dimanche 11 mars 2007

l'image du Maroc dans les manuels scolaires des années 1920-1930

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l'image du Maroc dans

les manuels scolaires français

des années 1920-1930

 

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Nous avons reçu le message suivant :

Bonjour

Je tiens tout d'abord à vous remercier de votre excellent travail qui vise la sauvegarde d'un passé commun entre les Français et les pays colonisés.

Ensuite, je vous demande de me renseigner sur la représentation du Maroc dans les premiers manuels scolaires français au Maroc, puisque ce dernier n'avait pas les capacités d'en faire. Evidemment la langue française a pénétré au pays grâce à la colonisation.

Je suis marocain et je suis en train de préparer un projet de fin d'étude intitulé : la représentation du Maroc dans les manuels scolaires français au Maroc.

Veuillez accepter mes salutations les plus distinguées.

Voilà mon e-mail : omar.ass@caramail.com

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un exemple :

le Malet-Isaac de 1937, Histoire contemporaine,

de 1852 à 1920, Enseignement primaire supérieur,

libairie Hachette

 

À l'ouest de l'Algérie, le Maroc est à son tour placé sous le protectorat français (1912). - Faisant tache d'huile, la pacification française s'étendit ensuite au Maroc. De ce côté, à tous égards, la tâche fut plus rude. [sous-entendu : ... plus rude qu'en Tunisie]

1° - L'intervention française. - Protégé par ses hauts massifs de l'Atlas et du Rif, le Maroc est le pays le plus fermé de l'Afrique du Nord. Au début du XXe siècle, il constituait encore un empire indépendant, mais aussi une proie convoitée en raison de ses richesses naturelles, de sa position à la jonction de la Méditerranée et de l'Atlantique, de la faiblesse du sultan Abd-el-Aziz, dont l'autorité était mal reconnue par les tribus guerrières. La France et l'Angleterre s'y disputaient l'influence prépondérante. En 1904, en échange de l'Égypte, l'Angleterre abandonna le Maroc à l'influence française, sauf le Maroc septentrional, zone réservée à l'Espagne. Surgit alors l'opposition de l'Allemagne qui visait elle aussi à obtenir des compensations et qu'il fallut désintéresser par la cession de territoires au Congo (1911). Dix ans d'efforts, d'opérations militaires et de négociations diplomatiques aboutirent enfin à la Convention de Fez (1912) qui consacrait officiellement le protectorat français.

La pénétration française s'était faite de deux côtés à la fois. À l'Est, le général Lyautey pacifia et aménagea les régions voisines de la frontière (1903-1910). À l'Ouest, les troupes françaises occupèrent sucessivement Casablanca, à la suite d'un massacre d'ouvriers européens (1907), puis la plaine voisine de la Chaouïa (1907-1908), enfin les villes de Fez, Meknès et Rabat (1911), à la suite d'une révolte des tribus contre le sultan impuissant à se faire obéir.

 

2° - La pacification du Maroc. - Il restait à conquérir, à pacifier, à organiser le pays. Cette tâche délicate fut accomplie sous l'habile direction de Lyautey, poursuivie même pendant la Grande Guerre, dans les circonstances les plus critiques, avec les moyens les plus limités, mais supérieurement utilisés. Elle peut être considérée comme le chef d'oeuvre de la colonisation française.

La méthode de Lyautey, ingénieux dosage de politique et de force, consistait à "étaler la force pour n'avoir pas à s'en servir" ; plus encore, à inspirer confiance à l'indigène par le respect des coutumes et les services rendus. Il obtint ainsi de rapides succès. Dès 1912, la région du Sud et sa capitale Marrakech, étaient soumises ; en 1914, l'occupation de Taza assura à l'Est la liaison avec l'Algérie. Maintenus pendant la Grande Guerre, ces résultats parurent un instant compromis par un violent soulèvement parti de la zone espagnole. Il fallut mener la campagne du Rif (1925-1926), qui se termina par la capture d'Abd-el-Krim, le chef de la révolte. Quelques centres de résistance subsistaient dans le Haut-Atlas. Après leur réduction (1933-1934), le Maroc peut être considéré comme entièrement pacifié.

Avec la colonisation du Maroc s'achève la formation dans l'Afrique du Nord d'un vaste empire appelé à un grand avenir économique.

(p. 138-140)

- ce texte est accompagné d'une photo de Lyautey et de cette légende :Lyautey_portrait

Envoyé au Tonkin en 1894, Lyautey se trouva placé sous les ordres du général Gallieni. Après cinq ans passés à Madagascar (1897-1902), il trouva en Afrique du Nord son domaine d'élection : commandant du territoire d'Aïn-Sefra (1903-1906), de la division d'Oran (1906-1910), Résident de France au Maroc (1912-1916, 1917-1928) [la date de 1928 est une erreur ; Lyautey s'est retiré en 1925], son nom reste attaché à la conquête de l'empire marocain comme celui de Bugeaud à la conquête de l'Algérie. (p. 139)

 

 

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samedi 10 mars 2007

biographie de Hô Chi Minh en langue anglaise

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biographie de Hô Chi Minh, par

Pierre Brocheux

une traduction en langue anglaise

 

- Ho Chi Minh. A Biography (Cambridge University Press, 2007), traduit par  Claire Duiker

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Description
Ho Chi Minh is one of the towering figures of the twentieth century, considered an icon and father of the nation by many Vietnamese. Pierre Brocheux's biography of Ho Chi Minh is a brilliant feat of historical engineering. In a concise and highly readable account, he negotiates the many twists and turns of Ho Chi Minh's life and his multiple identities, from impoverished beginnings as a communist revolutionary to his founding of the Indochina Communist Party and the League for Independence of Vietnam, and ultimately to his leadership of the Democratic Republic of Vietnam and his death in 1969. Biographical events are adroitly placed within the broader historical canvas of colonization, decolonization, communism, war, and nation building. Brocheux's vivid and convincing portrait of Ho Chi Minh goes further than any previous biography in explaining both the myth and the man, as well as the times in which he was situated.

Contents
Preface; Timeline; Chronology; 1. In search of a future; 2. Missionary for the revolution; 3. Under the sword of Damocles (1931–1945); 4.The father of the nation; 5. The force of circumstance; Bibliography.

Reviews
"The founder of the Democratic Republic of Vietnam emerges as an appealing but still somewhat enigmatic figure in this impressionistic biography." -Publishers Weekly

"A noted French scholar of colonial and contemporary Vietnam, Brocheux (The Mekong Delta) has written a fascinating account of Ho Chi Minh the man (born Nguyen Sinh Cung in 1890) and 'Uncle Ho' the myth." -Patti C. McCall, Library Journal.brocheux_gros_plan2

 

 

 

 

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l'édition en langue française

Présentation de l'éditeur
Grande figure du mouvement communiste international du XXe siècle, Hô Chi Minh (1890-1969), le père de l’indépendance vietnamienne, a pâti ces dernières décennies des révélations sur les crimes de Staline et Mao, et apparaît relégué aujourd’hui dans la galerie des tyrans rouges sur lesquels pèse désormais l’opprobre universelle. Loin de redonner une virginité à «l’oncle Hô», cette biographie, écrite par un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de l’Indochine, cherche à comprendre comment ce redoutable homme d’action, qui changea cent fois d’identité, connut l’exil pendant plus de trente ans dans toutes les régions du globe et manqua mourir mille fois, a pu devenir cette icône figée, emprisonnée sous la chape de plomb d’un mausolée qu’il désavouait, devenu objet de culte après avoir été élevé au rang de héros2228897957 national et de génie tutélaire.

Du jeune mousse parti explorer le monde à bord d’un paquebot au président vieillissant mis à l’écart des décisions, en passant par le militant exalté du Parti socialiste à Paris (1917-1923), l’agent du Komintern en Asie (1924-1931), l’exilé de Moscou (1934-1938) puis de Canton (1938-1941), le fondateur du Viet Minh (1941), le proclamateur de l’indépendance vietnamienne (1945), le chef de la résistance nationale (1946-1954) et le président du Nord Viet Nam (1954-1969), la longue vie de Hô Chi Minh a connu bien des péripéties et s’inscrit au cœur des événements qui ont marqué l’histoire des pays dans lesquels il vécut : la naissance du PC français, les purges sanglantes de Staline, la montée en puissance de Mao, la guerre sino-japonaise, la guerre d’Indochine, la constitution du bloc soviétique, puis le conflit sino-soviétique, et enfin la guerre du Viet Nam.

L’homme, brillant quoique modeste, ne fut pourtant jamais un théoricien de la révolution ou un habile stratège militaire, à l’instar de ses illustres condisciples, Lénine, Trotsky ou Mao. Exploitant ses indéniables talents de diplomate, favorisés par un réel pouvoir de séduction et un esprit vif mû par une curiosité toujours en éveil, il fut essentiellement un organisateur et un pédagogue au service de son peuple. Résolument empiriste, il tenta avec sincérité d’adapter le léninisme à un pays non industriel et longtemps soumis à la domination coloniale, explorant une «voie nationale» qui ne sut pourtant éviter les excès de la dictature du prolétariat. Coincé entre les deux «pays frères», Chine et URSS, Hô ne parvint pas à la fin de sa vie à éviter les répercussions du schisme sino-soviétique sur le parti communiste vietnamien et ne put empêcher l’intervention massive des Américains dans le Sud Viet Nam, entraînant une guerre meurtrière qui se poursuivit après sa mort.

