samedi 15 juin 2019

l'établissement de la domination française en Algérie : un exposé historique, par Georges Yver (1937)

Défense_de_Mazagran
défense victorieuse de Mazagran par les Français, février 1840

 

l'établissement de la domination française

en Algérie

un exposé historique, par Georges Yver (1937)

 

sommaire

I - La conquête de l'Algérie
    L'expédition d'Alger
    Les débuts de l'occupation
    L'occupation restreinte
    La conquête totale
    L'achèvement de la conquête

II - L'administration de l'Algérie
     Les tendances et les institutions
     La politique indigène

___________________

 

I - La conquête de l’Algérie

L’expédition d’Alger

Le fait initial, dont, par l’enchaînement inéluctable des événements découlent tous les autres, est l’expédition d’Alger de 1830. Celle-ci eut pour cause un incident d’importance secondaire, assez mal élucidé d’ailleurs, le coup d’éventail porté par le dey Hussein au consul Deval, le 29 avril 1827, au cours d’une discussion relative au règlement de fournitures de grains faites, sous la première république, par deux israélites algériens, Bacri et Busnach. L’obstination du dey à refuser réparation de cet affront, malgré le blocus des côtes de la Régence par une escadre française, puis un incident plus grave que le premier, la canonnade par les batteries d’Alger du vaisseau La Provence, au moment où il sortait du port sous pavillon parlementaire (3 août 1829), décidèrent le gouvernement de Charles X à employer la force pour obtenir satisfaction. Le ministre Polignac avait songé tout d’abord à confier au pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, le soin de châtier le dey.

Hussein Pacha, dey d'Alger
Hussein Pacha, dey d'Alger

Cette combinaison n’ayant pas abouti, une expédition contre Alger fut résolue au début de 1830. Entreprise pour venger l’honneur national, elle fournirait, déclarait le roi en l’annonçant aux Chambres, l’occasion de mettre fin à la course que les Algériens pratiquaient encore et tournerait ainsi au profit de la chrétienté tout entière. Communiqué aux cabinets européens, le projet fut bien accueilli partout sauf en Angleterre, où l’on craignait que l’expédition n’eût pour résultat l’établissement des Français sur le littoral africain et ne portât ainsi atteinte à la suprématie britannique en Méditerranée. Le cabinet de Saint-James réclama donc des garanties de désintéressement que, malgré des instances réitérées et parfois menaçantes, le roi et son ministre refusèrent de donner.

En France même, le projet suscita les critiques des libéraux, adversaires politiques de Polignac et, sauf à Marseille et dans les ports du Midi, laissa le grand public indifférent.

Les préparatifs militaires furent rapidement conduits. Un corps expéditionnaire de 37 000 hommes fut organisé et placé sous les ordres du général de Bourmont ; une flotte de transport réunie par les soins du ministre de la Marine, le baron d’Haussez. L’escadre de l’amiral Duperré devait escorter le convoi. Partie de Toulon le 25 mai, l’escadre mouilla le 13 juin devant la péninsule de Sidi Ferruch, à 25 kilomètres à l’ouest d’Alger, point choisi pour le débarquement.

attaque d'Alger par la mer, Théodore Gudin
attaque d'Alger par la mer, Théodore Gudin

Le 14, au lever du jour, les Français occupèrent la presqu’île sans rencontrer de résistance et la transformèrent en un camp retranché. Le 19, ils bousculaient les contingents de l’agha Ibrahim campés sur le plateau de Staoüeli. Le 24, ils repoussaient l’attaque des Algériens près de Sidi-Khalef, puis, reprenant leur marche après avoir soutenu des combats acharnés du 25 au 29, ils arrivaient devant le fort l’Empereur, clef de la défense d’Alger du côté de la terre et en commençaient aussitôt le siège.

Le 4 juillet, après cinq heures de bombardements, les Turcs évacuaient la place devenue intenable et les Français s’y installaient. Hors d’état de prolonger la résistance, Hussein se résigna à accepter les conditions imposées par Bourmont : remise aux Français de la kasbah, de la ville et des forts ; autorisation accordée au dey de conserver sa fortune personnelle et de se retirer où il lui conviendrait ; reconnaissance des mêmes avantages aux soldats de la milice ; libre exercice de la religion musulmane garanti aux habitants ainsi que le «respect de leur liberté, de leurs propriétés, de leur commerce, de leur industrie, de leurs femmes».

Conformément aux clauses de la capitulation, les Français prirent, le 5 juillet, possession d’Alger. Le dey fut transporté à Naples, les janissaires, dont il eût été possible pourtant de s’assurer les services, en Asie Mineure. Une commission de gouvernement et un conseil municipal improvisés par le général en chef remplacèrent les autorités turques.

Au prix d’une campagne plus pénible que sanglante (elle n’avait coûté que 415 morts) et dont les 48 millions du trésor de la Kasbah couvraient les frais, le but assigné à l’expédition était atteint. «Vingt-trois jours ont suffi, déclarait Bourmont dans un ordre du jour, pour la destruction d’un État dont l’existence fatiguait l’Europe depuis trois siècles».

Siège et prise d'Alger, 4 juillet 1830, aquarelle du Jung
siège et prise d'Alger le 4 juillet 1830, aquarelle du Jung

 

Les débuts de l’occupation

La disparition de l’État turc plaçait le gouvernement français dans un grave embarras. Le cabinet des Tuileries n’avait, semble-t-il, aucune velléité d’expansion territoriale et se montrait prêt à confier à un congrès le sort de la Régence. La révolution de juillet ne laissa pas aux diplomates le temps de se réunir. Le gouvernement de Louis-Philippe hérita donc d’Alger que les troupes françaises continuèrent à occuper tandis que les affaires européennes attiraient sur des problèmes plus importants l’attention des hommes politiques. Aussi bien le roi et ses ministres craignaient-ils de mécontenter l’Angleterre dont l’amitié paraissait indispensable au maintien de la dynastie. Cette situation ambiguë se prolongea pendant quatre ans.

Un homme, toutefois, se montra dès le début prêt à prendre l’initiative à laquelle se refusait le gouvernement : ce fut le général Clauzel nommé commandant de l’armée d’Afrique en remplacement de Bourmont. À son avis la souveraineté de la France devait être reconnue sur toute l’étendue du territoire soumis auparavant à la domination turque, mais, afin de réduire les charges militaires et les frais qu’aurait imposés l’occupation effective du pays, c’est à des chefs musulmans, vassaux de la France, qu’il voulait confier le gouvernement des indigènes.

Durant les six mois de son gouvernement, il essaya de réaliser son programme. Un bey fut installé à Médéa ; des traités passés avec le bey de Tunis attribuèrent à des princes de la famille régnante l’administration des provinces de Constantine et d’Oran. Cette politique ne pouvait convenir à des gouvernants soucieux de ne pas s’engager à fond. Clauzel fut désavoué et rappelé. Mais il rentrait en France convaincu de l’avenir d’Alger dont il fut désormais à la Chambre des députés l’un des plus ardents défenseurs.

Berthezène, portrait
Berthezène

Ses successeurs, Berthezène (février-décembre 1831), Savary duc de Rovigo (décembre 1831 - 29 avril 1832), Voirol (29 avril 1832 - septembre 1834) n’eurent guère d’autre objectif que la défense d’Alger et de ses environs immédiats. Divers points du littoral : Oran (1831), Bône (1832), Bougie, Arzeu, Mostaganem (1833) furent pourtant occupés durant cette période.

Tandis que les Français se cantonnaient ainsi sur la côte, l’intérieur de la Régence était livré à l’anarchie. Bientôt cependant des hommes énergiques réussirent à s’imposer aux indigènes. Dans l’est, le bey de Constantine, Ahmed, se maintenait malgré l’hostilité de nombreuses tribus du Tell et des chefs du Sahara.

Dans l’ouest, un jeune marabout de vingt-quatre ans, Abd el-Kader ben Mahieddine était le 24 novembre 1832 proclamé sultan par trois tribus des environs de Mascara. Déclinant le titre qui lui était offert, il se contenta de celui d’émir, dénomination assez vague, mais qui n’allait pas tarder à se préciser à celle d’emir al-mûminin, Commandeur des croyants.

Abdel-Kader, vers 1835
Abd el-Kader, vers 1835

Musulman convaincu mais mettant habilement la religion au service de ses desseins ambitieux, usant du prestige que lui assuraient la naissance chérifienne, son courage, son éloquence, il se présentait comme le défenseur de l’islam et requit, à ce titre, l’obéissance de tous. L’échec des premières opérations qu’il dirigea contre Oran le convainquit de la nécessité d’une trêve qui lui permettrait d’organiser ses forces. Il l’obtint, par la convention du 24 février 1834, conclue avec le général Desmichels, commandant la division d’Oran. Les secours matériels et l’appui moral qu’il reçut de celui-ci lui permirent, comme il l’avait espéré, de triompher de ses adversaires. Ainsi s’édifiait dans l’ouest un État arabe, dont le chef allait être l’ennemi le plus redoutable des Français.

Pendant ce temps, deux courants d’opinion se formaient en France, l’un favorable, l’autre hostile à la conservation d’Alger. Mis à plusieurs reprises en demeure de faire connaître ses intentions, le gouvernement recourut à l’expédient classique : la nomination d’une commission d’enquête.

Formée de pairs, de députés et d’officiers, cette commission se transporta en Afrique où elle séjourna de septembre à novembre 1833. Elle se prononça pour la conservation, mais sans conviction bien profonde. Les arguments invoqués étaient surtout d’ordre sentimental : honneur national engagé, impossibilité d’abandonner un territoire arrosé par le sang français, nécessité de prendre en considération «le vœu national» qui, assurait-on, réclamait la conservation. Les mêmes arguments prévalurent auprès de la «commission supérieure» chargée de réviser les propositions de la «commission d’Afrique». Les Chambres et le gouvernement se rangèrent à cette opinion.

Une ordonnance royale du 22 juillet 1834 institua un «Gouvernement général des Possessions françaises dans le nord de l’Afrique».

étapes conquête de l'Algérie
les étapes de la conquête, 1830-1879

 

L’occupation restreinte

L’avenir de ces «Possessions» semblait fort limité. Le gouvernement et les Chambres, par souci d’économie autant que par crainte des aventures, se déclaraient, en effet, opposés à toute extension territoriale. Ils n’admettaient qu’une «occupation restreinte», c’est-à-dire réduite aux ports et à leurs environs immédiats.

On proclamait sans doute la souveraineté de la France sur la Régence entière, mais, en dehors de la zone étroite dont on se réservait l’administration directe, on se proposait de laisser l’intérieur à des chefs indigènes qui reconnaîtraient la suzeraineté de la France et exerceraient l’autorité en son nom. Deux hommes paraissaient tout désignés pour jouer ce rôle de grands feudataires : Ahmed Bey dans l’est, Abd el-Kader dans l’ouest. Tel fut le système qu’on essaya d’appliquer de 1834 à 1841 ; les événements eux-mêmes en démontrèrent l’inefficacité.

Il n’amena pas la pacification attendue. Il fallut guerroyer sans cesse et augmenter d’année en année les effectifs de l’armée. La sécurité de la Mitidja ne put être assurée ; les prétentions excessives d’Abd el-Kader suscitèrent des difficultés imprévues. Passant outre aux injonctions du gouverneur général Drouet d’Erlon, il installa des beys à Miliana et à Médéa. En Oranie, il engagea les hostilités avec le général Trézel et lui infligea un sérieux échec à la Macta (28 juin 1835). Cette affaire, qualifiée non sans exagération de désastre, provoqua en France une vive émotion. Drouet d’Erlon, jugé trop peu énergique, fut remplacé par le maréchal Clauzel.

bataille de la Macta
bataille de la Macta, 28 juin 1835

Reprenant avec quelques modifications de détail, son plan de 1830, Clauzel jugeait indispensable la conquête des principales villes de la Régence. S’attaquant d’abord à Abd el-Kader, il prit et incendia Mascara, capitale de l’émir (décembre 1835), occupa Tlemcen (janvier 1836), Médéa (avril 1836) et plaça des beys dans ces deux dernières villes. Puis, ne jugeant pas à propos de négocier avec Ahmed bey, il le destitua et nomma à sa place Yusuf qui s’établit à Bône, en attendant d’être mis en possession de son beylik.

Ces succès étaient, il est vrai, plus brillants que durables. L’émir eut bien vite reconstitué ses forces et la défaite même que lui infligea à la Sikkak (6 juillet 1836) Bugeaud envoyé en Afrique pour dégager les troupes bloquées au camp de la Tafna, ne l’affaiblit pas sérieusement.

Sikkak
bataille de la Sikkak, 6 juillet 1836

Abandonné à ses seules ressources, le bey de Médéa fut fait prisonnier par les partisans d’Abd el-Kader. Enfin, l’expédition dirigée par Clauzel lui-même contre Constantine se termina de la façon la plus lamentable. Le corps expéditionnaire organisé hâtivement et mis en route à une époque trop tardive ne put enlever la place et regagna Bône à grand peine après avoir perdu le septième de son effectif (novembre 1836).

Cet échec acheva de discréditer le «système guerroyant». Clauzel fut remplacé par Damrémont, partisan résolu d’une «occupation restreinte, progressive et pacifique». Les instructions données au nouveau gouverneur lui assignaient la pacification comme premier objectif à atteindre.

On crut d’abord y parvenir. Expédié de nouveau en Afrique avec mission d’amener de gré ou de force Abd el-Kader à cesser les hostilités, Bugeaud conclut avec l’émir, le 30 mai 1837, la convention de la Tafna. Elle accordait à l’émir des avantages considérables : elle lui laissait, en effet, la possession de la province d’Oran (sauf Oran, Arzeu et Mostaganem), le Titteri, cédé par Bugeaud contrairement aux instructions du gouvernement, ainsi qu’une partie de la province d’Alger, c’est-à-dire environ le tiers de la Régence. Abd el-Kader reconnaissait, mais en termes équivoques et sans obligation de payer tribut, la souveraineté de la France et s’interdisait toute immixtion dans la province de Constantine.

