l'identité pied-noir sur France Culture
«La fabrique de l’Histoire» et
l’identité pieds-noirs
Michel LAGROT
La chaine FM France Culture, qui décidément s’intéresse beaucoup à l’Algérie française ces temps ci pour le pire plus que pour le meilleur, vient de commettre une émission de plus dans le cadre de la bien nommée série «La fabrique de l’Histoire» (22 septembre 2011).
Il s’agissait de rechercher et définir «l’identité pieds noirs»… ce qui a été déjà tenté : à cet égard on peut s’étonner de l’absence au débat de Mme Verdes-Leroux, qui fut la seule à sonder en profondeur notre communauté. Au lieu de quoi, d’autres auteurs au nombre de quatre menèrent la discussion, dont Savarese, historien mais surtout idéologue et agitateur, dont le fil conducteur intellectuel est une haine pathologique des Français d’Algérie.
Le débat s’ouvre sur une effarante affirmation : les Pieds Noirs sont une «catégorie sociale», en somme comme les mineurs de fond, les retraités fonctionnaires ou les joueurs de pétanque… les Bretons ou les Alsaciens sont ils une catégorie sociale ? la question n’est pas posée…. puis, et là rendons grâce aux intervenants, on nous a épargné les habituelles sottises sur l’origine du mot, les bottes des soldats de la conquête etc. , relevant seulement l’origine marocaine du sobriquet et surtout son apparition tardive dans l’Histoire. Cela devait être dit.
Sur la définition du groupe appelé «Pieds noirs», confusion totale. Une définition juridique a été proférée, qui est une monstruosité : outre qu’un sobriquet ne définit pas une entité juridique, donner comme définition «population qui, en Algérie, jouissait de la citoyenneté française et avait le droit de vote» est malhonnête. Cela part de l’éternel postulat suivant lequel les musulmans étaient interdits de vote, ce qui est ignorer la possibilité pour tous de renoncer au statut personnel en acquérant la citoyenneté par simple acte volontaire, l’existence du 2eme collège et la dévolution automatique de la citoyenneté à certaines catégories telles que les anciens combattants. Vieille antienne ! peu glorieuse pour des « historiens »…
De plus cette définition inclut les Juifs immémorialement installés en Algérie, citoyens français depuis le décret Crémieux, mais Pieds Noirs par communauté de destin seulement.
Il serait tellement plus simple d’énoncer qu’est réputé Pieds Noirs celui qui, d’origine européenne, est immigré, né ou installé en Algérie de 1830 à 1962… sans oublier que le terme s’applique à la Tunisie et au Maroc avec les correctifs de date appropriés. Le sens commun s’y retrouverait !
Les débateurs se sont évertués à prouver que ce groupe humain , qui à leurs yeux n’est pas une « communauté », ce que nous leur concédons aisément, n’a pris conscience de sa personnalité qu’après l’exode, sous la forme folklorique associative etc..
Observons d’abord que la conscience de son originalité, et surtout de son évolution spécifique, est apparue dès la fin du XIXe siècle et très explicitement formulée par les écrivains algérianistes , donc par des intellectuels lucides, à partir de 1910 ; mais dans la sensibilité populaire, si cette conscience n’était pas formulée, elle se manifestait avec force. À tout Européen d’Algérie qui visitait sa métropole pour la première fois, effaré par l’abyssale ignorance qu’on y manifestait sur notre province, le sentiment de sa «différence» était aveuglant ! Il l’est encore de nos jours, plus encore peut être…
Le débat a porté évidemment sur la cohésion de cette population sur le sol métropolitain après l’exode de 1962, non sans avoir escamoté la période si traumatisante des derniers mois sur le sol algérien.
Peu de mots sur le refus de nous accueillir, l’hostilité des politiques, l’arbitraire de l’administration… sans doute n’était ce pas le sujet, mais comment comprendre sans tenir compte de facteurs si importants ? Une fois de plus, on nous concède du bout des lèvres que nous sommes des victimes, mais … n’en abusons pas !
On relèvera au passage une phrase montrant la profondeur de l’incompréhension des intellectuels : il parait que nos concitoyens étaient bien aises d’avoir … «retrouvé la paix» en arrivant dans la métropole… sans doute faut il avoir vécu ces évènements pour sentir une vérité toute simple : il y a pire que de faire une guerre, c’est de la perdre….
Le procès nous est fait au passage de cultiver abusivement le mythe du pionnier défricheur. Faut il rappeler l’effroyable coût humain de la colonisation, les résultats spectaculaires obtenus, l’œuvre accomplie, pour justifier la fierté des «colons», au sens large ? Et pourquoi le mythe du pionnier américain, qui fait la fierté de l’Amérique et dont l’aventure est tellement semblable, serait il plus naturel que le notre ?
Il est vrai que la composition sociologique de la population européenne d’Algérie semble ignorée de ces «spécialistes» qui ont affirmé dans l’émission qu’elle comportait 30% de fonctionnaires, chiffre extravagant et sorti d’un chapeau pour l’occasion, sans doute pour «faire colonial».
Un des débateurs s’est appliqué à démontrer que la cohésion des Pieds Noirs aujourd’hui en France ne signifie plus grand chose, ce qui après un demi siècle serait bien naturel. C’est vouloir ignorer l’extraordinaire vitalité des rassemblements associatifs périodiques, malgré les effets ravageurs de l’âge et de la dispersion. Il est bon d’avoir noté, portons le au crédit des intervenants, que les revendications émises sont essentiellement et depuis longtemps d’ordre mémoriel et identitaire.
Mais ce qui aurait du être dit est que notre sentiment de solidarité vient aussi de la discrète persécution opérée à notre encontre depuis deux générations, le mensonge officiel sur notre histoire, la censure constante de nos communiqués, le boycott de nos cérémonies, les déclarations insultantes de nos ambassadeurs en Algérie, le truquage des statistiques, le sabotage de nos réalisations mémorielles, le mépris de nos morts, le déni de nos droits , la diffamation entretenue à notre encontre jusque sur les bancs de l’école oû les enfants doivent souffrir d’entendre insulter leurs pères, le barrage médiatique etc.. L’intégration matérielle réussie de ce peuple pieds noirs en France masque ce statut inexprimé de communauté opprimée. Et qui ne veut pas saisir cela n’a rien compris …
L’émission s’est voulu rassurante en abordant, vieux serpent de mer, la question du vote pieds noirs, en affirmant qu’il n’existe pas. Sans doute : cela veut il dire pour autant que ces Français votent comme les autres ? pas sur…. rappelons tout de même qu’à une certaine élection déjà lointaine, la commune la plus pieds noirs de France, Carnoux, avait affiché un résultat unique dans la métropole. Spécificité ?
En fin de débat on a eu droit à la cerise sur le gateau, lorsqu’un des débateurs a paru s’étonner que ces ingrats de Pieds noirs soient unanimes à ne pas reconnaître ce que l’Etat avait fait pour eux ! Avant de tirer le rideau sur ce morceau d’humour noir, rappelons nous que les promesses d’Evian étaient d’abord l’inscription dans la loi d’une juste indemnisation pour ceux qui seraient dépossédés.
Après quoi et quelques années écoulées le président Pompidou déclarait froidement que la loi n’était pas faite pour reconstituer les fortunes… puis, après des versements étalées sur trente ans, un bilan s’établissant à moins de 20% d’indemnisation des patrimoines spoliés. Et des saisies aujourd’hui encore, en violation de la loi, pour des débiteurs en faillite octogénaires …
C’est beau, c’est grand, c’est généreux, la France !
Michel Lagrot
Hyères le 23/09/2011
- France Culture, émission du 22 septembre 2001
DVD Harkis, histoire d'un abandon
Harkis, histoire d'un abandon
un DVD
général Maurice FAIVRE
Ce remarquable DVD vient de sortir à l’ECPAD, en collaboration avec Secours de France et la chaîne Histoire. Rappelons que Secours de France, créé par Clara Lanzi en 1961 pour venir en aide aux «victimes de leur foi en la Patrie», avait retiré son appui en 2010 au film de Costelle- Clarke «La blessure, la tragédie des harkis», jugé tendancieux sur le fond.
