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toute histoire coloniale

peut être relue et commentée...

Pierre JOXE

 

interview de Pierre Joxe, président de l'association France-Algérie

(...)

- Pour construire l’avenir, pour mieux asseoir une coopération dense, la jeunesse a besoin de connaître l’histoire, de savoir ce qui s’est passé entre les deux pays. Qu’est-ce qui empêche l’Etat français de reconnaître les méfaits de son passé colonial en Algérie, comme cela a été le cas par exemple pour Madagascar ?
Pierre Joxe - Vous nommez Madagascar, vous avez raison. La guerre était à peine pierre_joxefinie, j’avais 12 ans, quand on a appris les massacres de Madagascar. On était horrifiés. Madagascar a été une crise horrible qui a duré quelques mois, mais qui, malheureusement, a été étouffée. La décolonisation à Madagascar et en Afrique noire a été ensuite accélérée par les lois-cadres Deferre de 1956. Au même moment, en Algérie, en 1944, 45, 46, 47 il y a eu ce qu’on a appelé des troubles, un début de guerre d’indépendance, mais la fiction que l’Algérie était composée de trois départements français a fait que pendant longtemps ce «droit-là» dominait. La décolonisation de l’Afrique noire a été beaucoup plus rapide, pacifique, que celle du Maghreb. Je ne parle pas de l’Indochine, c’est Dien Bien Phu qui a amené au pouvoir Mendès France, lequel a signé les accords de Carthage pour l’indépendance de la Tunisie, a engagé les discussions au Maroc et, lorsqu’en 1956 les élections ont amené la victoire du Front républicain, nous pensions tous que l’indépendance de l’Algérie allait suivre. Malheureusement, on s’est trompés.

Pourquoi est-ce qu’on a tellement dissimulé la réalité coloniale de la France en Algérie ? Je pense, en partie, parce que les forces politiques et économiques colonialistes, car il ne faut pas oublier qu’il y avait des intérêts économiques très puissants derrière la colonisation, ont tellement engagé la France et le peuple français, – puisqu’il y a eu pendant plusieurs années de guerre jusqu’à 500 000 garçons du contingent en Algérie – que cela a rendu difficile l’élucidation. Ceux qui avaient été les anticolonialistes des années 50, comme moi, étaient considérés comme «l’anti-France». Quand j’étais étudiant, je me souviens qu’on était injuriés, les rares professeurs à la Sorbonne ou à la faculté de droit qui prenaient position contre la guerre d’Algérie, et encore plus contre la torture, contre les camps de regroupement, étaient raillés et traités de mauvais Français. Il a fallu attendre 30 ans pour que commencent à apparaître de plus en plus de films, de livres et même récemment un dictionnaire de la colonisation française qui a été publié par un certain nombre d’universitaires.


- Lors d’une récente conférence de presse sur France Algérie, vous avez dit que les accords de Nouméa sont transposables. Le sont-ils pour le cas algérien comme le préconisent des historiens spécialistes de la colonisation ?
Ce ne sont pas les accords de Nouméa qui sont transposables, c’est le texte de préambule qui les accompagne qui peut l’être, c’est ce que j’ai dit. Quand on lit dans ce préambule que «les Kanaks ont été repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays, ce qui ne pouvait chez un peuple que provoquer une révolte», c’était une façon de dire que la révolte était légitime. Dire que la colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak, peut être dit pour le peuple algérien. Je pense que toute histoire coloniale peut être relue et commentée à la lumière de ce genre d’approche, et à ce moment-là personne ne perd son honneur. Les commémorations qui se préparent autour du personnage de Abdelkader – un personnage assez peu connu en France – seront une occasion de revisiter l’histoire de la colonisation de l’Algérie.

- Revient-il au législateur et au politique de dire comment l’histoire doit être enseignée ?
Aussitôt la loi du 23 février 2005 adoptée, l’association France Algérie a pris une position, signée de son président de l’époque Bernard Stasi, dont je rappelle qu’il a été lui-même ministre des DOM-TOM, et en Algérie en 1959, en même temps que moi, condamnant absolument son article 4, sur les «bienfaits de la colonisation». Depuis, les idées ont évolué, puisque le gouvernement, qui aurait pu s’opposer à ce texte à l’Assemblée, ne l’a pas fait, le président de la République, qui aurait pu demander une deuxième délibération, ne l’a pas fait, il a demandé quand même au Conseil constitutionnel de déclasser le texte, plus précisément un alinéa de l’article 4, celui qui, à certains égards, est offensant pour la vérité, ce que nous avons fait. Nous n’étions interrogés que sur cet alinéa. À partir du moment où ce n’était plus du domaine législatif, le gouvernement l’a abrogé. Il a été effacé juridiquement. Politiquement, nous savons bien qu’il y a des gens qui pensent toujours la même chose. L’association France Algérie est pour une histoire libre. La filière de Lyon de France Algérie, présidée par Mme Zohra Perret, a été un des organisateurs du colloque sur ce sujet, qui a eu lieu à l’École normale de Lyon l’année dernière. La recherche historique repose sur des documents, des analyses, sur la liberté des chercheurs, pas sur des injonctions législatives.


- Les lois d’amnistie n’ont-elles pas constitué un frein à la reconnaissance de crimes commis pendant la guerre de libération de l’Algérie ?
Vous touchez un point sensible, j’étais contre les lois d’amnistie, j’ai eu aussi un différend avec François Mitterrand lorsqu’il y a eu un projet de loi de réhabilitation des généraux fascistes, factieux, de l’OAS. Cela a été une crise assez forte à tel point que la loi n’a jamais été mise au vote, Mitterrand l’a fait passer par un système dit du 49-3. L’article 49, paragraphe 3 de la Constitution, permet de considérer une loi comme votée s’il n’y a pas une motion de censure contre le gouvernement. Je considérais que dire qu’on réhabilitait des généraux qui avaient tourné les armes et qui avaient cherché à tourner les hommes contre la République parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec la politique du général de Gaulle, c’était inacceptable.
(...)

Pierre Joxe (extraits),
propos recueillis par Nadjia Bouzeghane
El Watan (Alger), 10 avril 2007



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Atar (Mauritanie), une maison de ville - source : base Ulysse Caom

 

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