mercredi 31 octobre 2007

Lyautey avait compris avant tout le monde... (Nicolas Sarkozy)

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Lyautey avait compris avant

tout le monde...

Nicolas SARKOZY

 
                                                     
Discours de Nicolas Sarkozy, président de la République
à Tanger le 23 octobre 2007

Mesdames et Messieurs les Ministres

Mesdames et Messieurs, 

D6BT8378netJe suis venu adresser au Maroc, le salut de la France et redire au peuple marocain l’indéfectible amitié du peuple français.

Ce matin j’ai parlé aux représentants du peuple marocain des relations entre nos deux nations.

 Ce sont deux vieilles nations qui ont toujours été jalouses de leur indépendance.

Ce sont deux vieilles nations qui ont subi toutes les invasions et qui à chaque fois sont ressorties des épreuves que le destin leur imposait plus libres, plus fières et plus grandes. 

Le Maroc et la France, ce sont deux vieilles nations qui ont brassé les peuples, les croyances, les langues et les cultures et qui ont su tirer leur unité de leur diversité, deux vieilles nations qui se sont toujours vécues comme des creusets, deux vieilles nations qui se sont forgées chacune au fil des siècles une identité forte et une identité singulière, deux vieilles nations qui, parmi d’autres, incarnent pour tous les hommes un idéal qui les dépasse, une cause plus grande qu’elles-mêmes, une valeur spirituelle et morale sans commune mesure avec les moyens matériels qui sont les leurs, avec leur taille, avec leur population, avec leur économie.

Ce qui fait que depuis toujours en vérité, par-delà les vicissitudes de l’histoire, le Maroc et la France, c’est ce qui fait que le Maroc et la France s’aiment et se comprennent.

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la grande figure de Lyautey

Comment venir au Maroc pour un chef de l’État français sans évoquer la grande figure de Lyautey, ce grand soldat placé par le hasard des circonstances à la tête d’un protectorat et qui n’eut jamais d’autre objectif, à rebours des préjugés et de l’idéologie qui dominaient alors les esprits, que de protéger le peuple marocain, parce qu’il aimait et parce ce qu’il respectait, de valoriser la richesse de votre patrimoine et la grandeur de votre civilisation et d’apprendre aux Marocains et aux Français à s’aimer et à se respecter.

Lyautey avait compris avant tout le monde que nul ne pourrait s’opposer à l’aspiration des peuples à disposer d’eux-mêmes et il s’était fait un devoir de les accompagner sur le chemin de cette liberté.

Il fut l’un de ceux qui ont préparé l’avènement du Maroc moderne.

Il fut l’un de ceux grâce auxquels un sentiment de fraternité a pu s’établir entre le Maroc et la France malgré les fautes et parfois les crimes que le protectorat avait engendrés.

Cette fraternité, elle sera scellée par le sang versé des vingt-cinq mille soldats marocains morts pour la France et pour sa liberté.

C’est sur cette fraternité que la France veut fonder sa relation avec le Maroc.

CPS

Cette fraternité, c’est celle qui unit deux peuples que leur histoire a portés à l’ouverture aux autres, à la tolérance, au respect de la dignité de la personne humaine, à des formes d’humanisme beaucoup plus proches l’une de l’autre que les apparences pourraient le laisser croire.

C’est ici, très exactement ici au point de rencontre de l’Europe et de l’Afrique, au point de rencontre de la chrétienté et de l’islam, sur cette terre qui fut le foyer de la grande civilisation arabo-hispanique, au milieu de ce peuple marocain qui n’a jamais haï personne, de ce peuple marocain qui n’a jamais persécuté personne, de ce peuple marocain qui s’est battu farouchement que pour être libre et de ce peuple marocain dont l’honneur est d’avoir protégé les Juifs quand, toute l’Europe ils étaient pourchassés pour être exterminés. Ici, on a protégé des juifs.

majorelle_tangerC’est ici donc, au milieu de ce peuple marocain si profondément civilisé, dépositaire de tant d’héritage.

C’est ici dans cette ville de Tanger qui fut tour à tour phénicienne, carthaginoise, romaine, byzantine, arabe, portugaise, anglaise, internationale, cette ville de Tanger, qui vit passer Espagnols, Allemands, Français et qui est redevenue pour toujours pleinement marocaine,

c’est ici dans ce grand port du Maroc sur la Méditerranée,

c’est ici où pour la première fois un souverain marocain osa parler à haute voix de l’indépendance du Maroc et de la fin des empires coloniaux,

c’est ici où le Maroc affiche sa volonté d’être d’abord une puissance méditerranéenne,

c’est ici, dans ce port, dont le Maroc veut faire l’un des plus grands et l’un des plus actifs de toute la Méditerranée,

c’est ici que j’ai souhaité lancer à tous les peuples de la Méditerranée l’appel pressant et solennel à s’unir autour du plus beau et du plus grand des idéaux humains.


ce qui sépare les Méditerranéens...

Ici, dans cette ville de Tanger qui a vécu toute son histoire à l’unisson de tous les drames de la Méditerranée et qui en a partagé aussi tous les succès, toutes les avancées, toutes les conquêtes intellectuelles et spirituelles, de cette ville de Tanger je veux dire à tous les Méditerranéens qu’ils ne seront réellement fidèles à l’héritage de culture, de civilisation, d’humanité, de foi dont ils sont les dépositaires que s’ils deviennent capables de comprendre que ce qui les sépare est infiniment moins important que ce qui les rapproche et s’ils ont la volonté de se parler et d’agir ensemble au nom de tout ce que nous avons en commun.

On n’a pas cessé depuis des décennies de parler de tout ce qui unit les hommes autour de la Méditerranée.

On n’a pas cessé de vanter les mérites du dialogue des cultures, des civilisations et des religions.

Au monde méditerranéen qui n’a pas cessé depuis des siècles d’être écartelé entre l’esprit des croisades [ci-contre] etCroisades l’esprit du dialogue, qui n’a pas cessé d’être tiraillé entre la haine et la fraternité, qui n’a pas cessé d’hésiter finalement entre la civilisation et la barbarie, je veux dire que le temps n’est plus au dialogue puisqu’il est à l’action, qu’il n’est plus temps de parler parce qu’il est venu le temps d’agir.

À tous les Méditerranéens qui n’arrivent pas à sortir des cycles infernaux de la vengeance et de la haine, à tous les Méditerranéens qui rêvent de paix et de fraternité et qui ne voient partout que la guerre de tous contre tous, à tous les Méditerranéens qui sont pétris de tolérance et d’humanisme et qui se désespèrent de ne rencontrer que l’intolérance et l’intégrisme, je veux dire que le moment est venu de passer du dialogue à la politique, que le moment est venu de cesser de discuter pour commencer à construire.

À tous les Méditerranéens, à tous les peuples qui vivent dans cette lumière miraculeuse qui a éclairé les plus beaux rêves de l’humanité,

à tous les hommes de bonne volonté qui se souviennent en regardant la mer qu’ils sont les fils de ceux qui par la foi et par la raison ont mis pour la première fois l’Homme au centre de l’univers et lui ont appris que son histoire était tragique,

à tous les hommes, à toutes les femmes qui se sentent les héritiers de ceux qui ont appris à l’humanité une autre façon de croire, une autre façon de penser.


Ici on gagnera tout ou on perdra tout.

Je veux dire que le moment est venu de mettre toutes leurs forces et tout leur cœur à bâtir l’Union de la Méditerranée, car ce qui se joue là est absolument décisif pour l’équilibre du monde. Pas seulement décisif pour l’avenir des peuples riverains, décisif pour l’avenir de l’humanité.

En Méditerranée, se décidera si oui ou non les civilisations et les religions se feront la plus terrible des guerres.

En Méditerranée se décidera de savoir si oui ou non le Nord et le Sud vont s’affronter, en Méditerranée se décidera de savoir si oui ou non le terrorisme, l’intégrisme, le fondamentalisme réussiront à imposer au monde leur registre de violence et d’intolérance. Ici on gagnera tout ou on perdra tout.

Là se décidera une forte décision de l’avenir de l’Europe et l’avenir de l’Afrique.

Car l’avenir de l’Europe, je n’hésite pas à le dire, il est au Sud. En tournant le dos à la Méditerranée, l’Europe se couperait non seulement de ses sources intellectuelles, morales, spirituelles, mais également de son futur.

Car c’est en Méditerranée que l’Europe gagnera sa prospérité, sa sécurité, qu’elle retrouvera l’élan que ses pères fondateurs lui avaient donné.

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C’est à travers la Méditerranée que l’Europe pourra de nouveau faire entendre son message à tous les hommes.

C’est par la Méditerranée, dans la prise de conscience de ce qu’elle lui doit, que l’Europe retrouvera son identité, que son projet retrouvera le sens qu’il n’aurait jamais dû perdre, qui est celui d’un projet de civilisation.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique s’uniront.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique se construiront une destinée commune.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique pèseront ensemble sur le destin du monde et sur le cours de la mondialisation.

C’est à travers la Méditerranée que l’Europe et l’Afrique tendront la main à l’Orient.

Car si l’avenir de l’Europe est au Sud, celui de l’Afrique est au Nord.

J’appelle tous ceux qui le peuvent à s’engager dans l’Union méditerranéenne parce qu’elle sera le pivot de l’Eurafrique, ce grand rêve capable de soulever le monde.

L’Union méditerranéenne, c’est un défi, un défi pour chacun d’entre nous, peuples de la Méditerranée.

C’est un effort que chacun d’entre nous devra faire sur lui-même pour surmonter les haines et les rancoeurs que les enfants héritent de leurs pères depuis des générations à qui on apprend à détester l’autre, le voisin, le différent.

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C’est un effort pour que chacun cesse de transmettre la haine pour transmettre l’amour, cet amour qui est déjà dans le cri d’Antigone, il y a 2500 ans : «Je suis née pour partager l’amour, non pour partager la haine».

Cet amour qui est l’essence du judaïsme, cet amour qui est l’essence du christianisme, cet amour qui est l’essence de l’islam et que les fanatiques n’ont eu de cesse de vouloir étouffer, cet amour qui est dans notre culture, qui est dans notre pensée, qui est dans notre religion, dans notre art, dans notre poésie mais qui n’est pas assez dans les cœurs parce que ce sont des cœurs blessés que les cœurs des peuples de la Méditerranée, des cœurs déchirés par d’horribles souffrances et le souvenir d’atroces douleurs.


Nous ne bâtirons pas l’Union de la Méditerranée

sur la repentance

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a vécu l’un de ces moments terribles où la souffrance et la douleur crient plus fort que l’amour. L’Europe, elle, a réussi à les surmonter. Après tant de meurtres, après tant de sang, après tant de violences et de barbaries depuis des siècles, l‘Europe s’est engagée sur le chemin de la paix et de la fraternité.

La France appelle tous les peuples de la Méditerranée à faire la même chose, avec le même objectif et avec la même méthode.Nous ne bâtirons pas l’Union de la Méditerranée sur l’expiation par les fils des fautes de leurs pères.

Nous ne bâtirons pas l’Union de la Méditerranée sur la repentance, pas plus que l’Europe ne s’est construite sur l’expiation et sur la repentance. Jean Monnet et Robert Schuman n’ont pas dit aux Allemands : «expiez d’abord, nous verrons après». Ils leur ont dit : «construisons ensemble un avenir commun».

Le Général de Gaulle n’a pas dit au Chancelier Adenauer : «expiez d’abord, nous nous serrerons la main ensuite». Il lui a dit : «maintenant, soyons amis pour toujours».

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La Méditerranée n’est pas une page blanche mais tout

son avenir n’est pas contenu dans son passé

Nous bâtirons l’Union de la Méditerranée comme l’Union de l’Europe sur une volonté politique plus forte que le souvenir de la souffrance, sur la conviction que l’avenir compte davantage que le passé.

Il ne s’agit pas d’oublier. Il ne s’agit pas de faire la politique de la table rase. Il ne s’agit pas de faire comme s’il n’y avait pas eu d’histoire.

Vouloir l’Union de la Méditerranée, ce n’est pas vouloir effacer l’histoire, ce n’est pas vouloir tout recommencer à zéro. Mais c’est vouloir prendre l’histoire où elle en est et la continuer au lieu de la ressasser. La Méditerranée n’est pas une page blanche mais tout son avenir n’est pas contenu dans son passé. Son avenir n’est pas condamné à être la répétition de son passé.

Faisons ce qu’ont fait les pères fondateurs de l’Europe. Tissons entre nous des solidarités concrètes, sans cesse plus étroites, autour de projets pragmatiques qui mettent en jeu les intérêts vitaux de tous nos peuples.

Faisons comme les pères fondateurs de l’Europe qui ont fait travailler ensemble des gens qui se haïssaient pour les habituer à ne plus se haïr.

Nous ne ferons pas d’emblée l’Union Méditerranéenne sur le modèle actuel de l’Union Européenne avec ses institutions, ses administrations, son degré élevé d’intégration politique, juridique, économique. Comme l’Union Européenne ne ressemble finalement à rien de ce qui a pu être tenté jusqu’à présent pour unir des peuples, il est probable que l’Union Méditerranéenne, à terme, ne ressemblera pas à l’Union européenne et à ce qu’elle est devenue mais qu’elle sera elle aussi, en fin de compte, une expérience originale et unique.


rendre irréversible

le projet d'Union de la Méditerranée

Cette expérience originale, unique, c’est à nous, c’est à notre génération de l’engager, c’est à notre génération de créer les conditions de sa réussite, c’est à notre génération de rendre irréversible le projet d’Union de la Méditerranée.

Car cette Union ne se fera pas en un jour, mais nous aurons rempli notre mission historique si, après nous, plus personne ne songe à revenir en arrière et si tout le monde au contraire veut aller à partir de ce que nous aurons fait, vers davantage d’entente, de coopération, de solidarité.

C’est notre responsabilité non seulement politique mais morale de faire ce pari que tant de gens, il y a peu de temps encore, jugeaient impossible, déraisonnable, et pour lesquels désormais tant de gens autour de la Méditerranée sont prêts à s’engager.

Comme au début de toute aventure inédite, le scepticisme, il y a quelques mois, lorsque j’en ai parlé, était grand. Mais les sceptiques sont de moins en moins nombreux parce que beaucoup d’entre eux ont compris que ce qui était déraisonnable, c’était de continuer comme si rien n’était. Parce qu’ils ont compris que ce qui était suicidaire, c’était de ne rien tenter, de ne rien essayer. Parce qu’ils ont compris que ce qui était dangereux, ce n’était pas l’audace mais l’absence d’audace.

Ils ont compris qu’à Barcelone en 1995, l’Europe avait pris conscience de ce qui se jouait pour elle et pour le monde en Méditerranée.

ccw_carte_mediterranee_800x600Ils ont compris qu’en s’engageant dans le dialogue entre l’Europe et la Méditerranée, l’Union Européenne avait fait un choix décisif.

Ils ont compris que le processus de Barcelone, la politique de voisinage de l’Union Européenne, les coopérations qui se sont tissées entre les pays de la Méditerranée occidentale, le Forum Méditerranéen, et toutes les initiatives qui, dans la recherche, dans l’université, dans l’économie, dans la culture, dans la santé, dans la lutte contre le terrorisme contribuent à réunir les deux rives de la Méditerranée sont les signes qu’une volonté existe.

Mais ils ont compris aussi que cela ne pouvait pas suffire, qu’il fallait que tout ce qui est bien engagé continue mais qu’il était nécessaire d’aller plus loin, plus vite, qu’il fallait franchir une étape, qu’il fallait oser imaginer autre chose qui pourrait tout changer, qu’il fallait cristalliser les initiatives en cours, passer à une autre échelle, à une autre vitesse, pour faire basculer le destin de la Méditerranée du bon côté.

