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22 juin 2012

prélèvements sanguins forcés en Algérie en 1962

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Une commémoration occultée :

les décès causés par les prélèvements

sanguins forcés

à la fin de la guerre d’Algérie

Grégor MATHIAS

 

Dans le «sang des disparus d’Algérie en mai-juin 1962 – un drame oublié de la guerre d’Algérie» paru dans la revue d’histoired’Outre-mer (1), je faisais état de l’existence d’un document de la sécurité militaire de la Légion étrangère du 13 juillet 1962 n°SP.87.581 (2) relatant l’enlèvement d’un légionnaire le 8 mai dans les environs d’Oran et le prélèvement forcé de son sang à quatre reprises pour les besoins médicaux des hôpitaux du FLN à Oran.

Cette étude était complétée par un second article «Les vampires à Alger, Oran et Tlemcen (avril-juin 1962) : Une rumeur de la guerre d’Algérie ?» paru en 2011 sur le site Études coloniales (3). Cet article faisait un bilan de toutes les mentions sur les prélèvements sanguins et tentait de distinguer les rumeurs des faits avérés sur Alger, Oran et Tlemcen.

Deux publications récentes permettent d’apporter des éléments nouveaux sur les prélèvements sanguins forcés pratiqués par le FLN à la fin de la guerre d’Algérie et complètent ou confirment les deux articles. L’historien Jean-Jacques Jordi a ainsi eu accès à des archives sous dérogation et a pu reproduire ou faire état de documents concernant la fin de la guerre d’Algérie (4).

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Dans le flot des publications sur la commémoration de la fin de la guerre d’Algérie un ouvrage est passé pratiquement inaperçu, il s’agit de la correspondance d’un étudiant pharmacien, appelé du contingent, affecté au laboratoire de Tizi Ouzou de février à juillet 1962 (5). Ces deux ouvrages permettent à la fois de préciser la chronologie, d’élargir le champ d’étude de la pénurie de poches de sang à la Kabylie et de mieux comprendre les enjeux de la banque de sang entre le cessez-le-feu et l’indépendance de l’Algérie.

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La chronologie des prélèvements de sang forcés confirmée

sur Oran (avril 1962) et Alger (mai 1962)

En dehors du document de la Légion étrangère faisant état du prélèvement forcé du sang d’un légionnaire enlevé à partir d’une lettre qu’il a fait parvenir à son frère, trois autres documents officiels viennent confirmer l’existence de prélèvements sanguins forcés.

Le premier document, provenant probablement de la gendarmerie, évoque la découverte le 21 avril 1962 par des gendarmes à Oran de «quatre Européens entièrement dévêtus, la peau collée aux os et complètement vidés de leur sang». Ces personnes n’ont pas été égorgées, mais vidées de leur sang de manière chirurgicale rajoute l’historien J.-J. Jordi en note (6).

Cette découverte macabre se situe la veille du 22 avril, date à laquelle M. de Laparre, prêtre à Oran, évoque les prélèvements sanguins pour la première fois. Il signale ainsi qu’une clinique au quartier Victor Hugo pratiquerait les prélèvements sanguins sur des Européens : «Pour se procurer du sang frais, il [le FLN] a établi des barrages sur les routes du quartier. Les automobilistes sont amenés à l’hôpital où un médecin français, sur une table d’opération les saigne totalement. Puis on va déposer leur cadavre sur la route» (7).

J’avais à l’époque dans un article (8) douté de la véracité d’une telle rumeur, en raison de deux incohérences : la présence d’un médecin européen qui avait été reconnu par sa propre patiente et du fait que le FLN ne cherche pas à dissimuler les corps. Les informations rapportées par J.-J. Jordi ne nous donnent pas avec précision les circonstances de la découverte (découverte au bord de la route ou perquisition d’un bâtiment), mais elles permettent de dire avec certitude que les décès sont dus à des prélèvements sanguins forcés et de préciser la chronologie, c’est-à-dire le mois d’avril 1962. En revanche, le document n’évoque pas la présence d’un médecin européen.

Le deuxième document est un bulletin de renseignements n°360/BR/SC (du 12 mai ?) reproduit à la page 107 qui provient de la gendarmerie d’Arcole à Oran. Il se base sur des renseignements recueillis les 3 et 4 mai 1962 par trois personnes «n’ayant aucun rapport entre elles».

Ce document donne les deux motifs des enlèvements : «vérifier si la personne appartient ou non à l’organisation subversive [OAS] (…) et collecter du sang au profit des hôpitaux du FLN installés dans l’agglomération d’Oran». Ce document avait déjà été signalé par J. Monneret qui signale que le rédacteur précisait que «cette information n’a jamais été recoupée à ce jour» (9). Ce document a d’ailleurs été mentionné dans mon article sur les rumeurs de prélèvements sanguins forcés.

Le troisième document officiel faisant état de prélèvements sanguins concerne Alger. Il daterait de la fin mai (22 mai, date de recueil du renseignement) ou de début juin (le tampon de réception porte la date du 10 juin) (10). Ce document est d’ailleurs reproduit dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles du 3 novembre 2011. Il signale que l’adjudant Gagnaire et le sergent Torres du 21e RT portés déserteurs le 20 mai sont détenus dans un hôpital du FLN à la limite du quartier de Belcourt, où «une quarantaine d’Européens seraient séquestrés au même endroit, jouant le rôle de donneurs de sang».

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Valeurs Actuelles, 3 novembre 2011

Il est intéressant de noter la similitude de l’attitude des autorités militaires d’Alger et d’Oran, qui considère les disparitions de ces deux sous-officiers du 21e RT et du légionnaire dans les environs d’Oran comme des désertions et non comme des enlèvements. Les deux enlèvements à Alger ont eu lieu le 20 mai. Nous avions reproduit un témoignage rapporté par Mme Susini évoquant la fuite le 26 mai d’une femme enlevée pour être prélevée de son sang, soit six jours après l’enlèvement des deux sous-officiers. Le quartier de Belcourt est d’ailleurs cité par J. Monneret, comme un des quartiers, où se pratiquent les prélèvements sanguins (11).

Quatre documents officiels (avec celui du légionnaire enlevé) signalent l’enlèvement d’Européens dans le but de pratiquer des prélèvements sanguins forcés. Il nous faut désormais étudier les raisons pour lesquelles le FLN est réduit à utiliser cette méthode barbare.

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hôpital Naegelen à Tizi-Ouzou

 

Comment expliquer la pénurie de banque de sang ?

La raison de la pénurie de sang à Alger et Oran tient au cloisonnement progressif des quartiers européens et musulmans dans un contexte d’insécurité lié aux attentats du FLN et de l’OAS.

Les cliniques et les hôpitaux européens sont progressivement fermés aux Musulmans. Le FLN doit mettre en place des hôpitaux de secours avec peu de moyens médicaux. A. Faucher, étudiant en pharmacie fait son service militaire dans un hôpital à Tizi Ouzou en Kabylie de février à juillet 1962, où il dirige le laboratoire d’analyse médicale et supervise la collecte de sang. A. Faucher nous apporte une autre explication à la pénurie brusque de sang. Il s’agit du retrait du dispositif militaire français lié à l’application du cessez-le-feu. Les unités d’appelés qui donnaient leur sang sont progressivement regroupées et repliées sur la métropole. Les unités restées sur place dispersées ne suffisent plus à remplir le rôle de banque de sang.

A. Faucher nous apporte plusieurs exemples de l’utilisation des militaires du contingent pour servir de donneurs de sang et les conditions de prélèvement. Le 18 février 1962, deux femmes qui préparaient un attentat à la grenade voient le projectile exploser : «c’est une étrange situation ces femmes qui posaient des pièges contre les Français sont soignés par les Français avec du sang de chasseurs alpins !» (12).

Le 26 février, le recensement des donneurs de sang est fait par le moyen de fiches, mais il n’existe aucune inquiétude du côté d’A. Faucher. Cependant, même s’il a constitué des stocks de sang, ceux-ci peuvent rapidement diminuer en raison de cas médicaux graves, comme celui du patient souffrant d’une occlusion intestinale qui nécessite d’utiliser tout le stock de sang A - et de faire appel d’urgence à des donneurs bénévoles pour le compléter (5 mars) (13). La veille du cessez-le-feu, le 18 mars, A. Faucher fait le bilan de sa banque de sang pour la Grande Kabylie : «les frigos sont chargés, j’ai la liste des donneurs dont je dispose pour les urgences». A. Faucher explique que les structures sont prêtes en cas d’urgence : «nous sommes prêts à fournir un gros coup s’il en est besoin» (14).

Mais le 19 mars, A. Faucher laisse percevoir son inquiétude «notre gros souci pour le moment, c’est la question du sang». Il veut établir un service «civil» de donneurs volontaires avec fichier. A. Faucher a-t-il pris conscience qu’avec le cessez-le-feu, les unités de secteur allaient partir et qu’il lui fallait compenser les donneurs militaires par des donneurs civils ?

Les chirurgiens semblent être conscients du problème puisqu’ils l’appellent pour l’avertir du risque de pénurie de sang (15). Le 21 mars, il réussit à mobiliser toutes les unités de Grande Kabylie ce qui lui permet d’inverser la tendance. Il explique cette pénurie conjoncturelle de sang par une mauvaise organisation de la collecte de sang et du service de la banque de sang (erreur de groupe entre donneur et receveur, frigidaire de sang en libre accès, absence de contrôle des poches de sang utilisé), qu’il a pris en charge il y a un mois (16). Cette pénurie temporaire démontre que le système de collecte de sang est entièrement dépendant des militaires de l’armée française.

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«on brûle le matériel des SAS, on laisse rouiller

les appareils de radiologie de plusieurs millions…»

En avril 1962, A. Faucher apprend la suppression du service de chirurgie militaire et l’allègement du service de médecine militaire qui doit être confié aux civils (3 avril). A. Faucher reçoit la visite des médecins de campagne qui travaillaient dans les SAS et qui lui racontent  qu’«on brûle les meubles des SAS, on laisse rouiller les appareils de radiologie de plusieurs millions, tout est abandonné ou détruit» (17). Les unités partent : le 121e est muté le 26 avril, quant aux Chasseurs alpins, ils restent provisoirement en Kabylie avant de partir sur Alger.

A. Faucher prend conscience que le système de collecte dépend uniquement des civils, puisqu’il évoque l’organisation «du don civil de sang» et s’inquiète sur le devenir de son action (18). En quelques jours, la situation se dégrade puisqu’il signale le 15 avril que «la question des donneurs de sang devient cruciale» : «nous mendions du sang» aux visiteurs des patients du dimanche, mais il n’arrive à obtenir  qu’un seul don de sang (19).

L’allègement du dispositif militaire fait que dès le 24 avril, «nous avons de moins en moins de militaires» : il n’y a donc plus de stocks de sang ; il craint de ne plus pouvoir répondre aux urgences médicales (20). À la mi-avril dans une région connaissant une situation calme, on assiste ainsi à une pénurie de poche de sang. À la même période à Oran, touché par la spirale des attentats et des représailles de l’OAS et du FLN, on fait état des premiers enlèvements d’Européens pour compenser le déficit de poches de sang dans les quartiers musulmans.

A. Faucher tente en vain de faire appel à l’assistante sociale pour lui chercher «des donneurs de sang civils», mais il évoque la réticence des Kabyles à donner leur sang, même si un de leurs proches est condamné à mourir. Il arrive pourtant à trouver des donneurs parmi les employés civils de la préfecture (21). Le 6 mai, la pénurie de sang tant de fois redoutée et annoncée touche l’hôpital de Tizi Ouzou. A. Faucher en explique les raisons : les militaires ne veulent plus donner de sang pour les civils et les civils refusent de donner le leur, malgré un appel à la radio.

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Oran, été 1962

Les seuls donneurs qu’A. Faucher arrive à trouver à partir de cette période sont le personnel civil des administrations originaire de métropole et les policiers du commissariat. Du côté des Musulmans, il arrive à convaincre les stagiaires chirurgiens et  les veilleurs de nuit de l’hôpital de donner leur sang, pour ces derniers, le don est qualifié d’«une victoire sur leurs préjugés». La raison religieuse est avancée pour expliquer le refus des Musulmans de donner leur sang. A. Faucher déplore la passivité des autorités civiles et militaires françaises, de l’administration civile des hôpitaux et évoque aussi le refus des Européens d’Algérie de donner leur sang pour les Musulmans (22).

Le 8 mai, A. Faucher signale  pour la première fois la pratique des enlèvements d’Européens par le FLN pour procéder à des prélèvements sanguins forcés. Il reproduit la teneur de la conversation qu’il a eue avec l’assistante sociale : «les autorités FLN se sont préoccupées de la question du sang pour leurs blessés ; pour la trancher, elles ont kidnappé des Européens qui ont été saignés à blanc. À Alger, un hôpital et plusieurs pharmacies ont été pillées» (23). C’est à cette même date que le légionnaire est enlevé dans les environs d’Oran.

 

«Le modèle kabyle» : la collaboration médicale entre l’armée et FLN

Prenant conscience de l’incompétence de l’hôpital civil et du désintérêt de la hiérarchie civile et militaire, le colonel Peillard, directeur de la santé militaire, met à disposition d’A. Faucher des véhicules et du matériel pour la collecte de sang.

Le colonel Peillard se charge de demander des moyens de propagande aux autorités civiles. A. Faucher souhaite même avertir le FLN pour lui demander de convaincre la population musulmane de donner son sang (24). Le 18 mai, A. Faucher apprend que «la section FLN de Tizi a interdit aux Musulmans de donner leur sang, en attendant les instructions de Belkacem, à qui la question a été soumise».

Le 19 mai, le FLN donne son appui à A. Faucher, qui organise le recensement des donneurs (c’est à dire le groupage, la détermination du groupe sanguin) des Musulmans de l’hôpital. Un adjoint du responsable FLN de la Wilaya III incite d’ailleurs officiellement la population des campagnes à donner son sang (25). Le 21 mai, l’approvisionnement de la banque de sang est enfin assuré.

Le 22 mai, une réunion officialise la collaboration entre les autorités militaires et le FLN pour organiser la collecte de sang. Elle réunit A. Faucher, responsable de la banque de sang, un chirurgien de l’hôpital, un des responsables de la Wilaya III et le docteur Mammeri, responsable de la santé du FLN. Lors de cette réunion, 150 noms de donneurs musulmans sont remis par l’adjoint FLN à A. Faucher et il l’assure de son appui pour toutes ses initiatives. Les Musulmans affluent pour le groupage, A. Faucher écrit «nous avons maintenant gagné la victoire» ; «la bataille du sang est donc gagnée» (26).

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A. Faucher, par son énergie et ses initiatives, a réussi à éviter en Kabylie le drame des prélèvements sanguins forcés qui se manifestent par des enlèvements et la mort de donneurs, comme on a pu le voir à Alger, Oran et Tlemcen.

La situation kabyle démontre qu’il existait des alternatives à ces pratiques, mais qu’elles reposaient sur la collaboration entre les autorités médicales, les autorités militaires françaises, le FLN et l’ALN. On peut penser que si la Kabylie est parvenue à cette collaboration, c’est avant tout parce qu’elle n’a pas connu le chaos des attentats de l’OAS et du FLN qui a ravagé les villes d’Oran et d’Alger.

Cette collaboration médicale nécessitait des bonnes volontés et tout indique qu’elles ont manqué dans les «deux camps» à Alger et Oran, alors même qu’A. Faucher écrit «je crois que cette question de sang a contribué à nous rapprocher encore dans de bonnes conditions de la population musulmane de Tizi» (27). Le 15 juin, A. Faucher note qu’à la suite du plastiquage de l’hôpital de Mustapha à Alger, il ne reste plus que deux laboratoires hospitaliers en fonctionnement dans l’Algérois, le sien et celui d’Orléansville situé à 300 km de là (28).

Cette troisième étude sur les prélèvements sanguins forcés permet de faire la lumière sur la situation médicale particulière de la Kabylie. Seule la situation dans le Constantinois n’a pas été étudiée, car nous ne disposons pour l’instant d’aucune information sur l’infrastructure médicale entre le cessez-le-feu et l’indépendance.

Cette étude confirme la pénurie de sang à la fin de la guerre d’Algérie et l’obligation pour le FLN de procéder à des enlèvements d’européens, civils comme militaires, pour répondre à la demande de sang en violation des Accords d’Évian et surtout des Droits de l’homme, alors même que la situation médicale en Kabylie démontre qu’il existait une alternative humaniste à cette pratique barbare.

Gregor MATHIAS

 

__________________________


1 Outre-mers, 2e semestre 2007, n°356-357, p. 265-280
2 - Document que m’a transmis  le traducteur d’espagnol de la sécurité militaire qui l’avait subtilisé de la destruction des archives lors du déménagement de la Légion étrangères de Sidi Bel Abbès à Aubagne.
3 - Site Études coloniales, le 22 mars 2011.
4 - J.-J. JORDI, Un silence d’État - les disparus civils européens de la guerre d’Algérie, Belin Soteca, 2011,  200 p.
5 - E. FAUCHER, Quand les cigognes claquaient du bec dans les eucalyptus, Fayard,  2012, 518 p.
6 - J.-J. JORDI, 2011, p. 106 document du Centre d’histoire des archives nationales (CARAN) de Paris, 5 AG/Sol/788.
7 - M. de LAPARRE, Page après page, 2004, p. 94.
8 - «Les vampires à Alger, Oran et Tlemcen (avril-juin 1962) : Une rumeur de la guerre d’Algérie ?», site en ligne Études coloniales, 22 mars 2011.
9 - J. MONNERET, La tragédie dissimulée. Oran, 5 juillet 1962, Michalon, p. 63. Il en donne la cote précise SHD.1.H.3077
10 - J.-J. JORDI, 2011, p. 107 SHD.1.H.1212.
11 - J. MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, Paris IV-Sorbonne, publiée à L’Harmattan, 2001, p. 131 et 134.
12 - E. FAUCHER, 2012,  p. 74.
13 - Ibid., p. 143.
14 - Ibid., p. 208.
15 - Ibid., p. 210.
16 - Ibid., p. 219 et p. 270.
17 - Ibid., p. 271 et p. 287.
18 - Ibid., p. 287.
19 - Ibid., p. 291.
20 - Ibid., p. 313.
21 - Ibid, p. 313
22 - Ibid., p. 352-355, p. 363-365, p. 367, p. 378 et p. 396.
23 - Ibid, p. 361.
24 - Ibid, p. 378-379.
25 - Ibid. p. 381-382, p. 385-386.
26 - Ibid., p. 389-392.
27 - Ibid, p. 397.
28 - Ibid, p. 449.

 

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16 mai 2012

Sétif 1945, par Roger Benmebarek

SETIF BENMEBAREK photo

 

Mémorandum

les «événements» de Sétif, en mai 1945

Roger BENMEBAREK, Préfet honoraire

 

Avertissement

La présentation ci-après des «Événements de Sétif en Mai 1945» est le reflet fidèle de la mémoire de l’auteur, placé en 1945 et 1946, au cœur de la Commune mixte de Takitount, à Périgotville, dans le sillage de son père qui en fut l’Administrateur, succédant à René Rousseau, mort victime du devoir, le 8 mai 1945.

Ce résumé de son témoignage  annonce la thèse, qu’il prépare par ailleurs en Université. Avec le souci de la plus stricte objectivité, il veut expérimenter les principes de recherche préconisés par son rapport remis au Premier Ministre, le 13 janvier 2006, pour préfigurer la Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc.
http://www.fm-gacmt.org/ 

La thèse présentée ici n’engage que son auteur. R.B.

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Les événements de mai 1945 en Algérie, dits «événements de Sétif» avant d’être appelés par certains «massacres de Sétif», laisseront sûrement des questions sans réponse. Les faits peuvent être néanmoins appréhendés objectivement, preuves à l’appui. La démarche ci-après tente d’apporter une réponse aux dérives de nombreux commentateurs qui se situent aux confins d’une histoire  instrumentalisée et d’un imaginaire exacerbé.

 

Sétif avant 1914Sétif, avant 1914

 

1 - les faits

Le matin du 8 mai 1945, jour de la victoire mettant fin à la Seconde Guerre mondiale, une manifestation organisée à Sétif par les scouts musulmans, qui aurait dû exprimer la joie, tourne au drame. Des heurts surviennent  après que  la police ait donné l’ordre de replier une bannière interdite.
Mais des crimes ont été commis en marge de la manifestation. Le bilan est lourd : 21 personnes, de souche européenne, sont massacrées dans les rues de cette petite ville de 40 000 habitants, chef-lieu d'un arrondissement du Constantinois, 36 sont blessées. Le nombre des victimes indigènes est incertain.

Le même jour, à partir de 14 heures, le lendemain et le surlendemain, 80 européens sont tués, hommes, femmes, enfants. Les faits se produisent pour la plupart, dans la commune mixte de Takitount, située au nord de Sétif, dans la Kabylie des Babors.

Les premiers, l’administrateur de la commune mixte, René Rousseau et son adjoint, Yves Bancel, tombent dans un guet-apens sur la RN 9 reliant Sétif à Bougie. Ils sont enlevés, puis sauvagement abattus. Au même moment, non loin, l’abbé Navarro est tué alors qu’il traversait à moto, le village d’El Ouricia, à 12 kms de Sétif. Pendant trois jours, les villages de Périgotville, Amouchas, Kerrata, Chevreul, Sillègue, connaissent des meurtres, des viols et des pillages.

L’armée intervient pour rétablir l’ordre. Le nombre imprécis des victimes de ces opérations fait toujours débat. Certains n'hésitent pas à parler de génocide ! Les responsables français, militaires et civils, s’en tiennent à 1 500 victimes. Des estimations américaines, en 1945, font état de 40 000 morts et ce chiffre montera contre toute raison à 70 000 ! Les historiens modérés font état de 6 000 à 6 500.

Ce dernier chiffre n’est toutefois pas plus établi ; il parait excessif, confronté aux données démographiques de la région à l’époque et selon des responsables locaux d’alors. Le bilan le plus vraisemblable est 2 500 tués par les forces de l’ordre. Les autorités officielles algériennes retiennent actuellement 40 000.

 

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enterrement de victimes "européennes"

 

2 - L’interprétation des faits.

 L’interprétation du drame s’organise autour des faits dûment prouvés et reconnus par tous. D’autres sont établis par une recherche avancée dans les archives publiques et privées et d’après des témoignages authentifiés contemporains des faits. D’autres enfin sont déduits des précédents à l’issue d’une réflexion objective.

1 - La situation générale de l’Algérie le 8 mai 1945.

Le 8 mai 1945, la France est encore en état de guerre.

En cas de crise, les départements français d’Algérie peuvent être soumis au régime strict de l’état de siège : tout déplacement est soumis à la délivrance d’un sauf-conduit, tout port d’arme est interdit, tout rassemblement est proscrit. Toute manifestation doit être autorisée et encadrée.

À tout moment, l’autorité civile peut transférer ses pouvoirs de police aux autorités militaires appelées ainsi, légalement, à réprimer par les armes, quel qu’en soit le prix, tout comportement subversif. Un arrêté en ce sens sera pris dès  le 8 mai au soir, sauf pour Sétif et Guelma intramuros. L’état de siège ne sera d’ailleurs levé sur l’ensemble du territoire français que le 12 décembre 1945

Une situation de réelle pénurie sévit.

L’Algérie insuffisamment industrialisée manque de produits essentiels. Cette situation en tant que cause directe des émeutes, est pourtant généralement écartée par les commentateurs. Le ravitaillement est difficile, la sécheresse pénalise les récoltes et le  marché noir est certain, mais lors des opérations, dans les mechtas (hameaux), on a trouvé des réserves. La zone la plus impliquée par les émeutes, au nord de Sétif, a diversifié ses cultures ; c’est une économie de montagne où les habitants vivent pauvrement, souvent en quasi autarcie. L’administrateur de la commune mixte, René Rousseau, est attentif aux aspects économiques et sociaux de sa mission.

La vie politique a repris ses errements d’avant-guerre.

Le débarquement des forces alliées, le 8 novembre 1942, a replacé l’Algérie dans le conflit mondial et Alger, capitale de la France en guerre, a connu maints imbroglios politiques. Avec l’assassinat de l’amiral Darlan, la rivalité de Gaulle - Giraud, l’épuration, le retour des partis de gauche et du PCA (Parti communiste algérien), l’émergence politique de la France combattante, le rétablissement du décret Crémieux et le retour des juifs dans la vie professionnelle, l’ouverture des camps de détention du sud algérien, etc…

Les sujets politiques ne manquent pas, mais ils n’ont pas  de retentissement dans le bled, où on est loin de pouvoir écouter la radio, commodité à laquelle  accède rarement la population rurale et les journaux ne sont lus dans la population indigène, que par la minorité lettrée, dont les militants  nationalistes.

Le prestige du Maréchal reste grand au sein des anciens combattants et de la population indigène, mais les soucis immédiats de la masse de la population sont le ravitaillement et la lutte contre le marché noir et surtout, la guerre retient au loin les hommes des deux communautés qui participent nombreux à la guerre en Europe. 

Les nationalistes, minoritaires, reprennent  leur activité. Le PPA (Parti Populaire Algérien) qui est toujours interdit, a dû freiner en son sein, les agissements du CARNA, fraction prônant l’action violente pour arracher l’indépendance de l’Algérie et qui, dans ce but, a offert sa collaboration aux nazis et aux italiens. Désavouée par Messali Hadj, leader du PPA, cette fraction est pourtant redevenue agissante dès lors que Messali et ses partisans sont en prison, à Lambèse.

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Messali Hadj

L’administration française libère ces derniers au début de 1943. Elle les répartit en résidence forcée dans diverses localités, dont Périgotville, au nord de Sétif, là où précisément se produiront les plus nombreux massacres. La concertation semble s’engager : une Commission des Réformes auditionne Messali qui demande l’indépendance et Ferhat Abbas (UDMA) qui prône l’autonomie.

Ce dernier a lancé le «Manifeste du peuple algérien» en mars 1943 et par l’ordonnance du 7 mars 1944, le gouvernement a accordé un statut de citoyenneté aux français musulmans améliorant le projet Blum-Violette d’avant-guerre. PPA et UDMA rejettent l’assimilation.

La présence américaine n’est pas sans effets sur la vie quotidienne de l’Algérie, outre trafics d’armes et marché noir de produits américains. La réputation anticolonialiste des États-Unis fortifie les espérances nationalistes. On suspecte le Consul général, Robert Murphy d’une action souterraine.

La perspective prochaine d’une Charte des Nations unies prônant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, fait s’agiter l’ex-PPA et les Amis du Manifeste pour faire reconnaître leur mouvement par les alliés. Leur virulence redouble au début de 1945, notamment dans la région de Sétif, où ils sont fortement implantés. Les cellules AML sont noyautées par l’ex-PPA. L’agitation nationaliste inquiète et suscite des manœuvres militaires en Kabylie. Y a-t-il menace immédiate ? de fait, en avril, on découvre un projet d’insurrection. Messali est éloigné le 20 avril.

Le 1er mai, des heurts surviennent à Alger et à Oran.

Le bilan est de 3 manifestants tués, 19 blessés, 22 agents blessés. [1] Les traditionnels défilés du travail réclament la libération du leader nationaliste, Messali Hadj, au plus haut de sa popularité. En résidence forcée à Chellala-Reibell, celui-ci a été soudainement transféré à Brazzaville. Pour autant, on ne peut considérer que les masses populaires, notamment rurales, suivent ses idées. Les nationalistes se recrutent principalement parmi les petits fonctionnaires, dans les milieux religieux, et  au sein des travailleurs de métropole

Depuis 1942, les autorités d’Alger sont progressistes.

Le Gouverneur Général, Yves Chataigneau, est de sensibilité socialiste. La droite, pétainiste, est muselée par les risques d’épuration.

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le gouverneur général Chataigneau
visite les Territoires du Sud

 

2 - La manifestation urbaine du matin du 8 mai à Sétif.

Les autorités ne prennent pas à Sétif de mesures drastiques de sécurité en ce 8 mai, jour d’allégresse populaire.  

Elles autorisent  des défilés propres aux indigènes. De fait, elles sont limitées par les effectifs de forces de l’ordre disponibles.  Pour toute l’Algérie (plus de 4 fois la France), elles ne disposent que de 40 000 hommes utilisables [2]. L’armée est quasi totalement engagée en Europe.

À Sétif, avec 40 agents de police et 20 gendarmes, il ne peut y avoir de cordon de sécurité bordant le parcours du défilé ou l’escortant. Aucun renfort n’est demandé. Les militaires sont cependant tenus en alerte, faisceaux formés, dans l’enceinte de la caserne, avec consigne toutefois, de ne pas faire usage des armes. Il s’agit du GUI 21, formé des 4 compagnies de  troupes composant les unités d’instruction de la garnison. Les chefs souligneront leur loyalisme.

L’intention de défier les consignes d’ordre est pourtant manifeste.

D’une part, les organisateurs indigènes  demandent un défilé distinct des autres cortèges, mené par les scouts musulmans. Les consignes d’ordre signifiées la veille par le sous-préfet de Sétif et réitérées le matin même, sont reçues par les organisateurs. Preuve en est que le chef des scouts avant le départ du défilé, rappelle et contrôle l’interdiction du port d’armes et du brandissement de bannières autres que drapeaux français et alliés. Mais d’autre part, dans la nuit  un drapeau nationaliste a été confectionné ; son porteur, un scout, est désigné.

En 1945, en état de guerre, le déploiement d’un drapeau autre que national, est un acte de subversion caractérisé. Il ne peut être qu’une atteinte à l’unité de la nation et à l’intégrité du territoire. Il est donc conforme à la Constitution et à la Loi, que le sous-préfet et l’autorité de police l’interdisent. Le fait revendiqué aujourd’hui par les anciens dirigeants du PPA, manifeste sans équivoque l’intention de défier l’ordre public.

Le port de pancartes réclamant la libération du leader nationaliste Messali et les slogans criés (Libérez Messali, Nous voulons être vos égaux, Indépendance de l’Algérie), sont séditieux, mais pas juridiquement illégaux. Il fallait s’y attendre après l’éloignement du leader à Brazzaville, le 20 avril.

Des coups de feu partent après la tentative d’un commissaire, légalement justifiée, d’arracher une bannière interdite.

Le défilé fort de plusieurs milliers de manifestants (8 000 au moins), commence à 8h 30. Dans le centre-ville, les pancartes et la bannière aux couleurs nationalistes sont brandies, des slogans sont criés. Vers 9h, le commissaire chargé de l’ordre, ordonne le repliement du drapeau subversif. Frappé, il tombe à terre.

Un coup de feu part. D’où vient-il ? Dans la confusion, l’auteur du premier coup de feu meurtrier, ne peut être désigné. Il ne le sera sans doute jamais ; c’est un objet de controverse. La première victime est-elle le porteur de la bannière, Bouzid Saâl, ou cette petite fille de 9 ans, Arlette Nakache, regardant le défilé, un bébé dans les bras ?

La durée des violences est brève (au plus, une heure et demi).

On relève un nombre important de victimes. Les premières sont  européennes. Le détachement militaire alerté (2 compagnies), intervient 2 minutes plus tard. Il accourt, mais ne tire pas. À sa vue, la manifestation se dispersant dans le désordre,20 gendarmes entrent en action. Des meurtres sont commis dans les rues du centre et beaucoup plus loin, au marché aux bestiaux.

Une 3e compagnie se positionne autour des bâtiments publics à 9h 45, une autre à 11h, reçoit l’ordre de faire évacuer le marché. Elle y découvre déjà, 5 cadavres d’européens. Au total, on dénombre entre 9h30 et 11h, 21 tués et 36 blessés. Les meurtriers, par équipes de 2 à 3 hommes, ont donc parcouru le centre et le marché aux bestiaux, plus éloigné, où la police  est absente.

Ceci situe les crimes avant 10 h dans le centre-ville et bien avant 11h sur le marché. Des crimes auraient même été commis avant le départ du défilé. À 11 heures, le calme est  revenu. Les forces de sécurité n’ont pu être réparties dans toute la ville ; l’écho des troubles n’est pas parvenu dans certains quartiers

La chronologie des actes de violence fait rejeter la présentation des crimes comme un mouvement de colère des manifestants.

Les meurtres ont été commis immédiatement, dès 9h15, voire avant, dans les rues avoisinantes et au marché aux bestiaux. À moins de se trouver dans la tête du défilé, mêlés aux jeunes scouts, et non  derrière, parmi les milliers de personnes qui à 9h 30, n’étaient pas encore parvenus en centre-ville, les meurtriers ne pouvaient appartenir au cortège. Il est vraisemblable, a fortiori lorsqu’ils opérèrent au marché aux bestiaux, qu’ils ont agi en marge des manifestants.

On ne comprend pas d’ailleurs comment ces derniers auraient pu se transformer soudainement en tueurs sauvages, ivres de sang, comme ce fut le cas. Sétifiens, défilant avec devant eux des enfants, les jeunes scouts, de sentiment nationaliste sans doute, mais adultes, ils ne peuvent être accusés de tant d’irresponsabilité. Pendant des années, la thèse de la colère vengeresse spontanée des manifestants, n’eut pas cours chez les nationalistes. Ils  soulignaient seulement l’innocence des victimes de la répression. Qui donc alors a tué les 21 européens, sinon des tueurs commandités, armés à dessein ? Un complot ? De qui ?

L’acharnement au couteau et à coups de «debouss» (bâton) est la marque d’hommes venus du bled, plus que de citadins.

Parmi les 21 morts de Sétif, 5 furent abattues par armes à feu, mais on remarque 12 enfoncements de boîte crânienne, 3 éviscérations et des coups de couteau sur tous. L’étude des archives du Tribunal militaire établit que des armes ont été forgées dès la veille chez un forgeron du parc aux bestiaux ; elle atteste aussi que des tueurs de l’après-midi, à Sillègue, aux Amouchas, à Périgotville, étaient à Sétif, le matin. En somme, des «commandos» ?

Les victimes indigènes de Sétif ne sont pas dénombrées.

Si elles avaient été aussi nombreuses que le disent certains auteurs (plusieurs milliers), comment cela aurait-il pu se faire en si peu de temps, eu égard aux effectifs dérisoires des forces de l’ordre (40 agents de police, dont nombre d’indigènes et l’armée n’ayant pas tiré) ?

Comment expliquer que des morts et des blessés aient pu être enlevés [3] à l’insu du service d’ordre et des tirailleurs ? Les manifestants étaient des hommes, comme les paysans venus seuls des alentours au marché hebdomadaire. Qui aurait pu dissimuler les corps et où les aurait-on conduits ? La sortie de la ville ne fut possible qu’après 13h 30.

La démonstration d’actions criminelles distinctes du défilé modifie l’interprétation des «événements».

Un complot ourdi dès avant le 8 mai est vraisemblable. Force est alors de se pencher avec plus d’attention sur les troubles dans la zone Nord, prémédités et organisés dès le mois d’avril.

 

3 - L’extension des troubles.

Les autres malheureuses victimes des «événements de Sétif» sont tuées (65) ou blessées (55) dans l’après-midi, le lendemain et le surlendemain, hors et loin de cette ville, sur les routes et dans 12 villages de l’arrondissement et dans 3 maisons forestières. 17 personnes sont tuées dans l’arrondissement de Guelma, mais dans un autre contexte, cette ville se situant à 237 kms de Sétif.

La diffusion spontanée de l’information vers les villages ne pouvait être immédiate...

Aucune sortie de la ville ne fut autorisée entre 11 heures et 13h 30, les autobus et autres véhicules n’ont quitté Sétif qu’après. Il faut garder présent à l’esprit qu’à part quelques taxis, les moyens automobiles étaient inexistants à cette époque (nécessité d’un sauf-conduit, contingentement de l’essence). Les communications téléphoniques étaient quasiment nulles chez les fellahs en 1945, totalement inexistantes dans les mechtas.

Enfin, les véhicules, peu rapides, faisaient au maximum 50km/h sur des routes difficiles, la moyenne étant au-dessous. Le 8 au soir, la radio, peu entendue ou écoutée d’ailleurs,  fut muette sur les événements. Il est trop facile, d’évoquer contre toute logique, le soi-disant «téléphone arabe», le bouche à oreille d’une colline à l’autre sur des kilomètres.

Au  nord de Sétif, la nouvelle des incidents était attendue par des hommes organisés.

La chronologie et le déroulement des faits, la nature des crimes commis, le profil des victimes renforcent la thèse d’une organisation préméditée. Les tués d’El Ouricia (l’abbé Navarro) et d’Aïn Magramene (les 2 administrateurs) sont tombés en début d’après-midi. Il fallait du temps pour organiser sur la route nationale, ameuter les populations et dresser des amas de pierres. Le passage du taxi transportant le chef de la section AML du douar Ouled Adouane et quatre sétifiens armés a été remarqué dès la fin de matinée entre Sétif et Amouchas.

À Kerrata, 80 kms plus loin, la nouvelle n'a pu parvenir qu’après 16 heures ou 17 heures, apportée par l’autobus Sétif-Bougie. Les montagnards venus au marché de Kerrata regagnaient leurs douars. La section des AML  s’est donnée la nuit pour rallier ses troupes, organiser et commettre les crimes et le pillage des maisons du centre le lendemain 9 au matin. On est loin d’un mouvement de colère spontanée.

À Chevreul, la soirée se déroule dans l’ignorance des incidents ; on fête la victoire. Les troubles ne débutent que dans la nuit. Les membres des  sections locales AML sont reconnues et nettement impliquées.

Des indices placent  Périgotville au centre du complot.

Des émissaires de Sétif sont arrivés à Périgotville par autobus à partir de midi. [4] D’abord le secrétaire des AML de Sétif, qui pour cela a du forcément partir avant les désordres de la manifestation : il est accueilli par des hommes qui l’attendaient, prêts à agir, organisés. Ensuite, vers 15h, dans le  taxi de «L’Adouani», quatre hommes qui avaient contribué au guet-apens des administrateurs sur la route, sont arrivés déjà armés et munis de pioches, pour défoncer les portes.

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Les enquêtes de la police judiciaire, témoignent de la préparation et de l’exécution d’une stratégie propre à ce village, à partir du 14 avril. En attestent des réunions préparatoires et des acheminements d’armes dans les Babors, avec la complicité de personnels de la commune mixte.

Les crimes commis à Sétif furent les premiers actes du complot, mais pas la cause des forfaits perpétrés au nord de la ville, pour lesquels ils furent un signal attendu.

Sans victimes à Sétif, les crimes commis au nord, auraient eu lieu. Ce signal, attendu, déclencha le développement d’une stratégie élaborée bien avant, vers le 14 avril, lors d’une réunion tenue à Constantine : coupure des communications téléphoniques, isolement du village, neutralisation des hommes, et plus largement, isolement de la région des Babors.

Les historiens développant la thèse d’un soulèvement populaire en tache d’huile, autour de la ville, bien  commode pour faire du 8 mai 1945, le début de la lutte d’indépendance de l’Algérie, se contentent d’apparences ; ils négligent le détail des faits et des indices (chronologie, contraintes de  temps, profil des meurtriers, formes de l’action …) révélant une stratégie de complot élaborée en secret des semaines avant, [5] appliquée par quelques hommes seulement, d’ailleurs identifiés.

La population indigène dans son ensemble, est restée passive.

De fait, une grande partie de la population s’est réfugiée dans la montagne. Les forces de l’ordre ont tiré à vue - observant les règles de l’état de siège - sur tout montagnard qui s’enfuyait. Certains auraient tenté de s’opposer, mais dans son ensemble, la population est à considérer comme victime. Les mechtas firent parfois elles-mêmes justice selon certains rapports de P.J.

Le nombre des émeutiers dans les villages concernés, des milliers dit-on, est à reconsidérer. Les rapports d’enquête de la police judiciaire, les auditions de témoins sont plus restrictifs. L’amplification du bruit entendu et du nombre supposé des émeutiers est compréhensible compte tenu de la peur ressentie par les témoins. Combien ont  assisté de visu aux exactions commises, meurtres, viols, pillages ?

Peu sûrement, car ceux qui ont vu n’ont pas survécu pour pouvoir témoigner ; le réflexe légitime des autres a été de rester cachés. 20 émeutiers font autant de bruit que mille. Les émeutiers incriminés se sont révélés être des membres des sections des AML, et de l’ex-PPA interdit et les témoins les ont reconnus ; la population indigène a été victime de l’inconséquence des comploteurs.

Ceux-ci se sont d’ailleurs aussitôt envolés, certains pour refaire surface en 1962. Le cri de «djihad !» entendu, lancé par les tueurs, était un cri de ralliement. Pour autant, l’intention de «guerre sainte» n’est pas démontrée au vu des églises non touchées par les émeutiers et des religieux (Pères blancs) qui n’ont pas été inquiétés, comme ceux de Beni Smail. Des «youyous»  ont certes été entendus, mais lancés par combien de femmes ? Un seul suffit, pour être  perçu comme un encouragement.

Autour de Sétif, tous les villages n’ont pas connu d’émeutes ; la thèse d’un soulèvement général ne peut être retenue.

On décompte une douzaine de localités comme lieux des émeutes de mai 1945 : Sétif, El Ouricia, Amouchas, Périgotville, Kerrata, Chevreul, Sillègue, Canrobert, Aïn Abessa, Lafayette, Ampère, Davoust, Les Falaises et les maisons forestières de Aïn Settah, Tamentout et Tamsout. Le reste de la Petite Kabylie et de l’Algérie n’a pas connu la même agitation. Pourquoi des localités auraient-elles été touchées et pas les autres ? [6]

Les émeutes de Guelma et sa région, à au moins 230 kms, sont à distinguer nettement des troubles de Sétif, du fait du contexte local.

Le déroulement des faits y fut différent et complexe ; il appelle une étude spécifique, mais sûrement pas l’amalgame fait avec les événements de Sétif.

Compte tenu de ce qui précède, peut-on parler du «soulèvement des tribus» ?

Dans l’Algérie de 1945, des tribus ne sont plus vraiment identifiables. Sédentarisées au siècle précédent, elles ont été remplacées par des douars, et, mélangées, ont vu s’effacer la solidarité tribale ou familiale et l’obéissance à un chef traditionnel. En 1945, les caïds, agents de l’administration française, ne disposaient plus d’une autorité héréditaire. À une ou deux exceptions près, ils n’étaient pas informés de ce qui se tramait et pour le moins, sont restés passifs. Cela leur fut reproché par l’administration. En termes de tribus, un soulèvement est imaginaire.

Il n’y eut pas plus de zone insurgée.

Autrement, comment expliquer que 3 jours après le 8 mai, le 11, les enquêteurs de la Police Judiciaire aient pu se rendre dans les mechtas de ces zones prétendument soulevées et se faire conduire par les habitants eux-mêmes vers les dépouilles de victimes, en l’occurrence, celles des administrateurs assassinés.

Le vocabulaire employé en mai 1945, par les militaires a permis cette conclusion. Elle paraît inspirée des souvenirs de la guerre du Rif, aux confins algéro-marocains ou de la pacification du Sahara, de Syrie ou du Liban : insurrection, guerre sainte, tribus, rezzous, dissidence, manifestations de soumission, aman.

Ce schéma n’était pas applicable à la Petite Kabylie de 1945 ; à l’époque, une telle présentation a faussé la vision objective des événements. Les généraux Henry Martin, Raymond Duval étaient tous deux passés par le Maroc et le gouverneur général Chataigneau venait du Levant.

La consultation d’une carte fait constater que les lieux d’émeutes, encerclent stratégiquement  le massif des Babors, à l’Est, au Sud et à l’Ouest ; au Nord, la mer.

Une stratégie d’isolement de ce territoire, très peuplé d’indigènes, mais de peu d’européens, fait supposer l’intention de créer un réduit, corroborée par les témoignages enregistrés du transport d’armes acheminées vers cette zone dans le courant du mois d’avril 1945, à l’initiative d’un avocat, élu municipal de Sétif. [7]

 

4 - Le rétablissement de l’ordre.

Les effectifs réduits des forces de l’ordre n’ont pu atteindre immédiatement les zones troublées. Des moyens de transport furent défaillants.

À Sétif, les effectifs présents s’élevaient à peine à 40 agents de police (dont des indigènes), 20 gendarmes et 4 compagnies d’instruction de recrues locales. Ces éléments occupés en ville, le chef de la subdivision ne disposait pour intervenir dans les villages, que de la garde mobile dotée de half-tracks au nombre de quatre.

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un half-track du 5e Régiment de Chasseurs d'Afrique en 1945 en Allemagne

Des renforts furent demandés. Venant de Constantine, ils arriveront à 15 h50 (cinq HT, mais l’un d’eux tomba durablement en panne). Un HT fut dirigé aussitôt vers Périgotville, dégageant le village vers 18 heures. Une compagnie du 15e RTS de Philippeville, retardée par des ennuis mécaniques, n’y arrivera qu’à 22h.

Les jours suivants, les renforts grappillés ici et là, au Maroc et en Tunisie, y compris en métropole, seront mis à la disposition du général commandant la Division territoriale de Constantine, pour maintenir l’ordre sur un territoire grand comme au moins une fois la France : 10 000 hommes au plus ! 3 700 seulement pour la subdivision de Sétif, la plus atteinte, la plus étendue et la plus difficile d’accès.

Exemple des difficultés de mobilité : le 92e Goum marocain (85 hommes) arrivera du Maroc, dans 3 avions, à Constantine, du 19 au 22 mai. Stationné à Guelma, il récupèrera ses 25 mulets et 5 chevaux, arrivés par chemin de fer, seulement le 25 mai à 22h30. Il n’interviendra qu’à partir du 28 mai.

Pour les responsables de l’ordre, limités par la faiblesse des effectifs, force fut en premier lieu, de dégager les villages et de les protéger, avant  d’envisager des expéditions plus larges,

Les opérations de  poursuite hors des villages ne débutèrent que le 14 mai, les interventions dans les Babors, le 18. Les véhicules ne pouvant utiliser que des routes et des chemins carrossables, durent se contenter de pourchasser les émeutiers enfuis, le long des pistes et de rechercher les armes cachées dans les mechtas, déjà abandonnées par leurs habitants. Seize mechtas abandonnées furent ainsi incendiées [8]. La recherche des armes, sur renseignement, était la priorité.

Les enquêteurs de la Police judiciaire ont précédé les militaires.

Un renfort d’OPJ fut sur les lieux dès le 9 mai. C’est sur leurs indications [9] qu’ont été organisées des expéditions, aux cibles bien définies, pour traquer des meurtriers désignés et trouver les armes cachées. [10]

Les opérations militaires ne furent pas - elles ne pouvaient l’être, faute de moyens – des opérations de ratissage.

Force est restée à la loi. 

Les circonstances nationales, les obligations internationales – ne pas froisser les anglo-américains - et une appréciation trop sommaire des conséquences éventuelles du complot ont conduit les responsables  de l’État, confrontés à d’autres préoccupations, à en réduire la portée [11]. Partant, il ne fut exigé que l’application du principe «Force reste à la loi», maîtres mots de l’administration dans l’Algérie de l’époque.

Nul n’a envisagé des opérations de grande ampleur qui eurent demandé du temps et des effectifs introuvables alors. Pour «investir» les Babors, plusieurs mois eussent été nécessaires et on ne pouvait ouvrir une autre guerre.

Par la suite, l’amnistie, vite et largement appliquée en 1946, la commutation des peines de mort, [12] le délaissement des poursuites, la libération de Messali et de F. Abbas, la participation des nationalistes aux scrutins électoraux ont manifesté un désir, partagé, de réduire les effets du complot de mai 1945.

Contrairement à ce qu’ils en diront bien plus tard, les milieux nationalistes de 1945 ont eux-mêmes à l’époque, semblé vouloir réduire les événements de Sétif, les considérant comme  une insurrection ratée, cause de nombreuses victimes, déclenchée par des éléments incontrôlés et irresponsables, qui n’ont  pas servi la cause séparatiste. Les vrais instigateurs ne se découvrirent pas avant 1962 ; certains, chargés du poids de l’échec, ne furent  pas récompensés par  l’Algérie indépendante.

