mardi 29 août 2006

Pour en finir avec la repentance coloniale

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Pour en finir avec la repentance coloniale

un livre de Daniel Lefeuvre

 

- 2012 : voir le dossier complet sur le livre et les critiques

- à paraître le 8 septembre 2006 aux éditions Flammarion

 

Daniel Lefeuvre est professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris VIII/Saint-Denis. Il a déjà publié Chère Algérie. La France et sa colonie, 1930-1962 (Flammarion, 2005).

 

couv_Daniel_newBonnes pages du livre de Daniel Lefeuvre : Pour en finir avec la repentance coloniale


 

Or, le passé colonial construit par les Repentants entretient un rapport assez lointain, sinon totalement artificiel, avec la réalité des situations coloniales, telles que plusieurs générations d’historiens, progressivement, les établissent. Plutôt qu’un Livre noir, c’est un Roman noir du colonialisme qu’ils nous livrent. Car, contrairement à ce qu’ils veulent faire croire, leurs histoire n’est pas une histoire de la colonisation, mais un simple florilège de discours tenus sur la colonisation. Dans la plupart des cas, ce qui tient lieu d’argumentation se limite à la reproduction de fragments de textes ou d’images, dont la sélection jamais réellement explicitée, relève de l’arbitraire. On pourrait, et certains ne s’en privent d’ailleurs pas, écrire avec ce procédé, un Livre blanc de la colonisation, diamétralement opposé à celui des Repentants. Rien ne serait plus facile, en effet, que d’aligner autant de citations à la gloire de l’œuvre coloniale de la France, y compris tirées d’auteurs «indigènes», que les textes de condamnation qui font le miel de nos auteurs.

À l’occasion, le Repentant n’hésite pas à donner un coup de canif à sa vertu : lorsque sa démonstration l’exige, il l’appuie sur une citation tronquée, détournée de son sens. Cette méthode n’est pas sans rappeler celle des régimes totalitaires qui effaçaient des photographies officielles les personnalités tombées en disgrâce. Les mauvaises causes appellent toujours de mauvais procédés.

Contrairement à la méthode historique soumise à la «dictature de la chronologie», les citations utilisées sont présentées au mieux dans le cadre d’une chronologie floue, le plus souvent sans ordre chronologique du tout. Cette confusion repose sur l’idée que le temps et  colonial est un ensemble homogène, caractérisé par une continuité sans faille des principes et des pratiques, apparentant la domination coloniale à un système totalitaire. Empruntant une démarche téléologique qui ramène à Bossuet, il s’agit, pour les Repentants de révéler «la nature»  de l’Etat colonial et ses principes - extermination des populations autochtones, domination arbitraire fondée sur une violence sans contrôle, pillage des ressources des colonies et exploitation éhontée des indigènes - pas d’en écrire l’histoire.

Peu importe, d’ailleurs, que les propos mentionnés manifestent les opinions, les désirs, ou les rêves de leurs auteurs plutôt qu’ils ne témoignent des réalités, peu importe leur impact effectif  sur les événements. Les représentations sont substituées au réel, sont confondues avec lui, les mots deviennent la seule réalité. Or, les historiens le savent, s’en tenir aux textes n’éclaire en rien les politiques réelles mises en œuvre dans les territoires colonisés : «la pratique de l’histoire dans ce qu’elle possède d’aspects irréductiblement pragmatiques, ne permet pas de penser que l’histoire des idées puisse rendre compte de la totalité du cours des choses et oblige à comprendre comment les idéologies et les mentalités sont mises en œuvre par les individus et les groupes, au fil des engagements politiques et sociaux» (Jean-Clément Martin). Il ne suffit pas, on le sait bien, qu’une loi soit votée pour qu’elle soit appliquée et appliquée dans l’esprit du législateur. Il revient justement à l’historien de lever le voile, d’aller regarder, au-delà des mots, les réalités. 

Cette détestation du passé colonial de la France – à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une détestation de la France elle-même - conduit nos Repentants à juger les hommes du passé à l’aune des critères moraux, voire judiciaires, actuels. Colbert, Gambetta et Jules Ferry, Bugeaud, Gallieni et Lyautey, bien d’autres encore, relèveraient ainsi d’un nouveau Nuremberg. On sombre là dans «le sacrilège de l’anachronisme», ce péché mortel des historiens, dénoncé naguère par Lucien Febvre.

Daniel Lefeuvre

 

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Daniel Lefeuvre

 

Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre
Flammarion, 230 p, 18 euros.

 

 

 

 

 


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Chère Algérie. La France et sa colonie, 1930-1962

Daniel Lefeuvre, Flammarion, préface de Jacques Marseille            

            

Plus de deux cent mille morts, côté algérien, près de trente mille morts, côté français : telle fut l'issue sanglante de la guerre d'Algérie. Cette guerre meurtrière, qui a longtemps tu son nom, fut aussi extrêmement coûteuse: elle a représenté 20% du budget de l'État pour la seule année 1959. Fallait-il que les enjeux soient considérables pour que la France manifeste, si longtemps, un tel attachement! Or ce livre démontre qu'il n'en fut rien, mettant à mal, au passage, bien des idées reçues: dès le début des années trente, l'Algérie connaît une crise qui ira s'aggravant jusqu'à son indépendance, et représente un fardeau toujours plus lourd pour la métropole. Les ressources sont insuffisantes pour nourrir une population qui croît très vite, car l'Algérie n'est pas ce pays richement doté par la nature qu'on s'est longtemps plu à imaginer ; la misère s'étend, les Algériens sont, très tôt, contraints de s'expatrier pour nourrir leurs familles - et non parce que la France fait appel à eux pour se reconstruire après 1945. Cette crise, aucune mesure n'a pu la juguler, ni les tentatives pour industrialiser la colonie avant la guerre, ni le plan de Constantine décidé en 1958. Quant à la découverte des hydrocarbures du Sahara, elle fut loin de représenter la manne qui aurait avivé la cupidité de la puissance coloniale... Analysant les relations complexes et changeantes entre les acteurs de la colonisation - État, organismes patronaux, entreprises, citoyens -, Daniel Lefeuvre propose une histoire nuancée et critique de ce pan tragique de notre passé colonial, au risque de heurter les partisans de la commémoration nostalgique comme les tenants d'une «repentance» mal entendue.

En couverture: A. L. Mercier, Algérie, pays de la qualité, affiche. Office algérien d'action économique et touristique, Gouvernement général de l'Algérie, vers 1950 (MHC-BDIC).

ISBN : 2-08-210501-6
EAN : 9782082105019

Date de parution : 06.04.2005
Disponible
Prix : 24,00 €
Format : 16 x 24 cm / 512 pp.

            

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Chère Algérie. La France et sa colonie, 1930-1962, Daniel Lefeuvre
Flammarion, 512 p, 24 euros.

 

 

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lundi 28 août 2006

À la mémoire de Pierre Vidal-Naquet, 1930-2006 (Gilbert Meynier)


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Pierre Vidal-Naquet, historien et dreyfusard


À la mémoire de

Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)

Gilbert Meynier


Pierre Vidal-Naquet vient de nous quitter, victime d’une hémorragie cérébrale. Depuis plusieurs années déjà, il était souffrant. Atteint de douloureux lymphœdèmes aux jambes, il ne se mouvait plus que difficilement, non sans l’aide de Geneviève qui le guidait et le réconfortait. Je l’avais revu, déjà bien diminué127869 – physiquement, mais en aucun cas intellectuellement -, à Cambridge, lors d’un colloque organisé sur l’histoire de la guerre algéro-française de 1954-1962 au King’s College en novembre 2003, et nous avions encore dîné ensemble à Paris, avec Geneviève, à l’Amazigh, rue La Pérouse  [photo ci-contre], près d’un an plus tard en compagnie de Mohammed Harbi.

Mais lorsque je le priai d’être des nôtres au colloque d’histoire franco-algérienne que j’avais contribué à organiser à Lyon sous l’égide de l’École normale supérieure-Lettres et Sciences humaines, et qui se tint les 20, 21 et 22 juin derniers, il donna dans un premier temps un acquiescement de principe, avant de m’avertir début mai qu’il ne pourrait venir. Il avait accepté cependant qu’une équipe vidéo de l’ENS-LSH vienne à Paris enregistrer la communication qu’il PVN_vid_odevait faire sur l’affaire Audin, et que notre jeune collègue de l’ENS Frédéric Abecassis, spécialiste de l’histoire culturelle de l’Égypte contemporaine, lui pose quelques questions sur sa vision de l’histoire ; cela quelques semaines seulement avant qu’il nous quitte... Il fut ainsi, malgré tout, des nôtres, par l’image et par la voix. A le voir et à l’entendre sur l’écran du grand amphi de l’ENS, je compris alors à quel point il était mal.


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le bulletin Vérité-Liberté animé par Pierre Vidal-Naquet (1961)

Pour tous les gens de ma génération, comme pour ceux de la génération morale qu’il a incarnée, pour les plus jeunes aussi, il est irremplaçable. Pour ma part, je le connaissais de réputation bien avant de le rencontrer, de devenir son étudiant, puis son ami. Jeune militant anticolonialiste à l’UNEF au début desimage344 années soixante à Lyon, j’éprouvais estime et respect pour l’homme du Comité Audin, de Témoignages et Documents, puis de Vérités-Libertés, qu’il anima avec la fièvre démonstrative du véritable historien et agent des Lumières qu’il était : Pierre Vidal-Naquet se disait volontiers, et historien, et dreyfusard. Pour lui, ces deux qualités jointes constituaient presque un pléonasme. Il avait sans cesse à cœur de continuer les combats pour la vérité et la liberté qui avaient été poursuivis lors d’épisodes cruciaux, tels l’Affaire Dreyfus, de l’histoire de la France contemporaine. C’était aussi en tant que Français qu’il souffrait de voir bafoués le droit et la justice ; cela même si le combat qu’il entreprit contre la torture, et plus largement contre l’oppression coloniale, pendant la guerre de libération algérienne de 1954-1962, n’était pas à mon sens à relier aux seules valeurs françaises, mais plus amplement à des valeurs que je veux croire universelles : il y a plusieurs couleurs à l’arc-en-ciel mais il y a un seul ciel.

