Bouda Etemad, Possession, couv

 

Bouda Etemad,

La possession du monde (2000)

par Daniel Rivet, Olivier Pétré-Grenouilleau, Hubert Bonin, Guy Caire

 

Bouda Etemad est né en 1949 et a enseigné à l'université de Lausanne (Suisse). Il appartient au courant des historiens de la colonisation qui veulent appréhender le phénomène dans toute son amplitude, ses logiques diverses et ses ressorts profonds (surtout démographiques, mais pas seulement), moins attachés aux effets de mode des études «post-coloniales» voire même «décoloniales» que toute la cohorte des social scientist qui ont délaissé la rigueur historienne pour les narco-rivages de l'idéologie et de la morale.

Les travaux de Bouda Etemad voisinent donc avec ceux de Paul Bairoch (1930-1999) qui enseignait à Genève, avec ceux d'Eric Hobsbawm (1917-2012), de Pierre Chaunu (Conquête et exploitation des nouveaux mondes, 1969), de Yvan-Georges Paillard (1928-2007), de Jacques Marseille (1945-2010), de Daniel Lefeuvre (1951-2013) ; de Christopher Alan Bayly, d'Hubert Bonin, et de Jacques Frémeaux (avec notamment : Les empires coloniaux dans le processus de mondialisation, 2002, réédité en 2012 sous le titre : Les empires coloniaux. Une histoire-Monde ; et : De quoi fut fait l'empire : les guerres coloniales au XIXe siècle, en 2010).

La parution, l'année 2000, de La Possession du monde. Poids et mesures de la colonisation (éditions Complexe), a suscité plusieurs comptes rendus critiques qui ont souligné la singularité de ses thèses.

 

Bouda Etemad, Possession, couv

Daniel Rivet

Cet essai pour opérer «une pesée de la colonisation et de la décolonisation» réintroduit dans la compréhension du rapport Europe/reste du monde, du XVIIIe au XXe siècle, la part décisive des facteurs technologiques et du fait démographique sous-estimée dans la plupart des ouvrages faisant autorité sur la question. Bouda Etemad s’inscrit dans le sillage du Genevois Paul Bairoch et d’historiens anglo-saxons ou nordiques trop peu connus du lecteur français : D.R. Headrick, G. Parker, H.L. Wesseling.

Le premier volet de l’ouvrage est neuf et stimulant. Etemad met en relief l’«extraordinaire faculté à économiser à l’économie» qui caractérisa les Européens. Preuve en est la minceur des crédits et des effectifs engagés dans les conquêtes coloniales. Le coût de la conquête se ramène à 0,2% ou 0,3% du PNB de l’Europe coloniale de 1850 à 1914 : ce furent «des empires acquis à des prix de solde». L’auteur démontre de manière convaincante que les «outils d’empire» (technique d’armement, médecine coloniale, moyens de transports) ont plus contribué à garder, (re)repeupler et exploiter les colonies qu’à les acquérir.

L'Europe a conquis avec des outils préindustriels

La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la France ont conquis l’Inde, l’Indonésie, l’Algérie avec des techniques préindustrielles et en exploitant au mieux la décadence de l’empire moghol, du royaume javanais et du beylick ottoman. Sauf pour l’Afrique noire après 1880, Etemad relativise l’impact de la quinine sur l’accélération de la maîtrise du monde par l’Europe. En réalité, l’Angleterre et les Pays-Bas, mais guère la France, usaient déjà auparavant, de techniques d’acclimatation de l’«homme blanc» efficientes avant la généralisation de l’écorce de quinquina, qui présupposait sa culture en grand dans des plantations à Java et non plus sa cueillette dans la montagne andine. Mais c’est la quinine qui permit le décollage des plantations en Inde et à Java, qui étaient, avant son emploi généralisé, des mouroirs de coolies plus ou moins autoritairement déplacés.