Jean-Marie Schmitz, président actuel de Secours de France, officier de réserve et promoteur en 2002 du Livre blanc de l’armée française en Algérie, a donc fait appel à Marcela Feraru, une journaliste roumaine qui avait réalisé le DVD «Face à la mort» sur les prisonniers du Vietminh. Celle-ci a recueilli les témoignages de nombreux harkis dont les états de service sont manifestes, de fils et de filles de harkis, et de quelques officiers qui les ont commandés et accompagnés lors du rapatriement.
Des images d’archives rappellent l’histoire de l’Algérie depuis St Augustin, la piraterie barbaresque et la conquête de 1830. Tous les témoins évoquent ensuite les raisons de leur engagement et de leur combat aux côtés de l’armée française, et les conditions de leur abandon en 1962. L’étudiante Karima Chalaal assiste aux entretiens et exprime sa fierté d’être fille de harki.
Le film fait donc connaître aux Français d’aujourd’hui ce qu’ils doivent d’estime et de reconnaissance à ceux qui ont combattu pour un noble idéal : une Algérie nouvelle, fraternelle et en paix. Le film, dont le texte est lu par Jean Piat, dure 90 minutes.
Maurice Faivre
le 7 octobre 2011
P.S. Le DVD peut être commandé au prix de 14,90 euros, port inclus :
- soit à l’ECPAD, 2 à 8, route du Fort, 94205 Ivry-sur-Seine Cedex,
- soit à Valmonde-Diffusion, 5 rue St Georges, 75009.
- un remarquable documentaiee retrace la tragédie des harkis

soldats harkis de l'armée française en Algérie
Expériences contrastées des soldats en Algérie
témoignages de soldats en Algérie
général Maurice FAIVRE
- Jean-Charles Jauffret, Soldats en Algérie. 1954-1962. Expériences contrastées des hommes du contingent, Edition Autrement, revue et augmentée, 2011, 383 pages, 55 photos, 25 €.
La première édition avait été recensée par le Cercle des combattants d’AFN en 2001 (1), qui avait souligné l’intérêt d’une analyse de quelques 430 témoignages traitant des manifestations des rappelés en 1955-56, de la disponibilité des hommes du rang, de la distinction entre réserves générales et troupes de Secteurs, de la compétence des officiers et sous-officiers de réserve, de la solidarité des soldats, des conditions de vie en poste (initialement précaires), de certaines incohérences administratives, de la modernisation des systèmes d’armes (hélicoptères et guerre électronique), de l’efficacité des évacuations sanitaires et de l’acheminement du courrier, des méthodes de pacification (5ème Bureau, AMG, regroupements, scolarisation), de la confiance accordée aux officiers (favorable à 78%), du volontariat de nombreux musulmans, des pertes militaires après Evian.
La nouvelle édition tient compte de nouveaux témoignages, portés à 800, des ouvrages et des films diffusés depuis 2000, des débats en cours sur les victimes des irradiations nucléaires et sur la politique de la mémoire (Fondation, mémoriaux, loi de 2005, date de commémoration). Les cadres d’active sont cependant peu sollicités.
L’exploitation des témoignages recueillis, plus de 20 ans après les faits, pose un problème de méthodologie que l’auteur n’occulte pas quand il les décrit contrastés, parfois contradictoires et déformés par le temps (p.113). Il en est ainsi des jugements portés sur les fautes de la IVème République et du Haut Commandement, sur la gabegie des effectifs, sur la finalité du conflit, sur la nébuleuse de la contre-révolution. Sur ces sujets, les directives militaires (Ely, Challe, Olié, Trinquier) et les projets des politiques (Soustelle, Lacoste, Delouvrier, Debré) apportent des réponses qui méritent la discussion. Quant à la démoralisation des soldats, on peut comprendre ceux qui déclarent qu’ils ont perdu le temps de leur jeunesse. Qui peut se réjouir d’avoir participé à une guerre perdue, alors qu’il a cru pouvoir la gagner ?
La pertinence des témoins ne peut être reconnue que s’ils sont vérifiés par d’autres (c’est la règle du recoupement des 2èmes Bureaux). Jean Pouget applique cette régle en interrogeant ses subordonnés (p. 181). D’autres témoignages ont été ainsi confirmés ou infirmés au moment des faits. Mais la confrontation des témoins aurait dû s’imposer dans les cas suivants :
- Rocard contredit par Delouvrier, de Planhol, Olié, Bugnicourt et Adjoul
- R.Branche nuancée par la Commission de Sauvegarde du droit et le CICR (2)
- Mauss-Copeaux critiquée par Gilbert Meynier et Roger Vétillard ; Lacoste-Dujardin par Jacques Frémeaux et Vincent Joly ; Bollardière par Allard, Salan et Ely ; PH Simon par Robert Lacoste, Beaufre, Ely, Debré, Challe ; Favrelière par son capitaine Bôle du Chaumont ; le photographe Garanger par son chef de corps de Mollans,
- Lacheroy réhabilité par la biographie de Paul Villatoux ,
- l’aumônier Peninou à confronter au Père Casta… etc…
Il faut refuser enfin, comme contraires à l’histoire vécue, des fictions qui prétendent présenter la réalité. Ainsi en est-il, entre autres, des films de Rotman-Siri, de Mehdi Charef , Alain Tasma ou Laurent Herbier.
Ces réserves (3) dites, le livre de JC Jauffret mérite d’être lu et étudié pour son exposé détaillé des expériences des hommes du contingent.
Maurice Faivre
le 4 septembre 2011
"Un sujet français", d'Ali Magoudi
l'autopsie d'un silence paternel
Michel RENARD
Un sujet français (Albin Michel, août 2011) est le dernier livre d'Ali Magoudi, psychanalyste connu, né à Paris en 1948, d'un père algérien et d'une mère catholique polonaise. Passionnant par son acharnement à découvrir l'itinéraire des "gens de rien" et par ses réactions face aux incroyables découvertes généalogiques qu'il met à jour...!
C'est le récit dense, d'un acharnement à retrouver l'histoire de son père, Abdelkader Magoudi, qui lui disait, petit : "ma vie est un véritable roman, quand tu seras grand je te la raconterai et tu l'écriras", mais qui ne l'a jamais fait... "J'avais à réaliser l'autopsie du silence paternel" (p. 59). Tenace.
Jusqu'à imaginer des dialogues post-mortem : "Cesse de me regarder avec tes yeux d'enfant, la vie adulte nest pas innocente. Cesse de me juger avec ton intelligence de docteur, insensible à la honte qui m'a tant fait boire. Si tu es qui tu es, tu me le dois, ne l'oublie jamais !" (p. 207).
Une investigation forcenée dans de multiples centres d'archives et auprès de témoins nombreux, en Pologne et en Algérie... Une véritable leçon de méthodologie pour tout chercheur en histoire. Ali Magoudi tente toutes les pistes, n'hésite pas à dépouiller des milliers de fiches et de feuillets d'archives, à interroger savamment les témoins, à rebondir d'un indice à l'autre, à débusquer les chausses-trappes de la mémoire archivée, à flairer la mythologie de la mémoire orale. Il éprouve le plaisir du chercheur perdu dans les cartons d'archives ouverts les uns après les autres : "la vie de rat de bibliothèque offre une jouissance rare, celle de s'extraire du temps présent, crise économique mondiale y compris" (p. 287).
le sens d'un titre
Le "sujet français" revêt au moins trois sens possibles :
1) son père, sujet et non citoyen français dans l'Algérie coloniale (jusqu'en 1962)
2) le statut de l'auteur lui-même : sujet d'une généaologie dont il cherche à démêler les silences et les leurres.
3) le statut de ce récit comme un sujet de l'histoire de France, de l'identité française et de ses contournements/contradictions.
Prenant, captivant...! Et plein de questions sur la quête du père, bien sûr. Ali Magoudi, longtemps, n'en voulut rien savoir. Mais "la question du silence du père concerne tous les enfants"... Il dut attendre la sollicitation de son fils pour s'y atteler. C'est le fils qui rend son père à son propre père.