C’est cela le projet de l’Union Méditerranéenne : une rupture. Une rupture avec des comportements, avec des modes de pensée, avec des précautions, avec un état d’esprit qui tourne le dos à l’audace et au courage.

On n’a aucune chance de changer le cours de l’histoire et de changer le monde si l’on ne prend pas de risque. Je n’ai pas été élu pour tourner le dos au risque. On ne fait rien, ou pas assez, quand on n’est pas prêt à prendre le risque d’échouer.


les pays riverains de la Méditerranée

ne forment pas deux blocs

La rupture courageuse, audacieuse, qui changerait tout, c’est que les peuples de la Méditerranée décident enfin de prendre en main leur destin, d’écrire eux-mêmes, ensemble, leur avenir, d’assumer collectivement une responsabilité, une solidarité que l’histoire de la longue durée et la géographie leur imposent et de ne plus jamais laisser personne décider à notre place.

Le pari audacieux et courageux qui, aujourd’hui, peut changer le destin de la Méditerranée et, à travers lui, celui de l’Europe, celui de l’Afrique et celui du monde car une partie du sort du monde se joue ici, ce pari, c’est qu’à l’appel lancé de tous les peuples de la Méditerranée - je dis bien à tous - à s’engager dans le processus historique qui les conduira vers leur unité, ce pari c’est que tous répondront présent.

L’audace et le courage, c’est d’oser appeler tous avec la même conviction et de penser que cet appel sera plus fort que la guerre.

L’audace et le courage, c’est d’oser dire aux pays riverains de la Méditerranée qu’ils ne forment pas deux blocs se faisant face de part et d’autre de la mer mais qu’ils forment, tous ensemble, une communauté de destin dans laquelle chacun à sa part et que tous les peuples de la Méditerranée sont égaux en dignité, en droits et en devoirs.

L’audace et le courage, c’est d’oser dire à des pays qui se combattent que faire de la Méditerranée la mer la plus propre du monde est pour chacun d’entre eux un enjeu vital et que tous n’auront d’autre choix qu’à travailler ensemble pour atteindre cet objectif.

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source


l’Union de la Méditerranée commencera

avec le développement durable, l’énergie,

les transports, l’eau

L’Union de la Méditerranée doit être pragmatique : elle sera à géométrie variable selon les projets.

Comme l’Europe avait commencé avec le charbon et l’acier et avec le nucléaire, l’Union de la Méditerranée commencera avec le développement durable, l’énergie, les transports, l’eau.

Mais au contraire de l’Europe qui les avait longtemps oubliés derrière l’économie, l’Union de la Méditerranée mettra d’emblée au rang de ses priorités la culture, l’éducation, la santé, le capital humain. Elle mettra au rang de ses priorités la lutte contre les inégalités et la justice sans lesquelles il n’y a pas de paix possible.

L’Union de la Méditerranée, ce sera d’abord une union de projets. Mais avec un but : faire de la Méditerranée le plus grand laboratoire au monde du co-développement, où le développement se décide ensemble et se maîtrise ensemble, où la liberté de circulation des hommes se construit ensemble et se maîtrise ensemble, où la sécurité s’organise ensemble et se garantit ensemble.

L’Union de la Méditerranée, dans l’esprit de la France, n’a pas vocation à se substituer à toutes les initiatives, à tous les projets qui existent déjà, mais elle a vocation à leur donner un élan nouveau, un nouveau souffle. Elle a vocation à faire converger vers un même but, à fédérer toutes les idées, toutes les énergies, tous les moyens.

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Méditerranée
, Christophe Cusson
(source)


L’Union de la Méditerranée, ce sera d’abord comme l’Europe à ses débuts, une volonté politique. Celle-ci doit se traduire dans des actions, dans des stratégies, dans des objectifs communs.

Elle doit s’exprimer dans un engagement des chefs d’Etat et de gouvernement.

Au nom de la France qui a décidé de s’engager de toutes ses forces dans ce projet, au nom de tous les peuples de la Méditerranée dont les destins sont liés les uns aux autres, au nom de nos enfants, qui, un jour, nous demanderons compte de ce que nous avons fait, j’invite tous les chefs d’Etat et de gouvernement des pays riverains de la Méditerranée à se réunir en France en juin 2008 pour jeter les bases d’une union politique, économique et culturelle fondée sur le principe d’égalité stricte entre les nations d’une même mer, l’Union de la Méditerranée.

J’invite tous les États qui ne sont pas riverains de la Méditerranée mais qui sont concernés par ce qui lui arrive à participer, en observateurs, à ce premier sommet et à contribuer à sa réussite.

Dans l’esprit de la France, l’Union de la Méditerranée ne se confond pas avec le processus euro-méditerranéen mais elle ne se construira ni contre l’Afrique ni contre l’Europe. Elle se construira avec elles, avec l’Europe, avec l’Afrique.

Je proposerai que la Commission européenne soit d’emblée pleinement associée à l’Union de lakpze6l98kyi83 Méditerranée, qu’elle participe à tous ses travaux, de façon à ce que les rapports entre les deux Unions soient des rapports de partenariat et de complémentarité, de façon à ce que les deux Unions s’épaulent et se renforcent l’une l’autre et que, progressivement, elles se forgent un seul et même destin.

Dans les mois qui viennent, je consulterai tous les pays riverains de la Méditerranée sur l’ordre du jour du sommet à venir. Je leur proposerai de travailler sur une dizaine de projets concrets autour desquels pourront se nouer les coopérations à venir

Ce projet de l’Union de la Méditerranée ne sera pas le projet de la France. Ce sera le projet de tous. Elaboré par tous. Il ne réussira que si chacun s’y engage et y met une part de lui-même. D’ores et déjà, nombreux sont ceux qui s’y engagent résolument.

Ce projet ne peut naître que de la volonté commune, de la réflexion partagée et c’est l’histoire à venir, celle que nous écrirons ensemble, nous, peuples de la Méditerranée, qui en définirons peu à peu, les contours et le visage.

À ceux qui voudraient que tout soit décidé par avance pour commencer à croire que cela peut réussir, je voudrais rappeler comment s’est faite l’Europe, qui est encore, aujourd’hui, inachevée. Je voudrais leur rappeler qu’elle fut d’abord un acte de foi, un rêve qui passait pour fou avant de devenir une réalité.

L’Union de la Méditerranée, nous la ferons si nous le voulons.

La France le veut. Le Maroc le veut.

Je sais qu’au fond d’eux-mêmes, tous les peuples de la Méditerranée le veulent et qu’ils ne se laisseront pas prendre en otage par la haine, par la violence et par la détestation de l’autre.

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"la Parisienne", palais de Cnossos (Crête), env. 1500 av. J.-C.


un grand rêve de civilisation

Je sais qu’au fond de chaque homme et de chaque femme qui vit sur les rives de la Méditerranée, gît le souvenir et le regret d’une unité perdue depuis 15 siècles. Je sens l’enthousiasme qui monte et l’envie d’y croire qui renaît.

Pendant 15 siècles, tous les projets pour ressusciter l’unité de la Méditerranée ont échoué, comme ont échoué jadis tous les rêves d’unité européenne, parce qu’ils étaient portés par des rêves de conquêtes qui se sont brisés sur le refus de peuples qui voulaient rester libres.

Le projet que la France propose aujourd’hui à tous les peuples de la Méditerranée de construire ensemble, ce n’est pas un rêve de conquête, c’est un projet porté par un rêve de paix, de liberté, de justice, un projet qui ne sera imposé à personne parce qu’il sera voulu par chacun.

Peuples de la Méditerranée, notre avenir est à nous, ne laissons personne nous le prendre, ne laissons personne nous voler nos rêves et nos espoirs.

Peuples de la Méditerranée, nous allons montrer à tous les hommes ce que peut accomplir encore un grand rêve de civilisation et nos enfants seront fiers de ce que nous aurons réalisé ensemble.

Je vous remercie.

 

Nicolas Sarkozy,
président de la République
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mardi 30 octobre 2007

Les membres des Chambres de Commerce d’Hanoi et d’Haiphong, (Claire Villemagne)

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Les membres des Chambres de Commerce

d’Hanoi et d’Haiphong,

de leur création aux années Doumer

communication dans le cadre du colloque PDR/FOM (9 novembre)

Claire VILLEMAGNE-RENARD


Au début des années 1880, l’extension des possessions françaises en Extrême-Orient se fait au nom du commerce et dans le but d’accroître les débouchés économiques de la France. Mais, l’inertie commerciale et entrepreneuriale des Français sur place est souvent dénoncée d’une part par les hommes politiques et par l’opinion publique de métropole, et d’autre part par le gouverneur général et les résidents sur place.

Pourtant, un groupe de commerçants et de colons n’hésitent pas à investir tous ses capitaux, ses espoirs et sa vie même dans l’économie du nouveau protectorat. Lequel ne leur laisse aucune place dans la vie politique puisqu’ils sont exclus de la représentation municipale (ils sont nommés adjoints et non élus), et ne possède aucun représentant à la chambre des députés.

Dans ce contexte, la création de deux chambres de Commerce, l’une à Hanoi l’autre à Haiphong, permet à cette microsociété de se faire entendre par le biais des élections concernées. L’étude prosopographique des membres de ces chambres pose plusieurs questions : quel est l’itinéraire de ces membres ? Sont-ils représentatifs de leurs coreligionnaires ? Leur participation à ces instances modifie-t-elle leur activité ?

Le groupe se constitue d’une centaine d’individus (1), généralement les plus anciennement installés, ou ceux responsables des commerces et activités les plus lucratifs. Cette élite sociale et économique connaît une permanence certaine sur l’ensemble de la période étudiée, de la mise en place des chambres de commerce en 1886 jusqu’au départ de Paul Doumer d’Indochine en 1902.

Pour le cas d’Hanoi, les dix-huit compositions existantes permettent de dresser une liste de 49 membres (l’année 1892 est marquée par une élection des membres des deux chambres de commerce). Dans le cas d’Haiphong, les archives permettent de dégager seize compositions (il n’existe aucune donnée pour les années 1888 et 1898) qui débouchent sur une liste de 50 individus. D’emblée, la composition de la Chambre de commerce d’Haiphong montre une certaine instabilité sur l’ensemble de la période ce qui s’explique par la fragilité économique de cette place où les entreprises sont plus nombreuses, plus actives, avec des capitaux plus lourds, mais où les faillites sont également plus importantes.

Le choix de ce corpus est simple : il n’existe aucun recensement précis de la population européenne avant 1911, d’où la nécessité de choisir une structure stable aux individus facilement identifiables. D’autre part, cet échantillon de commerçants et colons français représentent environ 5% (2) de cette même catégorie de la population présente au Tonkin de 1886 à 1902. Pour constituer la liste des membres des chambres de Commerce, trois types de sources sont disponibles : les annuaires du Tonkin et de l’Indochine, les procès verbaux des séances des chambres, la presse locale. Pour autant, ces documents ne permettent d’établir que des listes. L’étude prosopographique de ce groupe nécessite donc l’analyse d’autres archives : l’état civil de l’administration coloniale, les petites annonces et les articles de presse citant la vie quotidienne, les demandes de concession de terrains, les doléances auprès de l’administration du protectorat, les casiers judiciaires et surtout les fonds notariés.

À ces difficultés matérielles, il faut ajouter que plusieurs documents sont introuvables au CAOM, comme l’établissement d’une liste des commerces patentés. Ainsi, cette étude prosopographique est difficile d’un point de vue méthodologique : il s’agit à la fois d’identifier des parcours individuels et de constituer un portrait de groupe. Dans ce cadre, la connaissance préalable et fine des archives est indispensable. Or la constitution de fiches individuelles est une démarche spécifique et de longue haleine, certains n’apparaissant que de façon lacunaire dans les documents disponibles.

Les deux chambres de commerce d’Hanoi et d’Haiphong sont créées par décision du sous-secrétariat des Colonies du 1er août 1884. Pour autant, leur mise en place ne date que de juin 1886, treize ans après la première tentative de conquête et moins de trois ans après l’instauration du protectorat. Inclure les années Doumer à cette étude permet d’établir s’il existe une rupture avec la période précédente ou s’il ne s’agit pas davantage d’une continuité générale. D’autre part, ces années sont marquées par un essor conséquent de l’activité économique de l’Indochine, nourrie par la création d’infrastructures tels les chemins de fer du Yunnan.

Chacune des chambres comptent une douzaine de membres (3), nommés par le gouverneur général. Dans un premier temps, les résidents d’Hanoi et d’Haiphong président les chambres qui ont seulement un statut consultatif. Une rupture intervient en 1889, année de réformes introduisant l’élection consulaire en vue de résoudre une crise entre les chambres et l’administration. Les délibérations deviennent libres. Les chambres de commerce se distinguent alors des conseils municipaux sur deux plans : leurs membres sont élus et leurs délibérations ne sont plus soumises à l’approbation du résident supérieur.

Cette réforme du printemps 1889 dote les chambres de commerce d’enjeux propres qui dépassent les débats économiques. L’arrêté du 16 février 1889 fixe les modalités de l’élection, les premières ayant lieu le 17 mars 1889. Dans un contexte de lutte de pouvoir entre l’armée et l’administration civile, les chambres de commerce offrent un rare espace d’expression pour les colons expatriés. Par ailleurs, on peut distinguer le cas des simples membres et celui des présidents, secrétaires et trésoriers dont les rôles sont moteurs au sein de ces institutions. Faire partie du bureau d’une chambre est une ambition pour beaucoup.

Leur rôle principal des chambres est de s’attaquer à d’importantes questions économiques. Elles relaient également les  préoccupations et les aspirations majeures des négociants et entrepreneurs concernant entre autres la péréquation des patentes, le fret, le transit, les assurances et surtout, les droits de douane à l’importation et l’exportation. Elles répondent aussi aux commerçants établis en métropole. Tous les courriers relatifs aux aspects commerciaux (renseignements concernant les produits, les associations possibles, la recherche d’emplois…) leur sont transmis et ce sont les présidents des chambres qui sont chargés de cette correspondance. À ce titre, ils jouent un rôle indispensable de médiateurs. De même au cours de leurs voyages personnels, ils témoignent de leur utilité. C’est ainsi que sont contactées les chambres de commerce de Paris, de Lyon, de Marseille, …, ou même le ministre du Commerce lors de séjours en France des présidents d’Hanoi et d’Haiphong. 


La représentativité des membres au sein

de la société coloniale

L’ensemble des membres des chambres de Commerce d’Hanoi et d’Haiphong sont des hommes. Pour autant, quelques femmes exercent une activité commerciales de façon indépendante au Tonkin. Leur activité relève de trois secteurs : restauration, couture et comédie. Parmi les premières, on peut établir la liste suivante non exhaustive : Rose de Beire propriétaire du Café des Officiers à Hanoi dès 1885 ; la veuve Carbonnel propriétaire du Restaurant français d’Haiphong en 1885 ; Jeanne Delaplace gérante d’un café d’Hanoi en 1885 également ; Anne-Marie Poulain limonadière à Hanoi en 1887 ; Eva Allen tenancière d’un café buvette à Hanoi en 1888 ; Félicie Maillard veuve Audoynaud limonadière ; Berthe Meriel, propriétaire du Café du Tour du Lac ; toutes deux à Hanoi en 1890 ; Piquemal gérante du Chalet du Lach Tray à proximité d’Haiphong en 1890… La veuve Audoyanud est emblématique de quelques tenancières de buvette soupçonnées de prostitution : son premier époux est décédé en 1887 lui laissant une fille à charge. Elle vit ensuite maritalement avec Désiré Hottois dont elle a un fils. Tous deux décèdent du choléra en 1890. Un rapport de l’administration coloniale établit en 1891 : «Actuellement cette dame tient un café, uniquement fréquenté par la troupe. Sa moralité laisse à désirer. Elle a eu un enfant le 25 novembre 1888 et est actuellement enceinte. Des renseignements de police, il résulte qu’elle se livrerait même à la prostitution. Sa fille qui doit être âgée de douze ans environ est en pension à Haiphong, mais elle vient fréquemment chez sa mère où elle a le spectacle de son inconduite.»(4) En 1896, elle épouse pourtant Clément Coutereau, mariage qui légitime ses deux enfants nés en 1892 et 1893 de père inconnu.

