lundi 19 août 2019

le massacre oublié du 5 juillet 1962 à Oran : film diffusé sur FR3 le 5 septembre 2019

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le massacre oublié du 5 juillet 1962 à Oran :

film diffusé sur FR3 le 5 septembre 2019

 

Message de Jean Monneret :

La bonne nouvelle est enfin arrivée: le film de Benamou/ Deniau auquel j'ai participé comme conseiller sera diffusé le 5 septembre à 23 heures sur FR3. Le sujet en est Le massacre oublié du 5 juillet 1962 à Oran.

Ceci est une première brêche dans le mur du silence organisé autour de cette tragédie. Il y en aura d'autres si nous agissons comme il convient.

Certains le trouveront insuffisant et se répandront en malédictions contre ceux qui n'auront pas, à leurs yeux, dit les choses comme il le souhaitaient. D'autres nous traiteront de nostalgiques, de colonialistes et de tous les épithètes malsonnantes qu'ils attribuent à ceux qui ne partagent pas leurs vues. 

Évitons les attitudes simplistes : ce film est le premier pas d'une longue marche. Tel qu'il est, il va déranger beaucoup de bien-pensants parmi les amis du FLN, essayons d'avancer dans la voie de la vérité historique  et même de la justice, si elle peut encore s'exercer après tant d'années de censure, de mépris et de Raison d'État. Ce film doit être vu connu et défendu. Plus on en parlera, plus nous pourrons faire avancer la connaissance de ce qui fut notre drame.

 

 

 

  • voir aussi : guerre d'Algérie : la raison d'État occulte toujours les morts et les disparus (Michel Renard) [lire]
  • voir aussi : annonce sur le site du CDHA [lire]

 

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samedi 20 juillet 2019

Les Algériens musulmans et la France (1871-1919) de Charles-Robert Ageron, compte rendu par René Galissot (1970)

Ageron thèse, couv (1 et 2)

 

Les Algériens musulmans et la France

(1871-1919)

de Charles-Robert Ageron

par René GALLISSOT (1970)

 

________________

 

René Galissot, historien du Mahreb colonial, militant pour son indépendance depuis 1954, revendiquant un marxisme explicatif de l’histoire, est l’auteur de nombreuses études parues à partir des années 1980. Quand il écrit ce compte rendu de la thèse de Charles-Robert Ageron dans la revue communiste La Pensée, en octobre 1970 , il n‘a publié qu’un court opuscule dans la collection «Que sais-je ?»  (Puf) en 1961, sur l’économie de l’Afrique du Nord.

Mais sa lecture est sérieuse et il en discute quelques thèses fondamentales. Il situe le travail d’Ageron dans un entre-deux :

«Cette thèse n'est plus une histoire coloniale, elle n'est pas, au sens actuel du mot, une histoire de décolonisation ; elle oscille entre l'histoire politique et l'histoire sociale, (elle) annonce donc, une histoire de l'Algérie colonisée qui soit compréhension des transformations économiques, sociales et culturelles et des mutations idéologiques et politiques».

Galissot voudrait lire dans Ageron des idées qui n’y sont pas clairement mais qui y sont quand même… un peu à la manière de la lecture symptomale d’Althusser. Ainsi la thèse d’Ageron serait :

«une œuvre en suspens entre deux historiographies ; elle se retient d'être une explication piénière ou d'offrir des hypothèses d'ensemble, ou plutôt sa façon d'être compréhensive consiste à accumuler les éléments d'explication, ce qui lui donne ce caractère d'analyse indéfinie. Mais l'auteur soutient ses vues propres, ce qui nous vaut des thèses dissimulées en forme de thèse universitaire».

l'échec d'une «politique indigène» ?

Charles-Robert Ageron ne serait pas «l’historien de la question indigène», comme il le revendiquait lui-même selon Galissot, mais celui d’une thèse [qui] trouve le plus fréquemment son centre de gravité dans la société coloniale elle-même, ce moyen terme déformant entre la métropole et les colonisés».

Galissot prête à Ageron le regret de l’insuccès d’un «une politique indigène positive», celle qui fut notamment définie par Ismaïl Urbain et que deux gouverneurs généraux chers à l’historien ont plus ou moins tenté de pratiquer : Jules Cambon de 1891 à 1897 et Jonnart de 1900-1901 et 1903 à 1911. Leurs échecs respectifs, et surtout celui de 1919 qui n‘a su réaliser l’assimilation complète, sont pour Charles-Rober Ageron ce qui «rendit fatale l’indépendance»

C’est la «thèse véritable du livre» aux dires de René Galissot. Et il en reproche la méthode à l’auteur :

«Cette vision de la fonction coloniale réduite à «une politique indigène», qui conduit à privilégier la voie qui ne fut pas suivie, empêche quelque peu de comprendre que la politique véritablement appliquée, fut une réelle politique coloniale, ou plutôt qu'une politique coloniale se situe à plusieurs niveaux, et qu'une politique d'association ou d'assimilation est, elle aussi, coloniale»

L’assilimilation sociale restait exclue, selon René Galissot :

«N'est-il pas plus sain d'admettre que la politique d'assimilation repose sur le postulat qu'il ne peut y avoir de nation algérienne, sur le rejet donc de l'évolution nationale pour le pays colonisé ? Or le refus du développement national caractérise une politique coloniale, fût-elle idéaliste».

René Gallissot est très sévère sur les informations qu’il tire de la thèse d’Ageron à propos de la politique foncière :

«L'objectif fondamental du programme des colons était de rompre la société algérienne, de la pulvériser en rendant la propriété individuelle, ce qui en mettant fin aux entraves collectives, ouvrirait le marché des terre».

Et cette politique ne fut pas seulement celle des «gros colons» :

«C'était vraiment toute une société, au rare pouvoir d'assimilation des nouveaux venus, qui pratiquait l'exploitation coloniale, et les plus petits détenteurs de pouvoirs n'étaient pas les moins abusifs dans l'exaction, comme le signalent, à travers l'étude d'Ageron, les méfaits des gardes forestiers par exemple».

Finalement, Galissot regrette presque l’énorme travail d’Ageron puisque la cause était entendue :

«Thèse étonnante que cette œuvre de Ch.-R. Ageron, écrasante en sa masse, déroutante parfois en sa composition et en ses détours, fatigante par sa minutie et ses scrupules, mais sûre au niveau des faits et plus encore révélatrice de la société coloniale, tout en demeurant hésitante dans l'analyse politique ; thèse, qui nourrit de toutes ses informations, ses bilans, ses notations, ses citations, la compréhension d'un demi-siècle d'histoire de l'Algérie, de cette époque de mutations encore souvent sourdes mais irréversibles, qui croit cependant que par une action externe et toute politique, celle d'une «politique indigène» précisément, le cours des choses aurait pu être changé».

M.R.

 

Ageron prof au lycée Alger - copie
Charles-Robert Ageron,
professeur au lycée d'Alger
quand il commençait sa thèse

 

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texte de René Galissot

 

Le grand livre de Charles-Robert Ageron (1) risque d'être mal lu et plus encore mal compris et ce serait vraiment dommage de perdre par découragement ou par énervement ce que recèle cette somme de connaissance et d'explication compréhensive. Par sa masse, le livre fait peur ; par sa densité et plus encore par sa complaisance dans l'austérité érudite, il déroute fréquemment. Plus gravement ensuite, l'ouvrage renouvelle constamment une équivoque : l'auteur fait parade de positivisme en ne reconnaissant comme objective et donc scientifique que l'histoire réduite à une pure transposition d'archives, alors que tout au long, sourd une colère vainement rentrée contre l'échec de la colonisation ; mais le meilleur du livre tient sans doute à cette sombre passion qui soulève ces gros volumes laborieux.

Enfin, comme un pécheur, d'un vice ou d'une tentation, Ch.-R. Ageron se défend de devoir quelque chose au marxisme : il iance quelques pointes contre les jugements de Hallgarten (Imperialimus vor 1914) sur le gouverneur général Jonnart ; il défend avec entêtement contre Madeleine Rebérioux, une interprétation courte du socialisme français et de la pensée de Jaurès, critique vertement la notion de «révolution démocratique bourgeoise» qui n'a rien à faire là, et se refuse à parler d'impérialisme. Mais que le marxisme ne se réduise pas à un nominalisme, et voici qu'Ageron travaille en marxiste sans le savoir ; ainsi, il s'évertue à affirmer le primat du politique, mais ses explications ultimes renvoient à l'analyse de l'évolution de la propriété ; l'œuvre croule sous la matière, mais les moments de synthèse valent par compréhension en profondeur de la condition sociale algérienne.

Le marxisme ne fait aucune profession de foi d'impérialisme rétroactif, et le récent colloque du C.E.R.M. (décembre 1969) est revenu avec insistance sur les particularités de l'impérialiste français qui est largement un impérialisme retardé, en tout état de cause fort tardif, pour l'Algérie au moins, car la colonisation appartient à une plus longue histoire ; dans la période étudiée, c'est bien d'elle que provient l'originalité du cas algérien qui tient précisément à l'existence d'une société coloniale et à sa pesée sur la métropole. Trêve de vaines querelles cependant devant l'importance de l'entreprise conduite par Ch.-R. Ageron, sa richesse et sa fréquente pertinence.

 

Alger, place Mac-Mahon, 1845-1847
Alger, place Mac-Mahon, 1845-1847 (source)

 

Les thèses de la thèse

Les dimensions et le poids de l'ouvrage disent assez que ce livre est une thèse universitaire, qui pousse même à l'extrême les vices du genre. Charles-Robert Ageron évoque son travail de bénédictin, et relève que la France juive de Drumont en ses 1 160 pages n'était pas aussi illisible qu'a bien voulu !e dire l'historien de L'Algérie française, Claude Martin. L'ouvrage se présente sous les lourdes espèces de deux gros volumes aux caractères denses, et plus serrés encore dans les notes, de 1 298 pages, sans compter 8 pages de garde et X pages de table de matières, qui sont de lecture difficile, tant l'auteur est rivé à ses archives qui sont pour l'essentiel le terne produit de l'administration française, tant il montre de scrupule en n'avançant qu'à petit pas, voire en revenant en arrière.

De surcroît, les notes sont parfois plus attirantes que les développements, car Ch.-R. Ageron y a logé, non sans quelques pointes, ses propres jugements en matière coloniale, et surtout les chapitres les plus intéressants, si l'on excepte la mise au point sur l'insurrection de 1871 et la belle leçon d'histoire sociale sur la question forestière, se placent à la fin du tome premier : la crise algérienne de 1898, et plus encore dans le cours du deuxième volume les «transformations de la société musulmane» (chapitre XXIX) et dans le livre V sur «l'Éveil de l'Algérie musulmane». Ces pages font regretter que Ch.-R. Ageron ne se soit pas battu à visage découvert, au lieu de se cacher sous l'érudition, derrière des justifications répétées, ou de longues analyses de projets souvent mort-nés.

Cette thèse n'est plus une histoire coloniale, elle n'est pas, au sens actuel du mot, une histoire de décolonisation ; elle oscille entre l'histoire politique et l'histoire sociale, se refuse à être psychologique mais l'est assez souvent, esquisse et déjà fortement, annonce donc, une histoire de l'Algérie colonisée qui soit compréhension des transformations économiques, sociales et culturelles et des mutations idéologiques et politiques.

Écrite au moment même où l'histoire de l'Algérie changeait de sens, l'œuvre de Ch.-R. Ageron, par sa rencontre d'intentions et parce qu'elle vise le temps où l'Algérie nationale n'était encore qu'en gestation, apparaît ainsi comme une œuvre en suspens entre deux historiographies ; elle se retient d'être une explication piénière ou d'offrir des hypothèses d'ensemble, ou plutôt sa façon d'être compréhensive consiste à accumuler les éléments d'explication, ce qui lui donne ce caractère d'analyse indéfinie. Mais l'auteur soutient ses vues propres, ce qui nous vaut des thèses dissimulées en forme de thèse universitaire.

L'ouvrage est d'abord une étude de politique coloniale ; il relève alors d'un genre désuet car la matière, celle des innombrables circulaires et règlements administratifs, tombe en poudre ; au mieux il touche à une science politique, mais devenue sans objet. Il perd donc à paraître après la fin de la guerre d'Algérie et l'indépendance, car plus tôt, il aurait eu valeur critique de cette véritable histoire sainte que fut trop souvent l'histoire coloniale de l'Algérie ; le livre aurait même été explosif. En sa démarche pointilliste et pointilleuse, en sa passion rentrée, il démolit en effet la glorification de la colonisation ; il démontre ce que fut et la faiblesse politique métropolitaine, et l'action oppressive de la société coloniale ; il est vrai qu'il trouvera encore certainement des ennemis partisans qui lui rendront sa vertu purificatrice. C'est au reste chose faite, si l'on se reporte à l'article que lui consacre Xavier Yacono, dans la Revue historique (2).

Mais l'œuvre n'est pas qu'un grand travail d'histoire de la colonisation ; elle est aussi la première pierre d'une entreprise d'une autre nature, qui tendrait à reconnaître l'évolution sociale et intellectuelle de l'Algérie sous l'effet de la colonisation, soit l'Algérie algérienne au creux de l'Algérie française, une histoire profonde sous l'histoire imposée.

Le livre d'Ageron n'atteint pas ce dessein; il le prépare ; l'œuvre demeure ambiguë, en ses divers penchants, notamment par son insistance à répéter qu'il y eut des libéraux lucides, mais qui ne furent pas écoutés.

Désenchanté par l'échec, Ch.-R. Ageron n'en reste pas moins attaché à ce qui fut la colonisation de l'Algérie ; mais d'autres réalités viennent capter l'attention : la dépossession paysanne, le refoulement culturel, et l'éveil politique algérien. Ch.-R. Ageron parle encore de «la victoire de nos armes», et se laisse aller à croire le Maghreb éternel, c'est-à-dire immobile et hors du temps ; Jugurtha n'en finit pas de résister ; comme Augustin Bernard et les administrateurs coloniaux, l'auteur en appelle à Montesquieu et la nature humaine : «C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir, est porté à en abuser». (Montesquieu cité page 618).

L'histoire de Ch.-Ageron qui se qualifie lui-même d' «historien de la question indigène», comme au bon vieux temps, n'est plus celle de l'œuvre coloniale, ce qui donnerait alors : «la France et les Algériens de 1871 à 1919», mais sans être l'histoire interne, l'intériorisation algérienne des rapports avec la France, c'est que la thèse trouve le plus fréquemment son centre de gravité dans la société coloniale elle-même, ce moyen terme déformant entre la métropole et les colonisés.

Certes, l'originalité de l'histoire coloniale de l'Algérie est là, dans le peuplement, mais l'Algérie n'en cesse pas pour autant d'être colonie française, et les Algériens d'évoluer dans la dépendance. «L'erreur fondamentale, reconnaissait Jules Ferry cité par Ageron, c'est d'avoir voulu y voir autre chose qu'une colonie».

L'étude des liens entre l'Algérie et la France est ainsi trop largement absorbée par la mise en évidence des faits et gestes et des intentions des Européens d'Algérie ; il est étonnant par exemple que le livre ne fasse, autant dire, pas état des relations commerciales et financières entre la France et l'Algérie ; comme l'esprit colonial, il est obsédé par la terre des colons, et par l'omnipotence locale des maires d'Algérie. Mais aussi, il vaut par là, par l'information qu'il apporte, par l'immensité des confirmations et révélations qu'il établit, ce qui compense ce qu'il n'est pas.

La thèse cherche en effet son point d'équilibre ; histoire d'une politique coloniale, ou plutôt de l'absence de politique coloniale (ce qui est une thèse) ; histoire de la société coloniale, c'est-à-dire, le programme des colons et son application, ce qui tend à surfaire leurs responsabilités et constitue donc une autre thèse ; histoire de la colonisation subie, qui devient celle de l'écrasement des Musulmans algériens, puis de l'éveil moderniste pour quelques-uns, qui n'est donc pas encore national, ce qui soutend encore une thèse, car sous-entend une définition restrictive du fait national.

L'historique se révèle plus riche que les thèses défendues, et encore, en les examinant en leur triple mouvement, découvrirons-nous qu'elles pénètrent au cœur de la problématique contemporaine, celle de la formation nationale et de la libération coloniale.

 

L’absence de politique coloniale

Les Musulmans algériens et la France de 1871 à 1919 : Sous ce titre très large ont été présentés les résultats d'une triple et longue recherche parmi la documentation accessible en Algérie et comment elle s'explique ; comment évolua sur ce sujet, l'opinion en France et en Algérie au gré des oscillations politiques intérieures de la métropole, et sous la poussée des transformations de l'Algérie ; ce que fut enfin le destin des Musulmans, leur évolution économique, sociale, politique pendant ce demi-siècle de l'Algérie coloniale.

  • Ce paragraphe est la reprise quasi exacte des premières phrases de la conclusion générale du livre d'Ageron. Il est étrange que René Galissot ne le place pas entre guillemets. Il est également symptomatique qu'Ageron lui-même ait inversé substantifs et adjectifs : «Les Musulmans algériens...» ici, alors que le titre de l'ouvrage est : Les Algériens musulmans et la France... [M.R.].

«Ces thèmes. courent comme trois fils à travers les divisions logiques et chronologiques de cet ouvrage» (page 1 229). Premier thème donc, celui de la politique coloniale, mais qui est traité à plusieurs niveaux, celui de l'opinion métropolitaine, celui de l'idéal d'une bonne colonisation, qui ne passa autant dire jamais en pratique, celui de l'action gouvernementale qui n'aboutit guère non plus, car ce triple faisceau de forces et d'intentions se serait brisé sur le môle des intérêts nationaux.

Si Ch.-R. Ageron avait tenu la gageure d'analyser, comme il l'annonce en conclusion, l'état et l'évolution de l'opinion française face à l'Algérie, il eût écrit encore un autre volume ; il y a en effet là le sujet d'une autre thèse, mais qui est probablement intraitable, car la matière devrait être inventée, sans parler de la fréquente ignorance de la situation algérienne. Par la presse et les prises de position politiques, l'on a accès moins à l'opinion qu'aux vues des fabricants de l'opinion ou de ceux qui l'utilisent pour leur carrière ou leur pratique politique. De plus, l'opinion ne se réduit pas à une opinion, mais se divise en attitudes différentes. C'est montrer quelque juridisme, ou tout au moins c'est prendre à la lettre l'idéologie libérale, que de postuler qu' «en régime parlementaire, le contrôle de la nation sur l'action gouvernementale et administrative en Algérie devait normalement s'exercer par la voix des deux Chambres» (page 400).

En réalité, en fait d'opinion, Ch.-R. Ageron nous renvoie essentiellement aux débats parlementaires, et ceux-ci se réduisent à l'affrontement du groupe colonial derrière Étienne et Thomson, et des porte-parole d'une colonisation ou mieux d'un impérialisme libéral comme Jules Ferry et quelques républicains, comme Leroy-Beaulieu ou quelques élus de tradition saint-simonienne, auxquels se joindront des défenseurs individuels des indigènes comme Albin Rozet en premier lieu, et bientôt quelques voix socialistes.

Ces discours à la Chambre, que prolongent des réunions de sociétés et la publication de brochures, n'ont rien à voir avec l'opinion des électeurs, du moins en métropole, et pour être de même origine départementale qu'Albin Rozet, il m'est possible d'affirmer que son action en matière algérienne était totalement indépendante et ignorée de sa base électorale. Après les joutes oratoires et les amendements, les textes de loi étaient votés par la majorité républicaine ; ce qui détermine donc une politque coloniale de la voie moyenne. Ce consensus parlementaire sur une position moyenne peut-il être ramené à une absence politique ?

En réalité, la carence est déduite de la non application de ce que l'on pourrait appeler une politique indigène positive, celle dont la thèse d'Ageron célèbre les avocats les plus conséquents dont le modèle est d'abord celui qu'il nomme «l'apôtre de l'Algérie franco-musulmane», Thomas-Ismaël Urbain.

Ce mulâtre d'inspiration saint-simonienne donna sa forme la plus généreuse à la politique indigénophile du Second Empire des premières années 1860. Le triomphe des colons dans l'écrasement de l'insurrection de 1871 le chassa d'Alger où il ne revint que pour mourir en 1883.

Son idéal, entretenu par son disciple Ferdinand Hugonnet, trouva un écho en des officiers coloniaux jusqu'à Lyautey, auprès de professeurs comme Wahl et surtout Emile Masqueray, au journal Le Temps, grâce à Paul Bourde notamment, se perpétua à la Société française pour la protection des Indigènes des colonies créée en juillet 1881, auquel répondra la Société pour la protection des colons dont le premier président fut Paul Bert. Il anime Albin Rozet et Victor Barrucand, et pour une part Leroy-Beaulieu, et les deux grands gouverneurs, chers au cœur de Ch.-R. Ageron que furent Jules Cambon de 1891 à 1897 et Jonnart de 1900-1901 et 1903 à 1911.