Pierre Vidal-Naquet était pour moi un emblème respecté lorsque, à 22 ans, je fis sa connaissance à la batimen1rentrée 1964, alors qu’il venait d’être nommé maître-assistant d’histoire grecque à l’université de Lyon [photo ci-contre]. À moi, chez qui les enseignants que j’avais jusque alors connus n’avaient pas réussi à susciter de vif intérêt pour cette matière, il la fit vraiment découvrir en en présentant un visage pour moi inaccoutumé – je venais de terminer mon diplôme d’études supérieures (aujourd’hui la maîtrise) en histoire médiévale et je préparais l’agrégation. Je me souviens en particulier d’une brillante synthèse de notre nouveau professeur sur le roi hellénistique – la période hellénistique était alors l’une des questions d’histoire ancienne au programme. Je n’ai pas connu Henri-Irénée Marrou, qui, lui aussi, s’était élevé contre la torture colonialiste, mais ce fut sur les conseils de Pierre Vidal-Naquet que je lus, notamment, sa magistrale Histoire de l’Éducation dans l’Antiquité, si riche d’enseignements, aujourd’hui encore, pour les gens qui veulent comprendre les sociétés méditerranéennes.


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Les relations que j’eus alors avec Pierre Vidal-Naquet ne furent pourtant pas sans frictions. Mais, outre notre grande connivence en matière d’engagements citoyens, ces frictions même renforcèrent les liens qui allaient bientôt nous unir. Depuis, je n’ai pas cessé d’être en relations avec lui : il était pour moi une de ces boussoles nécessaires à cette humaine vie, dont Manuel Vazquez Montalban a pu écrire qu’elle était comme les échelles des poulaillers : courte et pleine de merde. Mais des personnes comme Pierre faisaient qu’on pouvait parfois n’en pas désespérer.

Nous prîmes l’habitude de souvent nous téléphoner. Je lui demandais souvent conseil et nous échangions d’abondance sur tous les sujets qui nous tenaient à cœur. Il me fit l’amitié, en 1981, de préfacer mon livre L’Algérie révélée, de me donner son avis sur ce que j’écrivais, de longuement relire, en 2002, enfin, le manuscrit de mon Histoire intérieure du FLN. Ceci dit, nous n’étions pas toujours du même avis : ainsi, il ne désapprouva pas la guerre du Golfe de 1991 car il ne pouvait admettre la disparition d’un État – fût-il à l’origine une constructions artificielle coloniale comme le Koweit - suite à l’entreprise d’Anschluss de la dictature irakienne, quand je voyais pour ma part dans l’intervention militaire placée sous l’égide de l’ONU une manifestation primordiale de l’impérialisme. Il me dit pourtant après coup avoir cru s’être trompé.

En revanche, nous eûmes la même position pour nous élever contre l’intervention américaine en Irak de 2003 – hors ONU, celle-là. Nous partagions dans l’ensemble les mêmes manières de voir au sujet de la réalité coloniale de l’État d’Israël et sur la nécessité de rendre justice au peuple palestinien en créant pour lui un État digne de ce nom, de même que nous sentions bien que l’impérialisme incarné par Bush junior, engoncé dans le fondamentalisme protestant, avait pour symétrique réactionnel le fondamentalisme dit islamique, l’un et l’autre unis entre eux, comme aimait à le dire Jacques Berque, comme le sont les nénuphars par leurs racines. Nous étions, pareillement, à peu près d’accord pour considérer cet accord virtuel, dérivé des entretiens de Taba, dénommé «accord de Genève», sous les auspices originels de médiateurs suisses, sur lequel étaient parvenus fin 2003 à se mettre d’accord des responsables israéliens et palestiniens, réunis par cette définition élémentaire de la politique qu’on appelle parfois le compromis - upload_photo_upload000m503Yasser Abed Rabo et Yossi Belin [photo ci-contre] pour ne pas les nommer -, et dont il semble que plus personne aujourd’hui ne veuille entendre parler : leurs initiateurs respectifs ont été, chacun de leur côté, voués aux gémonies de la traîtrise – Samir Rantissi, un proche de Yasser Abed Rabo, a même été assassiné à Ramallah il y a un peu plus d’un an sans que cela ait été remarqué par la presse, ou par les militants d’un côté ou de l’autre. N’ont aujourd’hui la parole que ceux là même qui ne veulent entendre parler que de dénonciation et/ou d’affrontement.

Quelles que puissent être les divergences ou les sujets de controverse, l’accueil réservé par Geneviève et Pierre au visiteur, que ce soit à Paris dans l’appartement de la rue du Cherche-Midi, puis du boulevard de la Villette, que ce soit dans la maison familiale de Fayence, était toujours chaleureux et sans façons. L’affectueuse amitié de Pierre Vidal-Naquet était sans calculs, comme étaient sans calculs, aussi, les positions frontales et les formules bien senties à l’égard des humains et des idées qu’il honnissait.

Lui et moi partagions partiellement le même réseau de connaissances : Mohammedt_Harbi_Mohammed_en_couleur Harbi, Pierre Sorlin, Édouard Will… Personne ne présente plus Mohammed Harbi, le grand historien et militant anticonformiste algérien. Pierre Vidal-Naquet dit, dans ses mémoires que, début 1992, il fut en France, avec Mohammed Harbi, «l’un des rares intellectuels à condamner le principe de l’interruption des opérations électorales» en Algérie :  lesdits intellectuels,  tout démocrates qu’ils se proclamassent, préféreraient tout compte fait un coup d’état «laïque» sous l’égide des généraux algériens, à l’établissement de l’ «islamisme», fût-ce à la suite des premières élections libres à avoir été organisées en Algérie : «Le fait d’être dans cette bataille dans le même camp que Mohammed Harbi, admirable historien du FLN, [fut] pour moi une source de force. Si l’histoire ne sert pas à prendre parti dans le présent, on peut se demander à quoi elle sert.» (1) Pierre Sorlin, ancien condisciple de Pierre Vidal-Naquet, avait réussi l’agrégation la même année que lui, avant d’enseigner, lui aussi, à Lyon, puis à Vincennes, avant Saint Denis et la Sorbonne nouvelle, et d’être une des chevilles ouvrières des Cahiers de mai. On doit entre autres à Pierre Sorlin une synthèse, irremplacée à ce jour, sur la société française, (2) ainsi qu’une magistrale Sociologie du cinéma (3). Ce proche de Pierre Vidal-Naquet est aujourd’hui en grande partie ignoré du public français, cela au prorata du déferlement de tant de petits maîtres médiatiques (4).

Moins connu peut-être encore, mais lui aussi de rayonnement mondial, le regretté Édouard Will, le grand maître des études d’histoire grecque du dernier tiers du XXe siècle. Ce fut ce professeur de l’université de Nancy – il y fut mon collègue pendant plus de vingt ans- que Pierre Vidal-Naquet choisit pour diriger sa thèse sur travaux qu’il soutint dans la ville de Stanislas en janvier 1974, dans un jury présidé par l’archéologue Roland Martin, et qui comprenait aussi Claire Préaux, la savante belge [photo ci-contre] qui s’était fait connaîtrecp dès avant-guerre par son Économie royale des Lagides, et que Pierre appelait «la grande dame de la papyrologie.» Pierre m’avait alors confié que, à son sens, Édouard Will était le seul directeur de thèse qui lui ait paru envisageable. Pourtant, je sais qu’il y eut parfois des frictions entre le directeur de thèse et l’impétrant : Édouard Will était un homme sans concessions, un humaniste tendre, mais qui pouvait être caustique – paraphrasant Jules Ferry, Pierre a écrit de lui que «ses roses pouss(ai)ent en-dedans.» C’était surtout un grand savant dont la rigueur n’avait d’égal que la modestie – et c’était bien la raison pour laquelle les deux hommes s’étaient rejoints.

Mais je me suis parfois demandé s’il n’y avait pas eu, dans la rencontre, plus ou moins délibérément, une connivence en dreyfusisme, voire en cette mémoire traumatique inconsciente, commune aux juifs et aux protestants, si historiquement à l’œuvre, de livre_rl’Affaire Dreyfus à la France de Vichy. Édouard Will était issu de la HSP (Haute société protestante) de Mulhouse – qui avait été la patrie de son compatriote et coreligionnaire vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner - dreyfusard notoire. Et rappelons qu’un autre dreyfusard actif, le commandant Georges Picquart – qui finit général et ministre du premier ministère Clemenceau -, était strasbourgeois et, lui aussi protestant. N’y eut-il pas là de quoi confusément toucher la sensibilité d’un Pierre Vidal-Naquet, issu d’une notable famille de juifs du Pape – à laquelle avait appartenu le Carpentrassien sénateur Alfred Naquet, lequel fit voter au Sénat cette mémorable loi sur le divorce de 1884 qui lui valut la haine épaisse des milieux catholiques conservateurs ? Pierre Vidal-Naquet a pudiquement évoqué dans ses mémoires la tragédie familiale, qui l’a tant marqué, de la déportation et de l’assassinat de masse programmé dans ses camps par le système nazi, avec en France l’acquiescement du régime fantoche de Vichy – ses parents, Margot et Lucien, furent engloutis à Auschwitz en 1944. Pierre connut d’autres drames personnels, mais aussi la plénitude d’une vie familiale accomplie, entre Geneviève, leurs trois fils et leurs petits-enfants ; la plénitude aussi d’un accomplissement intellectuel.