Ttraité de la Tafna, 1837
convention de la Tafna, 30 mai 1837

Le rétablissement de la tranquillité dans l’ouest permettait de régler les affaires de l’est. Après avoir vainement essayé de traiter avec Ahmed bey sur les bases de la convention de la Tafna, Damrémont entreprit à son tour une expédition contre Constantine. La place fut enlevée, le 13 octobre 1837, après un combat dans les rues qui coûta près d’un millier d’hommes. Damrémont avait été tué par un boulet ennemi la veille de l’assaut et le commandement des troupes pris par le plus ancien divisionnaire, le général Valée.

prise de Constantine, 13 oct 1837
prise de Constantine, 13 octobre 1837

La prise de Constantine entraîna de graves dérogations au principe de l’occupation restreinte dont l’extension imprévue de la domination française faussa l’application. Ne trouvant personne pour remplacer Ahmed bey, les Français se virent contraints d’assumer l’administration de la province. Valée devenu maréchal et gouverneur général y pourvut. Le territoire fut placé sous l’autorité d’un général commandant supérieur résidant à Constantine et partagé (à l’exception des subdivisions de Constantine et de Bône, dont la France se réservait l’administration directe) en circonscriptions administrées par des chefs indigènes (khalifas, caïds) placés sous le contrôle de l’autorité militaire, mais gardant une grande indépendance d’allures et faisant figure de vassaux plutôt que de fonctionnaires.

Ce système imposé dans l’est par les circonstances, Valée se proposait de l’appliquer aux autres parties de la Régence. «Je suis, écrivait-il au duc d’Orléans, partisan de la colonisation restreinte, mais de la domination universelle». Aussi bien, pour garantir la protection des populations soumises et la sécurité de leurs lignes de communications, les Français durent pousser dans l’intérieur et s’installer sur les points stratégiques. Mila, Sétif et, sur la côte, Djijelli furent successivement occupés. Les progrès de la domination française contrariaient les projets de l’émir sur la province de l’est et rendaient inévitable un nouveau conflit.

Depuis la paix de la Tafna, Abd el-Kader avait affermi son pouvoir et augmenté ses ressources. Grâce à son armée régulière, il avait brisé toutes les résistances et fait reconnaître son autorité jusqu’au Sahara. Aux pays ainsi soumis, il avait donné une organisation assez analogue à l’organisation existant à l’époque turque mais dont le personnel recruté, soit dans sa propre famille, soit parmi les représentants de la noblesse religieuse, n’avait pas les moyens de s’opposer à ses volontés. Les contributions levées sur ses sujets alimentaient son trésor, lui permettaient de se procurer des armes, des munitions et d’édifier à la lisière du Tell et des Hauts-Plateaux une ligne de forteresses, Boghar, Tagdempt, Taza, Saïda, Sebdou, destinées à lui servir de refuge en cas de défaite.

L’État arabe ainsi organisé manquait toutefois de solidité ; il ne tenait debout que grâce à l’énergie et à l’activité de l’émir ; la guerre contre les chrétiens pouvait seule l’empêcher de s’effondrer. Le «djihad» n’était pas seulement pour Abd el-Kader une obligation religieuse, c’était aussi une nécessité politique. Il n’attendait qu’une occasion propice pour reprendre les hostilités.

Bien qu’il jugeât la guerre inévitable, Valée, se conformant aux directives gouvernementales, s’employa de son mieux à la retarder. Il s’efforça d’aplanir les difficultés relatives à l’interprétation du traité de la Tafna, toléra les intrigues des agents de l’émir parmi les tribus de la zone française, essaya, sans succès d’ailleurs, de régler par une convention rectificative les questions litigieuses.

Il ne put, toutefois, demeurer indifférent aux empiètements d’Abd el-Kader dans la province de Constantine. Pour y couper court, il décida d’affirmer par une démonstration militaire les droits de la France sur le district d’Hamza dont la possession par l’émir eût intercepté les communications entre Alger et Constantine. Ce fut l’expédition des «Portes de Fer». Partis de Mila le 18 octobre 1839, à la tête d’une colonne de 4 000 hommes, Valée et le duc d’Orléans franchirent, le 28, le défilé des Biban (Portes de Fer), puis par Hamza et la vallée de l’Isser, gagnèrent Alger où ils entrèrent le 2 novembre.

passage des Portes de Fer, oct 1839
passage des Portes de Fer, 28 octobre 1839

Cette expédition fournit à l’émir le prétexte cherché pour rompre avec la France. Le 18 novembre, il envoya au gouverneur général une déclaration de guerre. Dans les journées du 21 et du 22 novembre, ses partisans envahirent la Mitidja et saccagèrent les établissements européens. Les hostilités se poursuivirent pendant toute l’année 1840 sans aboutir à des résultats décisifs. Les Français prirent possession de Cherchel, de Médéa, de Miliana, mais le ravitaillement de ces places aussitôt bloquées par l’ennemi nécessita des expéditions pénibles et toujours à recommencer. En même temps, les indigènes se soulevaient dans la province d’Oran. Les bulletins de victoire de Valée ne parvenaient pas à dissimuler la gravité de la situation.

 

La conquête totale

La pacification, on s’en rendit compte alors, ne pouvait être obtenue que par l’anéantissement de la puissance d’Abd el-Kader et l’établissement de la «domination absolue» selon l’expression de Bugeaud qui, après avoir été l’un des plus chauds partisans de l’occupation restreinte, la qualifiait maintenant de «chimère dangereuse». La conquête totale s’imposait. Le gouvernement se rallia à cette nouvelle politique et chargea Bugeaud, nommé gouverneur général, le 29 décembre 1840, de l’appliquer.

Bugeaud arrivait en Afrique avec un plan mûrement élaboré dont il poursuivit l’exécution pendant six ans. Cette continuité de direction, jusqu’alors inconnue en Afrique, contribua à assurer le succès. Jouissant d’autre part de la confiance de Louis-Philippe et de Guizot, Bugeaud obtint du gouvernement les moyens d’action, parcimonieusement accordés à ses prédécesseurs. Les effectifs de l’armée d’Afrique passèrent de 60 000 à 80 000 et même 108 000 hommes.

Enfin et surtout, il adapta la tactique aux conditions de la guerre africaine si différente des campagnes napoléoniennes où l’on opérait par grandes masses contre un adversaire régulièrement organisé, dans des contrées pourvues de ressources de toutes sortes. Alourdies par l’artillerie et les convois, les colonnes françaises se mouvaient avec une extrême lenteur ; l’ennemi, au contraire, se déplaçait avec rapidité, apparaissait à l’improviste sur les points où on ne l’attendait pas, tuait, pillait, incendiait et disparaissait avant qu’on eût pu le rejoindre. Conscients de leur infériorité, les Arabes ne se hasardaient pas à engager des combats véritables. Abd el-Kader lui-même évitait les rencontres, car il ne voulait pas sacrifier inutilement les quelques milliers de réguliers dont il disposait. Les soumissions obtenues n’étaient jamais que provisoires : la guerre menaçait de s’éterniser.

cavaliers rougs d'Abd el-Kader
cavaliers rouges d'Abd el-Kader

Si l’on voulait cesser de piétiner sur place, il fallait rendre les troupes françaises aussi mobiles que l’ennemi. Cette vérité, Bugeaud l’exprime en termes saisissants : «Ce n’est pas par la multiplication des postes fortifiés qu’on dominera le pays, c’est par l’action des troupes que l’on commande partout, par la puissance morale qui résulte de la puissance matérielle appliquée avec intelligence… Nos soldats, comme les soldats de Rome, doivent être libres et dégagés».

Non content de formuler les principes, il régla jusque dans le détail les plus infimes l’application des méthodes nouvelles. Les troupes furent rendues plus souples et plus maniables, les fantassins débarrassés de tout ce qui pouvait les alourdir, le harnachement des cavaliers simplifié, les vivres transportées par des mulets ou des chameaux. Le soldat prit l’habitude de vivre sur le pays ; les récoltes sur pied ou les approvisionnements conservés dans des silos fournirent le grain nécessaire à l’alimentation, la razzia des troupeaux assura le ravitaillement en bétail.

colonnes expéditionnaires, peinture d'Alphonse Chigot
colonnes expéditionnaires, peinture d'Alphonse Chigot

La guerre devenait une guerre de mouvement. Les colonnes mobiles ou «colonnes expéditionnaires» en furent l’instrument par excellence. Elles se déplaçaient très rapidement et ne laissaient pas à l’ennemi le temps de se dérober à leur poursuite. Leur faible effectif (6 000 hommes et 1 200 chevaux en moyenne) permettait d’opérer simultanément dans plusieurs régions. Les Arabes étaient incapables de prolonger la lutte contre un adversaire à la merci duquel se trouvaient leurs intérêts matériels et leurs moyens d’existence que l’éloignement ne garantissait plus. La soumission d’une contrée était immédiatement suivie par la construction de postes commandant les lignes de communications, renfermant les approvisionnements et servant de base d’opérations pour les colonnes qui pouvaient ainsi pénétrer de plus en plus profondément dans l’intérieur.

Ainsi conduite, la guerre a donné naissance à un type de soldat particulier, l’«africain», ancêtre des «coloniaux» de l’époque contemporaine. L’«africain» possède au plus haut degré deux qualités spécifiques, l’ingéniosité et l’endurance. Il est «débrouillard» ; le mot a été inventé en Afrique et a fait fortune depuis.

Hors des villes et des postes, le soldat n’a le plus souvent rien à attendre des services administratifs, aussi pousse-t-il jusqu’à la virtuosité l’art de se procurer ce qui lui manque. Il se transforme sans peine en terrassier, en maçon, en charpentier, construit des routes, bâtit des maisons, défriche, laboure, plante des arbres, récolte des légumes, fait surgir autour des camps la richesse et la vie. L’endurance est sa vertu capitale et, pour ainsi dire, la forme africaine du courage. La conquête a, sans doute, fourni à la bravoure traditionnelle du soldat français maintes occasions de se manifester ; les faits d’armes éclatants, les actes d’héroïsme individuels ou collectifs abondent ; pourtant la guerre d’Afrique fut plus meurtrière que sanglante ; le climat et les maladies causèrent plus de pertes que le feu de l’ennemi. Elle exigea des troupes une trempe matérielle et morale à toute épreuve.

Dans les camps et les postes perdus du «bled» les conditions d’existence étaient déplorables, la vie en colonne était terriblement dure. Les marches sous la pluie et la neige en hiver, sous le soleil torride de juillet et d’août imposaient des fatigues telles que certains n’y résistaient pas et se suicidaient. Rapportons-nous-en là-dessus au témoignage de Montagnac qui, soldat doublé d’un artiste, a tracé le tableau le plus vivant, le plus coloré, le plus sincère aussi et le plus réaliste de la vie de campagne en Afrique. «Il y a longtemps, écrit-il, qu’une armée n’a trimée comme la nôtre. Nos soldats sont couverts de guenilles. Malgré cela, ils se portent parfaitement, sont gais et acceptent sans sourciller toutes les fatigues»

De même qu’elle façonna les soldats, la guerre suscita les chefs capables de la mener à bonne fin. Le commandement se transforma à tous les degrés. Les officiers généraux et supérieurs du début, ces «reliques de l’Empire» comme les appelle ironiquement Montagnac, cédèrent la place à des hommes jeunes et pleins d’ardeur. Libres de toute attache avec le passé, ils avaient fait leur apprentissage en Algérie même. Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Cavaignac, Morris furent pour Bugeaud des auxiliaires prêts à suivre ses directives, ayant aussi assez d’expérience et de maturité pour prendre des initiatives quand les circonstances l’exigeaient.

colonel Lamoricière, 1843
colonel Lamoricière, 1843

L’«action politique» s’ajouta, dans plus d’un cas, à l’emploi de la force. Les indigènes ne formaient pas un bloc homogène, mais se partageaient en une foule de groupements sans cohésion et souvent en lutte les uns contre les autres.

Le seul lien qu’il y eût entre eux, la religion, ne fut pas assez fort pour les unir contre l’étranger. Les Français trouvèrent parmi eux des partisans et des alliés. Les ambitions des chefs, les rivalités d’influence, les querelles de famille ou de çof, déterminèrent en maintes occasions l’attitude des populations. Bugeaud et ses lieutenants ne manquèrent pas d’en tirer parti.

Le succès justifia la politique adoptée par le gouvernement et le système de guerre inauguré par Bugeaud. Négligeant les objectifs secondaires, celui-ci porta tout son effort contre Abd el-Kader et l’attaqua au cœur même de sa puissance dans la province d’Oran. Au cours des campagnes de 1841 et 1842, il lui enleva ses places forts, Tagdempt, Boghar, Taza, Saïda, Sebdou, prit possession de Mascara, de Tlemcen, et, par l’occupation de la vallée du Chélif, assura la liaison entre la province d’Alger et celle d’Oran ; des colonnes fouillèrent les massifs de l’Ouarsnis et du Dahra.

La perte de Tlemcen avait été particulièrement sensible à l’émir dont elle coupait les communications avec le Maroc. Aussi essaya-t-il de réagir en s’appuyant sur les populations berbères des Traras. Vaincu à plusieurs reprises, il dut quitter cette contrée, se replier sur la région de Mascara où quelques tribus lui restaient fidèles, puis, pourchassé par Lamoricière, il fut bientôt réduit à errer sur les Hauts-Plateaux, avec sa «smala». Ville ambulante, où campaient des tribus entières, elle abritait la famille de l’émir, celle de ses principaux officiers, son trésor, ses approvisionnements et renfermait environ 30 000 personnes sous la garde de 5 000 réguliers.

prise smala, Horace Vernet
la prise de la smala d'Abd el-Kader, 16 mai 1843, tableau d'Horace Vernet

Le duc d’Aumale la surprit, le 16 mai 1843, près de la source de Taguine, à cinq journées au sud de Boghar. Bien qu’il n’eût avec lui que 500 cavaliers sous les ordres de Yusuf et de Morris, le prince n’hésita pas à charger. Les Arabes n’eurent pas le temps de se reconnaître et se dispersèrent ; 300 furent tués, 3000 faits prisonniers ; les vainqueurs recueillirent un butin immense.

Absent au moment de l’attaque, Abd el-Kader échappa au désastre, mais son prestige avait reçu un coup dont il ne put se relever. Pendant sept mois encore, il tint la campagne sans réussir à pénétrer dans le Tell, puis, à bout de ressources, il se réfugia en territoire marocain. Les tribus de l’ouest se soumirent en masse. Bugeaud, nommé maréchal, le 31 juillet 1843, déclarait dans un banquet que la «guerre sérieuse» était finie.

Abd el-Kader ne jugeait pas cependant la partie définitivement perdue. Son rôle de champion de la guerre sainte lui valait l’appui des confréries religieuses qui provoquèrent dans tout l’empire chérifien une agitation à laquelle le makhzen, mécontent d’ailleurs de voir les Français installés dans la région de Tlemcen, n’osa pas ou ne voulut pas s’opposer. Un corps de réguliers fut envoyé à Oujda ; le 30 mai 1844 des cavaliers marocains attaquèrent une reconnaissance française.