Loin de l’image du perfide et cruel Annamite véhiculé par une Histoire-cliché, cette biographie nous dévoile les faiblesses d’un homme en proie à ses contradictions, dont la constitution chétive lui occasionna maintes maladies mais ne l’empêchait pas de manier activement pelle et pioche aux côtés de ses soldats, et qui prit un malin plaisir à brouiller les pistes sur sa vie en rédigeant lui- même ses mémoires, tapées sur la fidèle Hermès portative qui ne le quittait jamais, une Lucky Strike, ses cigarettes préférées, à la bouche…

L'auteur vu par l'éditeur
Vietnamien d’origine, ayant enseigné à Saïgon entre 1960 et 1968, en pleine guerre du Viet Nam, Pierre Brocheux s’est toujours efforcé d’explorer les complexités de l’histoire mouvementée des pays d’Extrême-Orient. Ses ouvrages – Indochine française, la colonisation ambiguë (La Découverte, 1995) et Du conflit d’Indochine aux conflits indochinois (sous sa direction, Complexe, 2000) - en font un des meilleurs spécialistes reconnus de l’histoire de l’Indochine. Il développe ici, en se fondant sur une documentation vietnamienne inédite en France, les premières bases d’une biographie de Hô Chi Minh écrite pour les Presses de Sciences Po en 2000. Il est actuellement maître de conférence émérite de l’université de Paris VII.

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Hô Chi Minh en 1946 (source)

 

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"Oncle Hô"

 

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Giap et Hô Chi Minh

 

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(source)




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vendredi 9 mars 2007

Les médecins français au Maroc (Marie-Claire Micouleau-Sicault)

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Les médecins français au Maroc

Marie-Claire MICOULEAU-SICAULT




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- Marie-Claire Micouleau-Sicault, Les médecins français au Maroc, combats en urgence (1912-1956), L'Harmattan, 2000.

 

présentation par l'éditeur

De 1912 à 1956 la présence française au Maroc a représenté pour de jeunes médecins qui commençaient leur carrière, l'accomplissement d'un destin qu'ils consacrèrent avec passion au soulagement des souffrances de populations décimées par les épidémies et la malnutrition infantile. Cette histoire est celle de l'aventure extraordinaire de ces jeunes équipes médicales qui ont su construire au Maroc un vrai réseau sanitaire, dans le respect de la culture et des traditions du pays.

Marie-Claire Micouleau-Sicault - Née à Rabat, professeur de Lettres classiques, fille du Dr G. Sicault, directeur de la santé publique au Maroc sous le Protectorat, j'ai été témoin de la création de la première politique de santé publique du tiers-monde.

- le livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault est publié chez l'Harmattan

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dr_sicaultLe Dr Georges Sicault a dirigé le Service Antipaludique du Maroc. Entre 1944 et 1946, il a été directeur de l'Institut d'Hygiène du Maroc (devenu après l'indépendance, Institut National d'Hygiène). A travaillé ensuite pour l'UNICEF comme directeur général adjoint à New York.

 

 

Historique11
laboratoire du paludisme, à l'Institut d'Hygiène du Maroc (créé en 1930) - (source)

 

- voir l'historique de l'INH (anciennement Institut d'Hygiène du Maroc), avec les discours prononcés lors de l'inauguration le 30 décembre 1930.

- sur le même site, le clip de présentation de l'Institut d'Hygiène du Maroc

- note historique figurant sur ce site :

L'Institut d'Hygiène du Maroc a été inauguré le 30 décembre 1930 à Rabat par le Professeur Léon BERNARD, Président du Conseil Supérieur d'Hygiène de France, sous la présidence de M. Lucien SAINT, Résident Général de la République Française au Maroc, dans le but de prendre en charge les problèmes d'hygiène et d'épidémiologie des maladies transmissibles du Maroc et de diffuser les notions élémentaires de l'hygiène et de la prophylaxie pour protéger la santé de la population.

 

INHHistor
entrée principale de l'Institut d'Hygiène du Maroc, 1930 (source)

 

L'action médicale française sous le Protectorat
Chronologie abrégée

1912 : le Corps de Santé Militaire est constitué en Direction du Service de Santé militaire avec deux sous-directeurs :
- un sous-directeur militaire
- un sous-directeur civil
Apparition des premiers cadres civils  : Lyautey dit  «Il n’y a pas au Maroc une médecine militaire et une médecine civile, il y a simplement des médecins que la besogne médicale seule distingue et non une étiquette».
1913 :  Premier plan de défense sanitaire et de protection de la santé publique.
Premiers Groupes Sanitaires Mobiles (les GSM) qui succèdent aux «Dispensaires de consultation  en marche» sur le même principe.
1921-1926 : Médecin-Général Marcel Oberlé, Chef Supérieur du Service de Santé du Maroc.
1926 : Création de la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques (la SHP) : un Service Central, des services régionaux avec un Médecin Chef pour chacune des sept régions.
Docteur Jules Colombani,  Directeur du Service de la Santé et de l’Hygiène Publiques, 1926-1934.
1930 : Création de l’Institut d’Hygiène.
Docteur Maurice Gaud,  Directeur du Service de la Santé et de l’Hygiène Publiques, 1934-1944.
Docteur Maurice Bonjean,  Directeur du Service de la Santé et de l’Hygiène Publiques, 1944- 1946.
1946 : La SHP devient la Direction de la Santé Publique et de la Famille.
Docteur Georges Sicault, Directeur de la Santé Publique et de la Famille 1946-1956.
Création d’un grand Service Médico-Social. (services médico-sociaux spécialisés, Service Social de secteur, Protection Maternelle et Infantile, Education Sanitaire, Bureau de l’Assistance)
Achèvement du Grand Hôpital Musulman de Casablanca.
Construction de trois grands hôpitaux mixtes à Oujda, à Meknès, à Rabat etc…
1956 : Fin du Protectorat.

Marie-Claire Micouleau-Sicault

 

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Mazagan, intérieur de l'hôpital civil

 

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Rabat, hôpital Marie-Feuillet

 

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Casablanca, hôpital de campagne, le médecin-chef
et les infirmières (avant 1909)

 

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hôpital de Kasbah Tadla et tout son personnel, photo prise le 30 septembre 1930

 

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- l'oeuvre humanitaire du corps de santé colonial français (1890-1968), présenté par l'Association Amicale Santé navale et d'outre-mer

 

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préface du professeur Bernard Debré,

au livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault

 

À l’époque où il est de bon ton de s’autoflageller, de battre sa coulpe, pour s’excuser, tantôt de l’inquisition, tantôt de la Saint-Barthélémy, tantôt des croisades, le témoignage de Marie-Claire Micouleau-Sicault sur l’œuvre accomplie par les médecins de la coloniale est tout à fait fondamental.

ponction_lombaireEn effet, la France n’a pas à rougir de l’action de beaucoup de ses enfants dans les colonies, qu’il s’agisse de l’Afrique du Nord, qu’il s’agisse de l’Afrique Noire, qu’il s’agisse de l’Asie. Et s’il en est qui doivent obtenir une mention particulière ce sont bien les médecins de la coloniale. De haut en bas de la hiérarchie, ils ont arpenté les médinas, les déserts, les souks. Ils ont été les premiers serviteurs de l’homme dans ces pays souvent déshérités.

Et c’est là qu’apparaît comme un grain de lumière le Dr Georges Sicault qui a été Directeur de la Santé Publique au Maroc de 1946 à 1956. C’est lui qui a organisé la défense contre les épidémies, c’est lui qui a complété les équipements sanitaires et c’est lui enfin qui a développé le service médico-social avec les PMI (protection maternelle infantile), l’hygiène scolaire, l’éducation sanitaire etc. Quand on voit l’immense travail qui a été fait par Georges Sicault on ne peut être qu’admiratif. En effet cet homme est issu d’une famille modeste, son père était né à Lezay, dans les Deux-Sèvres d’une famille d’ouvriers agricoles. La République fonctionnait vraiment, elle permettait au plus humble d’accéder à la conniassance, la République permettait aussi à ceux qui en avaient la vocation de réaliser leur rêve, leur volonté d’aller servir. C’est ainsi que le père de Georges Sicault est parti en Tunisie comme professeur au lycée Carnot de Tunis où il enseigna le français et l’histoire romaine, quelle aventure ! Quelle merveilleuse aventure ! C’est donc à Tunis qu’est né Georges Sicault, c’est là qu’il décida d’être médecin et voici de nouveau la République française qui aide, qui entoure, qui conseille et c’est au nom de cette République que Georges Sicault a été nommé au Maroc ; c’est pour la République et pour les Marocains qu’il a commencé sa carrière et qu’il a transformé l’état sanitaire du Maroc.

On ne peut imaginer quel était cet état sanitaire au début du siècle. Oh ! Certes il n’était pas brillant nonancien plus en France car les grandes découvertes médicales n’ont eu lieu qu’à la fin du XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle. Mais dans quel état terrifiant était l’Afrique, le typhus, la syphilis, les infections, les épidémies. La mortalité infantile était épouvantable, l’espérance de vie extrêmement faible. Comment construire une démocratie ? comment construire un royaume ? Comment construire la modernité alors que les enfants meurent et que les parents vivent peu ?

Oui c’est l’œuvre des Français que d’avoir aidé ces pays africains à accéder à un minimum de santé publique. C’est l’œuvre de Georges Sicault et de tant d’autres ; Les Marocains ne s’y sont pas trompés et quand aujourd’hui encore un Français va au Maroc il est toujours bien reçu. Cet amour entre nos deux pays existe et existera tant que nous nous en rendrons dignes. Mais nous avons des devoirs, devoirs de présence, devoirs de vigilance, devoirs d’aide car dans le monde actuel si torturé, si égoïste, il faut que nous prenions exemple sur ces médecins, ces ingénieurs, ces instituteurs français qui sont allés dans les pays africains pour apporter leur savoir et pour partager. Il faut que nous prenions exemple sur  ces hommes et ces femmes, sur leur abnégation, sur leur volonté, sur leur enthousiasme car nous avons l’impérieuse nécessité de faire en sorte que le monde tel que nous le vivons soit plus solidaire. Malheureusement, il n’est qu’à étudier certaines courbes de richesses, certaines courbes de mortalité, pour s’apercevoir qu’une partie du monde régresse alors que l’autre progresse de façon spectaculaire. Oui l’écart entre les riches et les pauvres se creuse toujours plus profondément et à l’aube de ce XXIe siècle il est important que nous puissions redonner à l’homme ses lettres de noblesse, redonner à l’homme son sens dans la vie, et la plus grande action que peut mener un homme c’est celle qui entraîne la solidarité et le partage.

