes comme les pieds-noirs où se côtoient des initiatives en faveur de l’érection de stèles en mémoire de l’OAS, et des écrivains «anticolonialistes» et critiques envers les principes racistes arton9357que leur propre éducation incorpore, et enfin, on l’a vu, 3) la diversité des revendications mémorielles.

En la matière, là encore, l’on ne saurait trop suggérer d’utiliser les multiples produits de fiction, tels que les romans ou les films, pour rendre ces stéréotypes et leur critique accessibles. De même que les fragments d’histoire existentielle y apparaissent, parfois dans toute leur complexité, la fiction rend compte, d’une part, de l’absence de certaines populations - c’est le cas des «indigènes» dans le cinéma colonial ; mais elle rend compte, d’autre part, de la construction des clichés à travers lesquels les diverses «populations» sont identifiées, et les recompositions des stéréotypes qui demeurent travaillés par l’histoire : ainsi, c’est bien dans le cinéma français des année 1970 qu’émerge le thème du pied-noir, à travers l’incrustation d’un nouveau personnage plutôt qu’à partir d’une représentation de l’Algérie coloniale ou des Français d’Algérie pendant la guerre. Ce dernier thème sera d’ailleurs plus significativement traité au cinéma et à la télévision dans les années 1990. En dépit des sentiments d’absences légués par les produits de fiction, ils constituent des documents historiques particulièrement significatifs pour aborder des histoires complexes qui impliquent, on l’a évoqué, de multiplier les points de vue et les sources.


7 - Pour refuser tout discours autoritaire,

assumer l’existence de doutes et

de divergences d’interprétation

L’exemple des événements du 12 mai 1956 et des jours suivants à Constantine est particulièrement significatif de la fonction de l’honnêteté intellectuelle pour toute démarche d’histoire et de sciences sociales, comme pour toute démarche à visée muséographique. Le 12 mai 1956, donc, à Constantine, en représailles à des explosions de cafés fréquentés par des juifs, des juifs ont exercé des représailles à l’encontre de musulmans, et le chiffre de 230 victimes a pu être publié. Or, il ne repose que sur un témoignage, ce qui interdit de rendre ce témoignage productif au sens historique, puisqu’il n’a pas été croisé avec d’autres sources, comme les registres de décès, ou encore d’autres témoignages. Tout spécialiste de l’Algérie est susceptible, comme tout chercheur, quelle que soit sa discipline, de commettre des erreurs d’interprétation ou d’analyse et, à la suite, de produire des conclusions erronées : le reconnaître fait partie des bons usages du métier, et les travaux scientifiques destinées à interroger la validité de résultats ou d’hypothèses de recherche prolifèrent dans les revues professionnelles.

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"Plaque commémorative apposée par le maire de Paris sur le pont
Saint-Michel, pour le 40e anniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961."
© IM'média

C’est la raison pour laquelle un tel rapport ne prétend pas livrer la vérité, mais proposer des balises méthodologiques propres à éviter certaines erreurs déjà commises, et notamment celle de réduire l’histoire de l’Algérie à une sorte de signification univoque. Il est cosigné par des chercheurs qui assument certains de leurs désaccords, et peuvent régulièrement en débattre à l’occasion de colloque ou de publications. Par exemple, au sein des auteurs participant, il existe des analyses sensiblement différentes à propos de la «bataille d’Alger» (1957) : il s’agit là de divergences professionnelles, qui concernent l’analyse des documents connus, et qui demeurent relativement rares mais existent.

En revanche, les chercheurs ont également des sensibilités comme citoyens, et, à l’heure où l’Algérie en particulier, et l’histoire coloniale en général ont cessé d’être invariablement évoquées dans le registre de l’absence ou de l’amnésie, il est parfaitement légitime que des débats aient lieux sur des questions telles que la fracture coloniale, la repentance, la guerre et l’État colonial, ou encore, parmi d’autres thèmes souvent évoqués, celui de l’adoption de points de vue officiels sur l’histoire, avec pour objectif de faire trois_couleursmémoire, par le législateur. Les lois mémorielles, telles que, parmi d’autres, les loi Gayssot (1990), Taubira (2001), ou celle du 23 février 2005, peuvent faire l’objet d’analyses très diverses, et rendent parfaitement compte des différentes sensibilités des auteurs.

Ainsi, il n’existe pas d’accord unanime à propos de la loi Taubira, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme «crime contre l’humanité», prévoit que ces drames reçoivent la place qu’ils méritent dans l’enseignement, et de ses comparaisons possibles avec la loi du 23 février 2005, qui impose l’enseignement d’une vision positive de l’œuvre française outre-mer. En revanche l’expression de «rôle positif de la présence française outre-mer» est, ici, unanimement jugée problématique, et ne satisfait aucun des co-auteurs de ce rapport, qui privilégient tous l’histoire problème sur le jugement rétrospectif sur le passé. De la sorte, des divergences peuvent être formulées, mais elles n’altèrent pas la possibilité de mettre en commun des compétences professionnelles pour participer à un travail de médiation scientifique. Reste donc la question de la place des chercheurs et des autres acteurs impliqués.


8 - Pour réunir et non diviser, définir

une architecture institutionnelle appropriée

Le cas plus haut évoqué de Montredon Labessonie, comme l’exposition réalisée à Aix-en-Provence, ou encore la réalisation de la cité de l’immigration, suggèrent que les divergences d’interprétation et les conflits mémoriels peuvent être sublimés si un travail d’analyse rigoureux et honnête est associé à un dialogue constructif avec les acteurs, et qu’une éthique de la discussion puisse être définie et respectée. L’une des formes modernes de la dénégation est en effet de rejeter dans le camp des «révisionnistes», voir des «falso-révisionnistes», tous ceux dont la vision de l’histoire n’est pas conforme à celle que l‘on voudrait imposer. Vomir de tels propos fait partie des usages à proscrire si l’on souhaite sortir de la guerre des mémoires algériennes : d’abord parce que ce type d’injures alimente les conflits mémoriels que l’on souhaiterait dépasser, ensuite parce qu’elles n’ont pas leur place dans le cadre d’une discussion argumentée et raisonnée.

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L’expérience du Conservatoire de la guerre d’Algérie réalisée dans le Tarn montre qu’il est possible de travailler avec des représentants des anciens combattants dont les tendances politiques étaient très disparates, puisqu’elles allaient du Parti communiste à la droite républicaine traditionnelle. Bien entendu, la cas de Perpignan est plus complexe, puisque plusieurs types d’acteurs – la municipalité, le Cercle algérianiste, et le collectif des opposants au Musée... - sont impliqués, et qu’aucun chercheur ne voudrait individuellement servir de caution scientifique à un projet qui ne saurait faire consensus. C’est pourquoi, il convient aussi de définir une possible architecture institutionnelle appropriée, en s’appuyant sur des projets existant, comme celui du Mémorial de Rivesaltes, où, parmi plusieurs autres commissions, deux structures coexistent :

- une commission mémoire, où les associations sont représentées dans leur diversité, débattent, formulent des revendications. L’enjeu est fondamental dans la mesure où le projet a été impulsé au sein de la société civile, suite au refus, formulé en 1997, de voir disparaître un site qui permettait d’évoquer l’histoire croisée de l’État et de plusieurs groupes d’individus ayant séjourné, dans des conditions diverses, dans le camp de Rivesaltes.

- un conseil scientifique, avec à sa tête un professeur réputé pour ses compétences scientifiques, et d’autres universitaires dont la diversité des travaux autorise de s’interroger en détail sur un camp qui a tour à tour accueilli des républicains espagnols, des juifs, et des harkis. C’est ledit conseil qui concentre l’essentiel des pouvoirs de décisions, même s’il n’est pas le seul architecte ou maître d’œuvre du projet.