Mais «comme il ne fut jamais facile à un métropolitain d'être libéral en Algérie» (page 421), les deux gouverneurs ne purent en définitive pratiquer qu'une «politique des égards», à l'égard de l'Islam précisément. Cambon toutefois s'attaqua avec plus de force aux méfaits du parti des colons, en refrénant l'exercice du code de l'indigénat, en s'attaquant aux scandales dès mairies, en tentant de ranimer les assemblées de douars, en voulant lutter contre l'usure.

Jonnart joua essentiellement de diplomatie, donnant à la ville d'Alger un style à la ressemblance de sa politique, ce style hermaphrodite, ni européen, ni maure mais très européen cependant qu'est le style mauresque. Leurs perspectives communes étaient d'ouvrir une participation algérienne à l'administration du pays, et les projets de Jules Cambon, de Jonnart seront ceux qui se retrouveront ensuite dans le projet Blum-Violette, voire dans le premier discours de Constantine.

Cette politique indigène cherche donc à être distincte de la politique coloniale, au sens restrictif du mot. Elle conduirait à faire de l'autorité française «l'arbitre des deux peuples en Algérie» (page 1 252) ; mais les colons ont chassé Cambon, réduit Jonnart à sauver les apparences.

L'échec français en Algérie s'expliquerait en définitive par le rejet d'une bonne politique indigène. Une lancinante nostalgie des impossibles bons rapports entre Français et Musulmans porte ce livre.

Pour l'auteur, le destin qui rendit fatale l'indépendance, s'est même noué dans cette dernière chance qu'aurait été l'assimilation ouverte à l'appel des Jeunes Algériens ; elle fut manquée en 1919 et par la loi Jonnart qui coupait en deux corps électoraux : Français et Musulmans, et ceux-ci encore ne constituaient-ils qu'un électorat mineur. «L'historien, qui a le devoir de déceler et de dater les tournants politiques, doit noter qu'en 1919 ou dans les années de l'immédiat après guerre, fut manquée la politique d'assimilation, rendue possible pour la première fois par le souhait de l'élite jeune-algérienne» (page 1 239). Au dire de Ch.-R. Ageron, ce fut la faillite de l'idéal de la Révolution française qui s'appelle Égalité, et il ne resta plus aux Algériens, puisque la citoyenneté française était fermée, que l'issue d'une citoyenneté algérienne.

Cette thèse, qui est la thèse véritable du livre, est tempérée toutefois par la reconnaissance, in extremis, que l'assimilation n'était qu'un rêve idéaliste, «un idéal peut-être inaccessible» (page 237).

pèlerinage 1945
pèlerinage de 1945 (source)

 (source)Cette vision de la fonction coloniale réduite à «une politique indigène», qui conduit à privilégier la voie qui ne fut pas suivie, empêche quelque peu de comprendre que la politique véritablement appliquée, fut une réelle politique coloniale, ou plutôt qu'une politique coloniale se situe à plusieurs niveaux, et qu'une politique d'association ou d'assimilation est, elle aussi, coloniale.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet échec de 1919, sur la signification de la volonté assimilatrice des Jeunes-Algériens, et d'abord sur l'ampleur du mouvement ; Ch.-R. Ageron marque au reste fort bien le caractère élitaire de cette action revendicative de droits. L'impossible politique indigène aurait donc été de tenter l'assimilation ; qu'il y ait en France un républicanisme assimilateur, le fait est certain, mais recouvre une tendance du nationalisme français et justement en précisant que cette prétention relève du nationalisme français, l'on rend manifeste l'incompatibilité de l'assimilation et de l'évolution sociale algérienne, car une nation est un fait social autant que politique, ou mieux une société civile, et le nationalisme, fût-il bien intentionné, ne peut absorber une formation sociale étrangère.

Une assimilation intellectuelle est encore relativement possible ; elle s'est effectivement produite pour quelques évolués à cette époque ; l'assimilation sociale demeure exclue, d'autant plus qu'elle est traversée par la barrière coloniale. L'illusion de la colonisation libérale entretient une constante ambiguïté dans l'étude des rapports entre Musulmans et Français, qui rejoint au reste l'ambiguïté des positions algériennes évoluées, et celle des Français libéraux d'Algérie.

N'est-il pas plus sain d'admettre que la politique d'assimilation repose sur le postulat qu'il ne peut y avoir de nation algérienne, sur le rejet donc de l'évolution nationale pour le pays colonisé ? Or le refus du développement national caractérise une politique coloniale, fût-elle idéaliste.

Mais cette assimilation n'est pas la politique définie par Ismaël Urbain et ses disciples comme Emile Masqueray ; elle n'est pas non plus la perspective de Leroy-Beaulieu ou de Jules Ferry. Leur politique n'est pas d'assimilation, mais d'association, ce qui implique la reconnaissance de l'étrangeté algérienne qui ne saurait donc être assimilée à la France, mais seulement à la civilisation.

Urbain, comme le cite Ch.-R. Ageron, est très clair ; il se situe à l'opposé de la «France africaine» et de l' «Algérie française»; sa brochure de 1860 sous le pseudonyme de Georges Voisin : L'Algérie pour les Algériens  réserve le nom d'Algériens aux Algériens, à ceux qu'Ageron appelle les Algériens musulmans. Dès 1847, il écrivait un article dans la Revue de l'Orient et de l'Algérie dont le titre était «Chrétiens et Musulmans, Français et Algériens».

Ce qui est remarquable dans le cas d'Urbain, et ne se retrouvera guère que chez quelques socialistes dont Jaurès, c'est que la reconnaissance de l'autre va jusqu'à donner l'indépendance comme aboutissement de l'association et de la civilisation. Toutefois les barrières nationales sont abolies dans le rêve saint-simonien d'union de l'Orient et de l'Occident, ou dans le pacifisme universel du socialisme.

En dehors de ces visions, la politique d'association se ramène soit au protectorat, en faisant une part dans l'administration aux indigènes, soit, sous une forme imprécise, à une liaison privilégiée de pays à pays dans le concert international.

C'est ce que disent Leroy-Beaulieu et Jules Ferry. Urbain avançait déjà que c'était «à l'Algérie à faire prédominer notre influence en Orient» (cité page 413) ; Leroy-Beaulieu, gendre de Michel Chevallier, ne croit plus à la «fusion des races», mais seulement à «celle des intérêts» (page 423) ; il n'est pas possible d'absorber l'élément indigène ; la formule reste de «franciser dans une certaine mesure» ou, comme le dit très bien Ch.-R. Ageron : «Pas de politique indigène qui n'associe pas les Indigènes à l'administration et à la direction de leur pays» (page 428). Ces promesses d'association seront progressivement recouvertes, sous le gouvernement de Jonnart notamment, et dans les discours ministériels français, par des affirmations assimilationnistes, et l'usage du mot assimilation permit de concilier tous les partis ; la confusion était d'autant plus grave de conséquences que les colons réclamaient eux aussi l'assimilation, pour dire autonomie civile et pouvoir colonial.

À mesure donc qu'elle s'écarte de sa réalisation, l'association se perd en idéal contradictoire d'assimilation ; n'est-ce pas cette apparence d'idéalisme qui finalement fait croire que s'est échoué en 1919 un impossible rêve ?

Ces desseins de bonne colonisation, qui ne cessent pas d'être colonisateurs, pour Ismaël Urbain, Leroy-Beaulieu, Jules Ferry, Jules Cambon s'inscrivent dans une prise en compte d'intérêts internationaux ; l'Angleterre est l'arrière-pensée de tous les hommes politiques ; leur visée n'est donc pas seulement coloniale, mais impériale, et quand elle prend une ampleur mondiale, elle s'annonce même comme impérialiste. Ismaël Urbain pense à l'Orient, Leroy-Beaulieu à la colonisation dans son ensemble et à l'action des puissances européennes, Jules Ferry, lors du grand débat algérien de 1891, invoque les devoirs de la France qui «a pris à la face du monde la tutelle d'une nation comme la nation arabe» (cité page 446).

La politique mondiale commande la politique impériale qui définit la politique coloniale ; de là procède la différence entre la politique de quelques ministères et de quelques gouverneurs comme Cambon, celle plus constante du parlement français qui s'en tient à n'être que coloniale métropolitaine, et celle des représentants de la colonie d'Algérie, dont la politique coloniale est bornée par l'horizon des intérêts locaux. Encore existe-t-il d'autres niveaux de politique coloniale, comme celle des militaires pour qui compte la présence au milieu des indigènes plus que l'exploitation économique, et qui s'efforce à se maintenir après le Second Empire, ou celle des instituteurs et du recteur Jeanmaire qui se battent pour la conquête des esprits. La politique coloniale française résulte en définitive, de l'interférence variable de ces politiques, bien plutôt que d'une absence de politique, et cette politique qui est faite de concession et de tolérance de desseins différents, constitue réellement l'action coloniale française ; elle doit donc être étudiée comme telle, et non pas être condamnée ou méprisée au nom des idéaux naufragés. La colonisation ne relève pas de la morale, mais de l'histoire.

Il y eut bien ainsi, fût-elle moyenne, une politique coloniale française, et qui fut du ressort de la métropole. Parlements et gouvernements successifs ont maintenu des liaisons administratives contraignantes avec l'Algérie, nommé des fonctionnaires qui subissaient certes les injonctions des colons, mais renouvelaient incessamment la mainmise française ; la France a entretenu un appareil administratif, militaire et policier, multiplié les lois et la réglementation, assuré la perception des impôts bien mieux que la scolarisation, fourni des apports financiers sur crédit public pour aller au devant des dettes coloniales et du déséquilibre budgétaire. L'importance de l'impôt dans la ruine de la société algérienne indique bien que la responsabilité ne se situe pas seulement dans la rapacité des colons, mais dans l'action publique même.

N'est-ce pas le monopole commercial français, celui du pavillon proclamé en 1889 mais d'application antérieure, qui a déterminé la fonction économique de l'Algérie, fixé, jusqu'à l'aberration même, l'orientation spéculative et à usage d'exportation de la production agricole et minière ? La colonisation économique se trouve ainsi à l'origine des agissements des colons, de l'arrivée et de l'implantation des Européens et de leur revendication de francisation poussée jusqu'au racisme. La thèse de Ch.-R. Ageron a laissé de côté cette domination métropolitaine, l'on peut dire, ce rattachement de l'Algérie à la France ; l'étude représente alors l'Algérie, comme la zone autonome de la colonisation, le libre champ d'action des colons ; liberté certes, mais dans le cadre colonial français.

Cette dépendance économique peut avoir pour corollaire une faible intervention politique métropolitaine ; qu'est-ce qu'une politique coloniale, sinon une politique de conservation de la colonie ?

Cette politique fut appliquée somme toute par les gouvernements français ; elle n'est pas identique à celle que défendent les intérêts des colons, mais ne peut se dispenser de la prendre en compte, car ceux-ci sont la colonisation même ; la politique coloniale métropolitaine est ainsi condamnée à aller de pair avec la politique de la société coloniale, ou au moins à composer avec elle. L'évolution en matière algérienne dessine alors une ligne sinusoïdale, faite de rapprochements et d'écarts relatifs entre colons et gouverneurs venus de métropole ; les deux composantes principales de la politique coloniale française se rejoignent par exemple sous Tirman, se distendent sous Cambon, se rapprochent malgré tout sous Jonnart.

L'art politique colonial en Algérie est de réussir à rendre compatibles les divergences, ce que fit Jonnart avec excellence, et cette ligne coloniale peut être suivie tant que dure la colonie de peuplement, jusqu'en 1962 donc. Elle est liée en effet à ce fait colonial dont les développements historiques connus sont soit la rupture avec la métropole du fait de la société coloniale, ce qui fut le cas américain et sud-africain entre autres, soit l'aléatoire et probablement provisoire maintien colonial que tente par exemple le Portugal en Afrique, soit l'indépendance par mouvement national de la société colonisée. L'étude historique par delà la politique coloniale de conservation se doit alors d'analyser l'évolution de la société coloniale et celle de la société colonisée pour discerner la signification interne des transformations.

 

Société colonial et colonisation subie : l’évolution algérienne

L'analyse de la politique coloniale est ainsi surchargée jusqu'à en être parfois obscurcie par le lourd ressentiment que nourrit l'auteur à l'encontre de ceux qui ont gâché les chances d'une Algérie française idéale ; l'on entend trop souvent la litanie des occasions manquées et les responsabilités retombent unilatéralement sur les Européens d'Algérie; pour retenir tout ce qu'apporte ce grand'œuvre, il convient donc de dépouiller la thèse de ces présupposés de bonne ou de mauvaise conscience libérale. L'histoire de l'Algérie sous la colonisation devient alors celle du mauvais ménage que fut la cohabitation, non sans mutuels échanges, des Français d'Algérie et des Algériens musulmans ; les colons ne sont que les agents de ce qui est arrivé, et l'étude de leur conduite nous fait simplement comprendre ce que fut une société coloniale, parmi d'autre ?, et mis à part certains moments extrêmes, ne fut pas la plus parfaite des sociétés coloniales.

Allusivement, Ch.-R. Ageron se risque à quelques comparaisons avec les Iles, l'Amérique ou la colonisation hollandaise ; un comparatisme soutenu aurait probablement rendu aux Français d'Algérie une place historique moins honteuse, et donné une explication de l'inachèvement colonial, puisque la colonie d'Algérie n'est jamais allée autrement que par verbalisme, à la rupture avec la métropole.

Quoi qu'il en soit, le programme et les agissements des Européens d'Algérie sont minutieusement décrits et les effets sur les colonisés, soulignés sans ménagement. Le livre s'ouvre sur le triomphe des colons, Vae victis, par une mise au point magistrale sur l'insurrection de 1871 rapportée dans ses causes au sursaut algérien devant l'avènement du régime civil. De l'aveu même d'un journal colonial : «L'insurrection fournissait une occasion providentielle de reprendre possession de ce sol dont les tribus ne savent pas tirer profit et qui est indispensable pour asseoir une forte domination européenne» (cité page 24). La répression et l'exploitation de la victoire ne furent pas «à l'échelle des événements», mais la réalisation des ambitions refoulées sous le Second Empire d'écraser la population indigène, soit militairement, soit en la mettant à contribution. Le séquestre rapporta plus de 10 millions de francs dont plus de 50 % servirent à l'achat de terres, principalement dans l'Oranais, et directement quelque 750.000 hectares dont près de moitié de bonnes terres de cultures, le reste étant de parcours. Cette ponction est évaluée en définitive à «70,40 % du capital des indigènes séquestrés » (page 32); le tiers de la population algérienne fut concerné.

Dans ce triomphe spoliateur se manifestent déjà les tendances de la mentalité coloniale : Commune d'Alger » et ses expressions d'Algérie fara da se, première ligue anti-juive de juillet 1871, idéologie de la lutte pour la vie et de la loi du lynch : «Leur accorder l'aman serait un crime, écrit le journal l'Indépendant ; avec de telles bêtes brutes, la seule loi qui convienne est celle du lynch» (page 24).

lots domaniaux, 1896
vente aux enchères de lots domaniaux, 1896
(source)

L'objectif fondamental du programme des colons était de rompre la société algérienne, de la pulvériser en rendant la propriété individuelle, ce qui en mettant fin aux entraves collectives, ouvrirait le marché des terres. «Le but essentiel d'une loi sur la propriété est de livrer au marché français de la terre indigène» déclare dès 1871 le Président de la Cour d'Alger. Le docteur Warnier fut le grand opérateur de la loi  de 1873; son application fut lente sous Chanzy ; la loi de 1887 simplifia les mécanismes. «Toute distinction devait cesser entre les citoyens français et les sujets français quant à la propriété»  ; merveille de l'assimilation ! Cette législation permit de reconstituer le domaine dans lequel la colonisation officielle puisait: plus de 150.000 hectares nouveaux de terres y furent versés; de leur côté, de 1877 à 1890, les Européens achetaient 378.000 hectares ; la loi «a définitivement assis la colonisation» Comme pour bien montrer qu'il s'agissait bien de l'individualisation des parcelles et des habitants, la loi du 23 mars 1882 prescrit la constitution d'un état-civil pour les Musulmans, qui fut de surcroît l'occasion d'inventions grotesques.

Le triomphe colonial passe également par l'extension du territoire civil ; de 1878 à 1881, essentiellement sous le gouvernement d'Albert Grévy, la superficie fait plus que doubler, de 4 874 490 hectares à 10 482 964, pour 196 communes de plein exercice et 72 communes mixtes ; 236 électeurs français régnaient sur la commune de plein exercice de Tizi-Ouzou qui comprenait 22 537 Kabyles ; la circonscription moyenne de commune mixte atteignait 113 641 ha et comptait plus de 20.000 habitants, mais seulement une centaine d'Européens.

«L'impôt communal était en moyenne pour 80 à 86 à la charge des Indigènes. On estimait très publiquement qu'un Indigène rapportait en moyenne 2 francs à la commune à laquelle on le rattachait, mais ce chiffre est encore très inférieur à la réalité, car des calculs statistiques officiels donnent 3 fr. 03 de taxes municipales par individu musulman» (page 190).

Les mairies devenaient le support de la vie publique coloniale. «Les maires algériens, écrit Ch.-R. Ageron, s'octroyaient des indemnités pouvant atteindre 3 à 4 000 fr. dans des communes de 4 à 5 000 habitants et 10 000 fr. dans des villes de 20 000 habitants. Toute mairie avait son secrétaire appointé, beaucoup leur receveur particulier sans parler de nombreux emplois parasitaires (porteur de contraintes, médecins municipaux, sages-femmes, etc.). Ces emplois représentaient la manne électorale et expliquent l'âpreté des élections municipales dans des communes où il n'y avait que quelques centaines, voire quelques dizaines de citoyens français».

 La qualification de «Français» prend alors toute sa valeur, et vient en écho la formule «manger de l'Indigène» ; la ville coloniale a planté ainsi son décor: «Il n'est si petite commune en Algérie, écrivait le député Jonnart en 1892 dans son rapport sur l'Algérie, qui ne prétende jouir de squares, de rues plantées d'arbres et garnies de trottoirs, d'eau potable, de lavoir, de marché, d'abattoir, c'est-à-dire de commodités et d'un luxe que se refusent par mesure d'économies tant de communes de France».

Cette autonomie coloniale poussée jusqu'à l'arbitraire considéré comme légitime, jusqu'à la concussion avouée, jusqu'à l'impunité dans la bastonnade ou le meurtre, était soutenue par le réseau des pouvoirs disciplinaires, justifiée par le code de l'indigénat défini dès 1874, encouragé par l'exercice de la justice française qui, par le jury notamment, ne pouvait qu'être soumise aux colons, couronnée par le refus de l'instruction aux indigènes, par ailleurs cantonnés dans leur pratique et manifestation religieuses.

C'était vraiment toute une société, au rare pouvoir d'assimilation des nouveaux venus, qui pratiquait l'exploitation coloniale, et les plus petits détenteurs de pouvoirs n'étaient pas les moins abusifs dans l'exaction, comme le signalent, à travers l'étude d'Ageron, les méfaits des gardes forestiers par exemple. Cette organisation coloniale mise en place dans les années 1870-80 fonctionna d'elle-même en quelque sorte par la suite, quels qu'aient été les efforts de Jules Cambon en particulier, par le recrutement local des administrateurs, des juges et des magistrats, par le renouvellement partisan des maires qui ne modifiait pas les pratiques mais les perpétuait en institution.

Mais en dépit de sa puissance, en ce temps de «gouvernement des maires», et particulièrement après 1891, par périodes de 1882 à 1894, à nouveau en 1897-1898, puis après la révolte de Margueritte en 1901, et encore en 1907-1908, et bien entendu à la veille de la guerre et tout au long, la société coloniale est secouée par des poussées de grande peur qui la fait croire en l'insécurité générale, à un retour des attentats, des incendies et des troubles, à une sorte de grand soir annonciateur de la fin qu'il faut prévenir par les armes. La population algérienne est perçue comme une vague montante qui risque de déferler ; pour ne pas être «noyé par la masse arabe», il faut «frapper vite, fort et juste».

«La force, telle est notre raison d'être et d'autant plus que l'Arabe ne comprend pas la force en dehors de l'abus de la force» (citation page 650). Dans le Maghreb entre deux guerres, Jacques Berque a marqué combien la peur est présente au ventre de tout colon ; cet état de peur rentrée, mais ressortant par accès, correspond au fait que la société coloniale est née de la conquête, et demeure maintenue par la coercition, qu'elle est violence dont le rappel est incessamment apporté par la société indigène qui subsiste, qui résiste et qui s'accroît.