 

3 - Les conclusions d’une enquête objective.

Les conclusions, récapitulation d’aspects notables du déroulement des faits ci-dessus et fruit  d’une réflexion logique et objective, s’imposent

1. Ce que ne furent pas les «événements de Sétif».

Les événements ne furent pas un soulèvement populaire embrasant la région de Sétif, à la suite de la manifestation nationaliste du matin du 8 mai, ni une réaction de colère à l’annonce de victimes tombées lors du maintien de l’ordre par la police, la gendarmerie et les tirailleurs indigènes.

Ils ne furent pas la conséquence de la situation économique de pénurie, qui sévissait alors, ni l’engagement d’une révolte religieuse contre les européens, pas plus un «soulèvement de tribus».

Les massacres d’européens dans le nord de Sétif, ne sont pas liés au dérapage du défilé de Sétif. Les meurtres de Sétif, en marge du défilé, n’en furent que le signal attendu et déclencheur d’un plan.

Les massacres de Sétif n’ont pas été décidés par les états-majors des partis nationalistes. Les témoignages recueillis depuis, montrent que l’ordre de soulèvement du PPA aurait été donné le 11 mai, pour le 22 mai, «visant à soulager les populations de la pression du maintien de l’ordre» - les troupes de maintien de l’ordre, n’étaient pas toutes sur place !!! -  Il fut rapporté le 13 mai.

 

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Sétif, 8 mai 1945, début de la manifestation (source)

 

2. Ce que furent vraisemblablement les «événements de Sétif» en mai 1945.

1. L’action avortée de quelques éléments nationalistes extrémistes qui tentèrent de déborder la direction de l’ex-PPA. Issus de la fraction préconisant l’action violente, ils avaient proposé leur collaboration aux nazis. Ils ont voulu jouer leur dernière carte alors que le nazisme s’effondrait.

2. Une initiative strictement constantinoise et  sétifienne, ignorée ou non du leader des Amis du Manifeste, Ferhat Abbas – il a émis des regrets, mais n’a jamais reconnu son implication -, montée au cours du mois d’avril 1945, exécutée par des hommes de main peu préparés, recrutés par les cellules locales autour de Périgotville. Parmi eux, des dirigeants de fait du PPA  ont cru trouver un moyen de faire retrouver la liberté à Messali Hadj, en résidence forcée à Chellala-Reibell, éloigné le 20 avril vers El Goléa, puis Brazzaville. Sa position de n°1 du nationalisme algérien était menacée par l’Union du Manifeste Algérien de Ferhat Abbas.

3. Une pression exercée sur le gouvernement français pour obtenir la libération du leader, éventuellement contre des otages (sans doute la tentative d’enlèvement des deux administrateurs de la commune mixte, qui a tourné au meurtre, dès lors que ceux-ci ont tenté de s’échapper).

4. L’application d’une stratégie d’isolement de la zone des Babors, par des barrages sur les routes, la coupure des télécommunications et la peur visant au départ des européens de la zone (crimes sauvages sur des victimes  indéterminées). L’isolement de la région visait à y proclamer un gouvernement et demander la reconnaissance des Nations Unies.

6. L’opération consistait spécialement à isoler Périgotville, siège de la commune mixte de Takitount, où la ferme «Maïza» (de la famille d’un adjoint de Messali, président du PPA métropole) aurait accueilli celui-ci à sa libération. Périgotville devait héberger un gouvernement autoproclamé. La neutralisation des administrateurs, voire du médecin de colonisation, et des hommes européens dont la présence était gênante, s’imposait. [13]

 

3. Ce que fut le rétablissement de l’ordre.

1. Les effectifs disponibles pour le maintien de l’ordre étaient dérisoires, répartis sur un territoire grand comme 4 fois et demie la France ! La subdivision de Sétif n’a pu disposer que de 3 700 hommes (dont une partie de recrutement indigène algérien. Les moyens matériels insuffisants, lents et vétustes, ont retardé l’acheminent de renforts.

2. En 1945, en l’absence d’hélicoptères et avec peu de moyens tout-terrain, à dos de mulet ou à pied, le contact des populations s’enfuyant à l’annonce de leur approche, était quasi impossible pour les troupes en opérations.

3. Les conditions d’accessibilité de la région aux moyens militaires et les difficultés de ravitaillement des troupes en campagne interdisaient des expéditions d’envergure, qui eussent duré plus de 3 jours.

4. Au nord de Sétif, les opérations militaires furent orientées par les enquêteurs de la Police Judiciaire et  accompagnées par l’autorité civile (à cet effet, 2 administrateurs furent dépêchés d’urgence dans la nuit du 8 au 9 mai) ; elles furent nécessairement limitées dans le temps. L’état de siège autorisait cependant l’action militaire de jour comme de nuit, de même que les perquisitions de domiciles.

5. Les colonnes militaires repérées de loin, ont rencontré des mechtas  vidées de leurs habitants [14].

6. Un souci de légalité apparait dans les archives, mais la punition immédiate de tueurs et de meneurs n’est pas à exclure. La troupe confrontée à la sauvagerie des massacres  et des viols de victimes innocentes, parfois mitraillée, ne pouvait pas dans le climat de guerre mondiale de 1945, ne pas se sentir placée en situation de combat à l’issue incertaine.

7. Le bilan des victimes indigènes doit être rapporté à la population de la commune mixte la plus concernée par les opérations de rétablissement de l’ordre, la commune mixte de Takitount. Celle-ci comptait en 1946, 63 000 habitants, évolution normale et conforme au recensement antérieur de la population.

Les listes du ravitaillement et les listes électorales des consultations de 1945 et 1946, ne firent pas remarquer à l’Administrateur de la commune mixte, au cœur du sujet, en 1946, la disparition de bénéficiaires et d’électeurs. Il aurait remarqué la quasi élimination de la population de sa commune, si étaient avérés les chiffres avancés sans mesure jusqu’à aujourd’hui (40 à 70 000 !). Lui, déplorait, outre l’assassinat de 102 européens, la mort de 2 500 indigènes, le plus souvent victimes malheureuses de l’impitoyable et aveugle application des lois de l’état de guerre. Il regrettait que les assassins avérés aient pu échapper à l’exécution de leur peine..

Pour ces raisons, on ne peut que s’élever contre l’accusation de «génocide» portée contre les troupes coloniales de l’Armée d’Afrique ; tirailleurs algériens, tirailleurs sénégalais, goums marocains, Légion Étrangère, qui sont en cause. Après avoir combattu brillamment sur tous les fronts, elles sont intervenues en toute légalité et avec loyauté. Elles méritent le respect.

 

4. Que sont aujourd’hui, les «événements de Sétif» ?

Une profonde douleur, celle des familles endeuillées, qui n’ont toujours pas compris la motivation des meurtriers et ne sont pas assurées que justice ait été faite. Le souvenir des victimes massacrées, de toutes les communautés, exige le respect, pour le moins le silence.

Le souvenir d’une grande peur. Elle a marqué les populations locales et aujourd’hui encore, elle marque les héritiers des contemporains de l’événement. Dans les couches populaires, c’est un imaginaire transmis à la jeunesse, faux, mais devenu irraisonnable.

Une initiative mal préparée, menée par des irresponsables ambitieux, de surcroît compromis avec les nazis et finalement préjudiciable aux populations locales. Pour les uns, c’est un épisode à oublier, pour d’autres, au contraire, c’est l’amorce du mouvement d’indépendance.

La contestation instrumentalisée de l’Armée française.

Une source d’inspiration pour écrivains et cinéastes, «commerçants de la mémoire triste». Ils sont conduits à des fins commerciales, à évoquer dans l’outrance des violences imaginaires. Visant principalement le public algérien, ils se montrent peu soucieux de la réalité historique des événements, de leur propre incohérence, glorifiant par ailleurs les troupes indigènes, et surtout de l’avenir des relations franco-algériennes.

Les événements de Sétif de mai 1945, sont aujourd’hui pour l’État, une obligation de défense du patrimoine mémoriel français, de l’Armée française et de  la mémoire de militaires qui ont droit, selon la loi, au respect des citoyens et à la considération de la Nation


Roger Benmebarek
avril 2010

 

_______________________

 

[1] La guerre d’Algérie par les documents, Service Historique de l’Armée de Terre, 1990

[2] ibidem

[3] Un message téléphoné des RG du 8 mai, 18h35, signale toutefois que «50 musulmans ont été hospitalisés. Chiffre des morts non précisé» CAOM.

[4] Rapport de l’OPJ, V. Vernet, du 22 mai 1945.

[5] Dépêche du Général Cdt la DT de Constantine datée du 13 avril. SHD 1 H 2845/D2

[6] Un télégramme du Préfet de Constantine au GGA, du 5 juin 1945, fera état de «5 villages européens pillés dont 3 en partie incendiés, 1 incendié complètement».

[7] Rapports PJ, notamment PV dressé par le Commissaire de la PJ V. Vernet, le 22 mai 1945. SHD 1H 2845/ 02

[8] Une mechta désigne un ensemble sédentaire, par opposition à la tente nomade, comprenant 3 à 20 gourbis. La moyenne d’habitants d’une mechta dans la région de Séti, est une cinquantaine, ayant presque toujours fui à l’approche des troupes. Télégramme GGA à Ministre de l’Intérieur, du 13 juillet 1945

[9] Message téléphoné du 11 mai 1945, 11h52. Le commissaire Bergé demande à agir seul 24 h encore, avant l’intervention de l’Armée.

[10] Archives Benmebarek, rapport Séguy-Villevalleix. Le but des opérations était de retrouver les assassins de Périgotville, dans leur douar des Babors et les armes entreposées dans le massif..

[11] Le même 8 mai 1945, survenaient les événements du Levant, traités conjointement par le gouvernement provisoire. Son chef a toujours vu dans les deux cas, la main de l’étranger..

[12] C’est la clémence judiciaire qu’il faut évoquer à propos de mai 1945, à Sétif : au 10 juillet 1947, 4 781 individus furent poursuivis et seulement 2484 furent déférés devant les Tribunaux Militaires. Sur 134 condamnations à mort, 34 furent exécutées. Sur  924 peines criminelles prononcées, 316 amnistiées d’office, 26 amnistiées par décret, et 582 soumises à l’examen d’une Commission spéciale et au Conseil Supérieur de la Magistrature. Toutes les peines correctionnelles ont été amnistiées. Certains inculpés et non des moindres ont refait surface après 1962.

[13]  Le 8 mai 1945, à Périgotville, les victimes étaient toutes de sexe masculin. Sauf  l’une d’entre elles, tuée à son domicile, elles circulaient dans les rues du village dont les bâtiments administratifs furent étonnamment préservés. Rapports de la Police Judiciaire. Archives Benmebarek.

[14] Rapport Commissaire Principal  Bergé du 30 mai 1945. CAOM 9H 44.

 

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20 janvier 2009

palais du gouverneur du Cambodge

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visite du palais du gouverneur

du Cambodge

à Phnom Penh le 30 décembre 2008

par J.-M. et M. Rocard

 

«Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements» (Honoré de Balzac). Ô combien vrai en ce qui concerne Jean de Raymond !

Le 30 décembre 2008, nous sommes allés rendre visite à l’ex-palais du Gouverneur français du Cambodge, occupé actuellement par des services administratifs du gouvernement cambodgien. À l’entrée les gardiens ne savent pas qu’ils gardent l’accès de l’ex-Palais. Ils appliquent les consignes qu’on leur a données : interdiction de photographier sauf les samedi et dimanche.

Un peu plus loin à l’intérieur nous avons rencontré un «fonctionnaire cambodgien» qui, lui (voir photo), nous confie l’histoire «secrète» du meurtre de Jean de Raymond par sa maîtresse vietnamienne qui lui aurait dérobé un document qu’elle aurait ensuite transmis aux partisans de Ho Chi Minh.
Ce fonctionnaire nous montre la chambre où le meurtre a eu lieu et le stupa qui fût élevé à la mémoire du dernier Commissaire de la République au Cambodge par les autorités du pays. Aucune plaque officielle cependant n’identifie ce monument qui se trouve à l’entrée même du Palais.

L’histoire officielle, racontée par les autorités cambodgiennes, : un terroriste vietnamien (Vietminh) s’est mêlé au personnel de la maison du gouverneur, l’aurait tué pendant sa sieste et aurait pu s’enfuir sans donner l’alarme…

Jean-Michel Rocard

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Présentation des photos

L’architecture du Palais est restée identique à elle-même. Volonté de grandeur et de puissance (coloniale !) Le gouvernement cambodgien, sans rien changer de sa structure, utilise ses nombreuses pièces pour abriter certains de ses services administratifs.

 

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intérieur du parc, entrée par la place du Wat Phnom ;
le gardien ne connaît pas l’histoire du Palais qu’il garde ni celle
du stupa que l’on aperçoit au fond !

 

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façade du Palais donnant sur le Tonlé Sap

 

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Au rez-de-chaussée, salle de réception,
au 1er étage 4ème fenêtre à partir de la gauche chambre à coucher
où Jean de Raymond a été assassiné

 

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même vue mais sous un autre angle

 

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anciennement pièce de réception (42m x 12m) transformée en
salle de réunion à l’usage du gouvernement cambodgien

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Bouddha au pied (rez-de-chaussée) de l’escalier qui monte
vers l’appartement privé de l’ex-gouverneur

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le stupa érigé dans les années 1950 à la mémoire
du gouverneur assassiné

 

- l’assassinat de Jean de Raymond, dernier Commissaire de la République au Cambodge, et l’indépendance du royaume, par Jean-Michel Rocard

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Cf. aussi

 

Mise au point

Les propos de la rubrique «Commentaires sur Indépendance du Cambodge. Histoire officielle, histoire secrète» ci-dessus, exigent une mise au point devant des insinuations infondées et indignes.

Le Gouverneur Jean L. de Raymond, Commissaire de la République au Cambodge depuis mars 1949, a été assassiné le 29 octobre 1951 à l’Hôtel du Commissariat de la République par un domestique vietnamien engagé depuis un mois en remplacement d’un agent qui avait demandé son affectation à Saïgon.

Ce nouveau domestique  n’avait pas été soumis au contrôle de sécurité du Commissariat. Or il avait adhéré au Comité des démarches du Viet-Minh de Phnom Penh depuis février, avait reçu une formation politique en mars et était inscrit au Parti communiste depuis septembre. Il s’associa un Chinois appartenant au même Parti, un autre Chinois et un boy vietnamien du Commissariat en vue d’effectuer l’attentat qui avait été décidé depuis plusieurs semaines par le chef de la Section de contrôle de ce Comité où il participa à une réunion le 28 octobre. Ce domestique vietnamien commit le crime le lendemain avec le Chinois pendant la sieste de Jean L. de Raymond et déroba des documents avant de  rejoindre le Nord Vietnam.

Les meurtriers ont été condamnés à mort par contumace par le Tribunal militaire de Phnom Penh, et le complice vietnamien du Commissariat, à dix ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour. L’identité des terroristes, les interrogatoires de ceux qui furent arrêtés par la police, les messages du Viet-Minh interceptés et les documents saisis par les services de sécurité français sont  conservés dans les fonds des  Archives nationales.

Le Viet- Minh félicita  «l’agent des cadres du Nambo»  et donna l’instruction de ne pas divulguer l’information dans des zones dont les habitants «avaient quelque sympathie pour la politique khmérophile de M. de Raymond». Le meurtrier précisa qu’il n’avait pas agi par haine personnelle car «M. de Raymond  avait été un très bon maître, mais bien pour l’intérêt général et pour celui de la résistance». L’assassinat aurait été «désapprouvé» par le Comité des cadres du Cambodge dont le chef, qui l’avait commandé, a été limogé.

Le Commissaire de la République s’était attiré la sympathie des Cambodgiens et celle des Indochinois avec qui il avait eu depuis longtemps à coopérer et à négocier, comme l’attestent de multiples témoignages. Cet attentat provoqua une grande émotion et «l’indignation unanime de tout le Royaume» selon les termes du Président du Conseil, notamment à Phnom Penh où le Commissaire de la République était très estimé et où sa bonté était connue, au point que sa confiance a été trompée.

Le roi Norodom Sihanouk pleura ; il rappela les «qualités de courtoisie et le sens élevé de l’humanité» dont  faisait preuve le gouverneur de Raymond qui était «un des rares Français ayant toujours su lui dire avec courtoisie, la vérité, ce qui a évité beaucoup de déboires au Cambodge», et il témoigna : «son nom est intimement lié à l’indépendance de mon Royaume dont il est un des artisans français».

Le Souverain le cita à l’ordre du Cambodge. Il voulut même faire supprimer, en signe de deuil, les cérémonies traditionnelles du «Tang Tôc» et il fit annuler les réjouissances populaires organisées devant le Palais et au Phnom.

La vie et l’œuvre du gouverneur Jean L. de Raymond, Mort pour la France, seront mieux connues grâce à sa biographie complète en préparation, qui en précisera les réalisations et présentera les témoignages utiles à l’histoire.

Jean-François de Raymond
fils de Jean L. de Raymond,
Docteur d’État-ès lettres et sciences humaines,
professeur d’université honoraire, ancien diplomate
(novembre 2012)

 

 

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13 mars 2012

culture du maintien de l'ordre (Jean-Marc Berlière)

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policiers et manifestants, années 1950-1960

Jean-Marc BERLIÈRE

 

Dans le climat particulier de la guerre froide et de la guerre d'Algérie, les années 1950 et 1960 démontrent la permanence d'une culture de maintien de l'ordre largement marquée par la violence parfois démesurée. Le 14 juillet 1953, le 17 octobre 1961, le 8 février 1962 constituent autant de drames humains dont la police parisienne porte une grande responsabilité [...]

Observons d'abord que ces déchaînements de violence meurtrière concernent des Nords africains et des militants de gauche, en majorité communistes. Ce n'est pas par hasard.

Les représentations policières de Français musulmans systématiquement perçus comme des fauteurs de troubles et des délinquants, déjà fortement teintées d'influences "coloniales" en 1953 ont été encore noircies par les attentats perpétrés contre les policiers par le FLN à partir de 1960.

Quant à l'anticommunisme des policiers de la Préfecture de police qui s'est déchaîné à Charonne, déjà très développée avant la guerre par les affrontements qui opposaient depuis les années 1920 la police municipale aux "salopards en casquette", il est sorti exacerbé de l'Occupation par les attentats individuels commis par les "communo-terroristes" contre les policiers et par le rôle des communistes dans l'épuration de la Préfecture de police à la Libération.

Le déchaînement d'une violence largement partagée par les deux camps lors des affrontements liés à la guerre froide, par exemple à l'occasion de la manifestation contre le général Ridgway en mai 1952 (cf. Michel Pigennet, Au coeur de l'activisme communiste des années de guerre froide. La manifestation Ridgway, L'Harmattan, 1990), ont définitivement envenimé des rapports difficiles.

 

violences institutionnalisées et débordements

Aux désirs obsessionnels de vengeance couvant dans les commissariats et les cars de police, il faut certes ajouter les tensions au sein du FLN ou la stratégie de provocation de l'OAS.

Mais les événements, indignes d'un État de droit du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 résultent également d'une volonté délibérée de choc frontal de la part de la Préfecture de police, de la violence d'État institutionnalisée par un pouvoir gaullien autoritaire, et de la perte de contrôle par la hiérarchie de troupes conditionnées puis déchaînées par l'attitude du gouvernement et du préfet de police ressentie comme un encouragement tacite, une tolérance, un droit de tuer. Entre des débordements dramatiques que le premier ministre Michel Debré n'ignore pas et un risque de subversion par l'OAS d'un des derniers remparts de l'État, le choix du gouvernement est vite fait : la raison d'État, la volonté d'imposer l'ordre public dans une situation lourde de menaces commandent une fermeté sans rapport avec les manifestations concernées, comme elles imposeront ensuite le mensonge, le silence.

Si la dimension politique de ces tueries, assimilées par certains analystes à des "meurtres d'État" (cf. Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d'un massacre d'État, Paris, Gallimard, 2006), ne surait être minorée, on se contentera ici d'apprécier les événements au regard de l'histoire du maintien de l'ordre, notamment en terme de fautes ou d'aberrations techniques.

L'étude des archives internes, les témoignages des acteurs démontrent l'incompétence, les erreurs tactiques, les fautes techniques accumulées et surtout la perte de contrôle de leurs troupes par les différentes hiérarchies. C'est très net pour la répression de la manifestation algérienne du 14 juillet 1953 marquée par un usage irraisonné et illégitime des armes hors de tout contrôle, mais c'est également vrai du 17 octobre 1961 et de la tuerie de Charonne. Des policiers déchaînés, aidés par une partie de la population le 17 octobre, se sont livrés, de longues heures durant, à des représailles et àdesactes de barbarie hors de tout contrôle ou en ignorant délibérément les rappels à l'odre de commissaires dépassés, parfois menacés par ses [sic !] propres troupes.

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Il semble légitime de lire ce déchaînement sans frein de brutalité sauvage, ces scènes de meurtres et de barbarie comme la négation radicale d'un demi-siècle de réformes et d'efforts pour apaiser et civiliser le maintien de l'ordre. On notera toutefois que ces exactions furent le fait "d'amateurs" : pour l'essentiel les gardiens de la paix des compagnies d'intervention dites de district de la Préfecture de police.

Armés de "bidules" redoutables, mal ou peu encadrés, ces policiers n'avaient ni la formation, ni l'entraînement, ni la discipline des "professionnels" - CRS, Gardes mobiles - qui, présents sur chacun de ces événements, ne semblent pas avoir participé aux exactions et notamment aux charges et chocs frontaux que tout leur entraînement et leur culture leur apprenaient à éviter, pas plus qu'aux "ratissages" et déchaînements qui succédèrent aux affrontements et n'épargnèrent ni les badauds ni les passants."

Jean-Marc Berlière, Policiers et manifestants : un siècle de mutation,
in Danielle Tartakowsky, Paris Manif', les manifestations de rue à Paris de 1880 à nos jours,
Comité d'Histoire de la Ville de Paris, Presses universitaires de Rennes, p. 255 à 257.

 

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23 avril 2012

Ben Bella démystifié, par Lounis Aggoun

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Ben Bella, l’agneau qui se voyait

plus méchant que les loups

Lounis AGGOUN

 

Si l’Histoire de l’Algérie est fâchée avec la vérité, il est un cas sur lequel tous (historiens, témoins, acteurs directs, journalistes, politiques) sont résolus à mentir. C’est l’épisode de la passation de pouvoir entre la France et l’Algérie, en 1962. Le tabou des tabous. Il est donc normal que le principal personnage de cette transition frelatée, Ben Bella, soit sous l’emprise de l’imposture permanente et du mensonge soigneusement entretenu.

On aura beau savoir que Ben Bella est le fossoyeur de tous les rêves des Algériens, le mythe persiste, colporté de plume en plume, d’ouvrage en ouvrage, un demi-siècle durant. Qui est donc Ahmed, Ben Bella ? Comment s’y est-il pris pour supplanter des révolutionnaires aguerris, Abbane, Krim, Abbas, Khider, etc. ? Ben Bella est-il un patriote ou un être méprisable ?

Vu du côté français, il a fait la campagne d’Italie et s’est distingué par sa bravoure. Il a été décoré de la main du général de Gaulle. Missionné pour garantir l’«étroite  coopération avec la France» de l’Algérien indépendante, il a fait de son mieux, n’hésitant pas à livrer les populations touarègues aux radiations nucléaires pour permettre à son mentor de se forger l’arme de la dissuasion. Mais, somme toute, le compte n’y fut pas et l’Algérie se mua vite en intarissable source de turpitudes pour la France. Vu du côté algérien, c’est la dictature, la police parallèle, les exécutions sommaires, les privations, les injures, le vol, le viol, et le renvoi aux calendes grecques de tous les rêves de liberté. Au final, Ben Bella aura trahi tout le monde…

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Adjudant de l’armée française, arriviste accompli

Le premier épisode de son militantisme a lieu à la fin des années 1940. Et le seul acte «révolutionnaire» à mettre à son actif est le rapt de la Poste d’Oran. Un travail d’amateur délinquant. C’est Mohamed Belouizdad, créateur de l’organisation secrète, l’OS, branche militaire du PPA-MTLD, qui y initie Ben Bella. Belouizdad succombe à la tuberculose. Hocine Aït Ahmed le remplace. Puis, «crise berbériste» aidant, celui-ci est destitué par Messali, au profit de Ben Bella, sous la direction duquel l’OS est démantelée en un temps éclair.

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Tous les hommes de valeur de cette révolution se sont vite méfiés de lui. En 1956, dit Ferhat Abbas, «le Dr Lamine Debaghine […] me mit en garde contre Ben Bella.» Quant à Abbane Ramdane, il ne mâche pas ses mots : «C’est Ben Bella qui dénonça en 1950 notre organisation spéciale, l’OS ; du moment qu’il était arrêté, rien ne devait subsister après lui. C’est un ambitieux sans courage. Pour parvenir à ses fins, il passera sur le corps de ses amis. Il est sans scrupule.» Il fit mieux, il passa sur le corps de son peuple, avec des chars.

Alors que tous les appels des maquis en mal d’armement restent lettre morte – pour rappel, cette logistique est la principale mission de Ben Bella au Caire –, «Ouamrane et Abbane échangèrent […] avec Ben Bella une correspondance tumultueuse, raconte Yves Courrière : "Envoie-nous des armes ou des fonds pour les acheter, écrivaient les Algérois. Il faut au moins 100 millions." "Impossible, répondit Ben Bella, nous n’avons pas un sou !" La réponse arriva sous forme d’ultimatum : "Si vous ne pouvez rien faire pour nous à l’extérieur, revenez crever avec nous. Venez vous battre. Autrement, considérez-vous comme des traîtres !"»

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Larbi Ben M'Hidi

Lors d’une réunion des chefs de la révolution au Caire, en 1956, «Ben M’Hidi, l’un des plus courageux Fils de la Toussaint, n’avait jusque-là fait qu’observer les hommes et écouter attentivement les propos. Depuis le début de la conférence, il semblait écœuré par l’attitude dominatrice de Ben Bella. "Dis-donc, Grunther, tu te prends vraiment pour le leader ! C’est toi qui commandes tout !" L’allusion de Ben M’Hidi cingla Ben Bella. Perdant son sang-froid, il bondit sur son compagnon pour le frapper ! Aït-Ahmed et Mahsas l’en empêchèrent.

Ben Bella dut sans répliquer entendre Ben M’Hidi, méprisant, dénoncer ses méthodes personnelles et surtout son manque d’empressement à trouver des armes. "Tu as raison Ben Bella. Il est temps que chacun regagne son poste. Le mien est à l’intérieur. Je vais rejoindre Krim et Abbane. Au moins, là-bas, nous lutterons.» Et ils moururent, laissant le champ libre à Ben Bella, l’incurable comploteur.

On chercherait en vain, hors de ses marionnettistes (Hervé Bourges, Abdelaziz Bouteflika, Fathi al-Dib, etc.) quelqu’un qui dirait du bien de Ben Bella. Le parti pris ici est de faire confiance au portrait qu’en donnent ses camarades de lutte… Un homme rongé par une ambition à laquelle ses potentialités intrinsèques ne le destinent pas (il avait le niveau de 4e), égocentrique, «sans scrupules» et prêt à passer «sur le corps de ses amis» pour parvenir à ses fins.

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Deux épisodes principaux de l’épopée d’Ahmed Ben Bella méritent l’attention : sa rencontre avec Fathi al-Dib, pour le compte de Nasser au Caire, et avec Hervé Bourges, pour le compte du général de Gaulle. Chaque fois, il dut trahir la cause algérienne pour préserver l’éclat de son étoile. Manœuvrant dans un univers hostile, démasqué par tous les vrais combattants, il n’en finit pas moins premier Président d’une Algérie dite indépendante.

Lors de son arrestation en 1950, nul ne porte atteinte à son intégrité physique (c’est lui qui en témoigne). Pourtant, la police parvient en un temps record à démanteler tout l’appareil aux destinées duquel il présidait. Plus de 500 personnes arrêtées, dans une organisation secrète soumise à un cloisonnement sévère. En comparaison, «le Constantinois fut relativement peu touché par la répression. L’appareil, dirigé par Boudiaf, resta pratiquement intact, à la différence de l’Oranie où il fut décapité», note Gilbert Meynier.

Emprisonné à la prison de Blida, il s’en évade dans des conditions rocambolesques. Les témoignages postérieurs font peser de lourds soupçons sur Ben Bella. La suite de l’histoire démontre qu’il est, sans l’ombre d’un doute, déjà un agent de la DST. Il se retrouve alors au Caire. Partant de là, pour faire sens, son action doit être considérée sous deux points de vues antagonistes. Pour les Algériens, il doit seconder Mohamed Khider et Aït Ahmed pour ravitailler les maquis en armes. Pour la DST, il s’agit d’avoir un œil sur Gamal Abdel Nasser dont les visées nationalistes inquiètent déjà et, bien sûr, contrarier autant que faire se peut l’efficacité des réseaux du FLN de l’extérieur.

 

La Caire

«Officiellement, c’est Mohamed Khider que le MTLD a envoyé au Caire, Ben Bella et Aït Ahmed ne l’ont rejoint que plus tard. Mais Ben Bella a pris le pas sur ses deux compagnons grâce aux bonnes relations qu’il a su lier avec […] Gamal Abdel Nasser.»

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Est-ce quelque charisme irrésistible qui lui a permis de trouver ces bonnes grâces ? En fait, note Yves Courrière, dès son arrivée, «Ben Bella avait été humilié de ne pouvoir s’exprimer qu’en français […]. L’exposé de Ben Bella "en français" avait fait scandale devant la Ligue arabe où il avait expliqué la situation algérienne.» Venu pour organiser la logistique de la guerre, il n’obtint rien des Égyptiens. «Les services spéciaux de Fathi al-Dib […] auraient volontiers fourni armes et subsides si Ben Bella s’était engagé à participer en tant que section algérienne au grand projet nassérien de Révolution Nord-Africaine, groupant la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. […] Pour l’heure, Ben Bella ne pouvait jouer d’autre rôle que celui de "public relations" de la révolution en marche. L’action ne pouvait venir que d’Algérie, que de l’Intérieur.» Mais ce n’est que partie remise.

C’est Fathi al-Dib qui est l’homme de Nasser pour la révolution algérienne, et qui fait sienne la cause de Ben Bella. Or, pour ce dernier, fournir des armes au maquis, c’est aider l’ennemi, les «Kabyles». Comment montrer qu’il est le chef de la Révolution algérienne, sans ravitailler les maquis ? Cet exploit improbable, Ben Bella le réussit néanmoins. Quelle promesse fit-il pour convaincre Nasser de l’aider dans sa quête ? On peut supposer que le Président égyptien n’est pas homme à se contenter d’effusions amicales.

Dès lors, «Ben Bella fait bande à part, avaient confié les deux beaux-frères [Mohamed Khider et Aït Ahmed], il joue un jeu bizarre avec Nasser. Il est le seul à le voir. Ils semblent assez liés.» Voyant que Fathi al-Dib n’a que le nom de Ben Bella à la bouche, Aït Ahmed explose : «Apprenez, Major, qu’il n’y a dans notre mouvement aucune place prépondérante. Je suis l’égal de Ben Bella, tout comme l’est Khider et les chefs de l’intérieur.»

Mohamed Khider
Mohamed Khider

Mouvement d’humeur qui n’est pas du meilleur effet. Et pour enfoncer le clou, Ben Bella dépeint ses camarades comme de dangereux activistes, «accusant Khider, le fidèle à la religion, d’être un frère musulman, secte dont Nasser se méfiait comme de la peste, et Aït d’être communiste. Seul Ben Bella jouait le rôle de "pur révolutionnaire ne pensant qu’à son pays. La manœuvre préparée par l’ancien adjudant auprès de ses amis égyptiens allait coûter très cher au FLN. […] Mais dès que la grossière tactique serait connue à Alger, elle allait provoquer une crise entre l’intérieur et l’extérieur qui allait influer sur toute la conduite des opérations en Algérie. Elle marquait en outre le début d’une rivalité sans exemple entre Ben Bella et Abbane Ramdane.»

 

si Ben Bella est un agent des services français...

Une crise profonde, en 1956 déjà ? Si Ben Bella est un agent des services français, il aspirerait illico à une médaille militaire et sa promotion serait assurée. Si Khider est un «frère musulman», Aït un «fanatique Kabyle», Abbane apparaîtra bientôt aux yeux de Fathi al-Dib comme un poison au sein de la révolution algérienne et Ben Bella l’antidote. D’autant que les récriminations envers l’Égypte sont injustifiées puisque Nasser finance de fait depuis des mois le ravitaillement en armement des maquis algériens.

Les injures dont Ben Bella est la cible ne peuvent dès lors provenir que de velléitaires incompétents et ingrats. Et lui-même de se donner le beau rôle, balayant tout cela d’un revers de main, plaidant même l’indulgence, comme Jésus sur son chemin de croix proclamant : «Ne les condamnez pas mon [frère], ils ne savent pas ce qu’ils font.» Ben Bella, le saint Ben Bella !

Reste à s’assurer que les armes ne parviennent jamais aux maquis algériens laminés par la répression. Pour cela, Ben Bella parvient à convaincre le chef des services égyptiens que le meilleur itinéraire est non pas via la Tunisie et la Libye, mais par le Maroc et la wilaya 5, au prix d’un immense et périlleux détour. La wilaya 5 contrôlée par Boussouf. Les armes parvenant au Maroc s’entassent ainsi dans des hangars et les maquis intérieurs continuent à se battre dans des conditions indigentes. Cela donne lieu à quelques révoltes que Boumediene, successeur de Boussouf dans l’Oranie, réprime – comme d’ordinaire – dans le sang.

Ben-Bella

La double propagande égyptienne et française fait progressivement de Ben Bella «le leader de la Révolution algérienne». Si bien que lorsque, en juin 1957, au Congrès du Caire, Abbane Ramdane tente de dénoncer l’imposture auprès du chef des services secrets égyptiens, il tombe sur une fin de non-recevoir. Voici ce qu’en dit Fathi al-Dib lui-même. «Nous devions cependant prendre conscience du fait […] qu’il nous faudrait éviter les situations pleines d’embûches qui ne manqueraient pas de se produire du fait de la présence d’Abbane Ramdane, connu pour son ambition personnelle.»

Comment un Kabyle, laïque, aspirant à mettre l’Algérie sur les rails de la démocratie, de la modernité, peut-il convaincre le chef des services égyptiens que Ben Bella est un traître à la cause de son peuple ? Le même Ben Bella qui, depuis des années, s’est attaché à le convaincre qu’il était seul à se battre pour préserver l’Algérie future dans le giron de l’arabo-islamisme. Un Ben Bella qui, selon les termes mêmes de Fathi al-Dib, «faisait de son côté tous les efforts possibles pour empêcher l’éclatement de la révolution, même au détriment de sa santé.» Et pour couronner le tout, Abbane explique que Ben Bella a failli dans sa mission de ravitailler les maquis auprès d’un Fathi al-Dib qui s’est personnellement chargé depuis des mois des envois.

 

c’est Fathi al-Dib qui fait tout le boulot

Car c’est Fathi al-Dib qui fait tout le boulot ; c’est lui qui affrète les bateaux (7 envois, selon ses dires) pour assurer leur transport. Le rôle de Ben Bella s’est borné à fournir les coordonnées de destination, au Maroc. Charge à Boussouf et à Boumediene de faire que leurs légitimes destinataires ne les reçoivent ensuite jamais. Si l’on examine Ben Bella sous l’angle du révolutionnaire algérien, il a totalement failli. En revanche, si on le conçoit comme un agent de la France, alors il a accompli sa mission à la perfection.

À ce stade, Ben Bella peut même s’offrir le luxe de la grandeur : les reproches que lui font les maquis de l’intérieur, disait-il à Fathi al-Dib, il faut les mettre sur le compte de la fatigue des combattants, plaidant pour que «ces événements n’aient pas de conséquences sur la livraison d’armes par l’Égypte et que ce conflit soit minimisé.» Et de surtout ne pas tenir rigueur à ses invités : «Ben Bella m’avait demandé de bien accueillir Ferhat Abbas et son groupe pour leur remonter leur moral et leur faire sentir que l’Égypte soutenait leur cause.» Machiavel aurait-il ressuscité en cet homme ?

Au sortir de ce congrès, les leaders de la révolution s’alignent sur les thèses des militaristes, les «3 B» [colonel Belkacem Krim, Ben Tobbal Lakhdar, Boussouf Abdelhafid]. Éconduit par Fathi al-Dib, Abbane ressort écœuré. «Contre les thèses sécularisées de la Soummam, satisfaction était aussi donnée à Ben Bella : la résolution finale réaffirmait la légitimation religieuse : la future "république algérienne démocratique et sociale" ne serait "pas en contradiction avec les principes de l’islam."».

Les germes de la dictature sont plantés. Abbane exprime alors son souhait de rentrer en Algérie pour reprendre la lutte aux côtés des maquisards. Sentant le danger, décision est prise de le liquider physiquement. Il est étranglé dans une ferme isolée à la frontière marocaine où Belkacem Krim et Bentobbal l’entraînent pour le remettre à Boussouf.

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Abane Ramdane

En apprenant l’assassinat d’Abbane, Ben Bella exulte : «En vérité, nous n’avons jamais désespéré de voir un jour se normaliser nos relations. Il est en effet impensable qu’une révolution comme la nôtre puisse se laisser égarer par une ou plusieurs personnes quand ces dernières sont animées d’un esprit malsain, partout intéressé et partout malfaisant. Nous ne pouvons que vous encourager dans cette voie de l’assainissement. Il est de notre devoir à tous, si nous tenons à sauver la révolution de l’Algérie et de demain, de nous montrer intraitables sur le chapitre de l’épuration […] Nous considérons qu’un grand pas vient d’être fait. Le devoir vous commande, vous qui êtes libres, de ne pas vous arrêter là […] Nous ne pouvons que vous appuyer dans la chasse de tous les germes de la décomposition qui ont pu se faufiler dans notre sein.»

La radio «Saout al-Arab» forge la légende Ben Bella, charge à Fathi al-Dib de remplir la mission qui lui incombe. Une fois cependant, il décide de donner de sa personne. Et quel navire Ben Bella affrète-t-il ? L’Athos, un yacht universellement connu pour le trafic d’armes : «J’avais eu une discussion très vive à ce sujet avec Ben Bella […], raconte Fathi al-Dib, car j’avais déjà préparé pour le voyage [un autre navire…] le Davax et d’autre part parce que je n’avais confiance ni en Ibrahim Nayal [l’armateur], ni dans le navire Athos […]. Au cours de cette discussion, je m’étais rendu compte que Ben Bella voulait occuper le devant de la scène depuis son conflit avec Abbane.» Il était temps ! Mais cette prise de conscience n’infléchit en rien le soutien qu’il accorde à son protégé.

Qu’advient-il à l’Athos ? Il est arraisonné au large du Maroc. Ce qui permet à la France de présenter au monde la preuve que l’Égypte finance «les terroristes», de claironner que le Caire est le siège de la rébellion et que Ben Bella en est de ce fait le «Chef» suprême. Rappelons qu’à ce stade, l’homme n’a à son actif que l’attaque de la Poste d’Oran, un fiasco, et l’armement de l’Athos, arraisonné en haute mer par la marine française. Ou l’art de faire d’aucune pierre deux coups.

 

De la prison dorée à la Présidence

Le 22 octobre 1956, l’avion transportant la délégation extérieure de la révolution de Rabat à Tunis est arraisonné en plein ciel. C’est encore un de ces épisodes invraisemblables de cette drôle de guerre. Toujours est-il que voici maintenant Ben Bella en prison. Dès lors, la Fédération de France ne lésinera pas sur les moyens pour l’en extraire.

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Les réseaux Curiel, les réseaux Jeanson, tout ce qui compte comme «porteurs de valises», amis de la cause algérienne, se mettent à la disposition de la rébellion pour l’aider à s’évader. Ben Bella laisse faire et attend. À l’approche du jour J, il trouve un prétexte quelconque pour différer l’opération ou pour l’annuler. Les bruits ont couru sur le projet d’une évasion qui se solderait par la liquidation des fuyards. Un homme y a cru fermement : Fathi al-Dib.

Qui se donne pour mission de sauver le soldat Ben Bella à tout prix. «Nous avions chargé, fin 1957, nos attachés militaires en Europe de prendre contact avec des spécialistes des opérations d’évasion parmi ceux qui avaient déjà une réputation», raconte-t-il. Il renonce à ce premier projet, trop violent à son goût, avant de se voir proposer une autre option, «grâce à deux hautes personnalités allemandes, aidées par huit jeunes nazis, et en s’appuyant sur l’accord conclu avec l’un des directeurs de la prison de la Santé [contre] 15 000 livres égyptiennes.»

Tout est prêt. Mais Fathi al-Dib a la malencontreuse idée de soumettre le plan à Ben Bella. «Après quatre jours d’attente, […] à la demande de Ben Bella, […] l’opération [est reculée] de trois jours […]. Quatre jours plus tard, les Allemands nous [font] savoir que Ben Bella demandait de reculer encore de huit jours l’opération et que, pendant ce temps, il ne fallait pas le contacter. […] Le 28 juin, […] l’avocat de Ben Bella était arrivé […] pour m’informer que l’opération avait été découverte.»

La raison pour laquelle Ben Bella ne voudrait quitter la prison pour rien au monde tient à cela qu’il est au centre de toutes les sollicitudes. Une fois au chaud en Métropole, il n’est pas question pour lui de repartir au front, où on «purge» à tout va. Il faut préparer l’avenir, l’Algérie indépendante. Nasser veut quelqu’un pour l’ancrer dans le giron «islamique et arabe». Ben Bella sera cet homme-là.

 

Mohamed Bourges, et Hervé Bella, ou vice versa…

Hervé Bourges est missionné pour chaperonner cet ambitieux désillusionné. Cela se passe alors que de Gaulle piétine, et n’entrevoit de porte de sortie que dans une «Algérie indépendante, en étroite coopération avec la France». Il lui faut quelqu’un pour assurer cette perspective. Ben Bella sera cet homme-là.

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Hervé Bourges
dans les années 1990

Ben M’Hidi est éliminé par le 11e de Choc du général Aussaresses, après qu’il ait décliné l’habituelle offre de «retournement». Abbane est étranglé dans une ferme isolée à la frontière marocaine par les «3B». Ce sont les deux yeux lucides de la révolution qui sont ainsi crevés, l’un par les militaires français, l’autre par les militaires algériens. Les «3B» : Trois colonels qui éprouvent l’un pour l’autre une haine sourde. Une aubaine pour plus ambitieux et plus résolu qu’eux : Boumediene. Lequel a besoin d’une caution politique. Ben Bella sera cet homme-là.

Ben Bella est prêt à servir la cause de quiconque lui promet un bel avenir. Fathi al-Dib le bien nommé chef des services égyptiens, Boumediene, le sanguinaire, de Gaulle, l’éternel Sauveur pressé par le temps. Trois hommes aux grandes ambitions, et dont les plans désignent le futur président de l’Algérie : Ben Bella. Pourquoi voudrait-il quitter cette prison dorée où tout lui sourit ?

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De Gaulle, 1960

On connaît l’argumentation de Boumediene pour l’enrôler, on peut aisément imaginer celle développée par Hervé Bourges. Ben Bella, c’est l’homme de la campagne d’Italie, un «vrai» révolutionnaire, que des gueux sans épaisseur risquent de reléguer à des accessits insignifiants. Qu’il joue le jeu du Général et il sera le prochain Président.

 

Un coup d’État, et l’impossible partage du butin…

Ben Bella sort de prison après la signature des accords d’Évian, qu’il s’empresse de dénoncer, disqualifiant en un coup toute la frange politique de la révolution. Reste à s’imposer par la force. Il s’envole illico pour le Caire.

Fathi al-Dib l’accueille : «Ben Bella a cherché refuge auprès du Président Gamal Abdel Nasser pour lui exposer le plan qui pouvait lui permettre d’affronter les partisans du compromis avec la France et pour lui demander de renforcer ses effectifs afin de donner plus de force à son action.» Il rencontre Nasser en tête à tête. «Ben Bella avait renouvelé sa demande de soutien à Nasser pour faire face à la situation de l’intérieur, surtout du côté de l’armée. […] Nasser lui avait demandé de quelle nature étaient les difficultés auxquelles il s’attendait. […] Nasser avait conclu en assurant Ben Bella du soutien inconditionnel et illimité de la RAU à l’Algérie. Après s’être donné l’accolade, les deux chefs s’étaient séparés.»

À la frontière tunisienne, l’armée des frontières commandée par Boumediene reçoit rapidement du renfort. Ses troupes, raconte Fathi al-Dib, «seraient appuyées par une force aérienne de : 12 Mig-17 (dont les pilotes avaient été formés sur ces appareils). 8 hélicoptères d’une capacité de 16 hommes. 1 poste central radio. Tous les techniciens égyptiens nécessaires pour faire fonctionner l’aéroport. Nasser avait lui-même porté la mention suivante sur le plan : "La livraison sera effectuée dans 30 jours à partir du 9 avril 1962" pour les matériels [suivants] : 100 jeeps, 100 camions de 3 tonnes, 100 camions divers, 20 cuisines roulantes, 5 voitures de dépannage, 50 voitures 750 kg pour tracter les canons, 40 voitures blindées, 6 Mig-15, 6 avions égyptiens.»

Mais contre qui cette armada restée inerte durant les années de feu compte-t-elle se battre, puisque la France a entériné la fin de la colonisation ?

Fort des garanties de Nasser, Ben Bella se rend le 11 avril à Tripoli pour préparer le Congrès qui sonnera le glas de la liberté pour les Algériens, inaugurant le malheur d’un million d’Européens, et la mort pour plusieurs milliers d’entre eux, tandis que la chasse déjà ouverte au harki fera au moins 50 000 victimes. «De leur côté, écrira Fathi al-Dib, Khider et Aït Ahmed étaient restés au Caire quelques jours pour se reposer avant de rejoindre Tripoli.» Il est des repos de guerrier qui se paient cher.

 

l’armée des frontières envahit l’Algérie

Telle une nuée impitoyable, l’armée des frontières envahit l’Algérie. Elle écrasera sous les chenilles de ses blindés ce que les opérations du général Challe ont épargné de l’ALN, l’armée de libération nationale. Et jettera aux orties tous les rêves de liberté des Algériens.

Devenu président, Ben Bella doit maintenant payer la facture de son couronnement. Il a dû tout promettre à Nasser. Promettre le même tout à de Gaulle. Et le promettre de nouveau à Boumediene. C’est dans cette conjoncture où une proie frêle, l’Algérie, est convoitée par maints prédateurs, que se déroulent les premiers pas de l’Indépendance. Une indépendance de polices parallèles, de services égyptiens, de services français, de KGB, de torture, de liquidations sommaires, d’exodes, d’exils, de deuils individuels par millions que les décennies n’apaiseront jamais. Une dictature qui ira en se sophistiquant.

Mais Ben Bella en avait posé les jalons essentiels : pour régner en maître, il suffit d’accuser les uns d’être «frères musulmans, secte dont le monde se méfie comme de la peste», et les autres d’être «communistes» ou «berbéristes». Un cocktail imparable, pour diviser et régner, une malédiction que le peuple algérien ne parvient pas à conjurer cinquante ans après…

Lounis Aggoun
23 avril 2012
LounisAggoun

 

 

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24 novembre 2008

Réponse à Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel (par Guy Pervillé)

Islande_orgues_basaltiques
glissements progressifs de la mémoire


réponse à trois historiens


Guy PERVILLÉ

Nous publions la réponse à Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel, historiens et membres du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, que nous a fait parvenir Guy Pervillé, professeur d'histoire à l'université de Toulouse.