De même, Etemad fait ressorti la minceur, somme toute, des pertes humaines enregistrées par les armées coloniales. Il évalue celles-ci entre 280 000 et 300 000 sur un siècle et demi de guerres coloniales, dont la majorité par maladie. C’est peu si l’on compare avec la guerre de Crimée, qui occasionna 250 000 morts. S’il estime à 90 000 morts le total des pertes des troupes indigènes qui, sauf pour la conquête de l’Algérie, jouèrent un rôle toujours décisif et furent moins éprouvées par les fièvres locales, il se garde de quantifier les coupes sombres opérées au sein des populations autochtones par les guerres de conquête et des débuts de la colonisation. En Inde et en Indochine au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, comme en A.E.F. au début du XXe siècle, se produisit une modification subreptice de l’écologie pathologique (disease ecology) qui reproduisit, en heureusement atténué, le drame de l’Amérique indienne au XVIe siècle.

L’infériorité numérique des Européens est la cause première de la fin des empires

Le deuxième versant de ce livre aborde des rivages plus familiers. Etemad prend pour instruments de mesure les superficies et populations coloniales à différents seuils : 1760, 1830, 1880 et 1938. Et il s’essaie à mesurer «l’ampleur d’engouffrement» de l’histoire mondiale (coloniale) dans les sociétés colonisées. Trois portraits croisés d’empires (1760-1830, 1830-1880, 1880-1940) se succèdent et tournent au précis d’histoire coloniale croqué lestement. L’intérêt rebondit au dernier chapitre consacré à la décolonisation, relue à la lumière vive de l’analyse démographique. Les «Blancs» constituent, en 1938, 0,4% des populations sous domination formelle des puissances coloniales, dont le Japon et les États-Unis.

L’infériorité numérique des Européens est bien la cause première de la fin des empires. In fine, l’auteur dresse un bilan circonstancié des pertes humaines des trois «sales guerres » de décolonisation (Indochine, Algérie, Angola et Mozambique) : 75 000 morts du côté colonial, 850 000 du côté indigène. Et il chiffre avec non moins de précision le bilan des déplacements de population, qui ne se résument pas au repliement sur les métropoles des «rapatriés» et «expatriés».

En résumé, un livre à conseiller pour une première approche du fait colonial, qui redonne à l’entreprise impériale son poids spécifique grâce à 28 tableaux s’essayant à arpenter les terres et compter les têtes, et dégage le caractère propre de chaque puissance colonisatrice. Topique et piquant se révèle ainsi le parallèle établi entre l’expédition anglaise montée avec force précautions hygiénistes contre les Ashanti au Ghana, en 1873, et celles poursuivies sans outillage sanitaire adéquat par la France coloniale contre le royaume d’Abomey en 1892 et Madagascar en 1895. D’un côté, une guerre d’ingénieurs et de médecins, où 6 000 porteurs «déchargèrent» 2 554 soldats anglais qui enregistrèrent 48 morts par maladie. De l’autre, des aventures qui tournèrent à la catastrophe sanitaire : 5 725 morts par maladie à Madagascar où les troupiers furent astreints au port de sacs qui excédaient les 30 kilos. Ménager «l’homme blanc» fut bien le secret de fabrique de l’empire britannique, en contrepoint duquel l’empire français fut longtemps pâle figure.

Daniel Rivet
Vingtième Siècle, revue d'histoire,
2000, n° 68, p. 151-153 (source).

 

 

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Olivier Pétré-Grenouilleau

Les ouvrages traitant des causes et des conséquences de la colonisation sont extrêmement nombreux. Ceux permettant de saisir comment des nations, parfois petites, ont su se constituer de vastes empires coloniaux sont beaucoup plus rares. C’est à cette question essentielle des outils de la colonisation que s’attache ici Bouda Etemad, dans un livre magistral qui fera date.

L’ouvrage se compose de deux grandes parties. La première est consacrée aux hommes, c’est-à-dire au coût humain des conquêtes coloniales. L’auteur y montre tout d’abord combien les régions tropicales étaient naturellement hostiles à l’homme blanc, notamment du fait du paludisme. L’Afrique occidentale mérita longtemps l’appellation de «tombeau de l’homme blanc», et ce n’est pas un hasard si, dans les années 1970, les autorités du Sierra Leone proposèrent de «créer une Médaille du Moustique, en hommage à l’insecte qui a empêché l’homme blanc de faire de leur patrie une autre Rhodésie».