C’est pendant son séjour marocain que mon grand-père Robert Debré a rencontré Georges Sicault. Très rapidement une amitié forte s’est installée entre ces deux hommes hors du commun. Robert Debré s’est intéressé à l’œuvre de Georges Sicault en Afrique, l’a aidé, l’a poussé, l’a conseillé. Après la Deuxième Guerre mondiale, Robert Debré avec un certain nombre de médecins a voulu faire plus encore et il a créé l’UNICEF. C’était à l’évidence une nécessité pour que non seulement il y ait un peu plus de bonheur parmi les enfants mais aussi un peu plus d’aide à travers le monde. Et c’est bien entendu naturellement également que Georges Sicault a été admis à faire partie de ces hommes de l’UNICEF de 1956 à 1970 il a été le Directeur Général Adjoint de l’UNICEF en poste à New-York. Quelle vie extraordinaire au service des autres ! Quelle vie extraordinaire au service de la France !
Ce livre est une merveille car il manie la douceur de l’écriture avec l’âpreté des réalités mais il s’en dégage tellement, tellement d’admiration qu’il est beau à lire.

Bernard Debré
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- source photo "ponction lombaire"

- source photo "à travers le Maroc" (le Marocain aveugle)

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La vie quotidienne à l'hôpital territorial

(extraits du livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault)

Sous la pression des nécessités, les hôpitaux avaient poussé dans le pays, constituant un réseau assez dense de formations hospitalières. Mais les pavillons s’ajoutant les uns aux autres au gré des besoins successifs se ressentaient de cette prolifération un peu désordonnée.
Dès 1935, la pacification du Maroc étant achevée, un programme bien planifié fut élaboré et mis en  œuvre.
Nous avons vu que 21 hôpitaux avaient été édifiés sans compter les salles civiles des hôpitaux militaires, comme Marie-Feuillet à Rabat ou Louis à Meknès.
Il faut savoir que l’hôpital musulman moderne se devait d’accueillir tout malade qui se présentait, sous réserve qu’un interne ait constaté son état.
Cependant, par souci d’humanité et aussi de rentabilité, des relais restaient nécessaires avant les admissions : des centres de santé enserraient la ville ou la bourgade, allégeant ainsi le triage de la consultation à l’hôpital même. Autour du Nouvel Hôpital de Casa notamment, le centre Jules Mauran drainait les malades de l’ancienne médina, le dispensaire Derb Sidna, ceux de la nouvelle médina et celui des Roches Noires  recevaient les habitants du quartier industriel.

Ces centres parfaitement équipés permettaient de pratiquer des examens courants de dermato-vénérologie, de pédiatrie d’ophtalmologie et de phtisiologie. Ils constituaient un centre de passage à dimension plus humaine, où les contacts individualisés permettaient des diagnostics plus affinés, le consultant étant souvent connu du personnel soignant, avec ses antécédents, son milieu familial, ses traditions.
Le médecin chef du centre, après diagnostic, soit appliquait la thérapeutique adaptée, soit dirigeait le malade vers le Grand Hôpital.

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"hôpital indigène" de Ber-Rachid

On distinguait «l’hôpital civil» pour les Européens, «l’hôpital indigène» pour les Musulmans et les Israélites et «l’hôpital musulman» réservé aux seuls Musulmans.
On s’étonnera de nos jours de ce qu’on croira être le fait d’une volonté de ségrégation raciale. Il faut savoir que le fonctionnement d’un hôpital devait tenir compte des exigences des populations autochtones : certaines d’entre elles, selon leur degré d’évolution refusaient de se plier aux disciplines modernes. Il fallait donc composer, rappeler notamment aux musulmans leur cadre traditionnel.
C’est ainsi que fut conçu le Nouvel Hôpital Musulman de Casablanca, inauguré en 1949 par le général Juin. Il offrait à ses malades des pavillons de deux, quatre ou six lits, ouvrant deux à deux sur des patios agrémentés de bassins à zelliges et à  jet d’eau. Les tables basses des réfectoires permettaient de prendre des repas à la marocaine.
Le problème était aussi de faire cohabiter la population flottante des bidonvilles avec une fraction déjà importante de Marocains plus évolués. Les services étaient donc divisés à l’extrême afin de grouper autant que possible les différentes catégories sociales, en les faisant toutes bénéficier des services techniques modernes.
Le Nouvel Hôpital Musulman de Casa se caractérisait donc par la disposition de services en dents de peigne, le long d’une vaste circulation dessinée en arc de cercle. Dans la concavité de la courbe étaient répartis les laboratoires, la pharmacie, le bloc opératoire, la radiologie, enfin les buanderies et les cuisines. Les salles d’opération étaient précédées de plusieurs sas qui les isolaient complètement, la réanimation-transfusion était suffisamment vaste pour que les opérés puissent y séjourner le temps nécessaire.
Au sous-sol, la stérilisation comportait des circuits de circulation instruments propres/instruments sales particulièrement étudiés. Ces aménagements paraissent aller de soi aux usagers des hôpitaux modernes. Dans les années cinquante au Maroc, ils constituent une performance.

Pour se faire une idée de la vie quotidienne dans un hôpital marocain de l’époque, on peut suivre le Docteur Secret, médecin-chef de l'hôpital Cocard de Fez dans les années cinquante.
Il faut auparavant imaginer l’enceinte de la Casbah des Cherarda aux murailles crénelées et les vingt-sept tours à merlons qui contrastaient avec les bâtiments modernes de l'hôpital. Mais sa grande allée centrale qui partait du mausolée de Sidi Messaoud El Filali, bordée de pins et d’oliviers, faisait la transition entre tradition et modernité elle partait du sanctuaire de Si Boubeker Ben Larabi, le saint aux oiseaux : il avait dans la ville, il y a fort longtemps, introduit les martinets contre les moustiques dont Fez était infestée ! Une première dans la lutte antipaludique.

Bien plus tard, le Docteur Cristiani dont nous avons déjà mentionné le dévouement, avait, dès 1912, consacré sa vie à la consultation de l'hôpital Cocard alors embryonnaire.
«La consultation ne doit pas être confiée à de nouveaux venus peu au courant des mœurs marocaines et interprétant cette consultation à la façon européenne, comme une corvée tout juste bonne pour un interne» écrivait-il dans son dernier rapport.
Quand l’heure de la retraite sonna pour lui, toute la médina vint à sa dernière consultation. Un leader nationaliste avait les larmes aux yeux en lui serrant la main. À travers la foule qui se pressait autour du Docteur, une vieille femme réussit à se faire un chemin et à saisir un pan de sa blouse pour en baiser l’étoffe. Ces témoignages de reconnaissance démontrent assez le charisme qui émanait de certains de ces vieux toubibs.

La consultation à Cocard commençait, hiver comme été, au lever du soleil. Les groupes se formaient, la foule des malades venus des tribus ou de la médina s’agglutinait aux abords de la consultation envahissant les allées. Dans la première salle, médecins et infirmiers procédaient au «triage» c’est-à-dire qu’ils dirigeaient les hommes d’abord, les femmes ensuite,  vers les différents services, chirurgie vénérologie, urologie, gynécologie etc. Ils administraient aussi des soins aux malades qui ne nécessitaient pas d’hospitalisation. Une pharmacie située en face de la première salle distribuait les médicaments à emporter. Tout était gratuit évidemment : seulement 5% des Marocains auraient pu payer à cette époque.
Les médecins découvraient là, en plus des pathologies classiques, un typhus, une variole ou tout autre maladie contagieuse ce qui permettait d’alerter «là-haut» et de stopper une épidémie. C’était là encore que l’index saisonnier du paludisme dessinait sa courbe aux renseignements précieux pour les services épidémiologiques.
Les services hospitaliers étaient assurés par six médecins à plein temps qui résidaient à l’hôpital. Deux médecins à contrat dirigeaient pour l’un, le Docteur Imbert, le service de pneumologie, pour l’autre, le Docteur Fatmi Fassi, la gastro-entérologie.
On notera au passage, avec cette allusion au Docteur Fassi, que les jeunes Marocains qui souhaitaient faire des études de médecine, étaient vivement encouragés par les instances médicales françaises et trouvaient tout naturellement un poste s’ils le désiraient. Ceci, alors qu’au Congo Belge les Congolais ne pouvaient prétendre au mieux qu’à devenir «Assistants Médicaux», ils obtenaient un titre de super infirmier après trois ou quatre années d’études.
On voit que la politique coloniale de la France au Maroc tendait, grâce à Lyautey, à former au côté des praticiens français, les futurs cadres du pays.

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Casablanca, hôpital civil

Le service des urgences nécessitant un personnel de nuit, assurait un débit opératoire non négligeable : que l’on en juge avec ces chiffres communiqués par le Docteur Secret dans le bulletin régional de la région de Fez.  Pour l’année 1948, ont été pratiqués 112 interventions lourdes, 49 amputations, 17 trépanations, 280 plâtres, 209 interventions sur plaies diverses.
La chirurgie «réglée» était en augmentation constante, témoignant ainsi de la confiance en l’hôpital des populations musulmanes et israélites. Pour la même année, ont été effectuées plus de 250 interventions en chirurgie abdominale, une centaine en chirurgie osseuse, 50 en chirurgie génitale, 30 en chirurgie urinaire et 17 en chirurgie pulmonaire. 
Ces quelques chiffres donnent une idée de l’activité considérable de l’hôpital qui totalisa cette année-là, 208 223 journées d’hospitalisation.
Les médecins ne chôment pas. Le matin, ils font la consultation (examinant, soignant et dirigeant les malades au bon endroit), ils opèrent l’après-midi, ils visitent les malades dans les différents services.
Deux ambulances sont prêtes à répondre en urgence aux appels des infirmeries du bled.
Un centre d’études, la Société Médicale des Chérarda, réunit deux fois par mois les médecins de l’hôpital et des confrères venus de l’extérieur : on confronte ses expériences, on publie des travaux scientifiques, la lèpre, Dr Flye-Sainte-Marie, le thermalisme Dr Secret . 
On y étudie aussi le folklore local, riche d’enseignement pour comprendre les malades.
Une école de sages-femmes fut créée en 1949, dirigée par le Docteur Sauvé (en religion Mère Notre-Dame-de-Paris) qui se dévouait autant à ses élèves qu’aux femmes venues de loin la consulter.