Le journal Le Monde du 8 novembre 2008 a publié, dans sa page 20, une libre opinion de nos collègues Catherine Coquery-Vidrovitch (1), Gilles Manceron (2) et Gérard Noiriel (3), s’exprimant en tant qu’historiens et que membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, sous le titre «Les historiens n’ont pas le monopole de la mémoire», complété par un sous-titre : «Les citoyens ont leur mot à dire dans la gestion de leur propre passé. N’en déplaise aux spécialistes». Cette prise de position se situe clairement à la limite du débat historique et du débat politique, mais c’est le cas de toute histoire qui se veut contemporaine au vrai sens du mot. C’est pourquoi elle me paraît mériter d’être connue de nous tous et appeler un débat entre historiens, à la fois clair et serein, qui nous intéresse tous.

Le texte de nos collègues commence par rappeler «un débat ouvert dans Le Monde par les articles de Pierre noraNora et Christiane Taubira (les 10 et 16 octobre)», lequel «ne peut se réduire à une opposition entre historiens et politiques, car il divise aussi les historiens». Il faut d’abord rappeler à ceux qui ne l’auraient pas lu l’appel lancé dans Le Monde du 11 (et non pas du 10) par l’historien Pierre Nora [ci-contre], président de l’association Liberté pour l’histoire, pour signaler que «la notion de crime contre l’humanité ne saurait s’appliquer rétroactivement, moralement ou juridiquement», et l’appel de Blois lancé à l’occasion des Rendez-vous de l’histoire par une pléiade de grands historiens européens qui rappellent que «l’histoire ne doit pas être l’esclave de l’actualité ni s’écrire sous la direction de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales» (4).

Ajoutons pour être tout à fait clair que j’approuve totalement ce point de vue, parce que je suis adhérent de Liberté pour l’histoire depuis sa fondation (5). Quant à Madame Taubira, qui a répondu à Pierre Nora dans Le Monde du 16 avec son éloquence habituelle, pour réaffirmer que «le législateur est fondé à intervenir quand le roman (sic) national est en jeu» et pourfendre «ceux qui brandissent un bouclier universitaire pour défendre des chasses gardées à l’abri des échos et des grondements de la société» (6),  je ne crois pas nécessaire de lui répondre à mon tour, si ce n’est pour signaler le ton inadmissible qu’elle emploie pour stigmatiser sans le nommer un historien injustement calomnié et attaqué en justice, à savoir notre collègue Olivier Pétré-Grenouilleau. dont la défense avait motivé, au début de 2006, la fondation de l’association Liberté pour l’histoire (7).


on aimerait une justification de ces prises de position.

Nos trois collègues se contentent de résumer leurs prises de position par rapport aux lois mémorielles antérieures : «Dès mars 2005, nous avons réagi contre la loi du 23 février qui invitait les enseignants à montrer le «rôle positif» de la colonisation, mais nous n’avons pas signé la pétition «Liberté pour l’histoire» publiée neuf mois plus tard dans Libération. Nous ne pouvions pas accepter que la «loi Gayssot» (pénalisant les propos contestant l’existence des crimes contre l’humanité), la «loi Taubira» (reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que «crimes contre l’humanité») et la loi portant sur la reconnaissance  du génocide arménien de 1915 soient mises sur le même plan qu’un texte faisant l’apologie de la colonisation, et cela au nom de la «liberté de l’historien».

Ce rappel est utile, mais on aimerait lire ensuite une justification de ces prises de position. Or le paragraphe suivant ne répond pas à cette curiosité légitime. Il est vrai que l’appel en question ne pose pas «dans toute sa généralité la question du rôle de la loi par rapport à l’histoire, laissant notamment de côté d’autres «lois mémorielles» comme celle de 1999 substituant l’expression «guerre d’Algérie» à «opérations en Afrique du Nord, mais est-ce une objection suffisante pour infirmer la validité de cet appel ? Nos trois collègues se contentent d’affirmer que «l’appel de Blois lancé récemment par les promoteurs de la pétition «Liberté pour l’histoire» n’aborde pas, lui non plus, la question des rapports entre la loi, la mémoire et l’Histoire, sur des bases pertinentes. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, nous ne pensons pas qu’il existerait en France, ou en Europe, une menace sérieuse contre la liberté des historiens».

Nous sommes donc arrivés au point central du débat, et nous attendons logiquement la démonstration de la thèse des trois auteurs. Or cette démonstration se fait toujours attendre. D’autre part, nous aimerions savoir pourquoi ils ne mentionnent pas les fortes objections contre la loi Gayssot formulées avant son vote par plusieurs historiens, parmi lesquels Pierre Vidal-Naquet (qui avant son décès madeleine_reberiouxavait participé à la fondation de l’association «Liberté pour l’histoire»)  et Madeleine Rébérioux [ci-contre], également décédée, qui avait très fermement pris position en 1990 et 1995 contre le danger des lois mémorielles en sa qualité de présidente de la Ligue des droits de l’homme. Suivant la voie tracée par son prédécesseur à la tête de la Ligue, Maître Yves Jouffa  (8), celle-ci avait très clairement formulé sa position contre la loi Gayssot en 1990 : «Les génocides peuvent et doivent être "pensés", comparés et, dans la mesure du possible, expliqués. Les mots doivent être pesés, les erreurs de mémoire rectifiées. Expliquer le crime, lui donner sa dimension historique, comparer le génocide nazi à d’autres crimes contre l’humanité, c’est le combattre. C’est ainsi – et non par la répression – que l’on forme des esprits libres» (9).

Et cinq ans plus tard, elle avait réagi avec la même fermeté contre les actions judicaires intentées par les associations arméniennes contre l’historien américain Bernard Lewis pour ses propos contestant le bien-fondé du mot génocide appliqué au grand massacre des Arméniens par les Turcs en 1915 : «Bref, si nous laissons les choses aller d’un si bon train, c’est dans l’enceinte des tribunaux que risquent désormais d’être tranchés des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d’aujourd’hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés par les mémoires et les larmes. Il est temps que les historiens disent ce qu’ils pensent des conditions dans lesquelles ils entendent exercer leur métier. Fragile, discutable, toujours remis sur le chantier – nouvelles sources, nouvelles questions –,  tel est le travail de l’historien. N’y mêlons pas dame Justice : elle non plus n’a rien à y gagner» (10).

Ces très fermes prises de position d’une historienne bien connue pour son engagement politique à gauche n’étaient évidemment pas soupçonnables de vouloir défendre les falsifications «révisionnistes» ou «négationnistes» : elles traduisaient au contraire une inquiétude réfléchie pour la survie de la liberté de l’histoire en France. Que répondent nos collègues à de si fermes conclusions ? En tout cas, la revue L’Histoire, qui avait publié ces deux prises de position de Madeleine Rébérioux, n’a pas eu besoin de les oublier pour entrer dans l’équipe dirigeante de l’association «Liberté pour l’histoire» et la soutenir très fermement, de même que l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) (11). Comme quoi L’Histoire ne manque pas de mémoire…


la loi Taubira-Ayrault du 21 mai 2001 a franchi un seuil décisif

Imaginons une réponse possible à la question posée : la loi Gayssot n’aurait pas entraîné les abus redoutés par Madeleine Rébérioux, et les actions judiciaires intentées contre Bernard Lewis n’auraient eu que des conséquences symboliques, trop légères pour justifier les craintes respectables exprimées si vigoureusement par celle-ci. Soit. Mais les choses ont commencé à changer en 2001, quand le Parlement a fini par voter, après de longs  débats, deux nouvelles lois mémorielles.

La première, la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le «génocide des Arméniens  de 1915» (sic, sans préciser qui s’en était rendu coupable), pouvait passer pour une bizarrerie, puisqu’elle tenait en une seule ligne et n’avait pas d’autre contenu que cette reconnaissance. Mais elle avait déjà le caractère d’une loi pénale, dans la mesure où la notion de génocide appartient au droit pénal. Et ce caractère a été renforcé depuis par l’adoption imprévue d’une proposition de loi socialiste (en l’absence de la plupart des députés de la majorité), qui l’a assortie de clauses pénales empruntées à la loi Gayssot, le 12 octobre 2006.

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Entre temps, la loi Taubira-Ayrault du 21 mai 2001 avait franchi un seuil décisif, et confirmé les prévisions pessimistes de Madeleine Rébérioux. En effet, cette loi était une loi pénale, et pas seulement une loi mémorielle. En tant que loi mémorielle, préconisant d’entretenir la mémoire de l’esclavage et de ses victimes avec la participation active d’historiens, elle ne suscite aucune critique fondamentale. Mais elle était aussi une loi pénale, vraisemblablement pour se rapprocher le plus possible de la loi Gayssot et apporter aux descendants d’esclaves déportés vers le Nouveau Monde depuis le XVe siècle et jusqu’au XIXe la même réparation morale qu’aux victimes et aux survivants du génocide hitlérien.

Or, même si l’horreur de cette déportation inhumaine aurait dû, bien entendu, entraîner une condamnation beaucoup plus précoce que l’interdiction de la traite qui fut décidée par le Congrès de Vienne en 1815, et l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, il n’en reste pas moins vrai que le vote d’une loi pénale rétroactive reposant sur la catégorie de «crime contre l’humanité» instituée pour la première fois par l’acte fondateur du tribunal interallié de Nuremberg (12) en 1945, et intégrée dans le droit commun français en 1994, contredit d’une manière flagrante le principe général de non-rétroactivité des lois, et aboutit à définir un crime dont tous les coupables comme toutes les victimes sont bien évidemment morts, ce qui est une absurdité juridique manifeste. On avait pu penser, là encore, que ce n’était qu’une bizarrerie sans conséquence. Mais c’était compter sans l’article 5, lequel avait pour but de trouver des coupables à juger en reconnaissant aux descendants d’esclaves le droit de porter plainte contre tous ceux qui, à leur avis, porteraient atteinte à l’honneur de leurs ancêtres. Pendant quatre ans, cet article parut une curiosité aberrante, jusqu’à ce qu’il soit utilisé pour attaquer un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau.


l’affaire Pétré-Grenouilleau : déjà oubliée ?

L’affaire Pétré-Grenouilleau doit être rappelée, puisqu’elle peut sembler déjà oubliée. Cet historien, juste après avoir été récompensé par le prix d’histoire du Sénat pour son livre Les traites négrières, essai d’histoire globale9782070339020FS (13), et avoir accordé le lendemain une interview au Journal du dimanche du 12 juin 2005, dans laquelle il avait laissé entendre que la loi Taubira-Ayrault n’était pas sans reproche, fut violemment attaqué par une association d’Antillais, Guyanais et Réunionnais au nom de la dite loi. Pendant plus de six mois, il fut harcelé sur sa ligne téléphonique, attaqué sur internet (14) et menacé de révocation de son université. La procédure judiciaire fut mise en route conformément au texte de la loi.

Pour le sauver, il fallut qu’à l’appel des historiens membres du jury du prix d’histoire du Sénat soient lancées deux pétitions en sa faveur, dont la première fut ouverte à tous ceux qui voulaient la signer et aboutit à la Fondation de l’Association  Liberté pour l’histoire, présidée par René Rémond ; et que les associations d’historiens spécialistes des différentes périodes se rallient à sa défense (15). Mais il fallut surtout que le président de la République, Jacques Chirac, utilise une grande réception donnée le 30 janvier 2006 aux élus et aux militants associatifs d’origine africaine pour y introduire un paragraphe réfutant, sans le nommer, les accusateurs d’Olivier Pétré-Grenouilleau, en expliquant que la loi Taubira-Ayrault n’exprimait pas toute la vérité historique puisqu’elle n’avait pas mentionné l’existence de  la traite africaine et de la traite musulmane (16). Ce qui entraîna presque aussitôt le retrait de la plainte, parce que ses auteurs avaient compris que le ministère public ne la soutiendrait pas (17). Mais il avait fallu cette exégèse officielle pour rappeler que ce n’était pas à la loi d’écrire l’histoire, et ruiner ainsi l’interprétation des plaignants, selon laquelle une fois que la loi avait exprimé la volonté du peuple souverain, il appartenait aux historiens de se soumettre ou de se démettre. Ajoutons aussi qu’entre-temps d’autres associations avaient porté plainte, cette fois-ci au pénal, et qu’il a fallu pour les décourager que le tribunal condamne les plaignants à une amende pour plainte abusive (18).

Cette affaire est-elle donc négligeable ? Il me semble au contraire qu’elle a fourni la preuve éclatante du danger de cette loi, telle qu’elle a été rédigée par ses auteurs, et la parfaite confirmation des craintes de l’ancienne présidente de la Ligue des droits de l’homme, Madeleine Rébérioux.  Et cette opinion n’est pas seulement la mienne. L’association Liberté pour l’histoire a pour vice-présidente Françoise Chandernagor, aujourd’hui connue surtout comme romancière, mais qui est aussi une éminente juriste, membre du Conseil d’État pendant quinze ans.


pas de contrôle préalable du Conseil constitutionnel
pour les lois mémorielles


À ce titre, elle a publié de nombreuses prises de position fortement argumentées qui démontrent le danger et les vices juridiques de ces lois mémorielles (19). Et notamment le fait que ces lois sont proposées sous forme de propositions de loi, et non de projets de lois engageant la responsabilité du gouvernement, parce que dans ce dernier cas le contrôle préalable du Conseil constitutionnel est obligatoire, ce qui n’est pas le cas dans le Conseil_constitutionnel_bureau_pr_sidentpremier. Or si celles-ci avaient dû passer par le contrôle préalable de ce Conseil, elles auraient certainement dû réécrire de nombreux passages contraires à certains articles de la Constitution, tels que les articles 34 et 37 (20). On voit que les droits du Parlement, dont se réclament hautement les auteurs de ces lois, ont aussi des limites qu’ils savent habilement contourner.

Il est vrai qu’à l’époque un autre juriste, Thierry Le Bars, professeur à l’Université de Caen. admettait que les lois mémorielle étaient plus ou moins critiquables, mais estimait que la loi du 23 février 2005 (dont, nous reparlerons) était la seule condamnable. Il a depuis proposé une étude intitulée «Histoire officielle et pressions officielles françaises dans les textes : questions de droit» (21), qui ne tient toujours pas compte de l’affaire Pétré-Grenouilleau ; mais cette étude n’en est pas moins très inquiétante par la démonstration qu’elle donne du danger de toutes ces lois et des nombreuses propositions encore en attente dans les cartons. Les juristes sont donc très loin de partager la confiance de nos trois collègues dans la sagesse de nos législateurs. D’autre part, de nombreux juristes ont pris position contre le danger des lois mémorielles et réclamé leur abrogation le 21 novembre 2006 (22).


la décision-cadre du Conseil des ministres européens
d'avril 2007


Nos collègues font aussi confiance à celle des institutions européennes en matière de règles judiciaires communes. En effet, l’appel de Blois avait pour objectif d’attirer l’attention sur le danger d’extension à la législation européenne des tendances à la criminalisation du passé qui se sont affirmées dans la législation française : «En avril 2007, une décision-cadre du Conseil des ministres européens a donné une extension internationale à un problème jusqu’alors français. Au nom de la répression, indispensable et nécessaire, du racisme et de l’antisémitisme, cette décision institue, dans toute l’Union européenne, des délits nouveaux qui risquent de faire peser sur les historiens des interdits incompatibles avec leur métier.»

Et plus loin il est précisé : «Décision-cadre du Conseil des ministres européens du 20 avril 2007 : Votée en première lecture, elle instaure, pour tous les génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre à caractère raciste, un délit de «banalisation grossière» passible de peines d’emprisonnement, quelles que soient – sauf dérogations particulières (art. 12) – l’époque des crimes en cause et l’autorité (politique, administrative ou judiciaire) qui les a considérés comme établis» (23).

Nos trois collègues répondent à cette mise en garde en insistant sur la légitimité et l’absence de danger résultant de cette décision, qui «demande aux États de qui ne l’ont pas déjà fait de punir l’incitation publique à la violence ou à la haine visant un groupe de personnes données, de réprimer l’apologie, la négation ou la banalisation des crimes de génocide et des crimes de guerre, mesures que la France a déjà intégrées dans son droit interne par les lois de 1990 et de 1972». Et ils rassurent les historiens sur l’absence de menace pesant sur leur activité : «Il ne nous paraît pas raisonnable de laisser croire à l’opinion que des historiens travaillant de bonne foi à partir des sources disponibles, avec les méthodes propres à leur discipline, puissent être condamnés en application de cette directive pour leur manière de qualifier, ou non, tel ou tel massacre ou crime de l’Histoire. Pour la Cour européenne, «la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression». La décision-cadre précise qu’elle respecte les droits fondamentaux reconnus par la Convention européenne des droits de l’homme, notamment ses articles 10 et 11, et n’amènent pas les États à modifier leurs règles constitutionnelles sur la liberté d’expression».

 

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les mêmes risques de dérive

On aimerait pouvoir faire confiance à ces garanties, mais des raisons d’inquiétude existent, notamment le fait que l’article 3 de la loi Taubira-Ayrault a prôné l’extension de ses dispositions à l’échelle internationale : «Une requête en reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l’océan indien et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité sera introduite auprès du Conseil de l’Europe, des organisations internationales et de l’Organisation des Nations unies.» D’autre part, l’élaboration d’une jurisprudence européenne et internationale de la poursuite des «crimes contre l’humanité» et des «génocides» semble comporter les mêmes risques de dérive des notions juridiques qu’elle a posés en France.

Par exemple, le massacre de 8.000 habitants bosniaques de Srébrénitsa par les milices serbes de Bosnie en 1995 a été qualifié de «génocide» par le Tribunal pénal international le 2 août 2001, qualification confirmée en appel le 19 avril 2004 ; mais on peut se demander s’il était vraiment raisonnable de qualifier ainsi ce massacre sans avoir des preuves suffisantes de la volonté d’anéantir tout un peuple et non pas seulement de provoquer sa fuite. Par la suite, le Tribunal pénal international, tout en reconnaissant le caractère génocidaire de ce massacre, a jugé que le gouvernement serbe n’en était pas responsable, décision qui a été dénoncée comme scandaleuse par de nombreuses associations. L’extension de l’action de Liberté pour l’histoire à l’échelle de l’Europe nous semble donc au minimum une sage précaution.

L’appel de nos trois collègues entame ensuite sa dernière partie en opposant à l’attitude qu’ils reprochent à l’association Liberté pour l’histoire celle qu’ils préconisent eux-mêmes : «En agitant le spectre d’une "victimisation générale du passé", l’appel de Blois occulte le véritable risque qui guette les historiens, celui de mal répondre aux enjeux de leur époque et de ne pas réagir avec suffisamment de force aux instrumentalisations du passé». N’est-ce donc pas ce que cet appel a fait en condamnant les lois mémorielles qui se sont succédées en France depuis 1990 ?23243478

Puis ils continuent un peu plus précisément : «Nous déplorons également la croisade que ce texte mène contre un ennemi imaginaire, les «Repentants», qui seraient obsédés par la «mise en accusation et la disqualification radicale de la France». Ce mot est pourtant absent de l’appel de Liberté pour l’histoire. Nos collègues y trouvent sans doute un écho au livre de l’historien Daniel Lefeuvre, ancien secrétaire général de la Société française d’histoire d’Outre-mer, intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale (24), qui dénonce en effet les auteurs qu’il appelle ainsi. Admettons que ce soit un effet de style trop polémique, inutilement désagréable pour ceux qu’il vise. Il n’en reste pas moins un problème de fond : peut-on trouver dans la législation mémorielle et pénale de ces dernières années une tendance fondamentale à la repentance ? La réponse est oui, à une exception près.


une égale sévérité pour les autres lois mémorielles

Cette exception correspond à la loi du 23 février 2005, la seule vilipendée par nos trois collègues après avoir été dénoncée par un appel signé par un millier d’historiens et enseignants d’histoire (25), et la seule qui ait fini par être amputée de son alinea le plus contestable par le Conseil d’État en janvier 2006. En effet, cette loi affirmait une glorification sans nuances de l’œuvre coloniale de la France en Afrique du Nord, et elle avait eu le tort de prescrire aux historiens ce qu’ils devaient trouver et aux enseignants ce qu’ils devaient enseigner, ce qui entraîna son amputation signalée plus haut (26).

L’association Liberté pour l’histoire ne défend nullement cette loi, mais elle réclame la même sévérité pour les autres lois mémorielles, qui n’ont pas été soumises à l’examen du Conseil d’État, ce qui fausse la comparaison. Mais il y a également d’autres différences qui opposent cette loi à toutes les autres. En effet, ces lois ont en commun d’être à la fois des lois mémorielles et des lois pénales, et de qualifier les faits qu’elles dénoncent de «génocide» ou de «crime contre l’humanité». Au contraire, la loi du 23 février 2005 était une loi de glorification, analogue sur ce plan aux lois organisant les commémorations nationales du 11 novembre et du 8 mai pour perpétuer la mémoire glorieuse des deux guerres mondiales de la France. Elle n’était pas une loi pénale, dans la mesure où l’article qui punissait les insultes contre les harkis avait été abrogé dans les débats. Puisque cette loi a été la seule sanctionnée, faut-il en conclure que désormais les seules lois mémorielles méritant d’être votées doivent être des lois de repentance, et non plus des lois de glorification ? Cette question nous paraît incontournable.

On pourra sans doute objecter que la loi condamnant le génocide arménien n’est pas une loi de repentance, puisque la France n’en porte aucunement la responsabilité. Cela est vrai, mais on peut y voir une loi de repentance par procuration, votée par le Parlement français pour faire pression sur la Turquie afin qu’elle renonce à son négationnisme officiel en suivant l’exemple de l’Allemagne. C’est en tout cas une loi de dénonciation de crime, comme toutes les autres lois citées sauf la loi du 23 février 2005. D’autre part, on ne doit pas oublier que cette dernière loi était censée accompagner le traité d’amitié franco-algérien, qu’elle a en réalité torpillé. Or ce traité était considérée par les Algériens comme le moyen de faire aboutir la revendication algérienne de repentance de la France pour tous les crimes qu’elle a ou aurait commis en Algérie de 1830 à 1962.

Formulée à l’occasion du procès Barbie de Lyon par son avocat Jacques Vergès en 1987, puis revendiquée par arton18819_1116419643la Fondation du 8 mai 1945 créée en mai 1990 par l’ancien ministre algérien Bachir Boumaza, cette revendication a été adoptée par les autorités algériennes à partir de mai 1995, présentée en termes choisis au Parlement français par le président Bouteflika le 14 juin 2000, pour être enfin, après la campagne lancée par la pétition d’éminents historiens français contre la loi du 23 février 2005, formulée en des termes parfaitement clairs et nets par le président algérien dans ses discours du 8 mai 2005 et du 8 mai 2006. Que la presse française n’en ait pratiquement pas parlé n’enlève rien à son importance capitale (27). Le vote de la loi Taubira-Ayrault par l’unanimité des deux chambres du Parlement français, moins d’un an après le discours du président Bouteflika devant nos députés, ne pouvait qu’encourager l’Algérie à poursuivre sa campagne jusqu’au plein succès de sa revendication.

 

les lois mémorielles moins critiquables
que les lois de glorification ?


On doit donc admettre, me semble-t-il, que depuis l’avènement du président Chirac en 1995 et sa déclaration reconnaissant la complicité de la France – représentée par «l’État français» de Vichy - dans le génocide hitlérien visant l’extermination des juifs, le même schéma est devenu le modèle de toutes les nouvelles lois mémorielles jugées désormais acceptables. Et l’on doit s’interroger sur les avantages et les inconvénients de ce changement. Les lois de glorification comportaient sans doute une regrettable part de silence sur les aspects de l’événement commémoré autres que glorieux, part plus grande dans le cas de la Deuxième Guerre mondiale que dans celui de la Première, et encore plus grande dans celui de la guerre d’Algérie. Mais les lois de repentance sont-elles moins critiquables, et plus convenables pour construire une conscience nationale positive ? Qu’il nous  soit permis d’en douter, notamment parce que la repentance divise la nation entre deux catégories de citoyens : ceux qui doivent péniblement assumer la culpabilité de leurs ancêtres, et ceux qui sont les bénéficiaires du statut de victimes héréditaires.

Il faut garder ces faits à l’esprit pour apprécier les conclusions de nos collègues. «L’Histoire, nous dit-on, ne doit pas s’écrire  sous la dictée des mémoires concurrentes. Certes. Mais ces mémoires existent, et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Le réveil parfois désordonné des mémoires blessées n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique sur les pages troubles du passé». Ainsi, croyons nous comprendre, les historiens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes pour les réactions excessives mais fondamentalement justes des «mémoires blessées», et reconnaître à l’État le rôle d’un arbitre indispensable dans les querelles mémorielles pour éviter de regrettables conflits.

 

Diapositive2
source photo

L’avant-dernier paragraphe  commence par une phrase rassurante pour les historiens : «Dans un État libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définit la vérité historique».  Ce rappel n’est pas inutile au moment où le ministre de l’Éducation, Xavier Darcos, vient de proposer de confier au Parlement (contrairement à l’article 45 de la Constitution), la définition des programmes d’histoire (28). Puis il continue en affirmant au contraire la nécessité de décisions politiques de l’État et des citoyens en matière de mémoire : «Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Défendre l’autonomie de la recherche historique ne signifie nullement que la mémoire collective soit la propriété des historiens. Il n’est donc pas illégitime que les institutions de la République se prononcent sur certaines de ces pages essentielles refoulées et qui font retour dans son présent». Sans doute, mais faut-il pour autant qu’en cas de désaccord la vérité scientifique dont se réclament les historiens s’incline devant la vérité politique affirmée par les institutions

le droit des historiens à exercer leur métier
sans craindre les intrusions judiciaires et politiques


Les trois auteurs ne posent pas cette question, puisque leur conclusion est clairement une conclusion civique, et donc politique dans la mesure où ce sont des élus qui représentent la volonté nationale : «En tant que citoyens, nous estimons que la loi reconnaissant le génocide des Arméniens – heureusement non prolongée, à ce jour, par une pénalisation de sa négation (29) – et celle reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité sont des actes forts de nos institutions sur lesquels il ne s’agit pas de revenir». Conclusion que l’on peut admettre en tant qu’affirmation de sympathie avec les victimes de crimes injustifiables, mais qui laisse de côté, en plus des objections de nature juridique à la deuxième au moins de ces lois, la question cruciale du droit des historiens à exercer leur métier sans craindre des intrusions des pouvoirs judiciaire et politique.

L’association Liberté pour l’histoire estime au contraire que toutes les lois mémorielles, depuis la loi Gayssot de 1990, constituent des étapes dans un processus de plus en plus dangereux, tendant spontanément à s’accélérer en suscitant de nouvelles revendications. Et que ce processus met en danger le droit des historiens à exercer librement leur métier sans être sommés de se soumettre à la volonté politique de l’État ou de se démettre, comme l’affaire Pétré-Grenouilleau en a fourni la preuve éclatante. La fondation d’une association de défense des historiens n’est donc pas un réflexe frileux d’une catégorie privilégiée : c’est une réponse nécessaire à une situation dangereuse pour l’existence même d’une histoire libre, qui avait été clairement diagnostiquée dès 1990 par plusieurs historiens éminents (lesquels étaient en même temps des citoyens très conscients de leurs devoirs civiques).

Cette dimension essentielle du problème semble échapper totalement à nos trois collègues, qui la considèrent apparemment comme une pure illusion. Tout en réaffirmant leur attachement à la liberté de l’histoire, ils répètent avec optimisme qu’elle n’est pas vraiment menacée. Nous estimons au contraire qu’elle l’est, et que depuis le début des années 1990 les historiens ont trop cédé aux appels des adeptes du «devoir de mémoire» en oubliant de défendre les droits de l’histoire. Il en est résulté qu’aujourd’hui tout le monde tend à confondre l’histoire avec la mémoire, investie d’un caractère moralisateur que l’histoire n’a pas, et que de trop nombreuses querelles mémorielles ont mis en danger la survie de la nécessaire communauté des historiens. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le droit à l’existence d’une histoire plus ou moins contemporaine qui est contesté au nom du «devoir de mémoire», mais celle de l’histoire de toutes les époques, puisque la loi Taubira-Ayrault a franchi la limite chronologique du passé entièrement révolu par la mort de tous ses acteurs.

La liberté de l’histoire et des historiens n’est pourtant pas contraire à l’intérêt bien compris des citoyens d’un État libre. Rappelons ce qu’écrivait Charles-Robert Ageron en 1993 : «s’agissant de drames récents dont la mémoire risque d’être transmise déformée aux jeunes générations, qui n’ont connu ni "l’Algérie de papa", ni "l’Algérie des colonialistes", les historiens ont le devoir d’être plus prudents encore que leur métier ne l’exige habituellement. Si l’objectivité est philosophiquement impossible, l’impartialité est une vertu que tout historien peut et doit s’imposer (30). Et les enfants de France comme les enfants d’Algérie ont un droit semblable à la vérité de leur histoire» (31). L’État est-il vraiment plus compétent que les historiens pour imposer la réalisation d’un si haut idéal ?

Guy Pervillé
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1
- Spécialiste de l’histoire de l’Afrique noire, et vice-présidente de la Société française d’histoire d’Outre-mer (SFHOM).
2 - Vice-président de la Ligue des droits de l’homme.
3 - Fondateur du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH).
4 - Le Monde, 11 octobre 2008, p. 21.
5 - Voir ses positions sur son site internet à l’adresse www.lph.asso.fr.
6 - Le Monde, 16 octobre 2008, p. 23.
7 - Le CVUH a publié sur son site (cvuh.free.fr) deux prises de positions sur l’affaire Pétré-Grenouilleau, dues à  un collectif de sept historiens dont Marcel Dorigny le 25 juin 2005 («Pour un débat démocratique sur la traite et l’esclavage»), puis à Catherine Coquery-Vidrovitch le 5 janvier 2006, qui ne se confondent pas avec celles des auteurs et des partisans acharnés de cette loi. Gilles Manceron a également condamné les poursuites contre O. Pétré-Grenouilleau (voir sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, le 25 mars 2006, article 1230). Il ne s’agit donc pas de faire ici un procès d’intention.
8 - Celui-ci avait déclaré : «Nous ne pensons pas que la modification de l’article 24 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881, tendant à créer un délit de négation des crimes contre l’humanité, soit de nature à faciliter la lutte contre les écrits racistes. Cela risque de poser de sérieux problèmes tant au regard de la liberté de la presse  qu’au regard de la libre recherche universitaire ou historique». Cité par Madeleine Rébérioux, «Le génocide, le juge, et l’historien» , L’Histoire, n° 138, novembre 1990, p. 93.
9 - Madeleine Rébérioux, ibid. p. 94.
10 - “Les Arméniens, le juge et l’historien», L’Histoire, n° 192, octobre 1995, p. 98. Dix ans plus tard, la plainte contre Olivier Pétré-Grenouilleau a parfaitement réalisé cette prévision.
11 - Voir le dossier de Historiens et géographes, n° 393, février 2006, pp. 35-44.
12 - Cette expression avait déjà été employée dans le message des puissances alliées au gouvernement ottoman dénonçant l’extermination des Arméniens en 1915, mais le procès de ses responsables, condamnés par contumace à Istambul en 1919, fut oublié quand le traité de Lausanne (1923) remplaça celui de Sèvres (1920).
13 - Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, essai d’histoire globale, Paris, NRF-Gallimard, 468 p., mai 2005.
14 - Juste un exemple : l’un des signataires d’une pétition hostile justifiait ainsi sa signature : «Je n’ai jamais rien lu de Pétré-Grenouilleau et je ne le lirai jamais. Tout ce que je sais de lui, c’est que je le hais».
15 - Voir notamment la prise de position de la SFHOM : «Motion. L’assemblée générale de la Société Française d’Histoire d’Outre-Mer, réunie le 10 janvier 2006, s’indigne des poursuites judiciaires engagées contre l’un de ses adhérents, Olivier Pétré-Grenouilleau, membre du Comité de lecture et du Comité de rédaction de sa revue, pour délit d’opinion, après la publication d’un entretien, paru dans le Journal du Dimanche du 12 juin 2005. Elle dénonce vigoureusement les atteintes à la liberté de l’historien, déterminées par l’intervention judiciaire dans le travail scientifique. Elle tient à apporter son soutien moral et académique à O. Pétré-Grenouilleau, qui n’a jamais nié que la traite négrière a été un crime contre l’humanité. Approuvée à l’unanimité. Paris, le 10 janvier 2006».
16 - “Partager la mémoire de l’esclavage”, discours de Jacques Chirac à l’Elysée, 30 janvier 2006, Le Monde,  31 janvier 2006, p. 21.
17 - Le Monde, 3 février 2006, p. 3.
18 - Pierre Nora et Françoise Chandernagor, Liberté pour l’histoire, CNRS Editions, , 2008, p. 54.
19 - Voir notamment ses prises de position dans Le Monde, 17 décembre 2005, p. 27 (“L’enfer des bonnes intentions”), et dans L’Histoire des n° 306, février 2006, pp. 77-85 (“Laissons les historiens faire leur métier !”) et n° 317, pp. 54-61 (“Historiens, changez de métier !”), ainsi que la majeure partie du livret récemment publié avec Pierre Nora, Liberté pour l’histoire, CNRS Editions, septembre 2008,  61 p.
20 - Liberté pour l’histoire, op. cit., pp. 38-39.
21 - Texte présenté par Thierry Le Bars au colloque de Lyon intitulé «Pour une histoire critique et citoyenne, au-delà des pressions officielles et des lobbies de mémoire», Lyon, ENS de lettres et sciences humaines, 20, 21 et 22 juin 2006, et repris dans l’ouvrage collectif par Frédéric Abécassis, Gilles Boyer, Benoît Falaize, Gilbert Meynier et Michelle Zancarini-Fournel, La France et l’Algérie, leçons d’histoire, de l’école en situation coloniale à l’enseignement du fait colonial, Université de Lyon, 2007, pp. 131-142.
22 - Appel de 56 juristes contre les lois mémorielles, 21 novembre 2006, publié  sur le site  de l’Observatoire du communautarisme (http://www.communautarisme.net.) : «les juristes soussignés demandent l’abrogation de ces lois «mémorielles» et estiment qu’il est du devoir des autorités compétentes de saisir le Conseil constitutionnel du texte en discussion et de toutes nouvelles dispositions en ce sens qui viendraient à être votées par le Parlement».
23 - Plaquette de 4 p. diffusée par l’association Liberté pour l’histoire, p. 1 et 2. Voir sur son site internet à l’adresse www.lph-asso.fr.
24 - Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006. Voir la critique de Catherine Coquery-Vidrovitch sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (cvuh.free.fr), et la réponse non moins ferme de Daniel Lefeuvre sur son blog (www.blog-lefeuvre.com/).
25 - Pétition lancée le 24 mars 2005 sur le site internet de la Ligue des droits de l’homme de Toulon et le 25 mars dans Le Monde par Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Frédéric Régent, Trinh Van Tao, et Lucette Valensi.
26 - Sur la loi du 23 février 2005, voir mes analyses sur mon site, rubrique Mises au point («Mon avis sur la pétition des historiens» et «Réponse à Gilles Manceron», 2005, et rubrique Textes ( «L’histoire immédiate de la relation franco-algérienne : vers un traité d’amitié franco-algérien ? », «La confrontation mémoire-histoire en France depuis un an», «France-Algérie : groupes de pression et histoire» (2006)  ;  et les deux versions de mon exposé daté d’avril 2007, la première intitulée «Les raisons de l’échec du traité d’amitié franco-algérien», dans L’Algérie dépassionnée. Au-delà du tumulte des mémoires. Paris, Editions Syllepse, collection «Histoire : enjeux et débats», 2008, et la seconde à paraître dans L’Europe face à son passé colonial, Paris, Editions Riveneuve, en souscription au prix de 20 euros (port compris), par chèque à l’ordre d’Etudes coloniales à adresser 38 rue du Ruisseau, 75018 Paris (voir sur le site de la revue en ligne Études coloniales, animée par Michel Renard : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2008/08/17/10284859.html).
27 - Voir sur mon site  «La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France» (2004).
28 - Voir la déclaration de Xavier Darcos dans Le Figaro.fr du 28-10-2008 et le débat entre Jean-Claude Gayssot et Françoise Chandernagor dans Le Figaro-magazine, même site et date. Et l’article de Luc Cédelle, «Xavier Darcos fait volte-face après avoir relancé la polémique sur les lois mémorielles», in Le Monde, 31 octobre 2008, p.-10. La mission d’information de l’Assemblée nationale présidée par Bernard Accoyer, qui a rendu son rapport le 18 novembre 2008, recommande de ne plus adopter de lois mémorielles, envisage de voter des résolutions autorisées par la récente réforme constitutionnelle, mais exclut de revenir sur les lois déjà votées. Voir l’article de Patrick Roger, «Le mea culpa des députés sur les lois mémorielles», Le Monde, 19 novembre 2008, p. 11, et le commentaire de Patrick Jarreau, «Coups de canif dans le ‘politiquement correct’», ibid, 22 novembre 2008, p. 2.
29
- Membre de phrase discutable, dans la mesure où il ne mentionne pas la loi votée le 12 octobre 2006.
30 - Il ne s’agit pas, bien entendu, de prôner la neutralité entre les massacreurs ou les esclavagistes et leurs victimes. Mais la loi Taubira-Ayrault aurait pu et dû ne pas être une loi pénale, parce qu’aucune personne sensée ne peut songer à réhabiliter l’esclavage.
31 - Charles-Robert Ageron, présentation de L’Algérie des Français, Paris, Le Seuil, 1993, p. 13.

9782271066848FS

 

 

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24 décembre 2011

pas de génocide français en Algérie

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Guerre en Algérie :

"dure mais pas d'idée génocidaire"

Yves LACOSTE

 

Yves Lacoste, "père" de la géopolitique française et historien revient sur les accusations de génocides en Algérie portée par Recep Tayyip Erdogan (source)

 

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Yves Lacoste

 

D’ailleurs, le FLN au pouvoir n’a jamais parlé de génocide...

Le nouveau gouvernement algérien de l’indépendance aurait pu en effet porter plainte aux Nations Unis et dénoncer un génocide de fait. Il ne l’a pas fait tout en menaçant périodiquement de porter de telles accusations, notamment lorsqu’il y eu des crises pour la nationalisation du pétrole. Le gouvernement français n’a pas été mis en accusation et le FLN a toujours veillé à pas se laisser déborder par ça. Cela s’explique par le fait que le gouvernement algérien a tenu dès l’indépendance à renouer des liens avec la France.

Et lors de la conquête de l’Algérie par la France à partir de 1830 ?

Dans la partie occidentale de l’Algérie, la conquête a été extrêmement dure, à la différence de la partie orientale. Là-bas, les militaires français se sont dans l’ensemble entendus avec les chefs de tribu mise à part lors des combats pour la prise de Constantine. Dans la partie occidentale, Abdelkader, homme remarquable, a eu affaire à des militaires français laissés sans ordre depuis Paris. Certains généraux français, dans les années 1833-37 ont signé ses accords et livrés à Abdelkader un grand stock d’armes. On aurait pu s’orienter vers une entente avec lui.

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cavalier arabe à l'époque d'Abd el-Kader

Mais...

Malheureusement, certains généraux arrivés par la suite, notamment Bugeaud, ont démenti leur prédécesseurs. Le territoire reconnu à AbdelKader a été envahi, celui-ci a donc considéré que c’était une violation des accords et a repris la guerre.

Et donc, que s’est-il passé ?

Le maréchal Bugeaud a mené une politique de la terre brulée qui a pris des formes de génocide dans l’ouest de l’Algérie.
En 1830, la population de l’Algérie était sans doute aux alentours de 3 millions d’habitants. En 1870, on en dénombre 2,5 millions. Les famines, dont certaines sont causés par l’incendie des terres, ainsi que les épidémies expliquent cette chute démographique, ainsi que les opérations de Bugeaud...

Pensez-vous que la loi votée hier au parlement soit une bonne chose ?

Je déplore que des députés de droite et de gauche pour se faire bien voir de l’opinion et des Arméniens dont les descendants sont nombreux en France votent une telle loi. Ils auraient mieux fait de décider la création en France d’un centre de recherche sur ce qui s’est passé dans l’empire ottoman et particulièrement en Arménie.

Quand les politiques veulent imposer une vision de l’Histoire, les historiens le déplorent. Les historiens juifs dont les familles ont été victimes d’un génocide voulu par les nazis disent aussi qu’il ne faut pas s’embarquer dans une législation qui interdise les proclamations antisémites. C’est aux intellectuels d'empêcher la négation des génocides, pas à la loi. Si on commence à dire que la loi décide du déroulement de l’Histoire passée, on arrive à des régimes dictatoriaux.

Yves Lacoste

 

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3 août 2011

les harkis, histoire, mémoire et transmission

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harkis, torture, présence française : polémique

général Maurice FAIVRE

 

Objet : recension de la NRH

Ce message intéressera ceux qui n'apprécient pas la LDH. Il a été adressé aux membres de la CFHM, avec copie à LDH, INRP et AHDH.
Chers amis historiens, excusez ce message personnel, qui concerne mes travaux d'historien. C'est une pièce tragi-comique en 4 actes, un peu longue, vous n'êtes pas obligé de tout lire.

Maurice Faivre

 

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Primo

Peut-être avez-vous lu dans la NRH de janvier le texte suivant :

À OUBLIER D’URGENCE...  Les harkis, Histoire, mémoire et transmission, dir. F. Besnaci-Lancou, B. Falaize et G. Manceron, éditions de l’Atelier, 222 p. 19 euros.
Rédigé par dix-sept auteurs, cet ouvrage, présenté comme un «travail d’histoire et de mémoire»  est publié par la Ligue des droits de l’Homme et l’Institut National de Recherche Pédagogique… Sauf exceptions, les approximations, contre-vérités et ignorances sont la règle. Un certain Gilles Manceron croit pouvoir s’en prendre de façon diffamatoire au général Faivre dont on sait le travail considérable qu’il a accompli sur les harkis,  au point d’apparaître comme le pionnier de l’étude historique de la question. On sait ce qu’est – auprès de ses pairs (Frémeaux, Pervillé, Brunet, Lefeuvre, Vaisse, les divers spécialistes qui oeuvrent au sein des commissions française et  internationale d’histoire militaire) la réputation de sérieux de celui qui a été visé par ces attaques indignes et stupides.

Philippe Conrad

 

Secundo

Ce texte de la NRH résume de façon succincte la recension que M. Faivre avait rédigée en novembre et qui n'a pas été diffusée. La voici :

Fatima Besnaci-Lancou, Benoit Falaize et Gilles Manceron (sous la direction de), Les harkis, histoire, mémoire et transmission, éd. de l’Atelier (ex-Ouvrières), sept. 2010, 222 pages, 19,90 €.

17 auteurs ont participé à l’écriture de cet ouvrage collectif, qui est présenté par son préfacier comme un beau travail conjoint d’histoire et de mémoire. La Ligue des droits de l’homme et l’Institut national de recherche pédagogique se sont unis pour produire cet ouvrage qui prétend renouveler la connaissance d’un sujet qui, étudié dès 1989, s’est peu à peu enrichi au début du siècle.

D’emblée, il faut distinguer deux historiens qui n’appartiennent pas à la LDH et qui proposent des analyses objectives du problème. Mohamed Harbi replace l’histoire des harkis dans l’évolution d’une nation en formation ; l’attachement à la famille, au clan et à la religion précède en effet le sentiment national ; cette diversité de la société algérienne est ignorée par les ulemas, citadins indifférents à la réalité des campagnes, qui ont imposé la doctrine d’une nation préexistant avant 1830 et d’un islam anti-démocratique; quant à certains chefs de l’ALN, ils ont porté atteinte à l’honneur des populations rurales, lesquelles se sont protégées en répondant aux campagnes de recrutement de l’armée française.

Fils de harki, Abderhaman Moumen expose de façon claire les massacres de 1962 et les lieux de mémoire qui commémorent le passage des harkis dans divers centres d’accueil ; ayant retrouvé le rapport Massenet qui proposait un rapatriement massif, son analyse de la notion d’abandon des harkis est argumentée ; elle aurait mérité d’être complétée par les archives disponibles du CICR, des Affaires algériennes (Comité et ministre), et sur le témoignage des assistantes sociales et monitrices de hameaux forestiers.

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En revanche, deux auteurs font la démonstration de leur incompétence et (ou) de leur mauvaise foi. Il s’agit du Britannique Mac Master qui critique l’idéologie de deux officiers de  supplétifs : l’ethnologue Jean Servier, qui aurait monté – et raté - l’opération Oiseau bleu, et dont les connaissances manquent de fondement scientifique (sic), et le colonel Montaner, fondateur de la Police auxiliaire de Paris, dont les méthodes autoritaires s’affranchissaient du respect de la loi.

L’historien Jean-Paul Brunet, dans la revue Commentaires, a montré le manque de méthode et de morale de ce sociologue. Rémy Valat a fait le même constat. «L’humaniste de la LDH» Manceron, critique lui aussi les illusions de Jean Servier, fondateur de la première formation supplétive à Arris ; il montre la même méconnaissance que Mac Master du montage de l’opération Kabyle (dite à tort Oiseau bleu), et énonce un certain nombre de contre-vérités qui font sourire les anciens harkis et leurs chefs. Il attribue la lenteur du recrutement des harkis à la personnalité des généraux, alors  qu’elle est due au rapport des forces initiales. Ses évaluations des effectifs des harkis, des musulmans engagés et des rebelles sont inexactes, et il affirme que les harkis n’ont pas tous porté des armes, et que les plus nombreux n’ont servi que dans des emplois civils (maçons, jardiniers …etc).

Opposés à l’indépendance (ce que dément Mohammed Harbi), soumis à la méfiance de leurs chefs, recrutés pour la gamelle, désarmés après chaque opération, les supplétifs ont rejoint les maquis en 1962 avec armes et bagages (sic), ce qui est vrai pour les appelés de la Force locale (UFL), mais pas pour les harkis. Dans un chapitre comparant les mémoires et l’histoire, Manceron se livre à  des attaques, toutes inexactes, contre le rédacteur de cette recension, démontrant ainsi son incapacité à recouper des informations partielles. Ni l’histoire, ni la mémoire ne sont au rendez-vous.

Les chapitres répétitifs consacrés à la transmission de l’histoire des harkis confirment que cette histoire est un sujet difficile ; la colonisation étant un fait ambigu, les supplétifs sont pratiquement absents des manuels scolaires ; les enseignants ont peur d’être contestés et présentent les harkis comme des victimes de la colonisation, des anti-héros et des marginaux.

Quant aux manuels algériens, ils évitent de parler de ces hommes affectés aux sales besognes, qui contredisent le mythe de la nation unanime.

Une bibliographie détaillée conclut cet ouvrage, dans laquelle ne figurent pas les livres de Jean-Paul Brunet, ni les articles de l'anthropologue Khemisti Bouneb ni les films d'Alain de Sédouy.

Maurice Faivre
le 14 novembre 2010

harkis 

 

Tertio

Dans cette recension, M. Faivre ne précise pas la nature des  4 attaques qui lui sont adressées.

Voici ces précisions, et les éléments de réponses aux accusations personnelles de Manceron, qui ont été reprises par la LDH de Toulon les 4 et 13 octobre 2010.

1. M. Faivre aurait justifié l'usage de la torture. S'agissant de son action sur le terrain, cela est démenti par J.-C. Jauffret dans "ces officiers qui ont dit non..." p.115. Citation : qui concerne les atrocités du FLN, hélas bien réelles (J.Julliard "incapable de provoquer un soulèvement généralisé,  le FLN a eu recours à la terreur et aux atrocités", Nouvel Obs du 10/05/2001). Mais il faut lire le 8ème paragraphe : "certains se sont salis les mains... ces dérives furent marginales et en contradiction avec les méthodes voulues et les objectifs poursuivis par la France et son armée". Ce n'est donc pas une approbation. M. Faivre a fait la même analyse dans un article de Liberté politique (automne 2001) sur "terrorisme et torture", et dans deux ouvrages (Conflits d'autorité et La croix-Rouge dans la guerre d'Algérie).