Jeanne de Camilli, veuve Labenski, mariée en seconde noce à Alfred Levasseur, est une ancienne cabaretière. Elle poursuit l’activité de son mari en devenant propriétaire de l’Indépendance tonkinoise en 1900. Les artistes sont moins nombreuses et souvent de passage avec des troupes en tournées. Parmi elles, on peut citer : Héloïse Longuetti, artiste lyrique sous le nom de Jeanne Préval, présente  à Hanoi en 1885. Enfin, deux couturières sont établies au Tonkin : Joséphine Prestavery à Hanoi en 1889 et Mary Memmer à Haiphong en 1890.

Les membres des chambres de Commerce appartiennent à une tranche plus âgée de la population commerçante du Tonkin. Surtout, il s’agit d’hommes d’expérience qui n’en sont pas à la gestion de leurs premières affaires. Certains exerçaient auparavant en métropole, comme Numa Bourgoin-Meiffre qui appartient à une famille vosgienne, établie dans un commerce de commissions et d’export-import basée à Paris boulevard du Temple. D’autres ont une première expérience en Asie, sur les places de Saigon ou d’Hongkong, comme Jules d’Abbadie, entrepreneur et armateur à Haiphong, directeur des Messageries fluviales du Tonkin en association avec Auguste Marty, anciennement employé de Constantin, armateur basé à Saigon.  Il existe quelques exceptions dont Guillaume fils, mais dans ce cas précis, celui-ci a été associé aux activités familiales très jeunes.

Certaines catégories de commerçants et colons sont donc exclus de représentativité aux chambres de Commerce : ceux qui s’installent après avoir été démobilisés des troupes de marine présentes au Tonkin, ceux plus jeunes qui viennent tenter leur chance dans ce nouveau protectorat…

Leur domaine d’activités est varié : négociants, pharmaciens, entrepreneurs, industriels, adjudicataires de l’administration coloniale…, ce qui est un échantillon représentatif de l’ensemble des colons. Mais, leur spécificité réside plutôt dans le volume d’affaires traitées et l’assise financière dont ils disposent. Tous sont propriétaires, associés ou gérants des plus grosses sociétés présentes alors : Daniel Bernhard est fermier des abattoirs d’Hanoi, en association avec son beau-frère Eugène Koenig en 1894 et fermier des alcools, toujours en association avec Koenig, en 1898 ;  Julien Blanc est pharmacien à Hanoi depuis 1886, d’abord en association avec Noël Reynaud, puis seul dès juin 1887, lorsque ce dernier s’installe rentier et propriétaire à Haiphong, preuve du caractère rémunérateur de l’entreprise ; son collègue d’Haiphong, Edouard Brousmiche, prend la succession de Dewost et devient propriétaire de la Pharmacie centrale française et étrangère de l’Indochine en 1890.

Quant à Bourgoin-Meiffre, cité précédemment, c’est un entrepreneur incontournable de la place d’Hanoi : il détient le monopole de la vente de badiane, ou anis étoilé, en 1890. Pour cette exploitation commerciale, il a monté une distillerie de plantes aromatiques à Hanoi en 1889. En 1896, il fonde également une entreprise de Briqueterie et tuilerie du Grand Bouddha sur un terrain de 20 000 m² avec une machine à vapeur de 300 chevaux importée de métropole. Pour autant, son activité principale reste la filature : la société Bourgoin-Meiffre et Cie est fondée en 1893, en association avec cinq industriels parisiens, alsaciens ou vosgiens. Elle succède a une première société fondée dès 1884 qui appartenait en propre à Bourgoin-Meiffre. Son capital est ouvert à 900 000 francs (soit environ 15 millions d’euros actuels) !

Si tous les membres des chambres de Commerce du Tonkin ne possèdent pas une telle richesse, aucun n’est en difficultés financières, malgré le nombre assez élevé de faillites, lesquelles sont plus nombreuses à Haiphong qu’à Hanoi. Aucun petit négociant ou petit entrepreneur, dépendant directement de l’administration ou soumis aux aléas financiers n’est présent dans ces instances. L’élite économique et financière y figure.

D’ailleurs, l’étude de la liste (5) des abonnés téléphoniques en 1899, est révélatrice. Pour Hanoi, sur neuf abonnés dont seulement cinq individuels et quatre sociétés, trois sont membres de la chambre de Commerce : Numa Bourgoin-Meiffre, Ernest Schneider et Raoul Debeaux. Celle d’Haiphong est plus longue : dix-huit abonnés dont douze individuels et six sociétés, huit sont membres des chambre de Commerce : Alcide Bleton, Charrière, Linossier, Jules Lefebvre, Jean-Baptiste Malon, Jules d’Abbadie, Porchet et Spéder. La comparaison de ces listes permet bien d’affirmer les capacités économiques des membres siégeant dans les instances commerciales.


Les membres des chambres de Commerce choisis

par procuration

Seule exception, des membres nettement moins fortunés qui doivent leur siège à leur fonction de représentants de grandes sociétés : tel François Jame, employé de la maison de commerce bordelaise Denis frères (6), présente à Saigon dès 1862, avec une succursales d’abord à Haiphong en 1883, puis une seconde à Hanoi.
Le premier ne laisse pas indifférent. Loin d’adopter une attitude discrète en sa qualité de mandataire de Denis frères, il n’hésite pas à multiplier les provocations et se sert de la tribune de la Chambre de commerce d’Haiphong pour sa popularité personnelle. Ainsi, lors d’un dîner en présence du gouverneur général, son discours de fin de repas ne passe pas inaperçu. Le scandale s’explique par le contenu du discours, et également par sa forme. Il s’agit d’un toast chanté au ton des plus relevés :

«M’sieur le gouverneur, j’viens vous faire
mon petit boniment
car le p’tit Jame est s’crétaire
et remplace l’président,
c’qu’est pas un’sinécure
Y me faut en toute occasion
Endosser ma noir’ pelure
R’présenter l’commerce d’Haiphong
Au nom ‘la Chambre d’Commerce
M’sieu, j’viens vous saluer,
Vous dir’ la cris’ que traverse
L’colon qu’a beau s’r’muer
Faut tend’ une oreille indulgente
Aux Haiphongeois très embêtés.
Notre ville est vraiment charmante
Mais ça schlingue de tous côtés
Le colon a été bien brave
Risquant ses capitaux,
Vidant son bas. C’est du courage
Et ça n’rapport’ pas gros !…
Nous sommes malheureux, péchaire !
L’emprunt … et vite encore !
Sans ça d’horreur, oh ! je tressaille :
Nos famill’ vont a’ler tout nu,
Une ficelle autour d’la taille,
Et rien d’aut’ pour cacher leur c…
M’sieu je vous le demande en grâce
Reniflez un instant
Vous sentez ? vous fait’ la grimace
Nos marr’puent bougrement !
Bien sûr, sans être trop difficile
Quand le vent souff’ de ce côté
F’rez bien en traversant la ville
De vous fich’ les doigts dans le nez.»(7)

La presse locale insiste sur le caractère isolé et singulier de cette démarche : 
«Piquet finit en buvant à la prospérité d’Haiphong. Alors François Jame, sans y être en rien autorisé par ses collègues de la Chambre de Commerce qui sont fort mécontents, et avec raison, donne lecture d’un factum où il parle de l’emprunt, des martres, du marasme des affaires… Si nous disons un mot de ce piteux discours, ânonné péniblement, c’est afin que le gouverneur général ne puisse pas supposer que la Chambre de Commerce d’Haiphong qui possède des hommes remarquables, ait songer à confier à Jame le soin de la représenter.» (8)

Aussi, quelques mois plus tard, lorsque Jame perd le mandat de la maison Denis frères, certains négociants s’inquiètent du maintien de Jame au sein de la chambre de Commerce. Le Courrier de Haiphong relaie ces craintes :
«On nous demande si François Jame a donné sa démission de membre de la chambre de commerce. Nous ne le pensons pas. Mais il ne peut manquer de le faire, sachant bien que s’il a été élu membre de la chambre de Commerce, ce n’est pas à lui personnellement que cet honneur a été fait par les électeurs consulaires, mais à l’agent de la maison Denis frères. Il aurait dû donner sa démission, dès le jour où la procuration de la maison Denis frères lui a été retirée.» (9)

D’autres membres siègent au nom de grandes sociétés. Ernest Bancal siège à la chambre en tant que représentant de la maison Ulysse Pila et Compagnie (10). Arrivé à Haiphong en 1884, il y établit l’agence principale de la maison et des succursales à Hanoi et Nam Dinh. Lors de sa direction des comptoirs de la société Pila au Tonkin, le Protectorat signe avec celle-ci des contrats concernant la construction et l’exploitation de Docks et de Magasins centraux. À son décès en juillet 1890, l’hommage qui lui est rendu est unanime, car Bancal a su s’imposer sur la place d’Haiphong par ses liens avec la maison Ulysse Pila et Compagnie, et au-delà par sa personnalité propre :

«Ceux qui ont approché Bancal à cette époque, ont pu voir de quelle ardeur au travail il était capable, quelle intelligence il apportait dans la direction d’une des maisons les plus importantes du Tonkin. On l’a vu ensuite organiser les Docks, défendre pied à pied contre l’administration elle-même un contrat qu’elle voulait déchirer après l’avoir signé librement, et finir par avoir gain de cause, par vaincre toutes les résistances. Nous l’avons vu apporter à ce journal dont pendant deux ans et demi, il a présidé le conseil d'administration, toujours beaucoup de calme, de bon sens dans la discussion, et au milieu des intérêts divers, parfois passionnés, se montrer toujours d’une correction parfaite, ne jamais laisser percer ni impatience ni mauvaise humeur. Et dans toutes ces luttes, au milieu de tout son travail, Bancal savait se faire apprécier et du gouvernement et de la population entière. Pendant que l’administration le nommait conseiller municipal, le suffrage des électeurs le portait à la Chambre de Commerce.» (11)

Autre exemple, Charles Henri Tartarin représente la maison Fontaine et Cie. Fondée en 1887, ses débuts commerciaux ont concerné des articles de quincaillerie en provenance de Paris.
«En 1892, la maison Fontaine avait déjà acquis un développement considérable et assuré le débouché de ses articles, tant aux particuliers qu’à l’administration, dont elle était un des principaux fournisseurs. Au mois de mars 1894, l’exploitation fut continuée par une société anonyme dont le siège social se trouve à Paris, 181 rue Saint-Honoré. Actuellement [en 1900] le comptoir français du Tonkin est une des plus fortes maisons de la place tonkinoise. Elle continue, sous la nouvelle direction, à augmenter son essor commercial, tant au point de vue de l’importation que de l’exportation. La maison s’occupe encore de commission, et offre aux acheteurs un intermédiaire assuré et sérieux pour toutes les transactions. Les magasins du comptoir français sont installés rue Paul Bert, dans la rue la plus importante du quartier européen. Leur étendue permet à cet établissement d’avoir toujours un stock de marchandises suffisant pour faire face à toutes les commandes.» (12)


Des itinéraires personnels spécifiques ?

Au-delà de ces quelques membres siégeant dans les instances commerciales par procuration, chacun offre un itinéraire particulier. A ce titre, on peut distinguer deux catégories : ceux représentatifs surtout des espoirs et des ambitions coloniales et d’autres plus consensuels. Parmi ces derniers, les deux pharmaciens du Tonkin, Julien Blanc et Edouard Brousmiche, précédemment cités. Leur position commerciale est spécifique puisqu’ils sont à la fois indépendants et bénéficiaires d’un statut protégé. Tous deux ne souffrent donc d’aucune concurrence. Pour autant, des différents personnels peuvent apparaître : ainsi Julien Blanc qui apparaît très aimé par ailleurs, est critiqué pour sa gestion de la société Philharmonique d’Hanoi. Le métier d’entrepreneurs correspond davantage à la première catégorie évoquée, incarnant les espoirs et les ambitions coloniales.

L’itinéraire de Numa Bourgoin-Meiffre a déjà été évoqué aux travers de ses activités de distillerie, de filature et de briqueterie. Celui de Charles Vézin est différent de par son métier d’entrepreneur public. Arrivé au Tonkin en 1886, en même temps que Paul Bert, il travaille surtout pour le compte de l’administration. Sa société exploite les ciments et la chaux hydraulique d’Hongay et commercialise des buses en ciment de Portland. Il est également un des quatre administrateurs du Courrier de Haiphong. En juillet 1892, alors qu’il contrôle l’avancée de travaux réalisés pour le compte du Protectorat, il est enlevé par une bande de pirates chinois contrôlée par Luu-Ky.

Prisonniers pendant plus de quatre semaines, il est relâché au prix d’une rançon de 25 000 piastres, payée par l’administration. Cet événement fait suite à un précédent : l’enlèvement des frères roque qui s’était terminé par la remise d’une rançon de 50 000 piastres. Dans un courrier que Vézin parvient à faire passer à un de ses proches le 3 juillet 1892, il écrit : «Mon cher M. Luya, j’ai reçu votre envoi, merci, je mourais de soif et de faim – ne pouvant avaler du riz. Prière de m’envoyer deux pantalons et paletots, chaussettes, et encore pain et vin. Je viens d’avoir une entrevue avec Luu-ky qui me croit fort riche et se montre exigeant ; j’ai de la peine à lui démontrer le contraire…» (13)

Au-delà des controverses (14) au sujet de la complicité de l’ensemble des congrégations chinoises installées au Tonkin,  c’est bien le statut de Charles Vézin qui a motivé son enlèvement. Déjà celui des frères Roque portait sur de riches armateurs. Ici, avec Vézin, Luu-ky frappe un grand coup : un entrepreneur aisé, proche de l’administration du protectorat. Si dans un premier temps Charles Vézin envisage de se retirer de ses affaires pour un retour définitif en métropole, il se ravise et reprend ses activités. Il s’impose dans des marchés importants dont le plus emblématique est la sous-traitance d’une adjudication réalisée entre l’administration et l’entreprise parisienne Soupe et Raveau concernant la réalisation d’une ligne de chemin de fer de Phu Lang Thuong  à Lang Son (15). L’adjudication est conclue par contrat en date du 17 février 1893 et la sous-traitance est acceptée officiellement le 29 avril 1895. Suite à une réclamation concernant le renseignement de ces travaux, Vézin perçoit, le 27 mars 1898, la somme de 160 000 piastres (16) et abandonne tout autre recours juridique possible en contentieux. Ces délais de paiement nécessite des finances saines et solides, mais les marchés s’avèrent rémunérateurs et l’entreprise Vézin et Cie est l’un des plus importantes du Tonkin.

La Chambre de Commerce d’Hanoi se distingue de celle d’Haiphong par la présence de membres d’une même famille, celle des  Schneider et celle des Guillaume. Les Schneider sont deux frères. L’aîné, Ernest Hippolyte est libraire et papetier, établi à Hanoi au 52 rue Paul Bert. En avril 1891, il ouvre une succursale (17) à Haiphong, gérée par un de ses employés : Georges Faucon. Quant à son frère, François Henri (souvent désigné par les initiales FHS), il débute sa carrière au Tonkin comme chef d’atelier de l’imprimerie du gouvernement général en 1883. Progressivement, il s’ouvre à une clientèle privée, d’abord pour l’impression de cartes de visite. Il reprend les locaux de l’imprimerie Crettier, installée rue des Brodeurs à Hanoi, en novembre 1885, et bénéficie de la reprise de l’ancienne imprimerie gouvernementale, la première établie au Tonkin, dans des conditions avantageuses.

