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le n°6 de la revue

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Dossier : Chamanisme et art rupestre


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"Chamane en transe, Mongolie, 1934" (source de cette image)
D'après Roberte Hamayon, les comportements ritualisés des chamanes de Sibérie
ont souvent été abusivement qualifiés de "transe"



Présentation du dossier :

chamanisme et art rupestre

Jean-Loïc Le Quellec


Depuis plusieurs années, l'intérêt croissant du grand public pour la question des origines de l'homme se double d'une attention marquée pour celle des origines de l'art et pour les théories du type "out of Africa". Comme souvent lorsqu'il s'agit de questions aussi difficiles, les informations diffusées dans les médias ne rendent que très rarement compte de la complexité des discussions qui agitent le monde savant à leur propos. Surgissent alors des "vulgates" généralisantes qui monopolisent les débats au point de se réifier enChamanes_pr_histoire_couv dogmes. Concernant plus précisément les arts rupestres, l'interprétation dite "chamanique" fait grand bruit depuis la parution, il y a dix ans, d'un livre de Jean Clottes et David Lewis-Williams intitulé Les chamanes de la préhistoire. Des traductions en anglais, allemand, espagnol, ont largement diffusé les hypothèses défendues dans cet ouvrage, et elles ont été reprises par une kyrielle d'auteurs qui ne s'embarrassent pas toujours de nuances. Il est ainsi devenu fréquent de lire que les mains négatives témoignent d'une volonté de traverser le "voile" tendu par la paroi entre notre monde sub-lunaire et un monde autre… sans que le moindre argument soit avancé pour défendre cette idée. Plus fréquemment encore, on lit, à propos de peintures de tous les continents que les images de "théranthropes" (figures mi-humaines, mi-animales) représenteraient des chamanes en transe… ceci sans davantage de preuve. Enfin, sous la plume d'auteurs très nombreux, toute image géométrique simple (cercles concentriques, nuages de points, digitations, etc.) est devenue susceptible d'une interprétation comme "signe entoptique", c'est-à-dire comme reflet graphique d'un type d'hallucination dont les chamanes auraient communément l'expérience au cours de la transe.

Or il ne s'agit pas là d'idées nouvelles, puisque l'interprétation des arts rupestres par la pratique d'un comparatisme ethnographique lorgnant du côté des chamanes sibériens et nord-amérindiens est au contraire la plus ancienne : elle était déjà pratiquée, il y a exactement un siècle, par Émile Cartailhac et Henri Breuil [photo ci-dessous, avec Teilhard de Chardin] dans leur analyse de l'iconographie d'Altamira. Ce qui est nouveau ici, c'est la volonté affichée a_ratedd'une approche plus scientifique que celle pratiquée par les auteurs du passé, en faisant appel aux neurosciences. Cette démarche, née en Afrique du Sud à l'initiative de David Lewis-Williams [photo ci-contre] et de Thomas Dowson, fut par la suite étendue à l'Afrique australe, puis à d'autres régions du continent africain (notamment le Sahara), avant d'être élargie davantage encore, surtout vers l'art des grottes paléolithiques européennes.


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Henri Breuil (1877-1961), au centre,
avec Teilhard de Chardin, à gauche

Afrique & Histoire se devait donc de faire un point sur cette question, et d'en ébaucher l'histoire. En premier lieu, il importait de se défier d'un risque de réductionnisme touchant directement la notion même de "chamanisme" et de son rapport à la transe. En effet, il est plus correct de parler "des" chamanismes, et siberienon pas d'un chamanisme en général, et l'on s'aperçoit alors que dans la zone du chamanisme sibérien et mongol, généralement prise comme exemple d'aire chamanique par excellence, l'existence de la transe est fort sujette à caution. Pour l'élaboration de ce dossier, nulle mieux que Roberte Hamayon ne pouvait nous expliquer comment, pour contacter les "esprits", certains chamanes adoptent un comportement ritualisé dont la nature et la fonction furent souvent incomprises par des observateurs qui, en fonction de leurs propres croyances, l'ont abusivement qualifié de "transes".

Notre dossier se poursuit par une mise en perspective historique des présupposés méthodologiques de l'interprétation chamanique, des origines à celle qui est actuellement diffusée. À cet effet, Jean-Loïc Le Quellec dresse une rapide histoire des lectures chamaniques de l'art rupestre, examine la question d'un hypothétique chamanisme africain, met en cause le type de comparatisme ethnographique pratiqué par Lewis-Williams. Il apparaît alors que la réception des théories de cet auteur a certainement bénéficié du terreau néo-chamanique contemporain, qui lui a permis de sortir du cercle restreint des spécialistes pour faire florès dans les médias.