À cette nouvelle, Bugeaud quittait la Kabylie où il venait d’occuper Dellys, se transporta à la frontière marocaine. Le gouvernement français, pour ne pas indisposer l’Angleterre qui veillait avec un soin jaloux sur l’intégrité de l’empire chérifien, s’efforça d’éviter une rupture. Tandis que le consul général de France à Tanger engageait des négociations avec le makhzen, Bugeaud entamait avec le caïd d’Oujda des pourparlers qui n’aboutirent pas.

L’obstination du makhzen, qui croyait pouvoir compter sur l’appui de l’Angleterre, rendit inutile la modération du gouvernement français. Il fallait en finir. L’escadre du prince de Joinville bombarda Tanger le 6 août. Informé de l’ouverture des hostilités, Bugeaud prit, à son tour, l’offensive. Le 14 août, il attaqua sur l’oued Isly, à l’ouest d’Oujda, l’armée marocaine forte d’environ 40 000 hommes, que commandait Moulay Mohammed, un des fils du sultan. Formés en losange, les 11 000 hommes du maréchal enfoncèrent l’ennemi qui se débanda et battit en retraite sur Taza. Pendant ce temps, le prince de Joinville se présentait devant Mogador, bombardait la ville et en détruisait les fortifications.

bataille d'Isly, 1844, Horace Vernet
bataille d'Isly, 14 août 1844, tableau d'Horace Vernet

Ces échecs déterminèrent le makhzen à demander la paix qui fut signée à Tanger, le 10 septembre 1844. Louis-Philippe et ses ministres avaient hâte de sortir du «guêpier» marocain. Aussi se montrèrent-ils peu exigeants : ils ne réclamèrent ni cession territoriale ni indemnité de guerre. Quant au sultan, il s’interdisait de prêter assistance aux sujets rebelles de la France ; il s’engageait à mettre Abd el-Kader hors la loi, à le poursuivre et, s’il tombait en son pouvoir à l’interner dans une ville de l’ouest.

Le traité stipulait, en outre, la délimitation de la frontière algéro-marocaine. Cette clause reçut son exécution par la convention de Lalla-Maghnia du 18 mars 1845. La zone limitrophe de l’Algérie et du Maroc fut divisée en trois sections : 1° de la mer au Teniet-es-Sassi, où la frontière fut indiquée par des repères ; 2° du Teniet-es-Sassi à l’Atlas saharien, où l’on ne traça pas de limites, mais où l’on procéda à une répartition des tribus et des «ksour» entre les deux États ; 3° la zone saharienne, considérée comme n’appartenant à personne.

Cette convention, devait, pensait-on, empêcher tout conflit à l’avenir ; elle n’atteignit pas ce but. Certains groupements furent mal à propos partagés entre la France et le Maroc, auquel on laissait, d’autre part, quelques-uns des «ksour» les plus importants, notamment ceux de Figuig, où les dissidents furent assurés de trouver refuge et appui. Le «droit de suite» accordé aux Français sur le territoire chérifien ne suffisait pas à compenser cet inconvénient.

La tranquillité la plus complète avait régné en Algérie pendant la guerre franco-marocaine. Cette accalmie ne fut que passagère. Dès le début de 1845, une agitation inquiétante se manifesta dans la province d’Oran. Des troubles beaucoup plus graves se produisirent dans le Dahra. Un aventurier d’origine marocaine et se disant «chérif», Bou Maza («l’homme à la chèvre») souleva les tribus, massacra les caïds et les cheikhs au service de la France. Le poste d’Orléansville fut menacé ; l’insurrection gagna la vallée du Chélif et se propagea dans l’Ouarsenis.

Bou Maza par Geoffro, L'Illustration, 15 mai 1847
Bou Maza, portrait d'après nature,
E. Geoffroy, L'Illustration, 15 mai 1847

La répression fut rapide et rude. Bou Maza disparut quelque temps (mai 1845). L’agitation cependant persistait ; de faux Bou Maza surgissaient de toutes parts. Bou Maza lui-même ne tarda pas à reparaître aux environs de Mostaganem. Abd el-Kader, enfin, jugeant le moment favorable pour tenter la fortune, franchissait la frontière et anéantissait, près du marabout de Sidi-Brahim, une colonne conduite par le lieutenant-colonel Montagnac. Près d’Aïn-Temouchent un détachement français capitulait sans combattre.

Ces deux affaires eurent un immense retentissement ; les tribus encore hésitantes prirent les armes à la frontière marocaine au Hodna. Bugeaud, qui se trouvait alors en France, s’empressa de regagner Alger. Arrivé le 15 octobre, dès le 18, il entrait en campagne. Jamais peut-être il ne montra plus d’énergie et ne déploya plus d’activité que dans ces circonstances critiques. S’il ne peut atteindre l’émir et l’écraser d’un seul coup, du moins le traque-t-il sans relâche et frappe-t-il durement les tribus qui lui fournissent des vivres et des hommes.

Dix-huit colonnes battirent le pays de la Tafna au Hodna, du Sahara au Djurdjura, afin de fermer l’accès du Tell à Abd el-Kader. Celui-ci réussit pourtant à échapper aux poursuites. Menacé d’encerclement par les colonnes parties de Tiaret, de Boghar et de la vallée du Chélif, il réussit à rejoindre en Kabylie son «khalifa» Ben Salem avec le concours duquel il se proposait d’envahir la Mitidja. La résistance du général Gentil au col des Beni-Aïcha (6 février 1846) fit échouer ce plan. Mal accueilli chez les Kabyles qui refusèrent de le soutenir, Abd el-Kader dut rétrograder et regagner le Titteri, puis le sud. Serré de près par les colonnes françaises, abandonné par les tribus chez lesquelles il avait successivement cherché refuge et n’ayant plus avec lui que quelques cavaliers, il se vit contraint de rentrer au Maroc. Bou Maza, qui l’y avait suivi, revint en Algérie l’année suivante et essaya de soulever encore une fois le Dahra. Découragé par l’insuccès de cette tentative, il se rendit aux Français.

Bien que l’insurrection eût été partout vaincue, la présence d’Abd el-Kader au voisinage de la frontière pouvait encore causer quelque inquiétude. Pour en finir avec cet irréductible adversaire, Bugeaud songeait à le poursuivre jusque dans l’intérieur du Maroc. Le gouvernement lui refusa l’autorisation nécessaire. Il se proposait aussi de réduire les Kabyles demeurés indépendants, mais là encore il se heurta à l’opposition du ministère qui lui permit seulement de faire une démonstration dans la vallée de l’oued Sahel. Au retour de cette expédition, il déclara qu’il considérait sa mission comme terminée et, le 5 juin 1847, quitta l’Afrique pour ne plus y revenir.

Son successeur, le duc d’Aumale, eut la satisfaction de recevoir la soumission d’Abd el-Kader. Pressé par le gouvernement français de se conformer aux clauses du traité de Tanger, le sultan du Maroc, après beaucoup d’hésitations, s’était enfin décidé à agir. Victorieux dans une première rencontre de la «mahalla» envoyée contre lui, l’émir n’en fut pas moins refoulé vers la frontière française que surveillaient les troupes de Lamoricière. Ne pouvant s’échapper vers le sud, car tous les passages étaient gardés, il se rendit, le 23 décembre 1847, sous la condition d’être transporté en Orient.

reddition d'Abd el-Kader, 23 décembre 1847, par Régis Augustin
reddition d'Abd el-Kader, 23 décembre 1847, par Régis Augustin

 

film L'Algérie des chimères, 2000
reddition d'Abd el-Kader, scène du film L'Algérie des chimères, 2000

La soumission d’Abd el-Kader débarrassait la France de son plus redoutable adversaire. La France restait l’héritière incontestée de la puissance turque. Aussi bien, au cours de la lutte contre l’émir, les troupes françaises avaient-elles parcouru les plateaux du Titteri et de l’Oranie ; elles avaient poussé des pointes jusqu’au revers septentrional de l’Atlas saharien, obligeant les nomades des steppes et les sédentaires des « ksour» à reconnaître l’autorité de la France. Il en était de même dans la province de Constantine où les Français, maîtres de Biskra depuis 1844, atteignaient la lisière du désert.

Les «Possessions françaises» exiguës et éparses sur le littoral avaient été remplacées par un immense domaine s’étendant sans solution de continuité de la frontière tunisienne aux confins marocains et de la Méditerranée au Sahara. Le nom d’«Algérie» employé dès 1838, adopté officiellement en 1839 symbolise cette transformation.

 

L’achèvement de la conquête

Une région, pourtant, restait encore indépendante, la Kabylie, c’est-à-dire l’ensemble des massifs montagneux compris entre la Mitidja à l’ouest, Collo à l’est, la Méditerranée au nord, les hautes plaines de la Medjana et de Sétif au sud. Entourée de tous côtés par les territoires français, elle devait fatalement succomber, mais la conquête, contrariée par les hésitations du gouvernement et par les événements extérieurs exigea huit ans (1849-1857). La Petite Kabylie ou Kabylie des Babor fut soumise en 1851 et 1852 à la suite d’expéditions dirigées par Saint-Arnaud et Randon. La conquête de la Grande Kabylie ou Kabylie du Djurdjua fut l’œuvre de Randon, gouverneur général de 1851 à 1858. Il l’avait préparée avec le plus grand soin et avait entrepris tout d’abord la construction de routes stratégiques assurant aux troupes l’accès facile et permanent des massifs montagneux. La réduction des effectifs pendant la guerre de Crimée retarda toutefois l’exécution de ses projets.

Randon, 1857
le général Randon en Kabylie, 1857

En 1854, pourtant, la répression d’un soulèvement des Kabyles du Sebaou lui fournit l’occasion de pénétrer jusque chez les Beni Yahia, au cœur même du massif kabyle et d’imposer une contribution de guerre aux tribus de la région. Mais, dès que les troupes se furent éloignées, l’agitation recommença ; les postes français de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan furent attaqués par les indigènes descendus des montagnes. Promu maréchal, Randon obtint enfin l’autorisation d’entreprendre la campagne décisive qu’il réclamait depuis si longtemps.

Trois divisions devaient opérer dans le massif même, tandis qu’un corps d’observation surveillerait le revers méridional du Djurdjura. Parties de Tizi-Ouzou, le 24 mai 1857, les divisions Renault, Yusuf et Mac-Mahon escaladèrent les crêtes défendues par les Beni-Raten et, le 25, s’établirent sur le plateau de Soukh-el-Arba. Les Beni-Raten demandèrent à traiter. Randon fit aussitôt commencer sur ce point, d’où l’on commande une centaine de villages, la construction d’une forteresse, qui serait «comme une épine plantée au cœur de la Kabylie» et à laquelle il donna le nom de «Fort Napoléon» (aujourd’hui Fort-National). Une route de vingt-cinq kilomètres achevée en dix-huit jours relia ce poste à Tizi-Ouzou.

combat d'Icheriden
assaut d'Icheriden, 24 juin 1857

Quelques tribus s’obstinaient à continuer la lutte. Le combat d’Icheriden, un des plus acharnés des campagnes d’Algérie, brisa la résistance des Beni-Menguellet, les combats d’Aït-Hassen et de Taourirt Mimoun, celle des Benni Yenni. Le 11 juillet, la capture dans le Djurdjura de la maraboute Lalla Fathma mit fin à la campagne. Pour ménager les sentiments des habitants, Randon leur laissa leurs institutions municipales et leurs coutumes.

Ainsi s’achevait, après vingt-sept ans de guerres presqu’ininterrompues la conquête de l’Algérie. L’effervescence produite par cette longue période de troubles ne pouvait s’apaiser immédiatement : elle se manifesta par des soulèvements dont le plus sérieux fut l’insurrection de 1871.

Cette insurrection eut pour cause les modifications apportées par le gouvernement de la Défense nationale à l’organisation de l’Algérie, au moment même où les défaites de la guerre franco-allemande affaiblissaient le prestige et l’autorité de la France. La substitution du régime civil au régime militaire mécontentait les grands chefs ; la naturalisation en masse des Israélites froissait les sentiments intimes de la masse musulmane ; la suppression des bureaux arabes rendait illusoire la surveillance des indigènes. Impuissante à maintenir l’ordre, car l’Algérie était à peu près dépourvue de troupes, l’administration ne put empêcher l’agitation de se développer et de se transformer, au début de 1871, en révolte ouverte. Celle-ci eut pour chef le bach-agha de la Medjana, Mokrani.

Représentant d’une des plus illustres familles indigènes et, jusqu’alors, fidèle serviteur de la France, il espérait sans doute que son attitude obligerait le gouvernement à restituer aux grands chefs tout ou partie des attributions dont ils avaient été dépouillés. Le 14 mars, il adressa une déclaration de guerre au général commandant la subdivision de Sétif et attaqua, sans succès d’ailleurs, le poste de Bordj bou Arreridj. Il ne fut pas suivi par l’aristocratie indigène dont il escomptait le concours et, pour ne pas rester isolé, il fit alliance avec la confrérie des Rahmanyia qui comptait de nombreux adhérents dans les deux Kabylies et dont le chef, Cheikh Haddad, proclama la guerre sainte.

123914465_o
la Kabylie, carte du commandant Niox, 1884 (voir)

Les Kabyles répondirent d’autant plus volontiers à cet appel qu’ils craignaient d’être dépossédés d’une partie de leurs terres au profit des Alsaciens-Lorrains. La guerre féodale se doubla d’une guerre démocratique et religieuse. De Dellys à Collo 150 000 hommes prirent les armes, saccagèrent les fermes isolées, les villages sans défense comme Bordj Menaïel et Palestro, bloquèrent les villes et les postes fortifiés, Dellys, Bougie, Tizi-Ouzou, Fort National, Dra el Mizan. Des bandes d’insurgés pénétrèrent dans la Mitidja jusqu’au village de l’Alma, où elles furent arrêtées par les mobiles et les francs-tireurs du colonel Fourchault (22 avril 1871).

La Mitidja était sauvée, mais la situation restait grave. Mokrani tenait la campagne dans la région d’Aumale ; les rebelles étaient maîtres de la Grande Kabylie ; les tribus du Hodna, puis les Beni Menaçer, entre Cherchel et Miliana se soulevaient à leur tour. La nomination comme gouverneur d’un homme énergique, l’amiral de Gueydon et l’envoi de troupes de France permirent de prendre l’offensive et de pousser activement les opérations contre les insurgés.