Une architecture institutionnelle semblable pourrait être adoptée pour réaliser un site documentaire et muséographique sur l’Algérie à Perpignan. Elle permettrait en effet de concilier plusieurs exigences qui, faute d’une répartition adéquate des taches, risquent de demeurer contradictoires. On résume ici nos proposition à partir de trois suggestions.

trois suggestions

1) Il s’agit d’abord donner la parole aux associations, qui, en tant que représentants de segments de la société civile, doivent pouvoir formuler des revendications. De la sorte, le Cercle algérianiste aurait bien entendu vocation à participer à un projet auquel il demeure légitimement attaché. Mais, au delà, il convient, d’une part, que d’autres associations représentants les pieds-noirs soient invitées, pour ne point alimenter l’illusion d’une perception «univoque» ou «moniste» à propos d’un groupe d’individus qui est aussi représenté par des associations comme «Coup de soleil» (dont l’une des priorités est d’organiser le salon «Maghreb des livres»), de façon à réunir, parmi d’autres, des auteurs français et algériens ; et, d’autre part, il convient de consulter d’autres associations, représentant les autres groupes d’individus impliqués par l’Algérie, ainsi que le collectif des opposants au projet. La fécondité du dialogue suppose de ne point écarter la diversité des acteurs et des points de vue, qui pourraient s’exprimer au sein d’une commission mémoire et société civile – parmi d’autres appellations possibles.

2) Il s’agit également d’utiliser les compétences de professionnels reconnus par leurs travaux, en formant un conseil scientifique présidé par un universitaire qui aurait pour mission de s’entourer des spécialistes de son choix, et en premier lieu de travailler, après avoir pris connaissance des différentes revendications mémorielles et civiques, à la réalisation d’une exposition permanente sur l’Algérie. Ce conseil pourrait également travailler à proposer des expositions temporaires, des conférences, à définir des pratiques de collecte et d’archivage, à proposer des références bibliographiques et des documents destinés à nourrir un centre de documentation multimédia. Seul un conseil scientifique dont la qualité scientifique est indiscutable, et dont l’autonomie comme les pouvoirs de décision, sont garantis, peut, au côté de divers représentants du monde associatif et des administrations, participer à la conduite de cette aventure périlleuse, en prenant des décisions collégiales.

3) La communication entre ces deux instances et la réalisation pratique des travaux pourrait être assurée par une instance telle qu’une commission de pilotage, composée de l’administration municipale élargie à d’autres experts, par exemple en puisant dans le personnel investi dans le pilotage d’autres projets (on pense au Mémorial de Rivesaltes, pour des questions de proximité, mais sans exclusive), ou dans un autre cadre à définir. Cette commission pourrait recruter le personnel technique (infographiste, etc...) indispensable à la réalisation du projet - personnel dont le travail devrait être défini et périodiquement supervisé par le conseil scientifique.

Signataires :
Raphaëlle Branche, Jean Robert Henry, Jean-Charles Jauffret, Claude Liauzu [3] , Gilbert Meynier, Valérie Morin, Guy Pervillé, Eric Savarèse, Yann Scioldo-Zurcher, Benjamin Stora, Sylvie Thénault.


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Annexe : Une note sur le «Mur des disparus» *

L’éventuelle érection d’un «mur des disparus» ne peut pas être ici évoquée comme la question de la réalisation d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie. En effet, si cette dernière initiative est susceptible d’une analyse fondée sur des éléments d’histoire et de méthodes des sciences sociales, et le rapport qui précède en témoigne, l’inscription des noms des Français d’Algérie disparus pendant la guerre d’indépendance sur un mur relève plus précisément de la politique mémorielle. C’est la raison pour laquelle il apparaît préférable de dissocier, analytiquement, les deux questions. De plus, la thématique du «mur des disparus» n’a fait l’objet ni d’un travail spécifique ni de débats collectifs lors de la Journée d’Études du 19 avril dont la présente synthèse est en grande partie l’émanation. On se contente donc de définir une position collective modérée et argumentée.

Il a été longuement souligné que toutes les violences devaient être dites [4] , et l’on doit ajouter que les Français d’Algérie devenus pieds – noirs ont parfaitement le droit d’honorer leurs morts. Mais l’inscription, sur un mur, des noms de tous les disparus parmi les Français d’Algérie se heurte à un problème éthique, puisque cela reviendrait, de facto, à graver dans la pierre les noms de ceux, minoritaires, qui figurent parmi les anciens activistes de l’OAS. De la sorte, les descendants des victimes de cette organisation criminelle se sentiraient légitimement insultés. Mais dans la mesure où de nombreux individus furent victimes de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ou des évènements tragiques d’Oran, le 5 juillet de la même année, sans être coupables d’aucune exaction ou d’aucun acte terroriste, leurs noms pourraient être mentionnés. Compte tenu du fait qu’il n’est pas possible d’établir une liste rigoureuse de victimes non liées à l’OAS, deux solutions peuvent être retenues :

1) La première consiste à renoncer à l’érection d’un mur des disparus, le projet étant inspiré d’une politique mémorielle ne pouvant faire l’unanimité pour les raisons évoquées ;

2) La seconde consiste à inscrire sur le même mur l’ensemble des victimes du conflit, en mentionnant les Français d’Algérie, en évoquant les Harkis, et en signalant les victimes connues (Max Marchand, Mouloud Feraoun, Salah Ould Aoudia) ou anonymes de l’OAS, de façon à ne point procéder à un choix entre les différentes catégories de victimes.

Sans juger de la légitimité des revendications mémorielles, et en s’interdisant tout arbitrage entre des groupes d’individus porteurs de mémoires en conflit, il apparaît que cette position est la seule qui puisse être collectivement soutenue dans le cadre de notre démarche.

* cf. mise au point de Guy Pervillé

Notes
[1] Aucune référence bibliographique n’est mentionnée dans ce rapport qui a vocation a être rendu public : il s’agit de privilégier le confort de lecture sur les usages et la rigueur universitaire.
[2] Voir en annexe.
[3] Claude Liauzu est décédé le 24 mai, soit quelques heures avant de finaliser la diffusion de ce rapport, qu’il avait accepter de signer. Il figure donc légitimement parmi les signataires de ce texte.
[4] Voir notamment la page 15 du présent rapport : «Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la «corvée de bois», etc... Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées».

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samedi 13 octobre 2007

Politiques et pratiques coloniales dans les empires allemands et français (1880-1962)

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Politiques et pratiques coloniales

dans les empires allemand et français

1880-1962

Appel à contributions


XIIe Rencontres franco-allemandes
organisées par le Groupe franco-allemand d’histoire sociale des XIXe et XXe siècles
avec le soutien du WZB, du CNRS et de la FMSH
et d’autres institutions partenaires

Berlin 18 et 19 septembre 2008


L’histoire coloniale a été récemment au cœur de polémiques politiques mais aussi scientifiques très vives en France. Or, parallèlement à ces enjeux mémoriels, les chercheurs en sciences sociales avaient multiplié ces dernières années les recherches ouvrant de nouveaux champs et de nouveaux questionnements. Même si l’empire colonial allemand a connu une durée plus brève, les travaux scientifiques renouvellent également des approches plus classiques, l’interrogation sur l’origine des violences génocidaires comme des formes prises par la domination nazie s’intégrant à ce champ. Ils nous semblent donc intéressant de faire dialoguer ces deux historiographies.

Différents thèmes seront abordés au cours de cette rencontre en ne se limitant pas à une approche d’histoire culturelle de la colonisation mais en tentant de comprendre des phénomènes tout à la fois politiques, sociaux, économiques, militaires, juridiques que scientifiques. Aucune exclusive n’est ici posée et nous espérons avoir des propositions qui concernent aussi bien les statuts et droits des colonies et des colonisés, les pratiques de violences coloniales, les formes d’administration, le rôle économique des territoires coloniaux, la place tenue par les militaires, les religieux ou les scientifiques, les processus de décolonisation. La diversité des territoires et des formes d’occupation et de domination coloniales peut être illustrée. On accorde aussi une importance particulière aux analyses en terme de genre qui ont enrichi les historiographies coloniales récemment.