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Je crois avoir lu la plus grande partie de ses productions et, à vrai dire, qu’il s’agisse de l’historien du présent et de l’anticolonialiste militant qu’il a été et est demeuré, ou qu’il s’agisse de l’analyste des sociétés 5894449_pet des mythes antiques, on retrouve chez lui les mêmes attentions, les mêmes scrupules, la même foi : chez lui l’historien et le militant, on l’a dit, ne furent qu’un, sans pour autant qu’il ait jamais été – loin de là- un historien militant au sens langue de bois du terme. Simplement, sa sensibilité ne pouvait que toucher les esprits libertaires de la libre histoire : qu’il s’agisse de son Chasseur noir (5), de son Enfant grec, le cru et le cuit – où l’on sentira la trace structuraliste -, de son Clisthène l’Athénien (6), réalisé en collaboration avec Pierre Lévêque , de son Mythe et tragédie en Grèce antique, conçu et rédigé avec Jean-Pierre Vernant (7), de Les Juifs, la Mémoire et le Présent (8) ou du Monde d’Homère (9) …, qu’il s’agisse enfin de ce livre qu’il porta si longtemps en lui, cette Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien (10), qui suit le cheminement du mythe de l’Antiquité grecque aux délires contemporains – américains, allemands, italiens…-, paru juste un an et demi avant que Pierre nous quitte, je ne me crois guère autorisé à commenter, et ne puis même citer ici toutes ses productions.

J’avais lu, je crois, de Pierre, dès leur parution, tous les livrestorture_republique d’histoire immédiate qui me parlaient au premier chef, puisque l’Algérie en constitua si souvent le pivot : L’Affaire Audin (11), La Raison d’État (12), La Torture dans la République (13), Les Crimes de l’armée française (14), Face à la raison d’État (15), mais aussi, pour moi qui n’avais connu mai 1968 que de loin, puisque j’étais alors en poste à Oran, j’ai lu avec passion le Journal de la commune étudiante, écrit en collaboration avec Alain Schnapp (16), et dont Pierre Sorlin a préfacé la journal_commune__tudiantedeuxième édition (17), ainsi que Les Assassins de la mémoire (18), Le Trait empoisonné. Réflexion sur l’affaire Jean Moulin (19), et tout ce qu’il a écrit - dans le cadre de ses combats contre le négationnisme – sur Faurisson notamment. Sur ce terrain, nous avons, Pierre et moi, au moins un ami commun, Florent Brayard, qui fut mon étudiant à l’université de Nancy, avant de poursuivre, en France, aux Etats-Unis et en Allemagne, une recherche neuve sur le négationnisme, puis sur la «solution finale». Cela n’empêcha pas Pierre de dévoiler les accusations abusives de négationnisme de la lamentable affaire Videlier qui remua un temps les microcosmes universitaire et gauchiste lyonnais.

Car c’est aussi cela qui caractérisait Pierre Vidal-Naquet : l’intangibilité des principes, qui pouvait même 5892436_ps’appliquer à l’ennemi politique. Lui qui avait tant lutté contre la torture colonialiste n’hésita pas à dénoncer les mauvais traitements dont furent victimes des membres de l’OAS arrêtés et emprisonnés. Pierre était l’ennemi de toutes les bêtises, de tous les intégrismes, de toutes les langues de bois. Il a été de ceux qui m’ont alerté, voici bientôt deux ans, sur les dérives sectaires d’un certain anticolonialisme post bellum, donneur de leçons et manichéen, tel qu’il est exprimé dans le Coloniser, exterminer d’Olivier Le Cour-Grandmaison (20). Nous avons alors, Pierre et moi, cosigné sur ce sujet un article critique, qui fut publié dans Esprit en décembre 2005 (21). Et encore, chez Le Cour-Grandmaison, y avait-il une vraie sincérité, sincérité que l’on ne décèle pas toujours aujourd’hui dans les productions médiatiques ordinaires des entreprises de l’anticolonialisme de marché.

Et l’anticolonialiste vrai que restera pour l’histoire Pierre Vidal-Naquet a très tôt été, aussi, un observateur sans illusion de la bureaucratie militaire qui a étendu son emprise autoritaire sur l’Algérie indépendante, parfois sous le vernis de fragiles fusibles civils. La condamnation sans appel du régime d’oppression et d’injustice que l’Algérie avait subi sous le régime colonial n’empêche en effet en rien de dire sereinement, sans acrimonie, mais fermement, ce qu’il en est du régime sui generis qui la régit depuis près d’un demi-siècle. Bien au contraire : ni l’agressivité ni le culpabilisme ne sont de bonnes boussoles pour l’historien. Et, ajoutera-t-on, sans doute pas davantage pour le politique. Au jour d’aujourd’hui, ce n’est pas réhabiliter l’épaisseur des ténèbres de la Chine traditionnelle que d’affirmer que le livre de Jung Chang et de Jon Halliday (22) consacré à l’énorme, et sans précédent système de terreur de Mao Tsé Toung, est un grand livre d’histoire.

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Pour terminer je ne puis résister à relater cette anecdote dont Pierre Vidal-Naquet m’a fait part : invité à Alger au dixième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, il s’est trouvé être voisin à la tribune d’Ali Zamoum. Ce fils d’instituteur kabyle, et frère puîné du commandant Salah, qui dirigea en 1959-60 la wilâya 4 (Algérois), avait été ce militant nationaliste algérien qui avait tiré à la ronéo dans son village de Ighil Imoula, le texte de la proclamation du FLN du 1er novembre 1954. Croyant remarquer que les salves tirées pendant la cérémonie faisaient tressaillir tels hauts galonnés entourant le colonel Boumediene, Ali lançant à la cantonnade à Pierre : «Il faut les comprendre, c’est la première fois qu’ils entendent parler la poudre !» C’est que le noyau dur de la substance même du pouvoir algérien était constitué des DAF («déserteurs de l’armée française»), ces «déserteurs par avion» qui, pour la plupart, quittèrent leur affectation d’Allemagne pour gagner Tunis en avion, surtout à partir de 1958 (23) ; et ils ne participèrent pour la plupart à aucun combat. Faut-il ajouter que, si Ali Zamoum fut un temps préfet de Tizi-Ouzou et directeur de la formation professionnelle au Ministère du Travail, il ne fit jamais partie de l’appareil… (24)

Par ses engagements sans concession, par sa rectitude, par son humour aussi, Pierre Vidal-Naquet nous manque déjà. Nous devons être nombreux à être désorientés. Que Geneviève, leurs enfants et petits-enfants sachent combien l’auteur de ces lignes, et plus largement l’équipe de Confluences Méditerranée*, prennent part à sa peine et lui adressent leur salut plein de respectueuse affection.

Gilbert Meynier


1 - Pierre Vidal-Naquet, Mémoires 2, Le Trouble et la lumière, 1955-1998, Paris, Seuil/La Découverte, 1998, p. 356.
2 - La Société française,  tome 1 : de 1840 à 1914 ; t. 2 : de 1914 à 1968, Paris, Arthaud, 1969.
3 - Paris, Aubier-Montaigne, 1977.
4 - Sans doute plus connu aux Etats-Unis et en Italie qu’en France, il écrit maintenant beaucoup en anglais et en italien –il est en train d’achever une synthèse sur l’histoire de l’audiovisuel en Italie.
5 - Paris, Maspero, 1981, réédit. La Découverte, 2005.
6 - Paris, Les Belles Lettres, 1964, réédit. Macula, 1983 et 1992.
7 - Paris, Maspero, 1972 ; réédit. La Découverte, 2004, 2005.
8 - Paris, La Découverte, 1991, réédit. Seuil, 1995.
9 - Paris, Perrin, 2000.
10 - Paris, Les Belles Lettres,  2005. Bien que non spécialiste, je me suis permis, en amateur, d’en faire un compte-rendu pour Confluences Méditerranée.
11 - Paris, Éditions de Minuit, 1958, réédit. et augmentée, Minuit, 1989.
12 - Paris, Éditions de Minuit, 1962, réédit. La Découverte, 2002.
13 - Paris, Éditions de Minuit, 1972, réédit. : Maspero, 1975 ; La Découverte, 1983 ; Éditions de Minuit, 1998.
14 - Paris, Maspero, 1975, réédit. La Découverte, 2001.
15 - Paris, La Découverte, 1989.
16 - Paris, Le Seuil, 1969.
17 - Paris, Le Seuil, 1988.
18 - Paris, La Découverte, 1987, réédit. Le Seuil, 1995.
19 - Paris, La Découverte, 1993, réédit. 2002.
20 - Paris, Fayard, 2005.
21 -  Coloniser, exterminer : de vérités bonnes à dire à l’art de la simplification idéologique, p. 162-177.
22 - Mao, Paris, Gallimard (coll. Biographies), 2006.


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* cet article doit paraître dans la revue Confluences Méditerranée que nous remercions de nous avoir autorisé la co-publication de l'article de Gilbert Meynier.