Bou Mezrag el Mokrani
Bou Mezrag el Mokrani

Mokrani fut tué dans une rencontre avec les Français, le 5 mai ; son frère Bou Mezrag, qui avait pris le commandement à sa place, se vit abandonné par le plus grand nombre de ses partisans. Dans le même temps des colonnes françaises débloquaient les places de la Grande Kabylie et écrasaient les insurgés à Icheriden. La Kabylie des Babor était pacifiée, la tranquillité rétablie dans la région de Cherchel. Le 13 juillet, Cheikh Haddad et ses fils faisaient leur soumission.

Les hostilités se prolongèrent néanmoins pendant quelques mois encore. Battus au Bou Thaleb (12 octobre), les Ouled Mokrane avaient gagné le Sahara et s’étaient joints à un aventurier, Bou Choucha qui s’était emparé de Touggourt. La reprise de cette oasis, le 5 janvier 1872, et la capture de Bou Mezrag, quelques jours plus tard, marquèrent la fin de l’insurrection.

La répression fut sévère. La Kabylie perdit l’autonomie qu’elle avait conservée après la conquête ; les Kabyles payèrent une contribution de guerre de 36 millions de francs ; 500 000 hectares de terres furent séquestrés et réservés aux besoins de la colonisation. Quelques centaines d’insurgés furent traduits en cours d’assises sous l’inculpation de crimes de droit commun. Cheikh Haddad fut condamné à cinq ans de prison, Bou Mezrag à la peine de mort, commuée en celle de déportation.

Inquiétante au début, l’insurrection de 1871 ne mit cependant pas en péril la domination française. La plus grande partie de la province d’Alger et de la province d’Oran tout entière ne furent pas troublés. L’issue de la révolte était de nature à convaincre non seulement les Kabyles, mais aussi tous les autres indigènes, de leur impuissance vis-à-vis de la France. Les populations du sud mirent plus longtemps à s’en rendre compte.

La conquête de l’Algérie a été complétée, en effet, par celle du Sahara dont la possession garantit la tranquillité des Plateaux et du Tell. C’est, d’ailleurs, afin de réprimer les désordres provoqués par des agitateurs que les Français pénétrèrent au Sahara.

prise de la Zaatcha, 26 nov 1849
prise de la Zaatcha, 26 novembre 1849

En 1849, il leur fallut réprimer l’insurrection fomentée dans l’Aurès et les Ziban par Bou Zian, et, pour y mettre fin, s’emparer de l’oasis de Zaatcha après un siège qui coûta aux Français 1 500 morts ou blessés. Ils durent ensuite, afin d’arrêter les progrès du chérif Mohammed ben Abdallah, qui avait réussi à grouper autour de lui une partie des populations sahariennes et dont les partisans s’étaient emparés de Laghouat, entreprendre une expédition contre cette oasis que Pélissier et Yusuf enlevèrent, le 4 décembre 1852, après un assaut presque aussi meurtrier que celui de Zaatcha. Occupée par une garnison permanente, Laghouat allait devenir la base d’opérations des Français dans le désert.

Le chérif, en effet, n’avait pas tardé à recommencer ses razzias. Pour le combattre, Randon, après avoir imposé le protectorat français aux villes du M’Zab où le rebelle avait trouvé refuge, accepta les offres de service de Si Hamza Bou Becker, chef de la confrérie des Oulad Sidi Cheîkh dont l’influence était considérable parmi les tribus sahariennes.

Appuyés de loin par les colonnes françaises, les goums de Si Hamza pourchassèrent le chérif, le battirent à Ngouça en entrèrent à Ouargla (novembre 1853). Ces heureux résultats furent consolidés l’année suivante par l’occupation de Touggourt, de l’oued R’ir et du Soûf. L’intervention française mit fin aux désordres qui ensanglantaient le pays, le forage de puits artésiens commencé dès 1856 rendit la vie aux oasis en voie de disparition et permit la création de nouvelles palmeraies.

La pacification du Sahara dépendant toutefois de la bonne entente entre les Français et les Oulad Sidi Cheikh. Si Hamza avait en effet reçu, avec le titre de khalifa, le commandement de tout le Sahara septentrional, de Géryville à Ouargla. Sa fidélité à la France ne se démentit pas non plus que celle de son fils Abou-Bekr. Mais le successeur de celui-ci, Si Sliman, mécontent de l’attitude de l’autorité militaire à son égard, se souleva contre la France au mois de mars 1864. Ce fut le début d’une crise qui se prolongea pendant près de vingt ans.

Ouled Sidi Cheikh
Ouled Sidi Cheikh

Les insurgés remportèrent tout d’abord un succès retentissant. Surpris de nuit, dans son camp, le colonel Beauprêtre fut massacré avec tous ses hommes (8 avril). Si Sliman, ayant été tué dans cette affaire, Si Mohamed, son frère, prit le commandement des rebelles et appela toutes les tribus à la guerre sainte, tandis que, dans le Tell, le marabout Si Lazreg soulevait les Flitta, entre le Chélif et Tiaret. Le général de Martimprey conjura le péril. Dès la fin de juin les Flitta firent leur soumission ; les tribus du Titteri et du Djebel Amour ne tardèrent pas à les imiter.

Rapidement réprimée dans le nord, l’insurrection continua dans le sud. Les rebelles étaient en effet soutenus par la fraction marocaine des Oulad Sidi Cheîkh, les Gharaba et par les tribus de la région comprise entre Figuig et le Tafilalet. Les démonstrations militaires entreprises contre eux demeuraient sans effet, par suite de l’interdiction signifiée aux officiers français d’occuper Figuig.

En 1870, pourtant le général de Wimpfen fut autorisé à châtier les tribus de la confédération des Zegdou (Oulad Djerir, Beni Guil, Doui Menia), qui avaient jusqu’alors échappé à toute répression. À la tête de 3 000 hommes, il s’avança jusqu’à l’oued Guir, défit, le 18 avril, une «harka» de 8 000 indigènes aux Bahariat et, le 25 avril, enleva aux Beni Guil le «ksar» d’Aïn Chaïr. Les tribus marocaines promirent de s’abstenir de toute attaque contre les populations algériennes.

L’effervescence n’en persista pas moins, entretenue par un des chefs des Oulad Sidi Cheîkh, Si Sliman ben Kakkour, réfugié au Maroc. À son instigation, des dissidents algériens accompagnés de sujets marocains venaient razzier les sédentaires des «ksour» et les nomades. Un marabout apparenté lui-même aux Oulad Sidi Cheîkh, Bou Amama, exploita le malaise général. Établi depuis 1875 à Moghrar Foukani, dans l’Atlas saharien, il prit un grand ascendant sur les populations de cette région et les poussa à la révolte.

L’assassinat, au mois d’avril 1881, d’un officier chargé d’arrêter un de ses partisans, donna le signal d’une prise d’armes de tous les clients des Oulad Sidi Cheîkh. Bou Amama bouscula, le 19 mai, à Chellala les troupes du colonel Innocenti, poussa une pointe audacieuse vers le nord, massacra les ouvriers espagnols sur les chantiers d’alfa de Khafalla, près du Kreider et regagna le sud sans avoir été inquiété. Si Sliman accourut du Maroc pour se joindre à lui. L’envoi de renforts rétablit la situation. Dès la fin de 1881, Si Sliman dut regagner le Maroc.

La pacification ne fut toutefois complète et définitive qu’après le retour, en 1883, des Oulad Sidi Cheîkh dissidents. Au cours des années suivantes le prolongement du chemin de fer jusqu’à Aïn Sefra, la construction d’un poste fortifié à Djenien bou Resg, sur le revers sud de l’Atlas saharien, enfin l’annexion du Mzab assurèrent la tranquillité du Sud-Oranais.

La sécurité n’était pas complètement garantie tant que les oasis du Touat, du Gourara et du Tidikelt offraient un asile inviolable aux mécontents, aux rebelles et aux pillards. Le gouvernement se refusa longtemps à les occuper. Bien que la convention anglo-française du 5 août 1890 eut placé ces oasis dans la zone d’influence française, il hésitait à prendre une initiative susceptible de soulever les protestations du makhzen, qui considérait les oasis comme partie intégrante de l’empire chérifien et de provoquer ainsi des complications diplomatiques.

mission Flamand jpg
mission Flamand attaquée

L’attaque, par les gens d’In-Salah, d’une mission scientifique dirigée par M. Flamand brusqua le dénouement. Le capitaine Pein, commandant l’escorte militaire de la mission, s’empara d’In-Salah le 5 janvier 1900. L’occupation de tout le groupe des oasis fut alors décidée. La prise de possession du Touat et du Tidikelt s’opéra sans difficulté mais les gens du Gourara soutenus par les Beraber opposèrent une résistance qui ne fut définitivement brisée qu’après des combats meurtriers à Timimoun et à Charouin, au début de 1901.

koubba, Sahara
koubba, Sahara

La possession des oasis a donné aux Français le contrôle du désert que n’avaient possédé ni les Romains ni les Turcs et mis ainsi l’Algérie à l’abri de toute fâcheuse surprise. Elle marque le terme ultime de la conquête.

Mais, d’autre part, elle a rendu urgent l’établissement de rapports bien définis entre la France et l’empire chérifien, problème que la France a résolu comme elle avait résolu quelques années auparavant la question tunisienne. Les destinées de ces deux États se trouvaient, en effet, liées à celle de l’Algérie. Maîtresse de ce pays, la France ne pouvait se désintéresser des contrées limitrophes habitées par des populations de même race, de même langue, de même religion que ses propres sujets. Elle dut donc, et dès le début, surveiller de près ses voisins de l’est et de l’ouest, afin de se prémunir soit contre leur hostilité qui risquait de susciter le désordre en Algérie, soit contre la faiblesse et l’incapacité de leurs gouvernants qui auraient pu fournir prétexte à des interventions étrangères qu’elle ne pouvait tolérer. Commandée par la nécessité impérieuse de sauvegarder les intérêts français, sa politique a tendu beaucoup moins à conquérir et à absorber les États voisins qu’à les sauver de la ruine en les régénérant.

p. 237-256

 

 

II – L’administration de l’Algérie

Les tendances et les institutions

L’organisation de l’Algérie n’a pas été élaborée d’un seul coup, d’après des principes a priori, mais par des tâtonnements et des retouches successives. Dès le début se sont manifestées deux tendances dont chacune tour à tour a prévalu sans jamais l’emporter complètement, l’une favorable, l’autre hostile à l’assimilation, les assimilateurs voulant transporter en Algérie les institutions et la législation de la métropole, les autres préconisant une organisation mieux adaptée aux conditions spéciales du pays. Sous la monarchie de Juillet, les deux conceptions s’opposent dès que, la conservation d’Alger ayant été décidée, les territoires occupés cessent d’être soumis à la seule autorité des chefs de l’armée.

L’ordonnance du 22 juillet 1834 institue le gouvernement général resté depuis le rouage principal de l’administration. En principe, ce gouvernement devait avoir un caractère «civil» ; les nécessités de la conquête le firent rattacher au ministère de la Guerre et confier à des généraux qui cumulaient le commandement de l’armée et la direction des services publics. Privés des garanties dont ils jouissaient dans la métropole, ls Français, de jour en jour plus nombreux, protestèrent avec véhémence contre le régime d’exception auquel ils étaient soumis.

Dar Hassan pacha, Geiser
le Dar Hassan Pacha, palais d'hiver du gouverneur général à Alger

La Deuxième République leur donna satisfaction. La Constitution de 1848 déclara l’Algérie partie intégrante du territoire français et lui accorda une représentation dans les Assemblées françaises. Elle fut divisée en départements avec préfets, sous-préfets, maires, conseils généraux et municipaux électifs. La justice, l’instruction publique et les cultes furent rattachés aux ministères français correspondants. L’Algérie continua toutefois de relever du ministère de la Guerre et resta partagée en territoires civils et en territoires militaires, dont les premiers bénéficiaient seuls de l’assimilation.

L’expérience ne fut pas prolongée assez longtemps pour donner des résultats concluants. Après le coup d’État de 1852, l’Algérie perdit les libertés qui lui avaient été concédées et fut placée sous un régime spécial, en attendant une constitution que Napoléon III avait promise et qui ne fut jamais rédigée. L’autorité militaire recouvra la prédominance qu’elle avait momentanément perdue. En 1858, pourtant, la création d’un ministère de l’Algérie et la suppression du gouvernement général apparurent comme une concession aux idées libérales. Le nouvel organisme fonctionna de façon si défectueuse, qu’on revint, deux ans plus tard, au système antérieur.

Le gouvernement général fut rétabli en 1860 et réorganisé en 1864 de manière à assurer l’entière subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire. La situation de la colonie troublée par l’insurrection du sud-oranais justifiait peut-être ce remaniement, mais appliqué sans mangement, il souleva les protestations les plus vives. Les désastres qui s’abattirent alors sur l’Algérie, notamment la famine de 1867, contribuèrent encore à exciter l’opinion et à jeter le discrédit sur l’administration qu’on en rendait responsable. L’enquête agricole de 1868 révéla l’hostilité quasi unanime des colons au régime militaire et leur ferme volonté d’en obtenir la suppression. Le Corps législatif sanctionna leurs revendications par l’adoption (avril 1870) d’un ordre du jour portant que «l’avènement du régime civil lui paraissait concilier les intérêts des européens et ceux des indigènes». Une commission spéciale élaborait depuis plusieurs mois déjà une constitution dotant l’Algérie d’institutions libérales et d’une large autonomie. L’empire fut renversé avant d’avoir pu réaliser ces réformes.

La disparition du régime impérial assura le triomphe des tendances assimilatrices. Le gouvernement de la Défense nationale promulgua une série de décrets tendant à ramener l’Algérie dans le droit commun (représentation de l’Algérie à l’Assemblée nationale, élection des membres des assemblées locales, etc.) La colonie cesse de relever du ministère de la Guerre pour dépendre du ministère de l’Intérieur. Le gouvernement général devint «civil», et, depuis 1878, fut confié à des parlementaires ou à des fonctionnaires de carrière.

Par réaction contre l’omnipotence des gouverneurs généraux de l’époque précédente, les pouvoirs de leurs successeurs furent considérablement réduits. Les décrets de 1881 eurent pour résultat de soustraire à leur autorité la plupart des services qui furent «rattachés» aux ministères correspondants de la métropole.