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Rufisque (Sénégal), école primaire de jeunes filles, 1946 (source Caom)

La question coloniale constitue ici à la fois un terrain pour des interrogations sur les politiques publiques menées dans le cadre colonial, sur la vie politique locale et métropolitaine et sur la manière dont les formes impériales interrogent les régimes politiques dans leur fonctionnement et dans leurs principes. La question des conséquences de ces expériences coloniales, celle des usages des mémoires de la colonisation et les enjeux historiographiques qui y sont reliés seront également interrogés dans le cadre de ces rencontres.

Créé en 1986, le groupe franco-allemand d’histoire sociale des XIXe et XXe siècles organise des rencontres de doctorants, post-doctorants et jeunes chercheurs autour de thèmes qui permettent de confronter les historiographies allemandes et françaises. Fondé par Patrick Fridenson, Heinz-Gerhard Haupt, Hartmut Kaelble, Yves Lequin, vite rejoint par Hinnerk Bruhns, le groupe s’est enrichi au fil des années par des chercheurs qui ont organisé des rencontres dans ce cadre et comptent aujourd’hui en plus des fondateurs : Alain Chatriot, Christoph Conrad, Dieter Gosewinkel, Hervé Joly, Thomas Lindenberger, Sandrine Kott et Jörg Requate.

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conférence aux indigènes de Tanga, Afrique orientale allemande

Les dernières rencontres ont eu pour thème : Communication politique et société civile en Allemagne et en France (XIXe-XXe siècles) (avril 2002, Göttingen), Les Figures de l’État 1870-1945, Lieux, réseaux et pratiques en Allemagne et en France (septembre 2003, Paris), «Les trente glorieuses». Boom économique, foi dans le progrès et transformation sociale, 1950-1975 (mai 2005, Bielefeld), Pratiques politiques communistes en Europe occidentale et dans les démocraties populaires (mai 2007, Paris).

Structuré habituellement avec des rapporteurs (spécialistes du sujet ou au contraire «généralistes»), l’objectif de ces rencontres est de favoriser au maximum le débat intellectuel et d’encourager des relations scientifiques personnelles entre collègues français et allemands. La discussion et les débats se déroulent dans les deux langues, les nombreux collègues bilingues assurant des traductions partielles quand la situation l’exige mais l’idée reste que chacun s’exprime dans sa langue et la mise en circulation des textes suffisamment à l’avance permet d’engager un dialogue fécond. Formé initialement d’historiens ce groupe s’est toujours ouvert à des participants sociologues, politistes et anthropologues. Le nombre de contributions retenues est autour d’une vingtaine et la rencontre se déroule sur deux  jours.

Merci de faire parvenir vos réponses (une page maximum de présentation de votre contribution avec une courte présentation de votre statut et votre cursus) avant le 15 janvier 2008 à Alain Chatriot (CNRS, CRH-AHMOC, Paris) chatriot@ehess.fr ou Dieter Gosewinkel (WZB, Berlin) gosewinkel@wzb.eu. Les organisateurs sélectionneront les propositions avant le 30 mars 2008 et les textes seront impérativement demandés pour le 1er septembre 2008 ; ils pourront être en allemand ou en français et devront comporter un résumé traduit dans chacune des deux langues. Les contributions comparées ou proposant des regards croisés sont naturellement appréciées compte tenu du cadre de ces rencontres.


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le camion postal Boghé-Tidjikja devant le poste d'Aleg, Mauritanie, 1946 (source Caom)


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texte en langue allemande



Koloniale Politik und Praktiken

Deutschlands und Frankreichs

1880 – 1962

Ausschreibung


Diapositive112. deutsch-französisches Kolloquium
organisiert von der deutsch-französischen Gruppe zur Sozialgeschichte des XIX. und XX. Jahrhunderts
mit Unterstützung des Wissenschaftszentrums Berlin für Sozialforschung, des CNRS und der Stiftung Maison des Sciences de l’Homme
sowie anderer Partnerinstitutionen


Berlin, 18 und 19 September 2008


Die Kolonialgeschichte ist kürzlich Gegenstand sehr lebhafter politischer, aber auch wissenschaftlicher Polemik in Frankreich gewesen. Parallel zu diesen Auseinandersetzungen um die koloniale Erinnerung hat während der letzten Jahre die sozialwissenschaftliche Forschung neue Felder und Fragestellungen eröffnet. Wenn auch das deutsche Kolonialreich von kürzerer Dauer als das französische war, nehmen auch hier wissenschaftliche Arbeiten klassische Ansätze auf, die sich mit der Frage nach dem Ursprung genozidaler Gewalt und den Herrschaftsformen des Nationalsozialismus verbinden. Es erscheint uns daher sehr lohnend, diese beiden Historiographien miteinander ins Gespräch zu bringen.

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hutte-hôtel à Mombo, Afrique orientale allemande

Verschiedene Themen sollen in dem Kolloquium behandelt werden. Ohne Beschränkung auf einen kulturhistorischen Zugang zum Kolonialismus sollen seine politischen, sozialen, ökonomischen, militärischen, juristischen und wissenschaftlichen Aspekte untersucht werden. Ohne Themen ausschließen zu wollen, hoffen wir auf Vorschläge, die die Rechtsnormen und Rechte der Kolonien und Kolonisierten, die Praktiken kolonialer Gewalt, die administrativen Formen und wirtschaftliche Rolle der Kolonialgebiete, die Bedeutung des Militärs, der Kirchen und Wissenschaftler sowie die Prozesse der Dekolonisation behandeln. Die Verschiedenheit der räumlichen Gegebenheiten sowie der Formen kolonialer Besatzung und Herrschaft sollen illustriert werden. Besonders wichtig erscheinen uns Zugänge, die in letzter Zeit die Kolonialgeschichtsschreibung erneuert und bereichert haben (z.B. die Geschlechtergeschichte, die Geschichte kolonialer Zugehörigkeiten etc.).

Die koloniale Frage umfasst daher ein Feld zur Erforschung der Kolonialpolitik, des politischen Lebens auf der lokalen Ebene und im Mutterland, schließlich die Frage, wie Formen kolonialer Herrschaft die politischen Regime in ihrer Funktionsweise und in ihren Prinzipien veränderten. Auch die Fragen nach den Wirkungen der kolonialen Erfahrungen, nach dem Umgang mit der Erinnerung an die Kolonialzeit und nach historiographischen Streitfragen werden Gegenstand der Konferenz sein.

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Die 1986 gegründete Gruppe deutscher und französischer Wissenschaftler, die die Sozialgeschichte des 19. und 20. Jahrhunderts erforschen, organisiert Treffen von Doktoranden, Post-Doktoranden und jüngeren Forschern zu gemeinsamen Themen der deutschen und französischen Geschichtsschreibung. Gegründet von Patrick Fridenson, Heinz-Gerhard Haupt, Hartmut Kaelble und Yves Lequin, denen sich bald Hinnerk Bruhns anschloß, hat sich die Gruppe im Lauf der Zeit erweitert: um Alain Chatriot, Christoph Conrad, Dieter Gosewinkel, Hervé Joly, Thomas Lindenberger, Sandrine Kott und Jörg Requate.

Die letzten Treffen hatten folgende Themen : Politische Kommunikation und Zivilgesellschaft in Frankreich und Deutschland (19. und 20. Jahrhundert) (April 2002, Göttingen), Figurationen des Staates 1870 – 1945. Orte, Netzwerke und Praktiken in Deutschland und Frankreich (September 2003, Paris), „Die Trente Glorieuses“. Wirtschaftlicher Boom, Fortschrittsglaube und soziale Transformation 1950 – 1975 (Mai 2005, Bielefeld), Politische Praktiken des Kommunismus in Westeuropa und in den Volksdemokratien (Mai 2007, Paris).