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- hommage à Pierre Vidal-Naquet sur le blog du Département d'histoire de l'université Paris VIII/Saint-Denis


- Quelques indications biographiques et bibliographiques relatives à Pierre Vidal-Naquet, par Taos Aït Si Slimane




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dimanche 27 août 2006

Charles-Robert Ageron, historien de l'Algérie coloniale (Daniel Rivet)

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Histoire de l'Algérie contemporaine, tome II. De l'insurrection
de 1871 au déclenchement de la guerre de libération (1954),
Charles-Robert Ageron, Puf, 1979



Charles-Robert Ageron,

historien de l'Algérie coloniale

Daniel RIVET



Le colloque sur "La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises", dont Daniel LefeuvreCharles_Robert_Ageron (université de Paris VIII) et Anne-Marie Pathé (IHTP) ont été les initiateurs, est l'occasion de rendre, enfin, l'hommage qui lui est dû à un historien qui a marqué de son empreinte au moins trois feuillets du livre de la recherche historique : l'Algérie au temps des Français, l'opinion française et la question coloniale, les "chemins de la décolonisation" en France et dans le reste de l'Europe, en collaboration avec un réseau de chercheurs coordonnés par l'Institut Français d'Histoire d'Outre-mer à Aix et l'Institut d'Histoire du Temps Présent à Paris. Les organisateurs de cette manifestation n'ont pas cherché, comme nos collègues maghrébins qui nous ont heureusement précédés en tenant l'important colloque de Zaghouan en Tunisie en 1995, à vous rendre hommage sous la forme d'un bouquet de contributions illustrant chacune une facette des recherches historiques en cours sur le Maghreb. Ils ont préféré vous rejoindre là où, aujourd'hui, vous avez planté votre tente de chercheur : au coeur de la guerre d'indépendance de la nation algérienne. Aussi voudrez-vous bien, Monsieur Ageron, prendre connaissance des communications qui suivront, comme s'il s'agissait d'avisos escortant le navire-amiral pour une expédition scientifique au long cours, mais nullement les interpréter comme le rugissement de sirènes de cuirassés qui saluent la dernière sortie en mer du navire-phare de la flotte.

C'est à l'homme qui fréquente ces dernières saisons le centre des archives de l'armée de terre à Vincennes, avec la régularité de Kant opérant sa promenade de l'après-midi à Könisberg, qu'ils tiennent à manifester shat_en_noirleur estime, leur admiration et leur amitié. Car voilà une des premières donnée signalétiques pour vous poirtraiturer : vous êtes au travail inlassablement. Vous conservez une boulimie d'archives et une fringale d'écriture qui constituent un exemple pour nous, petits travailleurs qui fatiguons vite ou bien paresseux que l'obligation d'être chercheurs tient en haleine. Les jeunes historiens n'ont pas manqué de relever ce trait. Il y a peu, une étudiante en maîtrise me disait qu'elle vous regardait compulser votre carton d'archives, lorsque son attention faiblissait, pour se redonner du coeur à l'ouvrage. Cette anecdote définit ce que vous êtes d'abord pour nous : la statue du commandeur quand nous sommes tarabustés par le constat que nos recherches n'aboutiront pas ou bien qu'elles ne font plus sens pour nous.

C'est à une manière de pratiquer la recherche historique qu'isl tiennent aussi à rendre hommage. Elle consiste à construire une oeuvre et à la soumettre à la critique des lecteurs. Autours de vous s'est agrégé un cercle de chercheurs qui vous soumettent également leurs travaux et ils aiment que vous preocédiez à la lecture exigeante de leurs écrits. Ainsi s'est constitué non pas une mouvance d'élèves se réclamant de vous comme d'un maître initiateur d'une nouvelle manière de faire de l'histoire, mais un cercle de chercheurs qui se rattachent à vous non par un lien de subordination institutionnalisé, mais parce que vous êtes leur conscience critique, parce qu'ils savent que c'est vous qui êtes le plus savant, parce qu'ils ont le sentiment, les uns les autres, de vous devoir une partie de ce qu'ils sont devenus.

Vous n'avez pas fondé de "zaouïa". Autour de vous ne gravite pas une "Braudélie" ou une "Rémondie", avec ses grands barons et ses petits châtelains. Mais autour de vous travaille un réseau informel de chercheurs qui vous lisent et qui vous donnent à lire ce qu'ils produisent. Cet in-group, où on distingue au moins trois strates générationnelles (vos pairs, vos cadets, de jeunes pousses prometteuses), entretient avec vous le commerce des idées dans une atmosphère de rare liberté intellectuelle. Car voici votre deuxième caractéristique : vous êtes un esprit libre, dégagé de toute inféodation à une chapelle historique, de toute attache à une institution de savoir, avec ce qu'elle engendre inévitablement de quasi ecclésial. Jusqu'à ce que vous trouviez à l'IHTP un espace de recherche scientifique taillé à votre aune, vous avez déambulé à travers le dédale des lieux de production du savoir et votre résistance aux pensées toutes faites et aux instituts de recherche pratiquant l'auto-congratulation eut pour contrepartie, de votre part, le consentement à la solitude.

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Bilda, place d'armes, 1920

Vous ayant dit quelle place vous occupez dans notre corps de métier et parce que, comme le disait Marrou, l'histoire est inséparable de l'historien qui la fait, je voudrais évoquer l'historien avant de parler un peu de votre oeuvre algérienne. Je le ferai à pas de colombes, parce que, tous, nous savons combien vous vous refusez à l'usage délicieux et frivole de l'égo-histoire. Vous invoquez volontiers la clause du h'urm dès qu'on vous questionne au-delà de l'enceinte de votre oeuvre scientifique. Il me semble, tout de même, que deux données sont fondamentales pour comprendre la singularité de votre parcours scientifique.

En premier lieu, vous appartenez à la génération, ô combien féconde, des historiens qui sont entrés à l'âge adulte au cours de la Deuxième Guerre mondiale avec tous les choix que cela a pu impliquer. Et d'abord de se soumettre au STO ou de s'y soustraire. La guerre : les historiens qui lui survécurent ont oscillé entre deux conduites après 1945.

Ou bien l'oublier, comme ce fut le cas de la deuxième génération des Annales : celle qui s'embarqua dans l'exploration braudélienne de la longue durée et amorça un glissement de l'histoire économique et sociale à l'histoire anthropologique. Du passé immédiat et d'un présent obnubilé par la guerre froide et la décolonisation, les Annales ne soufflèrent mot dans les années 1950. Ce n'est pas un jugement de valeur, seulement un constat. Ou bien l'intégrer dans une vision de l'histoire, où l'événement n'est pas réduit à un fait divers qui fait du bruit. L'événement fait qu'il y a de l'histoire. Et si je ne veux pas être le jouet de cette histoire, je dois le reconstruire le plus exactement, le plus fidèlement possible pour le comprendre et prendre position.

La Deuxième Guerre mondiale vous a donné le goût de l'histoire classique, celle qui pèse de tout son poids sur les hommes (le Guerre et Paix de Tolstoï), en même temps qu'elle vous convainc que l'opération historique a obligatoirement une dimension civique : mieux informer le citoyen pour éclairer ses choix. Deux professeurs à la Faculté des Lettres de Lyon, où vous êtes étudiant, ont été pour vous d'admirables éveilleurs de conscience et vous ont appris à conjuguer l'engagement et la distanciation, à soumettre vos convictions au doute méthodique qui est l'alpha et l'omega de notre discipline : Henri-Irénée Marrou et André Mandouze. Ils vous ont marqué en profondeur en prenant ouvertement position contre Vichy et en s'embarquant dans la résistance spirituelle, celle qui fut impulsée par Témoignage Chrétien. Ce ne fut pas un hasard si votre trajectoire ultérieure croisa celle de ces deux professeurs au moment de la guerre d'Algérie.

Le deuxième événement fondateur de votre conscience d'historien, ce fut votre démobilisation en Algérie, avant même votre affectation, en qualité de jeune agrégé d'histoire, au lycée Gautier à Alger, en 1947. À Sidi bel Abbès, où vous disposez de raltions familiales, vous êtes horrifié d'apprendre par le bouche à oreille l'ampleur encore tue de la répression de ce que vous appellerez plus tard "L'insurrection manquée du Nord Constantinois". Vous réalisez avec effroi que le milieu "pied-noir" est porteur, après la tuerie dont il a été victime, le 8 mai dans la région de Sétif, de cette pulsion de vengeance qui autorise les crimes de masse. À Alger aussi, vous découvrez l'inégalité congénitale entre Français et "Algériens musulmans" (l'expression vous appartient). Alors que vous circulez dans un autobus en qualité de "pathos" en uniforme, vous voulez céder votre place à une musulmane et vous vous faites vertement rappeler à l'ordre par le public européen. De fait, se déroule au cours de cette première expérience de l'Algérie une succession d'incidents où le jeune homme, héritier de valeurs judéo-chrétiennes et porteur d'une conception républicaine de la cité, se trouve en porte-à-faux par rapport à la société coloniale.

Cette plongée si brutale dans le drame algérien qui se noue vous épargne un long apprentissage pour acquérir une conscience anticoloniale ou bien une conscience critique du fait colonial. Votre oeuvre scientifique est suffisamment équilibrée, grâce aux nuances et aux balancements qui corrigent ce qu'une proposition initiale peut comporter d'excessif, pour que votre lecteur puisse opter pour un terme ou l'autre de cette alternative. Ou disons plutôt que votre quête de l'objectivité et votre érudition tiennent si fort votre oeuvre que le lecteur, s'il ne vous résiste pas, se laisse entraîner par votre refus d'entrer dans les catégories de jugement établies une fois pour toutes.

ALGER_1951Quoi qu'il en soit, l'extrême gravité de la situation algérienne ne vous échappe pas dès le début de votre séjour en Algérie, de 1947 à 1956. Elle vous fera opter pour le choix d'une thèse vous faisant remonter non pas aux origines du drame franco-algérien, mais au moment névralgique où la Troisième République opte pour une politique de francisation, c'est-à-dire de négation complète de la personnalité algérienne, et fait ce qu'elle dit, c'est-à-dire l'applique sans restriction, ni précaution. À l'unisson de Charles-André Julien, votre directeur de thèse et votre maître admiré, vous pensez que le problème algérien est trop grave, trop immédiat, pour qu'on se préoccupe d'y introduire les nouveaux questionnements, les nouveaux objets, les nouvelles procédures, qui fécondent et renouvellent l'école historique dans les années 1950-1960. Ce dont il s'agit d'abord, c'est d'exposer à la pleine lumière les données du problème et de faire réfléchir le lecteur sur une question qui menace de défaire la cité républicaine.