Recherche qui prend parfois l'aspect d'un tourbillon généalogique incontrôlable, particulièrement en Algérie où la parenté se révèle tentaculaire (p. 347). Cette exploration, qui dure au moins trois ans, change celui qui l'effectue : "Je le crie avec force, l'irréalisable ne l'est pas totalement. Il est possible de se lancer avec succès dans le remaniement du passé, et d'en sortir autre" (p. 405).

Tiaret (Algérie), la rue Bugeaud
Mais plein de questions d'histoire aussi. Son géniteur était né à Tiaret en 1903. Ali Magoudi découvre le statut de "Français de droit local". Son père s'engage pour trois ans la Marine. On verra, à la lecture, ce qu'il en fut en réalité.

"Rentré dans ses foyers le 28 décembre 1928, ayant terminé son
engagement de 3 ans. Se retire à Tiaret, rue Bugeaud" (p. 343)
Ali Magoudi finit par trouver qu'Abdelkader Magoudi est arrivé en France métropolitaine en 1938, qu'il y travaille dans diverses entreprises, qu'il part à Munich en 1941. Toutes les pérégrinations paternelles en Allemagne et en Pologne, pendant la guerre, font l'objet de questionnements sur leur réalité, les traces qu'elles ont laissées ou non, les angoisses qu'elles suscitent chez Ali. Les années 1940-1945 forment le coeur des interrogations du fils sur ce qu'a fait son père : collaborateur ou pas collaborateur. On laisse le lecteur le découvrir lui-même (p. 145... et de nombreux chapitres du livre).
À propos du séjour parisien, l'auteur découvre l'organisme qui s'occupait des Nord-Africains, les services de la rue Lecomte. Mais - petite correction historique, si l'auteur me le permet - ce service n'était pas seulement policier mais également social. Il était sous la double autorité de la Préfecture de Police ("Brigade Nord-Africaine") et de la Préfecture de la Seine. Il n'a pas été que répressif.
cimetière musulman de Bobigny
Le passage sur la découverte de la sépulture, quasi inidentifiable, de son petit frère mort-né en 1949, dans le cimetière musulman de Bobigny, est émouvant. Le père a porté, sans plus de précaution, le cadavre de l'enfant sur le porte-bagage de son vélo et l'a inhumé lui-même avec l'imam du lieu.
Ali Magoudi se demande comment son père a trouvé ce lieu un peu étrange. Il apprend, par ses recherches, qu'Abdelkader Magoudi, avait été hospitalisé du 8 mai au 12 juillet 1939 à l'hôpital Franco-Musulman (aujourd'hui, Avicenne) à Bobigny .
"Pourquoi mon père avait-il enterré son fils dans ce cimetière-là ? Comment connaissait-il ce lieu si singulier ? m'étais-je alors demandé. Il n'est pas déraisonnable de penser que ce fils de fossoyeur [le père d'Abdelkader Magoudi travaillait dans un cimetière] a, pendant les deux mois de son séjour hospitalier, assisté au départ de nombre de ses coreligionnaires par une porte discrète, à l'arrière de l'hôpital, pour rejoindre le cimetière de Bobigny, propriété privé du Franco-Musulman. Ainsi avait-il stocké l'information dix ans avant de l'utiliser pour organiser l'enterrement de son dernier fils" (p. 374).
Je peux dire à Ali Magoudi, d'après mes propres investigations, qu'en mai 1939, il y eut 17 inhumations ; en juin, il y en eu 15 et qu'en juillet, on en compte 12. Ainsi, en trois mois, quarante-quatre pensionnaires de l'hôpital Franco-Musulman y mourrurent et furent enterrés dans le cimetière de Bobigny, rue des Vignes. Son père n'a pu le méconnaître, évidemment.

mosquée du cimetière musulman de Bobigny
sujet français
Ali Magoudi avoue, sans fausse honte, découvrir le statut de Français "de droit local", c'est-à-dire de sujet français qui ne détient pas l'intégralité des droits politiques attachés traditionnellement à la citoyenneté. Stigmatisation, infériorisation...? Peut-être. C'était la condition de la domination coloniale sur le plan démographique.
Mais en même temps, cela manifestait le refus de convertir les musulmans, acquis au statut civil coranique, incompatible avec le statut civil français. D'ailleurs, l'auteur rend témoignage de la relativité de cette situation à propos de son cousin algérien : "il en a subi les conséquences, certes. Mais que l'état d'infériorité citoyenne dans lequel il a été placé soit fondé juridiquement ou non ne le concernait pas. Les statuts qui l'assujetissaient entraient en contradiction avec les principes de la République française ? Et après ! Travailler à la chaîne ne fait pas de vous un théoricien du taylorisme ni ne vous rend capable de réaliser Les Temps modernes. Avoir été maltraité par la colonisation française ne vous forme pas non plus aux principes de la législation coloniale" (p. 252).
L'histoire réelle ne se réécrit pas. La citoyenneté diminuée fut le reflet d'une réalité politique et culturelle du temps colonial et des rapports de domination. Elle ne put être dépassée. La tentative de passer outre aurait certainement été pire. Ali Magoudi se pose la question : "Je rêve. Que se serait-il passé si le décret Crémieux, qui a déclaré citoyens français les israélites indigènes des départements de l'Algérie, avait été appliqué aux indigènes musulmans, etc. " (p. 350). Je rêve aussi...
l'histoire de "gens de rien"
L'historien Alain Corbin avait réussi à ressusciter le "grouillement d'un disparu", un être ordinaire qui n'avait guère laissé de traces dans les mémoires (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'un inconnu (1798-1876), 1998). Ali Magoudi est aussi parvenu à évoquer les traces et étapes majeures de la vie d'un père qui ne tint pas sa promesse de les lui livrer : "Je reprends espoir, les gens de rien ont bien une existence et la piste des anonymes, susceptibles de contenir les événements que mon père a passés sous silence, n'est pas une impasse" (p. 75).
Michel Renard
pétrole algérien, un livre de Hocine Malti (cr Maurice Faivre)
histoire secrète du pétrole algérien
compte rendu par Maurice FAIVRE
Hocine Malti, Histoire secrète du pétrole algérien, La Découverte, 2010, 359 pages, 21 €.
Ingénieur pétrolier, l’auteur a rejoint la Sonatrach en 1964 avant d’exercer des fonctions de direction à l’OPAEP au Koweit en 1975, et de 1977 à 1982, à l’Arab Petroleum à Tripoli. Il a donc une connaissance approfondie du développement du pétrole algérien, et de ses implications internationales. En même temps, il apporte un témoignage autorisé sur l’évolution de l’Algérie indépendante, et sur la corruption des milieux politiques et militaires.
Après que la Gulf Oil eût déclaré en 1950 qu’il n’y avait pas trace d’hydrocarbures au Sahara, les pétroliers français, sous la conduite de Pierre Guillaumat, ont découvert à In Salah en 1954, des réserves importantes qui ne furent exploitées que plus tard. Les permis accordés en 1953 à la CREPS, à SN/Repal et à la CFP/A ont abouti en 1956 à la mise à jour des gisements de pétrole d’Edjeleh et Sidi Messaoud, qui seront évacués par le baby pipe de Touggourt, puis par oléoducs vers la Skhirra et Bougie, et du gaz d’Hassi R’Mel, évacué par gazoduc vers Arzew(1). La France a cherché alors à conserver la propriété de l’exploitation et la priorité des recherches, en instituant l’OCRS, puis le Code pétrolier de 1958, inclus dans les accords d’Évian.
Ayant créé la Sonatrach (transport et recherche) en 1964, confiée à Abdesselam puis à Ghozali, les Algériens se sont employés à obtenir des participations étrangères, britannique pour le gazoduc d’Arzew, américaine (Corelab) pour l’évaluation des réserves, soviétique pour la croissance de Messaoud, italienne pour le gisement d’el-Borma et le gazoduc de Sicile. Un accord associatif franco-algérien (Ascoop), adopté en juillet 1965, fut dénoncé par Boumediene pour non-application, le 24 février 1971.