Les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Les affaires algériennes se trouvèrent livrées au jeu des influences parlementaires, à l’incompétence et à la rivalité des bureaux parisiens. L’avenir de la colonie parut compromis. Aussi une campagne très vive pour la modification du statut algérien fut-elle menée dans la presse et dans les Chambres. Burdeau, Jules Ferry firent le procès de l’assimilation dans des rapports retentissants.

palais d'été du gouverneur à Mustapha, Alger
palais d'été du gouverneur général à Alger (Mustapha)

La tendance contraire prévalut de nouveau : des réformes accomplies de 1896 à 1900 modifièrent profondément l’administration algérienne (réorganisation du gouvernement général et extension des pouvoirs du gouverneur ; création des Délégations financières ; concession à la colonie de l’autonomie financière). Ces réformes devaient permettre à l’Algérie de gérer ses propres affaires sans pourtant échapper au contrôle de la métropole.

L’organisation actuelle porte les traces du conflit de tendances que nous venons d’indiquer : elle juxtapose, en effet, à des institutions métropolitaines telles que le département et la commune des organismes spécifiquement algériens, le gouvernement général et les assemblées algériennes.

Départements et communes sont constitués sur le modèle français. Certains rouages toutefois ont disparu, tels les conseils d’arrondissement. L’unité administrative, le département est, d’autre part, beaucoup plus vaste que dans la métropole : le département de Constantine couvre par exemple une superficie équivalente à celle de la Savoie, du Dauphiné et de la Provence réunis. Comme les beyliks turcs qu’ils ont remplacés, les départements algériens correspondent à des régions assez nettement caractérisées et gardent leur individualité.

Quant à l’organisation communale, elle n’existe dans son intégralité que là où les Européens forment des groupes compacts, c’est-à-dire dans les régions colonisées. Les communes de cette catégorie sont appelées «communes de plein exercice». Dans les contrées où les Européens sont disséminés par petits groupes au milieu des populations indigènes existe un autre type de commune, la «commune mixte» où les fonctions de maire sont remplies par un fonctionnaire, «l’administrateur », assisté d’une commission municipale formée de Français élus et d’«adjoints indigènes» communément appelés «caïds». La diversité de l’organisation municipale tient, en somme, compte de l’inégale répartition de l’élément français : des considérations d’ordre pratique l’ont emporté sur le désir d’uniformiser à tout prix.

Le gouvernement général est le rouage central de l’administration. Chargé du commandement et de la haute administration des possessions françaises, le gouverneur général fut, de 1834 à 1870, une sorte de vice-roi. De 1870 à 1896, ses pouvoirs furent fortement réduits. Les réformes opérées de 1896 à 1901, lui rendirent ses anciennes prérogatives et lui en attribuèrent de nouvelles.

Alger, palais d'été du gouverneur à Mustapha
palais d'été du gouverneur général à Alger (Mustapha)

Il représente le gouvernement de la République dans toute l’étendue du territoire algérien. Le gouvernement et la haute administration de l’Algérie sont centralisés à Alger sous sa direction ; il lui appartient de prendre toutes les mesures propres à assurer la sécurité extérieure et intérieure de la colonie ; il dispose à cet effet des forces de terre et de mer dont les commandants sont chargés d’exécuter les dispositions adoptées. Tous les services, à l’exception de l’instruction publique et de la justice non musulmane, sont placés sous ses ordres. Il est le chef de l’administration des indigènes sur lesquels son action s’exerce par l’intermédiaire des «administrateurs de commune mixte» dans l’Algérie proprement dite, par l’intermédiaire des officiers du service des «Affaires indigènes», dans les territoires du Sud qui ont reçu, en 1902, une organisation spéciale.

Défenseur des intérêts européens, il est au même titre celui des intérêts indigènes. Représentant de la France en Algérie, il est en France, auprès du gouvernement, le représentant de l’Algérie tout entière.

Si considérable que soit son autorité, elle n’est cependant pas illimitée. Responsable devant le gouvernement, il n’échappe pas au contrôle des Chambres, auxquelles la discussion du budget ou les interpellations à propos de faits particuliers fournissent l’occasion de faire connaître leur sentiment sur les affaires algériennes. Il doit en outre prendre en considération l’opinion des Algériens eux-mêmes, telle qu’elle s’exprime par l’organe de leurs représentants dans les assemblées de la colonie : les «Délégations financières» et le «Conseil supérieur».

Instituées en 1898, les «Délégations financières» sont composées de membres élus. Cette élection a pour base, non la représentation des individus, comme en France, mais celle des intérêts des divers groupes ethniques. Les électeurs sont répartis en quatre collèges : colons, non colons, Arabes, Kabyles, les élus en quatre délégations délibèrent séparément et se réunissent seulement pour examiner en commun les décisions adoptées. Assez limité à l’origine, leur rôle est devenu beaucoup plus important depuis la création du budget spécial (1900) et la concession de l’autonomie financière à l’Algérie. Elles examinent et discutent le budget préparé par le gouverneur et peuvent émettre des vœux sur toutes les questions financières et économiques. Le budget voté par les délégations est soumis au Conseil supérieur, formé de chefs de service, de délégués financiers, de conseillers généraux, qui peut rétablir des crédits supprimés mais non en inscrire de nouveaux. Il est ensuite transmis au Parlement français qui conserve un droit de regard et autorise la perception des recettes par la loi de finances.

L’organisation actuelle tient compte, dans une large mesure des conditions d’existence et de développement spéciales à l’Algérie ; néanmoins le régime en vigueur est encore bien différent de celui des «Dominions» britanniques. L’Algérie ne jouit pas en effet de l’autonomie politique ; le gouvernement n’est pas exercé par un ministre responsable ; les assemblées ne légifèrent pas, le budget algérien doit être approuvé par le Parlement. La souveraineté de la métropole demeure pleine et entière.

 

La politique indigène

Dans l’organisation administrative donnée à l’Algérie, il a fallu tenir compte de la coexistence de deux populations différentes d’origine et de civilisation : la population indigène soumise à la suite de la conquête, la population européenne à laquelle la conquête a permis de s’installer en Afrique.

La France ne pouvait ni ne voulait exterminer les indigènes ; elle devait s’accommoder de leur présence et même les employer à la réalisation de l’œuvre qu’elle avait entreprise. La politique suivie à leur égard a eu tout d’abord pour objectif de maintenir dans l’obéissance les vaincus, de prévenir par une surveillance attentive de nouveaux soulèvements et aussi de pourvoir aux besoins rudimentaires de populations à demi-barbares.

Palstro, marché indigène, 1904

Inauguré par Valée dans la province de Constantine, le système fut généralisé et mis au point par Bugeaud. Il reposait sur la division du pays en territoires civils et en territoires militaires, les premiers comprenant les régions définitivement pacifiées où les indigènes vivaient mêlés aux Européens, les seconds, les contrées les plus récemment soumises et d’où l’élément européen était provisoirement écarté. Les populations étaient administrées dans celles-ci par des chefs musulmans (khalifas, bach-aghas, caïds) responsables du maintien de l’ordre, de la perception de l’impôt et placés, quel que fût leur rang dans la hiérarchie, sous les ordres et sous le contrôle de l’autorité militaire.

«Changer les habitudes sans toucher aux institutions fondamentales… faire succéder sans secousse notre autorité à l’autorité déchue…, moraliser les nouveaux chefs par l’exemple de notre probité politique et administrative, conquérir peu à peu l’affection des administrés, en leur faisant entrevoir dans les commandants français… un recours contre l’arbitraire et l’injustice», tels étaient, selon Bugeaud lui-même, les principes de cette organisation dont les «bureaux arabes», simples organes d’information à l’origine, ne tardèrent pas à devenir le rouage essentiel. Loin d’être oppressif pour les populations, ce système, bien adapté à leur état social et à leurs traditions, leur garantissait une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue.

Les services qu’il a rendus sont indiscutables : les officiers des «Bureaux arabes» ont créé les méthodes administratives dont leurs successeurs se sont inspirés en tenant compte des changements survenus depuis la fin de la conquête. Mais, transitoire, dans l’esprit de ceux qui l’avaient institué, il s’est prolongé plus longtemps peut-être qu’il n’était nécessaire ; l’utopique conception du «royaume arabe» chère à Napoléon III eut pour conséquence le renforcement de la barrière qui isolait les indigènes des Européens.

D’autre part, et c’est sans doute le grief le plus sérieux qu’on puisse lui adresser, la tendance des officiers des bureaux arabes à écarter les Européens des territoires soumis à leur autorité a entravé, sous le Second Empire, les progrès de la colonisation et du peuplement.

Oran, indigènes, 1936
Oran, indigènes, 1936

Pratiquée tant qu’a duré le régime militaire, la politique de «domination» disparut avec lui et fit place, après 1870, à une politique d’assimilation. On s’imagina que la substitution des institutions et des lois françaises aux institutions arabes et berbères amènerait un rapprochement entre Européens et indigènes. Les tendances nouvelles se sont traduites par l’extension du territoire civil qui, de 12 790 kilomètres carrés peuplés de 1 361 000 habitants, en 1870, passe à 130 000 kilomètres carrés peuplés de 4 500 000 habitants en 1900. Les grands commandements de la période précédente sont morcelés ou disparaissent ; les administrateurs de commune mixte remplacent les officiers des bureaux arabes ; des restrictions considérables sont apportées à la juridiction des tribunaux musulmans ; on impose aux indigènes un état civil, on cherche même à «franciser» la propriété.

L’ardeur des assimilateurs s’arrête toutefois devant la nécessité d’assurer le maintien de la souveraineté française et la sécurité publique. La distinction entre le territoire civil et le territoire militaire appelé désormais «territoire de commandement» subsiste. Les indigènes conservent leur système fiscal particulier ; ils restent enfin soumis, en matière pénale à un régime d’exception : la répression des infractions inscrites au «code de l’indigénat» est confiée à l’autorité administrative. La plupart de ces restrictions dont, d’ailleurs, disparu depuis 1918. Les territoires de commandement n’existent plus : le code de l’indigénat et la plupart des mesures de répression administrative ont été supprimés. Les indigènes, enfin, cessent d’être tenus à l’écart de la vie publique.

Déclarés Français par le Sénatus-consulte du 14 juillet 1865, ils sont aptes à remplir des fonctions et des emplois civils en Algérie. Ils ont été appelés aussi à nommer des représentants dans les assemblées locales : conseils municipaux, conseils généraux, délégations financières. Restreint tout d’abord à quelques notables et à quelques fonctionnaires, le corps électoral a été progressivement élargi et les attributions des élus considérablement étendues.

La loi du 4 février 1919 proclame que, dans les assemblées délibérantes, les membres indigènes siègent au même titre que les membres français. Les indigènes prennent donc dès à présent, une part non négligeable à la gestion des affaires algériennes. Mais seuls participent aux élections politiques ceux d’entre eux qui ont renoncé à leur statut personnel. Or, malgré les dispositions de la loi de 1919, destinée à «faciliter l’accession à la nationalité française» le nombre de ceux qui en ont réclamé le bénéfice est très faible et n’augmentera sans doute que lentement. Aussi, depuis quelques années, une campagne est-elle menée en Algérie et dans la métropole pour la concession des droits politiques à tous les indigènes sans distinction. Divers projets de loi sont, à l’heure actuelle déposés, pour réaliser cette réforme dont l’adoption modifierait profondément les conditions de la vie politique et administrative en Algérie.

p. 283-288

Georges Yver,
in L'Afrique du Nord française dans l'histoire,
éd. François Archat, 1937

123826989_o

  • sur ce blog voir l'article : «Georges Yver (1870-1961) : un grand technicien du savoir historique sur l'Algérie coloniale» [lire]

 

1011319-Les_étapes_de_loccupation_française_en_Algérieles étapes de la conquête de l'Algérie

 

123843443
les étapes du peuplement colonial en l'Algérie

 

123843421
les étapes de la colonisation française en Algérie

 

123843424
chronologie de l'occupation du territoire

 

 

- retour à l'accueil


mercredi 12 juin 2019

Algérie, la carte du commandant Niox, 1884

Algérie, carte Niots, 1884, vue d'ensemble

 

Algérie

la carte du commandant Niox, 1884

 

Notice parue dans Saison-Alger, le 20 novembre 1884

Algérie : Géographie physique, par le commandant Niox, avec une carte d’Algérie au 1/1 600 000, 2 croquis et figures dans le texte.

Le nouveau travail que vient de publier M. le commandant Niox se distingue entièrement des précédentes études qu’il a fait paraître sous le titre général de géographie militaire. Il a abordé, en effet, un terrain tout neuf et pour lequel il n’existe pas encore de géographie méthodique. Jusqu’à présent, on a dû, en quelque sorte, se borner, pour l’Algérie, à recueillir des renseignements pour la classification desquels il manquait un canevas indispensable, c’est-à-dire une bonne carte. Cet élément a été fourni par les cartes d’ensemble récemment achevées au dépôt de la guerre ; elles ont servi de base à celle que l’auteur a jointe à son ouvrage et qui est à l’échelle de 1/1 600 000.