Dès le Second Empire, le journaliste Clément Duvernois laissait passer cet aveu : « Depuis le jour où l'armée française a mis le pied sur le territoire algérien, les Arabes ont été supprimés en tant que nationalité et il en sera ainsi jusqu'au jour où l'armée française abandonnera le sol algérien». La société coloniale n'est donc pas aussi inconsciente que ne le laissent supposer son comportement et ses proclamations ; c'est peut-être ce qui explique son oscillation politique entre l'autonomie qui va jusqu'à annoncer l'abandon de la métropole, et le besoin de la couverture métropolitaine, de l'aval du parlement et du gouvernement français.

L'étude de l'Algérie française culmine dans l'exposé de la crise coloniale, la «crise de l'Algérie» de 1898, mais pourquoi parler de «Révolution manquée» ?

La mise au point faite par Ch.-R. Ageron est en effet éclairante ; elle montre l'affrontement démographique qui s'amorce, qui écarte toute possibilité de solution indienne par élimination des indigènes ou leur parcage en réserves ; elle marque la signification de l'antisémitisme conjointement anti-juif et antimétropolitain, qui est essentiellement un moyen de créer un front «français», des Français de race ou d'origine, qui n'est en fait que le resserrement politique, en un nationalisme colonial, des immigrants aux patries diverses, folie raciste de la négation des origines et report de mépris à travers la hiérarchie coloniale.

Bref, ce qui ressort finalement de cette crise c'est que les impulsions et les formules mêmes de l'Algérie française sont déjà fixées. En plein cours de la guerre d'Algérie, Charles-André Julien n'eut pas tort de rappeler ces antécédents de barricades. «Quiconque vient de l'autre côté de la mer est suspect», écrit en 1895 le gouverneur Cambon, «l'incarnation du mal», qui échappe de peu en janvier 1897 à un attentat commis par un certain Susini.

Les Français de France sont distincts des Français d'Algérie qui se disent Algériens, car les «autres», les «Arabes», sont l'Ennemi ; (citation pages 571 et 573). Le professeur de droit Dessoliers et l'avocat Saurin (socialiste à ses débuts) donnent des leçons de racisme latin ; au quartier des facultés s'ébauchent les manifestations de rue. «Ne nous laissons pas submerger». Les partis achètent les voix dans un électorat réduit, mais éliminent les juifs des listes électorales.

La vague anti-juive s'enfle. «L'Algérie est décidée à se révolter. L'Algérie serait bien capable de demander ou de prendre son émancipation, afin de se débarrasser elle-même de la société dangereuse que lui impose sa mère. Nous sommes décidés à tout.», clame la presse radicale, ou encore: «Les Algériens (= les Français d'Algérie) sont trop fiers pour se laisser tenir en laisse et accepter la honte d'un conseil de famille». «Quand la Métropole cesse d'être la mère pour devenir la marâtre de ses colonies, elle est bien près de les perdre», et ce mot de Maximilien Regis Milano, le fameux Max-Régis : «La France, nous la ferons marcher».

Le vocabulaire prend des tours socialisants et les discours, des intonations anticapitalistes. Les Français d'Algérie sont des «parias» qui ne veulent plus «être humiliés». ni par la juiverie, ni par la métropole. C'est l'antisémitisme des Européens d'Algérie qui donnera le ton de l'antisémitisme français. Mais cette enflure se dégonfle quand la puissance locale est confirmée par la promesse de l'autonomie financière, puis de la «personnalité civile», par le bénéfice de la représentation des intérêts à travers les Délégations financières et le Conseil supérieur, quand surtout la révolte de Margueritte vient redonner au Européens leurs «réflexes coloniaux». «L'Arabe est inassimilable, écrivit La Libre Parole. Il ne connaît qu'un maître : la Force. Soyons forts !».

Le poids de la colonisation sur la population algérienne ressort déjà de l'analyse des conduites et des pratiques de la société coloniale, étudiées minutieusement à travers l'application des pouvoirs disciplinaires, les méthodes judiciaires et administratives. Les effets directs, matériels en quelque sorte, de la colonisation sur la population sont ensuite mis en évidence par l'examen de la mainmise sur la terre, et sur les forêts, l'examen également des prélèvements fiscaux. L'étude est alors celle de la colonisation subie.

Ainsi Ch.R. Ageron dresse d'abord le bilan de l'imposition (chapitre XXVI), tant à travers les prestations de travail, les corvées donc, qu'à travers les multiples contributions d'une double imposition dite arabe et française ; le taux de prélèvement renvoie à des normes féodales, de l'ordre du cinquième du revenu. L'impôt fut ainsi l'un des agents les plus efficaces de la paupérisation algérienne que provoquait déjà l'appropriation coloniale de la terre.

En cette matière, le travail d'Ageron est d'autant plus sûr que l'auteur pratique le doute méthodique, en refusant de prendre en considération sans examen, aussi bien les exposés des juristes coloniaux que les chiffres officiels des statistiques. Le scepticisme a pour vertu de permettre une approche sans préjugé de la contexture sociale de l'Algérie. Conduite sans idée préconçue, la thèse saisit alors les distinctions sociales qui se produisent en liaison avec la paupérisation grandissante ; la prolétarisation n'est pas générale en effet. Si la masse paysanne ou pastorale est appauvrie, disqualifiée économiquement, frappée dans ses chances de subsistance et de travail, subsistent ou apparaissent des «paysans aisés» qui tirent avantage de disposer de quelques ressources monnayables, récupèrent même des terres sur la colonisation comme l'avait déjà montré Mostefa Lacheraf (3).

La base de la propriété foncière algérienne déjà constituée des héritages de la propriété ancienne des grandes familles maîtresses de la campagne ou des troupeaux, et également parties prenantes dans la propriété immobilière urbaine, est ainsi élargie ; la répartition de la propriété que suggère Ageron laisse deviner une évolution sociale qui n'est pas ausi simple qu'on ne l'a dit sous ou contre la colonisation, et qui retentit encore dans l'Algérie présente. Comme en ce domaine, l'étude est neuve, il y a quelque impertinence à chicaner. Cependant l'importance des «grands», de cette noblesse militaire «djouâd», n'est-elle pas surfaite avant la colonisation, par suivisme des affirmations des administrateurs militaires qui avaient eux intérêt à les utiliser, et surfaite en conséquence leur décadence ? Si le prestige a été atteint, si quelques-uns sont effectivement ruinés, leurs chances sociales ont parfois été renouvelées par le passage au service de l'administration française.

Plus généralement, bien que soient déconsidérées les fonctions de caïds ou simplement d'adjoints indigènes, et autres plus modestes, en attendant le service militaire, s'amorce cependant par elles la constitution d'une catégorie d'Algériens acquis aux emplois disons publics, qui font du cursus politique une voie de placement des enfants. Décadentes peut-être, des familles de tradition, déjà propriétaires, foncières et immobilières, deviennent familles de service administratif et de fonctions faussement honorifiques, familles qui fourniront une grande partie du personnel de culture musulmane, et qui parfois pousseront quelques-uns de leurs enfants vers l'école française et plus tard vers les professions libérales où ils rejoindront ceux qui viennent des familles de bourgeoisie urbaine qui survivent ou se rétablissent.

La paupérisation des masses s'accompagne donc de la permanence ou de l'émergence de familles de puissance locale au réseau d'intérêts ramifiés entre la terre, la ville et les places. D'autre part, il y a quelque schématisme à redonner comme clef de la préservation de l'Islam la formule qu'ont répétée à l'envi les militaires coloniaux, les administrateurs et l'enseignement qui se voulait orientaliste : «Garde le mïm et le mïm te gardera» (page 955 et, longuement, page 1 242). La colonisation a replié les Algériens sur eux-mêmes, exacerbé leur originalité religieuse, redonné vigueur à ce lien social qu'est l'Islam, mais l'Islam est devenu par là, politique et même nationaliste, car, autant que passéiste, il fut rendu ainsi porteur de la résistance puis de la tutte contre la colonisation.

Le livre Il de la Ille partie consacré à la propriété, à l'économie et aux classes de la société musulmane n'en reste pas moins la plus belle contribution apportée à la compréhension de l'évolution sociale algérienne. Nous situant à la fin du XIXe siècle, au début du XXe siècle, elle nous présente le point de départ de l'Algérie contemporaine, faite de la destruction de l'ancienne société, de son déracinement terrien au sens propre du mot, de la décomposition des liaisons familiales et régionales, faites également de l'attachement à des valeurs culturelles fermées sur elles-mêmes et défendues avec jalousie, mais aussi ouverte, en, son démembrement et en sa misère même, à une disponibilité nouvelle, par la mobilité d'une population en mal de ressources et en mal d'autres espoirs de solidarité et d'autres raisons de vivre que ceux qui sont détruits.

Les déclassements et les reclassements, les premiers déplacements de main-d'œuvre derrière les chantiers, les migrations vers les zones d'embauche agricole, le retour d'une population musulmane en ville, et les premières vagues d'émigration pauvre vers la France qui prend le relais de l'émigration bourgeoise vers le Proche-Orient, tous ces phénomènes sociaux encore souvent secrets préparent une autre Algérie ; c'est aussi le temps des premières manifestations de rue. Au dire de Ch.-R. Ageron, le premier meeting algérien se serait tenu le 5 mars 1885, devant le Palais du Gouvernement. Si l'ébranlement n'atteint pas encore les profondeurs de la population et du pays, c'est du moins la mise en mouvement qui s'est produite, comme il paraît à travers le mouvement Jeune algérien, et le premier réformisme musulman.

Certes, Ch.-R. Ageron affirme qu'il n'y a pas de nationalisme algérien à cette époque ; l'Islam domine et n'échappent à son emprise que quelques évolués ; il faudra attendre 1930, plus précisément la décennie 1930-1939 pour que naisse le nationalisme (page 1 055). C'est d'abord faire montre de formalisme que de réduire la nation à une définition politique, et même semble-t-il, laïque ; à quoi aboutit en effet le démembrement de la société musulmane qui se produit sous l'action coloniale, sinon par des destructions mêmes, donc en négatif, à mettre la population algérienne en quête d'un nouveau cadre collectif, territorial, social et culturel, à dégager une «nation en puissance», ce que Renan appelait une «nationalité» ? L'étude faite par Ageron le prouve assez : la «politique kabyle» n'a-t-elle pas échoué ? L'individualisation de la terre et des hommes brise les particularismes, ce qui subsistait de segmentaire dans la société traditionnelle ; le maraboutisme lui-même se décompose ou se pervertit ; l'Islam est préservé mais politisé. Dans ce milieu où se prolongent mais en déperdition, les formes archaïques de révolte, manque certes le ferment d'un soulèvement collectif et l'échéance demeure encore lointaine, mais s'oppose cependant à la présence coloniale, l'aspiration à un rassemblement qui prenne force politique.

Il n'est pas aussi certain que ne le dit Ch.-R. Ageron, que le mouvement Jeune-Algérien, en dépit de sa faible emprise et de son privilège intellectuel, ne soit pas une manifestation de cette fermentation et de cette recherche d'issue nationale. Remarquons d'abord qu'il faut prendre à la lettre la demande d'assimilation qui est revendication de l'égalité des droits, pour l'identifier à une volonté de francisation. L'instruction française, la citoyenneté politique sont souhaitées, mais revendiquer la citoyenneté politique par assimilation même aux Français, aboutit en son fond à nier le statut colonial, et en un sens, indirect, à poser nationalement la collectivité algérienne contre la colonisation.

Les Français d'Algérie sentaient bien qu'ils ne pouvaient partager leurs droits sans se mettre en cause, et sans mettre en cause tout à la fois et leur prépondérance et la souveraineté française, que la langue ou les lois demeurent françaises ou non.

Dans sa thèse, Ch.-R. Ageron laisse bien voir que l'évolution politique qui se développe sous le couvert du mouvement Jeune algérien, est plus complexe qu'il ne l'avait écrit dans sa contribution aux Mélanges Charles-André Julien (4).

Deux orientations interfèrent en effet dans ce mouvement, voire coexistent dans le même journal ou chez le même homme, ce qui marque bien les glissements qui est aussi celle de la conscription, et parfois celle de la séparation de celle de l'École Normale, celle des instituteurs, celle de l'école pour les Indigènes, qui est aussi celle de la conscription, et parfois celle de la séparation de l'Islam et de l'État ; elle est à l'image du républicanisme français puisqu'elle est le produit de l'instruction française.

Mais cette branche est liée à une autre, ou mieux deux rameaux s'entrelacent. Le journal El Misbah (le Flambeau, d'Oran), et les noms sont indicatifs, évoque les descendants des Abencérages et parle du «réveil intellectuel de la race arabe» ; d'autres journaux ont nom Al Hillal (le Croissant), Al Kaoukab al Djazairi (l'Etoile de l'Algérie), le Rachidi, l'Islam ; les sociétés qui portent le mouvement s'appellent la Rachidiya, la Toufikiya, la Sadikiya, le Croissant, etc. Dans un de ses premiers numéros (22 juillet 1904), l'hebdomadaire bilingue El Misbah demande que les Musulmans cessent de se désigner par leur lieu d'origine, étant donné qu'ils sont tous algériens. L'Islam de son côté proclame : «Peu nous chaut que l'on nous appelle Jeunes Arabes, Jeunes Turbans ou Jeunes Turcs. Mais nous préférons au fond la dénomination de Jeunes Algériens, par opposition aux «Algériens» séparatistes des huertas de Valence ou de Calabre».

Ch.-R. Agerom reconnaît fort bien les origines sociales de cette minorité intellectuelle ; elle est quelquefois issue d'anciennes familles musulmanes qui maintiennent quelque aisance, et plus souvent provient des couches intermédiaires qui subsistent ou se renouvellent. Dans l'idéologie des Jeunes algériens, l'ancien et le moderne se cotoyent ; leur prise de position sort d'un combat intérieur qu'ils surmontent souvent par outrance de progressisme. Ils se battent contre les Vieux turbans, mais se divisent sur la conscription ou la citoyenneté ; ils sont déchirés entre la masse musulmane acquise à ses croyances, et le laïcisme de l'instruction française.

Retentit même cette surprenante anticipation du journal l'Islam (19 décembre 1913) : «Notre plus fière ambition est d'arriver à organiser la classe ouvrière indigène et de l'amener aux côtés du prolétariat français à la bataille pour les idées et les réalisations économiques et sociales». Une autre Algérie naît de la destruction coloniale de l'ancienne société, au temps même où jusqu'en ses formules s'affirme telle qu'en elle-même, l'Algérie française.

Thèse étonnante que cette œuvre de Ch.-R. Ageron, écrasante en sa masse, déroutante parfois en sa composition et en ses détours, fatigante par sa minutie et ses scrupules, mais sûre au niveau des faits et plus encore révélatrice de la  société coloniale, tout en demeurant hésitante dans l'analyse politique ; thèse, qui nourrit de toutes ses informations, ses bilans, ses notations, ses citations, la compréhension d'un demi-siècle d'histoire de l'Algérie, de cette époque de mutations encore souvent sourdes mais irréversibles, qui croit cependant que par une action externe et toute politique, celle d'une «politique indigène» précisément, le cours des choses aurait pu être changé.

L'ouvrage est si riche qu'il témoigne finalement contre ses déclarations d'intention ; il se veut une démonstration des faits et méfaits de la pratique coloniale qui seraient simplement liés à une politique ou à une absence de politique  ; en forçant les termes, il pousserait l'ambition jusqu'à être à la fois anticolonialiste et antinationaliste, par nationalisme français cependant ; mais ces positions d'avocat ou de moraliste en définitive n'enlèvent rien, car l'auteur découvre en profondeur l'évolution d'une société qui se désagrège, ou mieux que ruine la colonisation, et qui entre déjà, mais sans manifestation externe distincte, en travail national ; la thèse cesse alors d'être «morale du grand siècle», discours universel ou compilation sans fin, pour devenir pénétration et exploitation des rapports sociaux, c'est-à-dire histoire.

René GALISSOT
La Pensée, octobre 1970, p. 107-21
source

René Galissot

 

 

 

 

 

1 -  Charles-Robert AGERON. Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Paris, Sorbonne. Série : Recherches, tome 44. Presses Universitaires de France, 1968. Deux volumes, 1298 pages.
2 -  Xavier YACONO. «La France et les Algériens musulmans (1871-1919)» Revue Historique, n° 493. Janvier-mars 1970, pages 121-134.
3 -  Articles écrits de 1954 à 1962 repris dans, L’Algérie : nation et société, Maspéro, Paris, 1965.
4 -  Etudes Maghrébines. Mélanges Charles-André Julien. Paris, P.U.F., 1964.

 

 

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jeudi 18 juillet 2019

vers une criminalisation de la colonisation française en Agérie ? la réaction de Bernard Lugan

Mohand Ouamar Benelhaj, juillet 2019
Mohand Ouamar Benelhaj, secrétaire général des Anciens combatttants

 

vers une criminalisation

de la colonisation française en Agérie ?

la réaction de Bernard Lugan

 

Le 15 juillet 2019, L’Organisation nationale algérienne des anciens combattants, par la voix de son secrétaire général, Mohand Ouamar Benelhaj, a demandé au Parlement de son pays le vote d’une loi de «criminalisation de la colonisation française» en Algérie. Celle-ci serait la réponse à la loi française sur «les bienfaits» de la colonisation. Outre que cette loi française sur «les bienfaits» n'existe pas, il s'agit à la fois d'un gros mensonge histoirique et d'une manœuvre politique de la nomnklatura algérienne.

Bernard Lugan a réagi sur son blog.

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«Ils sont grands que parce que nous sommes à genoux»

Cette phrase d’Etienne de la Boétie résume la relation franco-algérienne. À chaque fois qu’il est en difficulté, le «Système» algérien sort en effet le joker-martingale de l’accusation de la France, sachant qu’il sera immédiatement relayé-par les héritiers des «porteurs de valises», ethno-masochistes buvant goulûment au calice de la repentance et de la contrition.

Le 15 juillet dernier, montrant en cela qu’il n’est pas encore mentalement décolonisé, Mohand Ouamar Bennelhadj, membre essentiel du «Système» algérien puisqu’il est le secrétaire général par intérim de l’«Organisation nationale des moudjahidines», les «anciens combattants», a ainsi appelé le parlement algérien à voter une loi criminalisant la colonisation française. Il a en outre demandé que cette loi ouvre la voie à des «compensations», osant écrire que les Français ont «génocidé» les Algériens et que, après avoir pillé le pays, ils «n’ont laissé ici que des broutilles, des choses sans valeur». Ces accusations ne relèvent pas de l’anecdote.

Ce n’est pas de sa propre initiative que ce pâle apparatchik dont l’association constitue le pivot du «Système» et dévore 6% du budget de l'État - plus que ceux des ministères de l'Agriculture (5%) et de la Justice (2%) -, a lancé ces accusations gravissimes. Depuis deux ou trois semaines, acculé par la rue, le général Gaïd Salah a en effet ordonné qu’une offensive anti-française destinée à tenter de faire dévier la contestation populaire soit lancée. Face à cette véritable déclaration de guerre, le président Macron garde un étourdissant silence…

Alors, puisque, comme ils en ont hélas l’habitude, les «lapins de coursive» qui dirigent la France se tairont, il est donc nécessaire que les «réseaux sociaux» s’emparent de  l’affaire, à la fois pour exiger une réponse officielle des autorités françaises, et pour «remettre les pendules à l’heure».

la France a légué

En 1962, la France a légué à l’Algérie un héritage exceptionnel et non des «Broutilles» et des  «choses sans valeur», à savoir 54 000 kilomètres de routes et pistes (80 000 avec les pistes sahariennes), 31 routes nationales dont près de 9000 kilomètres étaient goudronnés, 4300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, 23 ports aménagés (dont 10 accessibles aux grands cargos et dont 5 qui pouvaient être desservis par des paquebots),  34 phares maritimes, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, de bâtiments officiels, 31 centrales hydroélectriques ou thermiques, une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie etc., des milliers d’écoles, d’instituts de formations, de lycées, d’universités avec 800 000 enfants scolarisés dans 17 000 classes (soit autant d’instituteurs, dont deux-tiers de Français), un hôpital universitaire de 2000 lits à Alger, trois grands hôpitaux de chefs-lieux à Alger, Oran et Constantine, 14 hôpitaux spécialisés et 112 hôpitaux polyvalents, soit le chiffre exceptionnel d’un lit pour 300 habitants.

Sans parler d’une agriculture florissante laissée en jachère après l’indépendance, à telle enseigne qu’aujourd’hui l’Algérie doit importer du concentré de tomates, des pois chiches et de la semoule pour le couscous… Tout ce que la France légua à l’Algérie avait été construit à partir du néant, dans un pays qui n’avait jamais existé et dont même son nom lui fut donné par la France. Tout avait été payé par les impôts des Français.