2. M. Faivre est le seul historien ayant participé à une réunion du député Diefenbacher (puis Kert), en préparation de la loi du 23 février 2005 évoquant "le rôle positif de la présence française outre-mer, etc.." En réalité, il s'est prononcé contre le paragraphe 4 de cette loi, dans des lettres à G.Meynier (10 mai 2005), à Fatima Besnaci (10 septembre),  et lors d'une audition par JL Debré le 18 janvier 2006.

Il proposait que l'on parle des aspects positifs et négatifs de cette présence. Il a conservé  les archives de ces documents.

3. Il intervient, sous le pseudo de Cyrano, sur des sites internet proches de l''extrême droite,  qui se livrent à de violentes attaques contre la religion musulmane (sic). En réalité le texte de Riposte laïque qui a été diffusé sous son nom  par un imbécile, a été rédigé par le professeur de philo Maurice Vidal. Riposte laïque a dénoncé le 14 décembre 2009 cette fausse information, en précisant : nous ne connaissons pas le général Faivre. Il n'est donc pas Cyrano ! En revanche, il a publié dans le Casoar d'octobre 1995 un article "Pour un islam tolérant", dans lequel il approuvait la position modérée de l'imam Soheib ben Cheikh. Il a d'ailleurs été en relation sur ce sujet avec le P. Lelong, Abdelkader Barakrok, Sellam Sadek et récemment Boualem Sansal.

4. Camille Lacoste-Dujardin lui reproche un total manque de rigueur historique. Dans l'affaire K, dite de l'Oiseau bleu, il en effet critiqué cette ethnologue,  qui a découvert cette affaire en 1969 (13 ans après les faits). Elle n'a rien compris au montage de cette affaire, n'ayant pas eu accès aux archives des Services secrets, ni aux écrits de Jean Servier en 1956.

Ceci est confirmé par Jacques Frémeaux dans les Annales de janvier 2000 : "Avoir omis le témoignage de Servier affaiblit la portée de sa démonstration". Dans Guerres d'Afrique, université de Rennes, 2009, Vincent Joly confirme, p. 285, que les textes publiés par le général Faivre infirment la thèse de Camille Lacoste. Jacques Frémeaux a demandé le 17 janvier 2001 une mise au point sur le montage de l'affaire,  qui pour finir a  été publiée par Etudes coloniales en décembre 2010.

 

Quarto

Le 8 octobre 2010, Maurice Faivre a proposé à  la LDH un débat entre historiens,  Gilles Manceron a accusé réception, mais n'a pas répondu à cette proposition. En revanche, un professeur de Sorbonne, cité plus haut, écrit le 24 janvier 2011 :
- Mon général, je ne peux qu'approuver votre volonté de donner de votre carrière et de votre action en Algérie une vision fidèle et juste. Croyez que pour ma part j'ai toujours accordé une totale confiance aux informations que vous donnez dans vos ouvrages. Dont acte. D'autres critiques ont été formulées par Raphaëlle Branche dans un article  sur le livre blanc de l'armée française, publié par la LDH. Pour ne pas surcharger ce message déjà long, il y sera répondu dans un autre courriel.


Maurice Faivre
le 29 janvier 2011

 

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9 mai 2011

abolir les "lois mémorielles"

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Commémorations :

pour en finir avec les lois mémorielles,

Daniel Lefeuvre sur iTélé

 

http://www.itele.fr/emissions/magazine/arret-sur-info/video/9413

émission du lundi 9 mai 2011 sur iTélé

Pauvre Taubira...!

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- intervention de Daniel Lefeuvre :  "Commémorer l'abolition nous rassemble, dans la mesure où la date d'avril 1848, le décret Schoelcher, montre que la République a été capable d'abolir quelque chose d'absolument ignoble qui était l'esclavage après que l'abolition de la traite a été proclamée.
Mais ce que jaimerais entendre demain du Président de la République, c'est d'abord qu'il faut se battre contre tous les esclavages, y compris les esclavages contemporains qui perdurent aujourd'hui dans un certain nombre de pays.

D'autre part, si on fait de l'histoire, il faut faire de l'histoire jusqu'au bout. C'est-à-dire qu'on ne parle pas "la" traite dans l'Atlantique ou dans l'océan Indien, mais de l'ensemble des traites négrières qui ont précédé celle-ci. Je pense notamment aux traites internes à l'Afrique et à la traite arabo-musulmane qui ont donc précédé la traite transatlantique, c'est-à-dire la traite européenne, et qui se sont prolongées au-delà de l'abolition de la traite atlantique.

Et c'est tout le problème de cette date et de la loi de Mme Taubira. Parce que dans l'article 1er de la loi qui a été adoptée définitivement 2001, que dit-on ? On parle de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l'océan Indien, et de l'esclavage perpétré à partir du XVe siècle aux Amériques et aux Caraïbes et dans l'océan Indien. Pratiquée par qui ? Uniquement par l'Europe.

Il y a donc une mise en cause extrêmement restrictive de ce qu'a été la traite. Et je crois, avec l'historien Pétré-Grenouilleau qu'il vaut mieux parler des traites. Je regrette donc que la loi ne mette en accusation que la traite européenne qui a été abolie en 1848 et que la France a combattue dans ses colonies au fur et à mesure de l'avancée de son empire colonial.

La deuxième chose regrettable dans cette loi, et j'espère que l'on ne va pas commémorer cet aspect-là, c'est évidemment l'anachronisme de la notion juridique de "crime contre l'humanité" puisque cette notion, juridique je le répète, est née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Par conséquent, on reconstitue un passé pour servir les questions politiques du présent."

- interruption de François Durpaire : "Ce que vous êtes en train de nous dire, c'est qu'il ne fallait pas condamner les criminels nazis parce que le crime a été défini en 1945 ?"

- Daniel Lefeuvre : "La définition du crime contre l'humanité a été élaboré en 1945 à Nuremberg en présence des criminels nazis."

- François Durpaire : "C'est donc rétroactif. C'est une barbarie juridique." (1)

- Daniel Lefeuvre : "Ce n'est pas rétroactif. Les criminels nazis étaient présents lorsqu'on a défini la notion de crime contre l'humanité. Alors qu'aujourd'hui, il serait difficile de condamner les propriétaires d'esclaves grecs sous Périclès ou les propriétaires d'esclaves arabes ou noirs au XVIIe siècle ou encore les propriétaires français de la même époque.
Par conséquent, ce que je souhaite, c'est que le Président de la République dise également que l'État abandonne cette politique de lois mémorielles qui repose sur des enjeux politiques, sur l'anachronisme et qui corsète dangereusement le travail des historiens comme la tentative de procès contre Olivier Pétré-Grenouilleau en 2005 l'a montré."

_________________

 1) Oui, Nuremberg est une justice de vainqueurs. Mais il est faux de dire qu'elle est totalement rétroactive. C'est une formalisation de notions qui avaient été antérieurement définies. La déclaration d'une commission militaire internationale le 11 décembre 1868, à Saint-Petersbourg évoquait l'idée que : "l'emploi de pareilles armes serait contraire aux lois de l'humanité."
En 1899, la communauté internationale débat à La Haye de la "clause de Martens", relative aux "lois de l'humanité" et cette notion est présente dans le préambule de la convention de La Haye en 1907 sur les lois et coutumes de guerre : "les populations et les belligérants sont sous la sauvegarde et sous l’empire du droit des gens, tels qu’ils résultent des lois de l’Humanité."
En 1942, est créée la "Commission d'enquête des Nations unies sur les crimes de guerre" qui se réunit en octobre 1943. La Déclaration de Moscou d’octobre 1943, signée par Roosevelt, Churchill et Staline, stipule qu’à la fin de la guerre, les responsables de crimes de guerre seront extradés et jugés. Fin 1943, la conférence de Téhéran (États-Unis, G.-B. et URSS) annonce le jugement des criminels nazis. Nuremberg n'est donc pas tombé du ciel comme le prétend François Durpaire.

Michel Renard

 

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 __________________

 

deux types d'esclaves ?

Pour la loi Taubira, il y a deux types d'esclaves : 1) les victimes de la traite européenne méritent la reconnaissance et la considération mémorielle ; 2) les victimes (mais sont-ce vraiment des victimes dans son esprit ?) des traites internes à l'Afrique et de la traite arabo-musulmane : ces esclaves-là, il vaut mieux les oublier car ils viennent perturber le simplisme du doublet esclave noir/maître blanc.

Michel Renard

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11 mai 2011

le terrorisme algérien (général Faivre)

 Dahou

 

le terrorisme en Algérie :

les faits historiques

général Maurice FAIVRE

 

Exposé le 4 mai 2011 à l'Université de Créteil

sommaire

FAITS HISTORIQUES

- Élimination des traîtres et des méchants
- Le terrorisme anti-européen
- L’anarchie de 1962 : deux terrorismes ennemis
- Le massacre des harkis

 INTERPRÉTATIONS

- Colonel Trinquier
- Pierre Le Goyet
- Jean Daniel
- Jean-Pierre Lledo
- Mohammed Harbi
- Gilbert Meynier
- Albert Camus
- Gérard Chaliand

RÉPÉTITIONS DE L’HISTOIRE

 

 

LES FAITS HISTORIQUES

Élimination des traîtres et des méchants

C'est d'abord contre leurs propres corréligionnaires que les membres de l'organisation spéciale  (OS) du PPA, qui donnera naissance au FLN, vont exercer leur action d'épuration. Un de leurs dirigeants, Hocine Aït Ahmed, estime en décembre 1948 que la tentation du terrorisme généralisé doit être rejetée, mais qu'il faut faire disparaître les traîtres et les méchants (1). "On ne s’allie pas aux traîtres, on les abat", confirme Mohammed Harbi.

Cette élimination a commencé à être mise en pratique depuis 1945 et s'est poursuivie de façon discrète jusqu'au déclenchement de la Révolution. Cependant la Révolution du Peuple par le Peuple, proclamée le 1er novembre 1954, était loin de faire l'unanimité parmi la population musulmane, aussi bien dans le bled que dans les villes. L'appel du FLN prévoyait même des résistances : "Se désintéresser de la lutte est un crime. Contrecarrer l'action est une trahison".

"Après la Toussaint de 1954, incapable de provoquer un soulèvement généralisé, écrit Jacques Julliard (Nouvel Observateur du 10 mai 2001), le FLN a eu recours à la terreur et aux atrocités". "Pressé de dénoncer la torture française, on oublie systématiquement l’extraordinaire sauvagerie de l’autre camp", affirme Jean-Claude Guillebaud (Sud-Ouest, 17 juin 2001).

L'indifférence et la passivité du peuple conduisirent l'ALN à lancer un nouvel appel le 1er avril 1955 : "Sortez de votre réserve et de votre silence". Abane Ramdane, principale tête politique du mouvement, proclame alors que la lutte continue et s'efforce de faire d'Alger la principale base de l'ALN. Pour ce faire, il prescrit à quelques groupes armés de nettoyer la ville des indicateurs de police qui se recrutent dans la pègre, des policiers et gardiens de prison trop zélés, des contre-terroristes et des messalistes. Pour mobiliser le peuple, il ordonne que chaque Algérien se prive de fumer, de jouer et de boire, prescription qui se traduit en des centaines de mutilations faciales (atteintes à la dignité).

Dans le Constantinois, la masse des musulmans ne croit pas à la Révolution, estime Zighout Youssef, et c'est pour entraîner les hésitants en provoquant des représailles aveugles qu'il lance l'attaque de 30 localités le 20 août 1955, au cours de laquelle 71 civils européens, 31 militaires et policiers, et 21 musulmans modérés (dont le neveu Allaoua de Ferhat Abbas, opposé à toute violence) seront sauvagement assassinés. Après vérification par R. Vétillard, ces chiffres sont portés à 135 européens, 45 militaires et policiers et 36 musulmans.

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Bien qu'il considère ce massacre comme une entreprise de fanatiques, Abane Ramdane le justifie comme une réplique à la répression, et rédige en décembre un tract appelant chaque patriote à abattre son traître. Belkacem Krim adopte la même attitude en Kabylie. "Tout le monde, écrit Mouloud Feraoun dans son journal, a choisi de narguer le Français afin de ne pas mourir en traître". Le nombre des traîtres assassinés monte alors à 150 par mois. C'est le 12 décembre que Yacef Saadi, qui vient de recruter le truand Ali la Pointe, fait jeter deux bombes dans des cinémas arabes.

Au cours de l'été 1955, Amirouche a éliminé les maquis messalistes en Kabylie ; le maquisard Mohamed Benyahia (2)rapporte la vengeance de l'officier de l'ALN H'Mimi Fadel, qui le 21 avril 1956 fait égorger, autour de Feraoun en petite Kabylie, 490 habitants, coupables d'avoir voulu se rallier à la France. En mai 1957, les Kabyles de Melouza massacrent les Arabes de Beni Ilman.        

Le FLN installe la terreur dans les villages et les quartiers. L'assassinat de musulmans va connaître en 1956 un point culminant avec une moyenne de 300 par mois, dont 488 en juillet. Dans ces chiffres, il est indéniable qu'il faut retrancher un certain nombre de victimes des "ratonnades" qui ont suivi certains attentats.

De 1955 à 1962, la guerre du FLN contre le MNA se déroule à la fois en Algérie et en métropole. Le bilan en est très lourd : 6.000 musulmans tués en Algérie et 4.000 en métropole.

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Le terrorisme anti-européen

Les nationalistes de l'UDMA et du MTLD, avant 1954, considéraient généralement les Européens comme des Algériens, appartenant à une patrie commune. La proclamation du 1er novembre 1954 affirmait le respect de toutes les libertés, sans distinction de races et de confessions. Ce jour-là, il y eut peu de victimes européennes (intituteur Monnerot).

D'autres opinions cependant se faisaient jour. Lamine Debaghine déclarait en novembre 1942 : "Il faut créer un fossé irréversible entre les Européens et nous". En 1946, le slogan "la valise ou le cercueil" fit son apparition dans l'Est algérien, dont l'un des leaders, Ben Tobbal, exigeait le rejet des Européens, à l'exception des Juifs.

Cette tendance populiste l'emporta, à partir d'avril 1955, sous la forme de destructions et de sabotages. En un an, le colonel Schoen décompte 543 fermes, 237 écoles et 60 maisons forestières détruites ou brûlées, 19.128 têtes de bétail abattues, 57.387 arbres fruitiers et 228.865 ceps de vignes arrachés (3). Cinq à sept colons, et autant de militaires, sont enlevés chaque mois et ne sont pas retrouvés.

Dans le Constantinois, ces destructions furent accompagnées en mai d'attentats individuels à Philippeville, Bône et Constantine. Les attentats par explosifs précèdent largement la riposte des contre-terroristes (rue de Thèbes le 10 août 1956). Le 20 août, la tuerie décidée par Zighout Youssef, vise à rejeter à la mer tous les infidèles, avec le secours de Nasser. Ce massacre effraya le Gouverneur Soustelle, qui avait entrepris de négocier. "C'est la guerre, il faut la faire", dit-il.

Bien qu'il eût encouragé le projet de Trêve civile d'Albert Camus en janvier 1956, Abane Ramdane affirma dans un tract de février "sa conviction profonde que tous les Français, à de rares exceptions près, sont peu ou prou des colonialistes". Il annonce alors des représailles terribles sur la population européenne, si le gouvernement fait guillotiner les condamnés à mort. Peu après, le 26 février, 8 Français sont assassinés au col de Sakamody.
Le 3 mai à Ain Beida, trois écoliers sont attirés dans un guet-apens par un de leur camarade d'école ;  martyrisés et lapidés, leurs corps seront retrouvés dans un puits deux mois plus tard. Après l'exécution capitale de deux condamnés, le 19 juin, un tract rédigé par Abane Ramdane et Ben M'hidi menace d'abattre cent Français pour chaque maquisard guillotiné. Les groupes armés reçoivent l'ordre de "descendre n'importe quel Européen de 18 à 54 ans. Pas de femmes, pas d'enfants, pas de vieux". La Zone autonome d'Alger (ZAA) perçoit ses premières bombes en juillet, alors que les Combattants de la Liberté du PCA sont intégrés dans l'ALN.

Il faut noter qu'en revanche Messali Hadj se prononce contre tout attentat raciste. Le PPA ne nourrit aucune haine ni arrière-pensée contre les Européens (4).

Le massacre et la mutilation de 21 soldats rappelés, dans les gorges de Palestro, le 18 mai 1956, a fortement choqué l'opinion. Le témoignage du lieutenant Poinsignon (encadré) en rappelle toute l'horreur.

En août 1956, le Congrès de la Soummam reconnaît que la nation algérienne est ouverte aux autres communautés, tout en préconisant l'isolement de l'ennemi colonialiste, et la neutralisation d'une fraction importante de la population européenne.

Mais de retour à Alger, le Comité de coordination et d'exécution (CCE) opte pour la stratégie du pire, et lance une offensive systématique contre les quartiers européens, en réponse aux attentats contre-terroristes. Il s'agit également de frapper l'opinion et de soulager les maquis.

Fin septembre, la ZAA de Yacef Saadi dépose ses premières bombes dans les lieux publics. Le mot d'ordre est "de tuer un Européen, n'importe quel Européen, pourvu que ce soit un Européen". On est rentré dans la logique de la revanche du colonisé, conforme à la thèse raciste de Franz Fanon. Cette série d'attentats ne prendra fin qu'en septembre 1957, faisant en 14 mois, selon le maire Jacques Chevallier, 314 morts et 917 blessés.

L'espoir d'Abane Ramdane, formulé en octobre, d'une insurrection générale contre le colonialisme français, échoue en 1957. Il sera lui-même assassiné par ses pairs, au Maroc, en décembre 1957. Bien que Yacef Saadi, de sa prison, cherche à relancer le terrorisme, la ZAA est éliminée jusqu'en 1961.

Après les manifestations de fraternisation en mai 1958, les statistiques montrent que les attentats, qui ne sont plus que des actes individuels, régressent jusqu'en juin 1961. La trêve, intitulée Interruption des opérations offensives, permet alors au FLN de relever la tête et de reprendre le contrôle des populations. Il en est de même à Oran, où les attentats qui s'étaient développés depuis 1956, avaient disparu en 1958.

Ces statistiques ne signifient pas que toute violence cesse sur le territoire algérien. Une des conséquences de la bataille d'Alger est l'infiltration des wilayas 3 et 4 par les bleus du capitaine Léger, qui conduisent Amirouche à suspecter des centaines de jeunes combattants, de préférence intellectuels, et à les livrer aux supplices de son adjoint Mayouz Ahcene, surnommé Mayouz la torture. Les purges qui s'ensuivent se traduisent par des milliers d'exécutions dans des conditions horribles.

Enfin, la guerre portée en métropole le 27 août 1958 se traduit par l’assassinat de 69  policiers et militaires, et de 150 civils Français.

 

L’anarchie de 1962 : deux terrorismes ennemis

On sait qu’au début de l’année 1961, des activistes de l’armée et de la population européenne se sont opposés à la politique d’abandon du général de Gaulle. Le putsch des quatre généraux a échoué, mais l’Organisation Armée secrète (OAS) poursuit la résistance et met en oeuvre à son tour un terrorisme pur et dur, qui s’attaque même à l’armée française, et qui est attribué par certains (J.-P. Lledo) à la situation de desperados des victimes de la purification ethnique

Un mois après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, on assiste vers le 17 avril à une recrudescence des enlèvements de civils européens, qui monte de 150 à près de 600 par mois. Le FLN, estimant que l’effort de la France contre l’OAS est insuffisant, aurait ordonné d’éliminer les partisans de l’OAS. Cette explication n’est que partiellement exacte. Il est vrai que la majorité de la population française a espéré que la résistance de l’OAS conduirait le gouvernement français à maintenir le statu quo.

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Mais à partir du 26 mars, date de la fusillade de la rue d’Isly contre des manifestants pacifiques, les Français de souche se détachent peu à peu de l’OAS. Le FLN poursuit cependant sa guerre, fidèle à son slogan "la valise ou le cercueil", mais pour ne pas porter atteinte aux accords d’Évian, il évite les attentats mortels ; les enlèvements sont ainsi une sorte de terrorisme silencieux. Le colonel Azzedine, responsable de la Zone autonome d’Alger (ZAA), reconnaît que "l’exode massif des Européens est dû aux enlèvements" (Et Alger ne brûla pas, p.217)

Environ un tiers des enlevés sont retrouvés, tous sont torturés dans des prisons clandestines et les deux tiers tués après interrogatoire ; certains sont vidés de leur sang. Cette campagne n'atteint pas les membres de l'OAS au centre des villes, mais elle touche les Français qui, sans distinction d'âge ou de sexe, résident dans les quartiers périphériques où les communautés cohabitent .

La psychose de terreur qui se répand est énorme et à cet égard, le but recherché est atteint. En faisant disparaître des Européens, on intimide la population pied-noire, on la pousse à l'exode. Les témoignages, les archives militaires et privées laissent penser que la population européenne fut indistinctement visée. Tout Européen passant dans les zones contrôlées par le FLN courrait le risque d’être enlevé. Du 17 avril au 1er juillet, le département d’Alger subit 404 enlèvements, celui d’Oran 237, l’ensemble des autres département 213. Selon Jean Monneret, témoin et historien, ce sont les attentats et les  enlèvements qui ont facilité la purification ethnique.

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Les rivalités internes au FLN produisent dans toute l'Algérie une situation anarchique dans laquelle quatre pouvoirs (le GPRA, le Bureau politique de Ben Bella, les Wilayas et l’Exécutif provisoire) se font concurrence. Cette anarchie facilite tous les excès, ceux des wilayas, ceux des marsiens qui se sont ralliés tardivement, ceux des truands qui profitent du désordre. Le prétexte invoqué est toujours celui de la lutte contre l'OAS, alors que les commandos Delta ont quitté l'Algérie à la fin juin.

Les massacres du 5 juillet 1962 à Oran amplifient le cycle des violences. À onze heures, après des coups de feu dont l’origine n’est pas établie, la foule qui descend des faubourgs enlève des centaines d’Européens. Bien qu’il dispose  de 18.000 hommes, le général Katz impose la consigne à la garnison d’Oran, ce qui facilite les disparitions ; l'engagement tardif des gendarmes mobiles ne peut empêcher ces enlèvements. Certains musulmans protègent leurs amis, mais des centaines d’Oranais disparaissent à tout jamais (de 350 à 450).

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Les enlèvements se poursuivent en août et septembre et diminuent ensuite. Mais les attentats contre les personnes se sont poursuivis après la prise de pouvoir de Ben Bella le 25 septembre 1962. 295 disparitions sont signalées de janvier à août 1963. Au total, 1823 Français ont été enlevés, dont 175 incertains. 72 corps seulement ont été retrouvés.

Le bilan des pertes met en tête les départements d’Alger et d’Oran, qui sont les plus peuplées d’Européens. Ordre est donné en août à l'armée française d'aller chercher les Français isolés, de les ramener sains et saufs à la côte et de les embarquer (JM. Jeanneney, op.cit., p.164).

 

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Le massacre des harkis (5)

Dès l'été 1961, des directives du FLN font état du sort réservé aux supplétifs engagés dans l'armée française : "Ils seront égorgés... Nous garderons les moins mauvais. Non payés et soumis comme des cochons, ils travailleront à votre place". Contrairement à la promesse verbale, obtenue à Bâle en novembre 1961, selon laquelle il n'y aurait pas de représailles, les chefs des wilayas prescrivent de "se montrer conciliant avec les harkis, afin de ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d'échapper à la justice de l'Algérie indépendante"(wilaya 2). "Envers les harkis, que le Peuple frappe de son mépris... user de tact et de souplesse afin de les gagner provisoirement. Leur jugement final aura lieu dans l'Algérie indépendante, devant Dieu et devant le Peuple qui sera alors seul responsable de leur sort "(wilaya 5).

C'est à partir de juillet, et jusqu'en novembre, que furent perpétrés des massacres massifs dans des conditions affreuses, rapportées par de nombreux témoins.

Le rapport le plus véridique est celui du sous-préfet d'Akbou, M. Robert, resté en place après l'indépendance. Il observe que jusqu'au 27 juillet 1962, "l'ALN fut d'une correction parfaite, rassurant les harkis et élus... leur disant que le passé était totalement oublié, qu'ils étaient tous frères, que la France était seule responsable de leur action, et que les promesses d'amnistie et les accords d'Évian seraient scrupuleusement respectés... Il était cependant précisé que quitter l'Algérie serait une trahison qui ne pourrait être admise.

La répression va s'abattre soudainement. Une cinquantaine d'ex-supplétifs ou de civils furent tués par l'ALN dans les villages les plus éloignés. Mais surtout 750 personnes furent arrêtées et regroupées dans trois centres d'interrogatoires... Dans ces centres où l'on entendait très loin à la ronde les cris des torturés, près de la moitié des détenus furent exécutés...

Un conseiller général dont le président du comité FLN m'avait dit qu'il avait toute l'estime de la population... a été arrêté le 1er août... puis il fut enterré vivant le 7 août, la tête dépassant et recouverte de miel... Son agonie, le visage mangé par les abeilles et les mouches, dura cinq heures".

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Camille Brière, Président d'une Amicale de Rapatriés, a recueilli des témoignages de rescapés, dont il fait un horrible tableau :

"Certains furent crucifiés sur des portes, les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés, la langue arrachée, systématiquement émasculés... Quant aux familles, voici ce qui les attendait. Des vieillards et des infirmes étaient égorgés, des femmes violées puis éventrées..."

Bien qu'aucun décompte n'aît pu en être effectué, on estime que le bilan se monte à des dizaines de milliers de supplétifs massacrés au cours de l'été 1962.

 

INTERPRÉTATIONS HISTORIQUES

L'arme terroriste

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Le colonel Roger Trinquier, éminent chef de corps parachutiste et théoricien de la guerre moderne (6), considère que "la guerre révolutionnaire ou subversive dispose de deux armes essentielles : l'action psychologique et le terrorisme...Arme du temps de paix, l'action psychologique visait à obtenir l'adhésion des populations à une cause, et à les dresser contre le pouvoir établi par des moyens pacifiques. Le terrorisme brisera leur volonté de résistance et obtiendra leur soumission par l'emploi sans limite de la violence.

...Aujourd'hui, il a changé d'objectif. Il n'attaque plus l'État au sommet, mais à sa base pour qu'il perde tout contact avec ses administrés, et pour que ses rouages tournent à vide. Les petits cadres, tous les individus capables de faciliter l'exercice du pouvoir seront les premiers supprimés ou neutralisés.

La population, privée de ses petits cadres et de ses éléments actifs, ne résistera pas à une telle épreuve. Elle perdra confiance dans l'État, dont la mission première est d'assurer sa sécurité. Elle devra se soumettre à la volonté des terroristes, seuls, en définitive, capables de la ménager. Elle deviendra une masse confuse que les organisations subversives manipuleront à leur gré...

Ce qui caractérise le terroriste, et fait sa force essentielle, c'est qu'il tue, dans le cadre d'une législation qu'il connaît bien, des individus sans défense, souvent des femmes et des enfants, en évitant les risques que prend un criminel ordinaire, un soldat sur le champ de bataille ou même un guerillero... Il se bat sans uniforme et ne s'attaque qu'à des civils désarmés...

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Pierre le Goyet, qui après avoir combattu en Indochine et en Algérie, fut chef de la section Études du Service historique de l'Armée de terre, partage cette analyse (7) et estime que "le véritable vainqueur de la guerre d'Algérie, c'est le terrorisme.

Battu sur le terrain militaire, c'est par le terrorisme que le FLN s'est imposé, qu'il a vaincu le MNA, c'est par le terrorisme qu'il a obligé la grande masse des indécis, des indifférents, des modérés, de ceux qui étaient favorables à la France, à se ranger définitivement sous sa bannière. Car le nationalisme algérien en 1954 était plutôt pressenti qu'exprimé... C'était encore un sentiment imprécis et dont l'évolution aurait sans doute demandé du temps, peut-être plusieurs générations, sans l'intervention du terrorisme, et elle n'aurait pas revêtu cette forme de violence fanatique.

Il a fallu ce terrorisme pour annihiler l'influence française, beaucoup plus enracinée qu'il est prétendu, car comment expliquer jusqu'aux derniers moments les effectifs des musulmans se battant pour la France ?

Le terrorisme est donc une véritable arme de guerre, destinée à briser la volonté de résistance d'un État ou d'une nation. S'il lui arrive d'attaquer au sommet, c'est surtout sur la base que se poursuit maintenant l'action ; elle agit d'une façon anomyme, pour que chacun ait l'impression d'être une cible, la police ne pouvant protéger tout le monde. Tous les habitants, chez eux, dans la rue, dans les moyens de transport, les stades, les autres lieux de réunion, risquent d'être abattus, et cela sans grand risque pour les agresseurs, qui se fondent dans la masse dès leur forfait accompli."

 

Terreur et répression

Jean Daniel, peu suspect de sympathie pour l’Algérie française, note que les premiers maquisards ont fait ce rêve insensé de livrer d’abord une guerre civile, pour transformer en traîtres tous ceux qui n’étaient pas pour l’indépendance ou qui n’y songeaient pas. Cela ne pouvait se faire que dans le sang, par la terreur, le sectarisme, l’intimidation religieuse… Il fallait inventer le concept de trahison et faire de tous les incertains , et de tous les tièdes, comme de tous les passifs, des renégats, des apostats et  des collaborateurs (La  blessure, Grasset, 1992, page 129).

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Nous avons à entraîner le peuple algérien, ajoute Ahmed Boumendjel. Il faut que notre terreur soit supérieure à toutes les autres, celle de l’État français et celle des autres partis algériens. Pour être recruté par le FLN, il fallait faire ses preuves en tuant deux collaborateurs. Qui étaient-ils ? Le commandant Azzedine précise : n’importe qui, puisque tout le monde l’était (8).

Le cinéaste Jean-Pierre Lledo recueille le témoignage des terroristes de Philippeville et d’Alger, qui affirment qu’ils avaient l’ordre d’égorger les gour (non-musulmans), y compris leurs amis, leurs collègues de travail, des femmes et des enfants, pour les faire partir. Il est effrayant de constater qu’une propagande mensongère, fondée sur l’arrivée de Nasser et des Américains, et inspirée du djihad, transforme en assassins sadiques des foules villageoises de plus de 10.000 personnes, qui auparavant vivaient en bonne intelligence avec les colons (Algérie, Histoires à ne pas dire, Ed.Atlantis, 2011).

L’historien-militant du FLN Mohammed Harbi observe qu’en juin 1956, le leader politique Abane Ramdane opte pour une offensive systématique contre les quartiers européens, désavouant la politique modérée adoptée au Congrès de la Soummam. Il y voit la preuve que "la guerre n’était pas pensée du côté algérien" et qu’il fallait "l’examiner comme un enchaînement d’initiatives et de ripostes". En revanche, Khalfa Mameri, biographe de Ramdane, y voit une stratégie délibérée "d’accélération voulue de la répression". (réf. Guy Pervillé, op.cit. L’Histoire, octobre 1997)

Historien de l’intérieur du FLN, Gilbert Meynier souligne davantage la guerre sans merci menée par l’armée française que le massacre de civils innocents. Le CCE préconisa la reprise du terrorisme au printemps 1957, écrit-il. Une bombe causant la mort de dix personnes et en blessant cinquante autres équivaut sur le plan psychologique à la perte d’un bataillon français… Lors de l’anarchie (la fawda libertaire) de 1962, les résistants du 19 mars affluent dans les rangs de l’ALN pour se racheter, mais aussi parfois pour assouvir des vengeances ou partir à la chasse aux biens matériels… Sous-estimant le massacre des harkis, il estime que l’épuration sanglante fut très inégale selon les régions. (réf. Histoire intérieure du FLN, Fayard 2002, pages 325 et  643).

Rejet du terrorisme

Dans ses chroniques algériennes (Actuelles II, Gallimard 1965), Albert Camus condamne le terrorisme appliqué par le FLN. "Quelle que soit la cause qu’elle défend, elle sera toujours déshonorée par le massacre d’une foule innocente où le tueur sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant". On peut rapprocher de Camus le rejet de la Révolution par Chateaubriand : Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d’admiration et un sentiment de liberté ; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu’un terroriste, les niveleurs, régénérateurs, égorgeurs, transformés en valets, espions, sycophantes…

Théoricien de la stratégie, Gérard Chaliand estime que si la guérilla est l’arme du faible, le terrorisme est l’arme du plus faible encore. Substitut à la guérilla, c’est la forme la plus violente de la guerre psychologique… Il observe que le FLN a eu recours abondamment au terrorisme, dans les buts de liquidation des agents du colonialisme, intimidation des populations pour asseoir son contrôle, liquidation des mouvements concurrents, terrorisme indiscriminé pour scinder les communautés selon des critères ethniques. (réf. Les guerres irrégulières, Gallimard 2008, page 799 et Terrorisme et guérillas, Flammarion 1985).

9782070348060FS

Le terrorisme a pour résultat d'obliger les services de sécurité à employer des procédés rigoureux de protection des populations et des institutions, sans toujours respecter la légalité du temps de paix. Les arrestations de suspects, perquisitions, contrôles inopinés, interrogatoires musclés, internements administratifs provoquent des oppositions, des campagnes de presse  et des troubles dans l'opinion publique. La torture, selon Germaine Tillion et Pierre Messmer, est indissolublement liée au terrorisme. En même temps, les victimes du terrorisme sont  tentées de recourir aux violences du contre-terrorisme, et à pratiquer des attentats et des exécutions sommaires.

Le FLN a parfaitement su exploiter cette situation en transmettant aux médias des dossiers de torture, et à la justice des plaintes qui n'étaient pas toujours fondées. C'est ainsi que la Fédération de France du FLN a donné l'ordre à ses membres de déclarer, quoi qu'il arrive, qu'ils avaient été torturés (9).

Le terroriste peut ainsi tirer un avantage politico-médiatique des actions violentes qu'il exécute contre des personnes innocentes, se présenter comme un martyr et un héros de la "résistance" et amener le pouvoir qu'il combat à infléchir sa politique. Cet effet pervers du terrorisme a joué un rôle certain dans le dénouement de l'affaire algérienne.

Ces directives ont conduit ses hommes de main à exercer les sévices les plus barbares, assimilables à des crimes contre l'humanité. La faculté de médecine d’Alger s’interroge sur la complexité du fait algérien, et relève les atrocités qui ont été perpétrées dans le passé.

 


RÉPÉTITIONS DE L'HISTOIRE

En dehors de la guerre de 1954-62, enlèvements et crimes de guerre ont été pratiqués à plusieurs occasions dans l’histoire "algérienne" (10):

- la traite saharienne, du VIIe au XIXe siècle, a touché des millions d’Africains noirs,

- les incursions sarrazines ont dévasté une partie de l’Europe du VIIIe au Xe  siècle,

- la piraterie barbaresque, du XVIe au XIXe siècle, a enlevé un million d’Européens qui ont  subi la cruauté des maîtres (Cervantès) ou la souffrance des galériens,

- les razzias intertribales et la journée du tri instituée par les Almoravides ont causé de lourdes pertes,

- la guerre civile des années 1990 s’est traduite par 200.000 morts et 7.000 disparus.

Souvent, ce sont les plus radicaux qui se sont imposés, profitant d’une crise sociale ou économique pour rallier la masse inculte des mécontents, des obscurantistes et des fanatiques  religieux. C’est dans de telles circonstances que se font jour des risques de libanisation, lesquels, soulignés par la sociologue algérienne Malika Sorel-Sutter, appellent une fermeté de réaction. L’appel au djihad et à la charia sont en effet des anachronismes insupportables pour les Français.

Hélène L’Heuillet  exprime la même mise en garde contre le terrorisme islamique (11).

Maurice Faivre
le 4 mai 2011

 

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pièces documentaires

Le massacre de Melouza-Beni Ilmann,     

28 mai 57

"Plus de 300 cadavres, la plupart ignominieusement mutilés,

avec un sadisme proprement révoltant "

 

"Ce n'est plus, hélas! l'explosion spontanée d'instinct sadique

plus ou moins comprimé en temps normal. cela fait partie

d'un système consciencieusement élaboré et froidement appliqué"

 

" à coups de couteaux et de haches, les charcutant en une sanglante

frénésie"

 

"des Algériens ont immolé d'autres Algériens... les Musulmans ont

mené à la boucherie d'autres Musulmans "

 

Tribune de Genève

 

 

 

Maurice Duverger

 

 

Time Magazine

 

Témoignage

chrétien

 

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victimes algériennes du FLN à Melouza en 1957

 

"Oradours" algériens

La formule n'est pas outrée. Qu'il suffise de savoir qu'à Ain Abid, une petite fille de cinq jours, Bernadette Mello, fut tronçonnée sur le rebord de la baignoire, devant sa mère, dont on ouvrit ensuite le ventre pour y replacer le nouveau-né ! Que sous le même toit, le père, est assassiné dans son lit, amputé à la hache, des bras et des jambes. Que la tuerie n'épargne ni Marie-José Mello, une fillette de onze ans, ni la grand-mère de soixante-seize ans. Qu'à El Halia, sur 130 Européens, 32 sont abattus à coups de hache, de serpe, de gourdin, de couteau, les femmes violées, les tout petits enfants fracassés contre les murs.

Ces exemples peuvent aider à comprendre la réaction de ces Européens dont le frère, ou le fils, ou la femme, eurent à subir pareil sort.

La réaction de l'armée est vive, brutale... La répression frappe dès lors tous les musulmans... "l'escalade du sang" commence.

Cette relation de Marie Elbe dans Historia n°206 est contredite par le fils Mello, gendarme, et par R. Vétillard, historien.

La Commission de Sauvegarde du droit et des libertés constate "l'atrocité de la guerre de rébellion...le terrorisme frappe de préférence des innocents...les fellaghas tuent pour tuer, pillent, incendient, égorgent, violent, écrasent contre les murs les têtes des enfants, éventrent les femmes, émasculent les hommes.."

Rapport du préfet Haag, septembre 1957

 

Manquant de troupes, Zirout Youssef avait mis au point une technique qui consistait à rameuter des civils arabes, au préalables gavés de slogans et de fausses nouvelles, à les armer de tout ce qui se présentait, puis de les lancer, solidemment mais discrètement encadrés, contre des objectifs précis. Dès les premières réactions, les soldats du FLN se retiraient rapidement, laissant les masses musulmanes face à la répression.

Gérard Lemel, Paroles d'officiers, p.187.

  

Des atrocités que je ne veux ni oublier ni révéler

21 rappelés du 9ème RIC, dont 15 pères de famille, tombent dans une embuscade le 18 mai 1956 près de Palestro. Un horrible spectacle attend le lieutenant Poinsignon commandant la compagnie... Deux cadavres mutilés gisent dans les buissons. Les yeux sont crevés, les corps vidés de leurs entrailles et bourrés de cailloux. Les testicules ont été coupés et les pieds, dépouillés de leurs chaussures, sont zébrés de coups de couteau.

"Extermination au cours de la bataille, se demande le lieutenant ? Torture et massacre des survivants ? Macabre férocité sur des corps sans vie par la population du village voisin ou avec sa complicité ?

Sur certains des cadavres, on s'était acharné avec une effroyable sauvagerie... ce que nous avons vu était tel que j'ai demandé par écrit un examen médico-légal pour déterminer les causes de la mort et si les mutilations avaient précédé  ou suivi celle-ci. Je n'en ai jamais connu les résultats...

La gravité de mes constatations comme la douleur des familles m'ont fait un devoir de ne pas faire état de ces atrocités ".

Pierre Poinsignon, Historia n° 23-216

 

Le Casino de la Corniche

9 juin 1957, jour de la Pentecôte

Il est 18h30. On danse au coude à coude et joue contre joue sur la piste cirée du Casino... Soudain, en quelques secondes, c'est le drame. Une terrible explosion secoue tout l'établissement... La salle s'emplit instantanément de fumée et de poussière. À travers ce nuage, on distingue des fantômes qui titubent avant de s'abattre dans un invraisemblable désordre... L'estrade a été pulvérisée...Des dizaines de corps sont allongés parmi les débris de tables, de chaises, de verre pilé... Les rescapés se portent au secours des blessés. Ils marchent sur des jambes, des bras, des mains arrachées.

Des hommes et des femmes fuyaient comme s'ils venaient de s'échapper de l'enfer. Les vêtements déchirés, les yeux remplis d'épouvante, ils fonçaient droit devant eux.

 François Attard, Historia n° 35-228

 

Collaboration avec les barbouzes

Michele Chehbouni, Française pro-FLN, dénonce aux barbouzes un ingénieur de Berliet, Petitjean, qui serait membre de l'OAS. Elle participe à son arrestation et à son interrogatoire, rapportés par Azzedine :

Petitjean est attaché sur une chaise. Sur son front, de l'acide coule goutte à goutte d'une boite de conserve suspendue au-dessus de sa tête. Michèle reprend mot à mot la conversation surprise dans le bureau du directeur... Petitjean nie. L'acide coule, creusant d'atroces rigoles. Au bout de quelques heures, le point de limite de résistance est dépassé. Petitjean avoue...

Son corps découpé en morceaux sera découvert dans un sac, à quelques kilomètres d'Alger... Ponctuellement, l'opération est un succès.

Commandant Azzedine, Et Alger ne brûla pas, Stock, 1980, p.277

 

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1 - Les références sur les directives du FLN sont empruntées aux articles de Guy Pervillé : "La guerre d'Algérie sans mythes ni tabous" (L'Histoire d'octobre 1986) et "Terrorisme et torture" (L’Histoire d'octobre 1997), et aux articles de Historia-Magazine consacrés au terrorisme.

2 - Mohamed Benyahia, L'imposture au pouvoir, L'Arcantère, 1988,p. 47.

3 - Bulletins mensuels du colonel Schoen (SLNA) en 1955-56.

4 - Déclaration à Rivarol le 30 juillet 1964 et témoignage de Jacques Simon.

5 - Référence Maurice Faivre, Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie, L'Harmattan, 1995, p.152-66. AEZ Meliani, Le drame des harkis, Perrin, 1993, p. 68, 77, 79. C. Brière. Qui sont les harkis ? l'Atlanthrope. 1974.

6 - La guerre moderne, Table ronde, 1961, et "Terrorisme et torture" , in Historia Magazine n°33-226

7 - Le Goyet,  La guerre d'Algérie (Perrin, 1989), p. 470-479

8 - La guerre d’Algérie. La fin de l’amnésie, Laffont 2004, p .496.

9 - Bulletin clandestin  de la Fédération de France, du 17-9-1959, cité par Pierre le Goyet p. 471 de son livre, en se référant aux archives de Jean Lamy.

10 - Malek Chebel, L’esclavage en terre d’Islam, Fayard, 2007. Charles-Emmanuel Dufourq, La vie quotidienne dans l’Europe médiévale sous domination arabe, Hachette 197. Jacques Heers, Les Barbaresques, la course et la guerre en Méditerranée, Perrin, 2001. Habib Souaïdia, La sale guerre, Gallimard, 2001.

11 - Malika Sorel-Sutter, "La France fait trop de concessions", Valeurs actuelles du 21 avril 2011. Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme, Fayard, 2009.

9782707133588 

 

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30 mai 2007

Germaine Tillion a 100 ans

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Germaine Tillion séjourna de 1934 à 1940 dans les Aurès



l'ethnologue Germaine Tillion a 100 ans


L'ethnologue Germaine Tillion est née le 30 mai 1907, à Allègre (Haute-Loire). Élève de Marcel Tillion_il__tait_une_foisMauss, elle part sur son conseil et celui de Paul Rivet en Agérie dans le massif des Aurès. Elle y découvre les berbères Chaouïas entre 1934 et 1940 et enquête pour sa thèse d'ethnographie.

Elle rentre en Europe en mai 1940 et, quand l'Occupation commence, rejoint le réseau de Résistance du Musée de l'Homme. Germaine Tillion fut arrêtée en 1942, interrogée puis envoyée à Ravensbrück avec sa mère où elle passa 18 mois.

Elle retourne en Algérie, fin 1954, sollicitée fortement par Louis Massignon. Grâce à ses contacts avec les Algériens, elle joue un rôle dans la crise de 1957, et fonde les Centres sociaux en Algérie. Germaine Tillion invente le terme de «clochardisation» pour désigner la chute vertigineuse du niveau de vie des Algériens, proteste contre la torture et s'affirme favorable à l'indépendance de l'Algérie.


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Germaine Tillion en 1990 (cf. ina.fr)


- biographie de Germaine Tillion sur le site de l'association "Germaine Tillion"

- célébration du centenaire de Germaine Tillion


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Tillion_il__tait_une_fois       Tillion_harem


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bibliographie

- Le harem et les cousins, Seuil, éd. 1982.

- Ravensbrück, Seuil, éd. 1997.

- L'Algérie aurésienne (avec Nancy Wood), éd. de la Martinière, 2001.

- La traversée du mal (avec Jean Lacouture), Arléa, 2004.

- Il était une fois l'ethnographie, Seuil, 2004.

SGE

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- Germaine Tillion, une ethnologue dans le siècle, Christian Bromberger et Tzvetan Todorov, éd. Actes Sud, 2002 (photographies Germaine Tillion).

présentation de l'éditeur

Germaine Tillion est une grande figure du siècle. Engagée dans les plus importants combats du XXe siècle,Tillion_Bromberger_Todorov fondatrice du réseau de résistance du musée de l'Homme, déportée à Ravensbrück avec son amie Geneviève Anthonioz de Gaulle, militante à la Libération avec David Rousset contre les camps de concentration, elle joue un rôle majeur en Algérie avec la création des centres sociaux et intervient vigoureusement avec son ami Camus contre la torture de l'armée française et les attentats du FLN. Jean Lacouture a rappelé dans sa biographie de Germaine Tillion, le témoignage est un combat, les grands moments de sa vie à la traversée du siècle.

Mais il est une autre dimension de Germaine Tillion, encore aujourd'hui bien trop méconnue, c'est son travail d'anthropologue du monde méditerranéen. Tzvetan Todorov, directeur de recherche au CNRS et proche de Germaine Tillion, et Christian Bromberger, anthropologue, professeur à l'université de Provence et spécialiste du monde méditerranéen, nous font découvrir cet autre visage de Germaine Tillion.

À l'occasion de la première Conférence Germaine Tillion d'anthropologie méditerranéenne, qui s'est tenue à Aix-en-Provence en avril 2002, Tzvetan Todorov a écrit ce texte qui présente l'oeuvre-vie de Germaine Tillion. Il nous donne les principales clefs de lecture du travail de Germaine Tillion et nous permet de comprendre l'héritage toujours bien vivant de sa pensée. C'est en effet une figure emblématique du XXe siècle, qui peut nous servir de repère dans ce début de XXIe siècle déjà si plein de bruit et de fureur.

Christian Bromberger nous révèle quant à lui l'immense apport de Germaine Tillion dans la connaissance du monde méditerranéen. Son fameux livre Le Harem et les Cousins est une étape très importante, après Lévi-Strauss et dans une toute autre perspective, pour comprendre les formes de filiation et de parenté propres au monde méditerranéen. Orles travaux de Germaine Tillion, notamment sur le terrain en Algérie et singulièrement dans les Aurès, ont été très largement occultés.
Ce livre d'une centaine de pages, rythmé par des citations originales et inédites de Germaine Tillion, tirées d'un film réalisé par Christian Bromberger, offrira au lecteur non seulement une synthèse de l'œuvre intellectuelle et scientifique de Germaine Tillion, mais également de véritables leçons de sagesse...
Le livre est illustré par une dizaine de photographies inédites de Germaine Tillion, une anthropologue dans la cité.