La production de gaz est ainsi nationalisée et la propriété algérienne du pétrole portée à 51%. La France prend des mesures de rétorsion peu efficaces, et une guerre des nerfs s’engage avec la direction de Neuilly de la CFP. Le 30 avril 1971, la CFP donne 48 heures aux Algériens pour remplacer 800 techniciens. Malgré l’incompétence supposée des Algériens, les torchères continuent de brûler, et la production passe à 30 millions puis 52 millions de tonnes. La CFP et Elf-Erap acceptent désormais les conditions du pouvoir algérien, qui célèbre une dispendieuse fête du régime.
L’Algérie prend parti en 1974 dans le conflit entre l’OPEP et l’Agence internationale fomentée par Kissinger, et lance les travaux du gazoduc de Transmed avec les Italiens (ENI) et les Américains ( Bechtel). Après la mort de Boumediene, le ministre de l’Energie Nabi limoge les cadres de la Sonatrach, et Mitterrand accorde une augmentation de 27% du gaz algérien !
En 1986, la recherche est ouverte aux compagnies étrangères ; en 1989, le général Mediene dit Tewfik, directeur du Renseignement et de la Sécurité (DRS), contrôle la Sonatrach, et des généraux ripoux s’infiltrent dans les sociétés pétrolières. La compagnie Anadarko découvre alors les gisements de Hassi Berkine et Ourhoud. Après 1999, Bouteflika confie l’Energie à Chekib Khelill, de la Banque mondiale ; la législation algérienne s’aligne sur la loi pétrolière de Busch, et des agents de la CIA s’introduisent dans certains réseaux. État dans l'État, traversée par les scandales, la Sonatrach (100 000 personnels) est devenue le corps malade du pays.
Les experts pétroliers trouveront dans ces pages de nombreuses précisions sur les problèmes fiscaux, sur les techniques de recherche et sur les discussions tarifaires. Les trafics de corruption, initiés par Bouteflika en 1979, touchent ensuite des achats de blé et les travaux du gazoduc italien ; ils sont peu à peu pris en mains par le général Belkheir et la DRS de Tewfik. L’auteur dévoile les pots de vin distribués dans les affaires de l’Orascom, de Lavalin et de la Saipem, ainsi que l’implication des frères de Bouteflika dans ces trafics.
Les historiens seront passionnés par les observations de l’auteur sur la politique internationale (conflits palestiniens, guerre froide, décolonisation, terrorisme islamique) et par son jugement sur la politique algérienne. Despote éclairé, mais brutal avec ses opposants, Boumediene y apparaît comme un dirigeant austère, dictateur et bâtisseur, soucieux de mesures sociales mais indifférent à la pénurie alimentaire et au progrès agricole ; pro-soviétique, il joue double jeu avec les Américains par le canal d’un lobby ; se considérant comme le président des Non-Alignés, il promeut le mythe d’un Nouvel Ordre économique mondial. Belaïd Abdesselem est un de ses ministres ; fonctionnaire intègre, étatiste, promoteur de l’industrie industrialisante, il développe avec efficacité le pétrole algérien.
Mis en place par le patron de la SM, Merbah, le colonel Chadli est un roi fainéant ; populiste mais hargneux, il s’entoure de conseillers corrompus, réprime avec brutalité les émeutes sociales de 1988 ; il favorise les entreprises étrangères et la propagation de l’islamisme politique, avant d’être démis de ses fonctions par les généraux qui l’avaient choisi. Ce seraient les adeptes de la corruption qui firent assassiner le Président Boudiaf, le 29 juin 1992, par un soi-disant illuminé.
Sous le régime du général Zeroual, les propositions pacifistes de Sant’Egidio n’éliminent pas la lutte des clans. Les Services noyautent les islamistes armés qui fomentent des attentats en France. Ils massacrent les moines de Tibirhine et les habitants de Benthala.
Notre auteur considère Bouteflika comme un instable, vindicatif, egocentriste ; il serait à la fois pro-français et pro-américain. Il est contré par les Services qui utilisent des taupes en Afghanistan et manipulent les salafistes enleveurs de touristes dans le Sahel.
L’Algérie est donc malade de ses dirigeants qui accaparent la rente pétrolière, tolèrent les règlements de compte entre clans, négligent pas le niveau de vie de la population et provoquent le désespoir des harragas. La seule solution serait la démocratie.
Hocine Malti est un observateur avisé ; à défaut d’être ami des Français il manie avec brio leur langue.
Maurice Faivre
le 12 août 2011
les guerres ne finissent jamais
Émission de France Culture :
1961, année charnière ?
Michel LAGROT
Ouvrant avant l’heure le bombardement médiatique dont nous sommes menacés pour le cinquantenaire de la mort de l’Algérie française, la chaîne FM France Culture a produit récemment une semaine d’émissions sous le titre «Algérie 1961, année charnière». Elle n’a pas lésiné : trois heures chaque matin pendant cinq jours ! chaque matinée comportant un volet «archives», un volet «débat», un volet «documentaire», le tout fort bien fait sur le plan technique, avec de gros moyens.
D’emblée les débats vont au fond du problème historique avec une édifiante affirmation de Wassila Tamzali : cette dernière, dont le père fut tué par le FLN, est connue par son livre, Une éducation algérienne, passionnant retour sur l’itinéraire d’une intellectuelle militante du FLN dont l’unique et constant fil conducteur est une haine quasiment pathologique de la France et des Français. Laquelle déclare sans ambage que sa famille était parvenue au faîte des honneurs, du pouvoir et de la fortune, respectée de tous dans l’Algérie des Français, et que néanmoins, les Algériens eussent ils été tous dans cette situation, ils auraient été tous nationalistes.
En clair, les musulmans se sont révoltés, non parce qu’ils étaient pauvres ou opprimés, mais par ce qu’on ne peut appeler autrement que du racisme à l’état pur….. quel aveu ! Il est assez curieux de rapprocher ce propos des interviewes multiples de musulmans interrogés dans l’émission, dont pas un seul ne se montre hostile aux Français d’Algérie, même à l’époque, et même parmi des fellaghas prisonniers ; on entend même à l’occasion de franches déclarations de fraternité ! Serait ce cette haine qui ressemble à l’amour...?

Autre aveu révélateur, et combien important : toutes les personnalités du FLN interrogées (dont «Si» Azzedine) confirment ce que Ben Bella avait clamé depuis longtemps : dans l’esprit des «fondateurs», les Européens n’avaient aucune place dans l’Algérie indépendante, et les déclarations contraires n’étaient que pour endormir l’opinion française.
Avis à ceux qui, de nos jours, prétendent imputer notre exode à des craintes irraisonnées ou à l’action de l’OAS... un de ces chefs fellagha fait, par ailleurs, une description complaisante des méthodes par lesquelles il recrutait ses combattants par l’intimidation et la menace dans des douars de montagne livrés à eux mêmes. On est loin du paradigme du peuple unanime en révolte spontanée contre ses oppresseurs ! Dans une de ses remarquables et très mesurées interventions, Boualem Sansal, qui supervisait les débats, observe d’ailleurs que le FLN s’est d’abord imposé par la violence.
La présence de cet écrivain a contribué à remettre de la chair et du sang dans cette histoire, par ailleurs déshumanisée par des historiens manifestement incapables (c’est aussi une révélation de cette émission d’entrer dans la dimension humaine des évènements. Il est vrai que les historiens présents étaient d’abord Gilbert Meynier et Raphaëlle Branche, idéologues d’une partialité caricaturale : la torture, bien sur, fut mise en épingle comme le fait principal de cette guerre, partant de trois références que sont Djamila Boupacha, Djamila Bouhired et Henri Alleg ; or on sait que les deux Djemila n’ont jamais été torturées ailleurs que dans la péroraison de leurs avocats et dans la propagande du FLN. Quant à Henri Alleg, jamais torturé lui non plus (voir le témoignage à l’époque du Dr Michaux, médecin légiste) il initia, sous l’égide du PCF, cette méthode érigeant en système de défense l’accusation de torture… avec le formidable succès que nous savons. Et pour les supplices exercés par le FLN sur de parfaits innocents choisis comme tels, ce ne sont que des «exactions»…
Mais pouvait on faire confiance aux historiens ? pour réponse on citera Jean-Charles Jauffret, pourtant réputé sérieux, prétendant dans le débat que les villages de regroupement ouverts par l’Armée déplaçaient 2 millions de personnes ! chiffre exorbitant et totalement faux, complété par une description, tout aussi fantaisiste, les assimilant à des camps de concentration…
Cependant ces considérations militaires ont donné lieu à des échanges instructifs : dont le concept de «guerre dissymétrique» exposé par un spécialiste des guerres subversives ; nous avons subi une guerre non déclarée entre une puissance classique technique et une organisation idéologique sans règles ni morale : ce type de conflit, d’après ce militaire, peut être gagné mais à condition de sortir de la règle démocratique. Pour nous, c’est enfoncer une porte ouverte, mais c’est dire aussi que nous étions condamnés à perdre. Difficile aussi de faire confiance aux historiens lorsqu’on entend l’un d’eux déclarer froidement qu’en 1961 l’OAS a fait plus de morts que le FLN…
Les lieux communs sur les «citoyens de seconde zone» ne nous ont pas été épargnés, sans que personne mentionne que chacun pouvait sortir du «statut personnel» à tout instant et jouir de la citoyenneté française sans restriction, sans que personne non plus n’évoque la quadrature du cercle qu’était (et est encore) la coexistence du droit islamique et du droit commun français.