En 1889, il fonde une nouvelle société (18) de typographie, lithographie, reliure et gravure, à Hanoi, rue du Coton. Il se distingue par la qualité de ses travaux. Ainsi en 1890, il est félicité pour l’impression d’un plan de la ville d’Hanoi, échelle 1/10 000ème, avec le commentaire du Courrier de Haiphong : «On ne ferait pas mieux en France chez le premier cartographe» (19). Sa société est prospère, surtout du fait de ses relations avec l’administration. Il est chargé de l’impression des imprimés officiels en 1890. Mais la concurrence est rude et le marché de 1891 est soumis à adjudication à laquelle participent deux autres imprimeurs : Chesnay d’Hanoi et Crébessac d’Haiphong. Une polémique s’engage avec ce dernier qui ne paie qu’une patente de libraire et non d’imprimeurs, mais qui a soumissionné à un tarif préférentiel sur Schneider. C’est pourtant ce dernier qui est retenu par l’administration. Crébessac ne manque pas de protester auprès de la chambre de Commerce d’Haiphong laquelle se positionne en sa faveur en émettant le vœu unanime : «que lorsque l’administration juge à propos de recourir à une adjudication pour fourniture quelconque, les offres les plus avantageuses soient définitivement acceptés lorsque les conditions exigées par le cahier des charges ont été rigoureusement remplies.» (20)

Par contre la Chambre de Commerce d’Hanoi refuse de s’impliquer dans le débat : «tout en désirant donner satisfaction aux vœux légitimes pouvant se produire parmi les commerçants dont elle s’efforcera toujours de soutenir les intérêts, la chambre déclare, en l’espèce, ne pouvoir se faire juge du bien ou du mal fondé de l’irrégularité invoquée par le gouverneur général, dont elle ignore absolument les motifs et passe à l’ordre du jour.» (21) D’ailleurs si Crébessac et FH Schneider siègent tous deux à la chambre de Commerce d’Hanoi, ce sont sur des années différentes : cinq années de participation pour le dernier : 1888, 1891, début 1892, 1893 et 1894 ; contre huit années pour le second qui lui succède : fin 1892, de 1895 à 1897, et de 1899 à 1902.

La saga Guillaume semble débuter en 1886 par l’exploitation de carrières de pierres calcaires à Keso (22). La concession définitive de cette propriété leur est attribuée en 1888. Dix ans plus tard, ils en deviennent propriétaires. Son exploitation leur permet de fournir des moellons, des pierres de taille pour construction et des pierres cassées destinées aux travaux de la ville de Hanoi ou à l’empierrement des routes. Les Guillaume y installent également des ateliers de marbrerie et de pierre de taille. La fratrie est composée d’Henri, Jules et Charles ; le premier décède en 1888 (23).

«Dans ces ateliers, une scierie à vapeur débite le marbre en plaques d’épaisseurs diverses, pour tables, cheminées, carrelages… Deux sortes de marbres sont utilisées par messieurs Guillaume : le marbre noir et le marbre blanc et rouge. Le premier provient des carrières que ces messieurs possèdent à Ninh Binh. Le deuxième est extrait des carrières de Thanh Hoa. Leur qualité est excellente. Les carrières de Ninh Binh fournissent aussi des pierres de taille qui sont également débitées dans les ateliers de Keso. Pour assurer le transport des matériaux, à leur extraction des carrières de Ninh Binh et de Thanh Hoa, (ils) ont organisé un service de jonques qui fonctionne avec régularité sur les cours d’eau qui relient Keso, Hanoi, Ninh Binh et Thanh Hoa. 75 jonques, de 40 à 70 tonnes, font le service de Keso à Hanoi, et 20 autres jonques assurent le transport de Ninh Binh et de Thanh Hoa à Hanoi.» (24)

Le tout est géré par une société en nom collectif, sous la raison Guillaume frères, fondée le 28 décembre 1891 par Charles et Jules, avec un capital très restreint de vingt piastres (25). Il s’agit d’une «entreprise de travaux de constructions de bâtiments et autres». Jules est plus spécialement chargé de la trésorerie. Tous deux constituent une seconde société (26) en association avec Joseph Borel, agriculteur à Keso, pour une exploitation de caféiers. La société commencera à partir du 1er janvier 1892. Les Guillaume fournissant les terrains appelés Vallée de la Cressonnière qu’ils ont acquis en 1888, dont ils sont propriétaires situés à Keso et les plants de caféiers ainsi que tous les autres terrains qu’ils pourront acquérir à Keso durant la durée de la société. Ils ont choisi Joseph Borel pour ses compétences : c’est lui qui est chargé de la direction du travail de la surveillance et de la conduite de toutes les personnes attachées à l’exploitation et généralement de tout ce qui a rapport aux travaux de culture, alors que Jules Guillaume gère la partie administrative dont les achats, les ventes et la correspondance.

En 1898, la plantation est un exemple de réussite pour les deux familles, Joseph Borel étant secondé par ses frères. Elle exploite alors près de 330 000 caféiers (27). Les éloges ne s’arrêtent pas là puisqu’ils « n’ont pas borné là leurs efforts. Ils ont encore adjoint à la plantation une ferme importante qui comprend 250 vaches et 500 chèvres qui, non seulement fournissent des fromages et des beurres vendus à Hanoi, mais donnent, en outre, le fumier nécessaire à la plantation. Deux taureaux français sont attachés à cette belle ferme, et leur croisement avec les vaches du pays fournit un bétail très apprécié.» Leur participation à la chambre de Commerce d’Hanoi est difficile à appréhender. Contrairement au cas des Schneider, l’étude prosopographique s’avère plus délicate dans le cas des Guillaume. Les documents de la chambre de Commerce font état des «frères Guillaume», de «Guillaume père», de «Guillaume fils», de « Guillaume aîné» ou de «Guillaume». Trop rarement les prénoms sont mentionnés pour se repérer facilement dans cette fratrie pourtant incontournable d’Hanoi. Sur l’ensemble de la période, les Guillaume siègent treize années, avec des absences uniquement en 1886, 1888, 1889 et 1901. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils se succèdent : Henri en 1888, puis Jules jusqu’en 1900, puis Charles.

Pour compléter cette étude prosopographique des membres des chambres de Commerce, il convient d’en présenter quatre membres qui offrent la particularité d’avoir siéger sur l’ensemble de la période.


Des candidats inamovibles

Quatre membres se dégagent ici : pour Hanoi, Debeaux et Sébastien Godard  avec respectivement treize et quinze participations ; et pour Haiphong, Félix Charrière et Raoul Linossier avec chacun onze participations. Cette longévité remarquable se double d’un poste à responsabilité au sein des instances commerciales, pour trois d’entre eux : Debeaux occupe le poste de secrétaire et de vice-président , Godard est président  ou vice-président, chacun pendant cinq années. Quant à Linossier, il est secrétaire de la chambre d’Haiphong durant sept années.

D’où la question de la spécificité de ces membres que l’on peut établir sur leur âge ou leur expérience, leur connaissance et leur pratique commerciale précédente d’une place asiatique, et enfin leur participation dans diverses association ou aux conseils municipaux.
Le cas Debeaux est révélateur puisque comme les Guillaume et les Schneider il s’agit d’une fratrie. Honoré et Raoul siègent tous deux, de façon successive à la chambre de commerce d’Hanoi. Ils fondent les Magasins généraux Debeaux frères en 1885 (28).

Par contre, ils offrent deux particularités : être plus jeunes que leurs confrères : Honoré est sans doute né en 1861 seulement (29) et Raoul en 1858 (30) ; avoir commencé dans le ravitaillement des troupes et avoir réussi leur reconversion après le départ des troupes. Ainsi, ils se lancent dans l’exportation de quelques produits du Tonkin comme les peaux de buffles, la soie ou les essences des bois de benjoin. Preuve de leur réussite, l’Union de France, compagnie d’assurance métropolitaine, leur confie la direction d’une succursale. «Les magasins sont installés à Hanoi, rue Paul Bert, et la clientèle y trouve un choix magnifique de toutes sortes d’articles. (…) Tous les articles sont représentés dans ces magasins généraux. Les objets les plus divers y sont rassemblés : l’acheteur n’a que l’embarras du choix. L’orfèvrerie, la faïencerie, la porcelaine, la lingerie, les chaussures, les armes de chasse et de guerre, les costumes coloniaux, la parfumerie, l’horlogerie, l’ameublement, toutes ces diverses branches d’articles commerciaux sont débitées par la maison, et dans des conditions exceptionnelles de qualité et de garantie. Les magasins de Debeaux jouissent, du reste, d’une réputation méritée, et sont les fournisseurs très appréciés de la plupart des villes du Tonkin.» (31)

En dehors de cette maison de commerce d’Hanoi, les frères Debeaux possèdent l’Hôtel du Commerce à Haiphong (32), construit en 1887, ouvert au public le 8 janvier 1888, les premiers propriétaires étant Gandaubert et Peyre. Le 1er mai 1898, les frères Debeaux le rachètent avant de l’agrandir et de le moderniser :
«L’hôtel par lui-même se compose d’un bel établissement qui peut mettre 50 chambres à la disposition des voyageurs ; les chambres comprennent, si on le désire, des cabinets de toilette fort bien aménagés. La maison possède aussi de très confortables salles de bains et des appareils à douches. Une vaste salle à manger, des salons particuliers et une grande salle qui sert de café sont à la disposition des voyageurs. Le service est fait par des boys indigènes qui s’acquittent avec adresse de leurs différentes fonctions. Stylés à l’européenne, ils servent avec une correction parfaite et une soumission évidemment préférable à l’arrogance de certains serviteurs des grands cafés parisiens. L’éclairage, la ventilation et les sonneries sont mues par l’électricité. En un mot, l’hôtel du Commerce de Haiphong rivalise, de la façon la plus avantageuse, avec bien des hôtels de premier ordre de la Métropole.» (33)
L’ensemble est complété par un magasin général qui permet aux voyageurs de se munir de tout le nécessaire avant de s’installer ou de visiter l’intérieur du Tonkin.

   
Parmi les conseillers municipaux d’Hanoi, un des frères Debeaux siège en 1890, 1892 et 1893. Tous deux restent associé dans leur affaire de commerce, mais Raoul développe également des activités personnelles, sans doute fortement rémunératrices, d’abord comme entrepreneur de transport en 1895 et 1896. Surtout en 1899, il devient fermier des alcools en association avec un certain Danzer ; ce qui lui permet de fonder en 1901 la Société du Nord de l’Annam, qui gère la distillation et la vente d’alcool, de l’opium et du sel dans les trois provinces de Than Hoa, Vinh et Ha Tinh.
Sébastien Godard jouit d’une respectabilité sans faille. C’est certainement aussi un des négociants les plus âgés d’Hanoi (34). Précédemment négociant en Lorraine à Jouy aux Arches, puis à Hongkong  en 1885. Il correspond donc à un profil déjà signalé de commerçant expérimenté. Sa société est une importante maison de commerce : elle compte des ateliers spéciaux pour la sellerie, la cordonnerie, la ferblanterie, le mobilier. En 1903, ses ateliers sont dirigés par des contremaîtres français. Par ailleurs, Godard fait l’unanimité dans la communauté européenne. Preuve en est une lettre du résident maire d’Hanoi en réponse à une enquête de sociabilité et d’honorabilité commerciale. Il le décrit comme un des plus sérieux et des plus importants négociants de cette ville, où il jouit d’une excellente réputation sous le rapport de l’honorabilité et de la droiture dans les affaires, parmi ses collègues. «De plus ce négociant dont les affaires sont prospères, possède dans Hanoi deux immeubles que l’on peut évaluer à 100 000 francs au minimum.» 35)


Quant à Félix Charrière, 38 ans en 1894, c’est aussi un commerçant précédemment installé sur une place asiatique. Associé à un certain Berthet de Saigon, leur maison est spécialisée pour la commission, l’expédition dans l’intérieur et la consignation de divers produits, particulièrement le vin et le tabac, et pêle-mêle horlogerie, parfumerie, quincaillerie, articles de Paris, articles de ménage et de popotes, conserves alimentaires, comestibles et fromage de gruyère, armes, munitions, articles de chasseurs et de fumeurs, bonneterie, lingerie, sellerie (36). En 1894, la succursale d’Haiphong est suffisamment importante pour que Charrière engage un employé de commerce : Alphonse Poinsard (37). Cette maison est rattachée à Bertrand et Charrière de Besançon (38). Il est également membre du conseil municipal d’Haiphong de 1892 en 1894, et à nouveau en 1899, et membre  des Prévoyants de l’avenir en 1891 et président  de la même association en 1894 (39). 

Enfin, Raoul Linossier est d’abord attaché à une grande maison de commerce de Saigon, E. Baud et Cie. D’employé de commerce à Saigon, il devient gérant administrateur des succursales d’Hanoi et d’Haiphong (40) en avril 1889. Il est également membre de diverses associations : il est ainsi commissaire de la Société des Courses en 1893 et 1899, trésorier des Prévoyants de l’avenir en 1893 et 1894, jusqu’au poste enviable de membre du conseil municipal d’Haiphong de 1895 à 1899, sans interruption. En 1899, il s’associe à Jean-Baptiste Ricardoni, pour le commerce de quincaillerie avec deux succursales : Hanoi et Haiphong. Le 5 avril 1894, ils achètent à Noël Reynaud négociant à Haiphong un terrain de 1750 m², borné par le boulevard de la République, au prix de 10 000 francs (41). Leur entreprise reste pour autant liée à Baud et Cie par des échanges de procuration par exemple.

En conclusion, il apparaît bien des traits spécifiques aux membres des chambres de Commerce du Tonkin : expérience, pratique commerciale de l’Asie, assise financière de leur société, investissement personnel dans plusieurs structures. Pour certains, on peut rajouter l’appartenance à une famille reconnue, une certaine proximité avec l’administration (adjudicataires divers, exécutant dans le cadre de contrat ou membre des conseils municipaux) ou encore la reconnaissance unanime des places d’Hanoi et d’Haiphong, soit par une forme d’honorabilité, soit par une absence de concurrence marquée. Dans ces deux cas, l’entrepreneur ou le négociant se trouve placé en dehors de confrontations trop fortes. L’appartenance aux structures consulaires valide bien un statut social enviable des plus enviables. Par ailleurs, les années Doumer n’apportent aucune modification sensible de la composition consulaire, tout au plus un renouvellement générationnel.

Claire Villemagne-Renard
le blog "Pionniers du Tonkin"

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dimanche 28 octobre 2007

le contact colonial : des individus et des groupes (9 et 10 novembre à Paris)

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Les jeunes chercheurs du groupe «France Outre-mers»

avec le soutien des universités
d'Aix-Marseille I, Bretagne-Sud (Lorient), Panthéon-Sorbonne (Paris I), Paris-Sorbonne (Paris IV), Saint-Denis (Paris VIII) et de l'École des Hautes études en sciences sociales (EHESS)
vous convient à la synthèse de leurs travaux :


Le contact colonial :

des individus & des groupes


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Au campement du groupe nomade d'Akjoujt, Mauritanie, 1945/1960 (source)


Le programme «France Outre-mers : parcours croisés, destins partagés ?», lancé à l’initiative d’un groupe de doctorants issus de six universités, a réuni pendant trois années (2005-2007) des jeunes chercheurs en histoire autour d’une problématique commune :

«Dans l’ensemble des territoires sous influence française, de la monarchie de Juillet à la Ve République, comment des individus ou des groupes, locaux ou métropolitains, civils, religieux et agents de l’État, participent du fait colonial, soit en l’imposant, soit en l’accompagnant, soit en le dépassant ?»
Dans le cadre de quatre ateliers électroniques, les participants ont confronté leurs approches - en particulier, la biographie, la prosopographie et d’autres formes d’études de groupes -, mis à disposition leurs apports sur des points précis et exposé leurs questionnements.