Dans ces conditions, faut-il faire de la «médecine d’émigration» un «outil d’empire», comme on l’a longtemps pensé ? Pas forcément, nous dit en substance l’auteur, au détour d’une analyse particulièrement fine. La mortalité des blancs sous les tropiques commença en effet à diminuer assez tôt, dès les années 1840, grâce à des précautions parfois très simples, et donc bien avant l’époque des progrès spectaculaires de la médecine occidentale. Les avancées médicales, et notamment l’emploi de la fameuse «écorce de jésuite» (quinine), auquel est consacré le chapitre 2, jouèrent, de plus, un rôle assez faible dans la conquête de l’Afrique, notamment pour les Français.

L’«extraordinaire capacité de l’Européen à coloniser à l’économie»

Du fait de réticences psychologiques, ceux-ci ne surent en effet guère utiliser à bon escient les produits alors connus, préférant un usage curatif à une utilisation préventive.

D’où des pertes souvent bien supérieures à ce qu’elles auraient pu être, aussi bien au Dahomey qu’à Madagascar. C’est donc surtout «une fois achevée la constitution des empires» que la médecine coloniale permit réellement de limiter le coût en vies humaines du côté des colonisateurs. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, «les armées coloniales ont compté beaucoup plus de morts par maladie que par combat». L’«extraordinaire capacité de l’Européen à coloniser à l’économie» est ainsi «née d’une nécessité. Celle de limiter le coût humain de la colonisation».

Comme le dit B. Etemad, l’Afrique et l’Asie furent «conquises par elles-mêmes», du fait d’un recours massif aux troupes indigènes. Un Mangin pouvait donc écrire, en 1909 : «Dans toutes nos possessions d’Afrique occidentale et du Congo-Tchad, il n’existe comme troupe européenne qu’un seul bataillon (450 hommes) en garnison à Dakar pour la défense de ce point d’appui de la flotte», alors qu’environ quatorze millions d’Africains habitent la région. La présence militaire occidentale est «environ vingt fois moins élevée dans les colonies que dans les métropoles», et seulement «six fois moins si l’on inclut dans le calcul les troupes indigènes».

Si l’on ajoute que la charge financière des conquêtes fut en fait imposée aux colonisés, on pourra conclure, comme le fait l’auteur (à la suite de V. G. Kiernan), que la plupart des empires furent «acquis à des prix de solde». Bouda Etemad estime que toutes les guerres de conquête coloniale entreprises entre les années 1850 et 1914 auraient coûté 3 à 4 milliards de dollars, «soit 0,2 à 0,3% du PNB de l’Europe colonisatrice». À titre de comparaison, la seule guerre anglo-boer (1899-1902), opposant près de 500000 soldats anglais à environ 90000 Boers, coûta à l’Angleterre plus d’un milliard de dollars.

L’Afrique noire mise à part, la supériorité de l’armement européen ne joua qu’un rôle modeste dans ce vaste processus. En Inde, comme en de nombreuses autres régions, d’autres facteurs furent beaucoup plus importants : la qualité du commandement militaire, la stricte discipline imposée aux troupes, le recours à d’abondantes ressources financières, le soutien du gouvernement (…), mais aussi (…) le fractionnement des élites» locales. Grâce aux troupes indigènes, les colonisateurs purent même, en certaines occasions, bénéficier d’une supériorité numérique.