Unter Einbeziehung von Kommentatoren (Experten zum Thema oder – im Gegenteil – ‚Generalisten’ ) zielen die Kolloquien darauf ab, möglichst nachhaltig die intellektuelle Debatte und die wissenschaftlichen wie persönlichen Debatten zwischen deutschen und französischen Kollegen zu fördern. Die Diskussionen und Debatten laufen in beiden Sprachen ab, während eine Reihe zweisprachiger Kolleginnen und Kollegen von Fall zu Fall die Übersetzung leistet. Die Idee ist aber, dass jeder in seiner Sprache spricht und die rechtzeitige Verbreitung der Texte vor der Veranstaltung eine lebhafte Debatte ermöglicht. Die ursprünglich von Historikern gegründete Gruppe stand immer Teilnehmern aus der Politikwissenschaft, der Soziologie und der Anthropologie offen. Die Zahl der vorgestellten Beiträge liegt bei zwanzig. Das Kolloquium geht über zwei Tage.

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Wir bitten darum, uns Vorschläge (maximal eine Seite inhaltliche Darstellung, eine kurze Beschreibung der gegenwärtigen Tätigkeit und des wissenschaftlichen Werdegangs) vor dem 15. Januar 2008 zuzusenden, und zwar an Alain Chatriot (CNRS, CRH-AHMOC, Paris) chatriot@ehess.fr oder an Dieter Gosewinkel (WZB, Berlin) gosewinkel@wzb.eu. Die Organisatoren werden bis zum 30. März 2008 eine Auswahl unter den eingegangenen Vorschlägen treffen. Die Texte für die Präsentation werden unbedingt bis zum 1. September 2008 erbeten. Sie können entweder in deutscher oder französischer Sprache abgefasst sein und müssen ein Resumé in beiden Sprachen enthalten. Beiträge, die vergleichen oder das jeweils andere Land behandeln, sind angesichts des Veranstaltungsrahmens selbstverständlich besonders willkommen.

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Saïgon, consultation à l'hôpital indigène, 1921/1935 (source Caom)



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vendredi 12 octobre 2007

Colloque franco-japonais “Le passé colonial, mémoire pour l’avenir”

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Colloque franco-japonais

"Le passé colonial, mémoire pour l’avenir"

les 8 et 9 décembre 2007


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Dans l’auditorium de la Maison franco-japonaise (Ebisu, Tokyo)
Avec traduction simultanée en français-japonais
Oraganisation : Fondation Maison franco-japonaise, Bureau français de la Maison franco-japonaise
Collaboration : Institut franco-japonais de Tokyo, Université de Niigata, Université Chûô
Patronage : Journal Asahi


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Samedi 8 décembre

13h30 Ouverture par Françoise Sabban (EHESS, directrice française de la MFJ)


13h35-15h30  Première séance
Pourquoi le passé colonial aujourd’hui ?

Higuchi Yôichi (Académie du Japon, président de la MFJ), Les lois mémorielles vues par un constitutionnaliste japonais

Gilles Manceron (Ligue des droits de l’Homme), Marianne et ses colonies : l’oeuvre et l’idée coloniales de la République française

Yamamuro Shinichi (Univ. de Kyoto), L’émergence d’un Empire-Nation et les failles du colonialisme japonais

Modérateur : Hirano Chikako (Univ. Musashi)

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le premier ministre japonais, Shinzo Abe, en visite à Yakusuni en avril 2005


16h-18h  Deuxième séance
Présence française et expansion japonaise en Asie

Pierre Brocheux (Univ. de Paris 7), L’impérialisme culturel en Indochine française et "les armes retournées"

Lionel Babicz (chercheur à la MFJ), L’annexion de la Corée et le système colonial japonais

Kobayashi Hideo (Univ. Waseda), La Mandchourie et la Sphère de coprospérité de la Grande Asie de l’Est

Modérateur: Tsuboi Yoshiaki (Univ. Waseda)


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Maison franco-japonaise


Dimanche 8 décembre

13h30-15h30 Troisième séance
La guerre des mémoires : passé colonial et nationalismes

Benjamin Stora (INALCO), Entre la France et l’Algérie : Sortir d’une guerre des mémoires

Takahashi Tetsuya (Univ. de Tokyo), Yasukuni, au-delà du débat sur la responsabilité de guerre

Oguma Eiji (Univ. Keio), Caractéristiques du colonialisme et du nationalisme japonais

Modérateur : Arnaud Nanta (CNRS-EHESS)

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Koizumi au sanctuaire de Yasukuni, en 2001 et 2006

 

16h-18h Quatrième séance
Ecriture de l’histoire et transmission de la mémoire

Françoise Vergès (Univ. of London), Héritage de l’esclavage colonial et du colonialisme : la ligne de couleur en France, race et citoyenneté

Yoshimi Yoshiaki (Univ. Chûô), "Les femmes de réconfort", faits historiques et polémique

Kimijima Kazuhiko (Univ. de Tokyo Gakugei), L’ouvrage conjoint Histoire des échanges nippo-coréens : une  conscience historique à l’oeuvre

Modérateur : Arnaud Nanta (CNRS-EHESS)

18h Conclusion par Miura Nobutaka (Univ.Chûô, MFJ)

NB. Les noms japonais  se présentent dans l’ordre d’un nom de famille suivi d’un prénom.

* *

Les conférenciers invités par la Maison franco-japonaise ou par son Bureau français en marge du colloque :
Gérard Noiriel (EHESS), 6 novembre, sur les usages publics de l’histoire
Hélène Lafont-Couturier (CNHI), 6 décembre, sur la Cité nationale de l’histoire de l’immigration
Jean-Louis Margolin (Univ. d’Aix-en-Provence), 20 décembre, sur la collaboration, complices de l’empire japonais


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jeudi 11 octobre 2007

Que faire de l'Annam ? (Onésime Reclus)

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Que faire de l'Annam ?

Onésime RECLUS, 1889 - commentaire : Claire VILLEMAGNE



15_tbl_3Cette «colonie» qui n’en est pas une, est celle qui a le plus enthousiasmé les Français ; pourtant sa nature est telle, qu’elle aurait dû les enthousiasmer le moins. Prendre un grand pays, un fleuve illustre, sept à huit cents lieues de côtes, quinze à vingt millions d’hommes, c’est moins que rien si l’on ne peut tourner ce peuple à vous ressembler par l’esprit, l’âme et la langue. Ce qui condamne tout aussitôt deux espèces de colonies : celles qui sont densément peuplées : cas du Tonkin et de la Cochinchine ; et celles qu’éclaire un soleil hostile, sous un climat où l’on ne peut se perpétuer qu’à la longue, à la très longue, lorsque déjà les arrière-petits-fils des conquis ont rempli toutes les places vides : et tel est le cas de l’Annam.

