mardi 9 juillet 2019

les Antilles : une histoire violente, par Pierre Pluchon (1998)

vieille barbe de 48, Martinique, photo de 1902
«une vieille barbe de 48», Martinique, 1902 (source)

 

les Antilles : une histoire violente

la domination européenne

par Pierre PLUCHON (1998)

 

sommaire

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Depuis 1492, le cœur maritime des Amériques, malgré les mythes et les légendes qui l’entourent d’un halo édénique, a traversé des siècles plus souvent imprimés par la rudesse que subjugués par les ivresses de la volupté.

 

L’extinction des peuples indiens

Après la découverte du Nouveau Monde par Colomb et le partage de la planète par le pape Alexandre VI Borgia, qui octroie l’Amérique aux Madrilènes – à l’exception du Brésil, accordé aux Portugais – les Espagnols se mettent à l’œuvre aussitôt. Ils explorent les parages, s’emparent des Grandes Antilles, asservissent les Indiens qu’ils affectent à l’exploitation de petits gisements aurifères ou à celle des plantations, les encomiendas, dont ils gratifient les colons qui viennent s’établir.

Les Arawaks des Grandes Îles ne résistent pas au déferlement européen : ils succombent en quelques années, victimes de maladies jusque-là inconnues, comme la grippe, d’un rythme de travail inhabituel et même inconcevable, enfin la répression qui s’abat quand ils tentent de se révolter. Contrepartie de ce génocide en partie involontaire, les Arawaks transmettent un agent pathogène ignoré de l’Ancien Monde, où il a fait des ravages : celui de la syphilis. Cet échange microbien accompli, les Arawaks disparaissent de la carte des Antilles tandis que les Européens résistent au mal vénérien.

Au XVIIe siècle, les Caraïbes des Petites Antilles luttèrent contre l’invasion des Français et des Anglais qui s’approprient leurs terres par la force. Rassemblés en véritables escadrilles de pirogues, ils lancent des coups de main contre les nouveaux venus. Leurs flèches font de nombreuses victimes mais les armes à feu ont raison de cette résistance. Bientôt les villages sont anéantis et les Caraïbes ne sont plus représentés, dans les colonies européennes, que par une poignée de familles qui s’éteignent au milieu du XVIIIe siècle, ayant parfois mêlé leur sang à celui des Blancs et des Noirs. D’où la résurgence épisodique et inattendue du type amérindien dans quelques familles.

En 1660, Anglais et Français s’étaient accordés pour abandonner Saint-Vincent et la Dominique, îles neutres, aux enfants de la forêt amazonienne. À Saint-Vincent, patrie des «Caraïbes noirs», la vieille race asiatique s’est mélangée et s’est même fondue pour ne finalement subsister qu’à la Dominique, à quelques brasses de la Martinique, curiosité touristique qui n’échappe pas au métissage noir.

Seuls survivants – rares et fragiles – des peuples indigènes, les Indiens des Guyanes sauvés de la servitude par l’immensité , les ressources et les dangers de la forêt, ainsi que par l’éloignement de la barrière montagneuse servant de frontière avec le Brésil. Mais cette population représente un résidu qui a résisté aux épidémies de «rhumes», de maladies pulmonaires, de variole et aux dysenteries introduites par les Africains.

En effet, les Espagnols, bientôt privés de main d’œuvre locale, ont acclimaté en Amérique le système des plantations arabes sur lesquelles travaillent des esclaves achetés en Afrique. En Europe même, ce système fonctionne dans les domaines du Portugal et de l’Espagne su Sud, ainsi que dans les îles atlantiques (Açores, Madère, Canaries, Cap-Vert, São Tomé, Principe) qui succèdent à la Méditerranée dans la production du sucre de canne avant d’être supplantées, momentanément par le Brésil, puis définitivement par les Antilles.