Une analyse véritablement comparée des différents empires coloniaux

Du côté du coût humain, entre 1750 et 1913, 280 000 à 300 000 soldats occidentaux périrent en Afrique et en Asie, pour la conquête de 34 millions de km2 et l’assujettissement de 534 millions d’«indigènes». L’effort ainsi consenti fut sans aucun doute bien moindre que celui nécessaire à la conquête et à l’exploitation du nouveau monde, et bien inférieur aux pertes subies par les populations d’Afrique et d’Asie. Les Européens, en effet, «combattent pour tuer». En Inde, les guerres de conquête firent huit à dix fois plus de victimes du côté des États indiens que des Britanniques. Les pertes civiles furent encore plus importantes (environ 95% du total). Dans «certains cas (Algérie, Océanie, Afrique centrale), le décrochage démographique est clairement lié au déferlement des calamités causées par l’invasion européenne. Dans d’autres (Inde, Indochine), la colonisation aggrave à un degré jusqu’alors inconnu l’action des forces de mort classiques», notamment en accentuant le brassage des populations, et donc la généralisation des maladies endogènes.

Au total, entre 25 et 60 millions d’Africains et d’Asiatiques disparurent du fait de la colonisation. Les conséquences démographiques de la période coloniale (travail forcé, mais aussi progrès spectaculaires du taux d’accroissement naturel) ne sont par contre pas prises en compte. Mais cela est logique, l’auteur centrant son étude sur la phase de conquête coloniale. Tout aussi documentée que la première, la seconde partie de l’ouvrage est consacrée à une analyse véritablement comparée des différents empires coloniaux (espagnol, portugais, anglais, britannique, français, néerlandais, belge, allemand, italien, américain et japonais).

Établir leur «taille», en superficie et en nombre d’habitants, n’est guère aisé, car les rythmes et la nature de l’expansion coloniale ont évolué. Aussi utilise-t-on souvent en toute confiance des chiffres mal établis. Bouda Etemad a collecté et vérifié plus de 1300 données chiffrées afin de clarifier les choses. Grâce à lui, on dispose désormais du meilleur recensement possible (chap. 6, p. 141-166).

La question des rythmes et de l’ampleur de la colonisation est discutée dans le chapitre 7, avec tout autant de finesse, en comparant les choses à partir de cinq époques charnières dont le choix est très rigoureusement justifié : 1750, 1830, 1880, 1913, 1938. Il est impossible de résumer l’importance de l’apport factuel de ce chapitre qui aborde le sujet à toutes les échelles possibles (globale, régionale, nationale). Les chapitres 8 à 10 sont consacrés à des «portraits croisés d’empires». Le premier pour la période 1750-1830, le second pour les années 1830-1880, le dernier pour la phase comprise entre 1880 et 1938.

Ces pages sont à l’image de toutes celles du livre : minutieuses et détaillées, sobres, élégantes et fluides. Un dernier chapitre est consacré au «temps des décolonisations», c’est-à-dire à leur coût humain et à leurs conséquences démographiques. Des annexes statistiques, une bibliographie, un index des lieux et des noms complètent le tout. Au total, la masse d’informations rigoureusement collectées et construites suffirait à elle seule à faire de ce livre une grande réussite. Mais cet ouvrage est beaucoup plus que cela.

C’est une étude majeure qui nous permet de mieux saisir ce que fut l’aventure coloniale, sa nature, ses logiques, et ses rythmes. La vieille et toujours essentielle question des écarts de développement est ainsi revisitée. Et l’on voit que ce n’est généralement pas grâce à son «avance» que l’Occident put coloniser, mais plutôt grâce à une meilleure utilisation de ses hommes, à l’aide des troupes coloniales et à la désunion des élites «indigènes».

Entre autres exemples d’apports importants, soulignons également l’accent judicieusement mis sur la période 1750-1830. Trop souvent négligée en matière d’histoire coloniale, elle est ici replacée à sa juste valeur. En digne et brillant héritier spirituel du regretté Paul Bairoch, Bouda Etemad nous livre ici une grande leçon d’histoire issue du mariage parfaitement réussi entre un style élégant, une réflexion profonde, une maîtrise exemplaire de l’outil statistique et une humilité qui n’appartient qu’aux plus grands.