Des documents nous ont rafraîchi la mémoire sur la palinodie des premières négociations officielles de 1961 avec le GPRA à Évian, et l’échec que l’on sait ; saisissante interview de Louis Joxe, liquéfié après l’humiliation que lui avaient fait subir les Barbaresques, arrogants jusqu’à l’insulte… De même les discours de De Gaulle à l’époque, son éclatant cynisme, son mépris affiché pour le passé et pour les hommes, sa démagogie, ses mensonges et hélas, les applaudissements des foules à son verbe : cela ressort fort bien, malignement mis en valeur par les responsables de l’émission.
Et puis, bien sur, après le pseudo putsch d’avril, réactions à chaud des officiers gaullistes et de quelques furieux du contingent, révélateurs du climat de guerre civile fabriqué par le général. D’ailleurs seuls ont été sollicités des militaires violemment hostiles à l’Algérie française , ou au mieux de ceux «qui ne savaient pas ce qu’ils venaient faire là» : question que, curieusement, les 173 000 Pieds noirs de 1943 ne s’étaient pas posée en Italie ou dans les Ardennes…
Des nombreuses interviewes reproduites, dont quelques unes - sans plus – auprès des Français d’Algérie, de l’époque et d’aujourd’hui, on retire des impressions diverses et quelques «matériaux historiques», tels que ce brave musulman de la Kasbah racontant comment, le dimanche, il avait coutume de se baigner à la Madrague ; cette plage étant présentée couramment (v. ARTE) comme interdite aux musulmans…. Ou cette très virulente militante FLN racontant candidement avec des frissons comment, circulant avec sa voiture à Constantine, elle fut glacée d’effroi, prise dans une manifestation de jeunes gens pour l’Algérie française. La pauvre chérie ne réalise pas que d’autres jeunes femmes, européennes, ont été aussi prises dans des hordes de manifestants FLN, la différence étant que ces dernières n’ont plus eu le loisir de le raconter…
On retiendra la remarquable intervention de J.C. Perez, comme on pouvait s’y attendre sans langue de bois, exposant crûment le problème de la survie des Européens et du nécessaire combat dont, hélas, ils n’ont pris conscience que bien trop tard. La seule interview extensive, réalisée sur place à Mascara dans un cimetière européen, est consacrée à Mme Aline Cespedes-Vignes, auteur de 2 ouvrages d’évocation des dernières années françaises. Pourquoi elle, parmi les auteurs si nombreux dans le genre ? On croit comprendre que son sésame pour l’émission fut la phrase prononcée au début : «je savais dans mon fors intérieur que leur combat (celui du FLN) était légitime»…
Le mot de passe obligé…!
Sur la description de la situation de l’époque, occultation totale de ce qui gêne : l’action pacificatrice de l’Armée tournée en dérision, pas un mot sur les SAS, dont l’action fut pourtant si importante et si novatrice. Pas un mot des persécutions du pouvoir à l’encontre de la population européenne, pas un mot des enlèvements, des égorgements, de l’exode prévisible et déjà commencé, des polices parallèles, des arrestations arbitraires de jeunes, des camps de Djorf et de Lambèse, des tortionnaires comme Desbrosse…. Les souffrances du peuple pieds noirs, n’existent pas, pertes et profits… en revanche, la manifestation du FLN à Paris le 17 octobre, dont le bilan est grotesquement refabriqué, est décrit horrifiquement, bien que Boualem Sansal reconnaisse honnêtement qu’à l’époque il en avait à peine entendu parler.
Les extraits de films illustrant la partie documentaire sont pratiquement tous tirés d’œuvres très orientées, genre «La bataille d’Alger» et il est surprenant de constater combien, déjà, ils sonnent faux … R. Branche, «historienne» d’extrême gauche fait à ce propos une remarque assez plaisante, s’étonnant du bruit fait autour de Hors-la-loi, film insignifiant, puisqu’on était libre d’aller voir d’autres productions…. comme si on avait le choix ! pas la moindre mention du film de J.P. Lledo, totalement passé sous silence, alors qu’il est justement un véritable événement.
Un certain J.Ferrandez, auteur d’une assez médiocre B.D. sur cette guerre, plaide pour ne pas céder à l’anachronisme, dans lequel pourtant il plonge en permanence dans son oeuvre, sans doute de bonne foi : une illustration de la difficulté qu’il y a à revivre un temps sur lequel tant de mensonges ont passé, et pourtant si proche….

Mai au 2 août 1961 - El Gassia - Thé à la menthe lors d'un contact avec la population
du douar El Soltane, en présence du Sergent harki source
Au total, les inébranlables paradigmes du siècle restent le socle de toute approche de l’Histoire : il est entendu que tout le monde savait que l’Algérie serait indépendante (sans doute avons nous mauvaise mémoire...), que tout le peuple algérien (dont les Pieds noirs n’ont jamais fait partie) s’est soulevé contre un colonialisme oppresseur, que la nostalgie est un sentiment réactionnaire (quand elle est ressentie par nous), que la colonisation était un échec (que nous ayons remis à des assassins le pays quasiment le plus moderne d’Afrique ne compte pas)…
Lorsque B. Sansal évoque la confiscation de l’Histoire par le FLN, il peut étendre sa réflexion à la France ! Pour nous, Français de là-bas, c’est encore plus simple : nous avons compté pour zéro dans les décisions du politique, et historiquement on nous a déjà rayé de l’Histoire. Jacques Soustelle avait nommé cela un ethnocide…..
Remercions tout de même France-Culture de nous avoir épargné le «spécialiste-de-la-guerre-d’Algérie» qui remplit habituellement de ses prétentieuses péroraisons ses émissions historiques, et que tout le monde aura reconnu. Et laissons Boualem Sansal, encore lui, tirer de tout cela une conclusion désabusée : Les guerres, a-t-il déclaré, ne finissent jamais…..
Michel Lagrot, Hyères le 4/8/2011
Cercle Algérianiste
massacre des Européens le 20 août 1955 à El-Halia
Autour du livre de Claire Mauss-Copeaus,
ALGÉRIE, 20 août 1955
Michel MATHIOT
Claire MAUSS-COPEAUX, Algérie 20 août 1955, Insurrection, répression, massacres, éd. Payot, 2011. Fiche de lecture.
La thèse défendue par Claire MAUSS-COPEAUX pour expliquer les «événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinos» est celle de l’insurrection, primant sur «les massacres» d’Européens. Car c’est bien cela le travail de l’historien : établir les faits mais aussi les expliquer. Pour asseoir sa démonstration, elle "décortique’" ce qu’ont vécu les villages martyrs d’El-Alia et Aïn-Aibid
Les deux événements, si connus parmi les anciens Français d’Algérie que les toponymes et les faits s’y étant déroulés ne font plus qu’un, sont présentés sous un jour inattendu. S’appuyant sur le témoignage d’acteurs toujours en vie, Claire Mauss‑Copeaux explique le massacre d’El-Alia par des alea de l’insurrection indigène ayant entraîné une émeute mal maîtrisée, et celui d’Aïn‑Abid par de la rancune entre rivaux dans le milieu des gros possédants – européens et musulmans - de la contrée, ayant impliqué une vengeance à l’occasion de cette insurrection. Des massacres "à chaud". Elle avance ce qu’El‑Alia et Aïn-Abid ne seraient pas : une élimination, sur ordre de l‘Armée de Libération Nationale (A.L.N.), de civils européens (hommes, femmes, enfants).
