Génocide voilé Folio couv

 

 

Le génocide voilé, de Tidiane N'Diaye :

enquête historique sur

la traite négrière arabo-musulmane

compte rendu de lecture : Michel RENARD

 

 

Paru une première fois en 2008, l’ouvrage de Tidiane N’Diaye, connaît une deuxième vie avec son édition en poche depuis février 2017.

Son sujet ? La traite négrière arabo-musulmane qui dévaste l’Afrique depuis les tout débuts de l’expansion de l’islam (VIIe siècle de l’ère chrétienne) jusqu’au XXe siècle, voire jusqu’à nos jours avec ses ultimes métamorphoses au Darfour ou dans certaines zones du Proche-Orient, de la Libye et de l’Afrique sahélienne particulièrement en Mauritanie.

Cette traite s’étend donc sur une histoire longue (quatorze siècle, contre deux siècles intenses pour la traite transatlantique menée par les Européens) et couvre deux régions géographiques selon un axe nord-sud : la traite transsaharienne et la traite orientale (de l’archipel de Zanzibar jusqu’à la mer Rouge).

La thèse est catégorique : «Des millions d’Africains furent razziés, massacrés ou capturés, castrés et déportés vers le monde arabo-musulman. Cela dans des conditions inhumaines, par caravanes à travers le Sahara ou par mer, à partir des comptoirs à chair humaine de l’Afrique orientale. Telle était en réalité la première entreprise de la majorité des Arabes qui islamisaient les peuples africains, en se faisant passer pour des piliers de la foi et les modèles des croyants […] La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont disparu du fait des traitements inhumains et de la castration généralisée» (p. 9 et 10).

 

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un esclavage inter-africain ?

Pour sa part, Tidiane N’Diaye récuse les notions d’esclavage et de traite pour l’Afrique elle-même notamment avant la venue de l’islam: «Ainsi, les griots, historiens oraux et véritables mémoires vivantes des civilisations négro-africaines, nous apprennent-ils qu’avant l’arrivée des Arabes le système d’asservissement préexistant en Afrique subsaharienne, qualifié à tort de "traite" ou d’"esclavage interne", était plutôt du servage sous forme agricole, domestique ou militaire. Ce système était une institution de domesticité aussi diversifiée que répandue et distincte de l’esclavage de plantation américain» (p. 28-29).

Ce n’est pas une négation de la hiérarchisation sociale ni de l’existence de couches matériellement et symboliquement dévalorisées : «Il serait donc difficile de soutenir que les sociétés du continent noir ne connaissaient pas l’asservissement ou les travaux forcés. De temps immémoriaux, un système de servage sévissait en Afrique» (p. 36).

 

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arrachage de l'arachide au daramba (nom de l'outil en peul) (source Anom)

 

Mais cette institution se distinguait de celles qui avaient précédé : «Le servage, dans les sociétés lignagères africaines, était différent de l’esclavage antique parce que le captif y était intégré à la famille. Il avait le statut d’un adopté, voir d’un "parent". Il n’était pas comparable à un "automate" au sens grec, ni à un "bien" au sens romain ou à une "chose mobilière" au sens français.» (p. 36).

Tidiane N’Diaye récuse une comparaison aussi bien dans le mécanisme que dans sa dimension : «Le servage interne africain n’existait que comme institution quasi patriarcale, sans cruelles chasses à l’homme ni ventes publiques. Dans ce système, les griots gardiens de la mémoire ne rapportent pas de cas de tortures ou d’autres cruautés. Guerrier ou domestique, le captif ne faisait l’objet d’aucun acte de sadisme gratuit comme le fouet à tout bout de champ ou l’ablation des parties génitale, pratiques courantes chez les Arabo-Musulmans» (p. 37 ; voir aussi, p. 44-45).

Certains pourraient être tentés de dire que l’auteur euphémise les «défauts» propres aux peuples noirs pour reporter sur l’extérieur (Arabo-musulmans puis Européens) les responsabilités des retards et vices des sociétés du continent africain. Il n’en est rien.