Dès lors, depuis quarante cinq ans, vous n'avez de cesse d'explorer l'histoire contemporaine de l'Algérie. Vous l'abordez sous trois angles d'attaque définissant chacun un genre : celui de la thèse d'antan, où on se devait d'élaborer une somme monumentale, celui de l'ouvrage de synthèse, où on se propose de lire une époque, celui de l'article, où on pointe la focale sur un problème en suspens, soit pour compléter l'oeuvre de ses prédécesseurs, soit pour faire remonter un pan du passé occulté.

Votre thèse paraît en 1968 sous le titre Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919. Elle représenteAgeron_musul l'entreprise d'archéologie la plus complète qui soit de la strate de colonisation déposée par la Troisième République en Algérie dans ce demi siècle que vous parcourez et une enquête en profondeur, vertigineuse d'érudition maîtrisée, sur la condition des sujets indigènes de la France dans cette province très particulière qu'était l'Algérie française. Le premier apport de cette thèse monumentale est de démontrer, avec une rigueur impeccable, le refoulement d'un peuple par la minorité coloniale aux limites de l'infrahistoire. Qu'il s'agisse de la législation foncière, du régime forestier, de la fiscalité à double détente avec le s"impôts arabes" ou du code de l'indigénat, votre étude est argumentée comme une magistrale plaidoirie en faveur d'un peuple nié, dépersonnalisé et exclu de la cité. Elle est, à rebours, une pièce à conviction implaccable contre l'oligarchie coloniale en Algérie.

Il reste possible de comprendre autrement cette période en s'adossant même à votre travail. On peut affirmer, comme les marxistes férus de structuralisme dans les années 1960, que la colonisation en Algérie, comme ailleurs, faisait système et que les hommes n'étaient que les instruments de ce système. Ou bien on peut mettre en exergue que Paris était, en dernière instance, la clé de voute de la République impériale, que par conséquent, la classe dirigeante locale n'était qu'une courroie de transmission et que c'est la République qui est intrinsèquement colonialiste. Mais, de toute façon, on ne peut, travaillant l'Algérie sur ce demi-siècle, faire l'économie de votre ouvrage, qui reste bien plus que la référence centrale : le socle indéracinable des études portant sur l'Algérie au temps des Français.

Beaucoup de vos lecteurs découvrent dans votre thèse un regard posé sur l'histoire auquel vous vous tiendrez par la suite, de sorte que votre oeuvre scientifique fait suite à elle-même, à la différence de la majorité de vos contemporains qui seront le jouet des mésaventures de la dialectique ou bien erreront d'une posture historiographique à l'autre pour se cramponner à une avant-garde qui, depuis longtemps, n'est plus une aventure, mais une assurance. La certitude qui arme votre thèse, c'est qu'il y a un ordre du politique doté de sa consistance propre et qu'une démarche citoyenne ou militante peut agir sur lui pour le modifier. Car c'est par la politique que les peuples accèdent à leur histoire, qu'ils cessent de la subir pour l'assumer. Cette autonomie du politique, bien peu de travaux novateurs s'en réclament dans le courant de ces années 1960-1970, quand le Maghreb et, plus généralement, le Tiers-Monde deviennent des places-fortes et presque le territoire réservé d'une philosophie de l'histoire portée par le principe d'explication selon lequel l'infrastructure économique commande au politique, comme le pouvoir est au bout du fusil.

La génération qui accède à la recherche historique aujourd'hui a du mal à réaliser l'ambiance intellectuelle de ces années 1960-1970 et à comprendre le mélange de pouvoirs de persuasion et d'intimidation du marxisme et du gauchisme tiers-mondiste, qui conféraient une explication rationnelle à la poussée imprévisible et mystérieuse de l'événement : en l'occurrence la débâcle des empires coloniaux. Vous avez, Monsieur Ageron, de même qu'un autre grand historien qui était également un esprit libre, Henri Brunschwig, aidé nombre de jeunes chercheurs à trouver leurs marques encore hésitantes, quand ils subissaient quelque peu l'emprise de cette école de pensée, dont on a oublié aujourd'hui la puissance de séduction.

Dans votre thèse déjà, vous mettez en exergue les hommes qui, sur les deux versants de l'Algérie coloniale, ont essayé de modifier un ordre de la cité qu'ils jugeaient inacceptable moralement et catastrophique politiquement : Ismaïl Urbain [photo ci-contre], Émile Masqueray, Jules Ferry, Paul Cambon, le recteur Jeanmaire, entre autres. De même, priviligiez-vous les Algériens musulmans, qui ont pensé et agi en médiateurs entre lesurbain deux communautés : Si Mohammed ben Rahal, le docteur Benthami et tant d'autres dans la mouvance des Jeunes Algériens. Dans la conjonction qui se produit entre Français indigénophiles et Jeunes Algériens, vous retrouviez comme une anticipation de l'alliance, si ténue, mais courageuse, qui se noua en 1956 entre des intellectuels nationalistes algériens et les militants d'Algérie-Espoir, à laquelle vous avez appartenu. Déjà vous affirmez votre prédilection pour les hommes passerelles entre les deux communautés, mais aussi pour les avertisseurs incompris en leur temps, les Cassandre qui crient dans le désert. Vous exhumerez de l'océan d'indifférence deux hommes, Ferhat Abbas et Maurice Viollette, qui furent les mécontemporains d'une époque qui s'aveuglait sur la pérennité du phénomène colonial. récemment, vous affirmiez du premier qu'il aurait pu être le Mandela de l'Algérie.


Annoncé par un Que sais-je ? bondissant d'intelligence historique, qui donne la réplique à celui, magistral, de Pierre Bourdieu consacré à la sociologie de l'Algérie, votre tome 2 de l'Histoire de l'Algérie socioalGcontemporaine, paru en 1979, prolonge le tome 1 dû à la plume étourdissante de Charles-André Julien. Il constitue une fresque complète de l'Algérie, du triomphe des colons au commencement de la fin, qui s'accélère après 1945. Il faut se hasarder dans l'entreprise d'écrire une histoire du Maghreb contemporain pour comprendre à quel point ce maître-livre est sans équivalent dans les protectorats, sur lesquels on dispose d'essais historiques, de qualité certes, mais qui n'ambitionnent pas d'être synthétiques, pour ne pas dire panoptiques, comme le vôtre.

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Au vu de votre tome 2, le lecteur est sensible à l'équilibre que vous avez maintenu entre les deux Algéries, qui se juxtaposent sans se compénétrer, sinon à la marge : sur des franges d'interférences qui ne vous échappent nullement. On vous savait avoir des affinités avec les Jeunes Algériens. Vous redonnez pourtant au mouvement des oulémas réformateurs et aux nationalistes plébéiens, entraînés dans le sillage de Messali Hadj, toute leur importance et leur consistance propre sans marquer de préférence. On vous situait comme un homme ayant peu d'affinités pour les extrêmes. Sur les communistes d'Algérie après 1945, vous nous projetez un éclairage qui fait abstraction de vos préférences partisanes. Vous nous démontrez que ces soi-disant sépératistes étrangers à la communauté française étaient les seuls à imaginer une cité franco-algérienne où il y eut de la place pour tous les habitants de l'Algérie et qu'ils constituaient uncamus_couv parti-charnière entre les deux communautés religieuses. Extrémistes les communistes algériens ? Nullement, mais hommes de l'intermédiation de plus en plus marginalisés par la bipolarisation raciale.

On peut évidemment projeter sur cette époque un autre éclairage. Peut-être ici l'homme de passion que vous êtes - vous qui êtes impassible et sensible à l'extrême - surprend sur un point  l'homme de rigueur impitoyable que vous n'êtes pas moins. C'est quand vous parlez du peuple des "pieds-noirs". En 1979, il est vrai, Le premier homme de Camus est encore inédit, qui nous révélera la charge d'inquiétude existentielle de ces hommes qui se sentent comme des enfants trouvés sur la terre d'Algérie, et qu'il faut lire en parallèle avec Ndejma de Kateb Yacine pour comprendre le flottement identitaire qui travaille les uns et les autres : ce qui se joue de déchirant, de paroxystique entre ces orphelins sur les versants opposés d'une Algérie à l'histoire rompue, au présent hybride et à la ligne d'horizon si incertaine, parce qu'orpheline de père. Peut-être eussiez-vous pu, en vous appuyant sur les témoignages d'Emmanuel Roblès, Jean Senac, Jean Pellegri, Jean Daniel, Marie Cardinal et de tant d'autres qui n'ont pas percé l'anonymat des fantassins de l'histoire, restituer une Algérie française à la topographie plus complexe et plus douloureuse que vous ne la donnez à voir.

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En contrepont de ces grands ouvrages, il y a la myriade d'articles que vous avez consacrés à l'Algérie, où ruisselle votre savoir immense et bouillonne votre soif de nuancer, de corriger les travaux des autres. Vous y laissez libre cours à votre tempérament je ne dirais pas de polémiste, mais de chercheur de vérités qui ont été bousculées par des travaux aveuglés par des préjugés. Vous avez exercé sur la communauté des historiens ce droit de remontrance (nasîha) exercé par les ‘ulama sur le prince pour l'exhorter à rester sur le droit chemin. J'évoquerai quelques-unes, seulement, de vos dernières mises au point sur des points chauds de l'histoire du temps présent, qui sont des admonestations adressées à ceux qui diluent la vérité pour servir une explication partisane ou bien l'allongent pour qu'on braque sur eux le projecteur des médias.

Je vise ici vos écrits ponctuels sur le nombre de victimes de mai 1945 et de fin août 1955 et, plus globalement, le nombre des morts algériens au cours de la guerre d'indépendance, de même que vos mises au net sur le drame des harkis ou sur les fluctuations de l'opinion publique de 1954 à 1962. Ce qui caractérise ici votre démarche, c'est l'absence totale de complaisance pour toutes les vérités reçues ; c'est la mobilisation de toutes les ressources de votre immense savoir pour parvenir à une plus juste appréciation du réel. Cette exigence de remise en cause des savoirs établis, vous l'exercez sur vous-même et vous vous corrigez durement ; je fais allusion, entre autres, à votre première approche de l'émir Khaled, avant qu'on sache la teneur de son adresse à Wilson, en 1919.