Un mot sur ce travail, sans lequel le nouveau volume de M. Niox ne serait guère qu’une lettre morte. Sacrifiant sans regret la nomenclature souvent oiseuse qui couvre les cartes de l’Algérie d’une foule de noms insignifiants, l’auteur a sagement élagué tout ce qui n’était pas absolument indispensable. Son but a été de nous présenter, d’une manière saisissante, l’aspect général de notre France africaine et, grâce à des teintes savamment combinées, il est arrivé à nous donner, pour ainsi dire, une photographie faite à vol d’oiseau, à une distance incommensurable il est vrai. Cette carte est d’une clarté remarquable, et elle semble résoudre le problème si délicat de la représentation graphique de notre terre algérienne.

source

 

  • Algérie d'après les documents publiés par le ministère de la Guerre et des travaux inédits, par le commandant Niox (1840-1921), éd. Hachette, Paris, 1884. source sur Gallica BnF

Algérie, carte Niots, 1884, vue d'ensemble
l'Algérie, carte du commandant Niox, 1884 vue d'ensemble

 

Algérie, carte Niox, 1884, légende
carte du commandant Niox, 1884 : titre et légende

 

l'Oranie

Algérie, carte Niox, 1884, Oranie
l'Oranie

 

Oran, Tlemcen, Sidi bel Abbès, Mascara, Saïda

Algérie, carte Niox, 1884, Tlemcen, Oran, Mascara
Oran, Tlemcen, Sidi bel Abbès, Mascara, Saïda

 

Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès

Algérie, carte Niox, 1884, Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès
Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès

 

Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara, Tiaret

Algérie, carte Niox, 1884, Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara
Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara, Tiaret

 

de Mascara à Alger

Algérie, carte Niox, 1884, Alger et région
de Mascara à Alger

 

Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, Ouarsenis

Algérie, carte Niox, 1884, Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, OUarsenis
Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, Ouarsenis

 

Ouarsenis, Teniet el Haad, plateaux du Sersou, Boghar

Algérie, carte Niox, 1884, Ouarsenis, Teniet el Haad, Sersou, Boghar
Ouarsenis, Teniet el Haad, plateaux du Sersou, Boghar

 

Alger, Médéa, Aumale

Algérie, carte Niox, 1884, Alger, Médéa, Aumale
Alger, Médéa, Aumale

 

Miliana, Médéa, Blida, plaine de la Mitidja

Algérie, carte Niox, 1884, Milian, Médéa, Mitidja
Miliana, Médéa, Blida, plaine de la Mitidja

 

la Kabylie (1)

Algérie, carte Niox, 1884, Kabylie
 la Kabylie

 

la Kabylie (2)

Algérie, carte Niox, 1884, Kabylie
 la Kabylie : le Djurdjua, les Babor, les Biban

 

Djidjelli, Collo, Philippeville

Algérie, carte Niox, 1884, Djidjeli, Collo, Philippeville
Djidjelli, Collo, Philippeville

 

Constantine, Guelma, Batna, Tébessa

Algérie, carte Niox, 1884, Constantine, Guelma, Batna, Tebessa
Constantine, Guelma, Batna, Tébessa

 

Sétif, Constantine, Philippeville

Algérie, carte Niox, 1884, Sétif, Constantine, Philipeville
Sétif, Constantine, Philippeville

 

Guelma, Bône

Algérie, carte Niox, 1884, Guelma, Bône
Guelma, Bône

 

sud Oranais, Géryville

Algérie, carte Niox, 1884, sud Oranais, Géryville
sud Oranais, Géryville

 

sud de Mascara, Laghouat, Djelfa

Algérie, carte Niox, 1884, sud Mascara, Laghouat, Djelfa
sud de Mascara, Laghouat, Djelfa

 

centré sur Bou Saâda

Algérie, carte Niox, 1884, centré sur Bou Saâda
centré sur Bou Saâda

 

les Aurès

Algérie, carte Niox, 1884, les Aurès
les Aurès

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

samedi 25 mai 2019

Constantine à l'époque de Salah Bey (1771-1792), un livre de Fatima Zohra Guechi, compte rendu par Gilbert Meynier

Constantine, vu par Prosper Bacuet, 1841
Constantine, vue par Prosper Baccuet, 1841

 

Constantine à l'époque de Salah Bey

compte rendu de lecture, par Gilbert Meynier

 

En 2006, Gilbert Meynier nous avait adressé ce texte pour diffusion, ce que nous avions fait sur un blog aujourd'hui quasi abandonné ; il a également été publié, dans une version un peu différente, dans la revue Raison présente (n° 157-158, 2006, p. 175-176 [lire]).

GUECHI Fatima Zohra, Qsantîna fî ‘ahd Çâlah bâiy al bâiyât, Constantine, Média-Plus, 2005, 198 p. (Constantine à l'époque de Salah Bey).

Fatima Zohra Guechi, jeune professeure d'histoire à l'université Mentouri de Constantine, nous offre ce livre, qui est un compendium de son ample thèse de doctorat soutenue à Tunis. Après avoir exposé méthodiquement ses sources, appuyées d'une forte bibliographie (en arabe, en français, en anglais), et rappelé l'héritage historiographique de son sujet, elle expose sa problématique, où la biographie se moule dans l'histoire sociale, économique et culturelle, et celle des mentalités. Cela autour du plus prestigieux et du plus populaire des beys de Constantine, Salah Bey (1771-1792). Administrateur hors pair, il laissa, de son règne, une ville embellie de plusieurs édifices et (re)constructions. Mais, comme nombre de beys de l'Algérie ottomane, il supporta non sans soubresauts la tutelle, à la fois lointaine et despotique, du dey d'Alger, et il finit par se soulever. De sa rébellion, il sortit vaincu, destitué, et il fut mis à mort.

Le livre de Fatima Zohra Guechi ne se limite pas au destin d'un homme. Il embrasse les origines du pouvoir ottoman à Alger et les caractéristiques de celui-ci à Constantine, non sans noter aussi tels ancrages régionaux en termes de sacré susceptibles de nourrir la position d'une oligarchie régionale. Elle étudie aussi les soucis dynastiques, la place de la grande famille des Lefgoun, ainsi que le rôle des Kouloughlis, ces métis turco-algériens, si importants, à Constantine comme à Tlemcen. Elle accorde une attention particulière à la gestion adroitement volontariste des biens habûs qu'elle a étudiés minutieusement en consultant les registres des habûs (1), et sans lesquels les réalisations culturelles/monumentales de Salah - la grande mosquée, la medersa... - n'auraient pu voir le jour.

Un chapitre fouillé et finement problématisé entraîne le lecteur dans le cheminement de pouvoir du héros-titre du livre, depuis ses origines turques, ses fonctions subalternes de départ, jusqu'à son avènement au sommet régional. Sont étudiés aussi l'administration fiscale, dont l'organisation sous Salah subsista jusqu'à Ahmed Bey en 1830, et le danûch (2), ce cadeau/impôt dont le bey devait s'acquitter régulièrement pour prix de son pouvoir et signe de son allégeance ; ainsi que la gestion des domaines, tant citadins que ruraux, les échanges et le négoce auxquels leurs ressources donnaient lieu sous la supervision du bey. On en retire l'impression que la société n'était peut-être pas si bloquée qu'on l'a parfois écrit.

Le cinquième chapitre évoque enfin, bellement, la figure de Salah entre mémoire et histoire, chez les Algériens comme chez les auteurs français qu'il a si souvent fascinés, entre modèle et contre-modèle, entre la figure chassée du pouvoir et immolée, et celle du rebelle. L'imaginaire collectif n'a pas fini de rappeler la haute figure de Salah chez les Algériens du Constantinois. Car ce fut bien une stature constantinoise, même si Fatima Zohra Guechi se croit obligée de prévenir le lecteur que, en écrivant cette histoire, elle ne fait pas œuvre régionaliste. Et quand bien même ? Laurent le Magnifique fut, pour les historiens, plus italien que toscan, même s'il vécut plus de trois siècles avant l'éclosion d'une conscience nationale italienne. Et même les Français ouverts d'esprit peuvent le reconnaître : à la veille de la Première Guerre mondiale, un cercle constantinois, qui réunissait des gens issus d'une certaine élite citadine, tant français qu'algériens, se dénommait cercle Salah Bey. Un chapitre à ajouter à l'histoire de ces occasions qui ne furent à vrai dire manquées que parce qu'elles ne furent que bien peu tentées ?

Gilbert Meynier

 

1 - L'équivalent des waqf égyptiens : biens de mainmorte destinés en principe à édifier et entretenir des fondations pieuses.
2 - Part revenant au dey d'Alger des impôts prélevés dans un beylik.

 

Salah_Bey_صالح_باي
Salah Bey (1771-1792)

 

- retour à l'accueil

mardi 14 mai 2019

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim et prisonnier d'Abd el-Kader

le hussard Testard

 

 

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim

et prisonnier d'Abd el-Kader

précisions biographiques

 

Louis Testard était cavalier au 2e régiment de hussards, en Algérie. Son unité, le 2e escadron, fit partie des éléments engagés dans la bataille de Sidi-Brahim (23-26 septembre 1845). Au cours du combat, Testard offrit son cheval au capitaine Courby de Cognord tombé à terre après que sa monture eût été blessée. Il est du nombre des onze prisonniers de guerre qui restèrent quatorze mois en captivité auprès des troupes d'Abd el-Kader. Ils sont libérés le 23 novembre 1846.

La personnalité de Louis Testard (1820-1871) est un peu éclipsée par le fait que ses souvenirs ont été racontés par Hippolyte Langlois (1819-1884) qui a fait figurer son seul nom sur la couverture du livre : Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader (1859) [texte en ligne sur Gallica].

 

Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, couv

 

Son prénom même n'est jamais mentionné dans l'ouvrage. Je l'ai découvert dans un décret impérial du 30 mai 1868 qui accorde à 72 militaires des pensions de retraite à titre d'ancienneté de service.

 

décret impérial, 30 mai 1868
décret impérial, 30 mai 1868

 

Le livre, Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, évoque le village natal de Louis Testard : Chanéac, en Ardèche. Une recherche dans l'état civil de cette commune permet de retrouver son acte de naissance : le 20 janvier 1820.

 

Louis Testard, naissance, 20 janvier 1820
acte de naissance de Louis Testard, 20 janvier 1820

 

L'ouvrage contient également le récit du contrat de mariage, passé devant Me Planchard, notaire à Paris, à la mi-novembre 1849 (p. 346) ainsi que l'allusion aux fonctions occupées par Louis Testard en 1852 quand il entrevoit Abd el-Kader à Paris : il est planton aux Tuileries (p. 348).

Il était donc possible d'envisager qu'il résidait dans la capitale et qu'il y était également décédé ; une investigation dans l'état civil de Chanéac (Ardèche) ne permettait pas d'y repérer son nom. Après dépouillement des tables décennales de l'état civil parisien, je finissais par trouver la date de son décès : le 25 mai 1871, dans le 9e arrondissement. Il n'aura donc guère profité de sa retraite obtenue trois ans plus tôt...

 

Louis Testard, décès, 25 mai 1871
acte de décès de Louis Testard, 25 mai 1871

 

Il faut signaler que la captivité des prisonniers de Sidi-Brahim avait déjà été racontée par Ernest Alby (1809-1868) dans son livre Les vêpres marocaines, ou les derniers prisonniers d'Abd el-Kader écrit en 1851 et publié en 1853.

Michel Renard

 

_______________________

 

Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, table

 

Testard, libération prisonniers
la libération des prisonniers, novembre 1846

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 03:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 24 mars 2019

Comment l'Algérie devint française, de Georges Fleury

Comment l'Algéri devint française, Georges Fleury, couv

 

 

Comment l'Algérie devint française

un livre de Georges Fleury

 

Tout commence le 30 avril 1827 par les célèbres trois coups d'éventail que le dey Hussein donne, au cours d'une audience, au consul de France, Pierre Deval. À l'origine de ce geste, une dette non réglée par la France, et la piraterie incessante menée par les Barbaresques, encouragée en sous-main par le dey.

Après la rupture des relations diplomatiques, l'escalade est rapide : blocus d'Alger par la marine française, destruction de comptoirs par le dey. Décision est prise d'envahir l'Algérie et, le 5 juillet 1830, l'escadre commandée par l'amiral Duperré et l'armée du général de Bourmont s'emparent d'Alger. La Régence est supprimée, signant l'effondrement de la présence turque vieille de plusieurs siècles.

D'abord accueillis comme des libérateurs par la population, les Français ne tardent pas à rencontrer une résistance d'abord sporadique d'émirs locaux, puis bien organisée en la personne d'Abd el-Kader, "le serviteur du Tout-Puissant", vingt-deux ans, qui descend en ligne directe de Mahomet. Sa haine du régime turc, son prestige et son autorité morale font de lui le seul émir capable d'unir les clans.

Abd el-Kader engage la lutte contre les Français avec des succès divers. Les hésitations de la politique coloniale française expliquent que le général Desmichels puisse signer un traité avec lui, en 1834, lui reconnaissant une souveraineté sur une partie importante du pays. La France ayant opté pour une occupation partielle de l'Algérie, le traité de la Tafna, en 1837, confirme la souveraineté d'Abd el-Kader sur les deux tiers du territoire.

La guerre ne tarde pas à reprendre à cause de l'extension de la présence française. Malgré son acharnement, Abd el-Kader ne peut résister aux colonnes expéditionnaires du " père Bugeaud ", gouverneur de l'Algérie de 1841 à 1847. En 1843, la prise de sa smala par le duc d'Aumale signe le début de la fin. L'Algérie devient française. Commencent alors cent quinze ans de colonisation, de passions et de guerres...

 

 

- retour à l'accueil


samedi 26 janvier 2019

à propos du livre de Roger Vétillard, "La dimension religieuse de la guerre d'Algérie", par Joëlle Hureau

120499297_o

 

 

Roger Vétillard

La dimension religieuse de la guerre d'Algérie, 1954-1962

par Joëlle Hureau

 

Le nouveau livre de Roger Vétillard se présente d'emblée comme un hommage à un ami brutalement décédé, Gilbert Meynier, et l'accomplissement d'une promesse implicite. Et de fait, cet historien est quasi omniprésent par les nombreuses références à ses écrits et à son point de vue sur la question étudiée.

Cela établi, l'auteur entreprend une exploration des ressorts religieux du F.L.N. au cours de la guerre de 1954-1962. Il dépasse même ce propos, en montrant que le recours à l'islam a fonctionné après l'indépendance de l'Algérie et depuis. Des annexes consistantes complètent cet ouvrage dont les qualités sont indéniables.

Comme dans ses publications précédentes, Roger Vétillard fait preuve d'un grand éclectisme dans la recherche et l'utilisation des sources. Ses arguments s'inspirent d'historiens, très différents par leur démarche et parfois par leurs prises de position. Il s'appuie également sur des sites internet très divers, des témoignages oraux et des films documentaires.

La partie la plus féconde est sans doute la quatrième consacrée au rôle de l'islam dans l'Algérie indépendante, car elle dépeint une Algérie peu connue du commun des lecteurs. Les annexes les plus remarquables concernent les textes de lois algériens, l'influence des préceptes religieux chez différents chefs du F.L.N., les religions non-musulmanes et la guerre d'Algérie, le rêve d'une Algérie plurielle.

Moins convaincantes sont la deuxième et la troisième parties. «Le façonnement de la société "indigène" par l'islam» annoncé par le titre de la deuxième partie est difficilement perceptible. Douze siècles de passé musulman sont masqués par l'action de quelques leaders relativement récents : Abd-el-Khader (proclamé émir en 1832), l'émir Khaled (1919-1923), Messali Hadj et l'Association des Oulémas algériens (entre les années vingt et 1954).