Mme Mauss-Copeaux accorde une place importante au travail de la mémoire collective à l’œuvre depuis cinquante-cinq ans. Certains auteurs, comme des historiens militaires par exemple, sont pour le moins égratignés, ainsi que ceux qu’elle appelle «mémorialistes» pieds‑noirs.
Par ses sources, tant orales qu’archivistiques dans la mesure où elles existent, on peut dire que le livre est aussi un ouvrage d’histoire sur la mémoire. Le texte renouvelle la vision du 20 août 1955. À défaut de preuves qu’elle ne peut toujours avancer faute d’archives disponibles françaises comme algériennes, certaines des hypothèses qu’elle pose sont autant de présomptions convergentes, d’intimes convictions à même d’être approfondies par d’autres.
Nous voulons parler de l’origine des massacres d’Européens. Tout en critiquant ceux qui restent campés sur des positions que l’on peut comprendre (celles des Français exilés), mais qu’en historienne elle ne peut faire siennes, Claire Mauss‑Copeaux élargit le champ des sources et donne dans un même récit la parole à une histoire bipartite : celle des anciens Français d’Algérie et celle des Algériens.
Le lecteur averti regrette que les témoignages soient moins nombreux qu’espérés. Pour autant, le chef de groupe du commando d’El‑Alia, critiqué par les siens et les mémorialistes, et questionné par Claire Mauss‑Copeaux, figure dans l’organigramme A.L.N. local établi par le 2ème Bureau. Au multipartisme des sources correspond un exposé multilatéral et c’est l’originalité de l’ouvrage, annoncée dans le titre même : Insurrection, répression, massacres.
Pour l’auteur l’insurrection est première, et les chapitres de tête sont là pour l’annoncer, analysant les causes qui s’enracinent dans le mythe des «trois départements français». Le «massacre» perpétré par l’A.L.N. stigmatise la violence aveugle, toujours idiote et insupportable mais si humaine car, on l’a vu, la cause en serait du domaine du "fait divers sanglant" et non de la "Guerre Sainte’", même si le "jihadisme" a certainement joué un rôle.
Cette violence a frappé majoritairement une première communauté, la communauté européenne. Claire Mauss‑Coppeaux la décrit et l’assimile à un «crime de guerre». Enfin, la question des représailles, jusqu’alors restée dans le flou, si elle n’est pas chiffrée est démontrée dans son intention. Pas de preuve écrite émanant du pouvoir civil. En revanche, une panoplie d’ordres déclinés en langage codé par la hiérarchie militaire algéroise et constantinoise. Dans ce cas, les archives ont parlé, et Claire Mauss-Copeaux avait d’ailleurs levé le voile dans sa thèse de doctorat et son livre Appelés en Algérie, la parole confisquée.
Cette répression – ce deuxième massacre accompli "à froid" - a touché l’autre communauté, celle des Français musulmans d’Algérie. L’auteur rééquilibre le discours sur la violence, discours traditionnellement monopolisé par la mémoire des civils d’El-Alia et d’Aïn‑Abid, au détriment de ceux des autres banlieues martyres de Philipeville, eux aussi victimes – dit-elle en conclusion – de «crimes de guerre».
Les explications jusqu’à présent apportées sur les raisons de ce qui est considéré comme le véritable enracinement de la guerre ne seraient-elles donc que des rationalisations a posteriori, reconstruites en fonction de ce que l’on sait depuis ? C’est ce que l’on peut déduire du récit de Claire Mauss-Copeaux. L’historienne met à mal la principale des théories reprises jusqu’alors par les auteurs pour expliquer la sauvagerie des massacres de civils européens : Il ne s’agirait pas d’une préméditation stratégique devant entraîner, à coup sûr, des représailles gigantesques comme en 1945, pour servir à la survie de la "Révolution". Il n’en serait rien.
Remarquons que nul auteur Algérien n’avait d’ailleurs défendu cet argument, et on savait à partir des échos rapportés de la réunion F.L.N. du 20 août 1956, dite « Congrès de la SOUMMAM’’, que ces massacres de civils avaient été désavoués par d’autres chefs F.L.N. À ce titre d’ailleurs Ali Kafi, personnalité bien placée comme ancien bras droit de Zighout Youssef, n’en fait état dans la liste des objectifs livrée dans ses mémoires.
Sur la forme, l’appareil de notes juste dosé pour éviter d’alourdir davantage un ouvrage grand-public est relégué à la fin, le rendant peu commode. Les lecteurs curieux pardonneront à Claire Mauss‑Copeaux de ne pas trouver dans son texte des réponses systématiques à toutes leurs questions, ni une énumération exhaustive de tous les événements ni tous les lieux touchés par l’insurrection.
Un traité d’histoire est une démonstration, non pas une encyclopédie. Pour cela d’autres livres suivront sans doute, utilisant notamment d’autres sources disponibles. Comme tous les historiens du "Temps Présent", elle a été confrontée au verrouillage de certaines archives encore trop récentes d’une part et à l’existence de souvenirs oraux fort bienvenus d’autre part. Les uns compensent les autres, même si le caractère épars de ces témoignages laisse toujours planer un doute quant à leur représentativité. Mais ils permettent à l’auteur de formuler des hypothèses et de les argumenter.
Car ce livre devrait être l’instrument de discussions entre historiens, pour aider la connaissance historique de cette question emblématique de l’enracinement de la Guerre en Algérie. La discussion est utile, salutaire, non pas la polémique stérile. Il est important de regarder ce que ce livre apporte à l’Histoire, en dépit d’inexactitudes factuelles comme par exemple le nombre sous-estimé des civils tués depuis le 1er novembre, ou d’autres manques à relever, et à corriger éventuellement.
Cette question, il était temps d’enfin l’aborder avant que les derniers contemporains ne s’éteignent. Mais après avoir tourné la dernière page du dernier chapitre, on est frappé par la violence qui s’exprime en début de conclusion, de l’attaque à l’égard des «activistes de la mémoire». Il faut croire que dans l’esprit de Claire Mauss-Copeaux, nombreux ont dû pécher contre l’Histoire pour avoir rendu son propos à tel point incisif. Souhaitons que d’autres auteurs viennent nourrir cette discussion dans un esprit de construction historique. Ce texte parait humain. Est-ce le fait d’une femme ? Le fait divers y surpasse la politique, et les morts ‑ tous les morts – y redeviennent égaux entre eux. Dans un livre d’Histoire, regardons avant tout ce qu’il apporte à l’Histoire.
Michel MATHIOT
DEA d’histoire contemporaine
ancien doctorant, 13 mai 2011
- critique de ce livre par Maurice Faivre sur ce site (19 mai 2011)
les harkis, histoire, mémoire et transmission
harkis, torture, présence française : polémique
général Maurice FAIVRE
Objet : recension de la NRH
Ce message intéressera ceux qui n'apprécient pas la LDH. Il a été adressé aux membres de la CFHM, avec copie à LDH, INRP et AHDH.
Chers amis historiens, excusez ce message personnel, qui concerne mes travaux d'historien. C'est une pièce tragi-comique en 4 actes, un peu longue, vous n'êtes pas obligé de tout lire.
Maurice Faivre
Primo
Peut-être avez-vous lu dans la NRH de janvier le texte suivant :
À OUBLIER D’URGENCE... Les harkis, Histoire, mémoire et transmission, dir. F. Besnaci-Lancou, B. Falaize et G. Manceron, éditions de l’Atelier, 222 p. 19 euros.