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"Les gracieux méandres du canal de Phu Cam" (source Caom)

Encore si l’Annamie était une île ainsi que Madagascar, isolée dans la mer, n’ayant aucun recours contre l’envahissement des conquérants sept fois supérieurs par les armes, par l’énergie puisée à la source éternelle du climat froid, tempéré tout au moins, par la force de l’ambition, par le génie, par le cœur, la tête, le verbe. Mais justement, l’Annamie touche au plus stable des empires, au plus grouillant des peuples, à l’idiome le plus parlé, encore qu’il soit presque indigne de la voix humaine. On a même dit que cet empire, la Chine, absorbera le monde. Jamais, quand même elle garderait longtemps encore l’avantage du nombre ; tout lui fait défaut de ce qui donne l’ascendant pour de courtes années ou bien pour de longs siècles. Il lui manque ce qui est jeune, spontané, noblement inquiet, sainement viril, et qu’elle a surabondamment tout ce qui est sénile, y compris le calcul, la prudence, la sagesse et l’impuissance finale. Les Jaunes, certes, ne mangeront pas les Blancs. Il y a dans le Slave, l’Allemand, l’Anglais, le Français, le Péninsulaire, le Romain, le Franco-Canadien, le Yankee, l’Argentin, dix fois la jeunesse, la force, le vouloir, l’orgueil qu’il faudra, si vient enfin le jour de la lutte, pour faire du monsyllabophone de l’Extrême-Orient le domestique payé des fils poilus d’Europe et d’Amérique, voire leur esclave, au cas où l’esclavage, renaîtrait sous une forme nouvelle : car qui peut dire comment tournera l’histoire ?

Mais ici, tout à côté de la Chine, l’attraction du «Vénérable Empire» a bien plus de force que la nôtre. Sagement nous devons craindre que Cochinchinois, Tonkinois, Annamites ne voient toujours en elle un soleil levant, jamais  un soleil couchant ; et surtout que l’action des colons chinois, cent fois plus nombreux que les nôtres, n’amène de jour en jour à la «chinoiserie» des peuples plus qu’à demi chinois déjà par l’origine, l’être intime, les idées de derrière la tête, les mœurs, les usages, le parler ; en un mot par toute la civilisation. Car bien certainement les Giao-Chi confinent aux Chinois ; d’abord physiquement, puis par l’esprit et par la conscience.

Onésime Reclus, La France et ses colonies, tome second Nos colonies,
Paris, Librairie Hachette et Cie, 1889, pp. 488-490


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Groupe de paysans de l'Annam (source Caom)


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Contexte

Onésime Reclus (1837-1916) est le frère d'Elisée Reclus, le grand géographe. Il servit dans un régiment de Zouaves en Algérie et voyagea beaucoup en Afrique et en Europe. Il écrit articles et ouvrages de géographie, mais son œuvre est également politique. Si Onésime analyse la géographie de la France, il se montre aussi fervent partisan de l'expansion coloniale française, notamment en Afrique. Il crée le terme de "francophonie" vers 1880 et promeut à la fois les caractéristiques géographiques de son pays, "le plus beau royaume sous le ciel", et le destin colonial français comme participation à la confrontation internationale. Dans ce jeu des puissances, le facteur linguistique lui paraît essentiel. Il décrit avec un lyrisme patriotique les paysages et les populations de France, après que Jules Michelet, sur le même mode, en eut exposé l'histoire. Mais sa conception de l'expansion coloniale ne sort pas des thèses mercantilistes ni raciales. Elle est géographique, linguistique, démographique. L'argumentation d'Onésime Reclus est attachée à l'idée d'influence du milieu et au rôle de la langue qui cimente empires et civilisations.

Commentaire

L'auteur est partisan d'abandonner les colonies d'Asie afin que la politique coloniale française se concentre sur l'Afrique : cette zone géographe est plus proche et la colonisation lui paraît plus aisée. La mise sous tutelle passe par l'imposition de la langue métropolitaine, d'où l'importance de la francophonie dans sa vision politique en matière coloniale.
On retrouve dans le texte un dédain profond concernant les langues chinoise et vietnamiennes, qualifiées de "monosyllabophones". Ce mépris pour ces langues d'Asie imprime toute la pensée d'Onésime Reclus : les Asiatiques en peuvent être que les domestiques des Européens, voire leurs esclaves. L'auteur ne développe pas une théorie raciale : il récuse l'existence de races, les hommes s'étant mêlés depuis l'origine du monde. Par contre, "c'est la langue qui fait le peuple", d'où son combat pour la francophonie et la domination de la langue française sur le monde.

Claire Villemagne

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les cinq frères Reclus, de g. à d. : Paul, Élisée, Élie, Onésime, Armand



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mercredi 10 octobre 2007

Les vilaines contrevérités de Bernard-Henry Lévy (Michel Renard)

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Les vilaines contrevérités de

Bernard-Henry Lévy

Michel RENARD


«Guaino, il est raciste. C'est lui qui a fait le discours de Dakar, que le président Sarkozy a prononcé et qu'il a dû découvrir dans l'avion parce que Sarkozy n'est pas raciste. Discours ignoble où l'on disait que si l'Afrique n'était pas développée c'était parce qu'elle n'était pas inscrite dans l'histoire (...). Dire cela en effaçant complètement la colonisation, la destruction du pays par cette époque honteuse du colonialisme, c'est du Guaino et c'est du racisme (...). Ce discours est un discours raciste, celui qui l'a écrit est donc vraisemblablement un raciste» (Bernard-Henri Lévy, France Inter, mardi 9 octobre 2007, à propos d'Henri Guaino, conseiller de Nicolas Sarkozy).

Le texte intégral du discours de Nicolas Sarkozy est publié sur ce blog, avec quelques critiques. Nous le connaissons donc. Prétendre, comme le fait BHL, qu'il "efface complètement la colonisation" est une contrevérité flagrante. Flétrir la thèse d'une Afrique non inscrite dans l'histoire en omettant de dire que Sarkozy appelle justement les jeunes Africains à ne pas écouter "ceux qui veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire"..., c'est une vilaine manipulation.

 

Voilà le passage controversé du discours de Nicolas Sarkozy :

- "Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain,8998 qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. (...)"

Voilà le passage omis par BHL :

- "N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire au nom de la tradition parce qu'une Afrique ou plus rien ne changerait serait de nouveau condamnée à la servitude.
N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui veulent vous empêcher de prendre votre part dans l'aventure humaine, parce que sans vous, jeunes d'Afrique qui êtes la jeunesse du monde, l'aventure humaine sera moins belle.
N'écoutez pas jeunes d'Afrique, ceux qui veulent vous déraciner, vous priver de votre identité, faire table rase de tout ce qui est africain, de toute la mystique, la religiosité, la sensibilité, la mentalité africaine, parce que pour échanger il faut avoir quelque chose à donner, parce que pour parler aux autres, il faut avoir quelque chose à leur dire.
Écoutez plutôt, jeunes d'Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute sa vie à réconcilier les héritages et les cultures au croisement desquels les hasards et les tragédies de l'histoire avaient placé l'Afrique."

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Quant à la colonisation..., Bernard-Henry Lévy prend les gens pour des imbéciles. Ce thème occupe une grande partie du discours du président français.

Voilà ce que Nicolas Sarkozy a dit à Dakar à propos de la colonisation :

- "L'Afrique a sa part de reponsabilité dans son propre malheur. On s'est entretué en Afrique au moins autant qu'en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient croire, ce qu'ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l'Afrique.
Ils ont eu tort.
Ils n'ont pas vu la profondeur et la richesse de l'âme africaine. Ils ont cru qu'ils étaient supérieurs, qu'ils étaient plus avancés, qu'ils étaient le progrès, qu'ils étaient la civilisation.
Ils ont eu tort.
Ils ont voulu convertir l'homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu'ils avaient tous les droits, ils ont cru qu'ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l'Afrique, plus puissants que l'âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d'Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.
Ils ont eu tort.             
Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.
Ils ont eu tort.             

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l'ouverture aux autres, l'échange, le partage parce que pour s'ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir.

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Brazzaville, transport d'ivoire, 1946 (source)

Le colonisateur est venu, il a pris, il s'est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.
Il a pris mais je veux dire avec respect qu'il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n'étaient pas des voleurs, tous les colons n'étaient pas des exploiteurs.
Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l'aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l'obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c'étaient les esprits, c'étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l'amour sans voir qu'ils semaient la révolte et la haine.