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Nancy_Wood_couv- Germaine Tillion, une femme-mémoire. D'une Algérie à l'autre, Nancy Wood, éd. Autrement, 2003.








 

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Journal du Dimanche - JDD.fr 30/05/2007 - 18:51

Sarkozy rend hommage à Germaine Tillion

Pour son centième anniversaire, Germaine Tillion a reçu un vibrant hommage de la part de Nicolas Sarkozy. "Je tenais à vous transmettre, en ce jour important, l'affection de la Nation toute entière", a écrit le chef de l'Etat dans une lettre lue mercredi à la Résistante par le conseiller du Président pour la culture et l'audiovisuel, Georges-Marc Benamou. "Vous incarnez véritablement ce que l'on peut appeler le siècle Tillion", a ajouté Nicolas Sarkozy à l'adresse de celle qui fut l'une des fondatrices du "Réseau du Musée de l'Homme", dès l'été 1940. Arrêtée le 13 août 1942 par la police allemande après une trahison, Germaine Tillion a été détenue 14 mois dans la prison de Fresnes, puis déportée à Ravensbrück, d'où elle ramena un témoignage sur la vie dans les camps de concentration nazis. "Sachez, chère  Germaine Tillion, qu'à travers vous, c'est devant une certaine idée de la France que je m'incline aujourd'hui", a conclu le locataire de l'Elysée.

- Vibrant hommage de Nicolas Sarkozy à Germaine Tillion - L'Express

- Actualités : le centième anniversaire de Germaine Tillion

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15 novembre 2007

bilan chiffré des victimes de la colonisation en Afrique

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bilan chiffré des victimes

de la colonisation en Afrique ?

 

bilan ?
je recherche en vain sur internet un bilan chiffré des victimes de la colonisation en Afrique et notamment des répressions
comme il existe par exemple un bilan des guerres en Europe
ce renseignement existe-t-il?
merci de me répondre

Posté par LE HERISSE, jeudi 15 novembre 2007 à 08:59

 

 

réponse

Qu'appelle-t-on "victimes de la colonisation" ? S'il s'agit du bilan des résistances et répressions [ci-contre, Samory Touré], il n'existe pas d'estimations globales, à ma connaissance... Catherine Coquery-Vidrovitch avance dans Le livre noir du colonialisme (éd. "Pluriel" Hachette, 2004, p. 748-755) l'idée, partagée avec d'autres spécialistes,  que : "ce ne sont pas les guerres de conquête de la fin du XIXe siècle qui firent le plus de victimes. Ellessamory_toure_buste2 furent, sauf exception, courtes : la disproportion des moyens techniques mis en oeuvre fit que les pouvoirs africains résistèrent peu de temps."

Ainsi, dans son livre Le partage de l'Afrique, 1880-1914 (Denoël, 1996, p. 338-339), l'historien néerlandais Henri Wesseling évoque-t-il l'affrontement entre les mahdistes du Soudan et les troupes anglaises de Kitchener : celui ci "arriva à Omdourman, la banlieue occidentale de Khartoum. Le 2 septembre 1898, au lever du jour, la bataille s'engagea. À 11 heures 30, Kitchener rangea ses jumelles de campagne et constata que «l'ennemi avait pris une bonne raclée». Il ne se trompait pas. Dans le camp mahdiste, on dénombra 11 000 tués et 16 000 blessés. Quant à l'armée anglo-égyptienne, elle n'eut à déplorer que 48 morts et 382 blessés. Les fusils automatiques avaient une fois de plus prouvé leur utilité".

les effets induits de la colonisation

Si ce ne furent pas les guerres coloniales qui firent le plus de victimes, Catherine Coquery-Vidrovitch ajoute : "Mais il n'en alla pas de même des effets induits de la colonisation."

Il faudrait alors parler des pertes démographiques se rapportant à la période de conquête militaire et de domination coloniale, sans que les imputations causales soient évidentes à identifier.

La même auteure explique donc : "D'abord, la colonisation zanzibarite, puis la pénétration européenne massive du XIXe siècle et de la première phase coloniale firent des ravages, dus en majeure partie à l'expansion incontrôlable de grandes endémies : peste bovine introduite à la fin des années 1880, introduction probable et diffusion certaine des maladies vénériennes, expansion majeure de la maladie du sommeil, jusque'alors relativement circonscrite.(...)
Pour la fin du XIXe siècle, on a maintenant assez bien étudié le cycle infernal de la correspondance
cows_for_ibar sécheresse/famine/épizootie/épidémie qui s'attaqua à des populations fragiles, incapables de supporter un double choc, celui de la conquête en même temps qu'un cycle de sécheresses exceptionnelles à partir des années 1880-1890. En Afrique orientale, les périodes 1881-1896, puis 1899-1923 furent toutes deux caractérisées par des épidémies répétées et meutrières de choléra (dont le foyer de diffusion fut plutôt les grands rassemblements de pélerins à La Mecque). La peste bovine, sortie des steppes russes dans les années 1860, toucha d'abord l'Égypte, puis gagna le Soudan occidental en 1865. C'est surtout au début des années 1880 que du bétail infecté fut importé par les Européens en Érythrée à la fois de Russie et d'Inde. À partir de 1889, l'épizootie décima périodiquement le cheptel d'Afrique orientale et australe. En 1896, elle avait atteint la province du Cap en Afrique du Sud. (...)

D'autres maladies, comme la variole importée d'Inde et, localement, les maladies vénériennes, sans doute apportées par les Arabes, ont connu leur expnsion maximale avec le début de la pénétration coloniale : la variole, décelée au XVIIIe siècle, connut ses plus grands ravages en 1885, 1891, 1895, 1898 et 1900. Les maladies vénériennes se généralisèrent en Afrique francophone après la Première Guerre mondiale avec le retour des quelque 160 000 mobilisés. Elles furent de la même façon repérées à Nairobi à partir de 1914.

Certes, les phases de grande sécheresse climatique avaient toujours joué un rôle important, et le fléau acridien était aussi une donnée récurrente des crises de subsistance au Sahel. Mais, par son intrusion brutale, la colonisation eut une responsabilité indéniable en amont - dans la rupture de l'équilibre hommes/ressources ou bétail/ressources -, et en aval, par des incidences démographiques que l'on peut schématiser de la façon suivante : morbidité et mortalité accentuées dans la première moitié du siècle,DAFANCAOM01_30FI071N079_P paupérisation et migration vers les villes ensuite. (...)

L'essor démographique.
Celui-ci a été tardif et est, évidemment, redevable à la politique coloniale. Après la guerre, en effet, les équipements sanitaires furent largement améliorés et accompagnés d'investissements économiques (Fides, plan de Constantine) qui, aussi maladroits fussent-ils souvent, contribuèrent dans l'ensemble à améliorer le niveau de vie des populations. La politique sanitaire préventive, devenue la règle, fit brutalement baisser la mortalité infantile, jusqu'alors de plus de 250‰ à moins de 100‰, résultat quasi automatique des campagnes de vaccination. (...)
Il est donc hors de question d'accuser, après la Seconde Guerre mondiale, la colonisation de méfaits démographiques. Les efforts entrepris sont indéniables.
"

Au sujet des débuts de la période coloniale, le britannique, John IliffeIliffe, professeur d'histoire africaine à l'université de Cambridge [ci-contre], semble plus balancé dans ses considérations :
- "L'Afrique des débuts de la colonisation ne subit pas de catastrophe démographique globale d'une ampleur comparable à celles provoquées en Amérique latine et dans le Pacifique par la conquête et l'arrivée de maladies nouvelles. Les Africains s'étaient déjà adaptés à leur environnement, un de splus hostiles de la planète ; de surcroît, comme ils appartenaient aux populations de l'Ancien Monde, ils avaient déjà, à l'instar des Asiatiques, développé une certaine résistance aux maladies d'origine européenne. La variole, par exemple, fut sans doute plus destructrice en Afrique occidentale pendant la traite. Pourtant certaines régions avaient eu des contacts moindres, tandis que d'autres étaient particulièrement vulnérables en raison de la nature de leur environnement ou de l'invasion coloniale. Une telle diversité entraîna aux premiers temps de la colonisation une crise démographique, mais comme en sourdine : les peuples africains survécurent uneIliffe_couv fois de plus.

«Guerres, sécheresse, famine, épidémies, criquets, peste bovine ! Pourquoi tant de calamités successives ? Pourquoi ?» Le missionnaire François Coillard exprimait ainsi au Bulozi, en 1896, une angoisse très répandue. En elle-même, la conquête militaire ne fut sans doute pas la plus mortelle, mais elle eut, dans certaines régions, des effets dévastateurs.

Les vingt et un ans de guerre sintermittentes à l'issue desquelles les Italiens conquirent la Libye y tuèrent près d'un tiers de la population. En 1904, les Allemands réprimèrent une révolte de Herrero, dans l'Afrique du Sud-ouest, en les chassant dans le désert d'Omaheke ; un recensement de 1911 montre que seulement 15 130 d'entre eux (sur 80 000) avaient survécu. La répression, et la famine, qui vinrent à bout de la rébellion maji maji tuèrent non seulement près d'un tiers de la population dans la région, mais «réduisirent de plus de 25% la fécondité des femmes qui avaient survécu», selon une étude entreprise trente ans plus tard. En Afrique orientale, les combats entre Britanniques, Belges, Allemands et Portugais pendant la Première Guerre mondiale, eurent des effets tout aussi catastrophiques : le taux de mortalité fut effrayant chez les hommes de troupes africains - plus de 100 000 -, et le million de porteurs et de travailleurs, victimes de la maladie et de l'épuisement.

Ce furent des hécatombes exceptionnelles, mais elles montrent que la violence coloniale pouvait avoir des effets importants sur la démographie, bien que par ailleurs la conquête ait également mis un terme à de nombreuses violences locales. (...) À l'échelle du continent, la violence fut moins destructrice que la famine. Dans toute la savane tropicale, les pluies abondantes du milieu du XIXe siècle, diminuèrent durant les années 1880 : il s'ensuivit quarante ans de relative aridité avant qu'elles ne reprennent dans les années 1920. (...)

Les données démographiques fiables sont rares, mais la période qui suivit la conquête fut sans doute la plus destructrice en Afrique équatoriale, où violences, famines, variole, maladie du sommeil, maladies vénériennes et grippe survinrent en même temps. (...)

On ne sait trop si, des années 1880 aux années 1920,  la population totale de l'Afrique augmenta ou déclina : il ne fait aucun doute en tout cas que son évolution fut sans uniformité. Lui en donner une fut l'une des plus importantes conséquences de la domination coloniale" (John Iliffe, Les Africains, histoire d'un continent, éd. Champs-Flammarion, 2003, p. 295-300).

Le collectif d'auteurs qui a rédigé l'Histoire générale de l'Afrique publiée par l'Unesco en 1989, fait une large place aux résistances à la conquête coloniale. Mais à aucun moment on ne trouve de bilan chiffré des victimes de cette conquête. Au terme du volume VII, L'Afrique sous domination coloniale, 1880-1935, est formulée cette conclusion concernant l'héritage du colonialisme sur le plan social : "Le premier effet bénéfique important a été l'accroissement général de la population africaine au cours de la période coloniale. Caldwell a montré que cet accroissement s'était élevé à 37,5% environ, après un déclin initial de la population pendant les deux ou trois premières décennies de domination européenne" (p. 525).

Michel Renard

 

 

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21 octobre 2007

Le "Tata" sénégalais de Chasselay dans le Rhône (film de Patrice Robin)

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 le Tata (1992 ), un film censuré

par "la télé"

de Patrice ROBIN et Evelyne BERRUEZO

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- fiche technique du film "Le Tata"

- Le tata (Les tirailleurs sénégalais)
de Patrice Robin et Evelyne Berruezo. Fr. 1992. / h 00.
En juin 1940, durant la seconde guerre mondiale, des tirailleurs sénégalais résistent à l'ennemi nazi. L'affrontement dure deux jours. La réaction des Allemands, vainqueurs, est terrible de fureur et de sauvagerie. Aujourd'hui, un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne fran­çaise, témoigne de cette lutte. 50 ans après, les témoins du drame se sou­viennent... “En se concentrant sur la seule parole des survivants, ce docu­mentaire magnifie une culture que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évoca­tion." (Télérama)

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Tirailleurs sénégalais à l'exercice, Beni Ounif (Algérie)

 

-  Le Tata (1992 - France - 60') Un film, censuré par "la télé", présenté par ses auteurs-réalisateurs, Evelyne Berruezo et Patrice Robin.

L'histoire incroyable d'un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne française nous replonge dans la Seconde Guerre mondiale.
«Il y a le "massage de la mémoire", auquel se livre la plupart des documentaires sur le dernier conflit mondial, et le "travail de mémoire" qui prend tout son sens quand il ne se contente pas d'enfoncer des portes ouvertes. C'est précisément le cas de cet exercice en micro-histoire. La caméra tourne autour d'un cimetière militaire d'architecture sénégalo-malienne, planté dans un champ de maïs à Chasselay, au nord de Lyon, tel un décor d'exposition coloniale. Petit à petit, les récits de quelques témoins de la région nous font revivre, par bribes, la résistance héroïque de la 3e compagnie du 25e régiment de Tirailleurs Sénégalais qui, les 19 et 20 juin 1940, tint tête à l'armée allemande pour maintenir coûte que coût la ligne de défense française et limiter les dégâts dus à l'armistice. La bataille perdue, les prisonniers blancs auront la vie sauve, tandis que les Noirs seront liquidés par les SS, faisant brutalement les frais du racisme hitlérien.
Il existe des archives montrant, du côté français, le paternalisme amusé (dans le meilleur des cas) du regard porté sur ces tirailleurs et, du côté allemand, un dégoût scélérat vis-à-vis de tels "barbares". Mais ce documentaire n'en fait pas usage, et c'est tant mieux. En se concentrant sur la seule parole des survivants, il magnifie une culture évanouie que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évocation.» Antoine Perraud, in Histoire de DOCS. (source)

TS_39_40Tirailleurs sénégalais, guerre 1939-1945,
illustration Edmond Lajoux

- En juin 1940, à Chasselay (Rhône), un régiment de tirailleurs sénégalais résiste héroïquement pendant deux jours à une colonne allemande. En vain. Les SS laissent la vie sauve aux prisonniers blancs et fusillent tous les soldats noirs. Que reste t-il de cet épisode sanglant ? Un cimetière militaire en pleine campagne française, le Tata, "enceinte de terre sacrée où sont inhumés les guerriers morts pour leur pays".
Un long travail a été nécessaire pour recueillir les témoignages, faire resurgir des émotions... Le documentaire de Patrice Robin et Eveline Berruezo, Le Tata (1990), a été montré dans quelques festivals mais est resté censuré depuis quinze ans sur les chaînes publiques françaises. Il est programmé par le festival "Les Soldats noirs dans les guerres françaises", du 13 au 19 avril [2005], au cinéma Images d'ailleurs à Paris (le 13 à 22 h 15, le 17 à 14 heures, le 18 à 19 heures).

Le Monde, 13 avril 2005

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ce qui s'est passé à Chasselay

Du 19 au 20 juin 1940, à Chasselay, l'armée Française et ses troupes coloniales Sénégalaises, à 1 contre 100, ont retardé l'entrée des troupes allemandes dans Lyon, déclarée "ville ouverte", le 18 juin 1940.

Non prévenue par l'armée, la défense s'organise, le 17 juin à Chasselay. Des barricades sont dressées, grâce aux soldats du 405° R.A.D.C.A. de Sathonay et du 25° régiment R.T.S de tirailleurs Sénégalais et aussi à l'aide de civils.

N'ayant rencontré que très peu de résistance depuis Dijon, les Allemands arrivent le 19 juin 1940, à Montluzin. Durs et violents combats entre les Allemands et les troupes Françaises et Sénégalaises. Bilan : 51 morts dont une civile du côté français, et plus de 40 blessés pour les Allemands.

Le 20 juin 1940, à l'issue d'une deuxième bataille, au château du Plantin, les prisonniers (environ 70), furent divisés en deux groupes, d'un côté les soldats Français blancs et de l'autre les Sénégalais noirs.        

Après avoir parcouru, deux kilomètres à pied, les soldats Français couchés dans l'herbe, le long d'un pré, assistèrent au massacre des soldats Sénégalais par des mitrailleuses et pour certains écrasés par des chars d'assaut Allemands. Les Français furent emprisonnés à Lyon. Les habitants de Chasselay, horrifiés par le massacre, enterrèrent les corps des Sénégalais dans un cimetière, inauguré le 8 novembre 1942.

À Chasselay, dans le lieu dit " vide-sac", reposent 188 tirailleurs sénégalais morts en juin 1940. En sénégalais, "Tata", signifie "enceinte de terre sacrée", où l'on enterre les guerriers morts au combat. Toutes les années, à Chasselay, a lieu une cérémonie officielle, où sont présents des représentants Sénégalais et Français.

source : site de la mairie de Chasselay

 

liens

- le souvenir des tirailleurs sénégalais en région lyonnaise, général François Lescel (site F.A.R.A.C.)

- le "Tata" rituel de Chasselay sur le site histoire-genealogie.com/

- le massacre des tirailleurs sénégalais en mai-juin 1940 (Raffael Scheck)

 

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L’endroit précis où a été interceptée la tête de colonne du Régiment
Grossdeuschland, le 19 juin 1940 à 9 h 30. Au second plan,
à 200 mètres, le point d’appui du couvent (source : photo F. Lescel)

 

 

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25 août 2006

L'Exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial (Charles-Robert Ageron)

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L'Exposition coloniale de 1931

Mythe républicain ou mythe impérial ?

Charles-Robert AGERON

 

Voici plus de vingt ans que l'Homme blanc a déposé partout dans le monde le «fardeau colonial» dont parlait Kipling ; partout il reste pourtant fustigé, parfois condamné pour crime contre l'humanité. Dès lors il devient difficile d'imaginer ce temps, proche encore, où triomphait avec bonne conscience l'impérialisme colonial. Qui veut célébrer la République se garde de rappeler qu'elle s'est enorgueillie, quasi unanimement, de son œuvre coloniale.

Et pourtant quel écolier de jadis ne se souvient d'avoir appris dans les manuels de l'école laïque que «l'honneur de la IIIe République est d'avoir constitué à la France un empire qui fait d'elle la seconde puissance coloniale du monde». «La colonisation, couronnement et chef-d'œuvre de la République», sur ce thème la franc-maçonnerie se sentait d'accord avec l'Académie française et les convents radicaux avec les assemblées des missionnaires. Tout écrivain, tout historien du monde contemporain, ou presque, se croyait tenu dans l'entre-deux-guerres de célébrer «l'œuvre civilisatrice de la IIIe République». Sait-on que Daniel Halévy, historien pourtant non conformiste et modérément républicain, après avoir écrit La République des ducs et La République des notables entreprit la rédaction d'un troisième ouvrage ? Il se fût intitulé La République des colonisateurs. Mais, après la défaite de 1940, le coeur lui manqua et le triptyque fut interrompu.

De quand date cette unanimité troublante ? De la Grande Guerre durant laquelle «les colonies ont bien mérité de la patrie», disait-on dans les années 1920. La guerre aurait révélé aux Français l'immensité, les richesses et l'avenir illimité de la «Plus Grande France». Aujourd'hui l'idée s'est accréditée, semble-t-il, que ExpoColo1Detl'apothéose de l'Empire colonial et l'apogée de l'idée coloniale en France se situeraient, tous deux, dans les années 1930 et 1931. Les fêtes du Centenaire de l'Algérie et celles de l'Exposition coloniale de Paris auraient clairement manifesté alors le triomphe de l'Empire colonial français. Elles mériteraient d'en rester le symbole.
L'Exposition coloniale, ainsi devenuel'une des dates et l'un des lieux de mémoire de la IIIe République, ce fait interpelle l'historien. Fut-elle décidée et construite pour célébrer le grand œuvre de la République colonisatrice? Servit-elle la gloire de la République auprès des Français ? Après sa clôture, la grande fête de Vincennes ne laissa-t-elle comme le bois lui-même qu'un tourbillon de feuilles mortes ? Ou bien ce spectacle provisoire devint-il musée imaginaire, référence obligatoire pour des générations brusquement confrontées au ressac anticolonial de l'histoire ? Oui ou non, l'Exposition de Vincennes fut-elle ce lieu où s'enracina pour l'avenir la mémoire de la République coloniale ?

 

La tradition de L'Exposition coloniale

Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler qu'avait 1931 courait déjà en France une longue tradition de l'exposition coloniale : On ne remonterait pas jusqu'au second Empire, malgré la présence attestée d'une section coloniale à l'Exposition de 1855, si les Parisiens ne connaissaient l'observatoire météorologique du parc Montsouris. Or cette curieuse construction fut édifiée à l'image fidèle du palais tunisien du Bardo où fut signé le traité de 1881. Lors de l'Exposition internationale de 1867, elle constituait le pavillon de la Tunisie, alors État indépendant.

C'est donc rétrospectivement qu'elle a pris valeur de premier monument «colonial» laissé à Paris par une exposition. En revanche, il n'est rien resté de l'Exposition permanente des colonies installée au Champ-de-Mars en 1867. Onze ans après, à l'exposition de 1878, on édifia au moins un vrai bâtiment colonial, fort miniaturisé semble-t-il, puisque le critique Henri Houssaye commentait : «Toute l'Algérie en 50 m2» pour présenter cette pâle reproduction de la mosquée Sidi bou Médine de Tlemcen, à laquelle on avait accolé un bazar tunisien et une boutique marocaine.


Amsterdam, 1883

 En fait, c'est en 1889 que, pour la première fois, les colonies eurent droit à une organisation étendue au sein de l'Exposition internationale universelle. Autour d'un pavillon central se groupaient sur l'esplanade des Invalides diverses constructions de taille normale abritant essentiellement des collections d'objets coloniaux, mais aussi des réductions de cités africaines et asiatiques. De l'avis des contemporains avertis, elle fut pourtant un échec pour la propagande coloniale.

Certes, les visiteurs purent marchander dans des souks algériens et tunisiens et se divertirent au spectacle d'un théâtre annamite et d'un concert arabe. Mais les badauds regardèrent surtout les danseuses algériennes à l'établissement dit de La Belle Fatma et les soldats noirs ou jaunes, ces derniers étant jusque-là inconnus en France. Jules Ferry ne put cacher son indignation devant le succès malsain de ces spectacles. Quant à Abel Hermant, il ne se souvenait plustard que «des palais bleus et des ânes de la rue du Caire» identifiés abusivement par lui au domaine colonial. L'exotisme l'avait donc emporté sur la vision coloniale.

En 1900, lors de la Grande Exposition universelle, l'œuvre coloniale de la République fut présentée enfin avec éclat dans les jardins du Trocadéro, et ce grâce à l'aide efficace du tout-puissant Eugène Étienne, patron des coloniaux. Cette section coloniale visait expressément à la propagande pratique au point de vue commercial et éducatif, mais on sacrifia aussi beaucoup au pittoresque. On y exhiba sans complexe «les citoyens de nos colonies militaires ou civils, artisans exerçant leurs métiers sous les yeux du public».

 

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Dès lors la tradition s'imposa dans toutes les expositions de réserver une place aux colonies françaises. Un comité national des expositions coloniales créé en 1906 intervint dans toutes les expositions françaises ou étrangères, notamment dans l'Exposition nationale coloniale de Paris en 1907 et l'Exposition franco-britannique de Londres en 1908.

 

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Exposition coloniale, 1907

 

Le projet d'Exposition coloniale internationale

de 1913 à 1927

En 1910, par lassitude des expositions universelles depériodicité undécennale, on songea pour des raisons plus esthétiques que nationales à une exposition de l'exotisme. Il fut notamment question d'édifier en grandeur naturelle à Paris une vision de l'orient et de l'Extrême-Orient. Puis, sous l'influence d'un membre actif du parti colonial, Louis Brunet, l'idée se transforma en un projet différent : il s'agissait de mettre sous les yeux des visiteurs en un raccourci saisissant tous les résultats de la colonisation française et européenne. Le programme élaboré en 1913 précisait : «Notre empire d'outre-mer s'est étendu, son organisation s'est perfectionnée, ses merveilleuses ressources se sont accrues. Il convient d'en établir le bilan, d'en tracer le vivant inventaire, de placer le public, l'opinion devant les faits et les résultats. C'est l'oeuvre d'une exposition.»

Cette exposition devait être internationale, s'ouvrir en 1916 et comporter l'édification à Paris d'un musée permanent des colonies, ce musée qui manquait encore à la France alors que tous les grands États avaient déjà le leur. Comme Paris et Marseille se disputaient l'honneur d'organiser cette grande manifestation, le gouvernement décida que Marseille aurait une Exposition coloniale nationale en 1916. Il se réservait de mettre sur pied pour 1920 l'Exposition coloniale internationale de Paris.

La guerre arrêta bien entendu tous les travaux préparatoires, mais dès la fin des hostilités, le 13 novembre 1918, la chambre de commerce de Marseille décida la reprise de son projet. De son côté, le conseil municipal de Paris demandait le 27 décembre 1918, pour 1920 ou 1921, une «exposition coloniale interalliée» excluant la «participation de nos ennemis qui se sont mis hors des lois de toute civilisation». Ce «grandiose projet» fut repris dans une proposition de loi présentée par trente-quatre députés du parti colonial. Selon le rapporteur, le député de la Cochinchine, Ernest Outrey, cette exposition de 1921 «constituera une manifestation de la puissance coloniale française destinée à démontrer au monde les résultats obtenus par vingt-cinq ans de politique indigène». Le Parlement se prononça finalement en faveur d'une Exposition coloniale nationale à Marseille en 1922 ; quant à l'Exposition coloniale interalliée, elle aurait lieu à Paris en 1925.

 

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Ainsi fut consacré par la loi du 7 mars 1920, soit sept ans après que l'idée eut été lancée, le principe d'une exposition coloniale internationale. Le ministre des Colonies, Albert Sarraut, en définit peu après l'esprit : «L'exposition doit constituer la vivante apothéose de l'expansion extérieure de la France sous la IIIe République et de l'effort colonial des nations civilisées, éprises d'un même idéal de progrès et d'humanité. Si la guerre a largement contribué à révéler les ressources, considérables que peuvent fournir les colonies au pays, l'Exposition de 1925 sera l'occasion de compléter l'éducation coloniale de la nation par une vivante et rationnelle leçon de choses. À l'industrie et au commerce de la Métropole, elle montrera les produits qu'offre notre domaine colonial ainsi que les débouchés infinis qu'il ouvre à leurs entreprises.»

Pendant plusieurs années, la classe politique glosa sur ces thèmes impérialistes et utilitaristes. La date de 1925 ne put toutefois être retenue car on s'aperçut très tard qu'il fallait la réserver à l'Exposition internationale des arts décoratifs. En la retardant à 1928, on décida de lui rendre son caractère pleinement international, notamment pour y faire place aux Pays-Bas, troisième puissance coloniale du monde. L'accent fut mis aussi sur la colonisation comme «œuvre de civilisation qui crée entre les peuples à la fois une solidarité et une émulation utiles et fécondes».

Cependant le commissaire général désigné en 1920, le gouverneur général Angoulvant, dut abandonner ses fonctions après avoir été élu député de l'Inde. Pour le remplacer, le président du Conseil, Poincaré, songea au maréchal Lyautey, alors retiré dans son exil de Thorey et que l'inaction rongeait. Lyautey, s'affirmant «homme de droite», posa ses conditions : l'exposition coloniale devrait nécessairement comporter la présence et le rappel de l'œuvre des Missions jusque-là oubliées. Par ailleurs, vu la proximité de la date retenue, celle-ci devait être à nouveau retardée. Le 27 juillet 1927, ces exigences furent acceptées.39 Lyautey, devenu commissaire général, n'allait pas tarder à définir publiquement ses projets.

 

 

 

 

Les conceptions de Lyautey

Pour l'homme qui s'était donné comme devise : The soul's joy lies in doing, l'Exposition ne devait pas être fondamentalement une «exhibition foraine» mais plutôt «une grande leçon d'action réalisatrice, un foyer d'enseignement pratique», une sorte d'«office du travail colonial». Du coup, la conception qui prédominait jusque-là d'un bilan en forme d'apothéose de l'oeuvre coloniale de la République basculait. «Cette grande manifestation», Lyautey lui assignait le 5 novembre 1928 lors de la pose de la première pierre du musée permanent des Colonies, «un caractère d'ordre essentiellement économique et pratique».

Elle devait être à l'origine de «créations permanentes», non seulement le musée prévu, mais encore une Maison des colonies et un Office colonial regroupant toutes les agences et offices disséminés dans Paris. En attendant l'autorisation de les construire, Lyautey fit élever à l'entrée de l'Exposition «deux loges de concierge», disait-il, en fait une Cité des informations où les hommes d'affaires, les commerçants et les industriels français et étrangers pourraient obtenir tous les renseignements pratiques qu'ils souhaitaient.

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D'autre part, l'Exposition ne pouvait se borner à célébrer dans la colonisation l'oeuvre de la République. Lyautey pensait qu'à envisager l'expansion coloniale sous cet angle, on l'eût rétrécie. Elle ne pouvait méconnaître le passé, les gloires et le caractère véritable du peuple fiançais trop souvent ignoré à ses yeux. Dès mars 1928, Lyautey fit donc décider la création d'une section rétrospective qui prépara finalement un véritable historique illustré de la colonisation entendue depuis les Croisades. «Les campagnes coloniales, commentait alors la revue La Vie, ne sont-elles pas en réalité notre dixième et notre onzième croisade ?» Avec les pavillons des missions et l'exposition rétrospective, Lyautey estimait pouvoir restituer toutes ses dimensions nationales à l'effort colonial français.

Enfin, Lyautey, rallié à l'idée d'un rapprochement européen, estimait qu'«aux lendemains de la période meurtrière fratricide qui a couvert le monde de ruines», il convenait de montrer par une exposition réellement internationale «qu'il y avait pour notre civilisation d'autres champs d'action que les champs de bataille». Il entendait démontrer que l'Occident européen ne renonçait pas à poursuivre dans le monde sa mission de civilisation : de grandes et belles batailles restaient à livrer outre-mer, notamment contre la maladie et l'ignorance.

Encore fallait-il convaincre les États étrangers de participer nombreux à ce manifeste de l'Occident lancé contre les prophètes de l'Est, disciples de Spengler, annonciateurs trop pressés du Westenuntergang, ou bolcheviks russes acharnés à la destruction des empires européens.

La Grande-Bretagne, invitée depuis 1921, faisait traîner sa réponse en multipliant les objections. Elle préparait jusqu'en 1924 la British Empire Exhibition dont on affirmait en France qu'elle avait donné aux populations britanniques plus que toute manifestation antérieure une mentalité impériale. Lyautey à trois reprises insista, en 1928, pour obtenir au moins la présence de l'Imperial Institute qui refusa. Il se rendit alors à Londres en décembre 1928, puis en juillet 1929, pour plaider lui-même la cause de cette manifestation, défense et illustration de la colonisation européenne. Plus qu'à un veto véritable du Colonial Office, il se heurta à l'indifférence teintée de Condescendance des autorités pour ce projet colonial fiançais.

Finalement les Britanniques, mettant en avant leurs difficultés financières dues à la crise économique, annoncèrent qu'ils ouvriraient seulement un stand commercial à la Cité des informations. L'Allemagne, humiliée par «le mensonge de sa culpabilité coloniale», usa du même subterfuge. Parmi les dominions, seuls le Canada et l'Union sud-africaine acceptèrent une très modeste représentation. En revanche, la Palestine, pays sous mandat britannique, décida d'édifier un luxueux pavillon, sans doute pour faire pièce aux palais nationaux de la Syrie et du Liban.

L'Espagne gallophobe refusa le moindre geste de courtoisie, tandis que les États-Unis, les Philippines et le Brésil promirent d'édifier des bâtiments représentatifs de leur passé colonial. Au total, cinq États européens seulement construisirent des pavillons nationaux et coloniaux : le Danemark, la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas et le Portugal. L'Europe réconciliée et solidaire dans l'oeuvre coloniale, ce rêve que Lyautey partageait alors avec Albert Sarraut, Joseph Caillaux et nombre de républicains de gouvernement, se révélait irréaliste.

Cet échec, pudiquement passé sous silence, contribua involontairement à rendre plus étroitement française la grande exposition coloniale internationale. Le discours officiel s'infléchit en ce sens. Pour Lyautey déçu, l'Exposition devenait «une bonne occasion de faire le point, de voir où nous en sommes au point de vue colonial». On en revenait donc à la conception de l'exposition bilan de l'activité économique, politique et culturelle de la France coloniale, dessein qui avait été et demeurait essentiel pour le ministère des Colonies. Un décret du 18 juillet 1928 l'avait chargé «de présenter sous une forme synthétique : 1° L'œuvre réalisée par la France dans son empire colonial ; 2° l'apport des colonies à la Métropole». Il était ainsi bien entendu que l'Exposition coloniale avait un «rôle nécessaire de propagande directe» .

IMG_4701En avril 1930, le ministère des Colonies publia un ouvrage définissant les But et organisation de l'Exposition. Celle-ci visait à «matérialiser sur le sol métropolitain la présence lointaine de toutes les parties de l'Empire» : «Elle sera une justification et une réponse. Il faudra bien qu'enfin le peuple de France sente en lui s'émouvoir un légitime sentiment d'orgueil et de foi.» Fait digne de remarque, l'auteur anonyme de ce livre officiel n'omettait de signaler aucun nom parmi les grands colonisateurs, mais ne faisait nulle allusion à la République, ni aux grands républicains initiateurs, Est-ce pour cette raison ou parce qu'on le savait bonapartiste que le ministre des Colonies, François Piétri, crut devoir expliquer, le 26 avril 1930, les vertus de «l'impérialisme français, formule de liberté politique et de fraternité sociale. Penser impérialement c'est rester fidèle à cette conception que les hommes de 89 et de 93 se faisaient de la patrie. C'est reporter les frontières de la République jusqu'où peuvent atteindre sa générosité, sa vaillance, son amour de la justice et des hommes».

Pour le parti colonial qui, lui, du moins, restait fidèle à ses attaches républicaines, l'Exposition devait être un inventaire et une démonstration et servir avant tout au développement de l'idée coloniale dans le pays. Les parlementaires du parti ne convainquirent que tardivement Lyautey de la nécessité d'un gros effort financier pour la propagande intérieure. En 1928, Lyautey n'avait affecté que cinq millions à ce chapitre. Le groupe colonial de la Chambre obtint par la loi du 18 mars 1931 un crédit supplémentaire de douze millions. Il fit valoir que l'Exposition devait être tout à la fois une justification des efforts consentis par le passé mais aussi une réponse à la propagande anticoloniale. Quand bien même la Grande Guerre avait prouvé à tous les Français l'utilité des colonies et la sagesse du pari colonial engagé par les républicains modérés, il fallait leur démontrer à nouveau le bien-fondé de la colonisation, dès lors qu'elle était contestée «par certains voyageurs en quête de thèses tapageuses» et menacée par «l'entreprise bolchevique».

 

La propagande anticolonialiste

Face à la mobilisation du parti colonial, les anticolonialistes - le mot état déjà à la mode - avaient décidé d'intensifier leur action. Le Komintern avait jugé qu'en 1930, lors du Centenaire de l'Algérie, la propagande anti-colonialiste avait été trop peu active. Il chargea donc la Ligue [internationale] contre l'oppression coloniale et l'impérialisme, le P.C.F. et la C.G.T.U. de lancer une grande campagne d'agitation contre «l'Exposition internationale de l'Impérialisme».

Encore que ce ne soit pas le lieu de présenter ici cette campagne peu connue, il apparaît pourtant nécessaire, pour une juste appréciation de l'esprit public en matière coloniale, d'en évoquer quelques manifestations. La Ligue française contre l'impérialisme, association fantomatique qui, après trois anscontrexpo_small d'existence, n'avait réuni en 1930 que deux cents adhérents, dut organiser à Paris une «Exposition anti-impérialiste». Celle-ci devait être pour ceux qui la commanditèrent l'anti-Exposition coloniale. Baptisée «La vérité sur les colonies», cette contre-exposition se borna à présenter au pavillon des Soviets, annexe de la Maison des syndicats, un ensemble de photographies sur les guerres coloniales, de vieux dessins satiriques de L'Assiette au beurre et des graphiques sur «les profits fabuleux» des sociétés capitalistes.

L'écrivain Aragon y exposa une collection d'objets d'art nègre, océanien et indien en regard d'imageries religieuses de facture sulpicienne, ces symboles du mauvais goût occidental. Des photographies naïves sur le bonheur des peuples asiatiques libérés par la révolution soviétique complétaient cette mini-exposition. Malgré sa durée exceptionnelle (de juillet 1931 à février 1932) et des visites collectives organisées par les syndicats, quelque cinq mille visiteurs seulement furent dénombrés par la police parisienne.

Il est vrai que dans diverses villes françaises des comités de lutte contre l'Exposition coloniale agirent peut-être plus efficacement. Ils distribuèrent à tous les colonisés des tracts en langue vietnamienne, malgache et française. Ceux-ci dénonçaient «l'oppression sanglante des impérialistes exploiteurs», «l'oeuvre de civilisation, cette pure hypocrisie aux dessous ignobles» ; ils protestaient contre «les curiosités de l'Exposition frisant la barbarie, telles que l'exhibition de cannibales en cages (sic), de négresses à plateaux et de pousse-pousse». Des tracts en quôc-ngu avertissaient les Annamites qu'on les avait fait venir pour se servir d'eux «comme d'un troupeau d'étranges bêtes» et «faire de vous une bande de singes pour parc zoologique».

 

http://belleindochine.free.fr/images/reference/IndochineSOS.jpg

 

Le Secours rouge international avait préparé de minces brochures anti-colonialistes présentées Sous le titre : Le véritable Guide de L'Exposition coloniale. L'œuvre civilisatrice de la France magnifiée en quelques pages. Elles contenaient surtout des chiffres accablants sur «la répression dans les principales colonies, françaises» et des dessins illustrant violences et massacres. Des milliers de papillons imprimés par le parti communiste français expliquaient aux ouvriers français : «L'impérialisme français lutte pour garder et exploiter les colonies. Le Parti communiste lutte pour la libération et l'indépendance des colonies», ou «Les peuples coloniaux ne demandent pas des gouverneurs social-fascistes. C'est l'indépendance qu'ils réclament».

L'Humanité s'employa à partir du 17 avril 1931 à dénoncer «les méfaits sanglants de la colonisation», à fustiger dans la foire de Vincennes «l'apothéose du crime» (Florimond Bonte). Ce fut aussi pour l'organe communiste une occasion nouvelle de «flétrir la complicité des chefs socialistes dont le journal Le Populaire fait, moyennant finance, une propagande incessante pour la foire de Vincennes». Le 7 juin, L'Humanité titrait : «Les chefs S.F.I.O. aux côtés des pires colonialistes.»

Le Parti mobilisa douze écrivains du groupe surréaliste, dont Aragon, André Breton, René Char, Paul Éluard, Georges Sadoul, pour rédiger un très long (et médiocre) tract intitulé Ne visitez pas L'Exposition coloniale ! Ceux-ci s'en prenaient essentiellement «aux zélateurs de cette entreprise, au scandaleux parti socialiste, à la jésuitique Ligue des droits de l'homme, à I'immonde Paul-Boncour...». Ils exigeaient «l'évacuation immédiate des colonies et la mise en accusation des généraux et fonctionnaires responsables des massacres d'Annam, du Liban, du Maroc et de l'Afrique centrale». Enfin, la Ligue de défense de la race nègre qu'animait Kouyaté, un révolutionnaire manipulé par la police, attendit septembre 1931 pour s'adresser aux «travailleurs nègres» et dénoncer «la foire mercantile et épicurienne de Vincennes».

Selon la préfecture de police, cette campagne aurait été un échec total et tel rapport du P.C.F. intercepté par un indicateur en expliquait les raisons : «On se heurta à une paresse et à une mauvaise volonté systématique touchant au sabotage.» L'anticolonialisme ne faisait pas recette en 1931 chez les militants communistes et les travailleurs socialistes boudèrent les appels au front unique prolétarien pour l'évacuation des colonies. En revanche, les communistes indochinois et les nationalistes algériens auraient mieux réussi dans leur campagne antifrançaise. Messali Hadj a confirmé dans des pages inédites de ses Mémoires que l'Exposition, «cette mascarade colonialiste», avait permis le renforcement de son parti, l'Étoile nord- africaine.

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Au terme de ce long mais nécessaire historique sur les buts et les conditions de préparation de l'Exposition coloniale, on a pu mesurer les distorsions subies par l'entreprise. Lancé en 1913 - par un publiciste du parti colonial, Louis Brunet, spécialisé dans la propagande coloniale par le mode des expositions, le projet visait à consacrer «les efforts et les sacrifices de la Métropole» et à montrer le bilan positif de l'oeuvre coloniale. En 1920, Albert Sarraut entendit en faire l'apothéose de l'expansion coloniale des nations civilisées. Le maréchal Lyautey, monarchiste insensible à la célébration républicaine, tâcha de son mieux à orienter l'Exposition dans le sens de ses convictions européennes, mais n'y réussit que très incomplètement.

Lorsque s'ouvrit enfin l'Exposition si longtemps mûrie, le climat international qui entourait la colonisation avait profondément changé. On savait en France par le livre d'Andrée Viollis, L'Inde contre Les Anglais (1930), et l'on redoutait, depuis Yen-Bay et les soulèvements communistes du Nghe Tinh, l'Annam contre les Français : «Le communisme, disait le ministre des Colonies Paul Reynaud, le 23 février 1931, veut chasser la France de l'Indochine. Voilà la guerre entre lui et nous.» Bref, comme A. Sarraut l'avouait dans son livre de 1931 Grandeur et servitudes coloniales : «La crise de la colonisation partout est ouverte.» Mais ces inquiétudes devaient être soigneusement cachées aux visiteurs qu'on invitait seulement à s'émerveiller de l'action colonisatrice de l'Europe et de la France.

Dès lors, l'Exposition coloniale allait prendre l'allure d'un plaidoyer passéiste. Internationale du fait des participations étrangères, elle allait se borner à une oeuvre d'éducation nationale. À quoi l'on ne pourrait qu'applaudir rétrospectivement s'il s'était agi de révéler aux Français les colonies et les colonisés dans leur singularité et leur commun destin. Mais il s'agissait seulement encore de vulgariser à l'usage du peuple français les piètres slogans du parti colonial : la mise en valeur des colonies, l'Empire, remède miracle à la crise, le salut militaire de la France par l'Empire.

Face à la fermentation de l'Asie et du Moyen-Orient, on allait redire aux Français par l'Exposition les bienfaits de l'apostolat colonial pour «la rééducation des peuples arriérés», le loyalisme reconnaissant des populations soumises et les réalisations de la France comme État mandataire dans les territoires africains et arabes que lui avait confiés la Société des Nations.
Quant au «but essentiel», le ministre le formula ainsi le jour de l'inauguration : «Donner aux Français conscience de leur Empire.» «Il faut que chacun de nous se sente citoyen de la Grande France.»

 

 

Une lecture de l'Exposition

Que l'Exposition coloniale internationale de 1931 ait d'abord pensé à instruire le peuple français selon les traditions du spectacle et de la fête chères au parti colonial parisien, cela peut se lire dans son organisation même et dans mille détails.
L'Exposition devait provoquer chez le visiteur l'illusion d'un voyage dans le monde colonial. Pensant s'adresser aux lecteurs de Jules Verne, elle leur promettait «le tour du monde en quatre jours», voire en une journée. Des affiches publicitaires disaient : «Pourquoi aller en Tunisie quand vous pouvez la visiter aux portes de Paris ?»

C'est autour du lac Daumesnil que le visiteur était invité au voyage planétaire. Sans effort, comme dans des dioramas, il pourrait glisser d'une colonie à l'autre. Il irait d'un palais marocain à la rue d'un village soudanais, il pourrait entrer dans la grande mosquée de Djenné avant de gravir la chaussée monumentale du temple khmer d'Angkor Vat.

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À l'usage de l'élite déjà férue de tourisme exotique, l'exposition de Vincennes se voulut aussi un spectacle d'art où la beauté et la couleur des architectures l'emportaient parfois sur le strict réalisme. Plusieurs pavillons dits de style local furent de libres interprétations, non des reconstitutions fidèles. Ainsi le bizarre et beau palais rouge de Madagascar fut flanqué d'une surprenante tour surmontée de têtes de bœufs. Mais ce campanile altier était une pure création artistique parisienne, vaguement inspirée des humbles poteaux votifs de la campagne betsiléo. Le pavillon du Cameroun prétendait amplifier la hutte des Bamoums, mais il s'imposait surtout par la réussite d'un décor géométrique original. À des fins décoratives semblables, le bois de Vincennes fut orné de somptueux palmiers dattiers, alors que ce palmier est rare sur les côtes d'Afrique. On eut soin cependant de présenter «aux amis des arts primitifs» des expositions d'objets authentiques et de tenter une reconstitution de villages indigènes en pays africain et malgache.

Comme dans les précédentes expositions, mais avec plus de goût et de moyens, furent donnés des spectacles authentiques : processions rituelles des génies villageois de l'Annam ou cérémonie religieuse dans la pagode du Laos. On ressuscita même avec des figurants autochtones le cortège du roi Béhanzin ou celui du Morho-Naba et l'on fit défiler dans leurs uniformes d'apparat les dignitaires malgaches qui entouraient la reine Ranavalona III avant 1895. Une fois encore, le public fut invité à entendre des orchestres africains et malgaches, des musiciens de cafés maures ou à admirer des ballets annamites et des troupes de danseurs noirs. Cependant, chaque soir, tandis que s'illuminaient les pavillons, des fêtes lumineuses et musicales se déroulaient au théâtre d'eau. Mais qu'y venaient faire les ensembles de 1931pavillonalgeriemusic-halls parisiens ?

Pour le populaire, avide d'exotisme bon enfant, furent organisées des caravanes et des courses de chameaux, des promenades en pirogues malgaches sur le lac Daumesnil, voire simplement des ventes de casques coloniaux.
Des souks marocains, des restaurants africains ou tunisiens, le «café du Cameroun», étaient censés révéler au peuple la «gastronomie coloniale», les pâtisseries arabes ou les «boissons exotiques». Il paraît que les spectacles et les plaisirs furent décents. Barrès qu'écoeuraient les expositions («Limonade et prostitution», tranchait-il) eût peut-être été satisfait.

Certaines des intentions des organisateurs furent aussi fermement soulignées. L'hommage rendu aux missionnaires et aux militaires était appuyé, lisible jusque dans le plan. Ainsi les pavillons des missions catholiques et protestantes occupaient une place de choix au centre de l'«avenue des Colonies françaises» et semblaient conduire vers une tour haute de quatre-vingt-deux mètres, le monument de l'armée coloniale. En ces années où le sort de l'Indochine était remis en question, on fit large place au «joyau de la colonisation française» : la part réservée aux seuls palais et temples d'Indochine représentait, à elle seule, le dixième de la superficie totale de l'Exposition.

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Orchestre Stellio (Martinique) de l'Exposition Coloniale, 1931


D'autres intentions furent déjouées. Les organisateurs auraient voulu démythifier un certain exotisme de pacotille qui horripilait les coloniaux. Mais, en dressant de luxueux décors et en y plaçant d'authentiques personnages vêtus d'habits de fête, ils créèrent des impressions esthétiques tout aussi erronées. Les visiteurs savaient-ils que bien peu d'Annamites habitaient ces demeures aux décorations somptueuses, ou que les cortèges de nobles mandarins relevaient d'un folklore disparu ? La grande misère des paysans d'Indochine fut dérobée aux regards derrière un paravent de laque. Bref, l'Exposition coloniale de 1931 resta, comme celles du passé, un théâtre d'ombres, non un reportage fidèle.