Olivier Pétré-Grenouilleau
Revue d'histoire moderne et contemporaine
2004, n° 51/1, p. 210. (source)

 

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Hubert Bonin

Notre collègue de Lausanne a lancé un pari hardi: apprécier quantitativement les aspects (démographiques surtout) de la colonisation contemporaine, sans tenir compte des récits de conquête ou de décolonisation, des valeurs et idéologies, des héros ou masses. Chez cet arpenteur des chiffres d'outre-mer, c'est la loi du nombre !

Il admet lui-même que ce pari est perdu dans beaucoup de domaines, faute de statistiques fiables: on mesure mal les effets des maladies, les victimes parmi les indigènes, et même les populations, faute de moyens et aussi parce que les autochtones redoutaient d'être soumis au fisc, à la conscription ou au travail forcé et donc rechignaient à fournir les détails nécessaires...

Cela dit, la démarche est systématique et méticuleuse ; une culture énorme permet de brasser de vastes sources, à l’échelle de deux (voire trois) siècles et du monde, et si le propos est rigoureux, il n'est jamais tristement encyclopédique car les analyses sont souvent relevées et fines. Bouda Etemad fait se succéder en réalité des «essais» documentés où il tente d'accéder à des hypothèses solides.

La maigreur des effectifs européens outre-mer

Le livre s'ouvre par un riche dossier consacré à la mortalité ; il rassemble des données variées sur les sources de mortalité parmi les colons, mais, paradoxalement, indique que le freinage des décès a devancé les progrès médicaux en raison de règles de vie sanitaires et de précautions hygiéniques de bon sens ; un chapitre est même consacré à la diffusion et à l'économie de la quinine (avec les plantations hollandaises et britanniques en Asie à partir des années 1860). Les difficultés des colons à tout simplement survivre outre-mer expliquent que «l'Asie et l'Afrique [aient été] conquises par elles-mêmes», grâce aux troupes indigènes dont Bouda Etemad effectue un calcul précis  qui bouscule les idées reçues tant ses tableaux prouvent la maigreur des effectifs européens outre-mer (2% des 18 000 soldats au Congo belge en 1913) - sauf pendant la conquête de l'Algérie en 1830-1860 (37 000 métropolitains en 1857 pour conquérir la Kabylie) ou pendant la guerre des Boers au tournant du XXe siècle (450 000 Européens sur 500 000 soldats).

Aussi son estimation des pertes subies pendant la conquête débouche-t-elle sur des effectifs là aussi faibles du côté des troupes d'origine européenne, puisque les troupes indigènes dirigées par le conquérant subissent les principales pertes. Bouda Etemad, avec finesse, pratique l'histoire militaire pour évaluer le type de guerre de conquête qui a pu s'accompagner de plus ou moins de victimes (3 800 au Maroc en 1901-1914, 2 000 en Tunisie, 5 000 à Madagascar, par exemple). Froidement, il estime que, pour accéder au contrôle de 534 millions de «colonisés», 300 000 blancs seraient morts pendant les guerres de conquête entre 1750 et 1912, dont beaucoup en Inde et en Algérie - ici, avec une majorité due aux maladies, au choléra notamment - un premier signe de l’inadaptation des troupes françaises au monde algérien...

Véritable médecin légiste de la colonisation, Bouda Etemad a entrepris d'évaluer les pertes subies par les colonisés pendant la conquête ; mais les horreurs de la guerre (politique de la terre brûlée et pacification en Algérie française ou au Kenya allemand ; effets des armements modernes, comme la mitrailleuse) sont en fait secondaires par rapport aux retombées des combats sur les populations civiles, et surtout à celles de la dislocation des équilibres socio-économiques par la pénétration européenne et les combats : la malaria dévorerait ainsi des millions d'Indiens, les épidémies se multiplient, etc.