Dès 1502, les premiers captifs africains débarquent à Saint-Domingue et, en 1510, Madrid donne l’ordre de les affecter à l’exploitation des gisements d’or. La solution de rechange à l’effacement définitif des Arawaks des Grandes Antilles est trouvée. Il reste à organiser l’approvisionnement du Nouveau Monde en main d’œuvre servile.

 

Rivalités européennes aux Antilles

Les grandes nations maritimes d’Europe, la France, l’Angleterre, la Hollande, contestent le partage papal du monde dès qu’il est prononcé. Ainsi, les Indes orientales et occidentales sont à peine investies que les ports de Normandie, Dieppe, Rouen et Honfleur envoient leurs navires commercer sur les côtes de l’Afrique, du Brésil et dans la mer des Antilles, violant sans vergogne le monopole ibérique.

Ce trafic d’abord épisodique prend un tour régulier à partir des années 1650. Que vont faire les capitaines français aux îles et sur les côtes continentales ? Certains vont y vendre des Noirs achetés auparavant sur le littoral d’Afrique, d’autres troquer des textiles et autres produits du royaume : tous ceux-là sont contrebandiers. Les derniers, les corsaires, armés avec l’agrément du souverain dès qu’une crise internationale éclate, partent pour faire des coups de main sur le commerce régional antillais. Tous, les uns en pratiquant l’interlope, les autres en usant de la force, chargent des denrées locales : bois tinctoriaux et médicinaux, cacao, tabac, écailles de tortue, cuirs, pièces d’argent quand il est possible, bref, tout ce que ce monde exotique peut fournir, jusqu’au maïs et à la pomme de terre.

Pendant le XVIe siècle, déchiré d’hostilités et de tensions religieuses, les Anglais font une partie de leur apprentissage maritime sur la mer des Antilles où ils mêlent guerre de course et traite négrière. C’est l’époque des grands marins aventureux d’Élisabeth, les Chiens de Mer : Hawkins, Drake, Oxenham, Raleign.

voyages de Drake aux Indes occidentales
voyages de Drake aux Indes occientales (source)

À leur tour, les Hollandais se manifestent. À la fin du XVIe siècle et surtout au cours du demi-siècle suivant, les Gueux de la Mer emplissent leurs navires du sel d’Araya, sur la côte vénézuélienne, pillent les convois espagnols sous l’autorité audacieuse de capitaines comme Cornelius Schouten, Pieter Ita et surtout Piet Heyn, qui, en 1628, capture dans la baie cubaine de Matanzas quatre navires dont la cargaison fut estimée à 15 millions de florins.

Après la défaite de l’Invincible Armada (1588), l’Espagne, inquiétée mais ne perdant rien de son domaine, montre de la prudence. Elle adopte une stratégie défensive alors que l’Angleterre et la Hollande créent leurs fameuses banques, leurs puissantes compagnies d’Amérique et d’Asie : Amsterdam entame son règne de capitale du commerce international. Après l’échec hollandais au Brésil, celui des Français dans cette même Amérique portugaise et en Floride, les Anglais et les sujets d’Henri IV, puis de Louis XIII se partagent l’Amérique du Nord. Tous finissent par se retrouver aux Antilles où les Espagnols n’occupent pas les petites îles, même s’ils exercent des actions de représailles contre les Caraïbes qui, de temps à autres, font de rapides et vives descentes à Puerto Rico ou Trinidad.

 

Premières colonies antillaises de la France

Le XVIIe siècle ouvre les Antilles à une fréquentation régulière et de plus en plus nombreuse de marchands et de corsaires, tous en quête de produits exotiques. En 1625, le sieur d’Esnambuc, officier du roi passé à la flibuste, fonde la Compagnie de Saint-Christophe, où Richelieu apparaît comme protecteur et actionnaire. La colonisation de cette petite île que se partagent Français et Anglais souffre nombre d’embarras : toutefois, des colons y sont établis, qui cultivent du tabac – ou pétun – pour le marché national.