Daniel Lefeuvre a montré qu’en 1959, toutes dépenses confondues, l’Algérie engloutissait 20% du budget de l’Etat français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Education nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce !  Tous les arguments permettant de réfuter la fausse histoire de l’Algérie écrite par les profiteurs du «Système» se retrouvent dans mon livre Algérie, l'histoire à l'endroit.

Bernard Lugan
18 juillet 2019

Lugan, Algérie, couv

Macron avait prépéré le terrain...

Macron, 2017, colonisation crime
Macron, à Alger le 15 février 2017

 

quelques «broutilles»

 

nouvel hôpital de Tlemcen
colonisation française : le nouvel hôpital de Tlemcen

 

collège moderne de jeunes filles à Ora
colonisation française : collège moderne de jeunes filles à Oran

 

collège technique féminin, 1959-61
colonisation française : collège technique féminin, 1949-1961

 

aérogare de Maison Blanche, Alger
colonisation française : aérogare de Maison Blanche, Alger

 

paquebot dans le port d'Alger
colonisation française : paquepot dans le port d'Alger

 

 

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samedi 15 juin 2019

l'établissement de la domination française en Algérie : un exposé historique, par Georges Yver (1937)

Défense_de_Mazagran
défense victorieuse de Mazagran par les Français, février 1840

 

l'établissement de la domination française

en Algérie

un exposé historique, par Georges Yver (1937)

 

sommaire

I - La conquête de l'Algérie
    L'expédition d'Alger
    Les débuts de l'occupation
    L'occupation restreinte
    La conquête totale
    L'achèvement de la conquête

II - L'administration de l'Algérie
     Les tendances et les institutions
     La politique indigène

___________________

 

I - La conquête de l’Algérie

L’expédition d’Alger

Le fait initial, dont, par l’enchaînement inéluctable des événements découlent tous les autres, est l’expédition d’Alger de 1830. Celle-ci eut pour cause un incident d’importance secondaire, assez mal élucidé d’ailleurs, le coup d’éventail porté par le dey Hussein au consul Deval, le 29 avril 1827, au cours d’une discussion relative au règlement de fournitures de grains faites, sous la première république, par deux israélites algériens, Bacri et Busnach. L’obstination du dey à refuser réparation de cet affront, malgré le blocus des côtes de la Régence par une escadre française, puis un incident plus grave que le premier, la canonnade par les batteries d’Alger du vaisseau La Provence, au moment où il sortait du port sous pavillon parlementaire (3 août 1829), décidèrent le gouvernement de Charles X à employer la force pour obtenir satisfaction. Le ministre Polignac avait songé tout d’abord à confier au pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, le soin de châtier le dey.

Hussein Pacha, dey d'Alger
Hussein Pacha, dey d'Alger

Cette combinaison n’ayant pas abouti, une expédition contre Alger fut résolue au début de 1830. Entreprise pour venger l’honneur national, elle fournirait, déclarait le roi en l’annonçant aux Chambres, l’occasion de mettre fin à la course que les Algériens pratiquaient encore et tournerait ainsi au profit de la chrétienté tout entière. Communiqué aux cabinets européens, le projet fut bien accueilli partout sauf en Angleterre, où l’on craignait que l’expédition n’eût pour résultat l’établissement des Français sur le littoral africain et ne portât ainsi atteinte à la suprématie britannique en Méditerranée. Le cabinet de Saint-James réclama donc des garanties de désintéressement que, malgré des instances réitérées et parfois menaçantes, le roi et son ministre refusèrent de donner.

En France même, le projet suscita les critiques des libéraux, adversaires politiques de Polignac et, sauf à Marseille et dans les ports du Midi, laissa le grand public indifférent.

Les préparatifs militaires furent rapidement conduits. Un corps expéditionnaire de 37 000 hommes fut organisé et placé sous les ordres du général de Bourmont ; une flotte de transport réunie par les soins du ministre de la Marine, le baron d’Haussez. L’escadre de l’amiral Duperré devait escorter le convoi. Partie de Toulon le 25 mai, l’escadre mouilla le 13 juin devant la péninsule de Sidi Ferruch, à 25 kilomètres à l’ouest d’Alger, point choisi pour le débarquement.

attaque d'Alger par la mer, Théodore Gudin
attaque d'Alger par la mer, Théodore Gudin

Le 14, au lever du jour, les Français occupèrent la presqu’île sans rencontrer de résistance et la transformèrent en un camp retranché. Le 19, ils bousculaient les contingents de l’agha Ibrahim campés sur le plateau de Staoüeli. Le 24, ils repoussaient l’attaque des Algériens près de Sidi-Khalef, puis, reprenant leur marche après avoir soutenu des combats acharnés du 25 au 29, ils arrivaient devant le fort l’Empereur, clef de la défense d’Alger du côté de la terre et en commençaient aussitôt le siège.

Le 4 juillet, après cinq heures de bombardements, les Turcs évacuaient la place devenue intenable et les Français s’y installaient. Hors d’état de prolonger la résistance, Hussein se résigna à accepter les conditions imposées par Bourmont : remise aux Français de la kasbah, de la ville et des forts ; autorisation accordée au dey de conserver sa fortune personnelle et de se retirer où il lui conviendrait ; reconnaissance des mêmes avantages aux soldats de la milice ; libre exercice de la religion musulmane garanti aux habitants ainsi que le «respect de leur liberté, de leurs propriétés, de leur commerce, de leur industrie, de leurs femmes».

Conformément aux clauses de la capitulation, les Français prirent, le 5 juillet, possession d’Alger. Le dey fut transporté à Naples, les janissaires, dont il eût été possible pourtant de s’assurer les services, en Asie Mineure. Une commission de gouvernement et un conseil municipal improvisés par le général en chef remplacèrent les autorités turques.

Au prix d’une campagne plus pénible que sanglante (elle n’avait coûté que 415 morts) et dont les 48 millions du trésor de la Kasbah couvraient les frais, le but assigné à l’expédition était atteint. «Vingt-trois jours ont suffi, déclarait Bourmont dans un ordre du jour, pour la destruction d’un État dont l’existence fatiguait l’Europe depuis trois siècles».

Siège et prise d'Alger, 4 juillet 1830, aquarelle du Jung
siège et prise d'Alger le 4 juillet 1830, aquarelle du Jung

 

Les débuts de l’occupation

La disparition de l’État turc plaçait le gouvernement français dans un grave embarras. Le cabinet des Tuileries n’avait, semble-t-il, aucune velléité d’expansion territoriale et se montrait prêt à confier à un congrès le sort de la Régence. La révolution de juillet ne laissa pas aux diplomates le temps de se réunir. Le gouvernement de Louis-Philippe hérita donc d’Alger que les troupes françaises continuèrent à occuper tandis que les affaires européennes attiraient sur des problèmes plus importants l’attention des hommes politiques. Aussi bien le roi et ses ministres craignaient-ils de mécontenter l’Angleterre dont l’amitié paraissait indispensable au maintien de la dynastie. Cette situation ambiguë se prolongea pendant quatre ans.

Un homme, toutefois, se montra dès le début prêt à prendre l’initiative à laquelle se refusait le gouvernement : ce fut le général Clauzel nommé commandant de l’armée d’Afrique en remplacement de Bourmont. À son avis la souveraineté de la France devait être reconnue sur toute l’étendue du territoire soumis auparavant à la domination turque, mais, afin de réduire les charges militaires et les frais qu’aurait imposés l’occupation effective du pays, c’est à des chefs musulmans, vassaux de la France, qu’il voulait confier le gouvernement des indigènes.

Durant les six mois de son gouvernement, il essaya de réaliser son programme. Un bey fut installé à Médéa ; des traités passés avec le bey de Tunis attribuèrent à des princes de la famille régnante l’administration des provinces de Constantine et d’Oran. Cette politique ne pouvait convenir à des gouvernants soucieux de ne pas s’engager à fond. Clauzel fut désavoué et rappelé. Mais il rentrait en France convaincu de l’avenir d’Alger dont il fut désormais à la Chambre des députés l’un des plus ardents défenseurs.

Berthezène, portrait
Berthezène

Ses successeurs, Berthezène (février-décembre 1831), Savary duc de Rovigo (décembre 1831 - 29 avril 1832), Voirol (29 avril 1832 - septembre 1834) n’eurent guère d’autre objectif que la défense d’Alger et de ses environs immédiats. Divers points du littoral : Oran (1831), Bône (1832), Bougie, Arzeu, Mostaganem (1833) furent pourtant occupés durant cette période.

Tandis que les Français se cantonnaient ainsi sur la côte, l’intérieur de la Régence était livré à l’anarchie. Bientôt cependant des hommes énergiques réussirent à s’imposer aux indigènes. Dans l’est, le bey de Constantine, Ahmed, se maintenait malgré l’hostilité de nombreuses tribus du Tell et des chefs du Sahara.

Dans l’ouest, un jeune marabout de vingt-quatre ans, Abd el-Kader ben Mahieddine était le 24 novembre 1832 proclamé sultan par trois tribus des environs de Mascara. Déclinant le titre qui lui était offert, il se contenta de celui d’émir, dénomination assez vague, mais qui n’allait pas tarder à se préciser à celle d’emir al-mûminin, Commandeur des croyants.

Abdel-Kader, vers 1835
Abd el-Kader, vers 1835

Musulman convaincu mais mettant habilement la religion au service de ses desseins ambitieux, usant du prestige que lui assuraient la naissance chérifienne, son courage, son éloquence, il se présentait comme le défenseur de l’islam et requit, à ce titre, l’obéissance de tous. L’échec des premières opérations qu’il dirigea contre Oran le convainquit de la nécessité d’une trêve qui lui permettrait d’organiser ses forces. Il l’obtint, par la convention du 24 février 1834, conclue avec le général Desmichels, commandant la division d’Oran. Les secours matériels et l’appui moral qu’il reçut de celui-ci lui permirent, comme il l’avait espéré, de triompher de ses adversaires. Ainsi s’édifiait dans l’ouest un État arabe, dont le chef allait être l’ennemi le plus redoutable des Français.

Pendant ce temps, deux courants d’opinion se formaient en France, l’un favorable, l’autre hostile à la conservation d’Alger. Mis à plusieurs reprises en demeure de faire connaître ses intentions, le gouvernement recourut à l’expédient classique : la nomination d’une commission d’enquête.

Formée de pairs, de députés et d’officiers, cette commission se transporta en Afrique où elle séjourna de septembre à novembre 1833. Elle se prononça pour la conservation, mais sans conviction bien profonde. Les arguments invoqués étaient surtout d’ordre sentimental : honneur national engagé, impossibilité d’abandonner un territoire arrosé par le sang français, nécessité de prendre en considération «le vœu national» qui, assurait-on, réclamait la conservation. Les mêmes arguments prévalurent auprès de la «commission supérieure» chargée de réviser les propositions de la «commission d’Afrique». Les Chambres et le gouvernement se rangèrent à cette opinion.

Une ordonnance royale du 22 juillet 1834 institua un «Gouvernement général des Possessions françaises dans le nord de l’Afrique».

étapes conquête de l'Algérie
les étapes de la conquête, 1830-1879

 

L’occupation restreinte

L’avenir de ces «Possessions» semblait fort limité. Le gouvernement et les Chambres, par souci d’économie autant que par crainte des aventures, se déclaraient, en effet, opposés à toute extension territoriale. Ils n’admettaient qu’une «occupation restreinte», c’est-à-dire réduite aux ports et à leurs environs immédiats.

On proclamait sans doute la souveraineté de la France sur la Régence entière, mais, en dehors de la zone étroite dont on se réservait l’administration directe, on se proposait de laisser l’intérieur à des chefs indigènes qui reconnaîtraient la suzeraineté de la France et exerceraient l’autorité en son nom. Deux hommes paraissaient tout désignés pour jouer ce rôle de grands feudataires : Ahmed Bey dans l’est, Abd el-Kader dans l’ouest. Tel fut le système qu’on essaya d’appliquer de 1834 à 1841 ; les événements eux-mêmes en démontrèrent l’inefficacité.

Il n’amena pas la pacification attendue. Il fallut guerroyer sans cesse et augmenter d’année en année les effectifs de l’armée. La sécurité de la Mitidja ne put être assurée ; les prétentions excessives d’Abd el-Kader suscitèrent des difficultés imprévues. Passant outre aux injonctions du gouverneur général Drouet d’Erlon, il installa des beys à Miliana et à Médéa. En Oranie, il engagea les hostilités avec le général Trézel et lui infligea un sérieux échec à la Macta (28 juin 1835). Cette affaire, qualifiée non sans exagération de désastre, provoqua en France une vive émotion. Drouet d’Erlon, jugé trop peu énergique, fut remplacé par le maréchal Clauzel.

bataille de la Macta
bataille de la Macta, 28 juin 1835

Reprenant avec quelques modifications de détail, son plan de 1830, Clauzel jugeait indispensable la conquête des principales villes de la Régence. S’attaquant d’abord à Abd el-Kader, il prit et incendia Mascara, capitale de l’émir (décembre 1835), occupa Tlemcen (janvier 1836), Médéa (avril 1836) et plaça des beys dans ces deux dernières villes. Puis, ne jugeant pas à propos de négocier avec Ahmed bey, il le destitua et nomma à sa place Yusuf qui s’établit à Bône, en attendant d’être mis en possession de son beylik.

Ces succès étaient, il est vrai, plus brillants que durables. L’émir eut bien vite reconstitué ses forces et la défaite même que lui infligea à la Sikkak (6 juillet 1836) Bugeaud envoyé en Afrique pour dégager les troupes bloquées au camp de la Tafna, ne l’affaiblit pas sérieusement.

Sikkak
bataille de la Sikkak, 6 juillet 1836

Abandonné à ses seules ressources, le bey de Médéa fut fait prisonnier par les partisans d’Abd el-Kader. Enfin, l’expédition dirigée par Clauzel lui-même contre Constantine se termina de la façon la plus lamentable. Le corps expéditionnaire organisé hâtivement et mis en route à une époque trop tardive ne put enlever la place et regagna Bône à grand peine après avoir perdu le septième de son effectif (novembre 1836).

Cet échec acheva de discréditer le «système guerroyant». Clauzel fut remplacé par Damrémont, partisan résolu d’une «occupation restreinte, progressive et pacifique». Les instructions données au nouveau gouverneur lui assignaient la pacification comme premier objectif à atteindre.

On crut d’abord y parvenir. Expédié de nouveau en Afrique avec mission d’amener de gré ou de force Abd el-Kader à cesser les hostilités, Bugeaud conclut avec l’émir, le 30 mai 1837, la convention de la Tafna. Elle accordait à l’émir des avantages considérables : elle lui laissait, en effet, la possession de la province d’Oran (sauf Oran, Arzeu et Mostaganem), le Titteri, cédé par Bugeaud contrairement aux instructions du gouvernement, ainsi qu’une partie de la province d’Alger, c’est-à-dire environ le tiers de la Régence. Abd el-Kader reconnaissait, mais en termes équivoques et sans obligation de payer tribut, la souveraineté de la France et s’interdisait toute immixtion dans la province de Constantine.

Ttraité de la Tafna, 1837
convention de la Tafna, 30 mai 1837

Le rétablissement de la tranquillité dans l’ouest permettait de régler les affaires de l’est. Après avoir vainement essayé de traiter avec Ahmed bey sur les bases de la convention de la Tafna, Damrémont entreprit à son tour une expédition contre Constantine. La place fut enlevée, le 13 octobre 1837, après un combat dans les rues qui coûta près d’un millier d’hommes. Damrémont avait été tué par un boulet ennemi la veille de l’assaut et le commandement des troupes pris par le plus ancien divisionnaire, le général Valée.

prise de Constantine, 13 oct 1837
prise de Constantine, 13 octobre 1837

La prise de Constantine entraîna de graves dérogations au principe de l’occupation restreinte dont l’extension imprévue de la domination française faussa l’application. Ne trouvant personne pour remplacer Ahmed bey, les Français se virent contraints d’assumer l’administration de la province. Valée devenu maréchal et gouverneur général y pourvut. Le territoire fut placé sous l’autorité d’un général commandant supérieur résidant à Constantine et partagé (à l’exception des subdivisions de Constantine et de Bône, dont la France se réservait l’administration directe) en circonscriptions administrées par des chefs indigènes (khalifas, caïds) placés sous le contrôle de l’autorité militaire, mais gardant une grande indépendance d’allures et faisant figure de vassaux plutôt que de fonctionnaires.

Ce système imposé dans l’est par les circonstances, Valée se proposait de l’appliquer aux autres parties de la Régence. «Je suis, écrivait-il au duc d’Orléans, partisan de la colonisation restreinte, mais de la domination universelle». Aussi bien, pour garantir la protection des populations soumises et la sécurité de leurs lignes de communications, les Français durent pousser dans l’intérieur et s’installer sur les points stratégiques. Mila, Sétif et, sur la côte, Djijelli furent successivement occupés. Les progrès de la domination française contrariaient les projets de l’émir sur la province de l’est et rendaient inévitable un nouveau conflit.

Depuis la paix de la Tafna, Abd el-Kader avait affermi son pouvoir et augmenté ses ressources. Grâce à son armée régulière, il avait brisé toutes les résistances et fait reconnaître son autorité jusqu’au Sahara. Aux pays ainsi soumis, il avait donné une organisation assez analogue à l’organisation existant à l’époque turque mais dont le personnel recruté, soit dans sa propre famille, soit parmi les représentants de la noblesse religieuse, n’avait pas les moyens de s’opposer à ses volontés. Les contributions levées sur ses sujets alimentaient son trésor, lui permettaient de se procurer des armes, des munitions et d’édifier à la lisière du Tell et des Hauts-Plateaux une ligne de forteresses, Boghar, Tagdempt, Taza, Saïda, Sebdou, destinées à lui servir de refuge en cas de défaite.

L’État arabe ainsi organisé manquait toutefois de solidité ; il ne tenait debout que grâce à l’énergie et à l’activité de l’émir ; la guerre contre les chrétiens pouvait seule l’empêcher de s’effondrer. Le «djihad» n’était pas seulement pour Abd el-Kader une obligation religieuse, c’était aussi une nécessité politique. Il n’attendait qu’une occasion propice pour reprendre les hostilités.

Bien qu’il jugeât la guerre inévitable, Valée, se conformant aux directives gouvernementales, s’employa de son mieux à la retarder. Il s’efforça d’aplanir les difficultés relatives à l’interprétation du traité de la Tafna, toléra les intrigues des agents de l’émir parmi les tribus de la zone française, essaya, sans succès d’ailleurs, de régler par une convention rectificative les questions litigieuses.

Il ne put, toutefois, demeurer indifférent aux empiètements d’Abd el-Kader dans la province de Constantine. Pour y couper court, il décida d’affirmer par une démonstration militaire les droits de la France sur le district d’Hamza dont la possession par l’émir eût intercepté les communications entre Alger et Constantine. Ce fut l’expédition des «Portes de Fer». Partis de Mila le 18 octobre 1839, à la tête d’une colonne de 4 000 hommes, Valée et le duc d’Orléans franchirent, le 28, le défilé des Biban (Portes de Fer), puis par Hamza et la vallée de l’Isser, gagnèrent Alger où ils entrèrent le 2 novembre.

passage des Portes de Fer, oct 1839
passage des Portes de Fer, 28 octobre 1839

Cette expédition fournit à l’émir le prétexte cherché pour rompre avec la France. Le 18 novembre, il envoya au gouverneur général une déclaration de guerre. Dans les journées du 21 et du 22 novembre, ses partisans envahirent la Mitidja et saccagèrent les établissements européens. Les hostilités se poursuivirent pendant toute l’année 1840 sans aboutir à des résultats décisifs. Les Français prirent possession de Cherchel, de Médéa, de Miliana, mais le ravitaillement de ces places aussitôt bloquées par l’ennemi nécessita des expéditions pénibles et toujours à recommencer. En même temps, les indigènes se soulevaient dans la province d’Oran. Les bulletins de victoire de Valée ne parvenaient pas à dissimuler la gravité de la situation.

 

La conquête totale

La pacification, on s’en rendit compte alors, ne pouvait être obtenue que par l’anéantissement de la puissance d’Abd el-Kader et l’établissement de la «domination absolue» selon l’expression de Bugeaud qui, après avoir été l’un des plus chauds partisans de l’occupation restreinte, la qualifiait maintenant de «chimère dangereuse». La conquête totale s’imposait. Le gouvernement se rallia à cette nouvelle politique et chargea Bugeaud, nommé gouverneur général, le 29 décembre 1840, de l’appliquer.

Bugeaud arrivait en Afrique avec un plan mûrement élaboré dont il poursuivit l’exécution pendant six ans. Cette continuité de direction, jusqu’alors inconnue en Afrique, contribua à assurer le succès. Jouissant d’autre part de la confiance de Louis-Philippe et de Guizot, Bugeaud obtint du gouvernement les moyens d’action, parcimonieusement accordés à ses prédécesseurs. Les effectifs de l’armée d’Afrique passèrent de 60 000 à 80 000 et même 108 000 hommes.