N’Diaye est très lucide sur la complicité d’une partie des Africains dans l’esclavage : «Ainsi, la triste réalité est bien que des Noirs ont livré d’autres Noirs. Parce qu’aucun peuple n’est différent d’un autre dans les vertus ou dans le crime. Quand les chasseurs d’hommes arabes ne faisaient le travail eux-mêmes, la plupart des rabatteurs qui livraient des captifs noirs aux négriers étaient bien des Noirs» (p. 137 ; voir aussi p. 116).

Mais il refuse une responsabilité collective : «Aussi convient-il de prendre en compte, de reconnaître et d’accepter un postulat évident, quant à l’implication des Africains dans le chapitre douloureux de leur histoire que fut la traite arabo-musulmane, à savoir que ne peut être objectivement retenue que la responsabilité de monarques despotiques, sanguinaires – loin d’être majoritaire à l’époque -, complices des négriers, non celle des peuples. […] Ces chefs et leurs auxiliaires militaires ou civils ont été les seuls alliés objectifs des trafiquants. Pour autant les effectifs composant ce ramassis de renégats "collaborateurs" furent sans commune mesure avec les dizaines de millions de morts ou déportés» (p. 139).

 

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la traite arabo-musulmane, asservissement et racisme

La grande affaire de Tidiane N’Diaye est de redonner se véritable dimension à la traite arabo-musulmane. Et de renvoyer à leurs études ceux qui prétendent qu’en réalité il y a eu un «échange» entre peuples de l’Afrique et empire islamique : «si la traite a sans nul doute enrichi les Arabo-Musulmans et quelques roitelets locaux "collaborateurs", l’échange était réellement inégal. Ces pacotilles qui servaient à acheter la complicité des renégats africains n’ont joué aucun rôle productif ou commercial dans l’organisation des sociétés du continent. D’autant que l’ignoble système d’échange de la traite n’a fait que faciliter les chasses à l’homme, qui ont dépeuplé le continent noir et ravagé son environnement. Les peuples africains arrachés à leur terre continuaient au XIXe siècle à faire la richesse de sociétés arabo-musulmanes qui, réduites à elles-mêmes, sans une population servile nécessaire au bon fonctionnement de leurs systèmes économiques et sociaux, auraient été condamnées à dépérir» (p. 223).

Pour Tidiane N’Diaye, cet asservissement s’est accompagné d’un racisme plus ou moins explicite mais nettement affirmé : «Bien avant que le Nouveau Monde ou l’apartheid en Afrique du Sud, on avait inventé dans le monde arabe une ségrégation raciale excluant les Noirs, à côté de qui on ne marchait jamais dans la rue. La traite négrière arabo-musulmane a donc été l’une des plus anciennes ouvertures vers la hiérarchisation des "races". Convertis ou non, les Noirs y étaient toujours traités en inférieurs» (p. 67).

 

le bakht de 652

Tidiane N’Diaye cite, comme premier texte connu légiférant l’esclavage des Noirs par les musulmans, le traité appelé bakht (ou baqt) datant de 652 conclu entre le chef de guerre arabe Abdallah ben Saïd et le roi nubien Khalidurat.

Cet «accord» imposait aux Nubiens la livraison annuelle de trois cent soixante esclaves des deux sexes prélevés sur les populations du Darfour : «le bakht conclu en 652 fut le point de départ d’une énorme ponction humaine, qui sera effectuée non seulement dans toute la bande soudanaise mais aussi de l’Atlantique à la mer Rouge en passant par l’Afrique orientale […] Les Arabes, bien avant les Européens, allaient ainsi opérer une interminable guerre sainte avec ses razzias sanglantes, ruiner les populations, pour la plus grande gloire des harems d’Orient […] (ils) avaient ainsi ouvert une voie balisée d’humiliations, de sang et de morts, qu’ils seront les derniers à refermer officiellement au XXe siècle, longtemps après les Occidentaux» (p. 26 et 27).