Esnambuc, 1625
fondation de la colonie de la Martinique par Belain d'Esnambuc, 1635

Aussi, dix ans plus tard, en 1634 ; le gouverneur d’Esnambuc obtient de transformer la Compagnie de Saint-Christophe en Compagnie des îles de l’Amérique. Le cardinal assigne à cette nouvelle société la mission de développer la mise en valeur de Saint-Christophe et surtout de prendre possession des îles voisines et inoccupées, d’y installer des Français pour les défricher et en retirer du tabac, du rocou (teinture utilisée par les Caraïbes) et du coton. À cette occasion, il réitère une instruction de 1625 réservant le commerce des îles à la métropole : une mesure qui devint un principe essentiel de la colonisation, sous toutes les latitudes, sous le nom d’Exclusif. Dès 1635, la Compagnie prend le contrôle de la Guadeloupe, de la Martinique, et de leurs dépendances. En 1741 le commandeur de Poincy, successeur d’Esnambuc au gouvernement général des îles, agrandit ce domaine de l’île de la Tortue, où les flibustiers ont réclamé des secours pour se protéger des Espagnols.

En 1649, la Compagnie des îles de l’Amérique, qu’une mauvaise gestion a conduit à la faillite, vend son patrimoine. L’ordre de Malte auquel appartient de Poincy achète Saint-Christophe tandis de Houël et du Parquet, respectivement gouverneurs de la Guadeloupe et de la Martinique, se rendent propriétaires des îles qu’ils commandent sous l’autorité du gouverneur général de Poincy.

C’est l’ère des seigneurs-propriétaires, à laquelle Louis XIV et Colbert mettent fin en 1664 en rachetant les possessions antillaises qu’ils confient à la Compagnie des Indes. Cette société gigantesque - pendant de la Compagnie des Indes orientales créée sur le modèle de la très riche Compagnie hollandaise pour l’Asie - reçoit la charge de toutes les colonies du roi en Amérique et le monopole de la traite des Noirs en Afrique. Cette machine énorme, que ne dirigent pas les représentants du capitalisme commercial, est directement soumise à l’administration de la marine commandée par Colbert et aux traditionnels prêteurs et profiteurs de l’État. Elle échoue lamentablement, aussi le domaine américain de la France lui est-il retiré en 1674 pour être placé sous l’autorité du gouverneur royal, de l’État.

En 1674, quand le souverain et le ministre prennent eux-mêmes en mains les destinées des Antilles françaises, l’aventure brésilienne, territoriale et sucrière, a vécu, et la Barbade anglaise domine le marché européen du sucre depuis 1650. Dès lors, quel avenir prédire aux jeunes possessions royales ? Une double vocation : le pouvoir imagine des bases navales prêtes à intervenir contre l’Amérique espagnole et ses convois de métaux précieux, et des contrées à peupler pour y cultiver ces plantes tropicales dont les fruits font le plaisir quotidien des classes aisées : le tabac, le chocolat, le sucre. Au traité de Ryswick (1797), la Cour réussit, après un demi-siècle d’attente, à contraindre l’Espagne à lui céder la partie occidentale de Saint-Domingue et les îles adjacentes où flibustiers et boucaniers français ont imposé leur présence et où la Compagnie des Indes a nommé, en 1665, le premier «gouverneur pour le roi», le célèbre Bertrand d’Ogeron, en l’honneur de qui les fidèles ont posé une plaque dans l’église Saint-Séverin de Paris.

Dès la fin du XVIIe siècle, les Européens qui avaient fait irruption dans la mer des Antilles ont fini de piller l’enclos madrilène. Les Anglais se sont emparés de la Jamaïque par la force et occupent un nuage de petites îles dont la Barbade et la Grenade. Les Hollandais qui cherchaient des centres de commerce et de contrebande plutôt que des terres du culture ont choisi Surinam, Curaçao et Saint-Eustache. Les Espagnols conservent Cuba, la partie orientale de Saint-Domingue, Puerto-Rico et Trinidad tandis que les Danois, neutres et familiers de l’interlope, acquièrent Sainte-Croix, Saint-Thomas et Saint-Jean.