Vous aimez démystifier les lectures idéologiques de l'histoire. Vous traquez avec acharnement les traces du passé pour corriger les chiffres qui empoisonnent l'imaginaire des peuples et alimentent la guerre des mémoires. Vous ne croyez pas à la mémoire, toujours menacée d'être manipulée et de devenir non plus une mémoire vive, porteuse de libertés pour les consciences individuelles, mais une mémoire obligée, qui les enferme dans des croyances collectives, où la passion opacifie la connaissance. Volontiers, vous soucrivez, en la transcrivant en version laïque, à l'injonction de l'apôtre Paul de Tarse : "Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres". Effectivement, vous avez la certitude qu'on doit faire la vérité sur un problème historique, parce que vous croyez au réel et que vous savez qu'il se venge, lorsqu'on le maltraite à force d'approximations et de contresens. Vous pensez qu'on peut parvenir à un "récit vrai" de l'histoire. On plaisante gentiment votre néo-positivisme. On devrait plutôt saluer votre réalisme critique.

Vous reconstruisez le réel en vous astreignant à l'ascèse de l'exigence de la preuve documentaire. Certains pourraient incriminer votre état d'esprit et vos procédures de juge d'instruction. Vous rétorquez que l'histoire de l'ère coloniale est trop grave et lourde d'enjeux de mémoire pour qu'on l'abandonne aux historiens qui croient à la mémoire autant qu'à l'histoire. En s'inspirant de Paul Ricoeur, on pourrait que l'historien en vous opère comme l'analyste dans la cure psychanalytique pour clarifier une conscience civique obscurcie par le travail de la mémoire, qui reste toujours hasardeux et producteur de faux sens. Mais je n'irai pas plus loin dans ce débat, où votre confiance absolue dans la suprématie de l'indice écrit sur le témoignage oral vous engage à une fructueuse confrontation de points de vue avec nos plus jeunes collègues.

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salle de lecture des archives diplomatiques à Nantes


Certains, de même, pourraient regretter que vous ne nous ayez pas délivré le mode d'emploi de votre oeuvre et c'est un fait qu'on ne trouve pas de discours de la méthode sous-jacent dans vos maîtres-livres. À ceux-là, vous pouvez rétorquer en transposant la formule de Matisse : "Ce qui compte, ce n'est pas ce que dit un peintre, c'est ce qu'il peint". De même pour l'historien. Vous n'avez donc pas fait dans la miniature surchargée de signes exigeant un décrypteur pour les déchiffrer. Vous avez peint de larges fresques historiques, comme d'autres ont écrit des romans fleuves historiques, où, comme dans votre oeuvre, on voit le travail du temps exercer ses effets.

Je ne sais trop quel grand spirituel du XXe siècle a dit :"Nous naissons vieux, il faut apprendre à mourir jeunes". Monsieur Ageron, vous nous précédez de beaucoup dans l'acquisition de cet état d'esprit grâce auquel on se déprend de l'obsession, si légitime à ses débuts dans le métier, de creuser sa trace dans le territoire de l'historien. Ce qui vous importe depuis longtemps, c'est de servir notre discipline scientifique et de transmettre une éthique de la profession. Vous nous objurguez de maintenir le cap de la connaissance historique, parce que vous croyez avec un élan contagieux à l'accès à la vérité historique par le travail de la recherche. Vous êtes devenu notre naqîb ; je veux dire le syndic doyen des études historiques sur le Maghreb et le phénomène colonial en France. Mais vous êtes restés notre shâb : le plus jeune d'entre nous par l'appétence qui vous caractérise, quand vous déliez avec une fiévreuse impatience les ficelles retenant la liasse de papiers commandée la veille au service d'archives du fort de Vincennes, à la manière d'un étudiant dont c'est le premier contact avec l'archive. Car, plus qu'aucun d'entre nous, vous restez un historien affamé d'archives comme l'ogre de chair fraîche, ainsi que le recommandait Marc Bloch dans son Apologie du métier d'historien.

Daniel Rivet (2000), in
La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises,
actes du colloque en l'honneur de Charles-Robert Ageron
,
Sorbonne, novembre 2000,
Société française d'histoire d'outre-mer, 2000, p. 5-16.


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cartons d'archives au Caom (Aix-en-Provence, juillet 2004)


quelques liens

- texte de Charles-Robert Ageron (1984) : L'Exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial ?

- articles parus dans la Remmm (Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée)

- bio-bibliographie parue sur le site de la Société française d'histoire d'outre-mer (SFHOM)

- réédition des livres de Charles-Robert Ageron chez Bouchene

- présentation des oeuvres de Charles-Robert Ageron par Gilbert Meynier, 2005 (texte intégral en ligne)


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Charles-Robert Ageron



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samedi 26 août 2006

Lyautey (1854-1934) – notice biographique (Michel Renard)

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Lyautey à Ankazobé (Madagascar), 1897-1898



Lyautey (1854-1934)

notice biographique

Michel RENARD


Devenu une légende vivante, pour son œuvre dans le Maroc colonial, Lyautey (1854-1934), avait 58 ans d'une histoire militaire française avant cet épisode. Un passé et une carrière presque traditionnels. Pourquoi s'est-il distingué jusqu'à devenir cette figure épique de la France impériale ?

Louis Hubert Gonzalve Lyautey est né le 17 novembre 1854 à Nancy dans une famille aux origines aristocratiques, comptant des militaires de haut rang. En mai 1856, il fait une chute du balcon familial,place_Stanislas place Stanislas [ci-dessous], en regardant passer le cortège de baptême du Prince impérial, fils de Napoléon III. Il tombe d'un étage, traverse le store d'un magasin puis cogne le plastron providentiel d'un cuirassier à cheval. Sa survie miraculeuse condamne cependant le petit enfant à une opération pour des douleurs lombaires suivi d'un alitement qui dura deux ans. Le jeune garçon est contraint aux béquilles et même au port fréquent d'un corset orthopédique jusqu'à l'âge de douze ans. Cette expérience forgea son caractère et l'inaction forcée le mit au contact de la lecture, des rêveries et d'un entourage féminin. Alternant une scolarité au lycée avec l'instruction donnée par un répétiteur à la maison, Lyautey devient bachelier en 1872. Puis, sous la direction des jésuites de l'école Sainte-Geneviève, il prépare simultanément l'entrée à l'École Polytechnique et à Saint-Cyr qu'il intègre en 1873 à l'âge de dix-huit ans.

En 1874, il fait la connaissance du capitaine Albert de Mun, monarchiste attentif au sort des ouvriers et apôtre d'un "catholicisme social" qui influença durablement Lyautey. Celui-ci est nommé sous-lieutenant à sa sortie de Saint-Cyr en 1875, et accède à l'école d'application d'état-major dans une promotion d'une vingtaine de jeunes officiers. Il en sort avec le grade de lieutenant à la fin décembre 1877 et décide de consacrer une permission de deux mois à un périple en Algérie. La terre africaine, sa lumière, le lyrisme de ses paysages et de ses couleurs, l'ivresse de ses parfums saisissent immédiatement le jeune Lorrain. Ce voyage donne corps aux visions rêveuses de son enfance.

Teniet_el_Ha_dOfficier de cavalerie, Lyautey retrouve l'Algérie à l'été 1880 pour deux ans : Orléansville, Alger puis le sud algérien. En garnison à Teniet El-Haad, il affronte la solitude désertique et médite sur sa foi. «Il faut imaginer, ce lieutenant de vingt-cinq ans, seul en plein bled avec quelques soldats, et qui étendu sur un divan, couvre un papier arabe de tableaux synoptiques de saint Marc et de saint Luc. Le résulta de ses travaux l'effraya. Il éprouva un grand trouble. Il était seul. Il ne pouvait consulter personne. Il fit venir des livres de Renan, qui l'intéressèrent mais ne le touchèrent pas. Il cessa de pratiquer avec exactitude.» (André Maurois). En décembre 1882, il doit rentrer en métropole, dans les Vosges… puis à Saint-Germain-en-Laye en 1887 où il reçoit le commandement du 1er escadron du 4e régiment de chasseurs à cheval. C'est de cette époque que datent ses réflexions sur la mission de l'officier.

Le 15 mars 1891, la Revue des Deux Mondes publie son article : "Du rôle social de l'officier dans le service militaire universel". Les commandements de cavalerie se succèdent : Gray (Haute-Saône) puis Meaux (Seine-et-Marne). En 1894, le commandant Lyautey, âgé de quarante ans, est affecté en Indochine. Jusque-là, en vingt ans de carrière militaire, et à l'exception de ses deux années algériennes, il n'a connu que les garnisons de métropole, le temps de paix et jamais le combat.

Au Tonkin, il seconde le colonel Gallieni à la frontière chinoise et essuie son premier feu de guerre àLyautey_bureau_new Ké-Tuong en avril 1895. Il participe à l'administration de la région occupée et accède aux fonctions politiques en tant que directeur du cabinet militaire de Rousseau, gouverneur général de l'Indochine. En mars 1897, Lyautey rejoint Gallieni à Madagascar insurgée où il reçoit le commandement d'une région hostile à la nouvelle autorité française. Il fixe son quartier général à Ankazobé [photo ci-contre].

Pendant plus d'un mois, Lyautey poursuit les rebelles : la tactique des colonnes convergentes, apprise auprès de Gallieni, fait son succès. Au lieu de déporter le chef vaincu, il le réintègre dans ses fonctions mais sous l'autorité française, pratiquant ainsi cette politique "d'alliance" qu'il affectionna par la suite. "Montrer sa force pour ne pas avoir à l'utiliser", disait-il.