Enfin et surtout, il adapta la tactique aux conditions de la guerre africaine si différente des campagnes napoléoniennes où l’on opérait par grandes masses contre un adversaire régulièrement organisé, dans des contrées pourvues de ressources de toutes sortes. Alourdies par l’artillerie et les convois, les colonnes françaises se mouvaient avec une extrême lenteur ; l’ennemi, au contraire, se déplaçait avec rapidité, apparaissait à l’improviste sur les points où on ne l’attendait pas, tuait, pillait, incendiait et disparaissait avant qu’on eût pu le rejoindre. Conscients de leur infériorité, les Arabes ne se hasardaient pas à engager des combats véritables. Abd el-Kader lui-même évitait les rencontres, car il ne voulait pas sacrifier inutilement les quelques milliers de réguliers dont il disposait. Les soumissions obtenues n’étaient jamais que provisoires : la guerre menaçait de s’éterniser.

cavaliers rougs d'Abd el-Kader
cavaliers rouges d'Abd el-Kader

Si l’on voulait cesser de piétiner sur place, il fallait rendre les troupes françaises aussi mobiles que l’ennemi. Cette vérité, Bugeaud l’exprime en termes saisissants : «Ce n’est pas par la multiplication des postes fortifiés qu’on dominera le pays, c’est par l’action des troupes que l’on commande partout, par la puissance morale qui résulte de la puissance matérielle appliquée avec intelligence… Nos soldats, comme les soldats de Rome, doivent être libres et dégagés».

Non content de formuler les principes, il régla jusque dans le détail les plus infimes l’application des méthodes nouvelles. Les troupes furent rendues plus souples et plus maniables, les fantassins débarrassés de tout ce qui pouvait les alourdir, le harnachement des cavaliers simplifié, les vivres transportées par des mulets ou des chameaux. Le soldat prit l’habitude de vivre sur le pays ; les récoltes sur pied ou les approvisionnements conservés dans des silos fournirent le grain nécessaire à l’alimentation, la razzia des troupeaux assura le ravitaillement en bétail.

colonnes expéditionnaires, peinture d'Alphonse Chigot
colonnes expéditionnaires, peinture d'Alphonse Chigot

La guerre devenait une guerre de mouvement. Les colonnes mobiles ou «colonnes expéditionnaires» en furent l’instrument par excellence. Elles se déplaçaient très rapidement et ne laissaient pas à l’ennemi le temps de se dérober à leur poursuite. Leur faible effectif (6 000 hommes et 1 200 chevaux en moyenne) permettait d’opérer simultanément dans plusieurs régions. Les Arabes étaient incapables de prolonger la lutte contre un adversaire à la merci duquel se trouvaient leurs intérêts matériels et leurs moyens d’existence que l’éloignement ne garantissait plus. La soumission d’une contrée était immédiatement suivie par la construction de postes commandant les lignes de communications, renfermant les approvisionnements et servant de base d’opérations pour les colonnes qui pouvaient ainsi pénétrer de plus en plus profondément dans l’intérieur.

Ainsi conduite, la guerre a donné naissance à un type de soldat particulier, l’«africain», ancêtre des «coloniaux» de l’époque contemporaine. L’«africain» possède au plus haut degré deux qualités spécifiques, l’ingéniosité et l’endurance. Il est «débrouillard» ; le mot a été inventé en Afrique et a fait fortune depuis.

Hors des villes et des postes, le soldat n’a le plus souvent rien à attendre des services administratifs, aussi pousse-t-il jusqu’à la virtuosité l’art de se procurer ce qui lui manque. Il se transforme sans peine en terrassier, en maçon, en charpentier, construit des routes, bâtit des maisons, défriche, laboure, plante des arbres, récolte des légumes, fait surgir autour des camps la richesse et la vie. L’endurance est sa vertu capitale et, pour ainsi dire, la forme africaine du courage. La conquête a, sans doute, fourni à la bravoure traditionnelle du soldat français maintes occasions de se manifester ; les faits d’armes éclatants, les actes d’héroïsme individuels ou collectifs abondent ; pourtant la guerre d’Afrique fut plus meurtrière que sanglante ; le climat et les maladies causèrent plus de pertes que le feu de l’ennemi. Elle exigea des troupes une trempe matérielle et morale à toute épreuve.

Dans les camps et les postes perdus du «bled» les conditions d’existence étaient déplorables, la vie en colonne était terriblement dure. Les marches sous la pluie et la neige en hiver, sous le soleil torride de juillet et d’août imposaient des fatigues telles que certains n’y résistaient pas et se suicidaient. Rapportons-nous-en là-dessus au témoignage de Montagnac qui, soldat doublé d’un artiste, a tracé le tableau le plus vivant, le plus coloré, le plus sincère aussi et le plus réaliste de la vie de campagne en Afrique. «Il y a longtemps, écrit-il, qu’une armée n’a trimée comme la nôtre. Nos soldats sont couverts de guenilles. Malgré cela, ils se portent parfaitement, sont gais et acceptent sans sourciller toutes les fatigues»

De même qu’elle façonna les soldats, la guerre suscita les chefs capables de la mener à bonne fin. Le commandement se transforma à tous les degrés. Les officiers généraux et supérieurs du début, ces «reliques de l’Empire» comme les appelle ironiquement Montagnac, cédèrent la place à des hommes jeunes et pleins d’ardeur. Libres de toute attache avec le passé, ils avaient fait leur apprentissage en Algérie même. Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Cavaignac, Morris furent pour Bugeaud des auxiliaires prêts à suivre ses directives, ayant aussi assez d’expérience et de maturité pour prendre des initiatives quand les circonstances l’exigeaient.

colonel Lamoricière, 1843
colonel Lamoricière, 1843

L’«action politique» s’ajouta, dans plus d’un cas, à l’emploi de la force. Les indigènes ne formaient pas un bloc homogène, mais se partageaient en une foule de groupements sans cohésion et souvent en lutte les uns contre les autres.

Le seul lien qu’il y eût entre eux, la religion, ne fut pas assez fort pour les unir contre l’étranger. Les Français trouvèrent parmi eux des partisans et des alliés. Les ambitions des chefs, les rivalités d’influence, les querelles de famille ou de çof, déterminèrent en maintes occasions l’attitude des populations. Bugeaud et ses lieutenants ne manquèrent pas d’en tirer parti.

Le succès justifia la politique adoptée par le gouvernement et le système de guerre inauguré par Bugeaud. Négligeant les objectifs secondaires, celui-ci porta tout son effort contre Abd el-Kader et l’attaqua au cœur même de sa puissance dans la province d’Oran. Au cours des campagnes de 1841 et 1842, il lui enleva ses places forts, Tagdempt, Boghar, Taza, Saïda, Sebdou, prit possession de Mascara, de Tlemcen, et, par l’occupation de la vallée du Chélif, assura la liaison entre la province d’Alger et celle d’Oran ; des colonnes fouillèrent les massifs de l’Ouarsnis et du Dahra.

La perte de Tlemcen avait été particulièrement sensible à l’émir dont elle coupait les communications avec le Maroc. Aussi essaya-t-il de réagir en s’appuyant sur les populations berbères des Traras. Vaincu à plusieurs reprises, il dut quitter cette contrée, se replier sur la région de Mascara où quelques tribus lui restaient fidèles, puis, pourchassé par Lamoricière, il fut bientôt réduit à errer sur les Hauts-Plateaux, avec sa «smala». Ville ambulante, où campaient des tribus entières, elle abritait la famille de l’émir, celle de ses principaux officiers, son trésor, ses approvisionnements et renfermait environ 30 000 personnes sous la garde de 5 000 réguliers.

prise smala, Horace Vernet
la prise de la smala d'Abd el-Kader, 16 mai 1843, tableau d'Horace Vernet

Le duc d’Aumale la surprit, le 16 mai 1843, près de la source de Taguine, à cinq journées au sud de Boghar. Bien qu’il n’eût avec lui que 500 cavaliers sous les ordres de Yusuf et de Morris, le prince n’hésita pas à charger. Les Arabes n’eurent pas le temps de se reconnaître et se dispersèrent ; 300 furent tués, 3000 faits prisonniers ; les vainqueurs recueillirent un butin immense.

Absent au moment de l’attaque, Abd el-Kader échappa au désastre, mais son prestige avait reçu un coup dont il ne put se relever. Pendant sept mois encore, il tint la campagne sans réussir à pénétrer dans le Tell, puis, à bout de ressources, il se réfugia en territoire marocain. Les tribus de l’ouest se soumirent en masse. Bugeaud, nommé maréchal, le 31 juillet 1843, déclarait dans un banquet que la «guerre sérieuse» était finie.

Abd el-Kader ne jugeait pas cependant la partie définitivement perdue. Son rôle de champion de la guerre sainte lui valait l’appui des confréries religieuses qui provoquèrent dans tout l’empire chérifien une agitation à laquelle le makhzen, mécontent d’ailleurs de voir les Français installés dans la région de Tlemcen, n’osa pas ou ne voulut pas s’opposer. Un corps de réguliers fut envoyé à Oujda ; le 30 mai 1844 des cavaliers marocains attaquèrent une reconnaissance française.

À cette nouvelle, Bugeaud quittait la Kabylie où il venait d’occuper Dellys, se transporta à la frontière marocaine. Le gouvernement français, pour ne pas indisposer l’Angleterre qui veillait avec un soin jaloux sur l’intégrité de l’empire chérifien, s’efforça d’éviter une rupture. Tandis que le consul général de France à Tanger engageait des négociations avec le makhzen, Bugeaud entamait avec le caïd d’Oujda des pourparlers qui n’aboutirent pas.

L’obstination du makhzen, qui croyait pouvoir compter sur l’appui de l’Angleterre, rendit inutile la modération du gouvernement français. Il fallait en finir. L’escadre du prince de Joinville bombarda Tanger le 6 août. Informé de l’ouverture des hostilités, Bugeaud prit, à son tour, l’offensive. Le 14 août, il attaqua sur l’oued Isly, à l’ouest d’Oujda, l’armée marocaine forte d’environ 40 000 hommes, que commandait Moulay Mohammed, un des fils du sultan. Formés en losange, les 11 000 hommes du maréchal enfoncèrent l’ennemi qui se débanda et battit en retraite sur Taza. Pendant ce temps, le prince de Joinville se présentait devant Mogador, bombardait la ville et en détruisait les fortifications.

bataille d'Isly, 1844, Horace Vernet
bataille d'Isly, 14 août 1844, tableau d'Horace Vernet

Ces échecs déterminèrent le makhzen à demander la paix qui fut signée à Tanger, le 10 septembre 1844. Louis-Philippe et ses ministres avaient hâte de sortir du «guêpier» marocain. Aussi se montrèrent-ils peu exigeants : ils ne réclamèrent ni cession territoriale ni indemnité de guerre. Quant au sultan, il s’interdisait de prêter assistance aux sujets rebelles de la France ; il s’engageait à mettre Abd el-Kader hors la loi, à le poursuivre et, s’il tombait en son pouvoir à l’interner dans une ville de l’ouest.

Le traité stipulait, en outre, la délimitation de la frontière algéro-marocaine. Cette clause reçut son exécution par la convention de Lalla-Maghnia du 18 mars 1845. La zone limitrophe de l’Algérie et du Maroc fut divisée en trois sections : 1° de la mer au Teniet-es-Sassi, où la frontière fut indiquée par des repères ; 2° du Teniet-es-Sassi à l’Atlas saharien, où l’on ne traça pas de limites, mais où l’on procéda à une répartition des tribus et des «ksour» entre les deux États ; 3° la zone saharienne, considérée comme n’appartenant à personne.

Cette convention, devait, pensait-on, empêcher tout conflit à l’avenir ; elle n’atteignit pas ce but. Certains groupements furent mal à propos partagés entre la France et le Maroc, auquel on laissait, d’autre part, quelques-uns des «ksour» les plus importants, notamment ceux de Figuig, où les dissidents furent assurés de trouver refuge et appui. Le «droit de suite» accordé aux Français sur le territoire chérifien ne suffisait pas à compenser cet inconvénient.

La tranquillité la plus complète avait régné en Algérie pendant la guerre franco-marocaine. Cette accalmie ne fut que passagère. Dès le début de 1845, une agitation inquiétante se manifesta dans la province d’Oran. Des troubles beaucoup plus graves se produisirent dans le Dahra. Un aventurier d’origine marocaine et se disant «chérif», Bou Maza («l’homme à la chèvre») souleva les tribus, massacra les caïds et les cheikhs au service de la France. Le poste d’Orléansville fut menacé ; l’insurrection gagna la vallée du Chélif et se propagea dans l’Ouarsenis.

Bou Maza par Geoffro, L'Illustration, 15 mai 1847
Bou Maza, portrait d'après nature,
E. Geoffroy, L'Illustration, 15 mai 1847

La répression fut rapide et rude. Bou Maza disparut quelque temps (mai 1845). L’agitation cependant persistait ; de faux Bou Maza surgissaient de toutes parts. Bou Maza lui-même ne tarda pas à reparaître aux environs de Mostaganem. Abd el-Kader, enfin, jugeant le moment favorable pour tenter la fortune, franchissait la frontière et anéantissait, près du marabout de Sidi-Brahim, une colonne conduite par le lieutenant-colonel Montagnac. Près d’Aïn-Temouchent un détachement français capitulait sans combattre.

Ces deux affaires eurent un immense retentissement ; les tribus encore hésitantes prirent les armes à la frontière marocaine au Hodna. Bugeaud, qui se trouvait alors en France, s’empressa de regagner Alger. Arrivé le 15 octobre, dès le 18, il entrait en campagne. Jamais peut-être il ne montra plus d’énergie et ne déploya plus d’activité que dans ces circonstances critiques. S’il ne peut atteindre l’émir et l’écraser d’un seul coup, du moins le traque-t-il sans relâche et frappe-t-il durement les tribus qui lui fournissent des vivres et des hommes.

Dix-huit colonnes battirent le pays de la Tafna au Hodna, du Sahara au Djurdjura, afin de fermer l’accès du Tell à Abd el-Kader. Celui-ci réussit pourtant à échapper aux poursuites. Menacé d’encerclement par les colonnes parties de Tiaret, de Boghar et de la vallée du Chélif, il réussit à rejoindre en Kabylie son «khalifa» Ben Salem avec le concours duquel il se proposait d’envahir la Mitidja. La résistance du général Gentil au col des Beni-Aïcha (6 février 1846) fit échouer ce plan. Mal accueilli chez les Kabyles qui refusèrent de le soutenir, Abd el-Kader dut rétrograder et regagner le Titteri, puis le sud. Serré de près par les colonnes françaises, abandonné par les tribus chez lesquelles il avait successivement cherché refuge et n’ayant plus avec lui que quelques cavaliers, il se vit contraint de rentrer au Maroc. Bou Maza, qui l’y avait suivi, revint en Algérie l’année suivante et essaya de soulever encore une fois le Dahra. Découragé par l’insuccès de cette tentative, il se rendit aux Français.

Bien que l’insurrection eût été partout vaincue, la présence d’Abd el-Kader au voisinage de la frontière pouvait encore causer quelque inquiétude. Pour en finir avec cet irréductible adversaire, Bugeaud songeait à le poursuivre jusque dans l’intérieur du Maroc. Le gouvernement lui refusa l’autorisation nécessaire. Il se proposait aussi de réduire les Kabyles demeurés indépendants, mais là encore il se heurta à l’opposition du ministère qui lui permit seulement de faire une démonstration dans la vallée de l’oued Sahel. Au retour de cette expédition, il déclara qu’il considérait sa mission comme terminée et, le 5 juin 1847, quitta l’Afrique pour ne plus y revenir.

Son successeur, le duc d’Aumale, eut la satisfaction de recevoir la soumission d’Abd el-Kader. Pressé par le gouvernement français de se conformer aux clauses du traité de Tanger, le sultan du Maroc, après beaucoup d’hésitations, s’était enfin décidé à agir. Victorieux dans une première rencontre de la «mahalla» envoyée contre lui, l’émir n’en fut pas moins refoulé vers la frontière française que surveillaient les troupes de Lamoricière. Ne pouvant s’échapper vers le sud, car tous les passages étaient gardés, il se rendit, le 23 décembre 1847, sous la condition d’être transporté en Orient.

reddition d'Abd el-Kader, 23 décembre 1847, par Régis Augustin
reddition d'Abd el-Kader, 23 décembre 1847, par Régis Augustin

 

film L'Algérie des chimères, 2000
reddition d'Abd el-Kader, scène du film L'Algérie des chimères, 2000

La soumission d’Abd el-Kader débarrassait la France de son plus redoutable adversaire. La France restait l’héritière incontestée de la puissance turque. Aussi bien, au cours de la lutte contre l’émir, les troupes françaises avaient-elles parcouru les plateaux du Titteri et de l’Oranie ; elles avaient poussé des pointes jusqu’au revers septentrional de l’Atlas saharien, obligeant les nomades des steppes et les sédentaires des « ksour» à reconnaître l’autorité de la France. Il en était de même dans la province de Constantine où les Français, maîtres de Biskra depuis 1844, atteignaient la lisière du désert.

Les «Possessions françaises» exiguës et éparses sur le littoral avaient été remplacées par un immense domaine s’étendant sans solution de continuité de la frontière tunisienne aux confins marocains et de la Méditerranée au Sahara. Le nom d’«Algérie» employé dès 1838, adopté officiellement en 1839 symbolise cette transformation.

 

L’achèvement de la conquête

Une région, pourtant, restait encore indépendante, la Kabylie, c’est-à-dire l’ensemble des massifs montagneux compris entre la Mitidja à l’ouest, Collo à l’est, la Méditerranée au nord, les hautes plaines de la Medjana et de Sétif au sud. Entourée de tous côtés par les territoires français, elle devait fatalement succomber, mais la conquête, contrariée par les hésitations du gouvernement et par les événements extérieurs exigea huit ans (1849-1857). La Petite Kabylie ou Kabylie des Babor fut soumise en 1851 et 1852 à la suite d’expéditions dirigées par Saint-Arnaud et Randon. La conquête de la Grande Kabylie ou Kabylie du Djurdjua fut l’œuvre de Randon, gouverneur général de 1851 à 1858. Il l’avait préparée avec le plus grand soin et avait entrepris tout d’abord la construction de routes stratégiques assurant aux troupes l’accès facile et permanent des massifs montagneux. La réduction des effectifs pendant la guerre de Crimée retarda toutefois l’exécution de ses projets.

Randon, 1857
le général Randon en Kabylie, 1857

En 1854, pourtant, la répression d’un soulèvement des Kabyles du Sebaou lui fournit l’occasion de pénétrer jusque chez les Beni Yahia, au cœur même du massif kabyle et d’imposer une contribution de guerre aux tribus de la région. Mais, dès que les troupes se furent éloignées, l’agitation recommença ; les postes français de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan furent attaqués par les indigènes descendus des montagnes. Promu maréchal, Randon obtint enfin l’autorisation d’entreprendre la campagne décisive qu’il réclamait depuis si longtemps.

Trois divisions devaient opérer dans le massif même, tandis qu’un corps d’observation surveillerait le revers méridional du Djurdjura. Parties de Tizi-Ouzou, le 24 mai 1857, les divisions Renault, Yusuf et Mac-Mahon escaladèrent les crêtes défendues par les Beni-Raten et, le 25, s’établirent sur le plateau de Soukh-el-Arba. Les Beni-Raten demandèrent à traiter. Randon fit aussitôt commencer sur ce point, d’où l’on commande une centaine de villages, la construction d’une forteresse, qui serait «comme une épine plantée au cœur de la Kabylie» et à laquelle il donna le nom de «Fort Napoléon» (aujourd’hui Fort-National). Une route de vingt-cinq kilomètres achevée en dix-huit jours relia ce poste à Tizi-Ouzou.

combat d'Icheriden
assaut d'Icheriden, 24 juin 1857

Quelques tribus s’obstinaient à continuer la lutte. Le combat d’Icheriden, un des plus acharnés des campagnes d’Algérie, brisa la résistance des Beni-Menguellet, les combats d’Aït-Hassen et de Taourirt Mimoun, celle des Benni Yenni. Le 11 juillet, la capture dans le Djurdjura de la maraboute Lalla Fathma mit fin à la campagne. Pour ménager les sentiments des habitants, Randon leur laissa leurs institutions municipales et leurs coutumes.

Ainsi s’achevait, après vingt-sept ans de guerres presqu’ininterrompues la conquête de l’Algérie. L’effervescence produite par cette longue période de troubles ne pouvait s’apaiser immédiatement : elle se manifesta par des soulèvements dont le plus sérieux fut l’insurrection de 1871.

