lundi 7 décembre 2020

Jean-Pierre Lledo, Le voyage interdit, Alger-Jérusalem, compte rendu par Roger Vétillard

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Jean-Pierre Lledo,

Le voyage interdit, Alger-Jérusalem,

Les Provinciales éd, 2020.

compte rendu par Roger Vétillard

 

Jean-Pierre Lledo est un cinéaste d’origine franco-algérienne. Dans ce livre qui a des allures de Mémoires, il nous raconte son parcours, fort singulier. Officiellement Français jusqu’à l’âge de 25 ans, même s’il dit ne s’être jamais senti Français, Algérien depuis 1973 et maintenant Israélien depuis 2011… Il faudrait peut-être dire Français de naissance, puis Algérien parce que communiste, et maintenant Israélien après l’appropriation de sa judéité, sans oublier de noter sa proximité avec la communauté des Pieds-Noirs après 2008. C’est donc l’histoire insolite d’un communiste, Algérien, marxiste, antisioniste qui devient juif, Israélien, sioniste…

Il raconte les difficultés à obtenir la nationalité algérienne qui ne lui sera octroyée qu’après 4 ans de démarches. Son père, compagnon de route du FLN pendant la guerre d’Algérie, l’a obtenue en 1963. Cependant, il a préféré terminer sa vie en France. Mais nombre de communistes et d’Européens non-musulmans, qui s’étaient engagés pour l’indépendance et qui en avaient subi les conséquences, ont quitté définitivement l’Algérie qu’ils avaient cru être leur pays au moment où on leur a refusé la nationalité algérienne, alors qu’elle a été reconnue aux harkis musulmans qui ont combattu les futurs maîtres de l’Algérie.

 

Né à Tlemcen en 1947, d’un père d’origine catalane et d’une mère juive

qu’il identifie comme séfarade ou parfois berbère

Le livre comporte deux grandes parties. La première, traitée en cinéaste qui remonte le temps, parle de l’Algérie, ce pays où le FLN, parti au pouvoir, est « le bras politique de l’Armée ». La seconde est consacrée à Israël, avec une période intermédiaire, où la rupture devient définitive avec le pays natal avant de se retrouver dans la famille maternelle qui vit du côté de Tel Aviv. Sa fille l’accompagne dans cette démarche, son fils ne l’accepte pas. Cette seconde partie, très imprégnée d’une intime émotion, se prête mal à une analyse objective. C’est pourquoi je limiterai mes commentaires à la première, dont le sujet m’est plus familier.

Il est possible de mettre en exergue quelques moments de cet ouvrage.

Né à Tlemcen en 1947, d’un père d’origine catalane et d’une mère juive qu’il identifie comme séfarade ou parfois berbère, il a longtemps imaginé que l’Algérie saurait être un pays multiethnique avant de comprendre que l’idéologie arabo-musulmane avait organisé le départ des non-musulmans, ce que Mohammed Harbi a qualifié de nettoyage ethnique. Cette réalité ne s’est imposée à lui qu’au bout de plusieurs décennies : en 1993, quand les islamistes du F.I.S. ont menacé sa vie et qu’il s’est réfugié en France, mais plus probablement en 2008, quand son film « Algérie, histoires à ne pas dire » fut interdit de l’autre côté de la Méditerranée parce qu’il montrait que Pieds-Noirs et Algériens pouvaient cohabiter harmonieusement avant l’indépendance.

Lui, qui se savait juif, pense avoir « passé un contrat avec l’Algérie, une sorte d’accord secret, jamais reconnu comme tel : tout sauf l’entité sioniste, car le nom même d’Israël était imprononçable… Ce que j’avais cru [dit-il] être une intransigeance personnelle, politique, de principe, n’aurait été qu’une soumission à un impératif d’autant plus catégorique que tacite ? ».

Avec l’interdiction du film « Algérie, histoires à ne pas dire », avec la censure exercée à son encontre par ceux qui avaient, tels les deux principaux journaux francophones (El Watan et le Quotidien d’Oran), alors une réputation de libéraux, il sait qu’en Algérie, il n’a plus le droit à la parole, qu’il est devenu un non-citoyen…

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une Algérie multiethnique ?

En 2008, une parole de Lakhdar Kaïdi, ancien secrétaire général de le CGT en Algérie, lui ouvre les yeux : « Cette Algérie multiethnique dont nous, les communistes, avions rêvé, les dirigeants nationalistes n’ont jamais caché qu’ils n’en voulaient pas. Ils ne voulaient rien d’autre qu’une Algérie arabo-musulmane ».

C’est à cette époque qu’il mesure la gravité des massacres d’Oran, le 5 juillet 1962, grâce à la cousine Halima de la famille Bourokba (qui sera plus tard l’épouse du président Chadli), prise ce jour-là pour une Européenne, dans les rues de la ville. Pour échapper au couteau, elle a dû crier qu’elle était musulmane, réciter la fatiha (1er verset du Coran) et piétiner le corps d’un Européen qui venait d’être égorgé. Et le récit du communiste Pierre Molina, emprisonné pendant la guerre d’Algérie comme membre du FLN et qui a échappé à la mort ce 5 juillet grâce à un Algérien qui le reconnaît, lui confirme la dimension ethnique du conflit.