En septembre 1897, Lyautey obtient le grade de lieutenant-colonel. Son expérience d'administrateur, de "civilisateur" à la Gallieni, s'étend avec l'aménagement et "l'œuvre de résurrection" qu'il impulse dans tout le nord-ouest de l'île. Pour ce militaire, c'est la mise en valeur qui justifie la colonisation. Lors d'un séjour en métropole de 1899 à 1900, il sollicite des soutiens pour son action. Son discours à l'Union Coloniale est publié par la Revue des Deux Mondes sous le titre "Du rôle Maison_Lyautey___Madagascarcolonial de l'armée". Rentré à Madagascar, et basé à Fianarantsoa de 1900 à 1902 [photo : maison de Lyautey à Madagascar], Lyautey exerce l'autorité française sur un million de personnes et sur un territoire représentant le tiers de cette grande île…!


 

Rentré à Paris en juin 1902, il est mal à l'aise face aux conséquences de l'affaire Dreyfus (alors qu'il n'a jamais été anti-dreyfusard), et face à l'offensive anti-cléricale de la gauche radicale-socialiste. Il reçoit, sans enthousiasme, le commandement du 14e hussards établi à Alençon dans l'Orne. L'horizon provincial l'ennuie profondément. Heureusement, à la suite d'une rencontre avec Charles Jonnart, gouverneur de l'Algérie, son sort renoue avec l'Afrique. Lyautey est nommé commandant de la subdivision d'Aïn Sefra dans le sud de l'Algérie en même temps qu'il devient général. Il doit pacifier les confins frontaliers avec le Maroc. C'est lui qui, après la mort d'Isabelle Eberhardt, fit rechercher par ses soldats ses écrits emportés par la boue. À la fin de l'année 1906, Lyautey commande la division d'Oran et doit occuper Oujda en 1907 en riposte à l’assassinat du docteur Mauchamps à Casablanca.

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Lyautey à Oujda en 1907

Les événements le poussent toujours plus dans les affaires marocaines : intervention contre le soulèvement des Beni-Snassen (novembre 1907) et charge de haut-commissaire pour la zone marocaine occupée à Oujda. Il parvient à convaincre Clemenceau, au départ hostile, de la justesse de sa politique au Maroc. En 1910, cependant, le général est nommé à la tête du Xe corps d'armée à Rennes jusqu'au début de 1912.
Lyautey_en_1912_photoQuand la convention de Fès (mars 1912) établit le protectorat français sur le Maroc, Lyautey est tout désigné pour en être le premier Résident général. Instruit par ses séjours indochinois et malgache, ainsi que par l'expérience des bureaux arabes en Algérie (1833-1870), il refuse la politique d'assimilation et d'administration directe. [photo : Lyautey en 1912]

Il s'engage dans la recherche d'une collaboration avec les élites civiles et religieuses : restauration de l'autorité du makhzen (gouvernement central) avec un nouveau sultan, Moulay Youssef (1912-1927). Les colons ne peuvent procéder à la dépossession foncière comme cela avait été en Algérie. La justice, l'enseignement, l'artisanat, sont protégés par la "politique indigène" du protectorat. Admirateur des valeurs et du patrimoine marocain, Lyautey a pratiqué une "politique des égards", déférente à l'égard de l'Islam. Après la "pacification", il impulsa une modernisation de ce vieux pays : infrastructures, développement urbain (Rabat, port de Casablanca). Au sommet de sa gloire, il est élu à l'Académie française en novembre 1912. Appelé par Briand au ministère de la Guerre en décembre 1916, il se sent manipulé par celui-ci et sans prise sur les événements. En avril 1917, il démissionne et retourne au Maroc.

Il avait dit, lors de son premier mandat de Résident général : "Je n'ai tenu le Maroc que par ma politique musulmane" et son bilan plaide en sa faveur. En 1920, il défend ses options et demande une politique de ménagement à l'égard de la Turquie. En 1921, il reçoit la dignité de maréchal de France. Le 19 novembre 1922, il préside la cérémonie d'ouverture des travaux de la Mosquée de Paris. Épuisé par la tâche, Lyautey doit subir des opérations chirurgicales à Paris. C'est le moment de la guerre du Rif déclenchée dans le nord du Maroc par Abd el-Krim. En désaccord avec les dirigeants du Cartel des Gauches, il se retire en 1925. Ses adversaires - colons du Maroc et de l'Algérie – sont satisfaits car il lui reprochaient sa politique "indigène". Lyautey vit désormais dans sa propriété de Thorey en Lorraine.

En 1931, il préside l'Exposition coloniale au bois de Vincennes. Lyautey meurt le 27 juillet 1934 après quelques heures d'agonie. L'année suivante, sa dépouille est transportée à Rabat dans le mausolée (une blanche kouba) où il avait souhaité reposer. Mais le 21 avril 1961, les cendres du maréchal sont ramenées en France et placées par le général De Gaulle aux Invalides le 17 mai.


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mausolée du maréchal Lyautey à Rabat

Michel Renard (janvier 2006)





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vendredi 25 août 2006

L'Exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial (Charles-Robert Ageron)

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L'Exposition coloniale de 1931

Mythe républicain ou mythe impérial ?

Charles-Robert AGERON

 

Voici plus de vingt ans que l'Homme blanc a déposé partout dans le monde le «fardeau colonial» dont parlait Kipling ; partout il reste pourtant fustigé, parfois condamné pour crime contre l'humanité. Dès lors il devient difficile d'imaginer ce temps, proche encore, où triomphait avec bonne conscience l'impérialisme colonial. Qui veut célébrer la République se garde de rappeler qu'elle s'est enorgueillie, quasi unanimement, de son œuvre coloniale.

Et pourtant quel écolier de jadis ne se souvient d'avoir appris dans les manuels de l'école laïque que «l'honneur de la IIIe République est d'avoir constitué à la France un empire qui fait d'elle la seconde puissance coloniale du monde». «La colonisation, couronnement et chef-d'œuvre de la République», sur ce thème la franc-maçonnerie se sentait d'accord avec l'Académie française et les convents radicaux avec les assemblées des missionnaires. Tout écrivain, tout historien du monde contemporain, ou presque, se croyait tenu dans l'entre-deux-guerres de célébrer «l'œuvre civilisatrice de la IIIe République». Sait-on que Daniel Halévy, historien pourtant non conformiste et modérément républicain, après avoir écrit La République des ducs et La République des notables entreprit la rédaction d'un troisième ouvrage ? Il se fût intitulé La République des colonisateurs. Mais, après la défaite de 1940, le coeur lui manqua et le triptyque fut interrompu.

De quand date cette unanimité troublante ? De la Grande Guerre durant laquelle «les colonies ont bien mérité de la patrie», disait-on dans les années 1920. La guerre aurait révélé aux Français l'immensité, les richesses et l'avenir illimité de la «Plus Grande France». Aujourd'hui l'idée s'est accréditée, semble-t-il, que ExpoColo1Detl'apothéose de l'Empire colonial et l'apogée de l'idée coloniale en France se situeraient, tous deux, dans les années 1930 et 1931. Les fêtes du Centenaire de l'Algérie et celles de l'Exposition coloniale de Paris auraient clairement manifesté alors le triomphe de l'Empire colonial français. Elles mériteraient d'en rester le symbole.
L'Exposition coloniale, ainsi devenuel'une des dates et l'un des lieux de mémoire de la IIIe République, ce fait interpelle l'historien. Fut-elle décidée et construite pour célébrer le grand œuvre de la République colonisatrice? Servit-elle la gloire de la République auprès des Français ? Après sa clôture, la grande fête de Vincennes ne laissa-t-elle comme le bois lui-même qu'un tourbillon de feuilles mortes ? Ou bien ce spectacle provisoire devint-il musée imaginaire, référence obligatoire pour des générations brusquement confrontées au ressac anticolonial de l'histoire ? Oui ou non, l'Exposition de Vincennes fut-elle ce lieu où s'enracina pour l'avenir la mémoire de la République coloniale ?

 

La tradition de L'Exposition coloniale

Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler qu'avait 1931 courait déjà en France une longue tradition de l'exposition coloniale : On ne remonterait pas jusqu'au second Empire, malgré la présence attestée d'une section coloniale à l'Exposition de 1855, si les Parisiens ne connaissaient l'observatoire météorologique du parc Montsouris. Or cette curieuse construction fut édifiée à l'image fidèle du palais tunisien du Bardo où fut signé le traité de 1881. Lors de l'Exposition internationale de 1867, elle constituait le pavillon de la Tunisie, alors État indépendant.

C'est donc rétrospectivement qu'elle a pris valeur de premier monument «colonial» laissé à Paris par une exposition. En revanche, il n'est rien resté de l'Exposition permanente des colonies installée au Champ-de-Mars en 1867. Onze ans après, à l'exposition de 1878, on édifia au moins un vrai bâtiment colonial, fort miniaturisé semble-t-il, puisque le critique Henri Houssaye commentait : «Toute l'Algérie en 50 m2» pour présenter cette pâle reproduction de la mosquée Sidi bou Médine de Tlemcen, à laquelle on avait accolé un bazar tunisien et une boutique marocaine.


Amsterdam, 1883

 En fait, c'est en 1889 que, pour la première fois, les colonies eurent droit à une organisation étendue au sein de l'Exposition internationale universelle. Autour d'un pavillon central se groupaient sur l'esplanade des Invalides diverses constructions de taille normale abritant essentiellement des collections d'objets coloniaux, mais aussi des réductions de cités africaines et asiatiques. De l'avis des contemporains avertis, elle fut pourtant un échec pour la propagande coloniale.