 

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Le bakht de 652 est également cité par l’historien médiéviste Jacques Heers dans Les négriers en terre d’islam. La première traite des Noirs, VIIe-XVIe siècle, (Perrin , 2003, p. 27-28).

Jacques Heers fournit deux références pour ce texte (note, p. 267) provenant des œuvres de l’historien arabe Ahmad al-Maqrîzî (1364-1442) : Cornevin, Histoire de l’Afrique, 1956, p. 132 ; et Bernard Lewis, Race et couleur en pays d’Islam, 1992, p. 127-128. Ces deux citations sont elles-mêmes tirées de l’ouvrage de Muhammad Hamidullah, Corpus des traités diplomatiques de l’islam à l’époque du prophète et des khalifes orthodoxes (1935), ouvrage qui se trouve, d’après mes recherches, en un exemplaire à la BnF (voir ici) et en deux exemplaires à la bibliothèque du Collège de France (voir ici).

À ce sujet, l’inconvénient, si l’on peut se permettre, du livre de Tidiane N’Diaye est un défaut de construction : il ne suit pas une chronologie évolutive, revenant plusieurs fois sur les mêmes épisodes, même évoqués sous d’autres termes, et il ne fournit pas les références citatives précises au cours de la lecture.

 

une traite plus dévastatrice que la transatlantique

D’un point de vue historiographique, Tidiane N’Diaye bouscule ce qu’il faut bien nommer l’indulgence de fait des historiens à l’égard de la traite arabo-musulmane par la quasi exclusivité accordée à l’étude la traite transatlantique.

Or N’Diaye leur dit, indirectement : «Bien qu’il n’existe pas de degrés dans l’horreur ni de monopole de la cruauté, on peut soutenir sans risque de se tromper que le commerce négrier et les expéditions guerrières provoquées par les Arabo-Musulmans furent, pour l’Afrique noire et tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite transatlantique» (p. 250).

Il secoue les facilités de pensée des historiens de la repentance en affirmant : «c’est la colonisation européenne qui mit entièrement fin à la traite arabo-musulmane» (p. 261).

 

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un génocide ?

La dernière question à envisager est celle de l’usage du terme de «génocide». L’auteur justifie le mot en référence à la pratique de la castration : «en castrant la plupart de ces millions de malheureux, l’entreprise ne fut ni plus ni moins qu’un véritable génocide, programmé pour la disparition totale des Noirs du monde arabo-musulman, après qu’ils furent utilisés, usés, assassinés. Le mot n’est pas trop fort, car non seulement l’horrible opération pour transformer des esclaves en eunuques provoquait la mort de 80% des "patients", mais les rares survivants voyaient leur possibilité d’assurer une descendance annihilée, ce qui, à terme, aboutit bien à une extinction ethnique» (p. 224-225).

N’Diaye applique le mot de génocide à la traite arabo-musulmane mais le récuse pour la traite européenne : «Le terme de génocide est souvent employé pour qualifier la traite et l’esclavage pratiqués par l’Occident. Alors qu’il convient de reconnaître que dans la traite transatlantique un esclave, même déshumanisé, avait une valeur vénale pour son propriétaire. Ce dernier le voulait d’abord efficace, mais aussi rentable dans le temps, même si son espérance de vie était des plus limitées» (p. 262-263).

Il fait une différence entre les deux traites par rapport à leur descendance : «Dans le Nouveau Monde la plupart des déportés ont assuré une descendance. De nos jours, plus de soixante-dix millions de descendants ou de métis d’Africains y vivent. Voilà pourquoi nous avons choisi d’employer le terme "d’holocauste" pour la traite transatlantique. Car ce mot signifie bien sacrifice d’hommes pour le bien–être des autres hommes, même si cela a pu entraîner un nombre incalculable de victimes» (p. 263-264).

Michel Renard

 

 

Tidiane N’Diaye, Le génocide voilé. Enquête historique, Gallimard, 2008 ; Folio, 2017.

 

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