En Algérie, en 1989, alors que le F.I.S.[1] montait en puissance, le P.A.G.S.[2], qui regroupait les communistes et qui venait de sortir de la clandestinité, fait cause commune avec les islamistes aux élections municipales. Sadek Hadjeres, son secrétaire général, affirmait qu’il était opportun de mener campagne avec des partis qui utilisaient l’islam, « pourquoi pas un volontariat pour la propreté des villes ? ». On sait maintenant que nombre des adhérents de ce parti étaient des agents infiltrés de la Sécurité militaire.

L’URSS (et donc les partis communistes) a soutenu la naissance de l’État d’Israël et l'auteur cite à ce propos le discours d’Andreï Gromyko, son ministre des Affaires étrangères en 1948, à l’ONU. Il y aurait à propos d’Israël et de bien d’autres sujets, dont ceux concernant l’Algérie avant et après l’indépendance, beaucoup à écrire sur les revirements des Soviétiques : par exemple que les partis communistes ont soutenu le FLN pendant la guerre d’Algérie tout en sachant pertinemment que ces indépendantistes militaient pour instaurer un pouvoir arabo-islamiste, mais en s’abstenant de le faire savoir[3]

Jean-Pierre Lledo savait-il que les communistes, engagés du côté indépendantiste pendant la guerre d’Algérie, n’ont pas été les bienvenus au sein de l’ALN, parce que instigateurs d’un athéisme ? Ainsi l’avocat Laïd Lamrani, membre du Comité central, Georges Raffini, un ancien des Brigades Internationales, le docteur Counillon ou encore Maurice Laban et Henri Maillot furent éliminés directement ou livrés à l’armée française. Et le Parti communiste ne condamna jamais l’assassinat de ses propres militants.

cécité de la gauche française

Mouloud Hamrouche, premier ministre de 1989 à 1991, est pour l'auteur le seul dirigeant algérien démocrate. Cela rejoint ce que Gilbert Meynier me disait : « Hamrouche est le seul premier ministre algérien véritablement démocrate qui possédait en plus l’envergure d’un homme d’État ». Mais les journalistes français veulent ignorer l'orientation religieuse du pouvoir algérien. À Paris, au début de l’année 1994, il rencontre René Backmann, du Nouvel Observateur, et tente de lui expliquer que « l’islamisme était bel et bien une variante du fascisme. Au-delà de son inspiration propre, coranique, il en avait toutes les caractéristiques (refus de la démocratie, vénération du chef, embrigadement, massification) et les méthodes intimidantes, brutales, cruelles et létales […] et il s’inscrivait dans un mouvement international, celui des Frères musulmans ». Backmann, surpris par cette analyse, lui demande un papier sur le sujet. Celui-ci lui fut remis, mais l'auteur n’en entendit plus parler. La cécité de la gauche française sur cette question est exemplaire d’un déni de la réalité.

Revenant sur l’histoire de la guerre d’Algérie, l’auteur confesse qu’il croyait « à la suite de son père, et croirait longtemps encore, que l’action de l’OAS était motivée par son refus de l’indépendance. […] il me faudra bien des années pour réaliser que le peuple pied-noir entendait protester contre son exclusion du processus de négociations entre le France et le GPRA, imposant celui-ci comme seul représentant du peuple algérien […] : on leur refusait l’appartenance à ce peuple algérien ». Il comprend désormais pourquoi bien des communistes européens se sont solidarisés avec l’O.A.S et que le MNA de Messali Hadj qui n’a pas été associé à l’organisation de l’indépendance, s’est heurté violemment au FLN.

Il est incontestable que les non-musulmans qui sont restés en Algérie après l’indépendance ont eu du mal à se faire accepter comme Algériens. Un souvenir parmi d’autres, évoqué par l'auteur, montre que l’inconscient est bien présent en Algérie, même chez les intellectuels : lors d’une réception, Taleb Bendiab, directeur du Centre culturel algérien à Paris, le présente à un général comme un cinéaste, « ami de l’Algérie », et non comme un cinéaste « algérien ».  De même chez Louisa Ighilahriz, combattante de l’ALN qui, dans son livre Algérienne, présente Colette Grégoire, emprisonnée en même temps qu’elle, comme une « Française », alors que celle-ci a la nationalité algérienne : un non-musulman, Européen qui plus est, ne peut pas être Algérien…

Ce livre très dense parle enfin de son installation en Israël, son nouveau pays. Pour lui, être Israélien, c’est également être juif, et être juif, ce n’est pas seulement une religion, c’est aussi être sioniste, c’est-à-dire vouloir mettre fin à la dispersion du peuple juif, en le ramenant en un lieu, Sion, la colline de Jérusalem, le pays des Hébreux. C’est une culture, une histoire, et c’est, dit-il, un « mouvement de libération nationale ». Un qualificatif qui mérite d’être discuté…

Roger Vétillard

 

Jean-Pierre-Lledo
Jean-Pierre Lledo



[1] Front Islamiste du Salut.

[2] Parti de l’Avant-Garde socialiste.

[3] Voir mon livre :  La guerre d’Algérie, une guerre sainte ? éd. Atlantis, 2020, pp154/155.

 

 

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