Tout historien sait qu'il est toujours utile de retourner aux sources, et c'est ce que nous propose ensuite Anna Solomon, en considérant les positions et méthodes de travail de George Stow, le pionnier des études rupestres en Afrique du Sud au XIXe siècle. Stow était de son temps, bien sûr, et il en avait certains des défauts, mais les pistes de recherches qu'il a tracées sont toujours valables de nos jours. Anne Solomon conclut qu'il conviendrait de réhabiliter son œuvre face aux attaques qu'elle subit de la part des tenants de l'hypothèse chamanique.

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George William Stow (1822-1882)

Du reste, ladite hypothèse a trop souvent été acceptée dans examen, parce qu'une véritable expertise nécessitait la mise en œuvre d'une double compétence, à la fois en art préhistorique et en neuropsychologie. C'est pourquoi Patricia Helvenston, neuropsychologue, et Paul Bahn, auteur, entre autres volumes de références, de la Cambridge Illustrated History of Prehistoric Art, se sont associés pour74423438_0_m examiner la validité de la thèse soutenue par Lewis-Williams et son école. Il nous est alors démontré que ses fondations empiriques sont extrêmement fragiles, quand elles ne sont pas fausses. De l'analyse présentée par Helvenston et Bahn il ressort qu'il s'agissait davantage, à l'origine (en 1988) d'une intuition défendue par des lectures neuropsychologiques insuffisantes, et que ses auteurs tendent maintenant désespérément de "sauver", à mesure que se multiplient les contradictions, selon un schéma courant dans l'histoire des sciences.

L'ensemble de ces contributions ne peut qu'inciter les lecteurs à la prudence et elles montrent en tout cas que la thèse chamanique est très loin de constituer la "pierre de Rosette" des arts rupestres sud-africains, ainsi que l'a souvent présentée Lewis-Williams lui-même. Si elle est impuissante à expliquer l'ensemble des arts rupestres d'Afrique australe, son extension à d'autres domaines temporels et géographiques est donc sans aucun doute prématurée. Mais son succès médiatique est toujours tel qu'il éclipse d'autres voies d'interprétation, tout aussi hypothétiques, certes, mais plus intéressantes. Au titre d'exemples peu connus du monde francophone, nous présentons, pour clore ce dossier, les travaux de Francis Thackeray – qui réhabilite avec courage, et de façon convaincante, la vieille hypothèse de la "magie cynégétique" rejetée comme obsolète par les tenants de la thèse chamanique.

Jean-Loïc Le Quellec

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- site de Jean-Loïc Le Quellec

Jean-Loïc Le Quellec

- le dernier livre de Jean-Loïc Le Quellec : Art rupestre en Afrique, Flammarion, 2004

Présentation de l'éditeur
Les voyageurs qui découvrent les peintures et gravures rupestres africaines sont fascinés par leur esthétique et ne peuvent manquer de s'interroger sur leur signification. Arts rupestres et mythologies en Afrique offre un panorama des grands ensembles pariétaux de tout le continent, répartis en quatre grandes zones géographiques : le Sahara, l'ouest et le centre, la Corne et l'Afrique de l'est, l'Afrique australe. Ils se caractérisent par des choix stylistiques variés, allant d'un réalisme accentué à une symbolisation presque abstraite. Photographies, relevés et dessins viennent témoigner dejllq3 leur originalité. Après avoir replacé ces œuvres dans le contexte de leur découverte par les grands explorateurs, l'auteur s'attache à en décrypter la signification cachée, écartant des lectures erronées trop facilement reçues par la tradition et proposant des interprétations nouvelles. Il évoque des récits légendaires qui permettent d'élucider en partie ces images et de reconstituer la mythologie d'un passé plus ou moins lointain ; il analyse aussi les mythes que ces œuvres ont à leur tour suscités au sein de la culture occidentale, proposant ainsi une étude exhaustive de cet art ancestral et de ses influences.

Biographie de l'auteur
Chercheur rattaché au CNRS, Jean-Loïc Le Quellec est ethnologue, anthropologue, spécialiste de la préhistoire et de l'art rupestre saharien. Il a publié une dizaine d'ouvrages, notamment Symbolisme et art rupestre au Sahara (l'Harmattan, 1993), Préhistoire et art rupestre au Sahara (Payot, 1998) et Tableaux du Sahara (Arthaud, 2000).

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- n° 5 de la revue Afrique & Histoire, sur ce site









 

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