Lyautey avait demandé qu'on insistât aussi sur les réalisations de la «politique indigène» et les progrès économiques dus à la colonisation. Ainsi s'expliquent qu'aient été soulignés dans chaque pavillon les moindres réalisations sociales et les progrès de l'hygiène et de la santé publique. Mais les salles qui attirèrent le plus grand nombre de visiteurs furent celles qui présentaient les arts décoratifs, les collections de masques et de fétiches. Les photographies de réalisations industrielles, les statistiques sur le mouvement commercial, les collections d'échantillons n'intéressèrent pas le grand public. L'amélioration du bien-être, le développement des populations colonisées, proclamés «mission sacrée de la colonisation», furent affirmés de manière didactique ; ils laissèrent les visiteurs et les journalistes indifférents.

Enfin, à supposer que le ministère des Colonies ait vraiment voulu célébrer l'œuvre coloniale de laChap1B_02 République, les touristes les plus attentifs y furent insensibles. La grande épigraphe du musée des Colonies disait : «À ses fils qui ont étendu l'empire de son génie et fait aimer son nom au-delà des mers, la France reconnaissante.» Mais, dans la longue liste des artisans du domaine colonial, les noms des grands décideurs républicains disparaissaient...

Curieusement, les hommes politiques furent rares dans leurs discours de 1931 à faire hommage à la République de cet immense empire colonial. Certes, le ministre des Colonies, Paul Reynaud, invita la foule à la reconnaissance vis-à-vis de ceux «qui ont fondé à la fois un régime et un Empire». Certes, André Lebon, ancien ministre des Colonies, affirma que «la foule française avait salué avec déférence et attention la mémoire des artisans connus ou anonymes de l'oeuvre coloniale». Mais aucun hommage spectaculaire ne fut rendu à Vincennes aux grands Républicains coloniaux. Il ne fut pas même question de Gambetta, l'initiateur, ni d'Eugène Étienne, son disciple, jusqu'à sa mort chef incontesté du parti colonial. Jules Ferry eut droit à une cérémonie commémorative à Saint-Dié, mais J. Paul-Boncour fut peut-être le seul à faire un rapprochement qui s'imposait : «Il me plaît que les splendeurs de cette Exposition coloniale où la France s'admire et s'étonne presque d'une oeuvre qu'elle ne soupçonnait point se soient ouvertes à l'heure où des foules venaient déposer la palme du souvenir dans celui qui en fut l'initiateur méconnu et torturé.»

 

Bilan matériel et moral de l'Exposition.

On ne s'interrogerait pas sur le succès matériel de cette Exposition, incontestable, sauf au point de vue financier, si le nombre des visiteurs ne servait d'ordinaire à mesurer son influence supposée sur l'opinion.

Selon les rapports des organisateurs, on avait comptabilisé en 193 jours, 33 489 000 entrées à l'Exposition et au parc zoologique. Or, ce parc, l'une des grandes réussites de l'Exposition, enregistra à lui seul 5 288 462 entrées à 2 francs, chiffre qu'il serait légitime pour notre propos de soustraire de celui des visiteurs de l'Exposition qui acquittaient 3 francs. En retenant cependant le total de 33 millions de tickets d'entrée (or il fallait présenter quatre tickets par personne le vendredi, un les autres jours) et en supposant pour un même visiteur une moyenne de quatre entrées (les tickets étaient vendus par quatre), les organisateurs estimaient à 8 millions le nombre des visiteurs différents, soit, pensaient-ils, 4 millions de Parisiens, 3 millions de provinciaux et 1 million d'étrangers.

Cette évaluation maximale (on trouverait 6 millions de Français en ne tenant pas compte des visiteurs du seul parc zoologique) permet du moins de mesurer les excès de plume des gazettes coloniales. L'une d'elles écrivait sans rire le 19 novembre 1931 que «trente-trois millions de Français avaient pris conscience de la France de cent millions d'habitants».

Le bilan moral de l'Exposition reste encore plus difficile à établir. Confortés par le succès d'affluence malgrémaroc un temps maussade, les officiels estimèrent dans un premier mouvement que le public français devait avoir été «séduit et instruit». Les Français ne pourraient désormais oublier qu'ils avaient un Empire. Celui-ci cesserait d'être une vague entité, un thème à discours ; il deviendrait «la plus magnifique des réalités». Les colonies ne seraient plus jamais cette terra incognita dont la presse n'entretenait ses lecteurs qu'à l'occasion de scandales. Après avoir respiré un peu de l'atmosphère coloniale, vécu «les heures de gloire de l'épopée coloniale» ; les Français seraient plus confiants dans la grandeur de la France. Dans les milieux gouvernementaux, on affirmait que le but avait été atteint : l'esprit colonial avait pénétré les masses populaires. André Tardieu, qui avait écrit dans L'Illustration de janvier 1931 : «Chez nous la conscience impériale est à naître», affirmait dix mois plus tard : «Elle est née. L'Exposition coloniale a été un triomphe, une leçon, une espérance.» Pour le ministre des Colonies, Paul Reynaud, la démonstration était faite : l'Empire français était devenu un bloc indivisible et les Français ressentaient l'honneur d'en être les citoyens. «La vieille France d'Europe et la jeune France d'outre-mer, commentait l'ancien ministre Léon Bérard, se sont peu à peu rapprochées malgré la distance, réciproquement pénétrées et mêlées et sont devenues inséparables.»

Certains enthousiastes affirmaient que «la France comme l'Angleterre, deux siècles avant nous, commençait à penser impérialement», oubliant au passage que le mot d'ordre : «Learn to think imperially» avait été formulé par Joseph Chamberlain en 1895. Le gouverneur général Olivier, qui fut, comme délégué général, le maître d'œuvre de l'Exposition, prétendait en novembre 1931 : «En six mois, l'idée coloniale a gagné plus de terrain qu'elle n'en avait gagné en cinquante ans.» Toutefois, il se corrigeait aussitôt : «Peut-on en déduire que, pénétré désormais de l'importance de ses colonies, le Français a enfin acquis ce sens impérial qu'on lui a tant reproché de ne pas avoir ? Je me garderai bien de l'affirmer, ce serait lui demander un bouleversement trop radical.»

 

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Du côté des écrivains, la réflexion sur l'Exposition fut courte, rarement critique, généralement indifférente à l'oeuvre républicaine. Marcel Prévost pensa bien à célébrer le «miracle» de ce qui avait été accompli entre «la défaite de 1871 et la victoire de 1914», mais, volontairement ou non, le mot République ne fut pas écrit par lui dans la Revue de France. Il s'attardait à noter la surprise de l'orgueil national : «Vous ne croyiez pas la France si grande», mais remarquait la dignité et la retenue de la fierté populaire. Paul Morand appelait joliment l'Exposition «cette clinique au but précis où l'on opère le peuple français de son indifférence coloniale», mais, prudent, il ne se prononçait pas sur les résultats de l'opération. L'écrivain colonial Pierre Mille ne s'y hasardait guère davantage : «Au lendemain de Vincennes, le Français ne saura pas où c'est, mais il saura que ça existe.»

À Paul Valéry, il semblait au contraire que «l'Exposition magnifiquement organisée avait produit une impression considérable dans le pays [...] Le plus grand nombre des Français n'avaient de leurs colonies qu'une idée vague sinon toute fausse, où il entrait de l'indifférence sinon quelque sentiment assez peu favorable. L'Exposition a mis la nation en présence de son œuvre. Elle lui a fait concevoir sa puissance et ses responsabilités». Mais Valéry feignait de croire que l'on avait proposé aux Français sous une forme pittoresque de réfléchir aux problèmes coloniaux, car «les problèmes ne manquent pas». Léon Blum se montra plus incisif; il aurait voulu «moins de festivités et de discours et plus d'intelligence humaine». Cette présentation des colonies dans un parc d'attractions lui paraissait même dangereuse parce que mensongère face à la réalité des insurrections et de la répression en Annam. S'il parla donc à plusieurs reprises de l'Exposition, ce fut surtout pour dissocier le parti socialiste des actions coloniales du passé et des politiques du présent.

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Quant aux réactions spontanées du petit peuple, avouons qu'elles nous échappent. Retenons pourtant que de nombreux visiteurs qui avaient employé le tutoiement vis-à-vis des marchands des souks furent vivement réprimandés par ceux auxquels ils s'adressaient. Ils se déclarèrent stupéfaits de cette agressivité. D'autres incidents éclatèrent entre des photographes amateurs et des colonisés ; ceux-ci protestèrent qu'ils n'étaient point des objets de curiosité. L'Expo révéla peut-être à certains badauds eux-mêmes la mort du Bon Sauvage.

Mais l'Exposition internationale visait aussi, on s'en souvient, à démontrer la justesse de la cause civilisatrice de l'Occident. Sur ce plan, le gouverneur général Olivier croyait que «l'Exposition avait réhabilité l'œuvre de l'Europe coloniale. Elle a mis ses élites en garde contre ceux qui lui conseillaient d'abdiquer sous prétexte que cette oeuvre fut mauvaise ou qu'elle est achevée». Telle était aussi l'opinion du publiciste et historien Lucien Romier : l'idéalisme populaire avait été rendu témoin et juge de l'effort de notre civilisation ; «l'élan de la foule a répondu : l'Exposition coloniale a restauré la noblesse de l'Europe».

Les militants de la cause coloniale furent, dans l'ensemble, moins satisfaits. Parce qu'ils avaient espéré que «la jeunesse française trouverait dans l'Exposition l'enseignement qui a manqué aux générations précédentes», ils expliquèrent, plus ou moins aimablement, qu'on avait trop sacrifié au pittoresque. L'Exposition n'avait pas été assez éducative. Dans La Dépêche coloniale, Rondet-Saint écrivait : «L'Exposition a été une apothéose certes, mais elle n'a pas revêtu dans son ensemble ce caractère d'enseignement, de leçons de choses qu'on eût aimé trouver en elle.» Pour le président de l'Association sciences-colonies, Messimy, «elle n'aura été qu'une feria colossale» si elle n'était partout continuée, si elle ne pénétrait pas tous les ordres d'enseignement.

Bientôt les augures du parti colonial se déclarèrent franchement déçus. Le secrétaire général de la plus puissante des associations coloniales privées, L'Union coloniale, affirmait en 1932, dans son rapport annuel, que «l'Exposition coloniale avec toutes ses merveilles qui reflétaient l'existence réelle de nos richesses d'outre-Mer a frappé l'imagination. Elle n'a point fixé dans les esprits l'importance capitale de notre Empire. La colonisation reste incomprise». Un économiste, du Vivier de Steel, personnalité importante du parti colonial, avouait à ses pairs : «Je dois dire qu'à mon sentiment, cette magnifique manifestation a plus instruit la masse populaire, naturellement sensible et vibrante, que l'élite française volontiers en défense contre les nouveautés de la politique coloniale». Celle-ci avait refusé de s'intéresser à la complexité des problèmes économiques et politiques soulevés par la colonisation. L'intelligentsia française, sommée de réfléchir aux conséquences possibles «d'une insurrection de l'Asie jaune ou de l'Afrique noire ou arabe», pressée de trouver des solutions politiques à l'hostilité latente des indigènes, était restée, selon lui, indifférente.

Telles étaient aussi - pourquoi l'a-t-on caché ? - les conclusions du maréchal Lyautey. Dans la préface qu'il donna en 1932 au rapport sur l'Exposition, Lyautey, qui avait parlé en novembre 193 1 du «succès inespéré» de l'Exposition, précisait que le succès n'était que matériel ; dans l'ordre colonial et social, il en allait autrement : «À un an de sa clôture, l'on est en mesure de constater que si l'Exposition a produit son maximum d'effet et atteint ses buts d'éducation vis-à-vis des masses et surtout de la jeunesse, elle n'a en rien modifié la mentalité des cerveaux adultes, ou ceux des gens en place qui n'étaient pas par avance convaincus.»

Aux élections de 1932, on vérifia que rien n'était changé : il n'y eut pas dix députés à parler des colonies dans leur profession de foi. Or, le silence sur la question coloniale faisait traditionnellement l'unanimité dans les consultations électorales. Tel était, selon J. Renaud, «le drame colonial» : la classe politique agissait comme si les colonies étaient chose négligeable ou encombrante et le public «n'avait gardé de l'exposition que le souvenir d'une belle image ou d'un somptueux feu d'artifice». En novembre 1933, la grande revue L'Afrique française formulait après enquête le diagnostic des coloniaux : «Après avoir été émerveillé du succès de l'apothéose coloniale de 1931, on est profondément déçu de la pauvreté de ses résultats sur l'opinion publique : tout reste à entreprendre pour faire l'éducation de ce pays qui a reconstitué un Empire et n'en a encore pris aucune conscience précise.» Le directeur de l'Ecole coloniale, Georges Hardy, contestait que «la moyenne des Français ait pris conscience de la solidarité qui lie la France à ses colonies» : «Avons-nous pris l'habitude de penser impérialement ? Assurément non.» Et l'ancien ministre Gabriel Hanotaux d'expliquer en 1935 que «l'opinion s'était en quelque sorte endormie sur le succès de l'Exposition coloniale». Enfin, les élections de 1936 confirmèrent ce que la Chronique coloniale appelait «l'indifférence populaire en matière coloniale».


Ainsi, dans les années 1932 à 1936, les caciques du parti colonial comme ses plus humbles publicistes, bien loin de se réjouir de la prétendue prise de conscience impériale des Français, ne cessèrent de soupirer, comme le faisait en 1934 La Quinzaine coloniale : «Hélas ! les masses n'ont pas encore compris !...»

Mais le souvenir des festivités de 1931 ne fut-il pas dans le long terme plus important que les coloniaux eux-mêmes ne l'avaient espéré ? On pourrait se demander, par exemple, si l'Exposition de 1931 provoqua des vocations coloniales ? Pour le savoir un sondage rétrospectif s'imposerait : il faudrait interroger par questionnaire un échantillon représentatif des divers milieux d'anciens coloniaux. L'historien américain

W.B. Cohen, qui eut le mérite de questionner quelque deux cent cinquante administrateurs formés par l'École nationale de la France d'outremer, pensa bien à leur demander les motifs de leur vocation. Mais il ne fournit dans sa thèse, Rulers of Empire, aucune réponse chiffrée. C'est donc sans en donner de preuves qu'il écrit que, l'Exposition ayant attiré «surtout des enfants des écoles [?]», «elle poussa bon nombre d'entre eux vers l'administration outre-mer [?]. Plusieurs de ceux qui entrèrent à l'École coloniale dans les armées trente croient que l'exposition de Vincennes a joué un rôle déterminant dans leur choix de carrière». Comme l'auteur reconnaît lui-même que les raisons qui poussaient les jeunes étudiants des années 1930 à entrer à l'École coloniale étaient nombreuses et leurs motivations semblables à celles des générations antérieures, il paraît de bonne méthode de ne pas conclure à l'«importance» de l'Exposition dans le choix de la carrière d'administrateur. Si le nombre des candidats à «Colo» augmenta brusquement à partir de 1929 et fut multiplié par neuf jusqu'en 1946, il est clair qu'on ne saurait rattacher à l'Exposition de 1931 un mouvement aussi continu.

Au-delà du petit monde des administrateurs des colonies, même s'ils furent «les vrais chefs de l'Empire» (R. Delavignette), est-il possible de déceler l'influence supposée de l'Exposition sur le public français ? Un des très rares sondages d'opinion réalisés par l'I.F.O.P. en 1939 permet de noter que 53 % des Français estimaient «aussi pénible de devoir céder un morceau de notre empire colonial qu'un morceau du territoire de la France» et que 43 % étaient d'un avis contraire. Or, parmi la majorité de Français attachés à l'Empire, les plus forts pourcentages se rencontraient «parmi les jeunes de moins de 30 ans» et ensuite parmi les personnes de plus de 60 ans. Au contraire, les personnes âgées de 30 à 50 ans éprouvaient le moins d'intérêt.

Ce sondage oppose donc nettement les générations qui eurent 20 ans entre 1909 et 1929 - années pendant lesquelles le parti colonial déplora le plus vivement l'indifférence de l'opinion vis-à-vis des colonies - et les générations nées après 1909 susceptibles d'avoir été influencées par les campagnes d'opinion des années 1930-1931 (et 1937-1938) et singulièrement par l'Exposition coloniale.

Toutefois, avant de conclure du seul sondage existant pour cette période à une relative adéquation entre la propagande coloniale et la popularité de l'idée coloniale, on prendra le temps de consulter des sondages postérieurs. Or, selon un sondage réalisé par l'I.N.S.E.E. en 1949, les Français les plus favorables à l'Empire étaient encore les jeunes de 21 ans à 35 ans, mais le pourcentage avait singulièrement augmenté : plus de 86 % d'entre eux pensaient que la France avait intérêt à avoir des territoires outre-mer contre 75 % pour les plus de 50 ans. Ce sondage, et d'autres, attestent donc que, contrairement à la légende, l'apogée de l'idée coloniale en France ne se situe nullement en 1931 (ou 1939) mais bien après la Seconde Guerre mondiale et que l'influence de «l'apothéose de Vincennes» ne saurait être tenue pour décisive.

Est-ce à dire que l'Exposition coloniale ne fut pas propice à la fixation d'un grand souvenir collectif, qu'elle n'ait point marqué la sensibilité d'une jeunesse qui la contempla avec admiration peut-être ou du moins curiosité, ou même qui ne l'ayant pas connue directement en entendit parler avec faveur dans le milieu familial ? C'est là une question difficile, celle de la naissance d'un mythe.

Remarquons d'abord que c'est après la fin de l'ère coloniale qu'a pris naissance ce mythe erroné de l'Exposition de 1931, lieu de mémoire de la République et apogée de l'idée coloniale républicaine. L'oubli, l'ignorance, la nostalgie voire, chez certains, l'habileté politicienne ont pu accréditer peu à peu cette fable.

D'abord le public a sans doute aujourd'hui l'impression que l'Exposition de 1931 fut la dernière de ces grandes manifestations pro-coloniales.

Ainsi se trouverait magnifié dans la mémoire collective le souvenir de l'Exposition de Vincennes. Et peu lui importerait que se soient tenus à Paris en 1933 le premier Salon de la France d'outre-mer, puis en 1935 l'Exposition du tricentenaire du rattachement des Antilles à la France et celle du quarantenaire de la conquête de Madagascar. Apparemment la mémoire collective aurait aussi oublié l'Exposition internationale de 1937 qui, elle, prit grand soin de célébrer «notre magnifique empire d'outre-mer objet de tant de convoitises». Mais qui se souvient des pavillons coloniaux édifiés dans l'île des Cygnes ? Combien de Parisiens eux-mêmes ont gardé souvenance de cette nouvelle exposition coloniale de 1937 ou de celles montées pendant la nuit de l'occupation à la gloire des «Pionniers et explorateurs coloniaux» ou de «Cent Cinquante Ans de littérature coloniale» ? Face à ces oublis massifs, comment s'étonner que la mémoire collective ait privilégié, amplifié, transmuté cet événement, relativement mineur, l'Exposition coloniale de 1931. Mais encore faudrait-il être sûr de la réalité de cette amplification dans le souvenir collectif.

L'ignorance des évolutions et des retards de notre opinion publique, qui ne découvrit le monde qu'après 1944 comme elle avait tardivement découvert l'Europe après 1918, semble a priori plus étonnante. On croirait volontiers aujourd'hui que la France est entrée dans l'ère des sondages en même temps que les États-Unis du Dr Gallup. Or, il n'en est rien et, jusqu'en ces dernières années, il était de bon ton dans le monde des littéraires de faire fi des «Gallups» et de moquer la «sondomanie». Il suffit de se référer aux débats de l'Assemblée de l'Union française pour vérifier à quelle date cette assemblée de spécialistes commença à se préoccuper de connaître l'opinion réelle des Français sur les pays d'outre-mer. Choqués par l'indifférence dans laquelle leur Assemblée travaillait, quelques conseillers eurent enfin l'idée en novembre 1949 d'inviter le gouvernement à organiser une enquête sur «les connaissances et l'opinion des Français en ce qui concernait les pays et les problèmes d'outre-mer». Ils ne furent d'ailleurs pas entendus. Or le Gallup Pol1 fournissait régulièrement aux U.S.A. ce type d'informations depuis quinze ans. Il faudra attendre la guerre d'Algérie pour qu'on jugeât nécessaire, au moins dans la classe politique, de se tenir informé des sentiments de l'opinion profonde. Mais il restait possible d'accréditer des mythes parfaitement erronés. Ainsi la vague prétendue de nationalisme chauvin qui aurait porté l'action du gouvernement de Guy Mollet, le «national-mollétisme», cette mirifique invention dont Alexander Werth persuada la presse parisienne contre l'évidence des sondages.

Le Musée des Colonies

 

Il en alla de même lorsque, dans les armées qui suivirent la décolonisation, divers publicistes voulurent célébrer le temps heureux des colonies et aviver la nostalgie d'un passé colonial triomphal. Presque tous se retrouvèrent pour fixer au centenaire de l'Algérie ou à l'année de l'Exposition coloniale l'«acmé» de la conscience impériale.

Chez certains le choix n'était sans doute pas innocent d'arrière-pensées politiciennes. En situant l'apogée de la mentalité impériale sous la IIIe République, ne tentaient-ils pas une manœuvre de diversion ? Ainsi seraient peut-être oubliés le refus de Vichy de continuer la lutte outre-mer, l'espoir mis par le peuple français dans les colonies de la France libre et la geste de l'Empire finalement rassemblé à l'appel du général de Gaulle. Aussi bien n'expliquèrent-ils pas comment les représentants de ce peuple fiançais vibrant dans les années trente d'enthousiasme impérial prétendu purent accepter en 1940 un armistice conclu sans que fût même consulté l'Empire français. Chez quelques auteurs de filiation maurrassienne, cela permettait enfin d'occulter et le rétablissement de la République par les «dissidents» venus de l'Empire et la reconnaissance du peuple français envers ces pays qu'on n'oserait plus appeler «colonies».

S'il fait pourtant abstraction de ces intentions inavouées, comme des polémiques ouvertes contre la IVe République puis contre de Gaulle «bradeur d'Empire», l'historien peut bien sûr accorder une part de vérité à la thèse de ces auteurs. Oui, comme le suggérait Lyautey, la jeunesse française avait pu être impressionnée, plus ou moins durablement, par la feria de Vincennes. Mais, d'après le témoignage même de tous les mentors du parti colonial, l'historien doit répéter que l'Exposition de 1931 a échoué à constituer une mentalité coloniale : elle n'a point imprégné durablement la mémoire collective ou l'imaginaire social des Français. Certes, pour quelques Français de petite bourgeoisie traditionaliste, fils d'officiers ou de fonctionnaires, l'image de l'Empire a pu rester liée partiellement au souvenir des festivités de 1931. Mais cette Exposition rejetée et combattue par la gauche socialiste et communiste, minimisée ou dédaignée par la bourgeoisie libérale, vite oubliée par le peuple, ressuscitée enfin comme mythe compensateur par la droite nationaliste, ne saurait être désignée comme un mémorial de la République.

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Lamine Guèye

S'il fallait indiquer la date exacte où l'œuvre coloniale de la France républicaine parut s'accomplir dans la fidélité à son idéal égalitaire de toujours, ce serait le 25 avril 1946 qu'on devrait désigner. Ce jour-là, l'Assemblée constituante, en accordant à l'unanimité, sur la proposition d'un député noir du Sénégal, Me Lamine Guèye, la qualité de citoyens à tous les ressortissants des territoires d'outre-mer, donna satisfaction à l'aspiration profonde de la politique coloniale de la République : l'égalité dans la famille française. Ce jour-là aussi - ou le 7 mai 1946, date de promulgation de la loi Lamine Guèye - les Français apprirent qu'il n'y avait plus que des Français dans les territoires de l'ancien Empire colonial. «Demain, avait écrit en juillet 1945 le directeur de l'École coloniale, nous serons tous indigènes d'une même Union française.» Un an plus tard, tous en étaient les citoyens.

«La République n'entend plus faire de distinction dans la famille humaine», avaient proclamé les hommes de 1848. Cet article de foi de l'Évangile républicain, qui représenta longtemps une grande espérance pour beaucoup de colonisés, les constituants de 1946 tinrent à honneur de le traduire dans la réalité. Or 63 % des Français (contre 22 % d'un avis contraire) interrogés par sondage en mars 1946 s'étaient prononcés à l'avance pour qu'on accordât «aux populations des colonies françaises les mêmes droits qu'aux citoyens français».
Ceux qui célèbrent dans l'Exposition coloniale de 1931 un mémorial républicain ont en réalité cédé à une nostalgie triomphaliste. Ceux qui voudraient choisir le vote historique du 25 avril 1946 rendraient hommage non seulement à Lamine Guèye mais à ses inspirateurs, à Victor Schoelcher et à l'abbé Grégoire, et surtout à l'effort de générosité des trois Républiques.

Charles-Robert Ageron
in Les lieux de mémoire. La République (dir. Pierre Nora) (1984),
éd. "Quarto" Gallimard, 1997, p. 493-515

 

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* sur C.-R. Ageron : le texte de Daniel Rivet, Charles-Robert Ageron : historien de l'Algérie coloniale

* iconographie (partielle)

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7 novembre 2006

Colonies : ni tabou ni repentance (Georgette Elgey)

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Trois ouvrages apportent un nouvel éclairage

sur l'histoire infiniment complexe des relations de la France

avec son empire colonial

 

  Colonies :

ni tabou ni repentance

Georgette ELGEY

 

Les deux premiers essais concernent les «soldats indigènes», leur place, leur rôle et leur importance dans l'armée française. Héros de Tunisie, un récit événementiel classique qui retrace plus d'un siècle d'histoire tunisienne et française, commence en 1837, bien avant que la France ait établi son protectorat sur ce pays, et se termine en 1957 quand celui-ci recouvre son indépendance. La Force noire a une autre ambition. Il se présente sous la forme de près d'une centaine de notes brèves, sur les sujets les plus variés : loin de se limiter aux questions militaires, elles traitent aussi bien la genèse du célèbre slogan publicitaire de l'entre-deux-guerres «Y'a bon Banania», que du mythe du barbare guidé par la mère patrie vers le progrès. Ainsi, à travers cette évocation qui justifie pleinement le sous-titre du livre Gloire et infortunes d'une légende coloniale, c'est tout un tableau de l'évolution des mentalités françaises qui nous est offert. Une iconographie très riche, le plus souvent inédite, contribue à l'importance de ces deux publications.

Le troisième ouvrage est d'une tout autre nature. Son auteur, Daniel Lefeuvre, spécialiste reconnu de l'Algérie coloniale, est un universitaire - il enseigne à Paris VIII - qui, en aucun cas, ne peut être classé parmi les défenseurs du colonialisme ou les nostalgiques de «l'Algérie française». Comment définir son dernier livre ? Bien que son titre Pour en finir avec la repentance coloniale indique nettement que l'auteur n'est pas neutre, ce n'est en rien un pamphlet. On pourrait plutôt l'apparenter à une mise au point, extraordinairement vivante et précise. En 230 pages, aussi passionnées qu'étayées par des faits indiscutables, Daniel Lefeuvre met à mal les «informations» qu'au nom d'une soi-disant vérité historique et dans le souci supposé de dévoiler notre passé «honteux», certains chantres de l'anticolonialisme répandent aujourd'hui avec la complaisance de bien des médias. Ceux-là même qui n'osent les contredire, par ignorance ou par crainte d'apparaître comme les défenseurs des crimes français. L'exaspération ressentie par Daniel Lefeuvre devant l'imputation à la France de tous les péchés ne le conduit par pour autant à la moindre complaisance envers notre pays. S'il lui paraît incontestable que l'armée française, même dans ses pires excès envers les Algériens, n'est pas mue par le racisme, c'est tout simplement qu'elle a eu des comportements tout aussi scandaleux dans des conflits européens, que ce soit au Palatinat, en Espagne, ou même dans son propre pays lors de la guerre de Vendée.

Que la France ait commis des atrocités en Algérie, c'est certain - ne s'est-on pas indigné à la Chambre dessaint_arnaud pairs en 1845 contre l'effroyable enfumade des grottes de Kabylie, qui se solda par plus de cinq cents victimes ? Mais voir dans ces horreurs une sorte de préfiguration des crimes nazis, établir une filiation entre la conquête de l'Algérie et la Shoah, constitue «un parallèle ignominieux, qui ne repose sur un aucun fondement...». L'objectif de la conquête n'était pas l'anéantissement des populations, mais leur domination, vérité «qu'il faut répéter inlassablement tant la confusion est entretenue». À juste titre, l'auteur souligne les conséquences perverses que peuvent avoir sur l'esprit public les déformations historiques assenées comme la révélation d'une vérité cachée : «Il y a quelque chose de profondément malsain, dans cet acharnement à faire de la conquête coloniale un laboratoire du nazisme, contre toute vérité historique. Il y a aussi quelque chose de dangereux, pour les fondements mêmes de la République, à poser ainsi les bases artificielles d'une guerre des mémoires...»

Chacun des chapitres apporte un éclairage, souvent nouveau, toujours scientifique et difficilement contestable, sur des sujets d'actualité. Par exemple, les rapports de la France avec l'immigration, ou l'islamophobie, dont l'auteur note qu'elle n'est en rien une survivance d'une culture coloniale plutôt islamophile : «Sa construction est récente. Elle est d'abord le produit de l'ignorance. Elle est, surtout, une réaction de crainte - pas totalement injustifiée au demeurant - alimentée par la violence des fondamentalistes et autres talibans et jihadistes.» Une lecture indispensable pour tous ceux que l'histoire de notre pays intéresse.

Georgette Elgey

 

* illustration : Saint-Arnaud. Au XIXe siècle, les militaires furent les premiers à revendiquer les horreurs de la guerre qu'ils menaient en Algérie. Faire croire aujourd'hui que cette histoire a été occultée, c'est de l'ignorance... ou de la manipulation.

 


source :
Historia    

 

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16 novembre 2006

Bordeaux colonial de 1850 à 1940 (Christelle Lozère)

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Exposition maritime de Bordeaux, le palais des Colonies

 

Bordeaux colonial de 1850 à 1940

Christelle LOZÈRE

Doctorante en Histoire de l'Art à Bordeaux III

 

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Les premières expositions internationales à Bordeaux, 1850, 1854, 1859, 1865
Bordeaux, dont la tradition commerçante de son port avec l’étranger était déjà bien établie, fut en 1850 la première ville de France à prendre l’initiative d’inclure une section coloniale et étrangère dans une exposition officielle. Organisée par la Société Philomathique de Bordeaux, celle-ci ouvrit officiellement le 6 juillet 1850, au premier étage de l’aile droite de l’ancien Palais de Justice (alors sis au 30, allées de Tourny). Artistes et industriels répondirent en grand nombre à la manifestation et les Bordelais purent admirer un  véritable «bazar universel» d’objets d’art et industriels venus de toute la France, mais aussi d’Algérie et des colonies – ces dernières n’étant néanmoins pas autorisées, en raison des réticences locales, à participer aux concours et à recevoir de récompenses. Très vite, ce type de manifestations constitua un lieu privilégié de diffusion des principes coloniaux : Londres organisa sa première grande exposition universelle l’année suivante, Paris en 1855.

 

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Exposition maritime de Bordeaux

 

Situées dorénavant sur la place des Quinconces, les expositions bordelaises de la Société Philomathique, qui suivirent, en 1854, 1859 et 1865 témoignèrent de cet engouement pour les colonies et les sections coloniales s’amplifièrent. En 1854, l’Algérie et la Guadeloupe furent à l’honneur et récompensés. En 1859, la section coloniale grandit en importance et accueillit en nombre des produits de Guadeloupe, de Martinique, de la Réunion, d’Algérie… mais aussi des Landes, région alors considérée comme une «colonie en voie de défrichement».
En 1865, les organisateurs affirmèrent solennellement l’internationalité de la onzième exposition philomathique qui intégra également l’Espagne et le Portugal. Les Quinconces fut en fête pendant trois mois durant lesquels l’exposition, qui s’étendait sur 12 000 m², accueillit pas moins de 300 000 visiteurs. Parmi les nombreux stands de l’industrie française, 51 exposants représentaient les Antilles, quatre l’île de la Réunion, deux la Guyane et 34 l’Algérie. Une exhibition spéciale fut présentée dans la nef latérale sud du Palais d’Exposition, dont l’une des sections fut consacrée aux  Antiquités celtiques et gallo-romaines, notamment issues de la région d’Agen, mais curieusement mises en parallèle avec des instruments de la Nouvelle-Calédonie d’époque récente. Ce type de comparaison, s’inspirant directement du darwinisme, rappelle le rôle alors prépondérant de la science dans l’affirmation d’une hiérarchie des races, préfigurant et légitimant la cristallisation d’un racisme populaire. On retrouvera six ans plus tard de tels rapprochements au Musée Préhistorique du Jardin public qui associa des objets de la préhistoire à des outils contemporains des “sauvages actuels”.

 

Les grandes Expositions Universelles et Coloniales de Bordeaux 1882, 1895 et 1907
Le rendez-vous bordelais de 1882 propagea à son tour les valeurs coloniales, renforcées par les récentes conquêtes des de la IIIe République en Indochine et en Afrique (Afrique noire, Madagascar, Maghreb). La douzième exposition de la Société Philomathique fut déclarée «universelle» pour les vins et «internationale» pour l’agriculture, les beaux-arts et l’industrie. Dans le bâtiment des spiritueux, se côtoyaient des produits d’outre-mer, de Chypre, d’Australie, de Nouvelles Galles du sud, du Chili ou de Ténériffe.

Furent aussi présentées à cette occasion d’étonnantes collections privées d’objets d’art exotiques, revenues des quatre coins du monde dans les bagages de navires de commerce, de missionnaires, de médecins, mais aussi à la demande d’amateurs, bien souvent préhistoriens, dès le début du XIXe siècles : porcelaines du Japon et de Chine, armes turques et indiennes, antiquités égyptiennes et mexicaines... De nombreuses maisons bordelaises, profitant de la position de la ville comme tÍte de ligne du commerce avec les Iles et les Colonies, s’étaient en effet implantées dans les colonies, telles les Maurel et Prom au Sénégal, Buhan et Teisseire à Gorée, Delmas et Cie en Afrique Noire, ou Denis en Indochine…

 

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Exposition de la Société Philomatique, 1895

Mais l’année 1895 marquera véritablement le triomphe de la politique coloniale bordelaise. En effet, la grande Exposition universelle de Paris, en 1889, vint marquer un tournant. Très impressionnées par la section coloniale, les grandes villes de province souhaitèrent dès lors se mesurer à la capitale, Lyon en premier en 1894, suivi de Bordeaux l’année suivante, et Rouen en 1896.
Toujours organisée sur la place des Quinconces par la Société Philomathique, la manifestation bordelaise de 1895 s’étendit sur 10 ha, dont 3 300 m² couverts, et accueillit 10 054 exposants, dont 302 venaient des colonies. Pour l’occasion, le célèbre architecte de l’exposition universelle parisienne, Joseph Albert Tournaire, fut choisi pour la construction des palais et des pavillons. Parmi les nombreuses constructions (Pavillon du Gouvernement, Palais de la Presse…), figuraient un Palais Colonial, un Pavillon de l’Algérie, ainsi que deux villages exotiques. 
Le Palais colonial, situé près de la porte Nord, fut édifié en partie aux frais de la Chambre de Commerce de Bordeaux. A l’intérieur de ce vaste édifice de 624 m² répartis sur deux étages, toutes les colonies étaient représentées : Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin, Antilles, Tahiti, Réunion et les contrées africaines.

Comme l’Exposition de la Société Philomathique de 1895 remporta un vif succès, marquant l’apogée de la politique culturelle coloniale bordelaise en cette fin de siècle. La ville renforça son image de grand port colonial et, en 1907, fut choisie par la Ligue maritime française de Paris pour accueillir une nouvelle grande Exposition Maritime et Internationale. L’ouverture officielle eut lieu le 27 avril sur les Quinconces. Comme en 1895, le Palais Colonial en constitua l’un des principaux monuments : d’une superficie de 2500 m², il fut construit par l’architecte adjoint de la ville Léo Drouyn (sous les ordres de Tournaire) dans un style arabe, d’inspiration soudanaise, et se développait en arc de cercle.

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Bordeaux, Exposition maritime, palais des Colonies (carte postale ancienne)

 

Les villages ethnographiques, 1895, 1904 et 1907
Comme dans toutes les expositions coloniales depuis celle de Paris en 1889, les villages exotiques constituèrent les principales attractions des manifestations bordelaises. Le phénomène des «zoos humains» sillonna la France et dura jusque dans les années 1930 . Bordeaux organisa par le biais de Ferdinand Gravier (qui déjà avait fourni des objets africains au Musée Préhistorique de Bordeaux, dès 1886) un village nègre et annamite en 1895, et un village nègre, en 1907, à l’occasion de son Exposition Maritime.
«Rien de si drôle, s’extasiait-on dans la Petite Gironde, en 1895, que le mélange de ces Congolais, indolents et superbes et de ces Indochinois, chétifs, remuants, fuyants, et tous, avec leur imberbe visage ridé, semblables à de vieilles femmes».

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)

En 1904, un village tunisien fut improvisé dans les arènes de la Bennatte par un entrepreneur privé. Cette même année, un ordre municipal fut instauré pour empêcher les spectacles de «faux nègres». Des forains s’étaient en effet grimés en «noirs» afin d’attirer la foule lors de la foire des Quinconces, présentant des spectacles comme «les nègres, mangeurs de mous» ou «des nègres, mangeurs de verres».
Mais ces exhibitions ne furent pas du goût de tous les Bordelais. Dès 1895, un des organisateurs de l’exposition bordelaise, publia, de manière anonyme, dans le catalogue d’exposition, un article dénonçant ces pratiques avilissantes.

 

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)

 

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)

 

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)

 

Les musées coloniaux à Bordeaux
Il fut créé à Bordeaux entre 1871 et 1907, cinq musées à caractère colonial. En 1871, une salle des colonies fut ouverte dans le Musée Préhistorique de Bordeaux où des objets préhistoriques étaient comparés à des objets des «sauvages actuels» (objets de la Nouvelle-Calédonie, de l’Océanie ou de Madagascar, par exemple).

En 1877, fut ouvert un Musée de matières premières et de produits fabriqués dans l’École supérieure de Commerce de Bordeaux, rue Saint-Sernin où des objets d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud étaient exposés. Malgré de nombreuses tentatives auprès des Ministères, le Musée ne fut jamais reconnu officiellement et disparaîtra en 1903 au profit du Musée Colonial de Bordeaux, crée en 1901, au Jardin Public. 

À partir de 1894, les premières collections du Musée d’Ethnographie et d’Études coloniales furent constituées au sein de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. Ce ne fut qu’en 1900, qu’on parla officiellement de Musée d’Ethnographie et d’Études coloniales de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. L’année 1900 fut en effet particulièrement heureuse pour l’agrandissement des collections accumulées depuis 1894. L’Exposition Universelle Parisienne permit en effet au musée une collecte d’objets, lui donnant des «dimensions» nationales.

En 1901, fut inauguré, sous l’impulsion marseillaise, le Musée Colonial de Bordeaux au Jardin Public. Situé sur les terrasses du Jardin Public de Bordeaux, dans l’immeuble de l’ancienne École de Sculpture, l’établissement exposait les productions des colonies, illustrées par des échantillons, des cartes murales, des photographies, des gravures, et présentait des produits régionaux destinés à l’exportation. Suite à des problèmes financiers, le Musée changea de direction dès 1904 et le Dr Lucien Beille fut nommé à sa tête jusqu‘à sa fermeture dans les années 1936. En complément du musée, s’ajoutaient une bibliothèque et un laboratoire d’expérimentation rattaché aux serres coloniales, tandis qu’un Office de Renseignement (Institut Colonial) était logé place de la Bourse, au sein de la Chambre de Commerce.

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terrasses du Jardin Public de Bordeaux

 

En 1913, l’Institut Colonial inaugura une Exposition temporaire de l’Afrique Équatoriale Française dans un pavillon du Jardin Public. Elle fut inaugurée le 29 juin par le gouverneur général de l’AEF, M. Merlin. Deux des quatre salles étaient consacrées aux œuvres de l’Institut, la troisième aux produits importés des colonies et la dernière aux produits fabriqués dans la métropole, vendus dans les colonies et plus spécialement sur le continent africain.

Enfin fut créé en 1907, le premier Musée colonial normal de France à la Sauve-Majeure (près de Bordeaux) qui avait pour but de favoriser la propagation de l’idée coloniale en France en encourageant les jeunes instituteurs à puiser dès la petite enfance, le goût des vocations coloniales. Dans le but de compléter cet enseignement colonial, des conférences sur le monde colonial furent données aux élèves par le Groupe Colonial Post-scolaire de Bordeaux.
Cette association créée par Godefroy Ratton en 1904, joua un rôle déterminant dans la diffusion de l’enseignement colonial bordelais jusque dans les années 1940. Malheureusement, le Musée colonial normal fut détruit en 1910 dans l’incendie de l’École. Une résolution du Conseil Général de la Gironde projeta sa reconstitution à Saint-André-de-Cubzac dans les nouveaux locaux de l’École Normale, mais le projet n’aboutit pas.

 

L’enseignement colonial à Bordeaux
Dès 1890, les Universités bordelaises prirent conscience de la richesse que pourrait lui apporter l’enseignement colonial. Émile Lappara, dans un rapport sur les travaux des Amis de l‘Université de Bordeaux écrivit en février 1900 :
«Qui oserait prétendre que nous ne sommes pas dans un milieu excellent pour développer les vocations colonisatrices. L’Université de Bordeaux est donc désignée par des penchants héréditaires de la population qui vit d’autour d’elle pour former des colonisateurs».

Alors que la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux avait déjà créé un diplôme de médecine coloniale et un cours de pathologie exotique, le 23 janvier 1902, la Commission de l’Institut Colonial se réunit pour discuter de l’organisation d’un enseignement colonial qui s’ajouterait aux cours déjà en place. Il fut décidé la création d’un diplôme d’études coloniales correspondant à celui de la Faculté de Médecine et à partir de 1902, l’ouverture d’un cours d’Agriculture coloniale (professé par le Dr Lucien Beille, agrégé à la Faculté de Médecine), d’un cours sur les produits coloniaux (professé par M. Hugot, Dr en Sciences Physiques), d’un cours d’Hygiène Coloniale (par le Professeur Le Dantec) et d’un cours d’Histoire de la Colonisation et de Géographie Coloniale donné par le Professeur Henri Lorin.

À la suite de longs pourparlers au cours desquels l’Institut Colonial de Bordeaux trouva l’appui le plus empressé de la part de l’Université, un arrêté du Ministre de l’Instruction Publique intervint le 28 octobre 1926 autorisant la Faculté de Lettres de l’Université de Bordeaux à délivrer un certificat d’études supérieures portant le titre de certificat d’études coloniales. En 1927, l’Institut Colonial fut rattaché officiellement à l’Université de Lettres.

Voici quelques cours dispensés par la Faculté de Lettres donnant droit au certificat d’études coloniales :
      - Histoire de la Colonisation. 15 leçons.
      - Idées et croyances des sociétés primitives. 4 leçons.
      - Hygiène coloniale. 5 leçons
      - Histoire de l’Art arabe. 6 leçons.
      - Pays Arabes et Notions Ethnographiques et Littéraires.
      - Établissements de l’Océanie : races, mœurs, coutumes, économie politique.   
        4 leçons. 

Outre les musées et l‘enseignement, de nombreuses Institutions de propagande (Office du Maroc, Office général des Antilles et de la Guyane française, la Ligue coloniale maritime de Bordeaux, l’Institut de la France d’Outre-mer, le Groupe Colonial Post-scolaire de Bordeaux etc.) et des Sociétés Intellectuelles furent créées dans le but de promouvoir et diffuser l’idée coloniale à Bordeaux.

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Ligue maritime et coloniale française

 

Les Foires coloniales de Bordeaux 1916 à 1940.
La concurrence étrangère, allemande en particulier, et les bouleversements, notamment économiques, causés par le premier conflit mondial, obligèrent progressivement les autorités locales à modifier leurs objectifs. Il ne suffisait plus de montrer les colonies et de vanter leurs produits, il fallait désormais les vendre et ouvrir de nouveaux marchés. À partir de 1916, Bordeaux organisa ses premières Foires modernes. Installées sur la place des Quinconces, elles accueillirent de nouveau les produits en provenance des colonies. Si quelques particuliers, venus des quatre coins du monde, exposaient de l’artisanat et des objets d’art locaux, les principales productions étaient représentées dans des stands spécialement aménagés par les Offices et les grandes firmes coloniales. Une abondante documentation était mise à la disposition du public, ce qui ne suffit pourtant pas à masquer le racisme ambiant inhérent à ce type de manifestation : “L’Exposition sera donc non seulement universelle, mais quelque peu rastaquouéresque. Ce n’était certainement pas là le but que se proposaient les organisateurs”, put ironiser Mirador, chroniqueur au journal marseillais Le Midi colonial.

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Huilerie franco-coloniale
de Bordeaux

 

À partir de 1923 : Bordeaux, “Première foire coloniale de France”
En concurrence avec la ville de Marseille qui projettait après son Exposition de 1922, la création d’une foire coloniale, Bordeaux devança son adversaire en  se proclamant première foire coloniale de France. De simples stands, les colonies bénéficièrent à partir de 1923 de pavillons démontables “plus dignes”: une pagode pour l’Indochine, un palais arabe pour l’Algérie et la Tunisie, un souk pour le Maroc et un bungalow pour l’AOF. Les Palais coloniaux, expressives allégories des bienfaits répandus par la France sur tous les continents, s’installèrent au milieu de jardins luxuriants et d’attractions en tout genre, assurant un dépaysement total, les panoramas et dioramas vendaient à l’envi de l’illusion, du rêve colonial.

Jusqu’aux années 1940, les plans de l’exposition furent dressés par l’architecte Raoul Perrier, qui composa une harmonie décorative fortement colorée, jouant des contrastes entre la blancheur des pavillons du Maroc ou de la Tunisie et les briques, marrons ou terres ocre d’Afrique. En 1935, l’Allée des Colonies exprima à la perfection l’ambition de toute une nation : véritable allée triomphale, elle proclamait l’avènement d’un empire qui se voulait moderne, qui se pensait invincible. En 1940, la Foire coloniale fut installée, pour la forme, mais n’ouvrit jamais au public car Bordeaux dut faire face à d’autres préoccupations...

 

Conclusion
Durant toutes ces décennies, par ses expositions internationales régulières, ses musées, son enseignement, son commerce avec l’outre-mer, ses industries, l’action de sa Chambre de Commerce, son Institut Colonial, etc., Bordeaux se placera comme une grande ville coloniale, peut-être même “la grande ville coloniale de France” (hormis Paris). Elle servit de modèle à beaucoup d’autres villes de provinces : Rochefort, fit appel aux bordelais, pour son exposition de 1883 ; tout comme Nice, pour son Exposition de 1884 ou encore la délégation rouennaise, déclara, après une visite à l’Exposition bordelaise de 1895, que Bordeaux avait dépassé le niveau des précédentes expositions de France.
 
L’élan colonial ne se sera pas arrêté à une simple propagande : ce fut avant tout une histoire d’hommes souvent passionnés par l’histoire en marche et qui mirent en scène leurs convictions à travers d’ambitieuses démonstrations. Au-delà de motivations strictement mercantiles, et sans sous-estimer le climat évidemment raciste qui dominait à l’époque, il semble qu’un véritable goût de l’exotisme, de la différence, de l’Autre ait aussi inspiré la plupart de ces initiatives – et ce, non dans un unique but d’assimilation mais, sans doute aussi, avec un réel désir d’échange et de partage.