Ces deux journées de colloque proposent de faire la synthèse de ces échanges.


COMITÉ SCIENTIFIQUE
Robert ALDRICH, Université de Sydney
Hélène d’ALMEIDA-TOPOR, Université Paris I
Eric ANCEAU, Université Paris IV
Dominique d’ANGLÈS D’AURIAC, Archives de l’A.N.
Frédéric ANGLEVIEL, Université Nouvelle-Calédonie
Dominique BARJOT, Université Paris IV       
Pierre BOILLEY, Université Paris I
Hubert BONIN, IEP Bordeaux
Pierre BROCHEUX, Université Paris VII
André BROCHIER, Conservateur chef du Centre des Archives d'outre-mer (Aix-en-Provence)
Jean-Pierre CHALINE, Université Paris IV
Michel GOEH-AKUE, Université de Lomé
Claude LIAUZU, Université Paris VII (†)
Isabelle MERLE, CREDO Marseille
Marc MICHEL, Université d’Aix-Marseille
Guy PERVILLÉ, Université Toulouse-Le Miral
Josette RIVALLAIN, Musée de l’Homme (Paris)
Daniel RIVET, Université Paris I

PROFESSEURS RÉFÉRENTS
Colette DUBOIS, Université de Provence Aix-Marseille 1
Jacques FREMEAUX, Université Paris IV
Maurizio GRIBAUDI, EHESS
Daniel LEFEUVRE, Université Paris VIII
Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Univ. de Bretagne Sud
Hugues TERTRAIS, Université Paris I


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campement targui, Mali 1933 (source)


 

Programme

VENDREDI 9 NOVEMBRE 2007    / MATINEE

9h00 - Accueil des participants

9h15 - Ouverture & introduction aux travaux du colloque par Dominique BARJOT


EXERCICES DU POUVOIR ET DE L’AUTORITÉ

Présidence : Hugues TERTRAIS

9h45- Julie d’ANDURAIN : «Le général Gouraud, parcours d’un colonial (1867-1946)»
Laure COURNIL et Pierre  JOURNOUD : «Le passage de relais entre les armées française et vietnamienne au Sud-Vietnam (1949-1965)»
Tramor QUEMENEUR : «Étude des soldats refusant de participer à la guerre d’Algérie : entre morale et politique»

10h45 - pause

Isabelle DENIS et Nathalie  REZZI : «République et élites locales : l’exemple de Mayotte, 1880-1947»
Valérie  VALEY : «Place et rôle du personnel diplomatique et consulaire dans la politique expansionniste française à Madagascar (1862-1896)»
Komla Obuibé BASSA : «Les Conseils des notables au Togo du mandat à la tutelle française (1922-1958) : tribunes d’expression d’une future opposition au pouvoir colonial»
Benoît K. BEUCHER : «Les souverains moosé Naaba Sagha II et Kugri : un père et son fils dans la tourmente de la colonisation puis de l’indépendance (1942-1982)»
Anne-Laure JAUMOUILLIE : «Processus de reconnaissance des chefs Kanak, entre rejet et collaboration avec l’administration coloniale (Nouvelle-Calédonie, 1878-1946)»

12h30 - Première table ronde animée par Sylvie THÉNAULT

13h00 - déjeuner

VENDREDI 9 NOVEMBRE 2007    / APRES-MIDI

ACTEURS CIVILS DU CONTACT COLONIAL   
Présidence : Pierre BROCHEUX

14h15 - Claire VILLEMAGNE-RENARD : «Les commerçants et les colons français, acteurs de la vie économique et politique du Tonkin : les membres des chambres de Commerce et des chambres d’Agriculture, de leur création aux années Doumer»
Yves PANIS : «Alfred Ernest Babut, publiciste, militant de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, défenseur des enfants métis abandonnés au Tonkin (1900-1908)»
Thierry  LEVASSEUR : «L’activité politique des étudiants vietnamiens en France de la Libération à la fin de la guerre d’Indochine (1944-1954)»

15h30 - pause

15h40 - Christelle LOZERE : «Les commissaires des sections coloniales des expositions nationales et internationales provinciales françaises de 1850 à 1896 : discours, ambitions et scénographie»
Laure  DEGRAS : «Logique d’une histoire / Logique de l’Histoire  : Joseph Roux (1896-1968), de la Provence aux colonies françaises»
David LAMBERT : «Approche du pouvoir colonial : les notables municipaux français dans le protectorat marocain (1912-1939)»
Diane SAMBRON : «Les femmes comme groupe reconnu dans la guerre d’Algérie (1954-1962)»

17h00 - Deuxième table ronde animée par Éric ANCEAU et Isabelle DASQUE


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Dressage des boeufs et leçon de labour, Mali, 1900/1960 (source)


SAMEDI 10 NOVEMBRE 2007    / MATINEE

AGENTS DE L’ÉTAT, REPRÉSENTANTS POLITIQUES
ET ADMINISTRATEURS

Présidence : Hubert BONIN

9h00 - Nathalie REZZI : «Les gouverneurs de 1880 à 1914»
Céline RONSSERAY: «Les administrateurs coloniaux en Guyane française au XVIIIe siècle : enjeux prosopographiques, parcours professionnels et réseaux de solidarité»
Gérard THABOUILLOT
: «Être chef de poste en Inini»
Amaury LORIN : «Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902)»

10h30 - pause

10h45 - RODET Marie : «Femmes et Droit colonial au Soudan Français (1900-1945)»
BRUSCHI Francesca : «Le pluralisme juridique au Sénégal entre assimilation et maintien des identités locales (1916-1946)»
Vanina PROFIZI : «Une approche prosopographique des phénomènes identitaires en contexte colonial : les fonctionnaires d’origine corse en AOF (1900-1920)»

11h30 - pause

11h45 - Anne-Christine TREMON : «Le positionnement de l’élite polynésienne face à la question des droits politiques durant la période coloniale»
Rodolphe  BELMER : «Étude des candidats élus aux élections législatives du 28 au 30 novembre 1958 en Algérie»
Sarah MOHAMED-GAILLARD, Maria ROMO-NAVARRETE : «Les représentants de l’Outre-mer dans les assemblées de la IVe République, 1945-1958»

12h30 - Troisième table ronde animée par Jean-François KLEIN
13h00 - déjeuner


SAMEDI 10 NOVEMBRE 2007    / APRES-MIDI

ÉCHANGES DE SAVOIRS ET DE SAVOIR-FAIRE
Présidence : Colette DUBOIS et Josette RIVALLAIN

14h15 - Alain MESSAOUDI : «Prosopographie des professeurs d’arabe des établissements français au Maghreb (1880-1962)»
Simon DUTEIL : «Institutrices françaises à Madagascar. 1896-1939»
Mylène THELIOL : «Le service des Beaux-Arts, des Antiquités et Monuments Historiques, clef de voûte de la politique patrimoniale coloniale française au Maroc sous le mandat du Général Hubert Lyautey (1912-1925)»

15h15 - pause

15h30 - Hines MABIKA : «Échange ou transfert du savoir médical ? Le Cas du Gabon, 1860-1960»
Rodrigue LEKOULEKISSA : «Aménagement hydroélectrique de Kinguélé : Rôle et savoir-faire des entreprises françaises au Gabon, 1947-1973»
Véronique DIMIER : «Parcours d’administrateurs coloniaux de Dakar à Bruxelles : réflexion sur l’histoire de la DG8, dernière des colonies françaises ?»

16h30 - Quatrième table ronde animée par Armelle ENDERS

17h00 - Conclusions de la journée par Jacques FRÉMEAUX

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SCOA, fusion de karité, Bamako, 1900/1960 (source)


Adresse pour les deux journées :
Maison de la Recherche
Université de Paris-Sorbonne
28, rue Serpente
75 006 Paris.
(grand amphithéâtre, rez-de-chaussée)
Métro : stations Saint-Michel, Cluny ou Odéon.

Contact / coordination du programme :
Sarah Mohamed-Gaillard smg@security-labs.org
Maria Romo-Navarrete maria.romo-navarrete@neuf.fr

Contact / organisation du colloque :
Rodolphe Belmer rodolphe_belmer@hotmail.com
Éric Gady erikgady@yahoo.fr
Valérie Valey valey@univ-ubs.fr


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Yaoundé (Cameroun), un bureau de vote, 1947 (source)


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samedi 27 octobre 2007

l'histoire de l'émigration des Algériens au Canada (Marion Camarasa)

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Quand les hommes vivront d'amour...

quelques jalons sur l'histoire

de l'émigration des

Algériens au Canada.

Marion CAMARASA


"Quand les hommes vivront d'amour, il n'y aura plus de misère, et commenceront les beaux jours, mais nous, nous serons morts mon frère" . Ces paroles célèbres sont issues de la chanson québécoise deraymond_levesque_1955 Raymond Lévesque, qui écrivit cette œuvre en s'inspirant des malheurs causés par la guerre d'Algérie. Elle fut un succès populaire et peu de gens se doutent en écoutant cette mélodie qu'elle y fait allusion. Au Québec, lorsque Raymond Lévesque y retourne en 1958, la population s'intéresse d'avantage à ce conflit de décolonisation et la chanson revêt souvent une autre signification qu'en France ou de par le monde. Ainsi l'Algérie et le Québec partagent une mémoire commune qui a permis tout au long des années d'après guerre de forger une relation privilégiée entre ces deux gouvernements.

La communauté algérienne installée au Québec est fille de l'histoire algérienne. Elle ne peut se comprendre qu'en appréhendant les soubresauts de la politique algérienne depuis l'Indépendance et leurs conséquences économiques. Cet article tente de mettre en lumière les principales caractéristiques et les enjeux que soulève cette émigration atypique à bien des égards au Québec.

L'Algérie de 1962 est un pays à façonner. Toutefois, malgré ce rêve en marche, l'émigration qui a débuté au tournant du XIXème siècle, ne cesse d'évoluer et va même progresser, se dirigeant traditionnellement vers la France. Elle poursuit son installation, tout en restant cependant accrochée à l'idée d'un possible retour en 5297Algérie. L'arrêt de l'émigration en 1973 par Houari Boumédiène et la politique du regroupement familial, instaurée en 1974 par la France, modifia peu à peu son visage qui, d'immigration de travail passa à une immigration de peuplement.

Toutefois, cette émigration vers l'ancienne métropole est régie par des accords bilatéraux, avantageux pour les Algériens, entraînant alors la constitution d'une forte communauté, comptant au début des années 1980 près de 600 000 personnes. Cependant, on voit poindre le début d'un phénomène qui prit de l'ampleur dans les années 1990 : le départ vers le Québec. Ces flux migratoires sont le résultat de la dégradation progressive des conditions de vie et la détérioration du climat politique en Algérie. Le besoin de partir, de tenter de construire une vie meilleure à l'étranger devient le leitmotiv des ces Algériens, cadres, universitaires ou étudiants qui n'entrevoient plus de perspectives d'avenir dans leur pays d'origine. L'émigration politique vers le Canada n'aura pas lieu, les liens privilégiés avec la France seront toujours prépondérants dans ce domaine. L'évolution de l'histoire algérienne de ces quarante dernières années symbolise alors ces vagues migratoires successives.

L'arrivée en 1988 d'une ouverture démocratique (cependant bien vite refermée) n'a pas apporté une amélioration des conditions de vies bien au contraire, elle marque, avec la montée des violences islamistes, le début d'un phénomène migratoire sans précédent. La jeunesse algérienne ne rêve plus alors que de partir pour l'étranger et tout est bon pour réussir. La rumeur, immortalisée par Fellag dans l'un de ses spectacles, d'un bateau australien venant chercher des candidats à l'exil symbolise cette détresse morale et matérielle. Le Canada et surtout le Québec vont devenir cet "Eldorado à la sauce francophone" dont rêve tant les Algériens.


Canada terre d’immigration

Le Canada est l'un des pays symbole d'immigration, à l'image de son voisin américain. Il s'est ainsi construit, chassant les Indiens de leurs territoires et accueillant des vagues migratoires de plusieurs nationalités venant s'ajouter aux premiers colons, francophones et anglophones. Ce pays du nord a su, tout au long de la seconde moitié du XXème siècle se fabriquer une image lisse et policée. Monarchie parlementaire (la Reine d’Angleterre est reine du Canada, représentée par un gouverneur général, actuellement Mme Michaëlle Jean), le Canada n’a rapatrié  sa constitution qu’en 1982, ne s’est doté d’un drapeau (l’unifolié) qu’en 1965. En 1931, par le Statut de Westminster, il devient pays à part entière et s’émancipe de la Grande Bretagne en restant membre du Commonwealth. Cette affirmation nationale se double d’une expansion économique et est la source des dissensions et des fissures du fédéralisme canadien.

Ainsi dès les années 1960, le Québec – jusqu’alors on parlait de Canadien-Français – revendique sa spécificité et la "Révolution tranquille" voit naître le concept du Québécois et du nationalisme moderne. Cette nouvelle théorie, portée par le parti de René Lévesque , revendique la spécificité du Québec, dans ou hors du Canada. Il promulgue, en 1977, la loi 101 protégeant le français dans la Belle Province . Le premier référendum sur la souveraineté-association organisé le 20 mai 1980 est rejeté par plus de 60% des Québécois. Des tentatives de réformes du système fédéral sont entreprises au cours des années 1980 et 1990, mais se heurtent toujours au refus de certaines provinces et même, comme en 1992, sont rejetées par référendum par le peuple canadien . En 1995 (le 30 octobre) le référendum sur la libre-association présenté par le Parti Québécois (PQ) est rejeté par une très faible majorité de Québécois (50,6% pour le Non et 49,4% pour le Oui) et démontre ainsi la très fragile constitution du système fédéral canadien.

feuilLe Canada n’a cependant pas cessé d’être, au même titre que les Etats-Unis ou l’Australie un "pays de rêve" pour l’immigration. Jean-Claude Redonnet, ancien conseiller culturel auprès de l’Ambassade de France au Canada, présente ainsi ce vaste pays dans l’introduction de son ouvrage Le Canada : "Le Canada s’est forgé au cours des ans une réputation de sûreté et de responsabilité. Célébré comme terre d’accueil, il s’est vu également reconnaître les mérites d’honnête courtier de la paix et de serviteur du développement grâce à ses interventions dans le monde, sous ses propres couleurs ou celles des Nations Unies. […] Né de la colonisation et du peuplement, fondé par deux peuples rivaux, il se veut et se proclame autre et sait cultiver la différence, autre trait de son identité. Américain sans être à l’image des Etats-Unis d’Amérique, francophone sans être français, universaliste sans être dogmatique ni dominateur, le Canada se place à part dans le monde et prétend, dans un même temps, refléter le monde qui l’entoure. Champion de l’environnement et des ressources naturelles de la planète, avocat des droits de la personne et des communautés, il se présente comme un pays à découvrir ou à redécouvrir dans sa complexité géographique et dans sa richesse humaine, dans les contradictions internes de sa société, transcendées par une simplicité et un bon vouloir naturels".

