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Benjamin Stora répond à la critique

de Daniel Lefeuvre à propos de "La Déchirure",

et Daniel Lefeuvre lui réplique

 

Benjamin STORA

Dans son long compte rendu à charge paru dans Études coloniales, du documentaire dont je suis l’auteur avec Gabriel Le Bomin (La Déchirure), Monsieur Daniel Lefeuvre, de manière systématique minimise les victimes algériennes, dans les massacres de mai-juin 1945 à Sétif et Guelma ; d’août 1955 dans le Constantinois ; du Plan Challe en 1959, ou du 17 octobre 1961 à Paris.

Il critique également les chiffres avancés du déplacement des populations paysannes (rapport de M. Rocard de 1959). Il ne doute jamais des versions officielles proposées par les gouvernements français de l’époque, et ne prend jamais en compte les chiffres avancés par les nationalistes algériens.

Est-ce là la position d’un historien qui se veut rigoureux et équilibrée ? Il va de soi, qu’élève de Charles Robert Ageron (voir mon site), je me suis appuyé sur l’ensemble de ses travaux pour les faits avancés dans ce documentaire.

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Dans le même esprit, il critique systématiquement les images montrant des victimes algériennes. C’était déjà le point de vue des officiels français de l’époque. Je le renvoie aux travaux de Marie Chominot qui, dans sa thèse de doctorat sur «Les images et la guerre d’Algérie», a bien démontré le système de propagande mis en œuvre visant à décrédibiliser ces images accusatrices.

Ce documentaire a d’autre part bénéficié en partie du concours de l’ECPAD pour les images cette guerre, ce que Daniel Lefeuvre ne signale jamais dans son article.
Enfin, puisqu’il aime citer d’autres historiens, je le renvoie au texte de Jacques Frémeaux publié dans Le Figaro, et à ceux publiés dans de nombreuses revues d’histoire qui disent la qualité et l’impartialité de ce travail difficile.

Benjamin Stora
professeur à l'université Paris XIII
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Daniel LEFEUVRE

La réponse de Benjamin Stora à ma critique du film La Déchirure ne laisse pas de surprendre. D’abord, parce qu’il me prête des affirmations dont on ne trouve pas trace dans mon texte.

Ainsi, où Benjamin Stora a-t-il lu que je contestais le nombre d’Algériens déplacés dans les villages de regroupement ? Mon texte ne fait aucune allusion ni à cet épisode de la guerre d’Algérie, ni au Rapport Rocard. Il en va de même pour le bilan des victimes algériennes des opérations Challe.

J’invite Benjamin Stora à lire plus scrupuleusement les textes qu’il souhaite critiquer, c’est de bonne méthode historique.

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Au-delà de ces inexactitudes, Benjamin Stora me reproche surtout de «minimiser» de manière «systématique» les victimes algériennes, refusant de prendre en compte les «chiffres avancés par les nationalistes algériens», concernant les massacres de mai 1945, d’août 1955 et du 17 octobre 1961, et plus généralement, de la guerre d’Algérie.

Où Benjamin Stora a-t-il lu que je minimisais les pertes algériennes ? Sétif, Guelma, mai 1945 : ma critique ne porte pas sur le bilan des victimes, mais sur le fait que le documentaire impute l’origine du soulèvement au tir d’un policier sur le porteur du drapeau des nationalistes.

Or, comme Roger Vétillard l’a établi de manière indiscutable, dans son livre, avant même le départ de la manifestation, des Européens ont été tués. Pourquoi Benjamin Stora feint-il d’ignorer cette chronologie et répond-il à côté ? Pour dédouaner le PPA de ses responsabilités ?

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les chiffres des uns et des autres

Philippeville, août 1955 : le reproche que j’adresse au documentaire est de ne citer QUE les chiffres du FLN (12 000 morts), en ignorant les estimations officielles (1 273). Serait-ce que pour Benjamin Stora, les premiers ne prêteraient pas à examen critique, les seconds relevant seuls, bien évidemment, de la propagande ?

En l’espèce, Benjamin Stora témoigne d’un parti pris inacceptable de la part d’un historien pour qui le doute critique fait loi, quelles que soient les sympathies qu’il entretient avec son objet de recherche.

Plan Challe : comme pour le Rapport Rocard, je n’en parle pas et Benjamin Stora aura du mal à prouver le contraire. Je prends les lecteurs attentifs à témoin. Pourquoi me reprocher des affirmations que je n’ai pas formulées ?

17 octobre 1961 : le documentaire affirme que la répression policière a fait cent morts. Benjamin Stora connaît pourtant l’étude approfondie, scrupuleuse de Jean-Paul Brunet. À ma connaissance, il ne l’a jamais critiquée. Einaudi lui-même, lors du procès Papon, en a admis, de fait,  le bienfondé (voir la liste des victimes publiée par Michel Renard dans Études coloniales).
Pourquoi Benjamin Stora continue-t-il de donner crédit à un bilan mensonger ? Peut-il, sur ce point précis, nous éclairer ?

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Prendre en compte les chiffres avancés par les nationalistes algériens ? Que faut-il entendre par «prendre en compte» ? S’agit-il de leur donner crédit a priori ? De les considérer comme dignes de foi ?  Faut-il, par exemple, «prendre en compte» le chiffre de 45 000 victimes de la répression du 8 mai 1945 ? de 1 million, voire 1,5 millions de morts de la guerre d’Algérie ? Certainement, dans le cadre d’une étude sur la propagande du FLN, certainement pas comme mesure historiquement fondée du bilan humain de ces événements.

les chiffres de Charles-Robert Ageron

Benjamin Stora rappelle qu’il fut un élève de Charles-Robert Ageron et qu’il en connaît l’œuvre, ce qui est parfaitement exact.