Par contraste, la place accordée aux déclarations approximatives d'Ahmed Djebbar (1) semble excessive. Car, conclure que «la population autochtone», avant 1830, acceptait la domination des Ottomans, «également musulmans», en raison de l'occultation par la religion de «tout précepte national», revient à ignorer les fréquentes révoltes que l'autorité turque eut à juguler. En tirer argument pour ajouter «que les Algériens refuseront parfois – des décennies durant – que leurs enfants fréquentent l'école française» paraît tout aussi hâtif. À titre de démenti, la fréquentation de l'école coranique n'a nullement détourné Zighoud Youcef (2) et Larbi Ben M’hidi (3) de l'école primaire française où ils obtinrent le certificat d’études.

école arabe, Algérie, 1911
école arabe, 1911

L'observation de Charles-Robert Ageron (4) relative à la désertion des écoles laïques au profit des écoles coraniques mérite aussi examen. «Entre 1935 et 1954, le nombre d’écoles coraniques sous le contrôle de l’Association des Oulémas est passé de 70 à plus 120» constatait l'historien.

L'association mentionnée ayant été créée en 1931, le nombre d'écoles passées sous son contrôle durant les cinq premières années de son existence - 70, une moyenne de 14 par an - est impressionnant ; en revanche, sa progression entre 1935 et 1954 paraît modérée, moins de 3 par an. Ce qui enlève à cette preuve par les chiffres beaucoup de sa pertinence.

 

le religieux : la part de stratégie

La troisième partie - Quand l'islam s'installe dans la guerre d'Algérie - pâtit de la méthode adoptée. Décider que 45 faits, arguments, raisonnements seront les indices décisifs de la démonstration se mue en piège dans lequel les 33 derniers ont été pris. Souvent superflus, ils vont parfois à l'encontre du raisonnement suivi (5). Synthétisés, les points restants auraient gagné en force. Toutefois, et fort heureusement, leur analyse montre que le rôle joué par l'A.U.M.A. (6) dans l'épanouissement du nationalisme algérien l'amène non seulement à se rallier au F.L.N., mais encore à le noyauter.

Les liens de l'A.U.M.A. avec les Frères musulmans égyptiens, l'arabo-islamisme proche oriental et le wahhabisme sont clairement indiqués, de même que le rôle essentiel joué dans le F.L.N. par ses fondateurs et militants-phares (7) et leurs points communs : racines kabyles, expatriation, implication dans l'insurrection de 1871 et/ou appartenance à la même confrérie. On remarque enfin l'hégémonie de l'Est algérien dans le combat pour l'indépendance.

À ces constats font écho les antécédents historiques. Les liens des confréries algériennes - par exemple, celle que dirigeait la famille d'Abd-el-Kader - avec leurs éponymes proche- orientales sont anciens. La forte résistance de l'Algérie orientale à la domination française fut précoce et opiniâtre : d'abord personnifiée par l'intraitable bey de Constantine, Hadj Ahmed Bey, puis par El Mokrani, le plus connu des chefs de l'insurrection kabyle de 1871.

Dès 1830, la force fédératrice de l'islam était connue des autorités françaises qui, pour la canaliser, ont «inventé» (8) le culte musulman et suivi de près l'activité de l'A.U.M.A. La place de l'islam algérien dans la mobilisation pour l'indépendance n'était pas ignorée des historiens (9). L'islam guerrier que décrit Roger Vétillard est profondément retravaillé par des influences extérieures. Il ne réduit pas pour autant la guerre d'Algérie à un conflit religieux. À travers la conviction religieuse, il laisse transparaître la part de stratégie, d'où l'ambiguïté qu'il signale fréquemment (10). Ainsi, on perçoit que, dans ce conflit, la victoire totale et incontestable du F.L.N. importait autant, sinon plus, que le triomphe de la religion.

Joëlle Hureau
agrégée et docteur en histoire

Joëlle Hureau, photo

 

 

 

 

 

1 - Ancien ministre algérien de l'Éducation nationale et de la recherche.
2 - Qui commanda un temps la wilaya II.
3 - D'après un article cité en note p. 29.
4 - Note 39, p. 26.
5 - Le 35e, qui souligne que des dix commandements de l'A.L.N. seul le dernier est relatif à la religion, en est un exemple.
6 - Association des Ulémas musulmans algériens.
7 - Mohamed Bachir El Ibrahimi, Fodil Ourtilani, Tewfik El Madani, Mohamed Khattab Fergani, Abd al-Hafiz Amokrane El Husni, Amar Ouzegane.
8 - Oissila Saaidia, «L’invention du culte musulman dans l’Algérie coloniale du XIXe siècle», L’Année du Maghreb [En ligne], 14 | 2016, mis en ligne le 21 juin 2016, consulté le 22 août 2018.
URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2689
9 - L'auteur l'indique bien lorsqu'il se réfère à Benjamin Stora à propos de sa préface au livre de Monique Gadant en 1988 ou de son livre L'Algérie en 1995 publié en 2012.

10 - Notamment lorsqu'il cite Guy Pervillé à propos «des principes contradictoires du F.L.N», p. 53.

 

  • Roger Vétillard, La dimension religieuse de la guerre d'Algérie 1954-1962, éditions Atlantis, Friedberg, 2018 - 185 p.

 

120499283_o

 

 

 

- retour à l'accueil

lundi 12 novembre 2018

La mort mystérieuse du colonel Halpert, le 15 février 1946 à Constantine, compte rendu de Gilbert Meynier

Colonel Halpert, couv

 

 

Roger Vétillard,

La mort mystérieuse du colonel Halpert,

le 15 février 1946 à Constantine

Gilbert MEYNIER *

 

Le colonel Émile Halpert, juriste de formation, était depuis le 21 janvier 1946, le commissaire du gouvernement - le procureur -  auprès du Tribunal Militaire Permanent (TMP) de Constantine chargé de traiter les dossiers de plus de 3 000 personnes arrêtées lors des soulèvements de mai 1945 du Constantinois.

Roger Vétillard rappelle ce que fut le soulèvement de Sétif - souvent médiatiquement présenté comme «les massacres de Sétif» : le 8 mai 1945, de sanglants accrochages y éclatent : avant 7 heures, un Européen est tué au marché aux bestiaux ; la police est sur les dents. Peu après avoir été lancée à 8h.30, une manifestation d’Algériens engagés pour l’indépendance, brandissant le drapeau algérien, se heurte aux forces de police qui interviennent pour saisir les drapeaux [1].

S’ensuivent des entrechocs sanglants. Les manifestants se répandent dans la ville, agressent et tuent 23 Européens. L’armée rétablit l’ordre en moins de deux heures, 33 manifestants sont tués. Le soulèvement s’étend dans la région de Sétif, et au-delà. Plus de 80 Européens y sont tués les 8 et 9 mai - ce jour, l’armée entreprend sur les Algériens une répression brutale -nombre d’innocents y perdent la vie.

Á Guelma, une manifestation indépendantiste - interdite par le sous-préfet André Achiary - débute à 17h.30, et se heurte aux forces de l’ordre ; le porte-drapeau est tué. L’armée ayant refusé d’intervenir, le sous-préfet constitue des groupes d’une «milice civile d’auto-défense» d’Européens qui assaille les manifestants nationalistes algériens. Plus de 2 500 sont arrêtés et jugés par un Tribunal Populaire, plusieurs centaines sont condamnés à mort. Début juin, Achiary est mis à pied par le préfet Lestrade-Carbonnel, il est inculpé pour ses agissements punitifs qui font l’objet d’une enquête par le Tribunal Militaire de Constantine.

3000 dossiers à instruire

Arrivé à Constantine, le colonel Émile Halpert doit conduire l’instruction de 3 000 dossiers, tâche difficile et lourde. Tant les documents que les témoignages disent que cet homme probe et ouvert s’y est investi avec beaucoup de sérieux et d’application. Le préfet Petitbon, successeur de Lestrade-Carbonnel, attesta sa droiture, son indépendance, son goût de la vérité. Il avait notamment en charge des dossiers sensibles, tels ceux de Ferhat Abbas - arrêté le 8 mai 1945 - et de Achiary.

Le 15 février, André Le Troquer, ministre de l’Intérieur, arrive à Constantine et reçoit le colonel en fin d’après-midi à la Préfecture en présence du gouverneur Chataigneau. L’entretien est houleux et on retrouve deux heures plus tard, dans sa chambre d’hôtel, le corps du colonel tué d’une balle dans la tête. Officiellement, on parle de suicide, mais des rumeurs d’assassinat se propagent : Le Troquer, Achiary, les nationalistes algériens sont tour à tour accusés.

Roger Vétillard mène autour de cette mort une enquête à la fois historique et policière. Il explore les archives, retrouve des témoignages, interroge la famille. Il met le doigt sur des erreurs et des manquements dans les rapports de police. Il s’interroge sur les intentions du ministre de l’Intérieur Le Troquer, sur l’intervention possible d’Achiary, sur les déclarations du capitaine Lefranc [2]. Il analyse la personnalité d’Émile Halpert, son passé professionnel et familial, l’impact émotif de la mort de son fils Jacques, qu’il avait incité à faire des études de médecine, et qui, engagé comme brancardier, avait été tué un an plus tôt sur le front, en Alsace : autant de facteurs à même d’aboutir à un suicide.

Il analyse les raisons de tactique politique qui auraient pu pousser le ministre à exiger du colonel, quelques semaines après la levée de l’état de siège (décembre 1945), moins d’un mois avant la loi d’amnistie générale du 10 mars 1946, une décision judiciaire à laquelle le procureur Émile Halpert se serait opposé - soit qu’il fasse libérer Ferhat Abbas alors qu'Émile Halpert l’aurait tenu pour responsable, ou plus plausiblement qu’il le maintienne en prison - ce que, au vu de la personnalité d'Émile Halpert, ce dernier ne pouvait accepter : il dut considérer que, du fait de la fin de l’état d’urgence, les dossiers devaient être transférés aux juridictions civiles. Il s’interroge sur le pourquoi de l’officialisation de la mort du colonel seulement quatre jours après son décès, et sur le fait qu’il était, en moins de huit mois, le troisième magistrat à occuper le poste de commissaire du gouvernement auprès du TMP - chose normalement peu courante pour des affaires aussi importantes.

Enfin, Roger Vétillard s’interroge sur les menaces que le ministre aurait pu avancer pour contraindre le magistrat à suivre des directives que ce dernier refusait d’assumer. Le Tribunal militaire était-il encore compétent pour juger des hommes impliqués dans des affaires qu’il instruisait en vertu d’un état de siège, levé depuis deux mois ? Et la perspective de la prochaine amnistie générale joua-t-elle un rôle ?

le décompte des victimes

Sur le nombre des victimes, il faut remercier Roger Vétillard de ne pas s’être engagé dans «la bataille des chiffres» [3]. Sur les victimes européennes – 103 -, tout le monde est d’accord. Pour les victimes algériennes, Roger Vétillard cite l’historien Daho Djerbal - pour lequel le chiffre, communément avancé, de 45 000 morts n’est pas soutenable - Rachid Mesli et Abbas Roua, du CRHDA [4] (entre 8 000 et 10 000 morts), Annie Rey-Goldzeiguer (quelques milliers de morts). L’estimation de l’historien Jean-Charles Jauffret est de «moins de 10 000 victimes, disparus compris», ce qui est pour lui «considérable par rapport aux 45 000 insurgés» [5] - Mohammed Harbi m’a dit partager cette évaluation.

projet d'insurrection ?

In fine, une critique : l’historien peut-il confirmer le point de vue de Roger Vétillard sur ces événements de mai 1945 dont il voit pour soubassement un projet d’insurrection ? : prévue par le PPA [6] de Messali Hadj, elle aurait eu pour objectif de mettre en place un gouvernement provisoire algérien, installé à la ferme Mayza, près de Sétif, aux fins de représenter l’Algérie à la Conférence de San Francisco de juin 1945 [7]. Pour RV, les incidents de Sétif ont été interprétés à tort par les responsables locaux comme le signal du soulèvement qui n’aurait été envisagé que dans les semaines suivantes.

En fait, si l’on se réfère, notamment, au paragraphe («Le PPA dans la clandestinité. La taupe creuse») du livre de Mohammed Harbi Aux origines du FLN : le populisme révolutionnaire en Algérie [8], on apprend que, si l’idée d’une insurrection germait dans le Constantinois, ce furent plus les ressentis populaires de ras le bol que le PPA et Messali - alors transféré à El Goléa puis assigné à résidence à Brazzaville - qui l’attisèrent.

Et des tensions existaient entre le PPA et Ferhat Abbas, et les AML [9], à Sétif et Guelma notamment, étaient aux mains du PPA. On notera que Ferhat Abbas était la figure prédominante à Sétif – il y avait entre autres sa pharmacie. Mais, même si, aux fins – plausibles - de garder sa popularité auprès des activistes, il fit des discours publics appelant à un soulèvement anticolonial, il ne fut pas le zaīm de la révolte du 8 mai - ce que RV perçoit. Il faut mettre eu premier plan notamment, au PPA, des figures comme Tayeb Boulahrouf, brandisseur engagé démonstratif du drapeau algérien, rêveur utopiste d’une Algérie où le peuple mobilisé aurait fait se disperser les troupes françaises [10].

Certes des cadres et des militants nationalistes entendaient préparer les masses à l’idée d’une insurrection, mais d’une manière désordonnée, et sans disposer d’une vraie force armée : le projet était vide, et il ne fut pas validé : en fuite après le 8 mai, peu avant son arrestation et son incarcération à Bône/Annaba, Boulahrouf reçut de Chaddli Mekki, cadre du PPA constantinois et président des AML du Constantinois «le ‘‘contrordre’’ d’insurrection»8. Il n’y eut pas en mai 1945 de vrai mot d’ordre insurrectionnel ; et l’historien remarquera que, à la différence du Constantinois, partout ailleurs il y eut le 8 mai des défilés pacifiques. En bref, même s’il put en être un prodrome, le 8 mai 1945 n’eut rien à voir avec le 1er novembre 1954.

un livre denssissime

Sur ce petit - mais densissime - livre de Roger Vétillard, on relèvera que la factualité et l’abondance de noms propres peinent ici et là le lecteur à tout comprendre dans l’instant - il aurait été bon qu’une analyse explicative du soubassement de l’Algérie coloniale soit proposée ; et sur un point, on aurait aimé que Roger Vétillard présente plus clairement au lecteur ce que fut, au fond, cette affaire Abbas, alors que, à ce propos, des informations qu’il m’a fournies lors des échanges que j’ai eus avec lui, il aurait pu en tirer des paragraphes parlants.