 

Les difficultés guyanaises

Après que Colomb eut découvert l’Amérique du Sud, nombre d’explorateurs s’intéressent à sa partie septentrionale. Ainsi Gonzalo Pizarre, frère du conquérant du Pérou, descend-il l’Amazone de sa source à la mer pour la première fois en 1541. Néanmoins, l’enfer vert, souvent proche de la côte, s’il excite la curiosité des Espagnols, ne les incite pas à construire de grands projets.

En revanche, leurs rivaux accourus d’Europe au XVIe siècle succombent à la séduction de cet univers de mystère et de puissance, et invitent leurs souverains à y fonder des établissements. Ainsi en est-il de Walter Raleigh et d’Isaac de Razilly. Celui-ci, grand marin, remet en 1626 un mémoire enthousiaste à Richelieu, son parent, principal ministre de Louis XIII.

«Il semble, Monseigneur, que Dieu ait réservé cette conquête durant que Votre Grandeur tient le gouvernail des affaires de la navigation de ce Royaume, dont la France en peut tirer un grand fruit et avantage. Car il est très certain que toutes les richesses et fertilités de la terre, qui sont aux Indes Occidentales, se rencontreront dans le même pays qui en fait une partie : et s’y trouvera des mines d’or et d’argent, émeraudes, cannes de sucres, baumes, teintures, senteurs, roucou, poivre rouge, tabac et pittes (sisal) qui y viennent parfaitement bien. Les arbres y sont toujours verts, remplis de mille fruits divers ; les ananas et melons s’y cueillent en toute saison ; le froment de Turquie (maïs) et toutes sortes de légumes y viennent abondamment ; le pays est mêlé de forêts et prairies qui sont émaillés de mille sortes de fleurs ; il se peut faire nombre de bons vins d’acajoux, de palmes, ananas ; outre le miel qui est excellent pour faire de l’hydromel. Aussi l’on ne saurait représenter le grand nombre de sangliers, cerfs, biches et animaux bons à manger dans ledit pays, et pareillement un nombre infini d’oiseaux, tous différents de genres».

Les explorateurs des temps anciens possèdent le regard émerveillé de l’imagination qui, souvent, prépare le malheur des gens du commun, des paysans dont l’œil palpe la terre et en calcule le produit. L’homme des campagnes mesure les chances de vie que lui offre un sol plutôt que le degré de féérie des paysages. Les Guyanes avaient besoin des broderies et parures de la propagande, tant les essais de colonisation de la France avaient été malheureux en Amérique du Sud, de Villegagnon dans la baie de Rio à la Rivardière et Razilly dans les bouches de l’Amazone.

Enfin, après quelques décennies d’échecs, un gentilhomme normand, Poncet de Brétigny, «gouverneur, lieutenant général pour le Roy», débarque à Cayenne le 25 novembre 1643, à la tête d’une expédition financée par les Rouennais de la Compagnie du Cap Nord. Il se rend insupportable : les Blancs se disputent entre eux avant d’être tous massacrés par les Indiens. Malgré le désastre de cette première occupation effective, malgré aussi la concurrence rude des Hollandais, l’isle de Cayenne prend enfin corps en 1774 grâce aux efforts successifs des Compagnies de Paris, de la France équinoxiale puis de la Compagnie des Indes occidentales.

La colonie attient rapidement son développement définitif, caractérisé par le sous-peuplement en Blancs et en esclaves et par une économie de plantation toujours embryonnaire. En 1743, Barrère, médecin du roi, peint un tableau de la capitale de la colonie où l’Eldorado tant promis ne se reflète pas.