Le deuxième ensemble du livre, la mesure des territoires, est beaucoup moins passionnant, car plus banal et terne... Bouda Etemad chiffre les étendues des empires, leur population, jauge chaque empire national et établit des types de colonisation en fonction de la population - seulement 24 000 Européens au Congo belge en 1938 ! II scrute aussi le rapatriement des ex-colons lors du mouvement d'indépendance (de 3,3 à 4 millions entre 1945 et 1975, de 5,4 à 6,8 millions avec les indigènes qui ont gagné leur métropole). Bien qu'important en volume, cet ensemble nous semble peu novateur par rapport au premier, si passionnant et tonique.

Sans rien enlever aux éminentes qualités de ce livre, une ultime remarque vise à déterminer des lacunes... L'historien économiste aurait souhaité que l'historien démographe puisse se livrer à une étude des retombées de la colonisation sur le «niveau de vie» des populations, que ce soit du côté des colonisés (européanisation, scolarisation, urbanisation, emplois dans l'économie de plantation et l'agriculture commerciale, dans les rares usines et dans les ports, etc.) ou du côté des métropoles : revenus captés, nombre d'emplois directs ou indirects (vie maritime et portuaire, industries des produits coloniaux, retombées sur le textile et les industries fabriquant l'approvisionnement de l'outre-mer) - en un complément démographique des analyses de Jacques Marseille sur les retombées économiques de la colonisation sur la France, par exemple. Ce sera pour un autre volume, car Bouda Etemad a confirmé par ce livre son aptitude à prendre à bras le corps de vastes enjeux de réflexion à l'échelle du monde, dans la lignée du pôle historique des rives du Léman !

Hubert Bonin, Bordeaux
Revue suisse d’histoire, 2002, n° 52
(source)

 

 

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Guy Caire

Il y a plusieurs façons de traiter de la colonisation. On peut s’intéresser à ses causes, ce qui est généralement le point de vue des historiens. On peut aussi en décrire les conséquences pour les colonisés, ce qui a généralement retenu l’attention des économistes. Ici c’est une troisième optique qui se trouve adoptée, scruter les modalités de ce processus massif qui a concerné 70% des terres immergées (sic ! corriger par : terre émergées) et fait que 70% de la population mondiale a, de nos jours, un passé colonial.

Le titre de l’ouvrage indique bien dans quel point de vue on se situe, celui des colonisateurs qui se sont rendus maîtres («possession») des territoires et des hommes ; le sous-titre précise la méthode qui sera adoptée : quel a été le prix à payer (« poids») pour cette conquête ? quelle emprise en est résultée ? («mesures») ? D’où le clivage de l’ouvrage en deux parties.

Intitulée «Outils d’empire et coûts humains des conquêtes coloniales», la première partie s’efforce de remplir la colonne «débit» d’un bilan. Les Tropiques ont été longtemps un mouroir, l’Afrique en particulier s’est présentée comme le «tombeau de l’homme blanc», paludisme, fièvre jaune, choléra conjuguant leurs effets pour déboucher sur les hécatombes que recense le tableau 31, jusqu’à ce que le quinquina puis la quinine soient utilisés comme traitement préventif ou curatif. Force a donc été de recourir, pour la conquête coloniale, à des troupes indigènes, «économisant un facteur rare» (p. 73) ; les troupes coloniales représentant quelque 500 000 hommes seront ainsi constituées à concurrence de 70% d’indigènes.

Pertes européennes limitées

Les pertes européennes pourront dès lors être limitées (moins de 1 000 pour l’Afrique occidentale, moyennes entre 1 000 et 10 000 pour les autres territoires africains, élevés à plus de 10 000 dans le cas de l’Algérie, de l’Inde, de l’Indonésie ou de l’Indochine), soit au total environ 290 000 hommes pour soumettre 534 millions d’individus. Alors que les guerres continentales du XIXe siècle avaient coûté 2 millions de morts, on voit ainsi que le «conquérant blanc sait fonctionner à l’économie en Afrique et en Asie» (p. 108). Les techniques d’armement qui assurent la puissance du feu, mais aussi les moyens de transport (trains, navires à vapeur), du télégraphe et surtout une adaptation réfléchie des techniques de combat (rapidité et mobilité des colonnes légèrement équipées), ont été les facteurs de cett efficacité. Les pertes indigènes ont été, elles , tragiquement plus élevées : 90 000 à 100 000 militaires dans les troupes coloniales, 900 000 chez les défenseurs autochtones, 50 à 60 millions chez les civils…