Ceci dit, ce livre ne laisse pas indifférent le lecteur. Sur la mort du colonel Halpert : assassinat ou suicide ? Au terme de son enquête, Roger Vétillard donne ses conclusions argumentées - ce fut plausiblement un suicide -, que le lecteur pourra examiner, voire contredire ; et il ne pourra qu’apprécier le fait qu’il finisse par conclure le contraire de ce qu’il put au départ spéculer.

Plus largement, fondé sur tous les documents qu’il a pu consulter et sur nombre de témoignages, méticuleusement analysés et recoupés, le livre de Roger Vétillard est d’une scrupuleuse honnêteté, cela alors même que sa famille a payé un prix lourd dans les massacres de Périgotville/‘Ayn al-Kabīra - il en fait part avec une grande discrétion. Il se réfère à des mémorialistes et à des historiens aussi différents que Roger Benmebarek, Francine Dessaigne, Mohammed Harbi, Boucif Mekhaled, Annie Rey-Goldzeiguer…

En annexes, l’extrait de «Mon testament politique» de Ferhat Abbas est un document marquant, à relire et à méditer. Les cartes et plans de Constantine et les photos illustrent vraiment bien ce petit-grand livre. Et, on l’aura compris, il entraîne le lecteur bien au-delà de son titre.

Gilbert Meynier

* texte inédit de Gilbert Meynier


  • Roger Vétillard, La mort mystérieuse du colonel Halpert, le 15 février 1946 à Constantine, Friedberg : éd. Atlantis, 2016, 94 p. 15€.

 

notes

[1] La veille les organisateurs s’étaient concertés avec les autorités pour accepter qu’il n’y ait pas de drapeau dans la manifestation.

[2] Il était dans ces affaires le juge d’Instruction.

[3] Elle est allée de 1 340 à 100 000 victimes algériennes.

[4] Centre de Recherche Historique et de Documentation sur l’Algérie.

[5] Courriel reçu le 19 décembre 2016.

[6] Parti du Peuple Algérien.

[7] Il était espéré que, suite aux déclarations de Franklin D. Roosevelt, elle mettrait en marche le train de la décolonisation.

[8] Paris : Christian Bourgois, 1975, cf. pp. 16-25.

[9] Amis du Manifeste et de la Liberté.

[10] Cf. Benjamin Stora, Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens 1926-1954, Paris : l’Harmattan, 1985, p. 277.

 

Colonel Halpert, couv

 

 

- retour à l'accueil

samedi 27 octobre 2018

Le Pr. Badr Maqri retrace l’histoire coloniale de la ville d’Oujda (Maroc)

Badr Maqri, couv 2018

 

 

le Pr. Badr Maqri retrace l’histoire coloniale

de la ville d’Oujda (Maroc)

 

L'auteur s’est basé sur le vecteur de l’organisation territoriale, en tant qu'organisation institutionnelle et administrative d'une zone géographique. Et pour que cette organisation soit pertinente et optimale, il a ciblé, deux mesures :

- la distribution  et la clarification des responsabilités entre les différents niveaux de structures territoriales.

- la rationalisation des collectivités territoriales.

Le livre de Badr Maqri, propose une brève présentation postcoloniale, de l'un des aspects de l'histoire du Maroc colonisé.

Il expose l'application de l'organisation territoriale et administrative de la zone française au Maroc, par arrêté résidentiel du 15 février 1949, modifiant l'arrêté résidentiel du 19 septembre 1940. C'est par cette modification; que la zone française, fut divisée à dater du 1er mars 1949 en sept régions : Rabat, Oujda, Meknès, Marrakech, Fès, Casablanca et Agadir.

L'organisation territoriale dans son contexte colonial (protectorat), n'est pas une simple création. Elle est en premier lieu une interprétation du temps et de l'espace, ce qui recouvre l’historique, le social, l’économique, le politique, et même l’ethnique.

La phase «indigène» de l'organisation territoriale, résume tout un ensemble d'assertions politiques, idéologiques et sociales sur la société autochtone.

Les organisations institutionnelle, administrative et professionnelle d'Oujda en 1952, scrutées dans ce livre, ne voilent pas l'existence d'un groupe colonisé et à la fois conquis et dominé.

L'organisation territoriale, selon Badr Maqri, fait partie de ce que Lyautey avait appelé, l'organisation en marche, c'est-à-dire que, les moyens militaires devaient être doublés d'une organisation politique et économique, que l'occupation de quelques points bien choisis, centres d'attraction naturels, était autrement efficace que tous les raids et toutes les colonnes du monde et que le développement des voies ferrées, des marchés, la reprise des transactions, l'appel aux intérêts matériels, la création de soins médicaux, constituaient les meilleurs modes d'action.

 

Oijda, place Clemenceau
Oujda, la place Clemenceau

 

Organiser le territoire d'Oujda en 1952 dans un cadre institutionnel et administratif précis, se réfère, d’après l’auteur, à toute une représentation que le protectorat se fait du Maroc colonisé. C'est une forme de perception de la «pacification» du Maréchal Lyautey.

Selon la déclaration de Lyautey, le 4 février 1897, il n'y aura pas de cliché d'organisation mais une méthode qui a nom souplesse, élasticité, conformité aux lieux, aux temps, et aux circonstances. (p. 8).

Il expliqua sa stratégie le 28 octobre 1903, en affirmant que «toutes les conséquences politiques et économiques de l'occupation d'un pays découlent, forcément, de la manière dont il est procédé à cette occupation, en unissant, dès le début, de la manière la plus étroite, la préparation et l'action politique à l'occupation militaire et en ne perdant jamais de vue le but politique et économique du lendemain. C'est la doctrine Gallieni».

Et parmi ses instructions adressées à Oujda en 1910, aux commandants de secteur des Béni-Snassen (nord d’Oujda) : «l'objectif est de réaliser la pacification matérielle et morale, en habituant les indigènes à notre contact, en leur en faisant apprécier le bénéfice (achat de denrées, protection, arbitrage, assistance médicale) aucune vexation, aucun abus d'autorité, aucune rapine, aucune violence » (p. 14).

Or, l'organisation territoriale d'Oujda en 1952, traduit axiomatiquement, selon Badr Maqri, la manière dont il est procédé à l'occupation de cette ville le vendredi 29 mars 1907.

Autrement dit, l'organisation territoriale du Maroc sous le protectorat français, qu'elle soit urbaine ou rurale, est l'expression sensible de la relation de l’action politique à l'action militaire de l'occupation entre 1912 et 1956.

Kamil Kadiri

 

  •  Bdr Maqri est professeur à l’université Mohammed Ier d’Oujda

 

13a

 

Oujda, nouveau quartier européen (1)
Oujda, le nouveau quartier européen, époque du Protectorat

 

Oujda, bazar Maroc France
Oujda, bazar Maroc France, époque du Protectorat

 

Oujda, le marché
Oujda, le marché, époque du Protectorat

 

Oijda, place
Oujda, place, époque du Protectorat

 

Oijda, Maroc hôtel restaurant
Oujda, Maroc-Hôtel-Restaurant, époque du Protectorat

 

cpa légendée (1)
Oujda, le nouveau quartier européen, carte postale légendée, époque du Protectorat

 

cpa légendée (2) jpg
Oujda, le nouveau quartier européen, carte postale légendée, époque du Protectorat

 

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 18:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

jeudi 18 octobre 2018

Jean Sévillia, Les vérités cachés de la guerre d'Algérie

Sévilla, 2018, couv

 

 

Jean Sévillia

Les vérités cachées de la guerre d'Algérie

Fayard, 24 octobre 2018

 

 

Se_villa__Ve_rite_s_cache_es_guerre_d_Alge_rie__annonce

 

 

 

 

- retour à l'accueil

lundi 8 octobre 2018

le rapport du préfet Ceaux sur les harkis, relevé de quelques erreurs, par le général Maurice Faivre

préfet Ceaux, Saint-Maurice-l'Ardoise (1)
le préfet Ceaux à Saint-Maurice-l'Ardoise (midilibre.fr, 28 avril 2018)

 

 

le rapport du préfet Ceaux sur les harkis :

relevé de quelques erreurs

général Maurice FAIVRE

 

Cet important rapport (200 pages) a été établi par le préfet Ceaux et le Conseiller d’État Chassard, à la demande de la secrétaire d’État aux Anciens combattants.

Je suis sensible au fait qu'il reprend les effectifs historiques que j’ai publiés dans plusieurs ouvrages (1). Sans prendre parti sur les 56 propositions formulées, qui sont de nature politique, j’ai noté un certain nombre d’erreurs historiques :

p. 6. Les directives prescrivaient de laisser les armes enchaînées dans les unités supplétives et régulières. Mais cette mesure n’était pas toujours appliquée. Dans la harka de l’Oued Berd, les harkis allaient en permission avec leur fusil.

p. 9. les effectifs cités par l’historien Charles-Robert Ageron sont souvent faux. Contrairement à son affirmation, les statistiques n’étaient pas trafiquées par le 1er Bureau.

p. 12. Les statuts des différentes catégories de supplétifs sont unifiés en janvier 1959. Le décret du 6 novembre 1961 remplace le recrutement individuel et journalier par des contrats d’engagement renouvelables de 1 à 6 mois.

p. 13. Les fusils de chasse et les lebels ont été transférés des harkas aux Groupes d’autodéfense en septembre 1958. En mars, les harkas sont dotées de fusils-mitrailleur et de fusils de guerre.

Les harkis dites amalgamées ont le même armement que les unités françaises. En 1959, les commandos de chasse reçoivent des fusils automatiques.

p. 17. Challe n’a pas promis de ne pas engager les harkis contre leurs frères musulmans. Il dit l’inverse devant de Gaulle au PC de l’opération Jumelle. Mohamed Harbi, historien du FLN, estime que «les méthodes répressives et les injustice du FLN apparaissent comme les motifs principaux de l’engagement massif des harkis».

 

préfet Ceaux, Saint-Maurice-l'Ardoise (2)
le préfet Ceaux à Saint-Maurice-l'Ardoise (midilibre.fr, 28 avril 2018)

 

p. 19. Les harkis, en majorité non francophones, ont rarement été engagés dans les DOP.

p. 24. Krim Belkacem n’a pas dirigé la wilaya 3 qui n’existait pas avant le Congrès de la Soummam. Le premier chef a été Mohamedi Said, suivi de Yazourene, d’Amirouche et Mohand Ou el Hadj.

p. 25. Le général Fourquet n’était pas opposé aux mesures de recherche des harkis. En revanche le général de Gaulle a recommandé d’en finir avec les auxiliaires, ce magma qui n’a servi à rien (Comité des Affaires algériennes le 3 avril 1962)

p. 26. Les conclusions de la Commission Massenet ont été refusées par le gouvernement (Joxe) le 19 avril 1962.

p. 29. Tous les camps de transit n’ont pas été créés en juin 1962. Larzac est créé le 26 mai, Bourg-Lastic le 19 juin, Rivesaltes et St Maurice en septembre 1962, Bias en janvier 1963.

p. 36. Les moniteurs des camps de transit et hameaux forestiers n’étaitent pas hostiles à la population des camps. La plupart étaient d’un grand dévouement. Voir thèses de Anne Einis, Hamoumou et J. Servier, rapports Leveau-Meliani, Rossignol, Yvan Duran, témoignages des EMSI, Denise Bourgois, André Wormser, Père Merlet.

p. 39. Les centres de transit n’étaient ni des prisons ni des camps Med. Le confort était sans doute insuffisant, mais la formation professionnelle, ménagère et scolaire était pratiquée, y compris à Bias (voir photos).

p. 44. L’accès à la propriété a été favorisée par les préfets et les assistantes sociales.

p. 45. La population rapatriée de 1ère génération comptait 66.000 personnes, dont 21.000 hommes.

général Maurice Faivre

maurice-faivre

 

Maurice Faivre, atelier mécanique
Rivesaltes, photo : général Maurice Faivre

 

Maurice Faivre, Bias
Bias, photo : général Maurice Faivre

 

1 - Il ignore cependant les précisions apportées par Les archives inédites de la politique algérienne, 1958-1962 (Maurice Faivre, L'Harmattan, 2000), L’action sociale de l’armée en faveur des musulmans (Maurice Faivre, L'Harmattan, 2007), La croix Rouge en guerre d’Algérie (Maurice Faivre, Lavauzelle, 2007), les articles de Hamoumou et de Jean-Jacques Jordi sur l’intégration.
Certains historiens cités développent une idéologie antimilitariste ou anticolonialiste (Manceron, Vittori, D. Kerchouche, Boussad Azni). Charles-Robert Ageron dévalorise le combat des harkis et estime que de Gaulle a tout fait pour les rapatrier.

 

Maurice Faivre, couv

 

rapport harkis, préfet Ceaux, juillet 2018

 

 

Voici un extrait de l’histoire des harkis (Maurice Faivre, 2001)

Alors que GMS et Moghaznis étaient engagés sous contrat de 6 mois, les harkis avaient jusqu'en 1961 un statut de journaliers, bien qu'ils restent en service plusieurs mois, et qu'ils soient  payés mensuellement (22.500 AF). Environ 3.000 d'entre eux étaient des rebelles ralliés. Les harkas amalgamées avaient le même armement que les unités régulières. Quant aux autodéfenses, elles étaient armées à 50% de fusils de chasse et de 8 mm, et en principe n'étaient pas rémunérées (MAA 340, 1H 2028, 2029).

S'étant engagés davantage pour la défense de leurs familles que pour la solde, les supplétifs étaient opposés à la conception totalitaire du parti unique du FLN. Ils faisaient confiance à l'armée pour faire évoluer l'Algérie dans un sens démocratique et égalitaire. Le rappel de Challe en mars 1960 ne permet pas de mener à bien son projet de Fédération des UT et des autodéfenses, qui aurait constitué un parti français  opposé au FLN (7T 249).

Crépin, le successeur de Challe, avait promis en janvier 1961 que les harkis, considérés comme vainqueurs, auraient la première place dans l'Algérie future, et qu'ils resteraient groupés et armés pendant un an après le cessez-le-feu (1H 1096/1). Mais dès l'été 1961, le gouvernement décide d'amorcer la réduction des effectifs des harkas et des autodéfenses, et de «civiliser» les SAS, ce qui reviendrait à supprimer les maghzens, alors que Challe leur avait confié la responsabilité opérationnelle des Quartiers de pacification (1H 1304, 2027, 2028, 2556).

Extrait de "L'histoire des harkis",
revue Guerres mondiales et conflits contemporains, 2001,
n° 202-203, p. 55-63.

 

Maurice Faivre, combattants musulmans, couv

 

 

72747345
général Maurice Faivre

 

 

- retour à l'accueil