La colonisation n'est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique. Elle n'est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n'est pas responsable des génocides. Elle n'est pas responsable des dictateurs. Elle n'est pas responsable du fanatisme. Elle n'est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n'est pas responsable des gaspillages et de la pollution.
Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l'amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant.
La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l'estime de soi et fit naître dans son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres.
La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l'embryon d'une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à cœur.
La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l'Europe et le destin de l'Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes.
Et la France n'oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté.             
Nul ne peut faire comme si rien n'était arrivé.             
Nul ne peut faire comme si cette faute n'avait pas été commise.             
Nul ne peut faire comme si cette histoire n'avait pas eu lieu.             
Pour le meilleur comme pour le pire, la colonisation a transformé l'homme africain et l'homme européen."

* *

Bernard-Henri Lévy n'a jamais lu le discours de Dakar. Il n'a retenu qu'une formule citée par les détracteurs du président français sans vérifier par lui-même. Pourquoi prétendre que Sarkozy "efface la colonisation" alors, qu'au contraire, ce dernier affirme qu'il s'agit d'une "grande faute"...? C'est lamentable. Et on ne trouve pas un journaliste pour lui rétorquer cela...

Michel Renard


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dédouaner sarkozy

Je suis un peu surprise par votre défense de Sarkozy quand on voit l'instrumentalisation qu'il fait de la question de la colonisation. Que je sache - il était au gouvernement quand la loi sur les bienfaits de la colonisation a été votée. Que dire aujourd'hui de sa politique et de la création d'un ministère de l'identité nationale. S'il veut aller au bout de son discours - qu'il nous donne d'abord le droit de vote comme il en était question lors de sa campagne électorale. Et qu'il arrête de faire du Le Pen sans Le Pen - bien à vous et merci pour la qualité de votre blog.

Fériel
commentaire, 13 octobre


Réponse

Je ne défends pas le discours de Dakar prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet dernier. Je ne comprends pas qu'on puisse l'évoquer publiquement sans l'avoir lu... C'est tout. Sur ce blog, il a été publié, accompagné des critiques qu'il a soulevées. C'est un texte évidemment discutable. Mais le taxer de raciste en affirmant avec aplomb qu'il "efface complètement la colonisation" (Bernard-Henry Lévy), est un mensonge, tout simplement.
J'entendais, mercredi dernier sur une radio, Gaston Kelman, auteur notamment de Je suis noir et je n'aime pas le manioc, expliquer que le président Sud-africain Tabo M'Beki n'avait pas été choqué par ce discours. Gaston Kelman se disait, par contre, gêné par le fait que le discours s'adressait à la jeunesse alors que cette dernière veut précisément "s'éloigner de cette image de l'Afrique".
Mais, continuait-il, "quant à savoir si l'Africain a de la difficulté à entrer dans l'histoire, c'est un fait que personne ne nie aujourd'hui. C'est un fait réel qu'il y a des difficultés à s'approprier les outils du progrès, à sortir d'une certaine mythologie qui place l'esclavage, la colonisation, la mondialisation et l'Apartheid comme étant les sources de toutes les difficultés de l'Afrique à se développer. Vu sous l'angle de l'Afrique et des mythes, le Président avait tout à fait raison." (source audio)

Michel Renard

mbeki
le président Sud-africain Tabo M'Beki


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mardi 9 octobre 2007

de Nguyen Ai Quoc (1917-1923) à Hô Chi Minh (1946)

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«de Nguyen Ai Quoc (1917-1923)

à Hô Chi Minh (1946)»

samedi 13 octobre à Montreuil


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Dans le cadre de l’exposition «Hô Chi Minh à Paris»

la ville de Montreuil, le Centre d’information

et de documentation sur le Vietnam

et le Musée de l’Histoire vivante

vous invitent à la conférence :

«de Nguyen Ai Quoc (1917-1923) à Hô Chi Minh (1946)»


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le samedi 13 ocobre à 16 heures

table ronde avec

Pierre Brocheux,

Thierry Levasseur,

et Alain Ruscio


13995_Ho_Chi_Minh    hogianacmuugietnguoi

HCM_Sainteny


1520  Nguyen Ai Quoc, au congrès de Tours, fondation
de la Section française de l'Internationale Communiste (P.C.F.) en décembre 1920


bibliographie

- Pierre Brocheux, Hô Chi Minh, Presses de Sciences Po, 2000.

- Alain Ruscio, Hô Chi Minh, textes, 1914-1969, L'Harmattan, 2000.

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lundi 8 octobre 2007

De sang mêlé (Théâtre de l'Épée de Bois (23 octobre - 11 novembre 2007)

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un spectacle tiré du livre

de Dominique Rolland, Sang mêlé

du 23 octobre au 11 novembre

au Théâtre de l'Épée de Bois (Paris)


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le spectacle

Ce spectacle propose un travail scénique autour de la question du métissage : librement adapté de l’ouvrage ethnographique et auto-biographique de Dominique Rolland, De sang mêlé (éditions Elytis 2006), il suit le parcours de quelques personnages qui se croisent pendant plus d’un siècle, dans le plus ancien café de Hanoï, demeuré célèbre en raison de sa légendaire tenancière, la mère De Beire.

Dominique Rolland est maître de conférences à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales). Spécialiste de l’Indochine, elle a écrit De sang mêlé comme une polyphonie autour de la question du métissage et du colonialisme. Elle a écrit également publié le récit de son séjour sur le terrain à Madagascar, Glissements de terrain, en 2007.

«À travers des histoires de vie, se découvre la façon dont la colonisation a posé la relation entre citoyens et indigènes, qui place les métis dans un impossible entre-deux. Le texte propose en contrepoint une réflexion sur les questions plus actuelles de la mémoire coloniale, de ses silences et de ses amnésies, et de la difficile édification des identités qui en sont issues.»

Jean-Claude Penchenat
source

Par la Compagnie Abraxas.

                              

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Dominique Rolland, par son éditeur

portrait

Dominique Rolland est ethnologue et professeur à l'INALCO (institut national des langues et civilisations orientales).

Spécialiste de l'Indochine, elle a écrit et composé De sang mêlé (Editions Elytis), un travail de mémoire qui explore la question du métissage et du colonialisme. Un retour aux sources, puisque le Vietnam est le pays de naissance de sa mère. Elle nous ouvre les portes d'une culture de toute une génération devenue adulte dans les années 1960-1970.

Elle nous présentera également Glissements de terrain (Editions Elytis) paru récemment, qui revient sur son passage personnel dans une vallée retirée du sud-est de Madagascar.

source




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De sang mêlé, le livre vu par son éditeur

De sang mêlé, chroniques du métissage en Indochine
Dominique Rolland
Format 170 x 240 mm broché, 384 pages avec iconographie - ISBN 2-914659-54-7 - 21€

De sang mêlé est une musique.

Ni essai ni roman autobiographique, mais probablement un peu des deux, le livre de Dominique Rolland est une polyphonie de voix, de chroniques témoignant d’un passé qui exacerbe toujours les passions : le colonialisme en Indochine.

Il aborde donc naturellement la question du métissage. La rencontre entre Français colonisateurs et peuples colonisés a engendré des figures variées de ce métissage. Qu'elles soient biologiques ou simplement culturelles, marquées dans leur sang ou seulement par les traditions, elles portent toujours avec difficulté cette identité double : la métisse est une enfant sans terre.

Ce n’est donc pas au hasard que le titre du livre de Dominique Rolland est à double sens : la condition de métisse se dilue inévitablement dans deux cultures au point que les identités se troublent. Les sangs se mêlent et les identités s'emmêlent.