Cette insurrection eut pour cause les modifications apportées par le gouvernement de la Défense nationale à l’organisation de l’Algérie, au moment même où les défaites de la guerre franco-allemande affaiblissaient le prestige et l’autorité de la France. La substitution du régime civil au régime militaire mécontentait les grands chefs ; la naturalisation en masse des Israélites froissait les sentiments intimes de la masse musulmane ; la suppression des bureaux arabes rendait illusoire la surveillance des indigènes. Impuissante à maintenir l’ordre, car l’Algérie était à peu près dépourvue de troupes, l’administration ne put empêcher l’agitation de se développer et de se transformer, au début de 1871, en révolte ouverte. Celle-ci eut pour chef le bach-agha de la Medjana, Mokrani.

Représentant d’une des plus illustres familles indigènes et, jusqu’alors, fidèle serviteur de la France, il espérait sans doute que son attitude obligerait le gouvernement à restituer aux grands chefs tout ou partie des attributions dont ils avaient été dépouillés. Le 14 mars, il adressa une déclaration de guerre au général commandant la subdivision de Sétif et attaqua, sans succès d’ailleurs, le poste de Bordj bou Arreridj. Il ne fut pas suivi par l’aristocratie indigène dont il escomptait le concours et, pour ne pas rester isolé, il fit alliance avec la confrérie des Rahmanyia qui comptait de nombreux adhérents dans les deux Kabylies et dont le chef, Cheikh Haddad, proclama la guerre sainte.

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la Kabylie, carte du commandant Niox, 1884 (voir)

Les Kabyles répondirent d’autant plus volontiers à cet appel qu’ils craignaient d’être dépossédés d’une partie de leurs terres au profit des Alsaciens-Lorrains. La guerre féodale se doubla d’une guerre démocratique et religieuse. De Dellys à Collo 150 000 hommes prirent les armes, saccagèrent les fermes isolées, les villages sans défense comme Bordj Menaïel et Palestro, bloquèrent les villes et les postes fortifiés, Dellys, Bougie, Tizi-Ouzou, Fort National, Dra el Mizan. Des bandes d’insurgés pénétrèrent dans la Mitidja jusqu’au village de l’Alma, où elles furent arrêtées par les mobiles et les francs-tireurs du colonel Fourchault (22 avril 1871).

La Mitidja était sauvée, mais la situation restait grave. Mokrani tenait la campagne dans la région d’Aumale ; les rebelles étaient maîtres de la Grande Kabylie ; les tribus du Hodna, puis les Beni Menaçer, entre Cherchel et Miliana se soulevaient à leur tour. La nomination comme gouverneur d’un homme énergique, l’amiral de Gueydon et l’envoi de troupes de France permirent de prendre l’offensive et de pousser activement les opérations contre les insurgés.

Bou Mezrag el Mokrani
Bou Mezrag el Mokrani

Mokrani fut tué dans une rencontre avec les Français, le 5 mai ; son frère Bou Mezrag, qui avait pris le commandement à sa place, se vit abandonné par le plus grand nombre de ses partisans. Dans le même temps des colonnes françaises débloquaient les places de la Grande Kabylie et écrasaient les insurgés à Icheriden. La Kabylie des Babor était pacifiée, la tranquillité rétablie dans la région de Cherchel. Le 13 juillet, Cheikh Haddad et ses fils faisaient leur soumission.

Les hostilités se prolongèrent néanmoins pendant quelques mois encore. Battus au Bou Thaleb (12 octobre), les Ouled Mokrane avaient gagné le Sahara et s’étaient joints à un aventurier, Bou Choucha qui s’était emparé de Touggourt. La reprise de cette oasis, le 5 janvier 1872, et la capture de Bou Mezrag, quelques jours plus tard, marquèrent la fin de l’insurrection.

La répression fut sévère. La Kabylie perdit l’autonomie qu’elle avait conservée après la conquête ; les Kabyles payèrent une contribution de guerre de 36 millions de francs ; 500 000 hectares de terres furent séquestrés et réservés aux besoins de la colonisation. Quelques centaines d’insurgés furent traduits en cours d’assises sous l’inculpation de crimes de droit commun. Cheikh Haddad fut condamné à cinq ans de prison, Bou Mezrag à la peine de mort, commuée en celle de déportation.

Inquiétante au début, l’insurrection de 1871 ne mit cependant pas en péril la domination française. La plus grande partie de la province d’Alger et de la province d’Oran tout entière ne furent pas troublés. L’issue de la révolte était de nature à convaincre non seulement les Kabyles, mais aussi tous les autres indigènes, de leur impuissance vis-à-vis de la France. Les populations du sud mirent plus longtemps à s’en rendre compte.

La conquête de l’Algérie a été complétée, en effet, par celle du Sahara dont la possession garantit la tranquillité des Plateaux et du Tell. C’est, d’ailleurs, afin de réprimer les désordres provoqués par des agitateurs que les Français pénétrèrent au Sahara.

prise de la Zaatcha, 26 nov 1849
prise de la Zaatcha, 26 novembre 1849

En 1849, il leur fallut réprimer l’insurrection fomentée dans l’Aurès et les Ziban par Bou Zian, et, pour y mettre fin, s’emparer de l’oasis de Zaatcha après un siège qui coûta aux Français 1 500 morts ou blessés. Ils durent ensuite, afin d’arrêter les progrès du chérif Mohammed ben Abdallah, qui avait réussi à grouper autour de lui une partie des populations sahariennes et dont les partisans s’étaient emparés de Laghouat, entreprendre une expédition contre cette oasis que Pélissier et Yusuf enlevèrent, le 4 décembre 1852, après un assaut presque aussi meurtrier que celui de Zaatcha. Occupée par une garnison permanente, Laghouat allait devenir la base d’opérations des Français dans le désert.

Le chérif, en effet, n’avait pas tardé à recommencer ses razzias. Pour le combattre, Randon, après avoir imposé le protectorat français aux villes du M’Zab où le rebelle avait trouvé refuge, accepta les offres de service de Si Hamza Bou Becker, chef de la confrérie des Oulad Sidi Cheîkh dont l’influence était considérable parmi les tribus sahariennes.

Appuyés de loin par les colonnes françaises, les goums de Si Hamza pourchassèrent le chérif, le battirent à Ngouça en entrèrent à Ouargla (novembre 1853). Ces heureux résultats furent consolidés l’année suivante par l’occupation de Touggourt, de l’oued R’ir et du Soûf. L’intervention française mit fin aux désordres qui ensanglantaient le pays, le forage de puits artésiens commencé dès 1856 rendit la vie aux oasis en voie de disparition et permit la création de nouvelles palmeraies.

La pacification du Sahara dépendant toutefois de la bonne entente entre les Français et les Oulad Sidi Cheikh. Si Hamza avait en effet reçu, avec le titre de khalifa, le commandement de tout le Sahara septentrional, de Géryville à Ouargla. Sa fidélité à la France ne se démentit pas non plus que celle de son fils Abou-Bekr. Mais le successeur de celui-ci, Si Sliman, mécontent de l’attitude de l’autorité militaire à son égard, se souleva contre la France au mois de mars 1864. Ce fut le début d’une crise qui se prolongea pendant près de vingt ans.

Ouled Sidi Cheikh
Ouled Sidi Cheikh

Les insurgés remportèrent tout d’abord un succès retentissant. Surpris de nuit, dans son camp, le colonel Beauprêtre fut massacré avec tous ses hommes (8 avril). Si Sliman, ayant été tué dans cette affaire, Si Mohamed, son frère, prit le commandement des rebelles et appela toutes les tribus à la guerre sainte, tandis que, dans le Tell, le marabout Si Lazreg soulevait les Flitta, entre le Chélif et Tiaret. Le général de Martimprey conjura le péril. Dès la fin de juin les Flitta firent leur soumission ; les tribus du Titteri et du Djebel Amour ne tardèrent pas à les imiter.

Rapidement réprimée dans le nord, l’insurrection continua dans le sud. Les rebelles étaient en effet soutenus par la fraction marocaine des Oulad Sidi Cheîkh, les Gharaba et par les tribus de la région comprise entre Figuig et le Tafilalet. Les démonstrations militaires entreprises contre eux demeuraient sans effet, par suite de l’interdiction signifiée aux officiers français d’occuper Figuig.

En 1870, pourtant le général de Wimpfen fut autorisé à châtier les tribus de la confédération des Zegdou (Oulad Djerir, Beni Guil, Doui Menia), qui avaient jusqu’alors échappé à toute répression. À la tête de 3 000 hommes, il s’avança jusqu’à l’oued Guir, défit, le 18 avril, une «harka» de 8 000 indigènes aux Bahariat et, le 25 avril, enleva aux Beni Guil le «ksar» d’Aïn Chaïr. Les tribus marocaines promirent de s’abstenir de toute attaque contre les populations algériennes.

L’effervescence n’en persista pas moins, entretenue par un des chefs des Oulad Sidi Cheîkh, Si Sliman ben Kakkour, réfugié au Maroc. À son instigation, des dissidents algériens accompagnés de sujets marocains venaient razzier les sédentaires des «ksour» et les nomades. Un marabout apparenté lui-même aux Oulad Sidi Cheîkh, Bou Amama, exploita le malaise général. Établi depuis 1875 à Moghrar Foukani, dans l’Atlas saharien, il prit un grand ascendant sur les populations de cette région et les poussa à la révolte.

L’assassinat, au mois d’avril 1881, d’un officier chargé d’arrêter un de ses partisans, donna le signal d’une prise d’armes de tous les clients des Oulad Sidi Cheîkh. Bou Amama bouscula, le 19 mai, à Chellala les troupes du colonel Innocenti, poussa une pointe audacieuse vers le nord, massacra les ouvriers espagnols sur les chantiers d’alfa de Khafalla, près du Kreider et regagna le sud sans avoir été inquiété. Si Sliman accourut du Maroc pour se joindre à lui. L’envoi de renforts rétablit la situation. Dès la fin de 1881, Si Sliman dut regagner le Maroc.

La pacification ne fut toutefois complète et définitive qu’après le retour, en 1883, des Oulad Sidi Cheîkh dissidents. Au cours des années suivantes le prolongement du chemin de fer jusqu’à Aïn Sefra, la construction d’un poste fortifié à Djenien bou Resg, sur le revers sud de l’Atlas saharien, enfin l’annexion du Mzab assurèrent la tranquillité du Sud-Oranais.

La sécurité n’était pas complètement garantie tant que les oasis du Touat, du Gourara et du Tidikelt offraient un asile inviolable aux mécontents, aux rebelles et aux pillards. Le gouvernement se refusa longtemps à les occuper. Bien que la convention anglo-française du 5 août 1890 eut placé ces oasis dans la zone d’influence française, il hésitait à prendre une initiative susceptible de soulever les protestations du makhzen, qui considérait les oasis comme partie intégrante de l’empire chérifien et de provoquer ainsi des complications diplomatiques.

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mission Flamand attaquée

L’attaque, par les gens d’In-Salah, d’une mission scientifique dirigée par M. Flamand brusqua le dénouement. Le capitaine Pein, commandant l’escorte militaire de la mission, s’empara d’In-Salah le 5 janvier 1900. L’occupation de tout le groupe des oasis fut alors décidée. La prise de possession du Touat et du Tidikelt s’opéra sans difficulté mais les gens du Gourara soutenus par les Beraber opposèrent une résistance qui ne fut définitivement brisée qu’après des combats meurtriers à Timimoun et à Charouin, au début de 1901.

koubba, Sahara
koubba, Sahara

La possession des oasis a donné aux Français le contrôle du désert que n’avaient possédé ni les Romains ni les Turcs et mis ainsi l’Algérie à l’abri de toute fâcheuse surprise. Elle marque le terme ultime de la conquête.

Mais, d’autre part, elle a rendu urgent l’établissement de rapports bien définis entre la France et l’empire chérifien, problème que la France a résolu comme elle avait résolu quelques années auparavant la question tunisienne. Les destinées de ces deux États se trouvaient, en effet, liées à celle de l’Algérie. Maîtresse de ce pays, la France ne pouvait se désintéresser des contrées limitrophes habitées par des populations de même race, de même langue, de même religion que ses propres sujets. Elle dut donc, et dès le début, surveiller de près ses voisins de l’est et de l’ouest, afin de se prémunir soit contre leur hostilité qui risquait de susciter le désordre en Algérie, soit contre la faiblesse et l’incapacité de leurs gouvernants qui auraient pu fournir prétexte à des interventions étrangères qu’elle ne pouvait tolérer. Commandée par la nécessité impérieuse de sauvegarder les intérêts français, sa politique a tendu beaucoup moins à conquérir et à absorber les États voisins qu’à les sauver de la ruine en les régénérant.

p. 237-256

 

 

II – L’administration de l’Algérie

Les tendances et les institutions

L’organisation de l’Algérie n’a pas été élaborée d’un seul coup, d’après des principes a priori, mais par des tâtonnements et des retouches successives. Dès le début se sont manifestées deux tendances dont chacune tour à tour a prévalu sans jamais l’emporter complètement, l’une favorable, l’autre hostile à l’assimilation, les assimilateurs voulant transporter en Algérie les institutions et la législation de la métropole, les autres préconisant une organisation mieux adaptée aux conditions spéciales du pays. Sous la monarchie de Juillet, les deux conceptions s’opposent dès que, la conservation d’Alger ayant été décidée, les territoires occupés cessent d’être soumis à la seule autorité des chefs de l’armée.

L’ordonnance du 22 juillet 1834 institue le gouvernement général resté depuis le rouage principal de l’administration. En principe, ce gouvernement devait avoir un caractère «civil» ; les nécessités de la conquête le firent rattacher au ministère de la Guerre et confier à des généraux qui cumulaient le commandement de l’armée et la direction des services publics. Privés des garanties dont ils jouissaient dans la métropole, ls Français, de jour en jour plus nombreux, protestèrent avec véhémence contre le régime d’exception auquel ils étaient soumis.

Dar Hassan pacha, Geiser
le Dar Hassan Pacha, palais d'hiver du gouverneur général à Alger

La Deuxième République leur donna satisfaction. La Constitution de 1848 déclara l’Algérie partie intégrante du territoire français et lui accorda une représentation dans les Assemblées françaises. Elle fut divisée en départements avec préfets, sous-préfets, maires, conseils généraux et municipaux électifs. La justice, l’instruction publique et les cultes furent rattachés aux ministères français correspondants. L’Algérie continua toutefois de relever du ministère de la Guerre et resta partagée en territoires civils et en territoires militaires, dont les premiers bénéficiaient seuls de l’assimilation.

L’expérience ne fut pas prolongée assez longtemps pour donner des résultats concluants. Après le coup d’État de 1852, l’Algérie perdit les libertés qui lui avaient été concédées et fut placée sous un régime spécial, en attendant une constitution que Napoléon III avait promise et qui ne fut jamais rédigée. L’autorité militaire recouvra la prédominance qu’elle avait momentanément perdue. En 1858, pourtant, la création d’un ministère de l’Algérie et la suppression du gouvernement général apparurent comme une concession aux idées libérales. Le nouvel organisme fonctionna de façon si défectueuse, qu’on revint, deux ans plus tard, au système antérieur.

Le gouvernement général fut rétabli en 1860 et réorganisé en 1864 de manière à assurer l’entière subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire. La situation de la colonie troublée par l’insurrection du sud-oranais justifiait peut-être ce remaniement, mais appliqué sans mangement, il souleva les protestations les plus vives. Les désastres qui s’abattirent alors sur l’Algérie, notamment la famine de 1867, contribuèrent encore à exciter l’opinion et à jeter le discrédit sur l’administration qu’on en rendait responsable. L’enquête agricole de 1868 révéla l’hostilité quasi unanime des colons au régime militaire et leur ferme volonté d’en obtenir la suppression. Le Corps législatif sanctionna leurs revendications par l’adoption (avril 1870) d’un ordre du jour portant que «l’avènement du régime civil lui paraissait concilier les intérêts des européens et ceux des indigènes». Une commission spéciale élaborait depuis plusieurs mois déjà une constitution dotant l’Algérie d’institutions libérales et d’une large autonomie. L’empire fut renversé avant d’avoir pu réaliser ces réformes.

La disparition du régime impérial assura le triomphe des tendances assimilatrices. Le gouvernement de la Défense nationale promulgua une série de décrets tendant à ramener l’Algérie dans le droit commun (représentation de l’Algérie à l’Assemblée nationale, élection des membres des assemblées locales, etc.) La colonie cesse de relever du ministère de la Guerre pour dépendre du ministère de l’Intérieur. Le gouvernement général devint «civil», et, depuis 1878, fut confié à des parlementaires ou à des fonctionnaires de carrière.

Par réaction contre l’omnipotence des gouverneurs généraux de l’époque précédente, les pouvoirs de leurs successeurs furent considérablement réduits. Les décrets de 1881 eurent pour résultat de soustraire à leur autorité la plupart des services qui furent «rattachés» aux ministères correspondants de la métropole.

Les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Les affaires algériennes se trouvèrent livrées au jeu des influences parlementaires, à l’incompétence et à la rivalité des bureaux parisiens. L’avenir de la colonie parut compromis. Aussi une campagne très vive pour la modification du statut algérien fut-elle menée dans la presse et dans les Chambres. Burdeau, Jules Ferry firent le procès de l’assimilation dans des rapports retentissants.

palais d'été du gouverneur à Mustapha, Alger
palais d'été du gouverneur général à Alger (Mustapha)

La tendance contraire prévalut de nouveau : des réformes accomplies de 1896 à 1900 modifièrent profondément l’administration algérienne (réorganisation du gouvernement général et extension des pouvoirs du gouverneur ; création des Délégations financières ; concession à la colonie de l’autonomie financière). Ces réformes devaient permettre à l’Algérie de gérer ses propres affaires sans pourtant échapper au contrôle de la métropole.

L’organisation actuelle porte les traces du conflit de tendances que nous venons d’indiquer : elle juxtapose, en effet, à des institutions métropolitaines telles que le département et la commune des organismes spécifiquement algériens, le gouvernement général et les assemblées algériennes.

Départements et communes sont constitués sur le modèle français. Certains rouages toutefois ont disparu, tels les conseils d’arrondissement. L’unité administrative, le département est, d’autre part, beaucoup plus vaste que dans la métropole : le département de Constantine couvre par exemple une superficie équivalente à celle de la Savoie, du Dauphiné et de la Provence réunis. Comme les beyliks turcs qu’ils ont remplacés, les départements algériens correspondent à des régions assez nettement caractérisées et gardent leur individualité.

Quant à l’organisation communale, elle n’existe dans son intégralité que là où les Européens forment des groupes compacts, c’est-à-dire dans les régions colonisées. Les communes de cette catégorie sont appelées «communes de plein exercice». Dans les contrées où les Européens sont disséminés par petits groupes au milieu des populations indigènes existe un autre type de commune, la «commune mixte» où les fonctions de maire sont remplies par un fonctionnaire, «l’administrateur », assisté d’une commission municipale formée de Français élus et d’«adjoints indigènes» communément appelés «caïds». La diversité de l’organisation municipale tient, en somme, compte de l’inégale répartition de l’élément français : des considérations d’ordre pratique l’ont emporté sur le désir d’uniformiser à tout prix.

Le gouvernement général est le rouage central de l’administration. Chargé du commandement et de la haute administration des possessions françaises, le gouverneur général fut, de 1834 à 1870, une sorte de vice-roi. De 1870 à 1896, ses pouvoirs furent fortement réduits. Les réformes opérées de 1896 à 1901, lui rendirent ses anciennes prérogatives et lui en attribuèrent de nouvelles.

Alger, palais d'été du gouverneur à Mustapha
palais d'été du gouverneur général à Alger (Mustapha)

Il représente le gouvernement de la République dans toute l’étendue du territoire algérien. Le gouvernement et la haute administration de l’Algérie sont centralisés à Alger sous sa direction ; il lui appartient de prendre toutes les mesures propres à assurer la sécurité extérieure et intérieure de la colonie ; il dispose à cet effet des forces de terre et de mer dont les commandants sont chargés d’exécuter les dispositions adoptées. Tous les services, à l’exception de l’instruction publique et de la justice non musulmane, sont placés sous ses ordres. Il est le chef de l’administration des indigènes sur lesquels son action s’exerce par l’intermédiaire des «administrateurs de commune mixte» dans l’Algérie proprement dite, par l’intermédiaire des officiers du service des «Affaires indigènes», dans les territoires du Sud qui ont reçu, en 1902, une organisation spéciale.

Défenseur des intérêts européens, il est au même titre celui des intérêts indigènes. Représentant de la France en Algérie, il est en France, auprès du gouvernement, le représentant de l’Algérie tout entière.