Rédigé par dix-sept auteurs, cet ouvrage, présenté comme un «travail d’histoire et de mémoire» est publié par la Ligue des droits de l’Homme et l’Institut National de Recherche Pédagogique… Sauf exceptions, les approximations, contre-vérités et ignorances sont la règle. Un certain Gilles Manceron croit pouvoir s’en prendre de façon diffamatoire au général Faivre dont on sait le travail considérable qu’il a accompli sur les harkis, au point d’apparaître comme le pionnier de l’étude historique de la question. On sait ce qu’est – auprès de ses pairs (Frémeaux, Pervillé, Brunet, Lefeuvre, Vaisse, les divers spécialistes qui oeuvrent au sein des commissions française et internationale d’histoire militaire) la réputation de sérieux de celui qui a été visé par ces attaques indignes et stupides.
Philippe Conrad
Secundo
Ce texte de la NRH résume de façon succincte la recension que M. Faivre avait rédigée en novembre et qui n'a pas été diffusée. La voici :
Fatima Besnaci-Lancou, Benoit Falaize et Gilles Manceron (sous la direction de), Les harkis, histoire, mémoire et transmission, éd. de l’Atelier (ex-Ouvrières), sept. 2010, 222 pages, 19,90 €.
17 auteurs ont participé à l’écriture de cet ouvrage collectif, qui est présenté par son préfacier comme un beau travail conjoint d’histoire et de mémoire. La Ligue des droits de l’homme et l’Institut national de recherche pédagogique se sont unis pour produire cet ouvrage qui prétend renouveler la connaissance d’un sujet qui, étudié dès 1989, s’est peu à peu enrichi au début du siècle.
D’emblée, il faut distinguer deux historiens qui n’appartiennent pas à la LDH et qui proposent des analyses objectives du problème. Mohamed Harbi replace l’histoire des harkis dans l’évolution d’une nation en formation ; l’attachement à la famille, au clan et à la religion précède en effet le sentiment national ; cette diversité de la société algérienne est ignorée par les ulemas, citadins indifférents à la réalité des campagnes, qui ont imposé la doctrine d’une nation préexistant avant 1830 et d’un islam anti-démocratique; quant à certains chefs de l’ALN, ils ont porté atteinte à l’honneur des populations rurales, lesquelles se sont protégées en répondant aux campagnes de recrutement de l’armée française.
Fils de harki, Abderhaman Moumen expose de façon claire les massacres de 1962 et les lieux de mémoire qui commémorent le passage des harkis dans divers centres d’accueil ; ayant retrouvé le rapport Massenet qui proposait un rapatriement massif, son analyse de la notion d’abandon des harkis est argumentée ; elle aurait mérité d’être complétée par les archives disponibles du CICR, des Affaires algériennes (Comité et ministre), et sur le témoignage des assistantes sociales et monitrices de hameaux forestiers.
En revanche, deux auteurs font la démonstration de leur incompétence et (ou) de leur mauvaise foi. Il s’agit du Britannique Mac Master qui critique l’idéologie de deux officiers de supplétifs : l’ethnologue Jean Servier, qui aurait monté – et raté - l’opération Oiseau bleu, et dont les connaissances manquent de fondement scientifique (sic), et le colonel Montaner, fondateur de la Police auxiliaire de Paris, dont les méthodes autoritaires s’affranchissaient du respect de la loi.
L’historien Jean-Paul Brunet, dans la revue Commentaires, a montré le manque de méthode et de morale de ce sociologue. Rémy Valat a fait le même constat. «L’humaniste de la LDH» Manceron, critique lui aussi les illusions de Jean Servier, fondateur de la première formation supplétive à Arris ; il montre la même méconnaissance que Mac Master du montage de l’opération Kabyle (dite à tort Oiseau bleu), et énonce un certain nombre de contre-vérités qui font sourire les anciens harkis et leurs chefs. Il attribue la lenteur du recrutement des harkis à la personnalité des généraux, alors qu’elle est due au rapport des forces initiales. Ses évaluations des effectifs des harkis, des musulmans engagés et des rebelles sont inexactes, et il affirme que les harkis n’ont pas tous porté des armes, et que les plus nombreux n’ont servi que dans des emplois civils (maçons, jardiniers …etc).
Opposés à l’indépendance (ce que dément Mohammed Harbi), soumis à la méfiance de leurs chefs, recrutés pour la gamelle, désarmés après chaque opération, les supplétifs ont rejoint les maquis en 1962 avec armes et bagages (sic), ce qui est vrai pour les appelés de la Force locale (UFL), mais pas pour les harkis. Dans un chapitre comparant les mémoires et l’histoire, Manceron se livre à des attaques, toutes inexactes, contre le rédacteur de cette recension, démontrant ainsi son incapacité à recouper des informations partielles. Ni l’histoire, ni la mémoire ne sont au rendez-vous.
Les chapitres répétitifs consacrés à la transmission de l’histoire des harkis confirment que cette histoire est un sujet difficile ; la colonisation étant un fait ambigu, les supplétifs sont pratiquement absents des manuels scolaires ; les enseignants ont peur d’être contestés et présentent les harkis comme des victimes de la colonisation, des anti-héros et des marginaux.
Quant aux manuels algériens, ils évitent de parler de ces hommes affectés aux sales besognes, qui contredisent le mythe de la nation unanime.
Une bibliographie détaillée conclut cet ouvrage, dans laquelle ne figurent pas les livres de Jean-Paul Brunet, ni les articles de l'anthropologue Khemisti Bouneb ni les films d'Alain de Sédouy.
Maurice Faivre
le 14 novembre 2010
Tertio
Dans cette recension, M. Faivre ne précise pas la nature des 4 attaques qui lui sont adressées.
Voici ces précisions, et les éléments de réponses aux accusations personnelles de Manceron, qui ont été reprises par la LDH de Toulon les 4 et 13 octobre 2010.
1. M. Faivre aurait justifié l'usage de la torture. S'agissant de son action sur le terrain, cela est démenti par J.-C. Jauffret dans "ces officiers qui ont dit non..." p.115. Citation : qui concerne les atrocités du FLN, hélas bien réelles (J.Julliard "incapable de provoquer un soulèvement généralisé, le FLN a eu recours à la terreur et aux atrocités", Nouvel Obs du 10/05/2001). Mais il faut lire le 8ème paragraphe : "certains se sont salis les mains... ces dérives furent marginales et en contradiction avec les méthodes voulues et les objectifs poursuivis par la France et son armée". Ce n'est donc pas une approbation. M. Faivre a fait la même analyse dans un article de Liberté politique (automne 2001) sur "terrorisme et torture", et dans deux ouvrages (Conflits d'autorité et La croix-Rouge dans la guerre d'Algérie).
2. M. Faivre est le seul historien ayant participé à une réunion du député Diefenbacher (puis Kert), en préparation de la loi du 23 février 2005 évoquant "le rôle positif de la présence française outre-mer, etc.." En réalité, il s'est prononcé contre le paragraphe 4 de cette loi, dans des lettres à G.Meynier (10 mai 2005), à Fatima Besnaci (10 septembre), et lors d'une audition par JL Debré le 18 janvier 2006.
Il proposait que l'on parle des aspects positifs et négatifs de cette présence. Il a conservé les archives de ces documents.
3. Il intervient, sous le pseudo de Cyrano, sur des sites internet proches de l''extrême droite, qui se livrent à de violentes attaques contre la religion musulmane (sic). En réalité le texte de Riposte laïque qui a été diffusé sous son nom par un imbécile, a été rédigé par le professeur de philo Maurice Vidal. Riposte laïque a dénoncé le 14 décembre 2009 cette fausse information, en précisant : nous ne connaissons pas le général Faivre. Il n'est donc pas Cyrano ! En revanche, il a publié dans le Casoar d'octobre 1995 un article "Pour un islam tolérant", dans lequel il approuvait la position modérée de l'imam Soheib ben Cheikh. Il a d'ailleurs été en relation sur ce sujet avec le P. Lelong, Abdelkader Barakrok, Sellam Sadek et récemment Boualem Sansal.
4. Camille Lacoste-Dujardin lui reproche un total manque de rigueur historique. Dans l'affaire K, dite de l'Oiseau bleu, il en effet critiqué cette ethnologue, qui a découvert cette affaire en 1969 (13 ans après les faits). Elle n'a rien compris au montage de cette affaire, n'ayant pas eu accès aux archives des Services secrets, ni aux écrits de Jean Servier en 1956.