Pourtant, lorsqu’il évoque – dans La Déchirure –  les «400 000 victimes» algériennes de la guerre d’Algérie, puis les «centaines de milliers» lors du débat, il s’éloigne considérablement des estimations de Charles-Robert Ageron.

À partir de quels calculs, selon quelles méthodes, Benjamin Stora parvient-il à un chiffrage 60 % plus élevé que celui d’Ageron ? Dès lors, comment, sans autre explication, peut-il soutenir s’être «appuyé sur l’ensemble» des travaux de celui-ci ?

De deux choses l’une, ou l’estimation de Charles-Robert Ageron (250 000), qui rejoint celle de Xavier Yacono (300 000), est valide, et il n’y a aucune raison de s’en départir, ou bien Stora estime qu’elle est erronée, et il lui appartient de le démontrer.

En outre, dans ce bilan, pourquoi ne pas mentionner qu’un grand nombre de victimes – au moins trente mille, sans compter les harkis massacrés après le 19 mars 1962 – sont tombés sous les coups du FLN ?

le traitement historien des images

Reste l’usage des images. Où Benjamin Stora a-t-il lu que je critiquais les images montrant les victimes du FLN ? Je mets seulement en cause le fait que les images ou les films présentés ne sont ni sourcés, ni datés et que leur statut (documents authentiques ou reconstitutions) n’est jamais mentionné.

Pourquoi faudrait-il traiter l’image autrement que toutes les autres archives sur lesquelles travaillent les historiens ? Au demeurant, que certaines aient été fournies par l’ECPAD ne change rien à l’affaire. Tout document est justiciable d’un examen critique.

Enfin, Benjamin Stora ne s’explique nulle part sur les erreurs factuelles  que j’ai relevées ni sur le silence qu’il entretient sur la pratique de la torture par le FLN.

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Au total, cette réponse n’en est pas une. Faute de pouvoir m’opposer des arguments consistants, Benjamin Stora se réfugie ici – comme il l’avait fait à propos des critiques sur le film Les Hommes libres –  dans la pratique de l’esquive.

Et je ne suis toujours pas convaincu pas de la «qualité et de l’impartialité» de son documentaire que je persiste à considérer comme outrancier dans sa charge contre la politique de la France en Algérie et les pratiques de l’armée française (faut-il rappeler une énième fois que la torture n’a pas été généralisée à toute la période de la guerre et dans tout l’espace algérien!) mais, au contraire,  très indulgent à l’égard des méthodes mises en œuvre par le FLN pendant la guerre et très complaisant à l’égard de la propagande qu’il développe depuis.

Daniel Lefeuvre
professeur à l'université Paris VIII
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Post-scriptum sur la colorisation -  Le 22 décembre 2009, Benjamin publiait sur son blog une réflexion très intéressante  «À propos de la colorisation des images » (http://blogs.mediapart.fr/blog/Benjamin%20Stora. Il écrivait alors, à propos du documentaire Apocalypse de Daniel Costelle et Isabelle Clarke :

«Une sensation étrange de nouveauté se dégage. Cela ne tient pas au ton, à la voix du commentateur Mathieu Kassovitch mais à autre chose, de beaucoup plus troublant. La nouveauté, c'est la continuité d'images en couleur. Pour l'historien que je suis, toucher à une archive, en l'occurrence ici la coloriser, est vraiment problématique.

Qui décide de la couleur des cheveux, ou des yeux, d'une femme qui regarde l'objectif d'un soldat allemand ; des haillons d'un enfant qui lève les bras dans le ghetto de Varsovie ; ou de l'uniforme d'un soldat français jeté sur les routes ? Il y a dans ce documentaire des images tournées en couleur, et des images colorisées aujourd'hui, sans que jamais le téléspectateur ne soit informé de ce passage, de ce va-et-vient perpétuel.

Ce procédé me trouble : faut-il pour capter, motiver l'intérêt du spectateur, avoir recours à la couleur ? Faudra-t-il, un jour, coloriser les archives des camps de concentration pour que le public puisse encore manifester de l'intérêt pour cette séquence tragique d'histoire ?

Ce travail de colorisation semble aujourd'hui abandonné pour les films de fiction. Le célèbre film, Les tontons flingueurs ressort aujourd'hui dans une version mastérisée, mais en noir et blanc. Ce n'est donc plus la fiction que l'on colorie, mais «le réel» du documentaire, comme si la couleur rendait la guerre plus accessible, plus supportable. Ce débat commence, et je connais désormais de nombreux historiens qui ne supportent plus cette «restitution» de couleurs du réel, au risque de la falsification des archives».

Or, comme David Pujadas en informait les téléspectateurs, avant la projection, la colorisation des images de La Déchirure a été systématique. Benjamin Stora, troublé par le procédé  en 2009, y a eu recours en 2012. Ce qui était alors «problématique» ne serait-il plus ? Cette «falsification des archives» qu’il relevait alors se justifierait-elle désormais ? Le débat vaut d’être mené et je remercie par avance Benjamin d’y apporter sa contribution, notamment en expliquant les raisons de son revirement.

 

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