Ainsi le Canada se revendique comme une terre d’immigration et menant une politique sélective de peuplement, accueillant de nombreux migrants chaque année, contingentés pour les besoins du pays. C'est pour ses besoins économiques et démographiques que le Québec va ainsi faire venir ces Algériens,canada francophones, éduqués et offrant une perspective démographique que le Québec estime indispensable à son maintien dans l'ensemble canadien. Les échanges économiques et diplomatiques relancés depuis le début des années 1980 ne peuvent qu'encourager cette migration méditerranéenne sur les rives du Saint Laurent. En effet, de nombreuses ententes sont signées, notamment dans le domaine de l'éducation et les relations d'affaires s'intensifient avec les investissements québécois symbolisés par la société SNC-Lavalin, fer de lance des entreprises québécoises en Algérie.


communauté algérienne au Canada

La communauté algérienne a débuté son installation avant l'Indépendance. Toutefois, il s'agit de quelques dizaines d'individus seulement dont nous ne savons pas beaucoup de choses. En 1962 il n'y avait au Canada que quelques centaines d'Algériens : le ministère des Communautés Culturelles et de l’Immigration québécois propose le chiffre de 400 personnes dans un opuscule consacré aux différentes communautés culturelles du Québec  pour la communauté algérienne d'avant 1961. Cette émigration originaire des pays arabes s’inscrit dans une vague d’immigration de toute évidence bien restreinte au Canada, dès la fin de la seconde guerre mondiale. L'émigration algérienne est extrêmement faible eu égard à l'importance des arrivées au Canada. Mais elle représente une évolution spectaculaire sur ces quarante dernières années et sans commune mesure avec l'augmentation de la population canadienne pour la même période.

La communauté algérienne s'est développée dans un rapport de 100, tandis que le Canada n'a accru sa population que dans un rapport de 1,8. À titre d’exemple, pour la période 1976-1980, la population d’émigrés algériens au Québec est très faible par rapport à l’ensemble de l’immigration de la province et infime sur l’ensemble du Canada. Ainsi de 1976 à 1980, le Québec a accueilli 83 582 ressortissants étrangers qui se sont installés et le Canada a absorbé quant à lui 456 455 nouveaux immigrants. Les Algériens émigrés étaient 285.

3elementsDurant ces vingt années, le nombre d'arrivées ne dépasse pas les 100 par an et plafonne entre 3 et 80. Nous pouvons retracer cette lente émigration par le biais des chiffres de Statistique Canada. Ainsi cette population a fait halte dans les proportions d'un tiers en France avant d'émigrer vers le Canada. Certains résidaient en Belgique, en Grande-Bretagne ou bien en Suisse ou encore en Italie, d'autres au Japon, au Danemark, au Liban, en Allemagne, aux Pays Bas, en Suède, en Espagne, au Brésil ou bien aux Antilles,  mais dans un ordre de grandeur ultra minoritaire. En effet cela concerne pour chaque pays une dizaine de personnes. Il est également intéressant de souligner la venue au Canada, d'Algériens ayant résidés en Israël durant la décennie 1970. Il s'agit sans aucun doute de personnes de confession juive, des Sépharades.

La décennie 1980 peut se lire à la manière d’une courbe exponentielle. En effet, l’accélération des entrées est progressive mais relativement basse dans la première moitié des années 1980 et s’accentue fortement par la suite. De 1981 à 1985, on compte 290 immigrés algériens entrant au Québec, alors que de 1986 à 1990, leur nombre s’élève à 1 180. Lors du recensement de 1986, le Ministère des Communautés Culturelles et de l’Immigration fait état de 2 110 ressortissants algériens installés au Canada.

La politique d'immigration de la province de Québec, durant les années 1980, a enclenché un tournant, tant par les moyens de sélection mis en œuvre que par la sélection elle-même. Le gouvernement a souhaité mettre à l'épreuve la nouvelle entente signée avec Ottawa pour diversifier davantage ses aires culturelles de recrutement.

Cette demande accentuée, dès la fin des années 1980, est en corrélation directe avec la dégradation des conditions de vie et du climat sécuritaire en Algérie. Octobre 1988 et les événements sanglants qui y font référence ont entraîné un bouleversement et une augmentation marquée des départs vers le Canada. C'est le début d'une deuxième vague migratoire bien plus considérable et plus diversifiée que la première, tant sur le plan quantitatif que sur le plan de la nature de l'émigration. Au cours de l'année 1988, 236 Algériens ont obtenu le droit de résidence permanente au Canada, tandis que l'année suivante, ce chiffre s'élève à 437. 1990 voit s'accroître l'arrivée d'Algériens (491), chiffre qui ne faiblira plus durant toute cette décennie. Cette nette évolution se ressent à travers plusieurs facteurs et va alors entraîner une sts_118_moustaphapolitique de recrutement de plus en plus massive de la part des instances québécoises. Le Canada devient ainsi, à partir de la fin des années 1980, une destination de plus en plus prisée pour les Algériens de tous bords politiques, des islamistes aux démocrates, en passant par les sans opinions, les familles ou les hommes non accompagnés. Cette émigration, toujours composée d'élites, se modifie peu à peu en gardant toutefois ses caractéristiques fondamentales. [photo : Mustapha Kerouch, arrivé au Canada avec ses parents en 1995 - source]

Cette crise incontestable de la nation algérienne a entraîné le départ de près d'un million de personnes selon les chiffres de la presse quotidienne du pays. Ils sont peut être exagérés, mais il est avéré que l'Algérie a connu une hémorragie manifeste d'une très grande partie de ses élites durant cette période. Presque 40 000 personnes (sans compter les clandestins) ont alors émigré au Canada ayant eu la chance d'être retenus à titre de résident permanent. L'évolution est constante durant ces dix ans et Immigration Canada à la demande des Services Immigration du Québec et du gouvernement québécois, a augmenté le recrutement de cette population. Francophone et éduquée, elle répondait aux critères québécois.

De 1992 à 1996, 5 256 Algériens ont été reçus officiellement par le Canada, ce qui représente à peu près l'équivalent de 30 ans d'immigration pour cette communauté. La période ultérieure connaît une augmentation encore plus significative avec près de 14 500 résidents permanents reçus par le Canada. Ces six années correspondent à l'instauration par les autorités fédérales du moratoire sur les expulsions ayant offert la possibilité à de nombreux Algériens de s'installer au Canada. L'Algérie est devenue un pays de recrutement en expansion sans bien sûr qu'il puisse être comparé à des pays fournisseurs comme la Chine notamment. Cependant les événements du 11 septembre 2001 et leurs conséquences ont entraîné une dégradation de l'image des pays où la religion musulmane est très fortement implantée et des pays stigmatisés par le discours sécuritaire canadien. Aux yeux de la population canadienne et québécoise, le rejet de cette immigration en est d'autant plus marqué. Toutefois, cette immigration, après avoir atteint un seuil de stabilité autour de 3 000 à 4 000 Algériens par an, ne peut que devenir et pour plusieurs années une source de recrutement intensif d'immigrants pour la province de Québec.

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fête de l'indépendance de l'Algérie, Montréal, 2002 (source)

L'implantation géographique de cette population, est dans des proportions bien plus importantes encore que la plupart des communautés au Canada, installée au Québec. Concentrée sur l'île de Montréal et sa proche banlieue elle est le fruit de la nature francophone et francophile de ces Algériens. Toutefois, la rencontre entre l'idée que se font les Algériens de la culture francophone québécoise et la réalité dans la société d'accueil amène nombre d'entre eux à modifier leur perception sur la nature française de cette province. Ils pensaient trouver une sorte de francité et d'Amérique française mais doivent se plonger dans une francophonie d'Amérique à bien des égards différentes de leurs idéalisations de départ. L'accroissement de la communauté algérienne durant la période 1996-2001 ne se conjugue pas avec une implantation régionale forte, bien au contraire. Le renforcement de l'attraction montréalaise et de son marché de l'emploi coïncide avec l'évolution de la nature de l'émigration algérienne au Québec. Les régions n'apportent pas à ces néo-québécois les conditions favorables d'une insertion sur le marché de l'emploi, capital pour une "intégration".

Avec l'afflux de la seconde moitié des années 1990, l'implantation géographique change également et l'attrait de la région montréalaise se transforme en attirance irrésistible. Cela traduit peut être aussi des changements perceptibles dans la société québécoise tout entière avec la désertification des régions rurales au profit de la métropole économique, Montréal. Cette tendance s'accentue au fil des ans et peut provoquer à plus ou moins long terme, des disparités et un dépeuplement de certaines contrées. De toute évidence, les politiques, développées par les autorités québécoises, d'incitations pour les immigrants à s'installer en province ne portent pas encore leurs fruits. Les Algériens qui, durant les premières décennies, s'installaient pour une petite partie hors de Montréal, ont alors modifié leurs stratégies et tendent à ressembler ainsi à l'immense majorité des immigrants au Québec qui se rassemblent à plus de 85 % à Montréal.

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Montréal (Canada)



les Algériens, dans leur grande majorité,

restent au Québec

La mobilité géographique au Canada est assez importante du fait des migrations inter provinciales. Toutefois, les Algériens restent dans leur grande majorité au Québec. On retrouve une toute petite communauté en Colombie Britannique où le climat est plus doux ainsi qu'en Ontario, province la plus riche du pays. Cette tendance à la concentration s'accentue avec le temps du fait de l'arrivée d'Algériens qui  s'installent là où la communauté est la plus présente. L'activité pétrolière qui a été intensifiée en Alberta ces dernières années a offert la possibilité aux Algériens de trouver des débouchés professionnels dans cette branche de l'industrie pétrochimique et une petite communauté est en train de s'organiser à Calgary, avec quelques milliers de personnes.

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Algériens de Calgary, province d'Alberta (source)

Cette timide diversification de l'implantation géographique s'explique pour une large part par la difficulté à s'intégrer dans le marché du travail, au niveau des compétences acquises par l'immigrant. Ainsi les Algériens, spécialistes et diplômés dans les hydrocarbures, peuvent facilement trouver des débouchés en Alberta. Le boom économique lié à l'exploitation des sables bitumineux aidant, cela attire alors une population en quête d'insertion professionnelle. Cette nouvelle tendance migratoire de la communauté algérienne au Canada est cependant sans commune mesure avec le monde québécois. Elle apparaît pourtant comme une orientation à ne pas négliger dans les prochaines études sur cette émigration car elle symbolise dans des proportions toutes relatives une part de l'échec de la politique d'intégration du Québec en matière d'immigration.

Dès les années 1960 et ce phénomène ira en s'accentuant, vont se créer des associations à buts variés symboliques de cette émigration éclatée. Cette proto-communauté est tout de même déjà marquée par la caractéristique principale de l'Algérie et de son émigration : la fragmentation et la division. Ainsi cette jc100_4538bmosaïque d'opinions se traduit par des dissensions fortes et l'accentuation des clivages idéologiques entre "berbéristes" et "non berbéristes", démocrates et islamistes, FLNistes et anti-FLN entre autres. La politique et les choix de société (démocratique ou religieuse si l'on veut tirer à grand traits les différenciations essentielles) engendrent la reproduction du modèle sociétal algérien où les relations personnelles, les liens familiaux et régionaux, les structures presque tribales parfois, se poursuivent et même dans certains cas s'accentuent. (source photo)

L'émigration algérienne est multiple dès les premières années d'installation et la dynamique de cette proto-communauté est incarnée par le monde kabyle algérien. Ce sont les premiers à développer un petit système associatif à Montréal. Ils souhaitent faire vivre la culture berbère dans l'émigration, afin de dynamiser la langue et la perpétuation de cette civilisation. La montée de l'islamisme et de son cortège de violences et d'interdits, durant la fin des années 1980, va peu à peu modifier le paysage associatif de l'émigration. Ce phénomène s'inscrit dans l'accroissement et la modification de la nature de la population migrante en provenance d'Algérie. Les centres d'intérêts se diversifient et apparaît parfois, pour ces nouveaux émigrés, un sentiment de joie mêlé à de la culpabilité d'avoir laissé famille, amis, dans l'enfer de la violence. Le besoin d'aider, de réagir, de ne pas rester sans rien faire, génère alors la création d'associations d'entraide pour les Algériens. (Ce sentiment se reproduira au sein de la société kabyle du Canada lors des évènements du Printemps Noir en 2001.) Les réactions sont diverses, et là encore, la multiplication des initiatives et la fragmentation du mouvement de solidarité sont à relever.

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Association des Algériens de Calgary (source)

Pas moins de neuf associations ont vu le jour pour porter secours et assistance aux Algériens restés au pays. Certaines furent très actives mais éphémères, n'arrivant par à surmonter les dissensions de fonctionnement, de conscience idéologique et de personnes. Cependant ce phénomène de soutien a apporté une visibilité de la communauté algérienne dans la société d'accueil et un intérêt différent porté sur elle par les élites politiques et militantes du Québec. Cette émigration des années 1990 s'implique alors dans les mouvements de solidarité et investit le champs des associations  communautaires pour prendre part, et de manière très dévouée pour certains, aux actions politico-humanitaires. L'exemple le plus marquant et typique de ce nouveau phénomène est la création du Comité Québec-Algérie. Des personnalités syndicales, politiques, artistiques, des professions libérales ont alors pesé de tout leur poids pour sensibiliser la population québécoise au drame algérien.

Ce tournant idéologique a été capital dans la perception des Algériens par les Québécois. L'accentuation du sensationnel, la mise en scène par la presse des actions islamistes, ainsi que la découverte des réseaux terroristes et l'exploitation policière et médiatique qui en ont été faites, ont transformé l'image stéréotypée de l'Algéro-Québécois en un supposé terroriste pour une grande partie de la population. Ce sentiment s'est notamment développé avec la deuxième vague importante d'émigration algérienne essentiellement composée de jeunes hommes durant la décennie 1990-2000. Ainsi la sensibilisation de l'opinion publique québécoise s'est réalisée dans une double perspective, (volontaire ou non, nous ne nous prononcerons pas sur la question). Cette implication d'une partie des élites a offert un dynamisme nouveau dans leimg_accueil_ru mouvement associatif algérien : de confidentiel qu'il était dans les années 1970-1980, il a réussi à percer le rideau médiatique et à obtenir un soutien capital à la cause algérienne.

La politisation de la crise algérienne au sein de l'émigration n'a pas contribué à souder la communauté, mais à la fragmenter et à apporter la suspicion. Les associations ont cependant œuvré durant cette décennie noire à l'accueil des réfugiés, à la mise en place des organisations et à l'élaboration au sein de l'émigration algérienne, de l'idée première de structuration communautaire. Les années 2000 n'ont pas vu se concrétiser cette aspiration mais connaissent cependant une volonté d'organisation tant par les autorités consulaires que par les membres de l'émigration eux-mêmes. Le foisonnement associatif de ces dernières années démontre cette tendance, mais également ce morcellement. Même les associations berbères se multiplient et n'arrivent pas à unir leur voix, tant sur des questions culturelles, que politiques. Ce mouvement associatif est le reflet de cette émigration algérienne, éclatée, politisée, fortement identifiée culturellement et gardant des liens émotionnels très fort avec son pays d'origine.

Les difficultés d'insertion professionnelle durant la décennie 1990 ont engendré des rancœurs à l'égard de la société d'accueil. Ainsi, recrutés pour leurs compétences, ces émigrés, à leur arrivée, ne se voient pas reconnaître la valeur de leurs diplômes. Les ordres professionnels se ferment à leurs demandes et nombre de ces personnes sont alors obligées de travailler dans un domaine largement différent. Montréal est la ville qui possède les chauffeurs de taxis les plus instruits et les plus diplômés au monde. Cette réalité mine les immigrants, car l'insertion dans la société d'accueil passe immanquablement par une insertion professionnelle réussie. Elle engendre également des dissensions dans le couple car très souvent l'homme se retrouvant au chômage, la femme s'émancipe et tente de faire vivre la famille en occupant des emplois tels que caissières… Cette situation provoque des frustrations et se termine souvent par un divorce. D'autresqueneige facteurs viennent parfois aggraver ce changement de vie. Le premier hiver est redouté mais très souvent perçu comme exotique, la magie de la neige, le tourbillon des flocons dans les tempêtes, tout apparaît assez nouveau, assez changeant.