Ceci est confirmé par Jacques Frémeaux dans les Annales de janvier 2000 : "Avoir omis le témoignage de Servier affaiblit la portée de sa démonstration". Dans Guerres d'Afrique, université de Rennes, 2009, Vincent Joly confirme, p. 285, que les textes publiés par le général Faivre infirment la thèse de Camille Lacoste. Jacques Frémeaux a demandé le 17 janvier 2001 une mise au point sur le montage de l'affaire, qui pour finir a été publiée par Etudes coloniales en décembre 2010.
Quarto
Le 8 octobre 2010, Maurice Faivre a proposé à la LDH un débat entre historiens, Gilles Manceron a accusé réception, mais n'a pas répondu à cette proposition. En revanche, un professeur de Sorbonne, cité plus haut, écrit le 24 janvier 2011 :
- Mon général, je ne peux qu'approuver votre volonté de donner de votre carrière et de votre action en Algérie une vision fidèle et juste. Croyez que pour ma part j'ai toujours accordé une totale confiance aux informations que vous donnez dans vos ouvrages. Dont acte. D'autres critiques ont été formulées par Raphaëlle Branche dans un article sur le livre blanc de l'armée française, publié par la LDH. Pour ne pas surcharger ce message déjà long, il y sera répondu dans un autre courriel.
Maurice Faivre
le 29 janvier 2011
Algérie 1961, une émission de France-Culture
ALGÉRIE 1961, À LA CROISÉE DES CHEMINS
Emission de Aurélie Luneau et Yvon Croisier diffusée par France-Culture du 25 au 29 juillet 2011
compte-rendu par Maurice FAIVRE
Dans la série des Grandes Traversées, les réalisateurs ont présenté pendant 5 jours, 15 heures d’émission, comportant chaque matin trois séquences : - Extraits d’archives – Débat entre historiens – Documentaires, suivis des commentaires de l’écrivain algérien Boualem Sansal. L’abondance des témoignages recueillis illustre la volonté des réalisateurs de consulter tous les acteurs et toutes les victimes : Algériens pro-français, nationalistes, colons, membres de l’OAS, rapatriés, militaires appelés.
Nul ne l’emporte dans cette guerre des mémoires, et l’on peut estimer que la tendance générale est celle de l’apaisement. La convivialité d’autrefois, et le déracinement des pieds-noirs sont en particulier reconnus par leurs amis d’Algérie. Rêvant sur le pont des soupirs, Aline pense qu’il est temps de tourner la page. Certains choix sont cependant contestables : un officier issu des FTP et un photographe communiste (contredit par son chef de corps) ne sont pas représentatifs de la majorité des cadres militaires et des soldats du contingent, dont les rapports sur le moral soulignent la disponibilité. Le thème de la torture intervient à tout moment, alors que le terrorisme du FLN contre les musulmans (300 morts par mois en 1956) n’est pas évoqué.
Les supplétifs sont sous-estimés. Des extraits de films sont présentés comme des témoignages objectifs, alors qu’il s’agit de fictions non vérifiées (Rotman) ou partisanes (Vauthier, Panigel, Tasma, Bouchareb, Charef). La réalisatrice prend pour une vérité établie la légende des 200 morts du 17 octobre (1). Le mélange de la fiction et du témoignage, procédé coutumier des médias, n’est pas compatible avec la déontologie de l’historien.
Les débats entre historiens, brièvement commentés ci-dessous, sont intéressants ; certains sont influencés par l’idéologie, libertaire pour certains, antiraciste et antimilitariste pour d’autres. Face à Gilbert Meynier, qui expose comment le parti libérateur s’est transformé en dictature militaire et obscurantiste, Wassyla Tamzali relate l’évolution des grandes familles qui ont accepté la conquête et l’intégration, avant de retrouver une identité ethnique antiféministe.
Maurice Vaïsse confirme sa thèse sur l’échec du putsch, tandis que l’américain Matthew Connelly reconnaît les ingérences américaines qui ont contribué à l’internationalisation du conflit, sans reprendre cependant certaines erreurs ponctuelles de sa thèse (2). Alors que JC Jauffret souligne la supériorité numérique des Forces françaises, l’efficacité des barrages frontaliers et le rôle des réserves générales, Gérard Chaliand est impressionné par les succès des guérillas (avec des pertes surestimées) ; il estime que les réformes sont intervenues trop tard, et observe la référence à la doctrine française de contre-insurrection, contestable en Argentine, mais justifiée dans les guerres asymétriques actuelles.
Rémy Porte n’a pas le temps d’exposer le concept de ralliement des cœurs et des esprits qui est à la base de cette doctrine politique (3). Le thème de l’imaginaire de la guerre d’Algérie est abordé par Raphaëlle Branche, attachée à dénoncer la violence et les crimes de guerre des Français ; dans ses bandes dessinées, J.Fernandez décrit les rapports complexes des communautés et des religions, marqués par les traumatismes et la violence dans les deux camps ; il se garde à juste raison d’assimiler les critères du XIXe à ceux du XXe siècle.
La transmission de l’histoire à l’opinion, et particulièrement aux scolaires, est traitée par Benoît Falaise qui montre les difficultés liées à la guerre des mémoires, au silence des parents et aux pressions de certains réseaux partisans ; quelle histoire faut-il enseigner aux enfants issus de l’immigration ? Du côté algérien, Lydia Aït Saadi dénonce l’arabisation de l’enseignement et l’écriture de l’histoire imposée par le ministère des moudjahidines ; elle met en doute le mythe du peuple paysan uni pour la Révolution. Tous deux sont partisans d’une désaliénisation de l’histoire (4).
Boualem Sansal intervient dans toutes les séquences de l’émission. Ayant 10 ans en 1961, il se souvient des évènements spectaculaires de l’époque, des manifestations urbaines, du prestige des parachutistes, de la modernité de la colonisation et des occasions manquées ; de la population partagée, ralliée par la terreur à une indépendance qui était inéluctable, mais qui a été ratée. Il estime que les objectifs stratégiques des deux camps étaient confus, et fumeux le concept de Révolution ; la guerre a légitimé la prise du pouvoir ; ayant pris tous les leviers, le FLN a imposé le récit officiel de l’histoire ; la scission entre le FLN et l’ALN a conduit à la guerre civile de 1990. Le pays a été détruit. Les réalisateurs de cette émission méritent des félicitations pour la somme et la variété de leurs recherches, bien que certains des thèmes cités ci-dessus appellent de nouveaux débats.
Maurice Faivre
le 1er août 2011
1 - Les travaux scientifiques du professeur JP Brunet sont ignorés (une dizaine de victimes certaine, une vingtaine possible, trente au maximum).
2 - Dans l’arme secrète du FLN (mauvaise traduction de son livre), Connelly prend pour argent comptant des erreurs qui nuisent à son objectivité : les viols systématiques, le bombardement des villages, les regroupements affameurs, la loi du talion en août 1956, les estimations de Teitgen pour la bataille d’Alger, les 200.000 morts déclarés par de Gaulle, les 250.000 réfugiés au Maroc et en Tunisie, 200 tués au moins le 17 octobre 1961, les harkis ostracisés pendant des années dans des camps, etc... Il situe le massacre d’Oran le 3 juillet 1962, avec 20 morts ; or c’est le 5 juillet avec environ 400 disparus.
3 - L’auto-défense active de Challe, approuvée par Ely et Debré, était dans la même ligne réformiste que la politique d’association prônée par Robert Lacoste, par les Comités de Salut public, puis par Louis Joxe et de Gaulle, et qui a été abandonnée en raison des ambitions internationales du chef de l’Etat.
4 - Leur critique virulente de l’article 4 de la loi de 2005 sur les bienfaits de la présence française ne tient pas compte de l’idéologie républicaine qui a présidé à la colonisation, exprimée par Victor Hugo : «un peuple éclairé va trouver un peuple dans la nuit» et réaffirmée de Léon Blum à Messmer. S’agissant du génocide culturel de l’Algérie, on est amené à poser la question : quelle culture ? Est-ce celle de la masse décrite par Mohamed Harbi, qui croit aux fantômes, aux revenants et aux démons ? ou celle du Coran, que l’administration française a favorisé en Kabylie ?
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