«Il n’y a guère dans le bourg de Cayenne que cent cinquante cases ou maison d’assez mauvaise apparence, et qui presque toutes ne sont bâties de de boue ; on enduit le dedans de bouse de vache, après quoi on le blanchit par-dessus. Il y en a quelques-unes qui sont de charpente et à deux étages. Elles étaient autrefois couvertes de feuilles de palmier ; mais les pertes qu’y causaient les incendies qui étaient assez ordinaires, ont obligé les habitants, depuis quelques années à les couvrir de bois ou bardeaux : aussi depuis ce temps-là, les accidents sont devenus très rares».

La Guyane produit du rocou, du coton et aussi du cacao ; en effet, la côte septentrionale de l’Amérique du Sud est épargnée par les cyclones, qui rendent l’entretien des cacaoyères impossible dans les îles. Toutefois, les colons ne fournissent que des quantités insuffisantes pour arracher la possession à la médiocrité. Pour accéder à une certaine prospérité, il eût fallu, comme à Surinam, aménager un vaste ensemble de polders, tâche à laquelle les protestants français prirent une large part.

planc de l'ancienne ville de Cayenne, 1826
plan de l'ancienne ville de Cayenne, 1826 (source)

 

planc de l'ancienne ville de Cayenne, 1826, extrait
plan de l'ancienne ville de Cayenne, 1826, extrait (source)

 

La formation de nouveaux peuples

Les Espagnols ont anéanti les Arawaks des grandes îles tandis que les Français, les Anglais et, dans une moindre mesure, les Hollandais ont détruit les Caraïbes au cours des guerres de conquête des îles et des des terres à cultiver.

Après avoir éliminé les autochtones, les Ibériques et autres Européens sont contraints d’organiser des courants d’immigration pour repeupler les Antilles et les mettre en valeur. Les Espagnols ont indiqué la voie : imitant les Arabes, ils utilisent les esclaves africains avec d’autant plus de convictions que ceux-ci résistent beaucoup mieux que les Européens à certains maladies tropicales – paludisme, fièvre jaune – contre lesquelles ils sont souvent immunisés naturellement. Les Madrilènes, soucieux d’exploiter au plus vite leur domaine continental alors qu’ils négligèrent leurs îles jusqu’aux premiers jours du XIXe siècle, créent le commerce des Noirs. Charles Quint signe le premier asiento, ou contrat d’achat, avec des capitalistes allemands en 1528. Plus tard, ses successeurs s’adressèrent aux Génois, aux Florentins et aux Portugais. Philippe V, Bourbon et petit-fils de Louis XIV, octroie le monopole de l’asiento aux Français, mais l’Angleterre victorieuse se l’approprie au traité d’Utrecht (1713) et le conserva jusqu’à la Révolution.

Chaque année des navires négriers quittent l’Europe, mouillent plus ou moins longtemps en Afrique où des courtiers leur vendent des captifs qu’ils vont ensuite écouler dans les colonies de l’Amérique. Du XVIe à la fin du XIXe siècle, époque à laquelle l’esclavage fut aboli au Brésil, on estime à 9,5 millions le nombre d’Africains déportés dans le Nouveau Monde. Les Antilles anglaises en auraient «reçu» 1,6 million, les Antilles françaises autant, et les Antilles néerlandaises et danoises 528 000.

Ces chiffres approximatifs et partiels, sont très inférieurs à l’effectif du contingent d’hommes, de femmes et d’enfants victimes de «l’odieux trafic» que dénoncèrent certains philosophes du siècle des Lumières. Ils dissimulent aussi que les esclaves des colonies ne se reproduisent pas dans des proportions suffisantes, la traite suppléait aux défaillances de la natalité : dans les dernières années de l’Ancien Régime, Saint-Domingue – l’actuelle Haïti – achète 30 000 esclaves par an destinés à travailler sur les plantations.

L’immigration blanche se heurte à des difficultés inconnues du commerce des Africains. Si l’Angleterre se débarrasse d’un certains nombres de catholiques, de délinquants et d’agitateurs religieux dans ses possessions, la France copie peu cet exemple. Elle préfère recruter des engagés qui, par contrat, promettent leurs services pendant trois ans à un maître – généralement un colon, mais parfois aussi un artisan – en échange d’un paiement modique en tabac ou en sucre selon l’époque.