Citons enfin encore le Docteur Secret : (numéro spécial du Maroc Médical 1950)
- «La vieille casbah des Chérarda aux anciens guerriers coupeurs de têtes, évolue chaque journée en hôpital moderne qui mène le bon combat pour la santé publique».

Pour compléter notre incursion dans la vie quotidienne d’un hôpital musulman, nous ne résistons pas enfin au plaisir de transcrire le récit coloré du Docteur Dubreuil, interne en 1949 à l’hôpital Moulay Youssef de Rabat.
«L’hôpital Moulay Youssef est situé entre l’océan et le douar Debbagh, quartier populeux de la grande ville. Les nuits de grosse mer, on entend depuis l’internat le bruit des vagues qui s’écrasent contre la falaise.
Les trois internes de l’hôpital ont leurs fonctions bien définies.
Le matin Jean Bidegaray est en salle d’opération avec le Docteur Botreau-Roussel [cf. ci-dessous : ajouts au texte]. Ça barde, car ce chirurgien d’une compétence exemplaire ne tolère pas la moindre anicroche. Les coups de pied dans les tibias sous la table d’intervention ne sont pas rares, en guise de rappel pour plus de vigilance ou pour une Péan passée à la place d’une Kocher.
«Jeannine Louette assure la consultation des femmes et l’après-midi avec le Dr Popoff celle des enfants et des nourrissons.
«La consultation débute de très bonne heure, en fait hiver comme été avec le lever du soleil, elle va largement au-delà de midi. Le réveil a été donné par le chant du muezzin appelant du minaret de la mosquée qui jouxte l’internat, à la première prière du matin. Le drapeau blanc a été hissé, que je vois de la tête de mon lit dans l’encadrement de la fenêtre.
«Les consultants sont arrivés bien avant, et si l’on est rentré un peu tard le soir d’une sortie en ville, on les trouve déjà là couchés derrière le portail de l’hôpital. On est obligé de les enjamber et on ne peutnic s’empêcher de penser que c’est dans de telles circonstances que le Dr Charles Nicolle [photo ci-contre - source] découvrit le rôle du pou dans la transmission du typhus. Beaucoup viennent du bled et ont dû se mettre en route à la tombée du jour.
«Consultants : plusieurs dizaines ? Plusieurs centaines, plutôt chaque jour. Le tri est vite effectué, d’un côté les hommes regroupés par les infirmiers marocains, de l’autre côté les femmes regroupées idem.
«Un bon nombre de ces consultants viennent pour recevoir les piqûres d’entretien du traitement de leur syphilis : au moins a-t-on une thérapeutique bien codifiée : bismuth et novarsénobenzol. En ces fins d’années quarante, on ne dispose pas encore à volonté de pénicilline et ce n’est que plus tard que seront entreprises les campagnes d’éradication de la syphilis par injection de doses massives de peni.
«Restent encore quelques dizaines de patients. La difficulté consiste à ne pas laisser passer les affections graves notamment celles qui nécessitent une hospitalisation: paludisme pernicieux qui peut emporter le malade en quelques heures- à différencier d’un simple accès palustre passager- pleurésies purulentes, appendicites aiguës voire perforations d’ulcus qui attend avec patience son tour d’être examiné. De temps à autre une lèpre, une bilharziose.
«La fréquence de la tuberculose pulmonaire étonne. Le BCG ne débutera que plus tard. Les soupçonnés phtisiques sont gardés pour examens radioscopiques qui se feront dans l’après-midi.»

Cette longue citation montre mieux que des chiffres la quantité et surtout la qualité des diagnostics et des soins prodigués parfois dans des conditions difficiles. Elle est aussi révélatrice de l’enthousiasme et de la compétence des futurs praticiens qui se voyaient confrontés là à une misère particulièrement atroce et inconnue dans notre métropole.
Certains jeunes médecins, rarement il est vrai, repartaient la première semaine, se sentant incapables d’affronter cette misère.
Enfin, nous voyons bien à travers ce récit comme à travers beaucoup d’autres, que ces pauvres malades n’hésitaient pas à confier leurs souffrances en toute sérénité - et ils avaient raison - à la médecine moderne.

Marie-Claire Micouleau-Sicault

_____________________________

 

ajout au texte par la rédaction d'Études Coloniales

«Comme vous me le demandiez dans votre courrier du 15 juillet 2004, permettez-moi de retracer en quelques lignes l’exercice médical au Maroc de mon père le Docteur Paul Botreau-Roussel, notamment lors de la fondation de l’Hôpital Ibn Sina.

Né le 13 juin 1910, mon père mena à bien ses études de médecine à la faculté de Paris et soutint une thèse sur la pathologie de l’œsophage. C’est à l’occasion de son service militaire qu’il arriva au Maroc en 1935-1936, ce qui lui donna l’occasion d’exercer en milieu rural, puis notamment dans la ville de Taza.

Il fut captivé par l’observation de la vie quotidienne dans le Maghreb de l’époque, où les  traditions coutumières étaient bien conservées avant la survenue de la deuxième guerre mondiale. Il appris d’abord l’arabe dialectal maghrébin, puis une dizaine d’années après s’adonna à l’étude de l’arabe classique.

Libéré de ses obligations militaires, il fut d’abord interne en chirurgie à Casablanca en 1936. Il exerça ensuite en qualité de chirurgien hospitalier à partir de 1938 à l’Hôpital Moulay-Youssef de Rabat.

Mon père exerça la chirurgie à l’Hôpital Ibn Sina jusqu’en 1958, puis travailla en France où il termina sa carrière en qualité d’Inspecteur général au Ministère de la santé. Il décéda le 23 avril 1978.»

Docteur Pierre Botreau-Roussel
fils du docteur Paul Botreau-Roussel
ancien chirurgien à l'hôpital
(source) et (autre source)

 

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jeudi 8 mars 2007

L'impossible unité africaine (Jean-Paul Ngoupandé)

 

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L'impossible unité africaine

Jean-Paul NGOUPANDÉ

 

Une lecture même superficielle d'une carte de l'Afrique centrale conduit à une évidence : toute la région du Darfour et de ses environs est sous-peuplée. S'agissant de la République centrafricaine, plus d'un tiers des Darfour_soudan_carte220623 000 km2 de territoire est quasiment vide. Tout au plus 70 000 habitants pour au moins 200 000 km2 : encore aujourd'hui, on peut parcourir 100 km sans rencontrer le moindre village. Au Tchad et au Soudan, des régions comme le Salamat ou le Bhar el Ghazal ont subi le même sort.

Le Darfour a été, depuis au moins six siècles, au coeur d'un vaste et florissant commerce d'esclaves noirs en direction des pays arabes. Bien entendu, le Darfour ne fut pas le seul centre de razzias esclavagistes en direction du Proche et du Moyen-Orient. Mais il est clair qu'il a fortement marqué la région. Dans mon pays, les Bandas, l'un des principaux groupes ethniques centrafricains, ont été les plus touchés ; d'où la dispersion qui fait qu'on trouve un peu partout, y compris dans le Sud-Ouest forestier, des rameaux bandas ayant cherché un refuge très loin de leurs terres d'origine. Dans la tradition orale, les légendes font une claire allusion à cette fuite sans fin, et les noms des localités et des cours d'eau portent la marque de cette longue errance. Des grottes aménagées pour servir de refuges contre les razzias arabes sont encore visibles. Dans la conscience collective, les traumatismes de cette chasse au bois d'ébène sont présents de façon tenace. Les exactions actuelles des janjawids ne peuvent que réveiller des souvenirs douloureux pour les populations concernées.

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Au-delà de ce cas précis, le très lourd contentieux de la traite moyen-orientale continue de peser sur les relations entre le monde arabe et les Noirs d'Afrique, et constitue l'un des principaux freins à l'intégration africaine. L'Organisation de l'unité africaine (OUA), fondée à Addis-Abeba en mai 1963 par les pères de l'indépendance, avait en son temps suscité un grand espoir, vite déçu par les pesanteurs de l'histoire et les divisions qu'elles sécrètent. Parmi ces pesanteurs, on pouvait déceler les rapports ambigus entre Afrique noire au sud du Sahara et Afrique du Nord, essentiellement arabe et blanche. Durant la guerre froide, des soupçons d'instrumentalisation de l'OUA à des fins qui n'étaient pas les leurs ont poussé certains dirigeants subsahariens comme le maréchal Mobutu à proposer la création d'une Ligue des États africains noirs.

L'OUA avait alors obtenu, sous la pression de pays nord-africains comme l'Algérie et l'Égypte, que tous les États membres rompent leurs relations diplomatiques avec Israël après la guerre du Kippour. Or un nombre non négligeable de ces pays subsahariens entretenaient des relations de coopération fructueuse avec l'État hébreu, dans des domaines aussi variés que la sécurité, l'agriculture ou la formation. L'Union Africaine, qui a pris la suite de cette première organisation continentale, n'a pas non plus réussi à créer l'indispensable osmose. Entre le nord et le sud du Sahara, l'ère des méfiances, des soupçons et des sous-entendus est loin d'être surmontée, malgré les proclamations officielles.