Christelle Lozère

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docks de Bordeaux au cours de la Première Guerre mondiale,
The American Megro in the World War, par Emmet J. Scott (1919) -
source

 

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18 septembre 2006

Quelle critique historique de la colonisation ? (Claude Liauzu)

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Togo, carte postale de l'époque coloniale

 

Entre

histoire nostalgique de la colonisation

et posture anticolonialiste :

quelle

critique historique de la colonisation ?

Claude LIAUZU

colloque de Lyon, juin 2006

 

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Jamais depuis un demi-siècle la guerre d’Algérie, jamais depuis 150 ans l’esclavage n’ont occupé une telle place dans le débat public. Cette situation, qui n’a rien de momentané ni de conjoncturel, ne peut laisser - le voudraient-ils - les historiens indifférents. Ils ne peuvent s’enfermer dans une tour d’ivoire en raison de la fonction sociale qu’ils doivent assumer et qui est une des raisons d’être de la discipline.

Cette contribution me fournit donc l’occasion d’une réflexion critique sur mes interventions d’enseignant, de chercheur et de citoyen concernant certains aspects du passé-présent colonial, en particulier la manifestation algérienne du 17 octobre 1961, le procès en diffamation intenté par le général Schmitt à Louisette Ighilahriz et Fernand Pouillot, qui l’ont accusé d’avoir torturé, et le mouvement contre la loi du 23 février 2005 imposant une histoire officielle de la colonisation : l’appel que j’ai proposé à quatre collègues a été à l’origine d’un mouvement qui nous a surpris par son ampleur et par sa durée. Il a eu un rôle certain dans l’abrogation d’une partie de la loi, celle qui supprimait l’indépendance de l’histoire enseignée.

Mais restent les autres aspects : l’éloge des colons et de l’œuvre civilisatrice de «la France», la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, qui menace l’indépendance de la recherche. Le mouvement n’a pu non plus atteindre un autre objectif, plus important encore, ébranler les conservatismes du Mammouth historique. Ni mettre en place un travail collectif durable. Cette contribution est en effet animée par des inquiétudes, que je partage avec d’autres collègues, devant le décalage croissant entre notre discipline et les problèmes qui animent la société, la jeunesse en particulier.

Pour décomposer la difficulté, il est nécessaire de prendre d’abord la mesure des caractères nouveaux et souvent déroutants de la mémoire nationale officielle, des mémoires sociales et surtout celles des minorités. Car ces éléments expliquent la réapparition récente d’une histoire adoptant une posture anticolonialiste. À l’encontre de son anachronisme, de ses faiblesses scientifiques et de son instrumentalisation, quel projet pour une histoire véritablement critique du fait colonial, lui redonnant sa place dans notre culture peut-on proposer ?

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Les guerres de mémoires et leurs enjeux

Une précaution préalable impose de souligner que la mémoire est une construction, que dans le cas qui nous occupe, elle est transmise mais aussi reconstruite en fonction du présent, et qu’il faudrait - plutôt que d’utiliser une métaphore - parler de groupes de mémoires. On a pu faire état d’un «nouveau régime de mémoire», réalité qui n’est pas seulement française et qui ne concerne pas que le passé esclavagiste et colonial. Elle s’est affirmée à partir du «devoir de mémoire» de la Shoah. Cela tient à un ensemble de facteurs, dont le moindre n’est pas l’affaiblissement de la référence nationale, ou plus précisément ici nationalo-universaliste française, sous l’effet de la mondialisation et des phénomènes de diaspora. Ils jouent fortement dans un ensemble européen, afro-américain et afro-caribéen. Ils réactivent ainsi la tradition panafricaine, comme le montre la création du CRAN, le collectif des associations noires. Ils jouent aussi dans la bipolarisation entre Maghreb et France, comme l’ont traduit le terme hybride «beur» né dans les années 1980 et les incidents du match de foot France-Algérie par exemple. Ils traversent la société.

Nous ne sommes plus dans le même monde que celui de 1789 où «le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation» (article 3 Déclaration des droits de l’homme). Que cela affecte une histoire liée à la nation par un cordon ombilical est une évidence.
Cependant, ceux qui s’effraient d’une dislocation de l’identité française sous le poids des communautarismes vont trop vite. En effet l’agressivité des mémoires est liée moins à une cohésion ethnique qu’à l’absence de perspectives politiques concrètes pour les groupes dominés. La politique du passé tient lieu de politique, les revendications mémorielles sont d’autant plus importantes que le présent n’est pas maîtrisé par le descendant héritier. Dans certains cas, elle n’est pas exempte de cynisme : «Si l’on parvient à établir defanon_peau_noire façon convaincante que tel groupe a été victime d’injustice dans le passé, cela lui ouvre dans le présent une ligne de crédit inépuisable…»

On est loin du Fanon des années 1950. «Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé… Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre… En aucune façon je ne dois m’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue… Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir».

L’affirmation d’une mémoire juive a fait fonction de modèle et de rivale pour d’autres minorités avec les commémorations spécifiques de 1993, la déclaration de 1995, les mesures prises à partir de 1997… Mais les mémoires coloniales sont moins étudiées. Si on les situe dans un ensemble, il faut en souligner une caractéristique majeure qui contredit la tradition commémorative si forte en France : l’amnésie étatique. Elle ne commence à être corrigée que depuis un lustre, depuis la reconnaissance, en 1999, de la guerre d’Algérie dans le vocabulaire officiel. Cette absence a rendu d’autant plus violents les conflits de mémoires. Les rapatriés et le contingent ont été les premiers à revendiquer. Dans l’immigration algérienne, les associations ont pris en charge, à partir des années 1980 surtout, la reconnaissance du massacre d’octobre 1961. Avec des succès non négligeables, telle la plaque du pont Saint-Michel. La «loi Taubira» de 2001 est un autre exemple. Cette transmission à travers les générations, bien connue aux Etats-Unis grâce à l’école de Chicago, a surpris ici, où l’on s’attendait à une assimilation-dissolution discrète. La reconnaissance officielle, sous la contrainte, de manière désordonnée, des revendications mémorielles minoritaires ne fait qu’accentuer ces revendications et les tensions. Sur ce point, la loi du 23 février est un épisode revanchard de la part des rapatriés et de la droite.

Ces enjeux mobilisent un nombre important de militants associatifs antiracistes, de citoyens, plus exigeants en raison des progrès de la scolarisation, d’un accès à l’université dix fois plus important que dans les années 1960. D’où un immense besoin d’informations et de repères. C’est - comme pendant la guerre d’Algérie - hors des institutions du métier que les choses importantes se sont faites. Dans le mouvement qui a contribué à l’abrogation de l’article 4, l’alliance des historiens contre la loi avec les associations antiracistes et syndicats a été déterminante. On sait que depuis le XIXe siècle le mouvement ouvrier, et le parti communiste au premier rang, ont réussi à construire une contre-mémoire, une contre-histoire. Que serait devenue la Commune de Paris sans cela ? On connaît aussi le revers de la médaille, la soumission de la liberté de la recherche aux objectifs politiques, les procès de Moscou. Tirant les leçons des limites du modèle de l’intellectuel révolutionnaire, des erreurs de Sartre, Michel Foucault et Bourdieu ont mis en œuvre des interventions politiques attachées à l’indépendance du chercheur, fondées sur leur domaine de compétence : c’est exactement ce que quelques spécialistes de la colonisation ont essayé de faire.

Déjà, le soutien apporté à l’entreprise d’exhumation du 17 octobre 1961 par Jean-Luc Einaudi, la campagne pour imposer son accès aux archives de la Préfecture de police – domaine réservé d’un historien patenté, Jean-Paul Brunet, moins critique envers les forces de l’ordre - avaient permis de poser des questions de fond : les documents officiels sont-ils accessibles à tout citoyen désireux de rechercher la vérité ? Comment faire avancer une réforme de la loi de 1973 sur les archives qui, sur les dossiers des individus et les «questions sensibles» multiplie les obstacles et impose la pratique des autorisations attribuées à titre individuel à tel ou tel chercheur ? Comment organiser une solidarité avec des archivistes sanctionnés pour avoir rendu publiques des listes de victimes d’octobre 61 ? La bataille a été tranchée par le tribunal déboutant Maurice Papon de sa plainte en diffamation contre Jean Luc Einaudi. Dans leur majorité, les historiens ont été indifférents au sort des archivistes et à la réforme de la loi de 1973. Aussi, contre la loi de 2005, un «front» mieux organisé a-t-il été constitué, pour toucher le milieu enseignant ainsi qu’un large public associatif, pour sensibiliser les médias.
L’abrogation d’une partie de la loi est un acquis. Cela ne doit pas faire l’économie d’un bilan critique.

 

Dérapages de l’histoire, procès anticolonialiste

Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet, dans une critique rigoureuse de Coloniser. Exterminer, ont rappelé la tyrannie des logiques partisanes. Parmi les risques de dérapages : la propension de «l’histoire procès» à condamner et non à expliquer, la soumission des recherches à des réponses en termes politiques, le mélange de demi-savoir et de partis pris (comme le reprochait Raymond Aron à Sartre). Préoccupés par les priorités du mouvement, nous n’avons pas assez réfléchi aux conditions d’une collaboration entre historiens et associations. Or, les responsables associatifs sont, comme les universitaires, dotés de fonctions institutionnelles, attachés à leur pouvoir et à des gratifications symboliques. Comme les universitaires mettent en avant leur statut et leur mission pour rejeter toute critique, ils peuvent être tentés de mettre en avant les idéaux de leur association pour se placer hors de question.

Dans ces débats et combats, la vulgarisation des travaux scientifiques devrait occuper une place importante. Elle est malheureusement souvent méprisée par les spécialistes ; ou bien ils sont trop peu nombreux et n’ont pas les moyens de s’en occuper. Par ailleurs, les témoins, les acteurs, les militants et les politiques revendiquent un droit à faire de l’histoire. Ils en arrivent même parfois à rejeter (c’est ce qui a fait réagir violemment les «19») les travaux des historiens quand ils ne correspondent pas à leurs intérêts ou leur idéologie. Le ministre des Anciens Combattants parle «de spécialistes auto-proclamés» et de «pseudo-historiens», le maire de Montpellier de «trous du cul d’universitaires». Les associations extrémistes de rapatriés affirment que l’histoire n’étant pas une science exacte, elles peuvent opposer aux historiens leur vérité sur l’Algérie française. C’est oublier que si les historiens n’ont aucun privilège de science infuse, ils ont appris les règles d’un métier dans une formation sanctionnée par examens, concours, thèses et 9782221092545recherches soumises à la critique collective du milieu. Celui-ci n’est certes pas infaillible, n’est pas à l’abri des pouvoirs mandarinaux, mais hors de ces règles, il n’y a qu’une subjectivité opposée à une autre.

Ces risques de dérapage, malheureusement, n’épargnent pas la gauche. Les mots (comme le rappelle la polémique sur le Robert), pèsent lourd, de même que les mythes du nombre. Quand Catherine Coquery–Vidrovitch afffirme, dans le Livre noir du colonialisme (p.560), qu’il faut rappeler que la guerre d’Algérie a fait un million de morts, elle commet une erreur scientifique et déontologique, car elle reprend le chiffre officiel algérien, qui appartient au discours de légitimité des pouvoirs qui se sont succédés depuis 1962. Et elle donne des arguments à ceux qui défendent le «rôle positif» de la colonisation.

Ce qui suit a pour objectif d’inciter à une réflexion sur les dangers de ce type de tentations. Sur ce point, on ne peut cacher certains dérapages de la section de Toulon de la LDH, qui hypothèquent les relations entre les historiens et la Ligue. Sa surenchère aboutit à un procès manichéen de la colonisation. Ainsi, un article du site de la LDH sur le «code de l’indigénat» (6/3/2005), confond travail forcé et travaux forcés. Il condamne le refus obstiné des colons d’accorder la citoyenneté aux «sujets» ou nationaux musulmans, mais omet le fait que les nationalistes (Bourguiba comme Messali et l’AEMNA) se sont appuyés sur la religion populaire contre les naturalisés, ont présenté leur choix comme une apostasie, allant jusqu’à organiser des émeutes contre leur inhumation dans les cimetières musulmans. Il reprend l’accusation d’une discrimination favorable aux juifs d’Algérie, en ignorant aussi que leur statut personnel a été dissocié de la loi religieuse.

Comment ce site a-t-il pu, du 21/8/2005 afficher un texte parlant de «l’humanisme pro-sémite», sans le critiquer jusqu’au 4/4/ 2006, malgré plusieurs démarches insistantes? (Communication de Robert Charvin au colloque organisé à Alger pour la commémoration de Sétif, mai 2006) Ce texte – représentatif de la concurrence victimaire et des dangers qu’elle porte - retiré du site en raison de protestations répétées, est de nouveau publié, depuis le 25/7/2006, comme pièce d’un débat accompagnant une réflexion sur les comparaisons entre nazisme et colonialisme. Certes, la formule «humanisme pro-sémite» est désormais critiquée, mais on ne peut qu’être choqué par le contraste entre la publicité faite à ce texte et le silence du site de la LDH sur le texte de P. Vidal Naquet et G. Meynier concernant Coloniser.Exterminer, cité ci-dessus. Comment l’expliquer, quand on sait que Vidal-Naquet a été un combattant de la vérité tant contre les négationnistes que contre ceux qui ont occulté les crimes de l’armée française pendant la guerre d’Algérie ? D’autres refus de publier montrent qu’il s’agit d’une attitude de plus en plus répandue.

On peut craindre qu’une histoire partisane et imprécatoire, qui ne contribue en rien à aider les citoyens à comprendre les problèmes qui les affectent, ne perdure et ne devienne une vulgate bien établie. Un exemple en est fourni par un projet d’ouvrage coordonné par Alain Ruscio et Sébastien Jahan, qui a suscité de vifs désaccords entre les auteurs pressentis. Plusieurs ont refusé la philosophie du projet ainsi défini : «Les tentatives, avouées (activité multiforme du lobby pro ou para OAS) ou honteuses (loi du 23 février 2005), de révisionnisme / négationnisme en matière coloniale, se multiplient. La publicité faite à ces théories déculpabilisantes dans des revues parfois réputées et de large diffusion, dans certaines chroniques de la grande presse, dans des ouvrages de vulgarisation prétendument historique mais aussi dans une partie de la littérature universitaire la plus autorisée, aboutit à accréditer la thèse de «la mission civilisatrice de la France».

Ce retour de l’histoire-propagande voudrait rendre possible la perpétuation des iniquités et des dépendances héritées de siècles d'esclavage et de colonisation, voire légitimer une «recolonisation» de la planète par l'Occident blanc et chrétien». Ceux qui ont décidé de refuser de participer au projet l’ont décidé pour certaines raisons fondamentales.

Intituler un ouvrage «négationnisme colonial» ou «falsifications» , c’est interdire tout débat historique, c’est s’engager dans une concurrence victimaire, alors que la shoah et la colonisation ne sont pas de même nature. C’est renoncer à la critique historique d’un phénomène ambigu, en choisissant ses victimes, bonnes et absolues et ses coupables, c’est faire une histoire procès, c’est attiser les guerres de mémoires. C’est aussi, de manière plus pernicieuse, conforter le discours de légitimité des pouvoirs des pays décolonisés, en renonçant à étudier les ressorts de l’arbitraire, les prémices du «désenchantement national» qui ont suivi rapidement la fête des indépendances.

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Boumédienne

 

Pour une critique historique du fait colonial

Ces problèmes n’ont rien de nouveau, et Maxime Rodinson, engagé dans la lutte contre la guerre d’Algérie, mérite d’être relu (ou lu) pour ses mises en garde contre le danger de toute légende dorée ! Invité en 1960 par l’Union rationaliste, il s’attache à lever les préjugés anti arabes qui n’épargnent pas les rangs de la gauche, et il cite en particulier Albert Bayet, cacique de la République des professeurs, membre de la LDH et président de la Ligue de l’Enseignement, demeuré partisan de l’Algérie française, par méfiance envers l’islam.

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Maxime Rodinson (1915-2004)

 

Rodinson démonte la genèse théologique puis laïque de ces préjugés. Il montre que le nationalisme arabe est devenu la cible de «toute une littérature». Il met en lumière les procédés des faux savants et des médias. Cette démarche lui vaut le témoignage de sympathie d’Amar Ouzegane, ancien dirigeant du PCA, qui a rallié le FLN et s’en explique dans «Le meilleur combat». «La question religieuse est pour nous un fait social et politique qui n'a rien de mystérieux», alors que l'athéisme manifeste une «ignorance crasse de la psychologie sociale ! Comme si l'apparition de l'astronautique suffit par elle-même à effacer dans la conscience des peuples le souvenir fascinant du Bouraq ou de l'hippogriffe, le cheval ailé avec une tête de femme ou de griffon»… «Mais la jument Borâq existe-t-elle ?» lui demande Rodinson, rappelant l’exigence de vérité qui est celle de la science. Ce devrait être aussi celle du militant. Chanter en chœur la vieille chanson qui a bercé la misère humaine, c'est jouer avec le feu. «Plus sa condition est difficile, plus sa misère existentielle se double d'une misère matérielle et plus l'homme est porté à affirmer sa fidélité aux valeurs qui donnent un sens à sa vie par la sauvagerie à l'égard des hérétiques et des infidèles. Plus ces valeurs se présentent comme un absolu et plus cette sauvagerie sera absolue… Au service de la Bonne Cause humaine, celle du socialisme, croit-on ? Qu'on prenne garde aux conflits possibles. On verra alors si ce n'est pas le fanatisme du service de Dieu qui l'emportera. Et si quelque clerc, quelque marabout, quelque faux prophète n'entraînera pas plus aisément les masses que le dirigeant politique malgré l'affectation de piété de celui-ci» (p.196-197).

Bel exemple d’engagement scientifique et déontologique à méditer pour chercher une sortie de crise. Car la multiplication des pétitions est un signe de ce que certains commencent à percevoir comme une crise de la discipline, de sa fonction sociale. Le statut de l’histoire dans l’enseignement, dans la culture nationale, les usages publics sont un héritage dont on ne peut plus se contenter de cultiver les coupons. La nation n’est plus ce qu’elle était, celle des rois qui ont fait la France, celle de l’universalisme de 89, celle de la «plus grande France». Le roman national ne parle pas à des populations venues des quatre coins du monde comme autrefois. La société est plurielle, elle est traversée par la mondialisation. Une des conditions de l’élaboration d’un devenir commun est le partage d’un passé fait de conflits et d’échanges, qui a transformé les protagonistes. Les manichéismes apologétiques ou dénonciateurs ne sont pas des réponses aux enjeux actuels du passé colonial.

Autre chose est possible et nécessaire pour une véritable histoire critique qui ait toute sa place dans la recherche, l’enseignement et la vulgarisation. Un Dictionnaire de la colonisation, qui a été conçu dans cet esprit est sous presse.
Dans cette perspective aussi, certains des historiens qui ont lancé la campagne contre la loi du 23 février ouvrent un débat sur le site de la SFHOM fournissant toutes les garanties de rigueur scientifique.
Ils préparent aussi un Forum en mars 2007 pour une mise à jour de l’histoire associant spécialistes, enseignants, mouvements associatifs.

Claude Liauzu
Université Denis Diderot-Paris 7

 

Tunis
Tunis, immeuble d'époque coloniale (source)


 

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12 juin 2006

L'apogée délirant d'un "anticolonialisme" ethnicisé et raciste (Michel Renard)

 L'apogée délirant

d'un «anticolonialisme» ethnicisé

et raciste

kemi_seba
Kemi Seba, leader de la «tribu Ka»

 

l'«afrocentrisme» obscurantiste

et haineux de Stellio Gilles Robert,

alias Kémi Séba,

fondateur de la «tribu Ka»

Michel Renard

 

Dimanche 28 mai 2006, des militants de la «tribu Ka» ont opéré une «descente» raciste dans le quartier de la rue des Rosiers à Paris, et proféré des insultes antisémites. Cette agression a attiré l'attention sur le discours que tient le groupement de fait appelé «tribu Ka». Le leader de cette organisation, Stellio Gilles Robert, alias Kémi Séba, a accordé plusieurs interviews dont la retranscription circule sur internet. Notamment, l'une en novembre 2005 au site Africamaat, et l'autre au site Novopress.info en juin 2006.

Ces propos relèvent d'un obscurantisme dévastateur ("(...) 4 000 ou 3 000 ans avant ce que vous appelez Jésus. Au moment ou Kemet [l'Égypte pharaonique] commençait à prospérer, en Europe les Leucodermes [les "hommes blancs"] vivaient dans des cavernes, le feu était là pour les réchauffer. C’était [sic] des gens qui mangeaient des mets de porcs, qui mangeaient même parfois leur propre progéniture. C’est une réalité qui est attestée par différents paléontologues"). De telles affirmations s'inscrivent dans la dérive non maîtrisée d'un sl_zhdanov_bnéo-lyssenkisme qui ne prendrait plus les "sciences" comme champ de bataille opposant une "science prolétarienne" et une "science bourgeoise" (URSS des années 1940 et 1950), mais qui polariserait de manière essentialiste le savoir historique "occidentalo-blanc" (des dominants) et le savoir historique "africain" anticolonial (des victimes). Si du temps de Jdanov (photo ci-contre), la "science était avant tout une affaire de parti", le savoir historique sur le passé de l'Afrique - de l'Antiquité à la période coloniale - serait aujourd'hui affaire de "civilisation". L'appartenance à l'une ou l'autre "civilisation" dicterait, dans un cas la "supercherie et l'escroquerie intellectuelle" (dixit cheikh Anta Diop), dans l'autre cas la pertinence et le vrai.

 

Toute intelligibilité scientifique est déniée à "l'Occident" (ou à l'Europe) et le dialogue est impossible car, selon cheikh Anta Diop (1923-1986) : "lescadw1 intérêts matériels priment sur l’humanisme le plus minime. En attendant, les spécialistes africains doivent prendre des mesures conservatoires. Il s’agit d’être apte à découvrir une vérité scientifique par ses propres moyens en se passant de l’approbation d’autrui, de savoir conserver son autonomie intellectuelle jusqu’à ce que les idéologues qui se couvrent du manteau de la science, se rendent compte que l’ère de la supercherie, de l’escroquerie intellectuelle est définitivement révolue, qu’une page est tournée dans l’histoire des rapports entre les peuples" (cité dans la profession de foi du site africamaat.com).

L'idéologie délirante d'un Kémi Séba prend appui sur cet afrocentrisme paranoïaque (au sens intellectuel, pas au sens psychologique) et le dépasse en ajoutant la menace haineuse d'une "guerre civile" visant à la restitution de ce qui a été "volé" au peuple kémite (noir) : "La Tribu KA est dans une logique d’arracher ce qu’on lui doit. Et de toute façon, que vous vouliez l’entendre ou pas, ce qu’on demande, on l’obtiendra ! D’une façon ou d’une autre… Si on ne nous entend pas, ne vous étonnez pas que ça se passe d’une autre façon pour obtenir justice". On pourrait euphémiser ces propos en les rapportant à l'irresponsabilité d'un vibrion que personne n'écoute. Détrompons-nous ! Leur diffusion et leur reprise s'effectuent au sein de couches larges de jeunes scolarisés - je puis en témoigner - par l'effet "démultiplicateur" (Chaunu disait cela de l'imprimerie) qu'autorise la circulation sur l'internet. Aujourd'hui, Claude Ribbe peut traiter Olivier Pétré-Grenouilleau d'historien "ignorant et menteur", Kémi Séba peut qualifier le travail de Jacques Marseille de "négrophobe"... La haine se distille. Elle sera suivie d'actes : "là où certains ne conçoivent la «lutte» que par le biais de colloques ou autres conférences toutes plus soporifiques les unes que les autres, la Tribu KA de par son activisme d’essence atonien affiche une fois de plus sa différence." (source).

L'histoire du temps colonial, sa rigueur méthodologique, son ambition de rendre compte d'une réalité complexe, son refus de l'idéologie, sont menacés. L'heure est à l'histoire jdanovienne. Et l'anticolonialisme tout à la fois l'alibi et le fourrier d'un appel raciste et haineux.

Michel Renard

 

20060530.obs0753
logo de la "tribu Ka"

 

Extraits des déclarations de Kémi Séba

Novopress : Kemi SEBA, vous voulez redonner au peuple noir, que vous appelez le peuple Kémite, «la place qui lui revient». Quelle est cette place selon vous ?

Kemi SEBA : C’est la place du chef de famille. Lorsque le père ou la mère prennent des directives, normalement la famille suit. Mais quand, à un moment donné, il y a déstructuration de cette famille, les enfants se comportent comme des parents et les parents sont opprimés par ces mêmes enfants. Nous sommes les parents de l’humanité en tant que kémites, que noirs comme vous nous appelez. Partant de ce principe là, qu’on le veuille ou non, nous avons donné la civilisation à l’humanité, nous avons donné des valeurs de dignité, de justice, de rectitude. Malheureusement, il y a quelque chose de très freudien : à un moment donné les enfants ont voulu tuer le père pour pouvoir exister. Ils ont colonisé ces parents qui leur avaient donné la vie, la civilisation. Voilà pourquoi il est temps de remettre les pendules à l’heure, de remettre les choses à leur place. Il ne s’agit pas de se lancer dans l’esclavagisme ou la colonisation vis-à-vis des Blancs. La haine à rebours n’a jamais rien donné. On va avec nos moyens rendre au peuple kémite sa place de chef de famille, tout simplement. C’est vous qui parlez de terre-mère, mère de tout. Le peuple qui est à l’origine, qui marchait et qui marche encore aujourd’hui sur cette terre a essaimé aux quatre coins du globe. Mais avant de retourner sur notre terre, on va reprendre ce qu’on nous a volé afin qu’on puisse recommencer à prospérer.

mentouhotep
Moutouhotep II (2061-2010 av.)

la couleur noire de cette statue est prise comme prétexte

par l'afrocentrisme pour affirmer que les pharaons étaient noirs ;
en réalité, cette statue n'est pas un portrait (...!)

mais une évocation du statut divin de pharaon, symbole de fertilité

Novopress : Vous écriviez sur le site du parti Kémite (dont vous étiez le porte parole jusqu’en 2004) : «à une époque où le Leucoderme [c’est-à-dire le Blanc] marchait encore à quatre pattes dans les cavernes, nous [les Kémites] étions déjà les rois et les propriétaires de ce globe. Par conséquent, nous rejetons l’intégration et proclamons notre droit à reprendre toutes nos possessions». Vous pouvez développer ?

Kemi SEBA : Je crois qu’il faut étudier un minimum la paléontologie, c’est-à-dire l’histoire des comportements humains (sic) pour voir à quoi renvoie cette situation. On va s’arrêter sur une date, certains parlent de 4.000 ou de 3.000 ans avant ce que vous appelez Jésus. Au moment ou Kemet (l'Égypte) commençait à prospérer, en Europe les Leucodermes vivaient dans des cavernes, le feu était là pour les réchauffer. C’était des gens qui mangeaient des mets de porcs, qui mangeaient même parfois leur propre progéniture. C’est une réalité qui est attestée par différents paléontologues.
Est-ce que ça a empêché l’Occident de prospérer par la suite ? Là n’est pas la question. Ces faits sont constatés par ceux-là mêmes qui se revendiquent d’une logique de suprématisme occidental. Hérodote qui est le père de l’Histoire disait lui-même qu’avant que l’empire grec ne puisse prospérer l’Occident était le Royaume des morts. Parce qu’Occident vient du verbe «occire» qui veut dire «tuer». Parce qu’à un moment donné, ils [les Leucodermes] ont dû se tuer entre eux pour survivre et pour pouvoir résister à un climat qui leur était hostile. Voilà quelle était la situation à une époque où, quand nous avions notre civilisation, les Occidentaux marchaient à quatre pattes dans les cavernes en mangeant des mets de porcs pour pouvoir résister à cette réalité. Je recommande à tout le monde un livre qui s’appelle Isis Papers, de Frances Cress Welsing, qui parle de l’évolution des Occidentaux jusqu’aux comportements d’aujourd’hui et qui explique que face à cette adversité dans laquelle ils ont été installés, ils ont été obligés de créer des comportements tels que l’individualisme, par opposition à l’altruisme, l’avidité, la cruauté, parce qu’ils sont nés dans un environnement qui leur était hostile de par son essence même.
(...)

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Frances Cress Welsing

Novopress : Vous affirmez que Kemet, l’Egypte ancienne, est le berceau historique du peuple kémite et la source de toute civilisation…

Kemi SEBA : Je n’affirme pas, je sais lire et je connais un minimum l’Histoire. Kemet était la terre des noirs. Hérodote, le père de l’Histoire – qui était blanc – a lui-même concédé que l’Egypte était une Nation «nègre». Champollion, votre père de l’égyptologie, a constaté à son grand désarroi que l’Egypte était une Nation noire.

 

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Novopress : Pourtant, en 1976 la momie de Ramsès II fut hébergée durant huit mois au Musée de l’Homme à Paris. Durant son séjour, une cinquantaine de spécialistes de toutes disciplines se sont penchés sur elle, ses tissus et son sarcophage. Selon le rapport final : «Ramsès II était leucoderme et ses cheveux étaient roux. Son profil d’aigle au nez bourbonien et au menton court lui donnait un air autoritaire.» Et, de fait, lorsque l’on regarde une photo de la momie, elle ne semble pas avoir un profil très kémite. Qu’en dites-vous ?

Kemi SEBA : Tout le monde sait aujourd’hui que lorsque des égyptologues viennent en Egypte faire des prélèvements ADN sur certaines momies, la logique d’utiliser des colorants ou des marqueurs de dépigmentation leur permet de raconter n’importe quoi. C’est comme si moi je vais dans votre musée- par rapport au peu de bons rois que vous avez en France, il faut dire les choses – je passe un coup de colorant noir pour que la mélanine puisse être plus bronzée, plus foncée et je dis que Louis XVI était sénégalais. Il faut être sérieux à un moment donné, Monsieur ! Vous avez si peu d’Histoire que vous êtes obligé de vous persuader que dans une Nation qui n’a rien à voir avec les Leucodermes, il puisse y avoir des rois leucodermes. Je pense qu’il faut être un minimum intelligent.
Beaucoup d’Occidentaux craignent que si l’humanité se rend compte que l’Egypte était noire, leur civilisation sera perdue d’avance. Malheureusement, désormais, nous autres le savons, des millions de personnes le savent. Et c’est pour ça que ce genre de singeries (on ne va pas appeler ça autrement) sont propres à ces dits égyptologues qui ont peur que la vérité n’éclate. Mais malheureusement elle a déjà éclaté. Vous pourrez même dire demain que Ramsès II est chinois ou du Groenland. Les Kémites en souriront. C’est comme si je dis que Louis XIV est sénégalais. Si demain je mets un colorant qui fait que Louis XIV est foncé de peau, vous allez me dire quoi ? J’appelle à l’intelligence de chacun, et même si vous n’êtes pas intelligent sachez que vous pouvez raconter ce que vous voulez puisque de toute façon l’Occident repose sur un mensonge historique, qu’il soit religieux, qu’il soit culturel ou quoi, l’Occident s’est construit sur un rêve. Donc maintenant si vous voulez croire que Ramsès II, c’était Superman, qu’il était blond aux yeux bleus, qu’il volait, vous pouvez croire ce que vous voulez ! L’essentiel, c’est que nous autres nous sachions ce qu’il en est.

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la momie de Ramsès II

Novopress : Donc, selon vous, le Musée de l’Homme a falsifié son étude ?

Kemi SEBA : Mais tout le monde le sait ! Evidemment qu’il l’a falsifié ! Ce qui est assez exceptionnel avec l’Homme Blanc, le Leucoderme, et là on va dire les choses telles qu’elles sont, c’est que lorsque nous, nous cherchons les vestiges de notre civilisation dans notre pays, on nous appelle des «pilleurs de tombes», quand l’Homme blanc vient avec son titre d’égyptologue (drôle de profession, d’ailleurs) et cherche ou prend nos propres vestiges pour les emmener chez lui, on appelle ça un archéologue. C’est quand même assez exceptionnel ! Pilleurs d’un côté, archéologues de l’autre ! Mais la vérité, c’est que l’Homme blanc cherche des preuves pour nier le fait que la Civilisation n’est pas issue de son propre sang. L’Homme blanc vivait dans des cavernes, voilà la réalité ! L’Homme blanc n’a pas d’Histoire réelle. Votre plus grand roi, c’est peut-être Vercingétorix. Et nous avons nos rois, ça il faut le dire, je le dis.
(...)

Novopress : Vous en revenez toujours à la colonisation et à l’esclavage…

Kemi SEBA : Je parle de la situation d’aujourd’hui qui est une situation d’oppression avérée que tout le monde connaît. Trouvez-vous normal qu’aux Antilles, où 90 % de la population est noire, es richesses appartiennent à une minorité de descendants d’esclavagistes alors que c’est notre peuple qui a travaillé cette terre ? Le présent est la suite logique du passé.

 

Novopress : L’esclavage est l’un des fondements des récriminations du peuple noir à l’encontre des Blancs. Pourtant les négriers d’Europe (dont vous affirmez que beaucoup étaient de confession juive) achetaient leur « bois d’ébène » (c’est-à-dire leurs esclaves) aux Arabes musulmans…

Kemi SEBA : La question n’est même pas qu’il y ait eu beaucoup de négriers juifs. Nous disons que le Judaïsme - par la malédiction de Cham rédigée en 398 avant J.C. par Esdras, un scribe juif sacrificateur – est à l’origine de la colonisation, de l’esclavage et de la situation actuelle que nous vivons. Mais on n’a jamais nié l’intervention des Arabes dans la traite négrière. Ils étaient vos collègues dans la logique de cette traite. Nous sommes les premiers à dénoncer ce qui se passe au Darfour.

 

Novopress : Mais ces négriers musulmans avaient eux-mêmes acheté leurs esclaves à d’autres Noirs, lesquels étaient animistes. En conséquence, nierez-vous que les premiers à avoir réduit des noirs en esclavage soient les noirs eux-mêmes ?

Kemi SEBA : Non ! Il faut faire très attention à ce que vous appelez «acheter». Vous pouvez faire du révisionnisme avec des guignols comme les Belaya, les Dominique Sopo (leader de SOS-Racisme) ou les «Jérusalem Désir» (Harlem Désir), mais vous ne ferez pas de révisionnisme avec nous ! Vous pouvez essayer de falsifier l’Histoire, mais lorsque la violence de la vérité va venir et va faire en sorte que ceux qui ont menti seront agressés, là je peux vous assurer que certains propos tenus ne pourront plus être constatés. C’est une réalité !


Novopress : Donc vous niez le fait que des noirs aient vendu d’autres Noirs ?

Kemi SEBA : Il y a eu des traîtres partout ! Lorsque vous parlez d’ «être vendus», il faut faire très attention aux termes que vous employez. Il faut expliquer comment s’est passée l’histoire de l’esclavage. Il y avait des guerres entre différentes tribus, différentes familles. Des prisonniers étaient faits. Et puis une tierce personne arrive et dit : «je vais vous soulager de ces prisonniers. Je les prends et je m’en occupe». Entre prendre ce prisonnier et dire que l’on vend son frère à l’Homme blanc, il y a une différence, une chose à ne pas confondre ! Des prisonniers de guerre sont livrés mais en aucun cas on ne capture un noir pour le vendre en esclavage. Je le dis, il n’y a pas de participation de l’Etre kémite, de l’Entité kémite à l’esclavage. Elijah Muhammad parlait de l’art du démon, c’est-à-dire diviser pour régner. Des gens se battent et vous, vous venez et vous en profitez, vous accomplissez votre forfait ! C’est le propre du démon que d’avoir ce comportement.

Novopress : Et le démon, pour vous, c’est…

Kemi SEBA : Le Leucoderme, là-dessus, s’est comporté comme un démon, vous ne pouvez pas le nier, c’est la réalité !

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Abdoulaye Wade, président du Sénégal

Novopress : Pourtant Abdoulaye Wade, le président du Sénégal, a déclaré : «J’ai montré que l’esclavage est un phénomène aussi ancien que l’humanité (…) Nos anciens royaumes et empires étaient largement fondés sur l’esclavage dont les séquelles existent encore plus ou moins dans nos propres sociétés. Si les descendants de ces esclaves devaient demander des indemnités, beaucoup d’entre nous seraient traînés devant les tribunaux pour avoir été des descendants d’anciens régnants du continent. (…)» Il reconnaît la responsabilité des Kémites, ou du moins de certains d’entre eux, dans la traite négrière. Vous n’êtes pas d’accord avec lui ?

Kemi SEBA : Je fais appel à votre intelligence. Considérant que Wade, est le porte-parole de la Françafrique, ces présidents qui ont été installés en Afrique pour être les porte-parole de la France, quand vous l’entendez parler demandez-vous qui a écrit le texte qu’il a prononcé. Et vous comprendrez aisément pourquoi cet abruti raconte des stupidités.
Les propos de Wade me confortent encore plus dans ce que nous disions auparavant, c’est-à-dire que l’Entité kémite n’a en aucun point participé à la traite négrière. Cette logique de négationnisme qui consiste toujours, chez l’Homme blanc, à trouver soi-disant des traîtres chez les nôtres, va faire en sorte que, tôt ou tard, quand les nôtres en auront marre que l’Homme blanc essaye de minimiser sa faute, ça ne pourra que lui sauter en pleine figure, à lui comme à ses vassaux qui sont les Abdoulaye Wade et consorts. Parce que l’Entité kémite n’est plus disposée aujourd’hui à entendre n’importe quoi. Durant la seconde guerre mondiale, la France était un pays qui, à 90 % était composée de traîtres, de vichystes, même si aujourd’hui tout le monde dit qu’il était résistant. Il n’y avait que des traîtres, il n’y avait que des vichystes ! Et ce n’est pas parce qu’il n’y avait que des vichystes dans ce pays, que vous devez croire que chez les nôtres il n’y avait que des vichystes. Je souris des propos de Wade. La France est en train de plaquer son sentiment de culpabilité (parce qu’il y a une tradition de culpabilité et de lâcheté dans ce pays) sur la situation des autres peuples. Je pense que c’est risible.
(...)

Novopress : Cette évaluation des réparations que l’on vous devrait, comme toute évaluation, est toujours discutable. Concernant justement le coût économique de la colonisation, l’historien Jacques Marseille démontre dans sa thèse d’Etat que la colonisation, loin d’avoir été une source de revenus2020108941.08.lzzzzzzz1 pour la France, a entravé au contraire son développement économique en raison des investissements publics considérables que celle-ci a nécessités (Routes, ports, hôpitaux, écoles…). Qu’en pensez-vous ?

Kemi SEBA : Je vous arrête de suite ! C’est une thèse d’Etat négrophobe ! C’est une thèse d’Etat antikémite ! Pour moi, quand on parle de réclamations, ce n’est pas au coupable d’estimer ce qui a été positif et ce qui a été négatif par rapport à son crime. C’est comme si vous aviez violé une femme et que vous disiez devant le juge qu’elle n’a pas le droit d’obtenir réparation parce que ce n’était pas un bon coup ! Vous vous foutez de ma gueule ? Ce n’est pas à vous d’estimer si vous avez pris votre pied lorsque vous avez violé ! Vous avez violé, vous payez, c’est tout ! Sinon on vous coupera votre sexe, moi je vous le dis ! Si ce pays veut se comporter comme un chien, comme c’est le cas depuis des siècles, qu’il le fasse ! Mais aujourd’hui les descendants des victimes, et les victimes actuelles (mais parlons d’opprimés parce que le terme «victime» a une connotation péjorative), eux, les comptes, ils vont les faire ! Contrairement aux stupidités racontées par Marseille et autres, sans l’esclavage et la colonisation, la France ne serait pas là où elle est. Sans l’esclavage et la colonisation, la France n’est rien, c’est la Roumanie ! Et Chirac serait Ceausescu, Chiracescu ! Vous pouvez me parler de Jacques Marseille ou de qui vous voulez, mais aujourd’hui les opprimés réclament leur dû. Et si vous ne voulez pas que ça se transforme en pillage de vos banques, de vos bijouteries et de toutes les richesses concentrées ici, que la France rende ce qu’elle doit au peuple kémite !.

source

 

une interview vidéo de Kémi Séba sur dailymotion

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- la retranscription d'une interview de Kémi Séba sur Kamayiti.com (octobre 2005)

- site du "parti kémite"

* 26 juillet 2006 : le gouvernement décide la dissolution de la "tribu Ka" (info LCI) (article dans Marianne-en-ligne)

                                                                                            Kémi Séba

 


 

Afrocentrismes et histoires d'Afrique :

bibliographie

 

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2845864744.08.lzzzzzzz12845863896.01.lzzzzzzz1

 

- Afrocentrismes : l'histoire des Africains entre Égypte et Amérique, François-Xavier Fauvelle-Aymar, Jean-Pierre Chrétien, Claude-Hélène Perrot, Karthala, 2000.

- Histoire d'Afrique : les enjeux de mémoire, Jean-Pierre Chrétien et Jean-Louis Triaud (dir.), Karthala, 1999.

- L'impossible retour : à propos de l'afrocentrisme, Clarence E. Walker, Karthala, 2004.

- Les ethnies ont une histoire, Jean-Pierre Chrétien et Gérard Prunier (dir.), Karthala, 2003.

 

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18 juin 2006

Mohammed Harbi : citoyenneté et histoire, national et universel

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Mohammed Harbi :

citoyenneté et histoire, national

et universel

Gilbert MEYNIER

 

On peut certes être un citoyen sans être un historien. En revanche, on ne peut à mon sens être historien sans être citoyen. En effet, la volonté sans concession de comprendre et d’éclairer le passé se déduit souvent de l’engagement au présent dans la vie de la Cité. C’est, d’une part, la raison pour laquelle Mohammed Harbi a dû, contraint et forcé, se résigner à devoir vivre dans la froideur de l’exil tant l’expérience lui avait prouvé qu’il lui était difficile de vivre et travailler dans le libre épanouissement dans son pays. C’est d’autre part, aussi, la raison pour laquelle, dans le champ historien comme dans le champ citoyen, Mohammed Harbi s’est toujours situé du côté de l’analyse et de la réflexion, contre celui de l’instinct et du réflexe. Son camp est bien celui des vrais intellectuels, lesquels ne peuvent être que de vrais citoyens, aux antipodes des forteresses investies par les croyants irraisonnés.

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C’est bien pour cela qu’il a intitulé l’un de ses livres, tiré de son habilitation à diriger des recherches, du jury de la soutenance duquel j’ai eu l’honneur d’être membre en 1992, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens ? C’est dans ce registre qu’il faut entendre ce rapport de Mohammed Harbi, datant de 1959, à l’époque où il était jeune attaché – il avait 26 ans - au cabinet de Belkacem Krim, ministre des Forces Armées, au sujet de la guerre psychologique, si tristement célèbre, qui fut conduite par les psychologues militaires de la sale guerre de reconquête coloniale de 1954-1962 : Mohammed Harbi estimait alors qu’une telle guerre n’était pas efficace et qu’elle dégradait la cause qu’elle prétendait défendre : «Elle tend à développer en l’Homme ce qu’il y a d’inhumain, les  réflexes mentaux, au lieu de développer ce qu’il y a d’humain : la réflexion».
   
 J’ai toujours eu sympathie et respect pour Mohammed Harbi parce que, d’une part, je le situais dans la lignée de ces grandes figures libres et hardies de l’Islam classique, de Abou l’ ‘Alâ’ al Ma‘rî à Ibn Khaldoun, et aussi des grands promoteurs de la Nahda égyptienne au tournant des XIXe et XXe siècles, souvent dans des trajectoires agnostiques, pour ne pas dire plus. Mais d’autre part parce que je voyais aussi à l’œuvre chez lui la réflexion libre, mais respectueuse, sur le fait religieux : celle qui relève de la spéculation sur le destin et l’appartenance spirituelle de l’Humain, qui est pour moi proche de la philosophie, et que mon vieux maître du lycée Ampère de Lyon, M. Bernard, dénommait bellement «la recherche systématique d’une conception générale de la vie».
   
Mais en même temps, Mohammed Harbi a toujours représenté que le fait religieux au Maghreb – comme harbi_en_19513dans le reste de la Méditerranée, comme partout ailleurs -, relevait aussi du social et du politique, et que la religion pouvait y être dégradée en idéologie. En cela il était d’accord avec la réflexion de Jacques Berque qui voyait dans l’islam, ou dans ce que l’habitus socio-culturel dénomme usuellement l’islam : le bastion de repli contre l’intrusion étrangère, contre ce que Ahmed Tawfiq al-Madanî dénommait al ist‘mâr ul çalîbiyy – le colonialisme croisé. Pour redonner la parole à Mohammed Harbi, en Algérie, «la religion est restée le seul sentiment collectif liant, par-delà les particularismes, l’ensemble des colonisés». Et cette réflexion, entendue dans le courant d’une conversation : «Toutes les fois que les Algériens sont perdus, ils se raccrochent à l’islam».
   
Par là, il faut peut-être entendre, au-delà des acceptions courantes, un corpus socio-culturel, remontant vraisemblablement à la plus haute Antiquité, et qui put revêtir des vêtures successives, - entre autres Ba‘l Hammon à l’époque punique, Saturne africain à l’époque romaine, le Christ Dieu des chrétiens ensuite, enfin le Dieu du tawhîd musulman. Une inscription retrouvée à Beja, dans le règlement d’accès des croyants à un temple d’Asclepios, énonçait l’interdiction de la viande de porc, des relations sexuelles dans les jours précédant l’accès au temple, et l’obligation de se déchausser pour accéder au temple… Cela près de six siècles avant l’apparition de l’islam au Maghreb. À vrai dire, au travers de toutes ces représentations du sacré, s’est aussi sédimentée la somme des blocages et des tabous de la société ; et régnait – continue à prévaloir ? - un habitus social de surveillance mutuelle :2020060140.08.lzzzzzzz2020061953.01.lzzzzzzz tout un chacun sait que, socialement, pour peu qu’on respecte publiquement les interdits dénommés musulmans, on en est largement quitte avec l’islam. Et cela n’est pas seulement une caractéristique musulmane ainsi que l’ont si lumineusement démontré Germaine Tillion dans Le Harem et les cousins ou Henri-Irénée Marrou dans son Histoire de l’éducation dans l’Antiquité. Dans l’Athènes antique, réputée avoir été la mère de la démocratie, une femme entrevue sans voile en dehors de sa maison était vue comme une prostituée. Et ma grand-mère paternelle, dans son terroir montagnard proche de la frontière italienne, n’aurait jamais imaginé entrer dans une église sans avoir la tête recouverte.
   
 Pour Mohammed Harbi, surtout, dans ses deux premiers livres, Aux origines du FLN et Le FLN, mirage et fln_mirage_et_r_alit_2réalité, le religieux fut pour les Algériens un promoteur de mobilisation politico-communautaire. À ce titre, on peut dire qu’il a constitué l’identité nationale, de même que, selon le programme des ‘ulamâ’, la langue arabe. Cela interpelle l’historien, lequel ne peut ignorer que cette identité, à la fois musulmane et arabe, est partagée par une bonne vingtaine de peuples, qui se sentent, eux aussi, musul-mans et arabes. À vrai dire, tout dépend du sens que l’on donne à «national» : s’agit-il du wataniyy ?, s’agit-il du qawmiyy ? S’agit-il d’un qutriyy antithétique connotant l’iqlîmiyya ?

Les Algériens militant pour la liberté étaient certes d’authentiques patriotes, mais qui ne se seraient peut-être pas vraiment reconnus dans les processus d’invention de la nation, cette «imagined community» sécularisée dont l’historien anglais Benedict Anderson a dessiné les traits avec toute la force de son talent, et qui relève de l’ «invention of tradition», ainsi que le disent si bien ses compatriotes Eric Hobsbawm et Terence Ranger. On voulut en Algérie, en général, davantage la liberté de la patrie que la liberté citoyenne. Ainsi Mohammed Harbi fait-il judicieusement remarquer à propos d’Ahmed Ben Bella,verze_06 interlocuteur favori du pouvoir d’État égyptien avant l’arraisonnement de son avion par la piraterie française le 22 octobre 1956 : «Le fait que les Algériens puissent avoir une politique étrangère à l’égard de l’Égypte ne correspondait pas à sa sensbilité». Et il en allait de même pour le major Fathi al-Dib, patron des mukhabarât pour les relations avec le Maghreb, qui ne concevait de dirigeants algériens qu’épousant les vues des dirigeants égyptiens et soumis à eux.