Cependant, les autres hivers sont alors beaucoup plus compliqués à supporter, l'effet de surprise est parti et ne reste que le froid et beaucoup d'inconvénients ; le manque de soleil et le plafond nuageux quasiment quotidien éloignent davantage des rives méditerranéennes. Plusieurs Algériens nous ont dit, qu'ils ne pensaient pas, en ayant choisi le Québec découvrir une société complètement américanisée. Ils s'imaginaient qu'ils pourraient trouver quelques traces bien solides de la culture européenne et notamment française. Ils souhaitaient faire vivre une sorte de petite francophonie. La société québécoise est d'abord et avant tout une société nord-américaine, qu'on qualifiera de francophone et non une Amérique française. Cette distinction sémantique n'avait pas été perçue dans la traduction sociétale de ces émigrés. Leur surprise en fut d'autant plus importante. Les valeurs nord-américaines, construites autour de l'individualisme et du profit marquent profondément les relations humaines. Bien que se voulant "les plus latins des nord-américains", les Québécois ont adopté ce mode de gestion des relations humaines. L'omniprésence de l'argent, de sa valeur, du travail, transposent au second plan les valeurs humanistes et épicuriennes qui font défaut à la société québécoise. Les amitiés québécoises sont très difficiles à lier, le travail se substituant à beaucoup de choses.

Les Algériens sont alors assez étonnés et observent ces comportements avec l'œil du Huron. L'arrivée dans une grande ville telle que Montréal conduit effectivement à des changements importants ; et la perte des repères traditionnels s'exprime parfois par un certain vague à l'âme. La famille constitue un des piliers de l'identité algérienne, elle est construite autour d'une famille élargie à plusieurs générations et les liens de parenté se traduisent par des liens de solidarité très prononcés. L'émigré s'arrache alors à cet environnement familial et nombreux sont ceux qui ont tendance à vouloir reconstituer ce réseau en parrainant, en aidant et en faisant venir certains membres de leurs familles.

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Algériens de Calgary (source)

La société québécoise renvoie une image assez repliée sur elle-même et l'emploi du "nous" est en cela significatif. Nous avons eu plusieurs conversations avec des immigrants montréalais et le sentiment général reste très souvent le même. "Le sentiment que porte sur nous la société sera toujours celui d'un immigrant, nous ne faisons pas partie pour eux du "nous québécois", le "nous" des "francophones pure laine"". Qu'on soit ingénieur, homme politique ou simple ouvrier, cette impression traverse les classes sociales. Elle se double parfois de la sensation d'un racisme latent, non affirmé et revendiqué, mais bel et bien existant. L'immense émotion qu'ont soulevé au Québec les événements autour des accommodements raisonnables en témoigne. Cette commission, sillonnant la province pour recueillir l'avis des habitants sur la question de l'immigration et de l'identité québécoise donne lieu à des débordements verbaux très violents qui ne sont pas finalement si étonnant dans cette société cloisonnée.

Les Québécois "de souche", surtout ceux vivants en dehors de Montréal, se sont sentis petit à petit dépossédés de leur identité et de toute leur histoire, faite pour une grande part de résistance aux anglophones. Certains immigrants, usant des politiques mises à leur disposition, ont ainsi revendiqué des droits (tels que des principes religieux) mettant en cause la liberté commune. Les Québécois ont alors la sensation d'être les oubliés de leur propre histoire et amorcent un repli identitaire et culturel sur eux-mêmes qui se traduit aujourd'hui par les propositions et les discours recueillis auprès de la population, dans la commission Bouchard-Taylor, sur les accommodements raisonnables. Cette question identitaire cruciale pour l'avenir du Québec mériterait d'associer l'ensemble de la population, ainsi que d'élaborer des réflexions politiques et culturelles sur l'avenir du Québec. Il serait alors souhaitable pour une meilleure compréhension mutuelle de se replonger dans l'histoire de ce pays et de ces immigrants ce qui apporterait une mise en perspective historique bénéfique à la construction de la nation québécoise.

Cette recherche identitaire, où se mêlent regrets et espoirs déçus pour les uns, où les racines profondes des individus ne coïncident pas avec les principes affichés pour les autres, après avoir été transcendée, devrait aboutir à une cohésion inter ethnique favorisant l'intégration de tous les immigrants.

Marion Camarasa
docteure en histoire


Bibliographie
Il est à noter qu'aucune étude sur l'émigration algérienne au Canada n'avait été faite jusqu'à ce jour tant au Canada, qu'en Algérie et qu'en France.
* Académie Universelle des Cultures, Migrations et Errances,  Introduction par Paul Ricoeur, Grasset, Paris, 2000.
* AKTOUF Omar, Algérie entre l’exil et la curée, L’Harmattan, Paris, 1989.
* AMAR Marianne, MILZA Pierre, L'immigration en France au XXe siècle, Armand Colin, Paris, 1990.
* BENMALEK Anouar, Chroniques de l'Algérie amère, Pauvert, Paris, 2003.
* BENRABAH Mohamed, Langue et pouvoir en Algérie : histoire d'un traumatisme linguistique, Coll. Les Colonnes d'Hercule, Antaltica Séguier. Biarritz Paris, 1999.
* BISSOONDATH Neil, Selling illusions, the cult of multiculturalism in Canada, Penguin Books, Toronto, 1994.
* CHOUINARD Denis, L'ange de goudron, scénario du film, Lanctôt éditeur, Outremont, 2002.
* COTE Marc, L’Algérie espace et société, Coll. U, Masson-Armand Colin, Paris, 1996.
* FERHI Salah, "L’émigration algérienne aux Etats-Unis et la formation d’une élite", Hérodote, n°94, 3ème trimestre 1999.
* GILLETTE Alain et SAYAD Abdelmalek, L'immigration algérienne en France, Coll. Minorités, Editions Entente, Paris, 1984, 2ème ed.
* HIFI Belkacem, L'immigration algérienne en France, origines et perspectives de non-retour, Coll. Recherches universitaires et migrations internationales, L'Harmattan, Paris, 1985.
* KEPEL Gilles, Jihad, Expansion et déclin de l’islamisme, Ed. Gallimard, Paris, 2000.
* MARTINEZ Luiz, La guerre civile en Algérie, Coll. Recherches Internationales du CERI, Karthala, Paris, 1998.
* PATRY André, Le Québec dans le monde, Léméac, Montréal, 1980.
* RARRBO Kamel, L’Algérie et sa jeunesse, marginalisation et désarroi culturel, Coll. Histoires et Perspectives Méditerranéennes, L’ Harmattan, Paris, Montréal, 1995.
* ROUADJIA Ahmed, Grandeur et décadence de l'État algérien, Coll. Les Afriques, Ed. Karthala, Paris, 1994.
* SAYAD Abdelmalek, Histoire et recherche identitaire, suivi d'un Entretien avec Hassan Arfaoui, Éditions Bouchene, Saint-Denis (France), 2002.
* SAYAD Abdelmalek, La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Coll. Liber, Ed. Seuil, Paris, 1999.

Biographie
1996 : Lycée Jules Fil, Baccalauréat mention scientifique, Carcassonne
1996-2004 : Université Toulouse le Mirail, Toulouse
• 1996-1999 DEUG et Licence d’histoire mention géographie
• 1999-2000 Maîtrise d’histoire mention Très Bien
• 2000-2001 DEA d’histoire et civilisations mention Très Bien
• 2001-2007 Doctorat d’histoire mention Très Honorable
• 2001 échange franco-québécois dans le cadre du CREPUQ

Articles et publications
Les Cahiers d'Histoire Immédiate, n° 20 Automne 2001 GRHI : Un Mouvement de soutien aux démocrates algériens
• Publication Internet : dans le cadre du GREC "les Algériens dans l'Ouest canadien" (site du GREC mentionné plus haut)
• Publications dans un ouvrage collectif, Le Canada Revisité, Canada revisited, dir. M. Kaltembach et M. Rocard, Edition Universitaire du Sud, Toulouse 2005.
• Publication d'un entretien sur le site Internet de l'Association des Algériens de Calgary 2007.

Colloques et Tables rondes :
• 2001 participation à la Table Ronde organisée par le GRHI La société civile et les associations en France au XXème siècle.
• Avril 2003 participation au Colloque du GREC à Toulouse : La réinvention de l'Ouest canadien
• mars 2004 participation au Colloque du GREC à Toulouse : Un nouveau regard sur les marges du Canada
• mars 2006 participation au colloque international  sur les Etudes Post Coloniales, Toulouse, dans le cadre du CAS (laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes)
• intervention sur la chaîne communautaire CNJT Montréal dans l'émission la caravane du Maghreb Octobre 2007


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mercredi 24 octobre 2007

Culture et colonisation, France XIXe-XXe siècles (séminaire Sophie Dulucq et Colette Zytnicki)

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séminaire Culture et colonisation

France, XIXe-XXe siècles

Sophie DULUCQ et Colette ZYTNICKI


Master 2 - HIC 151 (octobre-décembre 2007)
Séminaire de l’équipe Diasporas, université Toulouse le Mirail

Responsables pédagogiques : Sophie Eckert-Dulucq et Colette Zytnicki
Lieu : Maison de la Recherche, laboratoire Diasporas, 3ème étage, salle A 306.

_________________________________________


Les séminaires de recherche des différentes équipes ont pour objectif d’initier les étudiants à la recherche telle qu’elle se bâtit au quotidien, à partir des exposés des chercheurs et des débats auxquels ils donnent lieu.
Le thème choisi cette année par l’équipe Diasporas portera sur un chantier de recherche dynamique : l’approche culturelle de l’histoire du fait colonial. On évoquera - essentiellement à partir du cas de l’Empire colonial français - le rôle des savoirs dans les dispositifs de la domination européenne, mais aussi la notion de «culture coloniale» et les pratiques culturelles en situation coloniale. Divers intervenants (membres de l’équipe ou invités) seront sollicités pour venir présenter leurs recherches en cours.

 

* 19 octobre : 9 h 00 – 12 h 30
Présentation de la problématique du séminaire : Colonisation et fait culturel
Intervenants : Patrick Cabanel, Sophie Eckert-Dulucq, Colette Zytnicki.8247262_p

* 2 novembre : 9 h 00 – 12 h 30
Séance sur la culture coloniale en province.
Intervenant : Le Bordeaux colonial avec Christelle Lozère.

* 16 novembre : 9 h 00 – 12 h 309782849100011FS
Séance sur le tourisme, une pratique culturelle en situation coloniale.
Intervenantes :  Geneviève Goussaud-Falgas et Claire Llanès.

* 30 novembre : 9 h 00 – 12 h 30
Séance sur les acteurs et les institutions dans les politiques culturelles coloniales
Intervenants : David Lambert et Yoshiko Sugiyama.

* 30 novembre  : 14 h-18 h
Visite commentée du musée Georges Labit.

* 14 décembre : 9 h 00 – 12 h 3024125_1
Séance sur cinéma et colonisation
Intervenantes : Alice Gallois et Marie-Charlotte Chabosseau.


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musée Georges Labit à Toulouse

- musée Geoges Labit  à Toulouse

- musée Georges Labit, par Serge Pierre

01h

________________________________________________


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Affiche de tourisme en couleurs illustrée. Liaison automobile
saharienne de Colomb-Béchar à Fort-Lamy.
Carte de l'Afrique occidentale française. [vers 1950]
(source)


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lundi 22 octobre 2007

"Terre des oublis", un roman de Duong Thu Huong (Claire Villemagne)

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Terre des oublis, un roman vietnamien

de Duong Thu Huong

Claire VILLEMAGNE

 

Terre_des_oublis_couvAvec Terre des oublis, Duong Thu Huong nous ouvre une fenêtre sur le Vietnam actuel. Lesthuhuong séquelles de la guerre sont toujours visibles et actives, dans la vie sociale et dans la sphère privée. Miên est l’heureuse épouse d’Hoan. Veuve de guerre, des régions montagneuses, elle a refait sa vie avec ce bel homme venu de l’Est, d'une ville côtière. Leur couple incarne la modernité vietnamienne : la réussite sociale grâce aux exploitations de poivriers et de caféiers dans les montagnes du centre, et au développement du commerce dans une ville du littoral. Tous deux sont beaux, leur peau est claire, Hoan ressemble à un acteur de cinéma, grand et fort.

Pour autant, leur itinéraire s’inscrit dans la tradition vietnamienne : si Hoan n’est pas allé aux combats, c’est pour cause médicale. Ils ont acquis leur niveau social suite à un travail acharné et à un sens aigu pour les affaires. Leur mode de vie est à la fois moderne et traditionnel : la maison dispose de tout le confort possible, de l’électroménager aux installations sanitaires. Mais le jardin, l’architecture, les meubles traduisent un ancrage fort dans la tradition.  Hoan néglige les savons et produits de toilette occidentaux, il utilise toujours des décoctions à base de feuilles de basilic, de citronnier et de pamplemoussier comme sa mère le faisait. Le respect des ancêtres et des morts est essentiel : le visage tutélaire de l’instituteur Huy ne le quitte pas, ce père disparu reste un appui majeur et un guide respectueux.

Le respect des morts et de la tradition, c’est ce qui guide Miên lorsque son premier mari, mort aux combats, surgit soudain bien vivant. Le poids social, le regard et les commentaires des villageois du Hameau de la Montagne et surtout son sens du devoir la poussent à quitter Hoan pour reprendre une vie commune avec Bôn. Elle n’abandonne pas seulement un second mari aimant, mais aussi un enfant de cinq ans désiré et choyé, un statut social des plus enviables et un bonheur sans faille.

Bôn est bien l’inverse d’Hoan : plus petit, sa peau sombre et ses yeux lui donnent un air de cham. Il a subi toutes les violences de la guerre : combats acharnés, bombardements sauvages, survie dans la jungle, crise de paludisme… Il a connu la peur, la souffrance, la faim et la soif. Il incarne le Vietnam de l’après Libération nationale : courageux mais sacrifié pour la cause commune, ballotté au gré des batailles. Lui aussi est ancré dans la tradition vietnamienne, hanté par les fantômes laissés derrière lui, respectueux de ses morts (parents, compagnons d’armes et sergent) et de sa responsabilité familiale envers sa sœur Ta, mère célibataire débauchée et sans fierté.

voa_duong_thu_huong_ny_27406_210Ce triangle amoureux est éclairé par l’auteur. Elle nous donne les clefs nécessaires : le passé de chacun qui pèse dans leurs choix, leur mode de vie, leurs goûts et leurs espoirs… Au-delà de Miên, Hoan et Bôn, le lecteur découvre le Vietnam. Sa cuisine savoureuse et parfumée s’impose comme un art de vivre. Sa sensualité, même la plus crue, est longuement décrite. Les liens familiaux et sociaux sont finement analysés. Terre des oublis offre un aller sans retour pour le Vietnam, un aller dont on ne se remet pas tant les destins décrits sont forts et ambivalents, servis par une écriture séduisante et un récit remarquable.