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Ces dernières années, on parle beaucoup, et à juste titre, de la traite atlantique. Les Européens ont eu l'honnêteté et le courage d'admettre que le commerce triangulaire fut un crime contre l'humanité. La loi Taubira en France est un bon exemple. Sur la traite moyen-orientale, au contraire, c'est un épais silence qui recouvre le drame, silence nourri par des faux-semblants et des arguments d'autorité. Quiconque aborde ce sujet est soupçonné de chercher à minimiser la traite atlantique. La solidarité africaine demeure le prétexte idéal au refus plus ou moins conscient de briser le sujet tabou des razzias arabes. Dans les années 1960 et 1970, au sein du mouvement étudiant africain en France, les rares personnes qui osaient évoquer la traite moyen-orientale étaient immédiatement accusées de faire le jeu du sionisme.

Certes, en comparaison avec la puissante organisation que fut le commerce triangulaire, la traite moyen-orientale peut apparaître comme une activité relevant de l'informel, donc de moindre ampleur. C'est complètement faux. Les razzias n'ont jamais été un jeu d'enfants, ne serait-ce que par leur durée. Elles ont commencé bien avant l'islamisation de l'Afrique subsaharienne. L'islam n'est pas en cause, bien entendu. Les Négro-Africains victimes des atrocités commises par les janjawids sont aussi des musulmans. Je ne comprends donc pas les cris d'orfraie qui sont poussés dès qu'est soulignée la connotation raciale du conflit du Darfour. Il est pourtant aisé de comprendre que le mépris affiché pour la vie du Noir est une survivance de l'époque de l'esclavage à visage découvert. La traite moyen-orientale fut, comme le commerce triangulaire, une activité très lucrative fondée sur la chosification du Noir. En quoi le comportement des janjawids prouve-t-il que leur regard sur leurs compatriotes négro-africains a changé ?

Contrairement à l'autre saignée, cet esclavage arabe - pour le désigner avec exactitude ! - n'a pour ainsi dire jamais cessé puisqu'on en parle peu dans les pays concernés, à l'exception notable de la Mauritanie, qui a officiellement aboli l'esclavage en... 1981 ! Mais on sait bien que l'application intégrale de cette loi tarde à se concrétiser, comme le suggère le débat électoral en cours dans ce pays. De temps en temps parviennent, un peu partout en Afrique subsaharienne, des échos, jusqu'alors invérifiés, de "disparitions" de jeunes Négro-Africains à l'occasion du pèlerinage de La Mecque. Plus concrètement, en revanche, les images de "l'accueil" réservé ces derniers mois aux jeunes subsahariens dans les pays nord-africains contribuent à approfondir la fracture que les responsables politiques s'efforcent de taire. Or il est impossible de bâtir une union solide et durable en faisant l'impasse sur les traumatismes de l'histoire parce qu'ils ont la peau dure.

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Attente de l'approvisionnement en eau, Darfour, Soudan (source)

Le drame du Darfour relève de ces traumatismes que l'Afrique contemporaine doit absolument exorciser pour parvenir à la réalisation de l'indispensable intégration. De la part des pays arabes africains, seule une condamnation ferme, sans l'ombre d'une ambiguïté, des atrocités commises par les janjawids est de nature à lever les méfiances et à consolider notre foi en ce projet exaltant.

Oui, nous sommes condamnés à vivre ensemble, Africains noirs et blancs, sur ce continent qui est notre bien commun.

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Jean-Paul Ngoupandé
essayiste, ancien premier ministre
de la République centrafricaine
Le Monde, 28 février 2007

 

 

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camps de déplacés" au Darfour (source)

 

 

- "L'Afrique suicidaire" (2002), Jean-Paul Ngoupandé

 

 

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mardi 6 mars 2007

les Arabes de "Caledoun" (Claude Liauzu ; Taïeb Aifa)

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les Arabes de "Caledoun"

Claude LIAUZU - Taïeb AIFA

 

Bonjour,

Vraiment un très beau site!

Je découvre une question suite à mon texte sur le manuel, par Ahmed de Bourail.

Sa remarque sur l'oubli des "Arabes", Kabyles,ou Algériens dans l'histoire de la Nouvelle-Calédonie appelle réflexion.

N'étant pas spécialiste du "Caillou", j'ai voulu attirer l'attention sur l'importance des accords de Nouméa et la volonté d'apaisement qu'ils représentent. J'ai voulu aussi plus particulièrement attirer l'attention des historiens sur cette méthode pour aider des populations qui se sont affrontées, à élaborer leur devenir commun en partageant leur passé. Cela comme un exemple utile pour dépasser le passé algérien et les guerres de mémoires. Il y a sans aucun doute dans cette histoire à peine naissante des populations de Nouvelle-Calédonie des lacunes, des oubliés et encore beaucoup à faire.

La thèse de madame Ouennoughi a été précédée par le très beau livre de Medhi Lalloui, "Kabyles du Pacifique". Cette thèse permet désormais "d'intégrer" les déportés et forçats d'Algérie. Mais combien de cadavres encore dans les placards... Mon interlocuteur sait-il que des révolutionnaires indochinois ont été déportés en Nouvelle-Calédonie aussi, de même que le frère de Léon Bloy.

* *
*


Je livre [ci-dessous] avec l'accord de mon ami José Barbançon, spécialiste du bagne, un document.
À suivre...
Cordialement

Claude Liauzu

 

route_Moindon___Bourail

 

 

______________________________________________________

 

AIFA_150x200Discours prononcé par M. Taïeb Aifa au nom de l'Association des Arabes et des amis des Arabes, le 4 mars 2007 à l'occasion de la venue à Nessadiou de M. Azzouz Begag, ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances.

Salam Aleikoum Monsieur le Ministre.

L'Association des Arabes vous souhaite la bienvenue à Caledoun puisque tel était le nom que nos anciens donnaient à cette terre d'exil si loin de celle qu'ils appelaient l'Afrique. De même, ils ont choisi de se reconnaître à travers le terme "Arabe". Pourtant ils venaient en très grande majorité du Maghreb et surtout d'Algérie et très peu du Yémen et d'Aden. Nous avons maintenu leur volonté. Le terme de Maghrébins largement utilisé en Métropole l'est très rarement ici et révèle aussitôt une arrivée récente dans le pays.

En terre de Nouvelle-Calédonie, il y a donc des Arabes et ici nous prononçons ce mot avec fierté et respect, la fierté que perpétuent nos cavaliers et nos chevaux, le respect que l'offrande du lait et des dattes symbolise.
Monsieur le Ministre, au cimetière de Nessadiou vous êtes dans notre lieu de mémoire. De nombreux Arabes sont enterrés dans bien des communes de Nouvelle-Calédonie de l'Ile des Pins à Belep. Même Nouméa avait son carré des Arabes, mais Nessadiou représente une place à part, une place unique dans notre histoire. Après la révolte Kanak de 1878, la vallée de Nessadiou est affectée par l'Administration pénitentiaire à des concessionnaires pénaux de toutes origines dont quelques Arabes.

La vie y est très difficile, ce n'est pas pour rien qu'on l'appellera plus tard : "la vallée du malheur". Cependant quelques-uns réussissent. Parmi eux, Miloud ben Abdallah le concessionnaire le plus aisé du centre. Peu à peu les Arabes occupent presque exclusivement la vallée de Nessadiou qui devient : la "petite Afrique". Rares sont les "roumis" qui y sont tolérés. La tradition orale veut que le cimetière de Nessadiou tienne son origine dans la forte concentration arabe du centre. Mais d'autres, comme le vieux Eugène Barretteau expliquait que c'est avec l'ouverture du cimetière que de nombreux Arabes dispersés sur le territoire avaient rejoint Nessadiou pour y terminer leurs vies.

Quelles vies ! Près de 2000 déportés, transportés, relégués à "la Nouvelle" condamnés au nom de toutes les peines de l'arsenal du Code pénal devant des conseils de guerre ou des cours d'assises par des juges militaires ou des jurys de colons. Exilés de leurs terres souvent données à des colons, les voilà concessionnaires sur des terres prises à des tribus. Pour eux l'Histoire s'est inversée : la colonisation qu'ils subissaient en Algérie, c'est à leur tour, souvent malgré eux d'en devenir les agents, non pas pour en vivre, mais pour survivre. À eux seuls, les Arabes de Nouvelle-Calédonie concentrent toutes les contradictions d'une politique coloniale.

Survivre : donc avoir des enfants. Mais se marier avec qui ? Il n'y a pas de femmes arabes. Les premières unions ont lieu à Bourail avec des Européennes, des relations se nouent aussi avec des femmes mélanésiennes. Dans les générations suivantes, les filles de ces premières unions se marient souvent dans le milieu arabe. La souche survit, les patronymes se transmettent même quand ils sont transformés par l'administration, mais la langue qui ne peut pas être apprise aux enfants par des mères qui ne la parlent pas, se perd.
Et précisément parce que la langue s'est perdue, ce cimetière prend dans notre mémoire une autre dimension. Votre présence ici est une reconnaissance de cette dimension et elle est d'autant plus nécessaire que le tout récent manuel d'histoire a supprimé la photo du cimetière de Nessadiou ainsi que le paragraphe consacré dans le manuel précédent à la présence arabe.

Monsieur le Ministre, ne cherchez pas les noms de nos anciens dans les livres d'histoire, même celui de Bou Mezrag el Mokrani a été effacé. Ne cherchez pas une place, une école, un collège, un espace sportif qui porte un nom arabe, mais parcourez les listes de décès des centres miniers de Thio ou Ouegoa, des centres pénitentiaires, de l'île Nou, de Ducos, de l'île des Pins, du Camp Brun interrogez vous sur le jeune âge de ces décédés et vous commencerez à comprendre. Continuez par la liste des concessionnaires de Bourail, Nessadiou bien sûr mais aussi Boghen, la Route d'Ourail, la Poueo, remontez jusqu'à Pouembout, Koumac, revenez par La Foa, concentrez-vous sur Nouméa, sur la liste des chauffeurs de fiacres, sur la Vallée du Tir le quartier ouvrier, sur les ouvriers du Nickel, sur les syndicats, sur les sportifs, et aussi il faut le dire au début du XXe siècle sur la délinquance, le tout dans un environnement, où le mépris aujourd'hui disparu, n'était jamais absent et vous commencerez à avoir un idée de ce que les Arabes ont vécu dans ce pays où pendant longtemps, comme disait le vieux Bel Amiche qui repose à Nessadiou : "le cheval a été le seul ami de l'Arabe".