De sang mêlé est aussi une confrontation entre l’Indochine passée et le Viêt-nam contemporain ; où l’on voit le touriste déambuler, en chasse du poncif de la photo de rizière avec quelques chapeaux coniques de belles congaï affleurant l'eau ça et là ; où l’on croise la parole de quelques vieux Vietnamiens encore usés à la francophonie ; où l'on observe les cicatrices des guerres, l’agitation de la ville, le cours de la vie…

De sang mêlé est ce regard croisé que peut porter avec justesse l’enfant métis sur le passé tourmenté du pays. D'universelle, l’histoire devient alors personnelle, avec ses espoirs, ses tourments et cette irrésistible envie de comprendre.

De sang mêlé est cette musique-là.

Dominique Rolland est professeur à l’INALCO (institut national des langues et civilisations orientales). Spécialiste de l’Indochine, elle a écrit De sang mêlé comme une polyphonie autour de la question du métissage ; question posée par le colonialisme au début du siècle dernier. Elle prépare actuellement un autre ouvrage illustré, sur une figure de l’exploration de l’empire d’Annam : le docteur Sallet (Elytis, à paraître).

- revue de presse

source

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liens

- le blog de Dominique Rolland

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Dominique Rolland



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dimanche 7 octobre 2007

Changer le regard sur l'immigration (Jacques Toubon)

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Changer le regard sur l'immigration

Jacques TOUBON

ancien ministre et président de la Cité nationale de l'immigration


Le Monde, 6 octobre 2007

Conçue sous la gauche, décidée par Jacques Chirac, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration ouvre enfin ses portes. Comment expliquer que ce projet ait mis tant de temps à se concrétiser et ait été finalement réalisé par la droite ?
28198Jacques Toubon
- Entre le moment où la décision de créer la Cité a été prise - au début du quinquennat de Jacques Chirac -, et celui de son ouverture, il s'est seulement déroulé quatre ans et demi. Une période relativement courte, finalement, pour une institution inédite. C'est la maturation de l'idée qui a été longue : lancée il y a vingt ans par des historiens et des militants, elle a effectivement connu un sort indifférent pendant les années 1980-1990.


il y a encore à gauche une confusion entre esclavage,

colonisation et immigration

Durant toute cette période, l'accent était davantage mis sur la différenciation, le droit à la différence, que sur la démarche d'intégration, qui caractérise le modèle français. Le meilleur exemple est la proposition faite par Lionel Jospin, ministre de l'éducation, de développer un enseignement des langues d'origine. Cette idée était intellectuellement contraire à celle de raconter une histoire de la France reconnaissant la place déterminante de l'immigration dans la construction collective. C'est à partir de la campagne présidentielle de 2002 et la réélection de Jacques Chirac que l'intégration a été remise à l'honneur, sur l'idée que l'immigration était un phénomène durable et incontournable, qu'il fallait travailler sur l'intégration de ceux qui arrivent comme de ceux qui sont déjà là, que notre société était une société de diversité, et que cette diversité devait être prise en compte sans que notre modèle d'intégration, universaliste et égalitaire, ne soit remis en cause.
La gauche, si elle avait été au pouvoir, aurait-elle mené à bien ce projet ? Je n'en suis pas si sûr. Car il y a encore à gauche une confusion entre esclavage, colonisation et immigration. Et cette confusion est un obstacle à la réalisation d'un tel projet.

Ce projet est-il encore porté, soutenu par le pouvoir actuel ? Le jour de son ouverture, la Cité ne sera pas officiellement inaugurée, ni par Nicolas Sarkozy ni par le ministre de l'immigration, Brice Hortefeux.
Jacques Toubon
- Ma préoccupation, ma priorité est d'ouvrir la Cité, de la faire vivre. En faire un événement20040820_interv_toubon_1 politique m'importe peu. Mon souhait est que la Cité accrédite son propre message et qu'on ne lui en impose pas un. L'histoire a une force en elle-même qu'il faut absolument protéger. Ce faisant, quelle que soit l'apparence du discours politique aujourd'hui, je ne pense pas qu'ait disparu cette idée que la France est une société de diversité. Il est certain que le discours actuel insiste davantage sur l'idée de fermeture que sur celle d'ouverture. À entendre Nicolas Sarkozy devant les Nations unies, il semble néanmoins qu'il y ait davantage une continuité qu'une rupture avec les années Chirac, sur tous ces sujets concernant les valeurs fondamentales. En tout cas, depuis l'installation du nouveau gouvernement, je n'ai rencontré aucune difficulté, ni explicitement ni implicitement.

N'est-il cependant pas surprenant que l'Institut d'études sur l'immigration et l'intégration soit créé au sein du Haut Conseil à l'intégration au moment où on lance la Cité ?
Jacques Toubon - Ce n'est pas très judicieux. Mais cela ne change en rien notre vocation et notre message. 01_salla_dioramaLa Cité travaille sur une matière beaucoup plus précise : les faits historiques. Ce nouvel institut a, lui, plus vocation, pour ce que j'en sais, à travailler sur la philosophie et les idées.

N'y a-t-il pas contradiction entre l'ouverture de ce musée, qui signe la reconnaissance de l'apport de l'immigration dans l'histoire, et la politique actuelle, qui semble davantage stigmatiser l'immigré qu'en souligner l'apport ?
Jacques Toubon - Très franchement, non. Je ne crois pas que la politique de Nicolas Sarkozy et de ce gouvernement rompe avec les principes républicains, en particulier avec le principe d'intégration. L'identité française qui est aujourd'hui mise en avant est une identité non pas essentielle, mais une identité construite. L'identité que nous présentons à la Cité est celle d'une France, d'une civilisation qui a fait son miel de cultures, de religions, de modes de vie différents, et ce depuis au moins deux siècles. Ainsi, je ne pense pas du tout que notre projet soit mis en cause par la mise en avant de l'identité française. C'est en ce sens que j'ai toujours dit aux historiens travaillant avec moi qu'il ne fallait pas s'arrêter aux mots.

Leur démission au printemps pour dénoncer l'amalgame entre immigration et identité nationale vous a-t-elle surpris ?
Jacques Toubon - Je comprends que l'on puisse réagir à la conjonction, au "choc" des mots immigration et identité nationale. Car cette collision peut effectivement faire référence à des périodes historiques et à des idéologies d'exclusion. Leur réaction s'explique, mais elle est politique. La meilleure réponse qui soit à cette collision des mots, c'est la Cité elle-même, car elle repose sur un ensemble de faits historiques,item_img_big_817_fr_chantier_2 scientifiques. La Cité apporte au débat, mais elle n'est pas dans le débat politique.

Ce qu'elle symbolise n'est-il pas toutefois contradictoire avec le souhait du chef de l'État d'instaurer des quotas d'entrées par nationalité ?
Jacques Toubon - Je ne crois pas. Je ne récuse pas, sur le principe, l'idée de contingents professionnels et régionaux. Je préfère le terme de contingent à celui de quotas, qui sous-tend une idée de proportion. Simplement, une telle politique ne peut être conçue et conduite au niveau d'un seul État. La construction d'une politique européenne de l'immigration légale sera un des thèmes de la future présidence française de l'Union européenne. Dans ce cadre-là, au regard des besoins professionnels, mais aussi à l'aune des relations qu'entretient l'Europe avec telle ou telle région du monde, pourraient être définis des contingents, comme le fait le Canada de manière ouverte et démocratique.

N'est-il pas de la responsabilité d'organisations comme l'Union européenne de définir à l'échelle d'un continent ses relations avec le monde, de se comporter en acteur de la mondialisation ? Organiser les flux migratoires, c'est reprendre en main son propre sort. En matière d'immigration aussi, l'Europe doit être acteur. J'ajoute que travailler dans une telle perspective permet de restituer les mouvements migratoires, de voir par exemple que le mouvement de migrants entre l'Afrique du Nord et l'Europe est bien moindre que celui existant entre le Mexique et les Etats-Unis.