Si considérable que soit son autorité, elle n’est cependant pas illimitée. Responsable devant le gouvernement, il n’échappe pas au contrôle des Chambres, auxquelles la discussion du budget ou les interpellations à propos de faits particuliers fournissent l’occasion de faire connaître leur sentiment sur les affaires algériennes. Il doit en outre prendre en considération l’opinion des Algériens eux-mêmes, telle qu’elle s’exprime par l’organe de leurs représentants dans les assemblées de la colonie : les «Délégations financières» et le «Conseil supérieur».

Instituées en 1898, les «Délégations financières» sont composées de membres élus. Cette élection a pour base, non la représentation des individus, comme en France, mais celle des intérêts des divers groupes ethniques. Les électeurs sont répartis en quatre collèges : colons, non colons, Arabes, Kabyles, les élus en quatre délégations délibèrent séparément et se réunissent seulement pour examiner en commun les décisions adoptées. Assez limité à l’origine, leur rôle est devenu beaucoup plus important depuis la création du budget spécial (1900) et la concession de l’autonomie financière à l’Algérie. Elles examinent et discutent le budget préparé par le gouverneur et peuvent émettre des vœux sur toutes les questions financières et économiques. Le budget voté par les délégations est soumis au Conseil supérieur, formé de chefs de service, de délégués financiers, de conseillers généraux, qui peut rétablir des crédits supprimés mais non en inscrire de nouveaux. Il est ensuite transmis au Parlement français qui conserve un droit de regard et autorise la perception des recettes par la loi de finances.

L’organisation actuelle tient compte, dans une large mesure des conditions d’existence et de développement spéciales à l’Algérie ; néanmoins le régime en vigueur est encore bien différent de celui des «Dominions» britanniques. L’Algérie ne jouit pas en effet de l’autonomie politique ; le gouvernement n’est pas exercé par un ministre responsable ; les assemblées ne légifèrent pas, le budget algérien doit être approuvé par le Parlement. La souveraineté de la métropole demeure pleine et entière.

 

La politique indigène

Dans l’organisation administrative donnée à l’Algérie, il a fallu tenir compte de la coexistence de deux populations différentes d’origine et de civilisation : la population indigène soumise à la suite de la conquête, la population européenne à laquelle la conquête a permis de s’installer en Afrique.

La France ne pouvait ni ne voulait exterminer les indigènes ; elle devait s’accommoder de leur présence et même les employer à la réalisation de l’œuvre qu’elle avait entreprise. La politique suivie à leur égard a eu tout d’abord pour objectif de maintenir dans l’obéissance les vaincus, de prévenir par une surveillance attentive de nouveaux soulèvements et aussi de pourvoir aux besoins rudimentaires de populations à demi-barbares.

Palstro, marché indigène, 1904

Inauguré par Valée dans la province de Constantine, le système fut généralisé et mis au point par Bugeaud. Il reposait sur la division du pays en territoires civils et en territoires militaires, les premiers comprenant les régions définitivement pacifiées où les indigènes vivaient mêlés aux Européens, les seconds, les contrées les plus récemment soumises et d’où l’élément européen était provisoirement écarté. Les populations étaient administrées dans celles-ci par des chefs musulmans (khalifas, bach-aghas, caïds) responsables du maintien de l’ordre, de la perception de l’impôt et placés, quel que fût leur rang dans la hiérarchie, sous les ordres et sous le contrôle de l’autorité militaire.

«Changer les habitudes sans toucher aux institutions fondamentales… faire succéder sans secousse notre autorité à l’autorité déchue…, moraliser les nouveaux chefs par l’exemple de notre probité politique et administrative, conquérir peu à peu l’affection des administrés, en leur faisant entrevoir dans les commandants français… un recours contre l’arbitraire et l’injustice», tels étaient, selon Bugeaud lui-même, les principes de cette organisation dont les «bureaux arabes», simples organes d’information à l’origine, ne tardèrent pas à devenir le rouage essentiel. Loin d’être oppressif pour les populations, ce système, bien adapté à leur état social et à leurs traditions, leur garantissait une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue.

Les services qu’il a rendus sont indiscutables : les officiers des «Bureaux arabes» ont créé les méthodes administratives dont leurs successeurs se sont inspirés en tenant compte des changements survenus depuis la fin de la conquête. Mais, transitoire, dans l’esprit de ceux qui l’avaient institué, il s’est prolongé plus longtemps peut-être qu’il n’était nécessaire ; l’utopique conception du «royaume arabe» chère à Napoléon III eut pour conséquence le renforcement de la barrière qui isolait les indigènes des Européens.

D’autre part, et c’est sans doute le grief le plus sérieux qu’on puisse lui adresser, la tendance des officiers des bureaux arabes à écarter les Européens des territoires soumis à leur autorité a entravé, sous le Second Empire, les progrès de la colonisation et du peuplement.

Oran, indigènes, 1936
Oran, indigènes, 1936

Pratiquée tant qu’a duré le régime militaire, la politique de «domination» disparut avec lui et fit place, après 1870, à une politique d’assimilation. On s’imagina que la substitution des institutions et des lois françaises aux institutions arabes et berbères amènerait un rapprochement entre Européens et indigènes. Les tendances nouvelles se sont traduites par l’extension du territoire civil qui, de 12 790 kilomètres carrés peuplés de 1 361 000 habitants, en 1870, passe à 130 000 kilomètres carrés peuplés de 4 500 000 habitants en 1900. Les grands commandements de la période précédente sont morcelés ou disparaissent ; les administrateurs de commune mixte remplacent les officiers des bureaux arabes ; des restrictions considérables sont apportées à la juridiction des tribunaux musulmans ; on impose aux indigènes un état civil, on cherche même à «franciser» la propriété.

L’ardeur des assimilateurs s’arrête toutefois devant la nécessité d’assurer le maintien de la souveraineté française et la sécurité publique. La distinction entre le territoire civil et le territoire militaire appelé désormais «territoire de commandement» subsiste. Les indigènes conservent leur système fiscal particulier ; ils restent enfin soumis, en matière pénale à un régime d’exception : la répression des infractions inscrites au «code de l’indigénat» est confiée à l’autorité administrative. La plupart de ces restrictions dont, d’ailleurs, disparu depuis 1918. Les territoires de commandement n’existent plus : le code de l’indigénat et la plupart des mesures de répression administrative ont été supprimés. Les indigènes, enfin, cessent d’être tenus à l’écart de la vie publique.

Déclarés Français par le Sénatus-consulte du 14 juillet 1865, ils sont aptes à remplir des fonctions et des emplois civils en Algérie. Ils ont été appelés aussi à nommer des représentants dans les assemblées locales : conseils municipaux, conseils généraux, délégations financières. Restreint tout d’abord à quelques notables et à quelques fonctionnaires, le corps électoral a été progressivement élargi et les attributions des élus considérablement étendues.

La loi du 4 février 1919 proclame que, dans les assemblées délibérantes, les membres indigènes siègent au même titre que les membres français. Les indigènes prennent donc dès à présent, une part non négligeable à la gestion des affaires algériennes. Mais seuls participent aux élections politiques ceux d’entre eux qui ont renoncé à leur statut personnel. Or, malgré les dispositions de la loi de 1919, destinée à «faciliter l’accession à la nationalité française» le nombre de ceux qui en ont réclamé le bénéfice est très faible et n’augmentera sans doute que lentement. Aussi, depuis quelques années, une campagne est-elle menée en Algérie et dans la métropole pour la concession des droits politiques à tous les indigènes sans distinction. Divers projets de loi sont, à l’heure actuelle déposés, pour réaliser cette réforme dont l’adoption modifierait profondément les conditions de la vie politique et administrative en Algérie.

p. 283-288

Georges Yver,
in L'Afrique du Nord française dans l'histoire,
éd. François Archat, 1937

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  • sur ce blog voir l'article : «Georges Yver (1870-1961) : un grand technicien du savoir historique sur l'Algérie coloniale» [lire]

 

1011319-Les_étapes_de_loccupation_française_en_Algérieles étapes de la conquête de l'Algérie

 

123843443
les étapes du peuplement colonial en l'Algérie

 

123843421
les étapes de la colonisation française en Algérie

 

123843424
chronologie de l'occupation du territoire

 

 

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mercredi 12 juin 2019

Algérie, la carte du commandant Niox, 1884

Algérie, carte Niots, 1884, vue d'ensemble

 

Algérie

la carte du commandant Niox, 1884

 

Notice parue dans Saison-Alger, le 20 novembre 1884

Algérie : Géographie physique, par le commandant Niox, avec une carte d’Algérie au 1/1 600 000, 2 croquis et figures dans le texte.

Le nouveau travail que vient de publier M. le commandant Niox se distingue entièrement des précédentes études qu’il a fait paraître sous le titre général de géographie militaire. Il a abordé, en effet, un terrain tout neuf et pour lequel il n’existe pas encore de géographie méthodique. Jusqu’à présent, on a dû, en quelque sorte, se borner, pour l’Algérie, à recueillir des renseignements pour la classification desquels il manquait un canevas indispensable, c’est-à-dire une bonne carte. Cet élément a été fourni par les cartes d’ensemble récemment achevées au dépôt de la guerre ; elles ont servi de base à celle que l’auteur a jointe à son ouvrage et qui est à l’échelle de 1/1 600 000.

Un mot sur ce travail, sans lequel le nouveau volume de M. Niox ne serait guère qu’une lettre morte. Sacrifiant sans regret la nomenclature souvent oiseuse qui couvre les cartes de l’Algérie d’une foule de noms insignifiants, l’auteur a sagement élagué tout ce qui n’était pas absolument indispensable. Son but a été de nous présenter, d’une manière saisissante, l’aspect général de notre France africaine et, grâce à des teintes savamment combinées, il est arrivé à nous donner, pour ainsi dire, une photographie faite à vol d’oiseau, à une distance incommensurable il est vrai. Cette carte est d’une clarté remarquable, et elle semble résoudre le problème si délicat de la représentation graphique de notre terre algérienne.

source

 

  • Algérie d'après les documents publiés par le ministère de la Guerre et des travaux inédits, par le commandant Niox (1840-1921), éd. Hachette, Paris, 1884. source sur Gallica BnF

Algérie, carte Niots, 1884, vue d'ensemble
l'Algérie, carte du commandant Niox, 1884 vue d'ensemble

 

Algérie, carte Niox, 1884, légende
carte du commandant Niox, 1884 : titre et légende

 

l'Oranie

Algérie, carte Niox, 1884, Oranie
l'Oranie

 

Oran, Tlemcen, Sidi bel Abbès, Mascara, Saïda

Algérie, carte Niox, 1884, Tlemcen, Oran, Mascara
Oran, Tlemcen, Sidi bel Abbès, Mascara, Saïda

 

Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès

Algérie, carte Niox, 1884, Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès
Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès

 

Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara, Tiaret

Algérie, carte Niox, 1884, Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara
Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara, Tiaret

 

de Mascara à Alger

Algérie, carte Niox, 1884, Alger et région
de Mascara à Alger

 

Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, Ouarsenis

Algérie, carte Niox, 1884, Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, OUarsenis
Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, Ouarsenis

 

Ouarsenis, Teniet el Haad, plateaux du Sersou, Boghar

Algérie, carte Niox, 1884, Ouarsenis, Teniet el Haad, Sersou, Boghar
Ouarsenis, Teniet el Haad, plateaux du Sersou, Boghar

 

Alger, Médéa, Aumale

Algérie, carte Niox, 1884, Alger, Médéa, Aumale
Alger, Médéa, Aumale

 

Miliana, Médéa, Blida, plaine de la Mitidja

Algérie, carte Niox, 1884, Milian, Médéa, Mitidja
Miliana, Médéa, Blida, plaine de la Mitidja

 

la Kabylie (1)

Algérie, carte Niox, 1884, Kabylie
 la Kabylie

 

la Kabylie (2)

Algérie, carte Niox, 1884, Kabylie
 la Kabylie : le Djurdjua, les Babor, les Biban

 

Djidjelli, Collo, Philippeville

Algérie, carte Niox, 1884, Djidjeli, Collo, Philippeville
Djidjelli, Collo, Philippeville

 

Constantine, Guelma, Batna, Tébessa

Algérie, carte Niox, 1884, Constantine, Guelma, Batna, Tebessa
Constantine, Guelma, Batna, Tébessa

 

Sétif, Constantine, Philippeville

Algérie, carte Niox, 1884, Sétif, Constantine, Philipeville
Sétif, Constantine, Philippeville

 

Guelma, Bône

Algérie, carte Niox, 1884, Guelma, Bône
Guelma, Bône

 

sud Oranais, Géryville

Algérie, carte Niox, 1884, sud Oranais, Géryville
sud Oranais, Géryville

 

sud de Mascara, Laghouat, Djelfa

Algérie, carte Niox, 1884, sud Mascara, Laghouat, Djelfa
sud de Mascara, Laghouat, Djelfa

 

centré sur Bou Saâda

Algérie, carte Niox, 1884, centré sur Bou Saâda
centré sur Bou Saâda

 

les Aurès

Algérie, carte Niox, 1884, les Aurès
les Aurès

 

 

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samedi 25 mai 2019

Constantine à l'époque de Salah Bey (1771-1792), un livre de Fatima Zohra Guechi, compte rendu par Gilbert Meynier

Constantine, vu par Prosper Bacuet, 1841
Constantine, vue par Prosper Baccuet, 1841

 

Constantine à l'époque de Salah Bey

compte rendu de lecture, par Gilbert Meynier

 

En 2006, Gilbert Meynier nous avait adressé ce texte pour diffusion, ce que nous avions fait sur un blog aujourd'hui quasi abandonné ; il a également été publié, dans une version un peu différente, dans la revue Raison présente (n° 157-158, 2006, p. 175-176 [lire]).

GUECHI Fatima Zohra, Qsantîna fî ‘ahd Çâlah bâiy al bâiyât, Constantine, Média-Plus, 2005, 198 p. (Constantine à l'époque de Salah Bey).

Fatima Zohra Guechi, jeune professeure d'histoire à l'université Mentouri de Constantine, nous offre ce livre, qui est un compendium de son ample thèse de doctorat soutenue à Tunis. Après avoir exposé méthodiquement ses sources, appuyées d'une forte bibliographie (en arabe, en français, en anglais), et rappelé l'héritage historiographique de son sujet, elle expose sa problématique, où la biographie se moule dans l'histoire sociale, économique et culturelle, et celle des mentalités. Cela autour du plus prestigieux et du plus populaire des beys de Constantine, Salah Bey (1771-1792). Administrateur hors pair, il laissa, de son règne, une ville embellie de plusieurs édifices et (re)constructions. Mais, comme nombre de beys de l'Algérie ottomane, il supporta non sans soubresauts la tutelle, à la fois lointaine et despotique, du dey d'Alger, et il finit par se soulever. De sa rébellion, il sortit vaincu, destitué, et il fut mis à mort.

Le livre de Fatima Zohra Guechi ne se limite pas au destin d'un homme. Il embrasse les origines du pouvoir ottoman à Alger et les caractéristiques de celui-ci à Constantine, non sans noter aussi tels ancrages régionaux en termes de sacré susceptibles de nourrir la position d'une oligarchie régionale. Elle étudie aussi les soucis dynastiques, la place de la grande famille des Lefgoun, ainsi que le rôle des Kouloughlis, ces métis turco-algériens, si importants, à Constantine comme à Tlemcen. Elle accorde une attention particulière à la gestion adroitement volontariste des biens habûs qu'elle a étudiés minutieusement en consultant les registres des habûs (1), et sans lesquels les réalisations culturelles/monumentales de Salah - la grande mosquée, la medersa... - n'auraient pu voir le jour.

Un chapitre fouillé et finement problématisé entraîne le lecteur dans le cheminement de pouvoir du héros-titre du livre, depuis ses origines turques, ses fonctions subalternes de départ, jusqu'à son avènement au sommet régional. Sont étudiés aussi l'administration fiscale, dont l'organisation sous Salah subsista jusqu'à Ahmed Bey en 1830, et le danûch (2), ce cadeau/impôt dont le bey devait s'acquitter régulièrement pour prix de son pouvoir et signe de son allégeance ; ainsi que la gestion des domaines, tant citadins que ruraux, les échanges et le négoce auxquels leurs ressources donnaient lieu sous la supervision du bey. On en retire l'impression que la société n'était peut-être pas si bloquée qu'on l'a parfois écrit.

Le cinquième chapitre évoque enfin, bellement, la figure de Salah entre mémoire et histoire, chez les Algériens comme chez les auteurs français qu'il a si souvent fascinés, entre modèle et contre-modèle, entre la figure chassée du pouvoir et immolée, et celle du rebelle. L'imaginaire collectif n'a pas fini de rappeler la haute figure de Salah chez les Algériens du Constantinois. Car ce fut bien une stature constantinoise, même si Fatima Zohra Guechi se croit obligée de prévenir le lecteur que, en écrivant cette histoire, elle ne fait pas œuvre régionaliste. Et quand bien même ? Laurent le Magnifique fut, pour les historiens, plus italien que toscan, même s'il vécut plus de trois siècles avant l'éclosion d'une conscience nationale italienne. Et même les Français ouverts d'esprit peuvent le reconnaître : à la veille de la Première Guerre mondiale, un cercle constantinois, qui réunissait des gens issus d'une certaine élite citadine, tant français qu'algériens, se dénommait cercle Salah Bey. Un chapitre à ajouter à l'histoire de ces occasions qui ne furent à vrai dire manquées que parce qu'elles ne furent que bien peu tentées ?

Gilbert Meynier

 

1 - L'équivalent des waqf égyptiens : biens de mainmorte destinés en principe à édifier et entretenir des fondations pieuses.
2 - Part revenant au dey d'Alger des impôts prélevés dans un beylik.

 

Salah_Bey_صالح_باي
Salah Bey (1771-1792)

 

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mardi 14 mai 2019

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim et prisonnier d'Abd el-Kader

le hussard Testard

 

 

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim

et prisonnier d'Abd el-Kader

précisions biographiques

 

Louis Testard était cavalier au 2e régiment de hussards, en Algérie. Son unité, le 2e escadron, fit partie des éléments engagés dans la bataille de Sidi-Brahim (23-26 septembre 1845). Au cours du combat, Testard offrit son cheval au capitaine Courby de Cognord tombé à terre après que sa monture eût été blessée. Il est du nombre des onze prisonniers de guerre qui restèrent quatorze mois en captivité auprès des troupes d'Abd el-Kader. Ils sont libérés le 23 novembre 1846.

La personnalité de Louis Testard (1820-1871) est un peu éclipsée par le fait que ses souvenirs ont été racontés par Hippolyte Langlois (1819-1884) qui a fait figurer son seul nom sur la couverture du livre : Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader (1859) [texte en ligne sur Gallica].

 

Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, couv

 

Son prénom même n'est jamais mentionné dans l'ouvrage. Je l'ai découvert dans un décret impérial du 30 mai 1868 qui accorde à 72 militaires des pensions de retraite à titre d'ancienneté de service.

 

décret impérial, 30 mai 1868
décret impérial, 30 mai 1868

 

Le livre, Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, évoque le village natal de Louis Testard : Chanéac, en Ardèche. Une recherche dans l'état civil de cette commune permet de retrouver son acte de naissance : le 20 janvier 1820.

 

Louis Testard, naissance, 20 janvier 1820
acte de naissance de Louis Testard, 20 janvier 1820

 

L'ouvrage contient également le récit du contrat de mariage, passé devant Me Planchard, notaire à Paris, à la mi-novembre 1849 (p. 346) ainsi que l'allusion aux fonctions occupées par Louis Testard en 1852 quand il entrevoit Abd el-Kader à Paris : il est planton aux Tuileries (p. 348).

Il était donc possible d'envisager qu'il résidait dans la capitale et qu'il y était également décédé ; une investigation dans l'état civil de Chanéac (Ardèche) ne permettait pas d'y repérer son nom. Après dépouillement des tables décennales de l'état civil parisien, je finissais par trouver la date de son décès : le 25 mai 1871, dans le 9e arrondissement. Il n'aura donc guère profité de sa retraite obtenue trois ans plus tôt...

 

Louis Testard, décès, 25 mai 1871
acte de décès de Louis Testard, 25 mai 1871

 

Il faut signaler que la captivité des prisonniers de Sidi-Brahim avait déjà été racontée par Ernest Alby (1809-1868) dans son livre Les vêpres marocaines, ou les derniers prisonniers d'Abd el-Kader écrit en 1851 et publié en 1853.