Victimes de la colonisation en Algérie, contraints dans l'exil de devenir acteurs de la colonisation en Nouvelle-Calédonie puis reconnus comme victimes de l'Histoire, il n'y a qu'un seul mot pour traduire ce que nous avons vécu : Mektoub. Le destin. Alors aujourd'hui quand on appelle le pays à un destin commun, quand on aspire à la constitution d'une communauté de destin, croyez bien que nous sommes prêts à y prendre toute notre part. Notre passé ne nous permet pas d'évoquer les bienfaits de la colonisation et nous n'avons pas le temps d'attendre une quelconque repentance d'où qu'elle vienne. Nous sommes des citoyens de Nouvelle-Calédonie qui avons un défi à relever dans le respect de l'histoire de nos pères et pour l'avenir de nos enfants et rien ne se fera à côté de nous ou sans nous. C'est le sens que nous voulons donner à votre visite à Nessadiou.

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"cimetière arabe" de Nessadiou à Bourail

source, M.
Ouennoughi ©)

 

À l'entrée du cimetière, il y a le croissant de lune. Quand vous rentrerez à Paris ou dans la banlieue lyonnaise s'il vous arrive d'apercevoir ce croissant de lune, ayez une pensée, Monsieur le Ministre, pour ces descendants d'Arabes qui vivent sous le ciel austral, là où le croissant est tourné à l'envers ou dans l'autre sens, mais n'en doutez jamais : le cœur des Arabes de Caledoun est pour toujours à l'endroit. Et leur endroit c'est ici.

Taïeb Aifa

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lundi 5 mars 2007

L'Europe face à son passé colonial (colloque international : 25, 26 et 27 avril 2007)

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L'Europe face à son passé colonial

Histoire, mémoire et débats publics contemporains

- Approches comparatives -

Metz, 25, 26 et 27 avril 2007


Colloque international organisé par Olivier Dard (Université Paul Verlaine, Metz) et Daniel Lefeuvre (Université Paris 8 Saint-Denis) - En partenariat avec Études coloniales

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Programme officiel

PROGRAMME

Mercredi 25 avril, matin

Passés coloniaux, États et sociétés impériales

Guy Pervillé (Université de Toulouse), Histoire et mémoire de la décolonisation en Algérie et en France : lesLa_difesa_della_razza causes de l'échec du traité d'amitié franco-algérien

Giorgio Rochat (Université de Turin), Le colonialisme italien, un passé oublié

Antonio Costa-Pinto (Université de Lisbonne), Colonialisme et Dictature: la démocratie portugaise face à son passé colonial

Nicola Labanca (Université de Sienne), I gas di Mussolini in Etiopia (1935-1936) : una (l'unica?) discussione italiana sul passato coloniale (1995-1996)

Rosa Maria Pardo (UNED, Madrid), Maroc et Guinée dans l’Espagne de la fin de l’ère franquiste

Yves Léonard (Institut d’Études Politiques de Paris), La question impériale dans le Portugal salazariste (années 1960-1970)


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Mercredi 25 avril, après-midi

Passés coloniaux, États et sociétés impériales (suite)

Herrick Wesseling (Université de Leyde), Les Pays-Bas face à leur passé colonial

John Darwin (Nuffield college, Oxford), Mémoire d'empire et de public en Grande-Bretagne depuis 1960

Jean-François Klein (INALCO), Un absent français du débat colonial : l’Indochine

Jean-Jacques Jordi (Mémorial) : Pourquoi un mémorial de la France d’outre-Mer ?

Arnaud Nanta (EHESS), Le Japon face à son passé colonial

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troupes japonaises en Mandchourie


Jeudi 26 avril, matin

Passés coloniaux, États et sociétés colonisées

Gaillard Gusti (université de Port au Prince), Question coloniale et question politiqueimage002 en Haïti aujourd’hui

Mohammed Hatmi (université de Fès-Sais), La commémoration du cinquantenaire de l’indépendance du Maroc

Marion Abssi (Université de Metz), Enjeux de mémoire et de pouvoir dans l’immigration algérienne en France au lendemain de la guerre d’Algérie (1962-1965)

Martine Cornède (directrice du Centre des Archives d’Outre-Mer, Caom à Aix-en-Provence), La politique d’ouverture des fonds coloniaux


Jeudi 26 avril, après-midi

Convulsions impériales, matrices de formes de lutte et de systèmes de représentations

Martin Meunier (université d’Ottawa), Un exemple de transfert transatlantique : le Front de libération du Québecphoto1magoas

Olivier Dard (université Paul Verlaine, Metz), L’Algérie française et l’OAS : un exemple transposable de lutte contre-terroriste ?

Anne Dulphy (École polytechnique), Algérie française et Espagne franquiste : quelles relations et quels regards ?

Chantal Metzger (Université de Nancy II), RDA et Afrique noire dans les années 1960-1970


Vendredi 27 avril, matin

Constructions et diffusions des mémoires des passés coloniaux

Marc Michel (Université d’Aix-Marseille II), Soldats africains de l’armée française : mémoires et débats

François Cochet (Université de Metz), Indochine et Algérie : motivations de l'époque et culture mémorielle d'aujourd'huiCefeo chez les soldats français

Hervé Lemoine (DMPA), Les témoignages oraux, des sources du temps présent pour une histoire du temps présent (titre provisoire) [ci-contre, CEFEO, cliché ECPA]

Jocelyn Grégoire (Université de Liège), La question coloniale à la RTBF depuis les années 1960

Etienne Deschamps (université de Louvain), La construction d’un savoir universitaire sur l’empire colonial en Belgique au XXe siècle


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carte datant de 1914

 

Vendredi 27 avril, après-midi

Enjeux politiques et sociétaux contemporains des passés coloniaux

Daniel Lefeuvre (université Paris 8), Colonisation : la notion de bilan est-elle incongrue ?raxhon

Philippe Raxhon (université de Liège), La commission Lumumba

Francis Balace (université de Liège), La réception du film «Indigènes» en Belgique

Michel Renard (université Paris 8), L’islam colonial : déni de l’histoire et «indigénisation»

conclusion

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Ce colloque est organisé avec le soutien des Universités de Metz (CRULH, BQR, CA 2 M, AAUL) et de Paris 8 (BQR, Relations internationales, Ecole doctorale Pratiques et théories du sens – Centre de Recherches historiques, UFR 4), de la Région Lorraine, du Ministère des Anciens combattants (DPMA), de la Direction des Archives de France, du ministère des Affaires étrangères (ambassade de France au Maroc).

Renseignements et inscription : Daniel Lefeuvre, 38 rue du Ruisseau, 75018, Paris

Daniel.Lefeuvre@tele2.fr


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dimanche 4 mars 2007

Le passé colonial : enjeux de la vulgarisation (débat le 4 avril 2007)

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Le passé colonial :

enjeux de la vulgarisation

un débat le 4 avril 2007

 

Débat : pourquoi le Dictionnaire de la colonisation française, Claude Liauzu dir. Conseil scientifique Hélène d’Almeida Topor, Pierre Brocheux, Myriam Cottias, Jean-Marc Regnault, Larousse, 2007

 

Amphithéâtre de l’EHESS - 105 boulevard Raspail
4 avril : 9-12h et 13-15 heures

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source : Caom, base Ulysse

 

 

9-12 heures, présidence de Pierre Brocheux : Les enjeux de la vulgarisation scientifique
- Hélène d’Almeida Topor : La Société française d’histoire d’Outre-Mer (SFHOM) et son rôle
- Sophie Ernst et Valérie Morin : L'enseignement en questions
- Myriam Cottias : L'esclavage, débats scientifiques et enjeux publics
- Claude Liauzu : Présentation du dictionnaire
- Débat

13-15 heures,  présidence de Hélène d’Almeida Topor : «Histoire ou entrepreneurs de mémoires ?»
- Sylvie Thénault : La loi du 23 février
- Bouda Etemad  : «Crimes et réparations. L’Occident face à son passé», Complexe
- Jean-François Klein : Sur les mots de la colonisation
- Conclusion - Débat

 

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Recensement d'un village Mossi dans le canton de Lallé, Koudougou
(Haute-Volta), 1945-1961 (?) source : base Ulysse

 

 

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samedi 3 mars 2007

"Les collines de l'espoir" (Dély-Ibrahim, 1830-1962), roman d'Arlette Schneider

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Les collines de l'espoir,

un roman d'Arlette SCHNEIDER sur la commune

de Dély-Ibrahim (Algérie)

 

 

présentation de l'éditeur
Arlette Schneider, professeur de Lettres à Bordeaux, publie un remarquable ouvrage A_Schneiderdocumentaire, historique et anecdotique, portant sur l’un des plus grands moments de la colonisation française en Algérie, en 1830. Il s’agit de la prise d’Alger par la France, de la construction par le génie civil, du premier village français et la vie bucolique à Dély-Ibrahim jusqu’en 1962.