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Ben Bella et Nasser

 

 

 De son côté, Mohammed Harbi a depuis longtemps pris ses distances avec nombre d’habitus sociaux et de tabous qui construisent les codes de surveillance mutuelle régissant une société. L’indique par exemple son rapport ouvert aux femmes qui l’a conduit à préfacer l’œuvre du féministe égyptien Mansour Famhy, et qui fait de lui un moderne dans le sens ouvert du terme, celui qui s’oppose par exemple au Code de la Famille de 1984, qui aurait pu laisser croire aux observateurs distraits que le FIS était déjà au pouvoir bien avant sa fondation. Pour en avoir souvent parlé avec lui, je pense pouvoir estimer que Harbi ne serait pas absolument en désaccord avec ce qui est pour moi une constatation d’évidence : on ne joue pas impunément avec des allumettes obscurantistes sans finir par se brûler les doigts.

Plus largement, ce qui m’a toujours frappé – et ému - chez Mohammed Harbi, c’est cette ferme synthèse maison_harbi___el_arrouch2entre, d’une part, son algérianité (il n’est pas pour rien issu du Constantinois, cette vieille terre numide de l’irrédentisme algérien) et d’autre part sa grande ouverture aux autres et au monde, à des gens et à des valeurs de toutes origines, de toutes confessions, de toutes philosophies, à l’exception du racisme et de la bêtise chauvine : j’ai cru au départ que Mohammed Harbi était un marxiste normé, avant de m’apercevoir qu’il était autant khaldounien ou wéberien, et qu’il avait bien d’autres références encore… Le blocage chauvin et l’étroitesse hargneuse sont aux antipodes de son panorama mental et intellectuel.
   
C’est que Mohammed Harbi est, en même temps, un vrai historien algérien, et un vrai citoyen algérien. Mais il n’a pu, en tant qu’Algérien, réunir ces qualités, que parce qu’il est aussi un primordial citoyen du monde – ce Bürger der Welt que chantait Schiller. C’est que les valeurs qu’il ressent comme devant être pleinement des valeurs algériennes, il ne les dissocie nullement de valeurs plus largement universelles : droits de l’Être humain, combat pour l’égalité hommes-femmes, répulsion pour toutes les formes de discrimination  - donc du colonialisme comme système -, aversion pour l’obscurantisme et le militarisme tels qu’ils se sont épanouis dans tant de régimes autoritaires post-coloniaux, parfois sous la forme de bureaucraties pesantes implacables. Ce n’est pas pour rien que l’un des articles les plus incisifs – et décisifs - de Mohammed Harbi,256464066_small2 dans un livre dirigé par Lucette Valensi, traite de l’assassinat de Ramdane Abbane, le 27 décembre 1957, à Tetouan, en point d’orgue de l’élimination des politiques du CCE – Dahlab et Ben Khedda -, lors de la session du CNRA du Caire en août, en premier anniversaire antithétique de l’historique Congrès de la Soummam.
   
 À des gens de ma génération, formés politiquement dans le combat anticolonialiste, et qui, après 1962, continuèrent encore à sacraliser un FLN qui, de par la justesse intrinsèque de son combat, semblait voué à échapper aux armes de la critique, il a offert la toute première histoire du FLN, en analysant sans complexe la nature et le cheminement du FLN et en le dépeignant sous les couleurs complexes et contrastées qui figurent sur le bouquet de tout travail d’histoire. Autrement dit, c’est grâce à Mohammed Harbi que des gens comme moi ont pu se décomplexer pour étudier l’histoire de l’Algérie, du nationalisme algérien, et notamment du FLN, cela comme tout objet d’histoire, c’est-à-dire dans la dialectisation. Mohammed Harbi m’a mieux aidé à comprendre que, en histoire, tout est dialectique : je savais déjà, de par ma formation et mes antécédents politiques, que, par exemple, le parti bolchévique fut à la fois un authentique mouvement de libération sociale, et une machinerie implacable de pouvoir. Le FLN fut incontestablement un mouvement de libération, tout en relevant de la même complexité et de la même harmonie des contraires.

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Mohammed Harbi est donc pleinement algérien et pleinement universaliste. Enraciné dans le terroir constantinois d’El Harrouch, il a, jeune adolescent, participé au combat libérateur du PPA-MTLD. Il a vibré aux luttes et aux espoirs de son peuple. Mais, jeune cadre brillant du FLN, puis un temps conseiller à la présidence et animateur de Révolution africaine, il a eu très tôt à subir les rigueurs politiques pesant sur son peuple : il fut victime de la répression consécutive au coup d’état militaire du 19 juin 1965. Il connut les mauvais traitements et la prison, puis la résidence surveillée au Sahara, avant de s’évader vers l’Europe. Cette Europe où il était aussi chez lui depuis que, jeune bachelier, il avait débarqué à Paris en 1952-1953. Paris, où il fut jeune militant de l’UGEMA, puis un des dirigeants de la Fédération de France du FLN, avant de se familiariser avec la Belgique et l’Allemagne, où la direction de la Fédération de France s’était repliée au printemps 1958.
   
 Parisien, Mohammed Harbi l’est bien davantage que moi par exemple, et bien plus à l’aise dans ce que Gérard Noiriel dénomme la cage de Faraday parisienne. Au vrai, une double source constituait Mohammed Harbi, et continue à le constituer : d’un côté, celle de l’ancrage familial, celle du terroir constantinois, celle du père, attaché à faire apprendre au jeune Mohammed le Coran au jour le jour, d’un autre côté, celle de ces éveilleurs d’idées que furent tels de ses professeurs au lycée de Skikda. Puis, source multiforme aussi, émanée plus tard du milieu des promo-teurs, à Paris, du mouvement Socialisme ou Barbarie, ou au Caire, à la fin des années cinquante, de la fréquentation de l’élite intellectuelle, si foisonnante et si riche, deraymond l’Égypte contemporaine. Qui n’a pas dégusté un madbût dans un vieux café de la ville d’Ismaïl ignore un des grands plaisirs de la vie. Et il y a des gens qui, grâce à Dieu, savent aussi bien apprécier un grand madbût que savourer un grand Bordeaux. De même, Mohammed Harbi aime également la musique arabo-andalouse (il est de la province des maîtres du Maalouf comme chaykh Raymond (photo ci-contre), comme Sylvain Ghrenassia, comme le chaykh Mohammed El Hadj Fergani), et la musique du terroir populaire ; je l’ai aussi entendu s’enthousiasmer aux chansons du grand poète occitan Claude Marti, et il sait discrètement dire le plaisir qu’il a à écouter le grand classicisme sans fioritures de Joseph Haydn.
   
C’est bien pourtant à Paris que, volens nolens, Harbi s’est durablement acclimaté et enraciné. Ce qui ne l’a pas empêché d’y reconnaître, aussi, la «froideur de l’exil.». Avec la France, au demeurant, ne s’est-elle pas jouée, aussi pour lui, cette partition si originale du rapport fascination-répulsion, qui rythma le tempo de vie de tant d’Algériens de l’élite à l’époque coloniale, et qui fut bien une spécificité algérienne, singulièrement à distance du destin des Tunisiens ou des Marocains ? Donnons la parole à Harbi, qui relate dans ses mémoires une mission  en Belgique à l’été 1956, en compagnie de son compatriote skikdi Messaoud Guedroudj, et en connivence avec le militant anticolonialiste belge Roger Ramackers :
«Un jour de l’été 1956, alors que nous avions des armes à faire entrer en France, il nous présente l’un de ses familiers, le docteur Henri Duchateau, qui devait nous faire passer la frontière sans encombre et nous conduire à Paris. Nous nous arrêtâmes à Reims pour dîner. L’air jovial, Guedroudj, qui avait retrouvé toute son assurance, s’exclama : «Ah ! Que nous sommes bien chez nous !» Ironique, Ramackers s’étonna : «Comment ? Nous avons pris tous ces risques pour te conduire chez toi ? Nous pensions qu’il s’agissait d’un territoire ennemi !»
    Nous avons ri tous les quatre sans prêter plus d’attention à cette curieuse expression. Et pourtant, à bien y réfléchir, un Marocain, un Tunisien l’auraient-ils employée ? Il n’y avait pas, chez l’Algérien, la moindre 202036266x.01.lzzzzzzzéquivoque quant à sa volonté d’indépendance. L’expression résultait plutôt d’un long mariage qui, pour avoir été forcé, n’en avait pas moins produit une sorte de «confusion des sentiments». Ainisi Jacques Berque écrivit-il pendant la guerre : «La France et l’Algérie ? On ne s’est pas entrelacé pendant cent trente ans sans que cela descende très profondément dans les âmes et dans les corps». C’était vrai de notre génération, celle qui a su trancher les liens. Est-ce encore vrai aujourd’hui pour les nouvelles générations ?

 Comme quelques autres nationalistes algériens, Mohammed Harbi fut donc dans un sens, culturellement, un homme des marges, comme d’autres ont pu l’être, géographiquement ou/et culturellement : le héros de l’indépendance italienne, Garibaldi, était de Nice – et Nice n’était pas italophone mais occitanophone -, et Cavour, le bâtisseur politique de l’unité italienne à partir du royaume de Piémont, était issu des marges piémontaises subalpines ; il avait fait ses études à Genève et il maîtrisait moins bien l’italien que le français. Aux marges, encore, comme ces Hébreux du Chœur (le Va07 pensiero !) des Hébreux du Nabucco de Verdi chez qui l’identité s’exprime précisément dans l’exil et par l’exil.
   
En tout cas, Mohammed Harbi a payé le prix fort pour devenir, face au colonialisme, un Algérien libre ; et face au système de pouvoir autori-taire régissant sa société, demeurer encore un Algérien libre. Rendant compte à l’automne 2001, dans Le Monde, du premier volume de ses mémoires publié à La Découverte (Une Vie debout, mémoires politiques), je crus pouvoir donner pour titre à mon article de recension : «Mohammed Harbi. Être au libre au FLN, ou la quadrature du cercle». Il eut le bon goût d’en rire et de ne pas s’en offusquer.
   
Pour autant, le FLN que connut Mohammed Harbi ne fut en rien 9782707130778fsunivoque. Il fut peuplé de gens extrêmement divers : idéologiquement, politiquement, socialement, et plus largement, humainement aussi, il y eut de tout au FLN : il fut au bon sens du terme une très riche auberge espagnole, et il porta en lui plusieurs virtualités. Certes, rien n’aurait radicalement évolué en Algérie sans la commotion des armes mise en branle par les chefs des maquis, peu après reconvertis en hommes d’appareil de pouvoir. Mais rien ne se serait conclu sans ces cadres civils de talent auxquels Mohammed Harbi appartint, lui qui fut, en 1961, notamment, expert aux négociations d’Évian. L’historien sait aujourd’hui que la victoire du FLN ne fut pas une victoire militaire, mais bel et bien une victoire poli-tique, obtenue notamment par le rayonnement du Front acquis dans le monde. Et ce rayonnement, des gens comme Mohammed Harbi œuvrèrent  sans relâche pour son avènement. C’est donc aussi parce que des hommes comme lui ont su naviguer sur le grand large, qu’ils ont été d’authentiques internationalistes, qu’ils furent par le fait même de valeureux nationalistes.
   
 Et toute la complexité qui a constitué et constitue encore Mohammed Harbi, a aidé, aussi, à bâtir sa stature d’historien. Car Mohammed Harbi est bien un historien vrai. Il a certes travaillé en partie à partir de souvenirs personnels et de témoignages oraux, en partie grâce à des documents que, acteur de l’Histoire, il a inlassablement photocopiés avant d’en faire don aux Archives nationales algériennes, et encore grâce à ces archives, françaises et algériennes, qui s’ouvrent encore trop frileusement pour contenter les historiens. Il est, rappelons le, l’auteur, de ce maître livre de documents qu’il a intitulé Les Archives de la Révolution algérienne. Dans son travail de recherche historique, entrepris notamment dans la revue Sou’al, Mohammed Harbi s’est soumis comme tout historien à la critique externe et à la critique interne des documents. Car un document – oral ou écrit - ne dit jamais la vérité en soi ; il dit une vérité et il doit, pour cela, être analysé, étudié dans ses conditions de production et dans les intentions de cette production, et aussi soumis autant que possible à la règle de la confrontation des documents entre eux : un témoin, volontairement ou involontairement, a toujours tendance à reconstruire le passé selon  son itinéraire personnel, ses intérêts et son ambition.

Il faut donc d’autant plus se méfier des témoins qu’ils sont davantage des hommes de pouvoir, ou à l’inverse parce qu’ils ont été frustrés du pouvoir. En tout cas, par exemple, ce n’est pas parce qu’un président de la République dit quelque chose sur l’Histoire que ce quelque chose est vrai ; et il y a même de grandes chances pour que ce soit faux. Ce n’est pas parce que la législateur français a pu énoncer des aspects «positifs» de la colonisation française qu’il faut lui emboîter le pas. L’historien ne se pose d’ailleurs jamais la question du «positif» et du «négatif» en histoire, car il lui incombe de rendre compte au premier chef  de toute la complexité du divers historique, lequel ne se réduit jamais à des tableaux en noir ou blanc ; mais àdoc_6 une riche palette où l’impressionnisme aura toutes chances d’être plus vrai que le réalisme.
   
 De ce point de vue, Mohammed Harbi a rempli avec sérieux, opiniâtreté et modestie, son  contrat d’historien, tant à l’égard de l’Algérie, son pays, sa nation, qu’à l’égard de tous les humains avides de connaître l’Histoire. Et lui-même n’aurait pu être l’historien qu’il a été et reste encore pour notre bonheur sans toute la richesse et la diversité qui ont composé sa vie d’homme dans l’Histoire, acteur de l’histoire qui s’est faite, inséparable de sa citoyenneté algérienne, avant de devenir une figure-clé de l’historiographie contemporaine.

Gilbert Meynier

 

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- 1954 : la guerre commence en Algérie (éd. Complexe, 1999)













 

 


document : déclaration de Mohammed Harbi, 26 octobre 1990



Consolider la démocratie,

préparer l'Algérie et le Maghreb

à entrer dans le XXIe siècle

 

 Après dix-sept ans d'exil, précédés de plusieurs années de prison sans jugement, je peux retrouver mon pays, en toute liberté.
Tout au long de cette épreuve, j'ai refusé les offres d'émissaires de l'État venus me proposer de troquer des privilèges contre le renoncement à mes droits. J'estimais, j'estime encore, que la démission morale commence avec l'acceptation de placer le droit de l'État au-dessus de celui des citoyens.
Je milite depuis quarante-deux ans. Même quand les circonstances exceptionnelles – guerre d'indépendance, luttes civiles – m'ont contraint à des détours, j'ai toujours défendu le droit pour tous, et, d'abord pour les adversaires, de penser autrement.

 

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Mohammed Harbi (à droite) et Saad Dahlab,
ministre des Affaires étrangères du GPRA, au Caire en 1961

L'histoire en mouvement a fait de moi un militant et un dirigeant du FLN de 1955 à 1965. À ce titre, je partage certaines erreurs de cette période, celles que je combattais déjà : liquidations physiques des adversaires politiques, attentats aveugles et tortures… nationalisation des petits commerces, etc., et celles que je me reconnais aujourd'hui, un certain romantisme, une transfiguration de la réalité au nom du peuple ou de la classe ouvrière.

Le 19 juin 1965, après le coup d'État du colonel Boumedienne, j'ai pris acte de l'échec de mes efforts. La contradiction entre mon analyse conceptuelle qui postulait l'évolution vers un système de type bureaucratique, et mon but politique, rénover le FLN, m'apparut clairement. Je me suis alors délesté de mes illusions et j'ai décidé de ne plus participer à un jeu politique fondamentalement corrompu. J'ai alors renoncé à un type d'action, qui me paraissait dérisoire, dans un système où on m'offrait d'être ministre, ambassadeur, directeur de société mais jamais véritablement citoyen.

 Ce système, qui triomphait avec le coup d'État du 19 juin, était présent dans toutes les politiques des directions du FLN depuis sa fondation. Jamais une mesure prise en apparence collectivement ne l'a été réellement. Toujours des manœuvres subreptices préparaient les décisions et ne servaient qu'à consacrer la manipulation.
Les adversaires du FLN étaient à son image. Les discours différaient mais les pratiques étaient les mêmes. À travers ces pratiques, c'est le rapport de toute notre société à la liberté qui est posé.

Notre pays a besoin d'une réforme intellectuelle et morale, d'une réflexion sur soi qui cesse d'imputer tous nos maux aux dynamiques du dehors. La fascination pour le pouvoir, l'aspiration à la puissance, l'identification aveugle à la collectivité, le mépris du travail et des faibles, l'admiration pour les modèles d'autorité et les hommes forts, enfin, sont des obstacles dont nous devons prendre conscience si nous voulons créer un climat propice à la démocratie.

 Être démocrate, ce n'est ni méconnaître les droits de l'individu, ni avaliser sans esprit critique les options de la majorité.
Être démocrate, pour moi, n'a jamais été contraire à mon engagement socialiste. Socialiste j'étais et je le reste. Mais que faut-il entendre par là ? La possession d'un savoir scientifique de l'Histoire de la société ? Certainement pas. Mais un engagement politique et moral contre un monde caractérisé par la séparation entre riches et pauvres, oppresseurs et opprimés, dirigeants et dirigés, les uns possédant la richesse, la culture et le pouvoir, les autres démunis ou exclus de ces privilèges. Le socialisme vit et vivra partout où persiste l'exploitation du travail. L'expérience algérienne s'est réclamée de cet idéal mais en mettant la classe ouvrière sous surveillance et en coulant le capitalisme bureaucratique dans le moule du vocabulaire socialiste.

Mes textes nombreux l'attestent. Je n'ai jamais vu dans l'étatisation telle que l'Union soviétique l'offrait, un modèle à prendre. Je n'ai pas cru, non plus, que seule la propriété privée correspondait à l'économie de marché. On comprendra mieux, dès lors, pourquoi la privatisation n'est pas à mes yeux une panacée.
La médecine de choc des recettes libérales pénalise les plus démunis, réduit à néant leur pouvoir d'achat, génère l'exclusion et risque, si l'on n'y prend garde, de compromettre l'autonomie nationale de décision. Tout se passe comme si la politique du gouvernement ne défait des nœuds que pour en nouer d'autres. Si le tissu social continue à se déchirer en profondeur, si le sort des classes populaires continue à se dégrader, nous courons droit vers des luttes civiles préjudiciables à tous.

 Jamais les tâches de réflexion n'ont été aussi lourdes et difficiles. Notre société est confrontée à des questions majeures qui relèvent de la représentation que lui donne une vision mythique du passé. Si nous ne voulons pas que le tribalisme politique devienne notre lot quotidien et mette en péril notre unité, il nous faut le repenser. Notre peuple, ce devrait être une banalité de le dire, ne correspond pas à l'image qu'en donne l'idéologie nationale des années 1930 qui était le reflet inversé de l'idéologie coloniale. C'est là un regard sur l'histoire, non l'histoire elle-même.

Les repères d'identité que nous ont transmis nos aînés ont inscrit le religieux au cœur du politique et ont hypothéqué l'un et l'autre. Ils nous empêchent de nous tourner vers l'avenir et de créer une culture algérienne nouvelle à partir de notre diversité. Ils nous incitent à confondre État, communauté religieuse et nation, à ne pas distinguer le citoyen du croyant et à refuser aux femmes le droit à l'égalité avec les hommes. Or, la nation, c'est la société de tous les Algériens, c'est la société civile dans toutes ses composantes.

L'Algérie existe et vit mais l'algérianité n'est pas donnée une fois pour toutes. Elle est à inventer dans la bataille de tous les jours.
Dans le cadre d'un Maghreb uni, j'appelle tous mes compatriotes à y contribuer, à le faire sans a priori partisan et à s'orienter vers un large rassemblement politique et social pour consolider la démocratie et faire face aux grands enjeux mondiaux ; en un mot préparer l'Algérie et le Maghreb à entrer dans le XXIe siècle.

Mohammed Harbi
Le 26 octobre 1990

 

* Ce texte, dactylographié, m'a été transmis par Mohammed Harbi le 15 février 1991. Michel Renard



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15 juin 2006

Regardez un livre d'histoire de 5e (Pascale Noret)

 

Regardez un livre d'histoire de 5e

Pascale NORET

 

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manuel d'histoire de 5e, Nathan, 2001
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)


Regardez un livre d'histoire et géographie de cinquième et dites-moi ce que je dois répondre à un élève curieux qui constate sur une carte du commerce du monde musulman au IXe siècle que les Arabes importaient déjà des esclaves africains à cette époque ?
Que dois-je répondre au même élève qui, dans la leçon sur le Maghreb apprend que cette région a été arabisée (= colonisée ?) au VIIe siècle par les successeurs de Mahomet et qu'on ne parle que de la colonisation française (tout cela en oubliant les Berbères) ?
Et enfin que lui dire à propos d'une gravure illustrant l'esclavage, avec un Noir portant un fusil et surveillant une colonne de ses frères entravés ? Si vous avez une réponse, cela me faciliterait la tâche et m'éviterait de faire du politiquement incorrect en tentant de lui répondre...

Pascale Noret , courriel à Télérama,
n° 2944, 14 juin 2006

 

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manuel d'histoire de 5e, Hatier, 2005
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 

 

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"dites-moi ce que je dois répondre à un élève curieux qui constate sur une carte du commerce du monde musulman au IXe siècle que les Arabes importaient déjà des esclaves africains à cette époque ?"

Pascale Noret

 

 

 

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miniature d'al-Wâsiti sur le manuscrit des Maqâmât de Hariri, Bagdad,
1237 : le marché aux esclaves à Zabid, Yémen (Bnf, Paris)

 

le rôle des captifs noirs dans

le monde musulman

Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU


Passons sur l'idée selon laquelle l'esclavage en terre d'islam aurait été relativement doux. S'expliquant par une réaction logique aux violentes attaques de certains abolitionnistes occidentaux du XIXe siècle contre un esclavage oriental synonyme à leurs yeux d'archaïsme et de perversité, cette idée d'un esclavage doux se fonde plus sur la réelle fréquence des manumissions que sur une analyse concrète des conditions de vie des esclaves, qui furent extrêmement variables.

Que les fonctions qu'ils remplirent aient été différentes de celles des esclaves du Nouveau Monde n'enlève rien à leur statut d'hommes privés de liberté. Comme l'indique Orlando Patterson (Slavery ans Social Death : a Comparative Study, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1982), même un eunuque devenu le confident de son maître reste un esclave, peut-être même l'un des esclaves le plus profondément soumis.

Il serait sans intérêt de vouloir classer les différents systèmes esclavagistes sur une hypothétique échelle de Richter de l'oppression. L'image d'une société musulmane totalement dépourvue de discrimination et de préjugés raciaux est tout aussi illusoire que celle d'un monde soumis au "despotisme oriental".

Beaucoup plus utile serait d'étudier, de manière comparative, comment les diverses sociétés esclavagistes ont tenté de masquer et de désamorcer les tensions naissant inévitablement en leur sein. Pour l'heure, notons ici, à l'instar de ce qui a été vu à propos du concept d'esclavage domestique pour l'Afrique noire précoloniale, que l'importance du rôle joué par les esclaves dans une société donnée doit être mesurée à l'aune des caractéristiques de cette même société, et non à partir d'un modèle de référence qui serait celui du système de la grande plantation américaine.

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Zanzibar

Une autre image doit d'emblée être corrigée, celle de traites orientales à finalités surtout érotiques (concubines, eunuques, qu l'on trouvait également dans l'esclavage chinois, qui étaient rares parmi les Arabes, et plus communs chez les Turcs et les Perses).

Il y a à cela au moins deux raisons. La première est que le rapport entre captifs et captives a changé, selon les époques et les lieux de destination, et qu'il n'est pas impossible que, globalement, il ait pu s'équilibrer, voire pencher en faveur des hommes. La seconde raison est que les fonctions remplies par ces derniers ont été multiples, leurs rôles variables. Serviteurs, ils ont aussi parfois été d'importants acteurs de la vie économique et politique ; des acteurs dont les pouvoirs ou l'influence, plus ou moins éphémères, ne doivent pas être négligés.

Léon l'Africain nous apprend qu'au XVIe siècle, à Fez, au Maroc, le service des thermes était essentiellement assuré par des "négresses", et que leur possession était si courante que même des familles modestes avaient l'habitude d'en faire figurer parmi leurs cadeaux de mariage. Il semble cependant que les femmes originaires d'Afrique noire occidentale aient surtout eu en Afrique du Nord la réputation d'être de bonnes cuisinières.

Il en allait différemment des Nubiennes et des Abyssines, depuis longtemps recherchées comme concubines. Les princes d'Égypte désirent tous en posséder, écrivait Edrisi, géographe arabe du XIIe siècle, attestant par là le fait qu'elles alimentaient un commerce de luxe réservé à des catégories aisées.

Il en était de même des eunuques, dont les principaux "centres de fabrication" se situaient dans le Haoussa, le Bornou et la haute Égypte. Assignés à la garde des harems ou bien hommes de confiance, du fait de leur évidente absence de liens familiaux, ils étaient quatre mille à cinq mille dans l'Empire abbasside du Xe siècle. Les procédés employés pour la castration étaient assez rudimentaires, la mortalité était élevée, et le prix d'un eunuque pouvait atteindre celui de douze autres esclaves.

Les hommes (mais aussi les femmes, parfois) furent très tôt utilisés à des fins productives, notamment dans l'agriculture. Il est vrai que le phénomène prit rarement l'ampleur et la visibilité qui furent celles du système de la plantation dans les îles de la Caraïbe à l'époque moderne, lorsque de grandes masses de captifs furent concentrées sur de faibles espaces et assignés, sinon exclusivement, du moins prncipalement,Bernard_Lewis_couv aux travaux agricoles. De plus, note Toledano, des barrières légales et coutumières existaient, dans l'Empire ottoman, à l'emploi d'esclaves dans les travaux agricoles. Le phénomène y aurait donc été, selon lui, très marginal après le XVe siècle, avant d'être réintroduit sur une large échelle du fait de la migration forcée des Circassiens du Caucase, au début des années 1860.

Cependant, comme l'indique Lewis, "à l'exception des travaux du bâtiment, l'exploitation économique des esclaves avait surtout lieu à la campagne, loin des villes, et on a guère de documents là-dessus, comme presque sur tout ce qui touche à la vie rurale", jusqu'au XVIe siècle.

L'exploitation des archives disponibles pour les périodes suivantes n'étant guère systématique, "l'idée couramment admise sur le caractère avant tout domestique et militaire de l'esclavage en Islam pourrait donc refléter les insuffisances de notre documentation, plutôt que la réalité" (Bernard Lewis, Esclavage et race au Proche-Orient, Gallimard, 1993, p. 27).

D'ailleurs, disséminés dans le temps et dans l'espace, de multiples exemples nous indiquent que la chose ne fut pas sans importance dans le monde musulman. Dans les grands domaines mésopotamiens du début de l'ère musulmane, les esclaves noirs étaient employés à enlever la couche de natron recouvrant les terres, afin de les rendre cultivables.

Parqués sur place, ils étaient nourris de dattes et de semoule, et dirigés par des chefs de corvée affranchis. Ils furent essentiels dans la région du bas Iraq, entre la jonction du Tigre et de l'Euphrate et le golfe Persique. Cette zone était au IXe siècle un immense marais, que les Abbassides tentèrent de drainer, de dessaler et de transformer en zone de culture.

Les Zandj d'Afrique orientale constituèrent là "des troupeaux d'hommes machines employés aux terrassements du marais, travaillant dans l'eau, la vase et le sel, par chantiers de milliers d'hommes, peu nourris, fort battus, épuisés, impaludés, mourant comme des mouches" (H. Deschamps, Histoire de la traite des Noirs, 1971, p.22).

Un poète de la cour du calife appartenant à la secte égaliratiste des kharidjites décida de mener une vie errante dans le désert, avec un esclave noir. En 877, se présentant comme le descendant d'Ali, il leva l'étendard de la révolte, soulevant les Zandj. En 879, la grande ville de Bassora était prise. S'étant déclaré mahdi (l'envoyé de Dieu censé venir à la fin des temps afin de rétablir la justice et la foi sur terre), Ali menaçait Bagdad et La Mecque.

La contre-offensive fut déclenchée dix ans plus tard. L'ensemble des conflits aurait provoqué entre 500 000 et 2 500 000 victimes. Au IXe siècle, un voyageur arabe estimait encore le nombre des esclaves noirs à 30 000 dans une région correspondant à l'actuel Bahreïn.

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À certaines époques, et en certains lieux, le rôle des captifs noirs fut également essentiel dans l'agriculture de plantation proprement dite, mais les travaux comparatifs, avec l'agriculture du Nouveau Monde, sont encore trop peu nombreux. Au XVIe siècle, le Maroc fit fructifier ses plantations de canne à sucre (lesquelles constituaient alors un tiers des revenus du pays et fournissaient son principal article d'exportation à destination de l'Europe) grâce à des esclaves noirs. En 1591, c'est en partie pour se procurer les captifs nécessaires à leur entretien qu'il étendit (de manière éphémère) sa domination directe sur la boucle du Niger.

Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières,
Gallimard, 2004, p. 445-448.

 

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26 mai 2020

le nombre de victimes de l'OAS

attentat OAS, photographie de presse

 

le nombre de victimes de l'OAS

 

Le nombre total de victimes de l’OAS en métropole s’élève, selon Arnaud Déroulède, à 71 morts [1] et 394 blessés. Le mois le plus meurtrier est celui de juin 1961, avec 24 morts et 132 blessés.  (…)

Ces chiffres sont commune mesure, avec ceux que l’on peut avancer pour l’Algérie, en dépit de l’incertitude des sources. En effet, en croisant les statistiques de la Sûreté nationale avec celles du Préfet de police d’Alger, Charles-Robert Ageron se rallie à l’estimation faite de bonne heure par le journaliste américain Paul Hénissart, soit au moins 2200 morts au total ; pour la seule période qui va jusqu’à l’arrestation de Salan, le 20 avril 1962, ce serait 1622 morts, dont 232 Européens, et 5418 blessés, dont 1062 Européens, attribuables à une série de 12 299 explosions au plastic, 2546 attentats individuels et 510 attentats collectifs.

En se fondant sur des sources internes et tout en reconnaissant qu’aucune indication n’est vraiment fiable, Arnaud Déroulède propose une évaluation plus faible : 9000 à 12 000 plasticages, 1500 tués, 5000 blessés.

Sur ce point, les statistiques fournies par les Bulletins mensuels du 2e Bureau de l’état-major n’apportent pas la lumière souhaitée, d’abord parce que la série disponible contenant des indications chiffrées débute seulement au mois de juin 1961 et surtout parce que les relevés manquent de la rigueur attendue. Ainsi la mention «victimes» ne distingue-t-elle pas toujours entre blessés et tués, certains résultats cumulent-ils l’effet d’attentats de nature différente et surtout se trouve-t-on en présence d’un nombre élevé d’«attentats indéterminés» dont l’attribution reste donc impossible.

Avec le temps, ces Bulletins tentent d’accroître la précision de leurs indications, si bien qu’à partir de la fin 1961, il est souvent stipulé qu’«une partie importante» des cas d’indétermination est en fait à «imputer aux activistes orthodoxes ou non». Néanmoins, le flou reste encore trop grand pour que l’on puisse valablement établir un total de victimes à partir de ces données qui serviront à fonder d’autres analyses.

Anne-Marie Duranton-Crabol, Le temps de l’OAS, 1995, p. 144-145.

 

1 - Ce chiffre est à comparer à celui des victimes du FLN en métropole (1391 tués) : il n'en représente que 5%. Le FLN a tué en métropole beaucoup plus de personnes que l'OAS. Cf. l'article «attentats commis par le FLN en métropole». [note d'Études Coloniales]

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Anne-Marie Duranton-Crabol, 1995

 

OAS, Déroulède, couv
Anrnaud Déroulède, 1997 (thèse en 1993)

 

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Olivier Dard, 2011

 

 

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26 octobre 2020

mémoire France-Algérie (relais d'un texte de la FMGACMT)

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mémoire France-Algérie

une déclaration de la Fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie (FMGACMT)

 

La France a remis à l’Algérie, le 3 juillet 2020, 24 crânes de combattants d’un passé lointain, celui de la conquête française. Il appartient aux historiens d’éclairer ce passé et rappeler la violence et la cruauté des affrontements ayant opposé tribus installées et forces françaises.

Il faut simplement rappeler que les conditions d’une guerre asymétrique alimentaient un cycle de représailles et contre-représailles où prévalait une sauvagerie largement distribuée dans les deux camps. Ces épisodes ont aussi une signification rétrospective : la France qui se glorifiait à juste titre d’avoir mis fin au système de la prédation esclavagiste installé à Alger, n’était pas acceptée si elle pensait s’installer en nouveau Régent d’une terre lointaine et rétive dont le seul ferment d’homogénéité était la religion musulmane.

La restitution du 3 juillet est bienvenue. Pas seulement pour des raisons historiques mais également humaines et religieuses. On se demande même pourquoi il a fallu attendre si longtemps ! Elle serait encore mieux accueillie si elle ouvrait une période nouvelle dans la clarification mémorielle entre la France et l’Algérie. Il est temps en effet de reprendre le fil d’un vrai dialogue dont les bases doivent être rappelées.

La première est que la mémoire n’est pas une prise de guerre. Elle se nourrit principalement de conflits fondateurs mais ne peut passer le cap de la sélection historique que si elle les met au service d’une construction positive. Ce n’est pas encore le cas avec l’Algérie qui, cinquante-huit ans après son indépendance, vit dans une ambivalence totale avec la France. Une ambivalence qui trouve son reflet de l’autre côté de la Méditerranée.

La relation est un jeu d’ombres dont les seules lumières sont des propos antagonistes violement assénés ou des retrouvailles circonstancielles sans lendemain véritable. Du moins dans la sphère étatique qui a connu plusieurs nouveaux départs aussi décevants qu’ils s‘avéraient prometteurs : 1962, 1978, 1981, 2000, 2003, d’autres encore. Dans cette pénombre chacun veille sur des intérêts précis parfaitement catalogués depuis 1962.

L’économie, l’immigration, quelques coopérations spécifiques qui peuvent varier et parfois même toucher des sujets sensibles. C’est un pacte tacite qui permet l’expression libre de tout le reste. Les avantages en sont évidents en particulier pour l’Algérie, celui du rappel permanent de la légitimité issue de la guerre d’indépendance, ce qui est normal, assorti de la désignation tout aussi permanente d’une France adverse et coupable, ce qui est destructeur.

La seconde est que le dialogue mémoriel entre nations libres ne se développe que dans le respect de l’esprit et de la lettre de leurs souverainetés respectivesDans la relation mémorielle franco-algérienne, deux éléments sont préoccupants. D’abord la violence du langage algérien incompatible avec une relation apaisée, en tout cas le meilleur moyen d’en retarder l’émergence. D’autre part la gestion algérienne du curseur historique qui au fur et à mesure que les années passent remonte dans le temps.

Le paroxysme de 1954-1962, même celui de 1945-1962 si l’on débute par le 8 mai 1945 à Sétif, se décale peu à peu au profit d’une lecture qui incrimine 132 ans d’histoire et qui tend à ramener l’action de la France dans une veine génocidaire aussi infamante que fausse. Accessoirement à donner à un levier politique unilatéral le confort d’une condamnation morale et l’appui de nouvelles argumentations idéologiques. Dans cet esprit toute construction est condamnée d’avance, toute négociation même, avec un préalable pénitentiel d’une telle envergure.

Reste que la vie continue et que la période qui vient de s’ouvrir offre plusieurs opportunités.

D’abord un calendrier spécifique avec en ligne de mire 2022, date du soixantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie. C’est aussi la fin progressive d’un cycle générationnel où les mémoires qui s’estompent n’en deviennent que plus acharnées à conserver intact voire à sublimer un passé douloureux. Ces mémoires doivent être servies par des gestes concrets qui ont l’avantage de réduire l’intensité du conflit en multipliant les occasions d’exercer des choix de simple bon sens et de justice rétrospective. Les sujets ne manquent pas : réparations, essais nucléaires, disparus civils et militaires, archives, statut des personnes, symboles historiques. Un champ étendu et complexe.

Ensuite la mise en place d’une méthode de concertation équilibrée. La encore l’esprit dans lequel s’exercerait un dialogue mémoriel est déterminant. Les conclusions du rapport Stora en préparation apporteront ou non la démonstration d’un regard objectif et d’une procédure adéquate pour progresser. Les pétitions de principe ne suffiront plus face à des demandes reconventionnelles ou des préalables pénalisants. Il faut échapper au piège d’une relation condamnée à une sorte de discrétion obligatoire en raison du blocage mémoriel ou, pire encore, qui ne pourrait s’établir dans sa plénitude qu’après une pénitence française.

Sur ce moment spécifique pèse un enjeu puissant, celui de l’avenir de la relation de la France avec l’Afrique du Nord dans son ensemble, avec d’autres pays du Maghreb concernés au premier chef par cet avenir. La mémoire impacte le présent, notamment dans les jeunes générations issues de l’immigration, notamment sur la toile de fond de l’intégrisme et du terrorisme islamique qui y cherche des arguments supplémentaires pour accomplir sa sinistre besogne.

La Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie des combats du Maroc et de Tunisie conformément à la mission que lui a confié le législateur et fidèle à l’héritage d’Hamlaoui Mekachera garde en permanence la perspective de mémoires apaisées./.

 

La Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie
Le 26 octobre 2020 - source

 

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18 novembre 2020

un point de vue sur le Rwanda

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un point de vue sur le Rwanda

 

Lu ce jour sous la plume d’un congolais :

 Rwanda. L’éloge du sang est un livre passionnant à lire et à relire. En le fermant, plusieurs questions se posent :  «Pourquoi cette jeune dame a-t-elle pris tant de risques pour l’écrire ? Pourquoi a-t-elle accepté d’affronter la maladie, la souffrance, la mort, l’instabilité familiale, les menaces proférées à l’endroit de ses filles, le divorce, etc., pour écrire ce qui s’est passé trop loin de son pays ?»

Une première réponse me semble être  «la passion pour la vérité» ! L’humain en Judi Rever a parlé plus fort que toute idéologie partisane ou racialiste. Elle a voulu, contre vents et marées, être «la voix des sans-voix». La voie de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, de ces vieillards soumis au silence et auxquels quelques  «monstres» de l’APR/FRP ont voulu arracher la vie et le sens de l’humain. De ces hommes et femmes qui, ayant résisté à rendre  « leur conscience vicieuse», ont accepté de partager leurs histoires et leurs mémoires avec  »une sœur en humanité ».

Ne pas parler, ne pas donner des conférences, ne pas écrire aurait été une façon de trahir ses frères et sœurs en humanité et de trahir l’humain en elle. Aller jusqu’au bout de ce qu’elle avait entrepris fut son leitmotiv. Son mari, bien qu’en ayant beaucoup souffert, a fini par la pousser dans ce sens.

Au fur et à mesure de ses recherches, de ses rencontres -au risque de sa vie et de celle de sa famille-, Judi Rever a compris que rien ne peut tuer la vérité. La passion pour la vérité l’a boostée.

…/…

Cela étant, en publiant son livre, Judi Rever partage sa passion pour la vérité et sa lutte contre la peur avec ses frères et sœurs du monde, du Rwanda, de l’Ouganda, du Congo-Kinshasa et de toute l’Afrique. Elle apporte sa pierre à l’édification d’une humanité renouvelée au cœur de l’Afrique.

Bababya Lumumba
Génération Lumumba 1961
http://kasaidirect.net/wordpress/?p=14919

 

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22 juillet 2020

une commission mixte entre l'Algérie et la France pour écrire l'histoire ?

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une commission mixte entre l'Algérie et la France

pour écrire l'histoire ou annonce unilérale de l'Algérie ?

 par Jean-François PAYA

 

L’historien Benjamin Stora, désigné par le président Macron coprésidera la commission chargée d’effectuer un «travail mémoriel», comme annoncé par le président Algérien Tebboune lors de l’entretien qu’il a accordé au journal français L’Opinion,voù il avait appelé le président français, à «aller vers plus de vérité» dans la reconnaissance" des crimes commis par la France coloniale en Algérie".

Puisque le président Algérien émet un avis préalable et unilatéral avant toute réunion et débat  de cette commission, celle ci devient sans objet et dévalorisante pour tout historien digne de ce nom participant : à moins de pouvoir faire de même en parallèle.

rappel historique

Pour notre part, invité (peu probable) ou pas, voici notre préambule qui sera un simple rappel historique élémentaire.

Dans l'historique des colonisations nous suggérons que celle de l'Algérie fut l'une des rares à être provoquée à l'origine, non pas sur un prétexte dérisoire, mais par nécessitée d'une position défensive.

Il s'agit en l'occurrence des agressions continues de la piraterie dite "barbaresque" sur la navigation en Méditerranée comme le prouvent certains précédents de tentatives de neutralisation depuis le début du XVIe siècle :

- Espagnols en 1516-1518 ;

- Charles Quint en 1541 ;

- Philippe III (zones de gardes Espagnoles comme Ceuta et Melilla et aussi Oran depuis 1505 avant le séisme jusqu'en 1790) en 1601 ;

- puis en 1775, 1783 et 1784 par les Américains jusqu'en 1815 ;

- et les Anglais avec 1816 : bombardements de représailles maritimes (tout ceci est consigné dans les archives turques de la Présidence du Conseil à Istanbul sources liens cités) avec des commentaires qui montrent bien que la régence d'Alger n'était pas autonome et donnent des éclaircissements sur l'administration coloniale Turque exclusive du pays.

 

un concours de circonstances

À origine cette occupation Française fut spécifique et non pas une vocation coloniale comme ailleurs dans le monde! Cela tient plus du concours de circonstances que du projet pleinement mûri et planifié ; et le statut auquel sont soumises les populations autochtones du pays est resté longtemps incertain.

Mais indubitablement c'est La colonisation Française avec ses abus ; ses déboires ; voir "ces crimes" (à débattre par la commission) mais aussi ses enseignements et ses colons qui ont façonné et donné son nom à l'Algérie et ses frontières. Aussi on peut présumer que si la France n'avait pas occupé ce Maghreb central en effet Alger et quelques ports auraient pu devenir des enclaves Françaises comme Mèlilla et Ceuta Espagnoles qui le sont restées aujourd'hui et le reste répartis entre les Tribus rivales de l'est et de l"ouest et certainement pas unifié comme aujourd'hui ; et le Sahara réparti entre pays limitrophes.

 

Alger désigne son champion

Dernières nouvelles : l’Algérie aurait communiqué à la France le nom du spécialiste Algérien chargé de travailler, conjointement avec l’historien français Benjamin Stora, sur les questions mémorielles entre les deux pays, a annoncé dimanche soir le président algérien(toujours bizarre!).

La personnalité désignée est le docteur Abdelmadjid Chikhi, directeur général du centre national des archives algériennes, a précisé Abdelmadjid Tebboune, lors d’une rencontre avec des médias locaux. Ancien combattant de la guerre d’indépendance (1954-1962), Abdelmadjid Chikhi avait été nommé le 29 avril dernier conseiller auprès du président Tebboune, chargé des archives nationales et de la mémoire nationale.

«On s’est entendu avec le président français Emmanuel Macron en matière mémorielle pour travailler normalement», a expliqué le président algérien. «Pour faciliter les choses, ils (ndlr : Paris) ont nommé un historien connu et son vis-à-vis est le Dr Abdelmadjid Chikhi  responsable des archives nationales et un spécialiste (historien militant responsable politique). Nous leur avons communiqué son nom», a-t-il précisé.

Abdelmadjid Chikhi, conseiller auprès de la présidence, chargé des archives et de la mémoire nationale, s’était attaqué violemment à la France le jeudi 7 mai. Le conseiller de Tebboune accusait ce pays de vouloir livrer un combat acharné contre les “composantes de l’identité algérienne”(selon la presse).

En effet, invité à la chaîne I de la radio nationale, Abdelmadjid Chikhi n’a pas été tendre avec la France qu’il accuse de livrer une lutte acharnée «ontre les composantes de l’identité nationale». Pour lui, ces composantes sont la langue arabe, l’islam et les coutumes et traditions ancestrales. Abdelmadjid Chikhi estimait que la France avais déjà lutté contre ces «composantes» du temps de la colonisation et elle continue à le faire aujourd’hui encore. Le conseiller de la présidence épingle aussi les «historiens Algériens laïques». Selon lui, ces derniers ont écarté de l’histoire les éléments qui constituent l’identité algérienne. «Nous savons tous que ces composantes ont permis au peuple Algérien la sauvegarde de sa personnalité», estime-t-il.

 Jean-François Paya
ancien combattant, classe 54/2

 

 

Capture d’écran 2020-07-23 à 13
un fond d'image du début du XXe siècle utilisé en 2016

 

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24 juin 2020

contre la fureur iconoclaste

statue-du-marechal-lyautey
les signes d'un passé qui nous incite à réfléchir

 

contre la fureur iconoclaste

des dictateurs de mémoires falsifiées

 

Nous publions la lettre du colonel Pierre Geoffroy, président de la Fondation Lyautey, qui s'insurge contre le vandalisme subie par la statue du maréchal Lyautey à Paris, et nous nous associons à sa réaction.

La fureur iconoclaste relève d'une imbécile guerre des mémoires et non d'une réflexion critique sur l'histoire. Détruire une statue ne changera pas le passé et interdit même de pouvoir y réfléchir. Ces actions, issues des mouvements indigénistes et décoloniaux, utilisent l'argument antiraciste mais commettent le défaut d'anachronisme. On ne juge pas le passé avec les valeurs du présent.

Michel Renard

 

Le  24 juin 2020

Madame, Monsieur, Cher(e)s ami(e)s du Maréchal,

dans le respect de vos grades et qualités,

Merci à cet adhérent vigilant, qui m’a appris que la statue du Maréchal Lyautey, place Denys Cochin à Paris, a été taguée, ainsi que la stèle voisine à la mémoire des goums marocains. Sans lui, pas de nouvelle, ce qui prouve que l’information est contrôlée, voire manipulée et que les "autruches" se multipllent. Le nettoyage a été effectué.

Il y a des voyous qui, par le biais du Rif, s’attaquent aussi et ainsi à leur Souverain et à leur Pays (voir photos). Ils font comme d’autres, qui sous prétexte de dénoncer l’esclavagisme deviennent eux-mêmes esclaves de leur idéologie et de leur imbécillité mortifères.

Ils sont tellement nuls en culture et en Histoire qu’il ne savent pas que Lyautey privilégiait toujours la négociation sur l’emploi des armes. Par contre, c’est Pétain qui a été nommé par le "cartel des gauches"  pour, en quelque sorte «détrôner Lyaute».

Ils ignorent que Pétain est arrivé, en 1925, avec des moyens militaires considérables. C’est lui qui, faisant allégeance à la gauche (qui sait se "verdir"  quand il y a des élections), est  venu faire la guerre dans le Rif comme à Verdun.

Le plus ignoble et le plus dangereux est que tout ce qui se passe actuellement n’est pas l’effet du hasard : il y a eu maturation et une longue préparation de la part de certains individus «insoupçonnables» qui utilisent toutes les techniques de la «massification» et autres armes psychologiques du même genre.

Avec ma considération cordiale et dévouée.

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