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Que pensez-vous de l'idée de recourir à des tests ADN pour les candidats au regroupement familial ?
Jacques Toubon - Mieux vaudrait en discuter dans un débat sur la bioéthique que lorsque l'on parle d'immigration. Mais il est incontestable qu'aujourd'hui faire famille ne signifie pas simplement engendrer. Et, au-delà des principes, il ne faudrait pas que cela devienne une condition supplémentaire au regroupement familial, supplémentaire et discriminatoire. Une telle disposition pourrait être censurée par le Conseil constitutionnel, non pas tant pour des questions de principe, car après tout juridiquement il est toujours possible d'étendre l'article 16 du code civil, mais parce que cela apparaîtra comme une entrave au regroupement familial, non conforme aux principes définis en 1979 par le Conseil d'État.

Établissement public, la Cité ne risque-t-elle pas de livrer une lecture partielle de l'histoire de l'immigration ?
Jacques Toubon - Non, parce que nous sommes partis du travail des historiens. Tous les textes sont de leur plume. Et autant, sur l'histoire de la colonisation, des divergences existent, autant, sur l'histoire de l'immigration, les chercheurs s'accordent sur l'essentiel. La Cité est une institution culturelle éducative scientifique et civique, au sens où son rôle est d'éveiller la conscience politique des gens. Non par un discours politique mais par la connaissance.
La mission de la Cité est de changer le regard sur l'immigration, d'en faire une question rationnelle et non plus fantasmatique. La question de l'immigration sera toujours débattue mais nous avons besoin d'un débat plus serein.

Que peut être cependant un musée sur l'histoire de l'immigration sans le fleuron des universitaires spécialistes du sujet ?
525895584_102d60fd66Jacques Toubon - Il ne faut pas se leurrer. D'un côté, les historiens mènent l'action en tant que citoyens et ils en ont le droit. Et de l'autre, ils continuent à travailler avec nous. Ils sont à la base de toutes les activités de la Cité. La Cité travaille et continuera à travailler avec le fleuron des universitaires. D'autant qu'à partir de ce fleuron, une des missions de la Cité est d'essaimer, de susciter des initiatives de collectivités locales, de jeunes chercheurs, d'associations, et de leur donner du sens. L'exposition permanente que nous ouvrons le 10 octobre n'est qu'une goutte d'eau au regard du travail qu'il y a à faire, notamment auprès des millions d'élèves et d'étudiants.

Vous êtes-vous inspiré des autres musées du même type existant dans le monde, comme celui d'Ellis Island à New York ?
Jacques Toubon - De mes visites d'Ellis Island ou du Musée de la civilisation à Québec, pour ne citer qu'eux,20040820_interv_toubon_1 j'ai tiré des enseignements sur la scénographie, la muséographie, et notamment l'importance de l'audiovisuel. Ce qui m'a paru essentiel, c'est l'idée de faire du visiteur un "fréquenteur". Des lieux de ce type ne sont pas simplement des musées que l'on visite pour voir des choses, mais ce sont des lieux utiles, répondant à une demande, à un besoin. Des lieux où l'on revient, comme on "fréquente" le café du coin.

Ancien ministre, Jacques Toubon est président
de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration
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samedi 6 octobre 2007

Contre les manipulations de l’histoire (Sylvie Thénault)

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Contre les manipulations de l'histoire

Sylvie THÉNAULT

 

L'Humanité, 5 octobre 2007
Entretien avec Sylvie Thénault, spécialiste de la guerre d’Algérie

La fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie, prévue par la loi du 23 février 2005, sera créée en 2008. Pourquoi critiquez-vous ce projet ?
Sylvie Thénault
- Une fondation pour la mémoire n’est pas une fondation pour l’histoire. Dans un contexte de concurrence mémorielle, nous n’avons pas besoin de travaux destinés à abonder dans le sens des revendications de certaines victimes, contre les autres. Cette fondation est instituée par une loi qui ne rend hommage qu’à une seule catégorie de victimes. Ce ne serait donc pas la mémoire de tous. Ce qu’il faut, au contraire, c’est un apaisement qui passe par des travaux d’histoire indépendants et détachés de toute revendication mémorielle.        

Une reconnaissance officielle des crimes commis durant la guerre d’Algérie contribuerait-elle à cet apaisement ?
Sylvie Thénault - Ce n’est pas certain car les souffrances individuelles pourraient perdurer. Mais cet acte de reconnaissance est nécessaire pour que cesse une politique publique de la mémoire qui, sur la guerre d’Algérie, favorise les victimes du camp de l’Algérie française en oubliant les autres. Je regrette énormément que les débats autour de cette question soient systématiquement disqualifiés, soit par l’usage du mot «repentance», que personne ne soutient, soit par le fait que le chef de l’État algérien instrumentalise cette question à son profit. Je regrette qu’on oublie l’existence de victimes qui souffrent encore.        

Dotée d’un budget, cette fondation pourrait financer des travaux de recherche…
Sylvie Thénault
- Au regard de la pénurie de moyens dans la recherche publique, c’est sans doute là le point le plus grave. Les dotations publiques des laboratoires, allouées sans conditions, sont en diminution. A priori, il n’y aura pas de recrutements au CNRS en 2008. La baisse globale des moyens va aggraver une tendance déjà existante : les chercheurs doivent répondre à des appels d’offres ou solliciter des subventions en dehors de la dotation publique. Dans un tel contexte, les financements qui proviendraient de cette fondation pourraient apparaître une aubaine. À ceci près que c’est une fondation pour la mémoire, pour une certaine mémoire. Ce qui peut faire craindre la définition de critères préjudiciables à l’indépendance des chercheurs.

Que pensez-vous des projets de «musées de la colonisation» promus par des nostalgiques de l’Algérie française ?
Sylvie Thénault - Ils visent à offrir au public une version de l’histoire qui n’est pas du tout validée par les chercheurs. Or le musée, pour la transmission de nos savoirs, est un espace fondamental. Autre problème : ces musées se veulent des centres documentaires. Comme la fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, cela pose un dilemme aux chercheurs. Faut-il boycotter ces institutions ? Sur ce point, un désaccord existe. De mon point de vue, entrer dans ces institutions, c’est prendre le risque, à son corps défendant, de se transformer en caution.                

Le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale a annoncé l’inauguration d’un institut de recherche sur l’immigration et l’intégration. Est ce son rôle de superviser des travaux de recherche ?
Sylvie Thénaut  - Pour les promoteurs d’une telle conception, «l’identité nationale» se travaille aussi par le recours à l’histoire. Il est donc logique qu’ils s’intéressent à la recherche. Pour désamorcer toute critique sur l’indépendance de cet institut, ce dernier a été rattaché au Haut Conseil à l’intégration, un organisme préexistant à la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale et rattaché au premier ministre. Mais, en réalité, cela n’offre aucune garantie d’indépendance.

Que vous inspirent, comme historienne, les usages politiques de l’histoire que multiplie le pouvoir ?
Sylvie Thénaut - Un sentiment contrasté. Je reste convaincue que le passé appartient à tous. Chacun peut s’en saisir et l’utiliser, du militant associatif au chef d’État. D’autant que certaines interventions peuvent être positives. Je pense à la reconnaissance, par Jacques Chirac, en 1995, de la responsabilité de l’État français dans la déportation des juifs, ou encore au vote, en 1999, d’une loi introduisant enfin l’expression «guerre d’Algérie» dans les textes officiels. Vouloir poser une exclusive des historiens sur le passé n’aurait donc pas de sens. Dans le même temps, les historiens, par leurs connaissances et leurs méthodes, ont une légitimité particulière. Cela ne les autorise pas à confisquer le passé. En revanche, ils ont la responsabilité d’être vigilants, d’intervenir lorsque des usages politiques déforment ou manipulent l’histoire pour la mettre au service d’une idéologie.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
L'Humanité, 5 octobre 2007

   

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