Claire Villemagne

liens

- une biographie de Duong Thu Huong

- une autre biographie de Duong Thu Huong

- le livre sur decitre.fr

- le livre sur Amazon.fr


Terre_des_oublis_couv


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dimanche 21 octobre 2007

Le "Tata" sénégalais de Chasselay dans le Rhône (film de Patrice Robin)

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 le Tata (1992 ), un film censuré

par "la télé"

de Patrice ROBIN et Evelyne BERRUEZO

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- fiche technique du film "Le Tata"

- Le tata (Les tirailleurs sénégalais)
de Patrice Robin et Evelyne Berruezo. Fr. 1992. / h 00.
En juin 1940, durant la seconde guerre mondiale, des tirailleurs sénégalais résistent à l'ennemi nazi. L'affrontement dure deux jours. La réaction des Allemands, vainqueurs, est terrible de fureur et de sauvagerie. Aujourd'hui, un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne fran­çaise, témoigne de cette lutte. 50 ans après, les témoins du drame se sou­viennent... “En se concentrant sur la seule parole des survivants, ce docu­mentaire magnifie une culture que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évoca­tion." (Télérama)

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Tirailleurs sénégalais à l'exercice, Beni Ounif (Algérie)

 

-  Le Tata (1992 - France - 60') Un film, censuré par "la télé", présenté par ses auteurs-réalisateurs, Evelyne Berruezo et Patrice Robin.

L'histoire incroyable d'un cimetière africain, un tata, érigé en pleine campagne française nous replonge dans la Seconde Guerre mondiale.
«Il y a le "massage de la mémoire", auquel se livre la plupart des documentaires sur le dernier conflit mondial, et le "travail de mémoire" qui prend tout son sens quand il ne se contente pas d'enfoncer des portes ouvertes. C'est précisément le cas de cet exercice en micro-histoire. La caméra tourne autour d'un cimetière militaire d'architecture sénégalo-malienne, planté dans un champ de maïs à Chasselay, au nord de Lyon, tel un décor d'exposition coloniale. Petit à petit, les récits de quelques témoins de la région nous font revivre, par bribes, la résistance héroïque de la 3e compagnie du 25e régiment de Tirailleurs Sénégalais qui, les 19 et 20 juin 1940, tint tête à l'armée allemande pour maintenir coûte que coût la ligne de défense française et limiter les dégâts dus à l'armistice. La bataille perdue, les prisonniers blancs auront la vie sauve, tandis que les Noirs seront liquidés par les SS, faisant brutalement les frais du racisme hitlérien.
Il existe des archives montrant, du côté français, le paternalisme amusé (dans le meilleur des cas) du regard porté sur ces tirailleurs et, du côté allemand, un dégoût scélérat vis-à-vis de tels "barbares". Mais ce documentaire n'en fait pas usage, et c'est tant mieux. En se concentrant sur la seule parole des survivants, il magnifie une culture évanouie que la télévision de jadis partageait avec l'Afrique éternelle : la tradition orale et son faramineux pouvoir d'évocation.» Antoine Perraud, in Histoire de DOCS. (source)

TS_39_40Tirailleurs sénégalais, guerre 1939-1945,
illustration Edmond Lajoux

- En juin 1940, à Chasselay (Rhône), un régiment de tirailleurs sénégalais résiste héroïquement pendant deux jours à une colonne allemande. En vain. Les SS laissent la vie sauve aux prisonniers blancs et fusillent tous les soldats noirs. Que reste t-il de cet épisode sanglant ? Un cimetière militaire en pleine campagne française, le Tata, "enceinte de terre sacrée où sont inhumés les guerriers morts pour leur pays".
Un long travail a été nécessaire pour recueillir les témoignages, faire resurgir des émotions... Le documentaire de Patrice Robin et Eveline Berruezo, Le Tata (1990), a été montré dans quelques festivals mais est resté censuré depuis quinze ans sur les chaînes publiques françaises. Il est programmé par le festival "Les Soldats noirs dans les guerres françaises", du 13 au 19 avril [2005], au cinéma Images d'ailleurs à Paris (le 13 à 22 h 15, le 17 à 14 heures, le 18 à 19 heures).

Le Monde, 13 avril 2005

__________________________________________________

 

ce qui s'est passé à Chasselay

Du 19 au 20 juin 1940, à Chasselay, l'armée Française et ses troupes coloniales Sénégalaises, à 1 contre 100, ont retardé l'entrée des troupes allemandes dans Lyon, déclarée "ville ouverte", le 18 juin 1940.

Non prévenue par l'armée, la défense s'organise, le 17 juin à Chasselay. Des barricades sont dressées, grâce aux soldats du 405° R.A.D.C.A. de Sathonay et du 25° régiment R.T.S de tirailleurs Sénégalais et aussi à l'aide de civils.

N'ayant rencontré que très peu de résistance depuis Dijon, les Allemands arrivent le 19 juin 1940, à Montluzin. Durs et violents combats entre les Allemands et les troupes Françaises et Sénégalaises. Bilan : 51 morts dont une civile du côté français, et plus de 40 blessés pour les Allemands.

Le 20 juin 1940, à l'issue d'une deuxième bataille, au château du Plantin, les prisonniers (environ 70), furent divisés en deux groupes, d'un côté les soldats Français blancs et de l'autre les Sénégalais noirs.        

Après avoir parcouru, deux kilomètres à pied, les soldats Français couchés dans l'herbe, le long d'un pré, assistèrent au massacre des soldats Sénégalais par des mitrailleuses et pour certains écrasés par des chars d'assaut Allemands. Les Français furent emprisonnés à Lyon. Les habitants de Chasselay, horrifiés par le massacre, enterrèrent les corps des Sénégalais dans un cimetière, inauguré le 8 novembre 1942.

À Chasselay, dans le lieu dit " vide-sac", reposent 188 tirailleurs sénégalais morts en juin 1940. En sénégalais, "Tata", signifie "enceinte de terre sacrée", où l'on enterre les guerriers morts au combat. Toutes les années, à Chasselay, a lieu une cérémonie officielle, où sont présents des représentants Sénégalais et Français.

source : site de la mairie de Chasselay

 

liens

- le souvenir des tirailleurs sénégalais en région lyonnaise, général François Lescel (site F.A.R.A.C.)

- le "Tata" rituel de Chasselay sur le site histoire-genealogie.com/

- le massacre des tirailleurs sénégalais en mai-juin 1940 (Raffael Scheck)

 

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L’endroit précis où a été interceptée la tête de colonne du Régiment
Grossdeuschland, le 19 juin 1940 à 9 h 30. Au second plan,
à 200 mètres, le point d’appui d
u couvent (source : photo F. Lescel)  

 

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samedi 20 octobre 2007

Le capitaine Cassou, un film de Francis Boulbès

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kasbah de la vallée de Boulemane



le capitaine Cassou

angle de vue sur le protectorat de la France au Maroc.

Francis BOULBÈS


Depuis 35 ans que je fréquente les Aït Seghrouchen du Tichoukt, j'ai maintes fois entendu parler du Captaine Cassou. Mais quand j'ai décidé de réaliser ce film, j'ai compris qu'il était indispensable de remonter beaucoup plus haut dans l'histoire, et rappeler toute la relation franco-marocaine dans la première moitié du XXe siècle, avec un fil directeur : 45 ans de protectorat, 40 ans de guerres. Marocains et Français face-à-face ou côte à côte, de la guerre du Rif aux événements précédant l'indépendance, en passant par la Tunisie, l'Italie, la Corse, la Provence, les Vosges, l'Indochine, l'Algérie. Les guerres sont inséparables de l'histoire du protectorat, surtout si l'on parle des Berbères. C'est le propos de la première partie du film.

Dans une deuxième partie, les Berbères racontent le capitaine Cassou, Officier des Affaires Indigènes en poste dans ces montagnes dans les années 1940 : sa personnalité (forte), son œuvre (étonnante), le souvenir qu'il a laissé chez ceux qui l'ont connu (surprenant). Evoqué à soixante ans de distance, le capitaine Cassou est devenu un personnage de légende, comme les officiers qui ont combattu ces Aït Seghrouchen dans les années 1920 : Laffite, Bournazel...  Mais le portrait vrai, dans le film, est celui du petit peuple des montagnes marocaines. Et ce qui n'y est pas dit, mais qui en est le message fort, c'est l'incroyable attachement que les vieux Berbères ont gardé pour la plupart des officiers français, et en particulier pour ce capitaine qui était dur (très dur), mais juste disent-ils, et qui vraiment travaillait pour améliorer le sort des paysans, ce qui a rarement été le cas pendant les cinquante années qui ont suivi l'indépendance, dans l'Atlas marocain qui ne fait pas partie du "Maroc utile", selon l'expression consacrée. Entre autres réalisations, une seguia de 12 kilomètres perchée dans des endroits impossibles, une vraie rivière pour laquelle on a percé les montagnes, bâti à flanc de falaise, permet d'irriguer un secteur paysannat de 5.000 ha. C'est encore, et même pour les enfants, la "seguia de Cassou".

Le film n'est pas une apologie du protectorat, ce n'en est pas non plus un blâme. J'y parle des hommes. On y voit aussi ceux qui sont allés s'instruire au combat contre la colonisation dans l'Egypte pré-nassérienne, et qui sont devenus des héros ou des martyrs pour leurs compatriotes. Je veux croire qu'on peut enfin essayer de montrer les différents points de vue, et déjà qu'on pourrait commencer vraiment à parler de ces moments de notre histoire.

Francis Boulbès


Synopsis
Dans une première partie, le film retrace l'histoire franco-marocaine dans la première moitié du XXe siècle, avec un fil directeur : 45 ans de protectorat, 40 ans de guerres. Marocains et Français face-à-face ou côte à côte, de la guerre du Rif aux événements précédant l’indépendance. Les guerres, même les plus lointaines comme celle d’Indochine, sont inséparables de l’histoire du protectorat.   

Dans une deuxième partie, un personnage de légende : le capitaine Cassou, «officier des Affaires Indigènes» en poste dans le Moyen Atlas dans les années 40. Sa personnalité, son œuvre, le souvenir qu'il a laissé chez ceux qui l’ont connu. Plus qu’un portrait de Cassou, qui est évoqué à 60 ans de distance, le film présente un portrait du petit peuple des montagnes marocaines, et un angle de vue sur la relation franco-marocaine.

le film - 1 h 20
* Rappel de l’histoire du protectorat
- Guerre dite de pacification. Images de la guerre du Rif. Présentation d’une tribu qui a tenu la dragée haute aux troupes françaises pendant 4 ans. Interviews de survivants de cette guerre et de plus jeunes qui perpétuent la légende des combattants berbères, récit des combats, images des lieux des combats, figures légendaires (Bournazel, Laffitte). Interview d’un colonel ayant participé aux combats de 1932 à 1934 (99 ans).

- Campagnes 1943-45, Italie, Alsace. Images de la guerre, interview d’anciens combattants. Rappel de l’Indochine.

- Événements de l’indépendance 55-56, images des lieux, interviews de responsables des émeutes, de l’épouse (présente sur place) et des enfants du capitaine chargé de la répression. Interview de l’épouse du médecin chargé de relancer l’activité de l’hôpital d’Oued Zem, où tout le personnel soignant avait été massacré.

* La légende du Capitaine Cassou
- Présentation de ceux qui vont parler de lui (une dizaine). Un personnage et ses réalisations présentés par ceux qui l’ont connu : Cassou grand bâtisseur (infrastructures agricoles locales).

- Evocation du roi Moulay Ismaïl (XVIIe siècle), images de sa capitale Meknès, comparaison mi-sérieuse mi-ironique avec Cassou sur divers points :
-    le travail (témoignages, images)
-    le physique, la prestance (témoignages, passage amusant)
-    la cruauté (témoignages, images)
-    les femmes (témoignages, images, passage amusant)
-    la mégalomanie (images, commentaire)
-    les qualités d’un homme (témoignages)

* Conclusion : la France et le Maroc, une histoire d’amour ? Témoignages.   

- le site de Francis Boulbès

officiers_AI_Maroc
de g. à d., lieutenant Franqui, caïd Mtiani, commandant Decome
et capitaine Colonna d'Ornano au Maroc
(source)


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vendredi 19 octobre 2007

L’Union démocratique du Manifeste algérien, 1946-1956 (Malika Rahal)

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L’Union démocratique du Manifeste

algérien (1946-1956)

soutenance de thèse de doctorat par Malika RAHAL


3259873






L'Union Démocratique du Manifeste algérien (1946-1956)image
Histoire d’un parti politique
L’autre nationalisme algérien

thèse menée sous la direction de
Benjamin Stora, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO

Ferhat Abbas en 1950


FRCAOM08_9FI_00292R_P
Élections
législatives, scrutin du 17 juin 1951 : proclamation
de l'U.D.M.A.
(source : Caom, base Ulysse)


La soutenance se dérouleraarton334
le 20 novembre 2007 à 14 heures
à l’Institut d’histoire du temps présent
59-61, rue Pouchet, Paris 17e
(métro Brochant ou Guy Môquet)


Le jury sera composé de :

- Omar Carlier, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris VII
- Mohammed Harbi, professeur de science politique à l’Université de Paris VIII
- Catherine Mayeur-Jaouen, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO
- Michel Offerlé, professeur de science politique à l’ENS-Ulm
- Benjamin Stora, professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO
- Henry Rousso, directeur de recherches à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS)


ferhat_abbas3
31 octobre 1958


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mardi 16 octobre 2007

La «guerre d’Algérie», histoire et historiographie (séminaire Omar Carlier)

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La «guerre d’Algérie», histoire

et historiographie

séminaire d'Omar CARLIER


Master 2.  Spécialité : Sociétés du Sud

M2   43 HI 5263    La «guerre d’Algérie», histoire et historiographie

Responsable Omar Carlier

Semestre 1, septembre-décembre 2007.
Tous les lundis de 9 h à 11h. Paris VII, Site de Tolbiac.
Métro Olympiades (ligne 14) Immeuble Montréal, R de C, salle 6

24 septembre
Approches, sources, méthodes, enjeux.   Omar Carlier  (Paris VII) 
Temps court et  événement : Le premier novembre 1954 à Alger (OC)

1er octobre 
Histoire et historiographie: nouvelles tendances historiographiques, Raphaëlle Branche (Paris I) 

8 octobre
Nouvelles sources, nouveaux objets,
Première partie : «Images et iconographie : la photographie»,  Marie Chominot, (Paris VIII). Claire Mauss-Copeaux (Reims)      

15 octobre
Les archives par les archivistes 
Les Archives Nationales : Christelle Noulet. Le ministère de la Justice : Louis Faivre d’Arcier

22 octobre
Histoire et sciences sociales : la démographie historique et la guerre d’indépendance algérienne, Kamel Kateb (INED) 

29 octobre
Nouvelles sources, nouveaux objets
Deuxième partie : « La littérature. »
a - Les sources : La BNF, France Frémeaux (BN) ;
b - La littérature : Beida Chikhi (Paris IV)

5 novembre
La guerre et les minorités
Première partie : «Minorités ethno-communautaires : les Juifs d’Algérie», Benjamin Stora (INALCO, anc. Langues O')

12 novembre
La guerre et les minorités
Deuxième parie : Minorités «politiques» : les «Libéraux», Fanny Colonna (CNRS).
NB En contrepoint, les communistes (OC).

19 novembre 
Les «groupes sociaux» dans la guerre
Le cas des instituteurs, Aïssa Kadri (Tours) 

26 novembre 
Violences de guerre
Camps de regroupement, camps d’internement,  Sylvie Thénault (Paris I /CNRS) 

3 décembre
Souffrances de guerre
a - Guerre et trauma, Dr Bernard Sigg
b - Les femmes algériennes dans la guerre, Souria Guiddir (Paris I)

10 décembre
Terrains. Acteurs. Échelles
a - Territoires, régions et Wilayas. Les Aurès et la Wilaya I, Warda Tengour (CRASC)
b - Les bases arrières de l’ALN : Maroc, Tunisie, Libye, Daho Djerbal (Alger) (sous réserve)

* Omar Carlier : bio-biblio

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Omar Carlier


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