Michel Renard

 

_______________________

 

Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, table

 

Testard, libération prisonniers
la libération des prisonniers, novembre 1846

 

 

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dimanche 24 mars 2019

Comment l'Algérie devint française, de Georges Fleury

Comment l'Algéri devint française, Georges Fleury, couv

 

 

Comment l'Algérie devint française

un livre de Georges Fleury

 

Tout commence le 30 avril 1827 par les célèbres trois coups d'éventail que le dey Hussein donne, au cours d'une audience, au consul de France, Pierre Deval. À l'origine de ce geste, une dette non réglée par la France, et la piraterie incessante menée par les Barbaresques, encouragée en sous-main par le dey.

Après la rupture des relations diplomatiques, l'escalade est rapide : blocus d'Alger par la marine française, destruction de comptoirs par le dey. Décision est prise d'envahir l'Algérie et, le 5 juillet 1830, l'escadre commandée par l'amiral Duperré et l'armée du général de Bourmont s'emparent d'Alger. La Régence est supprimée, signant l'effondrement de la présence turque vieille de plusieurs siècles.

D'abord accueillis comme des libérateurs par la population, les Français ne tardent pas à rencontrer une résistance d'abord sporadique d'émirs locaux, puis bien organisée en la personne d'Abd el-Kader, "le serviteur du Tout-Puissant", vingt-deux ans, qui descend en ligne directe de Mahomet. Sa haine du régime turc, son prestige et son autorité morale font de lui le seul émir capable d'unir les clans.

Abd el-Kader engage la lutte contre les Français avec des succès divers. Les hésitations de la politique coloniale française expliquent que le général Desmichels puisse signer un traité avec lui, en 1834, lui reconnaissant une souveraineté sur une partie importante du pays. La France ayant opté pour une occupation partielle de l'Algérie, le traité de la Tafna, en 1837, confirme la souveraineté d'Abd el-Kader sur les deux tiers du territoire.

La guerre ne tarde pas à reprendre à cause de l'extension de la présence française. Malgré son acharnement, Abd el-Kader ne peut résister aux colonnes expéditionnaires du " père Bugeaud ", gouverneur de l'Algérie de 1841 à 1847. En 1843, la prise de sa smala par le duc d'Aumale signe le début de la fin. L'Algérie devient française. Commencent alors cent quinze ans de colonisation, de passions et de guerres...

 

 

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samedi 26 janvier 2019

à propos du livre de Roger Vétillard, "La dimension religieuse de la guerre d'Algérie", par Joëlle Hureau

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Roger Vétillard

La dimension religieuse de la guerre d'Algérie, 1954-1962

par Joëlle Hureau

 

Le nouveau livre de Roger Vétillard se présente d'emblée comme un hommage à un ami brutalement décédé, Gilbert Meynier, et l'accomplissement d'une promesse implicite. Et de fait, cet historien est quasi omniprésent par les nombreuses références à ses écrits et à son point de vue sur la question étudiée.

Cela établi, l'auteur entreprend une exploration des ressorts religieux du F.L.N. au cours de la guerre de 1954-1962. Il dépasse même ce propos, en montrant que le recours à l'islam a fonctionné après l'indépendance de l'Algérie et depuis. Des annexes consistantes complètent cet ouvrage dont les qualités sont indéniables.

Comme dans ses publications précédentes, Roger Vétillard fait preuve d'un grand éclectisme dans la recherche et l'utilisation des sources. Ses arguments s'inspirent d'historiens, très différents par leur démarche et parfois par leurs prises de position. Il s'appuie également sur des sites internet très divers, des témoignages oraux et des films documentaires.

La partie la plus féconde est sans doute la quatrième consacrée au rôle de l'islam dans l'Algérie indépendante, car elle dépeint une Algérie peu connue du commun des lecteurs. Les annexes les plus remarquables concernent les textes de lois algériens, l'influence des préceptes religieux chez différents chefs du F.L.N., les religions non-musulmanes et la guerre d'Algérie, le rêve d'une Algérie plurielle.

Moins convaincantes sont la deuxième et la troisième parties. «Le façonnement de la société "indigène" par l'islam» annoncé par le titre de la deuxième partie est difficilement perceptible. Douze siècles de passé musulman sont masqués par l'action de quelques leaders relativement récents : Abd-el-Khader (proclamé émir en 1832), l'émir Khaled (1919-1923), Messali Hadj et l'Association des Oulémas algériens (entre les années vingt et 1954).

Par contraste, la place accordée aux déclarations approximatives d'Ahmed Djebbar (1) semble excessive. Car, conclure que «la population autochtone», avant 1830, acceptait la domination des Ottomans, «également musulmans», en raison de l'occultation par la religion de «tout précepte national», revient à ignorer les fréquentes révoltes que l'autorité turque eut à juguler. En tirer argument pour ajouter «que les Algériens refuseront parfois – des décennies durant – que leurs enfants fréquentent l'école française» paraît tout aussi hâtif. À titre de démenti, la fréquentation de l'école coranique n'a nullement détourné Zighoud Youcef (2) et Larbi Ben M’hidi (3) de l'école primaire française où ils obtinrent le certificat d’études.

école arabe, Algérie, 1911
école arabe, 1911

L'observation de Charles-Robert Ageron (4) relative à la désertion des écoles laïques au profit des écoles coraniques mérite aussi examen. «Entre 1935 et 1954, le nombre d’écoles coraniques sous le contrôle de l’Association des Oulémas est passé de 70 à plus 120» constatait l'historien.

L'association mentionnée ayant été créée en 1931, le nombre d'écoles passées sous son contrôle durant les cinq premières années de son existence - 70, une moyenne de 14 par an - est impressionnant ; en revanche, sa progression entre 1935 et 1954 paraît modérée, moins de 3 par an. Ce qui enlève à cette preuve par les chiffres beaucoup de sa pertinence.

 

le religieux : la part de stratégie

La troisième partie - Quand l'islam s'installe dans la guerre d'Algérie - pâtit de la méthode adoptée. Décider que 45 faits, arguments, raisonnements seront les indices décisifs de la démonstration se mue en piège dans lequel les 33 derniers ont été pris. Souvent superflus, ils vont parfois à l'encontre du raisonnement suivi (5). Synthétisés, les points restants auraient gagné en force. Toutefois, et fort heureusement, leur analyse montre que le rôle joué par l'A.U.M.A. (6) dans l'épanouissement du nationalisme algérien l'amène non seulement à se rallier au F.L.N., mais encore à le noyauter.

Les liens de l'A.U.M.A. avec les Frères musulmans égyptiens, l'arabo-islamisme proche oriental et le wahhabisme sont clairement indiqués, de même que le rôle essentiel joué dans le F.L.N. par ses fondateurs et militants-phares (7) et leurs points communs : racines kabyles, expatriation, implication dans l'insurrection de 1871 et/ou appartenance à la même confrérie. On remarque enfin l'hégémonie de l'Est algérien dans le combat pour l'indépendance.

À ces constats font écho les antécédents historiques. Les liens des confréries algériennes - par exemple, celle que dirigeait la famille d'Abd-el-Kader - avec leurs éponymes proche- orientales sont anciens. La forte résistance de l'Algérie orientale à la domination française fut précoce et opiniâtre : d'abord personnifiée par l'intraitable bey de Constantine, Hadj Ahmed Bey, puis par El Mokrani, le plus connu des chefs de l'insurrection kabyle de 1871.

Dès 1830, la force fédératrice de l'islam était connue des autorités françaises qui, pour la canaliser, ont «inventé» (8) le culte musulman et suivi de près l'activité de l'A.U.M.A. La place de l'islam algérien dans la mobilisation pour l'indépendance n'était pas ignorée des historiens (9). L'islam guerrier que décrit Roger Vétillard est profondément retravaillé par des influences extérieures. Il ne réduit pas pour autant la guerre d'Algérie à un conflit religieux. À travers la conviction religieuse, il laisse transparaître la part de stratégie, d'où l'ambiguïté qu'il signale fréquemment (10). Ainsi, on perçoit que, dans ce conflit, la victoire totale et incontestable du F.L.N. importait autant, sinon plus, que le triomphe de la religion.

Joëlle Hureau
agrégée et docteur en histoire

Joëlle Hureau, photo

 

 

 

 

 

1 - Ancien ministre algérien de l'Éducation nationale et de la recherche.
2 - Qui commanda un temps la wilaya II.
3 - D'après un article cité en note p. 29.
4 - Note 39, p. 26.
5 - Le 35e, qui souligne que des dix commandements de l'A.L.N. seul le dernier est relatif à la religion, en est un exemple.
6 - Association des Ulémas musulmans algériens.
7 - Mohamed Bachir El Ibrahimi, Fodil Ourtilani, Tewfik El Madani, Mohamed Khattab Fergani, Abd al-Hafiz Amokrane El Husni, Amar Ouzegane.
8 - Oissila Saaidia, «L’invention du culte musulman dans l’Algérie coloniale du XIXe siècle», L’Année du Maghreb [En ligne], 14 | 2016, mis en ligne le 21 juin 2016, consulté le 22 août 2018.
URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2689
9 - L'auteur l'indique bien lorsqu'il se réfère à Benjamin Stora à propos de sa préface au livre de Monique Gadant en 1988 ou de son livre L'Algérie en 1995 publié en 2012.

10 - Notamment lorsqu'il cite Guy Pervillé à propos «des principes contradictoires du F.L.N», p. 53.

 

  • Roger Vétillard, La dimension religieuse de la guerre d'Algérie 1954-1962, éditions Atlantis, Friedberg, 2018 - 185 p.

 

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lundi 12 novembre 2018

La mort mystérieuse du colonel Halpert, le 15 février 1946 à Constantine, compte rendu de Gilbert Meynier

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Roger Vétillard,

La mort mystérieuse du colonel Halpert,

le 15 février 1946 à Constantine

Gilbert MEYNIER *

 

Le colonel Émile Halpert, juriste de formation, était depuis le 21 janvier 1946, le commissaire du gouvernement - le procureur -  auprès du Tribunal Militaire Permanent (TMP) de Constantine chargé de traiter les dossiers de plus de 3 000 personnes arrêtées lors des soulèvements de mai 1945 du Constantinois.

Roger Vétillard rappelle ce que fut le soulèvement de Sétif - souvent médiatiquement présenté comme «les massacres de Sétif» : le 8 mai 1945, de sanglants accrochages y éclatent : avant 7 heures, un Européen est tué au marché aux bestiaux ; la police est sur les dents. Peu après avoir été lancée à 8h.30, une manifestation d’Algériens engagés pour l’indépendance, brandissant le drapeau algérien, se heurte aux forces de police qui interviennent pour saisir les drapeaux [1].

S’ensuivent des entrechocs sanglants. Les manifestants se répandent dans la ville, agressent et tuent 23 Européens. L’armée rétablit l’ordre en moins de deux heures, 33 manifestants sont tués. Le soulèvement s’étend dans la région de Sétif, et au-delà. Plus de 80 Européens y sont tués les 8 et 9 mai - ce jour, l’armée entreprend sur les Algériens une répression brutale -nombre d’innocents y perdent la vie.

Á Guelma, une manifestation indépendantiste - interdite par le sous-préfet André Achiary - débute à 17h.30, et se heurte aux forces de l’ordre ; le porte-drapeau est tué. L’armée ayant refusé d’intervenir, le sous-préfet constitue des groupes d’une «milice civile d’auto-défense» d’Européens qui assaille les manifestants nationalistes algériens. Plus de 2 500 sont arrêtés et jugés par un Tribunal Populaire, plusieurs centaines sont condamnés à mort. Début juin, Achiary est mis à pied par le préfet Lestrade-Carbonnel, il est inculpé pour ses agissements punitifs qui font l’objet d’une enquête par le Tribunal Militaire de Constantine.

3000 dossiers à instruire

Arrivé à Constantine, le colonel Émile Halpert doit conduire l’instruction de 3 000 dossiers, tâche difficile et lourde. Tant les documents que les témoignages disent que cet homme probe et ouvert s’y est investi avec beaucoup de sérieux et d’application. Le préfet Petitbon, successeur de Lestrade-Carbonnel, attesta sa droiture, son indépendance, son goût de la vérité. Il avait notamment en charge des dossiers sensibles, tels ceux de Ferhat Abbas - arrêté le 8 mai 1945 - et de Achiary.

Le 15 février, André Le Troquer, ministre de l’Intérieur, arrive à Constantine et reçoit le colonel en fin d’après-midi à la Préfecture en présence du gouverneur Chataigneau. L’entretien est houleux et on retrouve deux heures plus tard, dans sa chambre d’hôtel, le corps du colonel tué d’une balle dans la tête. Officiellement, on parle de suicide, mais des rumeurs d’assassinat se propagent : Le Troquer, Achiary, les nationalistes algériens sont tour à tour accusés.

Roger Vétillard mène autour de cette mort une enquête à la fois historique et policière. Il explore les archives, retrouve des témoignages, interroge la famille. Il met le doigt sur des erreurs et des manquements dans les rapports de police. Il s’interroge sur les intentions du ministre de l’Intérieur Le Troquer, sur l’intervention possible d’Achiary, sur les déclarations du capitaine Lefranc [2]. Il analyse la personnalité d’Émile Halpert, son passé professionnel et familial, l’impact émotif de la mort de son fils Jacques, qu’il avait incité à faire des études de médecine, et qui, engagé comme brancardier, avait été tué un an plus tôt sur le front, en Alsace : autant de facteurs à même d’aboutir à un suicide.

Il analyse les raisons de tactique politique qui auraient pu pousser le ministre à exiger du colonel, quelques semaines après la levée de l’état de siège (décembre 1945), moins d’un mois avant la loi d’amnistie générale du 10 mars 1946, une décision judiciaire à laquelle le procureur Émile Halpert se serait opposé - soit qu’il fasse libérer Ferhat Abbas alors qu'Émile Halpert l’aurait tenu pour responsable, ou plus plausiblement qu’il le maintienne en prison - ce que, au vu de la personnalité d'Émile Halpert, ce dernier ne pouvait accepter : il dut considérer que, du fait de la fin de l’état d’urgence, les dossiers devaient être transférés aux juridictions civiles. Il s’interroge sur le pourquoi de l’officialisation de la mort du colonel seulement quatre jours après son décès, et sur le fait qu’il était, en moins de huit mois, le troisième magistrat à occuper le poste de commissaire du gouvernement auprès du TMP - chose normalement peu courante pour des affaires aussi importantes.

Enfin, Roger Vétillard s’interroge sur les menaces que le ministre aurait pu avancer pour contraindre le magistrat à suivre des directives que ce dernier refusait d’assumer. Le Tribunal militaire était-il encore compétent pour juger des hommes impliqués dans des affaires qu’il instruisait en vertu d’un état de siège, levé depuis deux mois ? Et la perspective de la prochaine amnistie générale joua-t-elle un rôle ?

le décompte des victimes

Sur le nombre des victimes, il faut remercier Roger Vétillard de ne pas s’être engagé dans «la bataille des chiffres» [3]. Sur les victimes européennes – 103 -, tout le monde est d’accord. Pour les victimes algériennes, Roger Vétillard cite l’historien Daho Djerbal - pour lequel le chiffre, communément avancé, de 45 000 morts n’est pas soutenable - Rachid Mesli et Abbas Roua, du CRHDA [4] (entre 8 000 et 10 000 morts), Annie Rey-Goldzeiguer (quelques milliers de morts). L’estimation de l’historien Jean-Charles Jauffret est de «moins de 10 000 victimes, disparus compris», ce qui est pour lui «considérable par rapport aux 45 000 insurgés» [5] - Mohammed Harbi m’a dit partager cette évaluation.

projet d'insurrection ?

In fine, une critique : l’historien peut-il confirmer le point de vue de Roger Vétillard sur ces événements de mai 1945 dont il voit pour soubassement un projet d’insurrection ? : prévue par le PPA [6] de Messali Hadj, elle aurait eu pour objectif de mettre en place un gouvernement provisoire algérien, installé à la ferme Mayza, près de Sétif, aux fins de représenter l’Algérie à la Conférence de San Francisco de juin 1945 [7]. Pour RV, les incidents de Sétif ont été interprétés à tort par les responsables locaux comme le signal du soulèvement qui n’aurait été envisagé que dans les semaines suivantes.

En fait, si l’on se réfère, notamment, au paragraphe («Le PPA dans la clandestinité. La taupe creuse») du livre de Mohammed Harbi Aux origines du FLN : le populisme révolutionnaire en Algérie [8], on apprend que, si l’idée d’une insurrection germait dans le Constantinois, ce furent plus les ressentis populaires de ras le bol que le PPA et Messali - alors transféré à El Goléa puis assigné à résidence à Brazzaville - qui l’attisèrent.

Et des tensions existaient entre le PPA et Ferhat Abbas, et les AML [9], à Sétif et Guelma notamment, étaient aux mains du PPA. On notera que Ferhat Abbas était la figure prédominante à Sétif – il y avait entre autres sa pharmacie. Mais, même si, aux fins – plausibles - de garder sa popularité auprès des activistes, il fit des discours publics appelant à un soulèvement anticolonial, il ne fut pas le zaīm de la révolte du 8 mai - ce que RV perçoit. Il faut mettre eu premier plan notamment, au PPA, des figures comme Tayeb Boulahrouf, brandisseur engagé démonstratif du drapeau algérien, rêveur utopiste d’une Algérie où le peuple mobilisé aurait fait se disperser les troupes françaises [10].

Certes des cadres et des militants nationalistes entendaient préparer les masses à l’idée d’une insurrection, mais d’une manière désordonnée, et sans disposer d’une vraie force armée : le projet était vide, et il ne fut pas validé : en fuite après le 8 mai, peu avant son arrestation et son incarcération à Bône/Annaba, Boulahrouf reçut de Chaddli Mekki, cadre du PPA constantinois et président des AML du Constantinois «le ‘‘contrordre’’ d’insurrection»8. Il n’y eut pas en mai 1945 de vrai mot d’ordre insurrectionnel ; et l’historien remarquera que, à la différence du Constantinois, partout ailleurs il y eut le 8 mai des défilés pacifiques. En bref, même s’il put en être un prodrome, le 8 mai 1945 n’eut rien à voir avec le 1er novembre 1954.

un livre denssissime

Sur ce petit - mais densissime - livre de Roger Vétillard, on relèvera que la factualité et l’abondance de noms propres peinent ici et là le lecteur à tout comprendre dans l’instant - il aurait été bon qu’une analyse explicative du soubassement de l’Algérie coloniale soit proposée ; et sur un point, on aurait aimé que Roger Vétillard présente plus clairement au lecteur ce que fut, au fond, cette affaire Abbas, alors que, à ce propos, des informations qu’il m’a fournies lors des échanges que j’ai eus avec lui, il aurait pu en tirer des paragraphes parlants.

Ceci dit, ce livre ne laisse pas indifférent le lecteur. Sur la mort du colonel Halpert : assassinat ou suicide ? Au terme de son enquête, Roger Vétillard donne ses conclusions argumentées - ce fut plausiblement un suicide -, que le lecteur pourra examiner, voire contredire ; et il ne pourra qu’apprécier le fait qu’il finisse par conclure le contraire de ce qu’il put au départ spéculer.

Plus largement, fondé sur tous les documents qu’il a pu consulter et sur nombre de témoignages, méticuleusement analysés et recoupés, le livre de Roger Vétillard est d’une scrupuleuse honnêteté, cela alors même que sa famille a payé un prix lourd dans les massacres de Périgotville/‘Ayn al-Kabīra - il en fait part avec une grande discrétion. Il se réfère à des mémorialistes et à des historiens aussi différents que Roger Benmebarek, Francine Dessaigne, Mohammed Harbi, Boucif Mekhaled, Annie Rey-Goldzeiguer…

En annexes, l’extrait de «Mon testament politique» de Ferhat Abbas est un document marquant, à relire et à méditer. Les cartes et plans de Constantine et les photos illustrent vraiment bien ce petit-grand livre. Et, on l’aura compris, il entraîne le lecteur bien au-delà de son titre.

Gilbert Meynier

* texte inédit de Gilbert Meynier


  • Roger Vétillard, La mort mystérieuse du colonel Halpert, le 15 février 1946 à Constantine, Friedberg : éd. Atlantis, 2016, 94 p. 15€.

 

notes

[1] La veille les organisateurs s’étaient concertés avec les autorités pour accepter qu’il n’y ait pas de drapeau dans la manifestation.

[2] Il était dans ces affaires le juge d’Instruction.

[3] Elle est allée de 1 340 à 100 000 victimes algériennes.

[4] Centre de Recherche Historique et de Documentation sur l’Algérie.

[5] Courriel reçu le 19 décembre 2016.

[6] Parti du Peuple Algérien.

[7] Il était espéré que, suite aux déclarations de Franklin D. Roosevelt, elle mettrait en marche le train de la décolonisation.

[8] Paris : Christian Bourgois, 1975, cf. pp. 16-25.

[9] Amis du Manifeste et de la Liberté.

[10] Cf. Benjamin Stora, Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens 1926-1954, Paris : l’Harmattan, 1985, p. 277.

 

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