Intitulée de manière sobre «Superficies et populations colonisées », la seconde partie de l’ouvrage s’intéresse aux territoires et aux hommes ; en effet «la valeur d’un territoire annexé étant fonction de son poids en kilomètres carrés et en têtes d’habitants, le colonisateur se fait arpenteur et recenseur» (p. 141). Certes la mesure est difficile tant en raison des pratiques (recensements, extrapolations à partir de comptages partiels ou simples estimations) que parce que l’emprise coloniale a varié dans le temps et l’espace, comme le montre le tableau p. 150-151 ; il faut en effet distinguer les XVe-XVIIIe siècles où ne sont concernées que l’Amérique et près partiellement l’Asie, et la période postérieure à la révolution industrielle où la colonisation se déplace vers l’Asie et l’Afrique, les superficies colonisées passant de 3 à 22% des habitants de la planète. On peut dresser des «portraits croisés d’empires» en découpant trois phases.

De 1760 à 1830, l’Amérique, colonie de peuplement, est chassée de la scène coloniale, la Grande-Bretagne se console de cette perte par la main mise sur l’Inde, l’Espagne conserve quelques beaux restes, le Portugal perd le Brésil mais se rabat sur l’Afrique et l’Asie, la France voit l’effritement de son domaine colonial jusqu’à sa quasi-disparition en 1811, les emprises territoriales des Pays-Bas demeurent fragiles.

De 1830 à 1880, la Grande-Bretagne conserve sa suprématie territoriale, les Pays-Bas mettent Java en coupe réglée avec le système des cultures mis en place par Van der Bosch, la France se lance dans la conquête longue et difficile de l’Algérie et s’implante au Sénégal, dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est.

De 1880 à 1938, se succèdent l’impérialisme triomphant et l’apogée colonial. Le nombre des colonisateurs double, contribuant au «coloriage» de l’Afrique sur les mappemondes ; on peut suivre, sur une série de tableaux, l’emprise territoriale et démographique des anciens colonisateurs : Grande-Bretagne, France, Pays-Bas, Portugal ; apparaissent de nouveaux venus, la Belgique avec la prise de possession du Congo par Léopold II, l’«emprise météorologique» (p. 245) de l’Allemagne entre 1884 et 1919, la colonisation «démographique» de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque par l’Italie ; surgissent aussi des colonisateurs non européens : Japon (Corée, Taïwan), les États-Unis qui, refusant le vocable de colonies, annexent une série de territoires d’outre-mer.

Vient, enfin, après la Seconde Guerre mondiale, le temps des décolonisations, arrachées dans le sang, octroyées par négociation ou consenties sous la pression internationale ; interviendront alors les rapatriements d’expatriés qui, ne représentant que 0,6% des populations des colonies d’exploitation, étaient des «isolats» plus que des communautés (p. 266).

De lecture agréable, nourri de données statistiques à la manière de Paul Bairoch, à qui l’auteur témoigne de sa gratitude, accompagné de nombreuses références statistiques, publié avec l’appui du Fonds national suisse de la recherche scientifique et de l’université de Lausanne, cet ouvrage, qui s’inscrit dans la longue durée et fait recours à la méthode comparative, gagne à être lu. Il a notamment le mérite de nous montrer la nécessité de rompre avec les mythes et de restituer à la colonisation ses véritables dimensions.

Guy Caire
Revue Tiers Monde, 2002,
n° 171, p 707-708
(source)

 

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Bouda Etemad, Possession, couv 

 

Sommaire du livre La Possession du monde. Poids et mesures de la colonisation.

 

Bouda Etemad, Possession, sommaire (1)

Bouda Etemad, Possession, sommaire (2)

Bouda Etemad, Possession, sommaire (3)

 

Bouda Etemad, portrait jpg
Bouda Etemad

 

 

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