À travers Les collines de l’espoir, le lecteur, avec beaucoup de plaisir, se  trouve au cœur de l’action en 1830 puis en 1962. Le voyage mouvementé, passionnant et émouvant le conduit à travers le temps et l’espace.
La première partie, d’une façon documentée, traite la conquête française sous la France de Charles X et de Louis-Philippe ainsi que la situation socio-économique au sein de l’empire Ottoman en 1830.
Après avoir retracé l’occupation du sol en Algérie depuis les Phéniciens, en passant par les frères Barberousse, avec des qualités d’historienne, l’écrivaine explique en un style clair et concis comment  le projet  d’expédition française a mûri depuis le règne de Louis XIV  et sous Napoléon.
Au départ, les causes de la conquête française se veulent humanitaires. Mais, Arlette Schneider nous remémore le fait historique déclencheur de la prise d’Alger avec  le récit du coup d’éventail, ainsi que la prise du célèbre trésor d’Alger, un détournement d’argent et d’or qui rejoint le roman de fiction ou les histoires burlesques de Tintin.

La deuxième partie de l’ouvrage, autobiographique et anecdotique, aborde les origines du village et sa vie jusqu’en 1962. Les premiers pionniers arrivent de France, d’Allemagne, de Suisse et des îles Baléares. Plusieurs pages sont consacrés à l’exode de tous ces émigrés qui, par centaines, fuient la pauvreté, la maladie, le chômage et les insurrections. Au moyen de diligences et d’embarcations peu sûres, ils bravent les tempêtes avant de poser le pied sur «les collines de l’espoir».

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carte postale ancienne

Le côté artistique de l’écrivaine a mis en valeur des cartes postales, des photos, des reproductions de peintures, des poésies qui brodent admirablement les lieux de cette mémoire française. Le lecteur est chaleureusement invité à la magnifique promenade ensoleillée à travers laquelle il traverse les rues du village, Dély-Ibrahim. Ce sont des odeurs exotiques et des bouquets de couleurs. Il rencontre des femmes et des hommes, Européens et Musulmans dans un décor de paysages fabuleux, au pays des jardins, des cigognes, des vaches et des chevaux. Il partage la vie communautaire des villageois. Il vit intensément l’instant.
À la fin de l’ouvrage, le lecteur a le plaisir de poursuivre sa lecture par des documents authentiques des Archives Nationales que l’écrivaine a recueillis.

les grandes figures de l'histoire
À travers les 224 pages de récit illustré, le lecteur côtoie les grandes figures de l’histoire : le Consul français, Deval , le dey Hussein, le comte de Bourmont, le Général Berthezène, le Général Clauzel, Yves Boutin le Colonel du Génie qui fut envoyé en éclaireur et détective privé afin d’étudier le lieu précis du débarquement, le duc des Cars, le général Lamoricière et ses zouaves pontificaux, le maréchal Bugeaud dont l’œuvre fut considérable tant au point de vue de la colonisation civile que militaire et religieuse et enfin Abd-el-Kader qui poursuivit la guerre à la France.

«Avec simplicité et en employant toujours le mot juste», par les moyens de sa plume lyrique et des souvenirs colorés, Arlette Schneider a su admirablement recréé l’ambiance qui existait dans son village au cours des années soixante.

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Arlette Schneider
1958

A_SchneiderArlette Schneider a participé au forum du livre sur l’Algérie à Toulouse ainsi qu’à plusieurs salons littéraires. Née à Alger et avant de rejoindre la France en 1962, elle a vécu quinze ans dans le premier village français créé en Algérie, Dély-Ibrahim.
Reliant le pinceau à la plume, Arlette Schneider est membre d’Associations artistiques, poétiques et littéraires en Aquitaine. Elle rédige également des articles de journaux dans la revue universitaire : L’observatoire. Ses poèmes et nouvelles paraissent dans deux revues culturelles. Primée à plusieurs concours littéraires ; les membres du jury de «Arts et lettres de France», lui ont décerné un diplôme, au Concours International littéraire 2006,  dans la section Nouvelles avec «Une page de Mélanie», texte qui figure dans son ouvrage.

 

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- voir aussi : "Bonjour cher Dély-Ibrahimois", Arlette Schneider, édité le 8 avril 2008

- présentation du livre d'Arlette Schneider

 

- Arlette Schneider et son livre, sur mitidjaweb (avec récit de l'auteure et bon de commande)

- sur Dély-Ibrahim : le site de Francis Rambert (nombreuses photos anciennes)

- la photo de classe de 5e, en 1958, au lycée Ben Aknon, avec M. Amouss, professeur de Lettres

- éditions Hugues de Chivré

 

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une image de Dély-Ibrahim au temps de l'Algérie coloniale



 

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vendredi 2 mars 2007

L'Indochine, ni gloire ni honte (Antoine Audouard)

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L'Indochine, ni gloire ni honte,

Antoine AUDOUARD

 

Le 23 novembre 1946 est couramment indiqué comme date de déclenchement de la guerre d'Indochine. Cet anniversaire n'est pas en France l'occasion d'une large commémoration - pas plus que ne l'avait été, il y a 352___Image_largedeux ans et demi, l'anniversaire de la chute de Dien Bien Phu (7 mai 1954). Ce refus du masochisme peut se comprendre.

Un retour sur nous-mêmes et ce qui se joua entre ces deux dates serait pourtant utile. Dans notre perpétuel débat intérieur sur fierté (le rôle positif de la colonisation) et repentance (pratique de la torture, exactions, etc.), il peut nous donner l'occasion d'une méditation sur la nation, d'un examen de conscience qui ne débouche ni sur les hymnes revanchards, ni sur les hypocrites actes de contrition.

Comme le suggère François Bizot à propos du génocide cambodgien dont il fut témoin, il nous faudrait pouvoir, face aux événements personnels et nationaux qui nous stupéfient, nous arracher plus vite aux émotions pour répondre à la seule question qui compte : comment cela a-t-il été possible ? Et répondre suppose une distance, une forme de neutralité - ou en tout cas de tranquillité intérieure - qui nous font souvent défaut.

L'examen des conditions dans lesquelles la France tenta de rétablir ses droits dans ce qu'avant la guerre onGHLeclerc3Shat appelait sans complexe son empire, et qui fut cosmétiquement rebaptisé l'Union française, a des allures de commentaire d'actualité. Au risque de choquer, il faut donc rappeler que ce mouvement fut une expression de ce que la France avait alors de meilleur : les de Gaulle et Leclerc, ceux qui avaient gardé l'honneur dans une période où la marchandise se faisait rare. C'est la 2e DB, libératrice de Paris, qui embarqua pour Saïgon, avec pour instruction de libérer le delta du Mékong de l'occupation japonaise comme Paris et Strasbourg l'avaient été de l'occupation allemande. En mars 1946, des accords de paix furent signés avec Ho Chi Minh reconnaissant l'unité du Vietnam et son avenir comme "Etat libre".

On peut aujourd'hui questionner ce sens de la grandeur nationale qui obséda de Gaulle, lui reprocher d'avoir fait la sourde oreille aux rapports de ses proches sur la situation locale où le mouvement d'indépendance nationale s'était forgé dans la guerre et ne s'arrêterait plus ; il est enfin difficile de ne pas juger son commencement à la lumière de sa fin, la lumière grise de Dien Bien Phu, ses montagnes de cadavres, ses files de prisonniers.

Pourtant, on ne peut lui dénier sa part d'idéalisme, de désintéressement, de foi presque mystique, à vocation universelle, dans un passé et un futur. Pour la dernière fois dans notre longue histoire s'exprimait sans réserve la part guerrière et rêveuse d'une nation chez qui l'esprit de conquête avait pris diverses formes au cours de son histoire.

Au lendemain précisément de la libération de la barbarie nazie, des Français utilisèrent, au nom de ces valeurs, des moyens qui nous font toujours mal, à soixante ans de distance. Ce furent les massacres de Sétif, en Algérie ; ce fut la répression de l'insurrection de Madagascar, ce fut enfin, en ce fameux 23 novembre 1946, ce qu'il fut convenu d'appeler "l'incident de Haiphong".

Untitled_1LAu départ, dans une situation politique confuse, une ambiance d'insurrection rampante, l'arraisonnement d'une jonque chinoise donne lieu à un échange de coups de feu. Puis, à certains niveaux du commandement militaire et politique français, on juge bon de "donner une bonne leçon" aux Vietnamiens. Le bombardement de la ville de Haiphong commence. L'estimation de son bilan a notablement varié au fil du temps : au plus fort de la protestation anticoloniale, on parla de 20 000 morts, puis les chiffres semblèrent se stabiliser entre 6 000 et 10 000.

Des années plus tard, le maire de Haiphong de l'époque confia à l'historien américain Stanley Karnow que son estimation personnelle se situait aux alentours de 500, "tout au plus". On irait presque jusqu'à dire "peu importe".

Toujours est-il qu'en quelques jours, l'émotion nationale était à son comble : le malheureux Léon Blum, 5262_7revenu aux affaires pour un intérim dont il ne voulait pas, et qui avait signé quelques jours plus tôt dans le journal socialiste Le Populaire un éditorial appelant à l'indépendance vietnamienne, se trouva être celui qui, à l'unanimité, fit voter par la Chambre les crédits militaires pour l'Indochine. L'historien norvégien Stein Tonnesson rapporte que quelques jours plus tard, quand déjà en effet la guerre faisait rage à Hanoï, le vieux socialiste en versa des larmes devant l'arbre de Noël du Populaire. Bien sûr, Léon Blum ne pouvait imaginer la boue de Dien Bien Phu ou la bataille d'Alger ; mais il ne lui échappait pas, sans doute, que ce commencement tragique ne pouvait engendrer une fin heureuse.

Ces larmes me reviennent toujours en mémoire devant la pauvreté des débats dans lesquels nous nous enlisons quand nous revenons sur cette période : on nous donne le choix entre nous glorifier de notre oeuvre civilisatrice - comme si nous étions encore dans les années 1930, en train de préparer l'Exposition universelle - ou poser des plaques pour ressasser notre honte - comme si nous devions perpétuellement nous excuser du tragique même de l'histoire en général, et de la guerre en particulier.