Plusieurs milliers de Français s’embauchèrent ainsi dans l’espoir que, passés les trente-six mois de servitude, ils pourront dans ces pays sans hiver vivre mieux, acquérir une propriété, éventuellement créer un commerce, bref changer de conditions d’existence, de statut social. Le régime français, moins éprouvant que l’anglais, d’une durée de cinq ans, permit à certains de réaliser leurs vœux ; mais la plupart meurent, dégoûtés par le climat et le changement d’habitudes alimentaires mais surtout terrassés par une pathologie meurtrière.

Cette immigration particulière de paysans et d’artisans, typique du XVIIe siècle, fait place au XVIIIe s. à un courant annuel de 1 000 à 2 000 jeunes gens de la petite bourgeoisie, qui se pressent non plus pour s’épuiser aux travaux de la terre et à ceux qui en dérivent, mais pour servir de cadres sur les plantations d’indigo et surtout de canne, ou pour tenir un emploi exigeant une grande technicité : comptable, raffineur, etc. Eux aussi, comme les engagés, leurs prédécesseurs, se promettent d’amasser quelque bien pour couler une vieillesse heureuse en France, mais plus encore pour entrer dans la carrière de colons, ou de propriétaires de champs et de «nègres».

Combien d’illusions déçues ! Certains en trouvent aucune place, malgré des recommandations flatteuses, courent la campagne, mendient, et, désespérés, attendent la fièvre qui les emporte, se détruisant à coup de bol de tafia.

D’autres débarquent, demandés par un parent ou un compatriote qui cherche un second pour le former à sa manière et sur qui il pourra se reposer, lui faisant gravir les emplois propres aux plantations : sous-économe, économe, et peut-être gérant. Alors il remplacera le maître à la direction de la propriété, lui envoyant son revenu en France allégé de son salaire et de ce qu’il aura détourné ! Ainsi, au bout de quelques années, le jeune homme d’hier, prématurément vieilli, entouré des ombres des camarades emportés par «le mal du pays», entrera-t-il dans la classe des propriétaires et continuera-t-il à s’éreinter pour prendre la place dans la société distinguée des colons. À cette loterie sans pitié où l’effort remplace la chance, les appelés sont nombreux, les survivants rares, les élus l’exception.

 

Les Antilles au cœur des guerres européennes

La mer des Antilles, est une région stratégique de première importance. Suite au débouché de l’Amérique central, les convois annuels de galions la traversent, ils apportent des produits européns, en remportent les métaux précieux du Mexique et du Pérou qui sont déchargés à Séville puis à Cadix, à partir de 1717. Au milieu du XVIIe siècle, quand les Portugais recouvrent le Brésil hollandais, mettant fin au règne de son sucre, les Antilles prennent aussitôt la place de Recife, et grâce à leurs exportations de denrées tropicales deviennent peu à peu de véritables Pérou. Mer de l’or et de l’argent, des sucres, de l’indigo et plus tard des cafés, cela ne suffit-il pas à exprimer l’intérêt considérable de la zone maritime antillaise ?

Antilles, XVIIIe siècle
populations et productions aux Antilles, XVIIIe siècle

Les Anglais, maîtres de la Jamaïque et de plusieurs petites îles, dont la Barbade, premiers producteurs et exportateurs de sucre, ne se satisfont pas de cet état. Ils veulent que leur marine gouverne la mer des Antilles pour briser d’éventuelles prospérités étrangères et obliger les colonies continentales espagnoles à une abondante et fructueuse contrebande.

En 1666-1667, sous Louis XIV, ils s’en prennent aux Hollandais qui, de Gueux de la Mer, sont vite devenus Rouliers des Mers. Lors de la guerre franco-hollandaise, les belligérants s’affrontent dans les eaux tropicales. Le grand Ruyter se présent devant la Martinique, hésite et s’en retourne, tandis que l’amiral français d’Estrées échoue sa magnifique escadre sur l’archipel des Aves.

Pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg (1689-1797) qui oppose la France à l’Europe, Saint-Domingue (Haïti) essuie les injures des Anglo-Espagnols, mais le gouverneur Ducasse, à la tête des flibustiers, et le capitaine de vaisseau de Pointis, conduisent une escadrille, s’emparent du riche port de Carthagène dont ils font le sac (1697).

Vient la guerre de la succession d’Espagne. Tolérer un Bourbon à Madrid, proteste Londres, c’est livrer les richesses de l’Amérique espagnole à la France qui écrasera le monde de sa puissance. Le canon tonne sur la mer, mais la mort a emporté les Colbert, père et fils, qui avaient donné la première marine du monde à la nation. L’amiral Ducasse réussit à conduire à bon port les flottes de l’or dont les chargements permettent à Philippe d’Anjou de sauver son jeune trône. Le Moyne d’Iberville, brillant marin canadien, accourt, prêt aux grandes actions : le mal de Siam, la fièvre jaune, l’abat à La Havane. Un corsaire exceptionnel qui fut une fortune rare avant de mourir pauvre, le Breton Cassard, sème la terreur sur les côtes et dans les ports.

À la paix d’Utrecht, l’Europe reconnaît le petit-fils de Louis XIV comme roi d’Espagne sans amoindrir son empire américain. Mais les Anglais s’adjugent le monopole de la traite négrière sans les colonies madrilènes où ils obtiennent un régime commercial de faveur ; enfin, ils gardent à jamais l’île de Saint-Christophe, berceau de la colonisation française dans les Antilles.

De la ligue d’Augsbourg (1689) à la seconde abdication de Napoléon, l’Angleterre et la France s’engagent dans un conflit incessant – la deuxième guerre de Cent Ans – pour l’hégémonie mondiale. Au début du règne de Louis XV, la France connaît une prospérité inconnue depuis longtemps. L’Angleterre s’inquiète de la croissance du commerce antillais de Versailles et, pour n’être pas distancée, décide de s’ouvrir par la force les ports coloniaux espagnols. En 1739, les Anglais attaquent les Espagnols, un événement que la guerre de succession d’Autriche prolonge jusqu’en 1748.

Pendant presque dix ans la Navy s’assure la maîtrise des mers que Louis XV subit pendant tout son règne. Cette domination navale britannique qui coupe les possessions de la métropole, empêchant tout commerce, atteint son zénith pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) : l’ennemi occupe les Petites Antilles.

Au traité de Paris, Londres restitue la Martinique, rend aussi la Guadeloupe après de longues hésitations tant certains parlementaires et officiers souhaitaient la garder de préférence au Canada : l’occupant n’y avait-il pas introduit 20 000 esclaves.

En 1763, l’empire colonial français, dépouillé du Canada, de la Louisiane et de l’Inde, se réduit quasiment aux Antilles. Malgré le désastre politique, la colonisation royale s’élève vers son apogée. Les îles, productrices de sucres et de cafés – que les Français consommant peu, réexportent -, permettent à la France d’inonder et de contrôler le marché européen de ces denrées devenues indispensables. Les choses en arrivent au point que la balance commerciale du royaume serait gravement déficitaire sans les Antilles, tant celles-ci fournissent un revenu essentiel, enrichissant les ports de Bordeaux, du Havre, de Rouen, de Nantes et de Marseille, dont elles actionnent la flotte marchande. La France des affaires et du travail, dont le trafic extérieur est sauvé par une poussière de terres ensoleillées, ne jure que par l’économie de plantation à laquelle elle doit un profit si précieux.

Pierre PLUCHON
Antilles, Îles du Vent, Guyane,
Guides bleus, 1998, p. 78-86
iconographie extérieure à la source textuelle

 

 

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