Engagé dans un travail de recherche, j'ai rencontré des crimes affreux et des sacrifices émouvants, des moments d'horreur et d'autres de pure beauté ; j'ai parlé à des Français passionnément amoureux du Vietnam, et à des Vietnamiens qui rêvent et espèrent en français. J'ai senti peu à peu pénétrer en moi un héritage dont la complexité et les ambivalences sont la richesse même. Mais tout se passe comme si dans la tendance générale à rectifier les torts par la voie du droit, notre passé aussi passait à la moulinette.

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...des moments d'horreur et d'autres de pure beauté...

Pascal Bruckner conteste la "tyrannie de la pénitence" qui fige dans une forme de statut de la victime ceux dont les ancêtres ont subi des torts, ou des crimes ; mais on pourrait ajouter que, par un parallélisme douteux, nous nous enfermons dans un "statut du coupable" - de collabos virtuels, nous voici peu à peu par héritage transformés en tortionnaires et bientôt en nazis. L'examen honnête et exigeant du passé peut être douloureux : il ne doit pas se transformer en procès de Nuremberg permanent. Or un zèle vigilant s'exerce à faux, qui sans cesse reclasse des coupables et des victimes - camp enviable duquel, sans doute, nous nourrissons l'illusion qu'une purification rétrospective peut nous faire pardonner.

Avec cynisme, l'excellent démocrate qu'est le président Abdelaziz Bouteflika l'a bien compris, qui nous force au silence sur ses crimes présents au nom de nos crimes passés ; les Vietnamiens n'agissent pas autrement, signant avec leurs ennemis d'hier des pactes économiques ou financiers qui enterrent non seulement un regard sur des millions de victimes de ce qui fut aussi une guerre civile, mais aussi les droits politiques fondamentaux de leurs citoyens d'aujourd'hui.

Ce qui est ici mentionné ne devrait pas déboucher sur le silence, mais sur la terreur et l'admiration mêlées face à ce que nous sommes capables de faire, en tant qu'hommes et en tant que nations. C'est au prix de cette redoutable intimité avec nous-mêmes que la volonté de comprendre et l'éventuelle capacité à agir l'emporteront sur l'inutile désir de juger.

Antoine Audouard, écrivain
Le Monde, 28 novembre 2006

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- extraits de : Un pont d'oiseaux

- commander : Un pont d'oiseaux d'Antoine Audouard (Gallimard, 2006)





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- compte rendu de lecture, par Alexandre Fillon, Lire.fr

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jeudi 1 mars 2007

"La naissance du monde moderne (1780-1914)" de C.A. Bayly (Olivier Pétré-Grenouilleau, Éric Hobsbawm)

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La mondialisation, une vieille histoire

En adoptant une approche planétaire, l'universitaire britannique

Christopher Alan Bayly a mis au jour des interdépendances anciennes

Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

 

Christopher_Alan_BaylyDepuis quand le monde est-il monde? A l'heure où l'on se soucie à juste titre des vertus civiques d'un récit national à réinventer, la traduction de l'œuvre magistrale de Christopher Alan Bayly [photo ci-contre], professeur d'histoire à Cambridge et spécialiste de la colonisation, vient nous rappeler qu'il existe d'autres impératifs, notamment d'œuvrer à une vision plus planétaire du déroulement historique. De comprendre ce dernier non pas comme la résultante d'une série de grandeurs et de décadences, d'alternances entre des positions dominantes et dominées, mais comme un ensemble au sein duquel chacun a pu interagir.

Il ne s'agit donc pas de compenser les méfaits d'une vision de l'Histoire faisant encore trop souvent la part belle à l'Occident, et donc de s'intéresser aux civilisations méconnues ou méprisées dans un seul souci d'équité. Cette tentation a pu être manifeste il y a quelques décennies, lorsque l'histoire globale commençait à naître, de l'autre côté de l'Atlantique. Mais rien n'indique qu'elle ne conduise pas, à son tour, à d'autres excès, inverses de ceux auxquels elle était censée répondre. Il ne faut pas «réorienter l'histoire du monde», écrit Bayly, mais la «décentraliser». Son objectif, ce faisant, est de comprendre comment est né notre monde «mondialisé».

Érudit, à la manière de ces savants anglo-saxons sachant conter et faire réfléchir tout à la fois, il nous propose ici une véritable somme toujours agréable à lire. Ses idées-forces renvoient à la construction d'un monde de plus en plus interdépendant, évoluant à la fois vers plus d'uniformisation et plus de différenciation. Un monde que l'Occident a cru pouvoir un moment dominer mais qui lui échappa de fait dès le début, et qui fut tout autant influencé par lui qu'il ne contribua à le façonner.

Bayly souligne de nombreux synchronismes : liens entre périodes de stabilité relative et de crises en divers endroits du monde, interdépendances entre événements lointains, ou bien encore montée en puissance de changements de même nature à différents endroits bien qu'à des moments distincts. Il s'agit non pas, selon l'auteur, de simples analogies, mais de «liens de causes à effets». Il en va ainsi de la «révolution industrieuse», dont il repère des traces depuis le sud de la Chine jusqu'au Massachusetts, de l'essor d'une nouvelle gouvernance, des progrès de la rationalisation et du retour simultané de la foi. Avec des passages décapants, comme la mise en évidence de signes annonciateurs de l' «ère des révolutions» se faisant jour dans l'Inde des Moghols et dans l'Iran des Séfévides, avant de se manifester en France ou dans les treize colonies. Un livre indispensable pour toute réflexion sur la mondialisation et la modernité.

Olivier Pétré-Grenouilleau
L'Express, 20 juillet 2006

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- sur ce site : article de Claude Liauzu, présentation du livre de Cristopher Alan Bayly et compte rendus divers

- parution en édition de poche, janvier 2007

 

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Bayly ne s'embarrasse pas

avec les errements de l'histoire

"postcoloniale"

Éric HOBSBAWM

 

6873142_pLa préface que l'historien Éric Hobsbawm accorde à La naissance du monde moderne (1780-1914), publiée par Christopher Alan Bayly en 2004 et traduit l'année dernière en langue française, qualifie cet ouvrage de "première histoire" du monde moderne qui soit "véritablement mondiale dans son dessein".

Éric Hobsbawm pointe les nouveautés de cet "ensemble magistral" dont celle qui consiste à concevoir, au temps de la domination occidentale, la conquête par une puissance étrangère non comme une imposition mais comme une interaction. Et donc à invalider une histoire "postcoloniale" qui postule la pérennité de ce rapport sous la forme mécanique qu'aurait été une intervention totalement exogène.

Christopher A. Bayly écrit qu'entre 1780 et 1914, les Européens ont "spolié les peuples indigènes de vastes étendues de territoires, notamment en Afrique du Nord et du Sud, en Amérique du Nord, en Asie centrale, en Sibérie et en Océanie. (...) Cette domination physique s'accompagnait de différents degrés de soumission idéologique. Les manières de concevoir la société, les institutions et les façons de procéder qui s'étaient aiguisées dans les combats et les oppositions féroces entre nations européennes devinrent autant de moyens de contrôler les peuples non européens en leur indiquant la voie à suivre. Toutefois, ces peuples n'absorbèrent pas de manière passive les bienfaits occidentaux, et ils ne se comportèrent pas davantage en victimes résignées de l'Occident. La manière dont ils assimilèrent, puis remodelèrent les idées et les techniques de l'Occident pour les adapter à leur propre situation, contribua à fixer des limites à la nature et à l'étendue de la domination que leur faisaient subir ceux qui détenaient le pouvoir en Europe." (p. 18).

C'est la pensée des exclusions réciproques, telle que certains partisans des postcolonial studies bataillent à l'imposer, qui se trouve infirmée. Dire, comme Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, que "les effets de la colonisation n'ont pas été abolis en 1962" et que ces "effets se font toujours sentir aujourd'hui" (La fracture coloniale, 2005, p. 14) est, ou bien un truisme historien sans valeur du genre "pour comprendre la France d'aujourd'hui, il faut tenir compte des héritages coloniaux"..., ou bien une généalogie ne faisant que rééditer la vision binaire dénoncée par Christopher Bayly. La "fracture coloniale" persiste à réfléchir en termes d'imposition/rejet alors que Bayly appelle à penser en termes d'interaction.

Michel Renard

 

- (...) La seconde thèse découle de la spécialisation personnelle de Bayly dans l'histoire de l'Inde. Il présente l'Inde du XVIIIe siècle non pas de la manière traditionnelle comme une société immuable au sein d'un empire moghol en déclin, prête à se laisser conquérir par une puissance étrangère, mais comme un sous-continent caractérisé par des innovations commerciales dynamiques, au sein duquel les intérêts commerciaux et urbains s'efforçaient de se forger des moyens propres pour faire face à l'instabilité politique de la région. Les Britanniques arrivèrent politiquement au pouvoir non pas en tant que conquérants venus d'outre-mer, mais plutôt au début comme partie intégrante de la tentative imaginée par certains Indiens de modifier le rapport des forces au niveau du sous-continent.

Même après avoir été acceptée, la domination britannique dut continuer jusqu'à la fin de s'appuyer sur une combinaison de forces et de relais locaux, faisant que les Indiens acceptaient le raj (dénomination de la période de domination britannique du sous-continent indien) au nom de leurs intérêts propres. Plus généralement, la naissance du monde moderne ne fut pas quelque chose simplement imposé de l'extérieur par l'Occident, mais un processus complexe fait d'évolutions interagissant les unes avec les autres et émanant des deux côtés bien qu'à l'évidence dominé par la force des puissances impériales et par l'hégémonie du modèle occidental ; ce processus était également la seule manière de rendre les pays concernés suffisamment forts pour résister à la domination occidentale, avant finalement de s'en affranchir. Les peuples non européens s'approprièrent en les adaptant les outils politiques et idéologiques apportés par l'Occident. Bayly ne s'embarrasse pas avec les errements de l'histoire "postcoloniale".

Éric Hobsbawm, décembre 2006
préface à La naissance du monde moderne (1780-1914),
les Éditions de l'Atelier, 2007, p. 13-14.

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