Certes, les visiteurs purent marchander dans des souks algériens et tunisiens et se divertirent au spectacle d'un théâtre annamite et d'un concert arabe. Mais les badauds regardèrent surtout les danseuses algériennes à l'établissement dit de La Belle Fatma et les soldats noirs ou jaunes, ces derniers étant jusque-là inconnus en France. Jules Ferry ne put cacher son indignation devant le succès malsain de ces spectacles. Quant à Abel Hermant, il ne se souvenait plustard que «des palais bleus et des ânes de la rue du Caire» identifiés abusivement par lui au domaine colonial. L'exotisme l'avait donc emporté sur la vision coloniale.

En 1900, lors de la Grande Exposition universelle, l'œuvre coloniale de la République fut présentée enfin avec éclat dans les jardins du Trocadéro, et ce grâce à l'aide efficace du tout-puissant Eugène Étienne, patron des coloniaux. Cette section coloniale visait expressément à la propagande pratique au point de vue commercial et éducatif, mais on sacrifia aussi beaucoup au pittoresque. On y exhiba sans complexe «les citoyens de nos colonies militaires ou civils, artisans exerçant leurs métiers sous les yeux du public».

 

expo_coloniale

 

Dès lors la tradition s'imposa dans toutes les expositions de réserver une place aux colonies françaises. Un comité national des expositions coloniales créé en 1906 intervint dans toutes les expositions françaises ou étrangères, notamment dans l'Exposition nationale coloniale de Paris en 1907 et l'Exposition franco-britannique de Londres en 1908.

 

Expo coloniale 1907 touareg
Exposition coloniale, 1907

 

Le projet d'Exposition coloniale internationale

de 1913 à 1927

En 1910, par lassitude des expositions universelles depériodicité undécennale, on songea pour des raisons plus esthétiques que nationales à une exposition de l'exotisme. Il fut notamment question d'édifier en grandeur naturelle à Paris une vision de l'orient et de l'Extrême-Orient. Puis, sous l'influence d'un membre actif du parti colonial, Louis Brunet, l'idée se transforma en un projet différent : il s'agissait de mettre sous les yeux des visiteurs en un raccourci saisissant tous les résultats de la colonisation française et européenne. Le programme élaboré en 1913 précisait : «Notre empire d'outre-mer s'est étendu, son organisation s'est perfectionnée, ses merveilleuses ressources se sont accrues. Il convient d'en établir le bilan, d'en tracer le vivant inventaire, de placer le public, l'opinion devant les faits et les résultats. C'est l'oeuvre d'une exposition.»

Cette exposition devait être internationale, s'ouvrir en 1916 et comporter l'édification à Paris d'un musée permanent des colonies, ce musée qui manquait encore à la France alors que tous les grands États avaient déjà le leur. Comme Paris et Marseille se disputaient l'honneur d'organiser cette grande manifestation, le gouvernement décida que Marseille aurait une Exposition coloniale nationale en 1916. Il se réservait de mettre sur pied pour 1920 l'Exposition coloniale internationale de Paris.

La guerre arrêta bien entendu tous les travaux préparatoires, mais dès la fin des hostilités, le 13 novembre 1918, la chambre de commerce de Marseille décida la reprise de son projet. De son côté, le conseil municipal de Paris demandait le 27 décembre 1918, pour 1920 ou 1921, une «exposition coloniale interalliée» excluant la «participation de nos ennemis qui se sont mis hors des lois de toute civilisation». Ce «grandiose projet» fut repris dans une proposition de loi présentée par trente-quatre députés du parti colonial. Selon le rapporteur, le député de la Cochinchine, Ernest Outrey, cette exposition de 1921 «constituera une manifestation de la puissance coloniale française destinée à démontrer au monde les résultats obtenus par vingt-cinq ans de politique indigène». Le Parlement se prononça finalement en faveur d'une Exposition coloniale nationale à Marseille en 1922 ; quant à l'Exposition coloniale interalliée, elle aurait lieu à Paris en 1925.

 

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Ainsi fut consacré par la loi du 7 mars 1920, soit sept ans après que l'idée eut été lancée, le principe d'une exposition coloniale internationale. Le ministre des Colonies, Albert Sarraut, en définit peu après l'esprit : «L'exposition doit constituer la vivante apothéose de l'expansion extérieure de la France sous la IIIe République et de l'effort colonial des nations civilisées, éprises d'un même idéal de progrès et d'humanité. Si la guerre a largement contribué à révéler les ressources, considérables que peuvent fournir les colonies au pays, l'Exposition de 1925 sera l'occasion de compléter l'éducation coloniale de la nation par une vivante et rationnelle leçon de choses. À l'industrie et au commerce de la Métropole, elle montrera les produits qu'offre notre domaine colonial ainsi que les débouchés infinis qu'il ouvre à leurs entreprises.»

Pendant plusieurs années, la classe politique glosa sur ces thèmes impérialistes et utilitaristes. La date de 1925 ne put toutefois être retenue car on s'aperçut très tard qu'il fallait la réserver à l'Exposition internationale des arts décoratifs. En la retardant à 1928, on décida de lui rendre son caractère pleinement international, notamment pour y faire place aux Pays-Bas, troisième puissance coloniale du monde. L'accent fut mis aussi sur la colonisation comme «œuvre de civilisation qui crée entre les peuples à la fois une solidarité et une émulation utiles et fécondes».

Cependant le commissaire général désigné en 1920, le gouverneur général Angoulvant, dut abandonner ses fonctions après avoir été élu député de l'Inde. Pour le remplacer, le président du Conseil, Poincaré, songea au maréchal Lyautey, alors retiré dans son exil de Thorey et que l'inaction rongeait. Lyautey, s'affirmant «homme de droite», posa ses conditions : l'exposition coloniale devrait nécessairement comporter la présence et le rappel de l'œuvre des Missions jusque-là oubliées. Par ailleurs, vu la proximité de la date retenue, celle-ci devait être à nouveau retardée. Le 27 juillet 1927, ces exigences furent acceptées.39 Lyautey, devenu commissaire général, n'allait pas tarder à définir publiquement ses projets.

 

 

 

 

Les conceptions de Lyautey

Pour l'homme qui s'était donné comme devise : The soul's joy lies in doing, l'Exposition ne devait pas être fondamentalement une «exhibition foraine» mais plutôt «une grande leçon d'action réalisatrice, un foyer d'enseignement pratique», une sorte d'«office du travail colonial». Du coup, la conception qui prédominait jusque-là d'un bilan en forme d'apothéose de l'oeuvre coloniale de la République basculait. «Cette grande manifestation», Lyautey lui assignait le 5 novembre 1928 lors de la pose de la première pierre du musée permanent des Colonies, «un caractère d'ordre essentiellement économique et pratique».

Elle devait être à l'origine de «créations permanentes», non seulement le musée prévu, mais encore une Maison des colonies et un Office colonial regroupant toutes les agences et offices disséminés dans Paris. En attendant l'autorisation de les construire, Lyautey fit élever à l'entrée de l'Exposition «deux loges de concierge», disait-il, en fait une Cité des informations où les hommes d'affaires, les commerçants et les industriels français et étrangers pourraient obtenir tous les renseignements pratiques qu'ils souhaitaient.

Expo_coloniale

D'autre part, l'Exposition ne pouvait se borner à célébrer dans la colonisation l'oeuvre de la République. Lyautey pensait qu'à envisager l'expansion coloniale sous cet angle, on l'eût rétrécie. Elle ne pouvait méconnaître le passé, les gloires et le caractère véritable du peuple fiançais trop souvent ignoré à ses yeux. Dès mars 1928, Lyautey fit donc décider la création d'une section rétrospective qui prépara finalement un véritable historique illustré de la colonisation entendue depuis les Croisades. «Les campagnes coloniales, commentait alors la revue La Vie, ne sont-elles pas en réalité notre dixième et notre onzième croisade ?» Avec les pavillons des missions et l'exposition rétrospective, Lyautey estimait pouvoir restituer toutes ses dimensions nationales à l'effort colonial français.

Enfin, Lyautey, rallié à l'idée d'un rapprochement européen, estimait qu'«aux lendemains de la période meurtrière fratricide qui a couvert le monde de ruines», il convenait de montrer par une exposition réellement internationale «qu'il y avait pour notre civilisation d'autres champs d'action que les champs de bataille». Il entendait démontrer que l'Occident européen ne renonçait pas à poursuivre dans le monde sa mission de civilisation : de grandes et belles batailles restaient à livrer outre-mer, notamment contre la maladie et l'ignorance.

Encore fallait-il convaincre les États étrangers de participer nombreux à ce manifeste de l'Occident lancé contre les prophètes de l'Est, disciples de Spengler, annonciateurs trop pressés du Westenuntergang, ou bolcheviks russes acharnés à la destruction des empires européens.

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La Grande-Bretagne, invitée depuis 1921, faisait traîner sa réponse en multipliant les objections. Elle préparait jusqu'en 1924 la British Empire Exhibition dont on affirmait en France qu'elle avait donné aux populations britanniques plus que toute manifestation antérieure une mentalité impériale. Lyautey à trois reprises insista, en 1928, pour obtenir au moins la présence de l'Imperial Institute qui refusa. Il se rendit alors à Londres en décembre 1928, puis en juillet 1929, pour plaider lui-même la cause de cette manifestation, défense et illustration de la colonisation européenne. Plus qu'à un veto véritable du Colonial Office, il se heurta à l'indifférence teintée de Condescendance des autorités pour ce projet colonial fiançais.

Finalement les Britanniques, mettant en avant leurs difficultés financières dues à la crise économique, annoncèrent qu'ils ouvriraient seulement un stand commercial à la Cité des informations. L'Allemagne, humiliée par «le mensonge de sa culpabilité coloniale», usa du même subterfuge. Parmi les dominions, seuls le Canada et l'Union sud-africaine acceptèrent une très modeste représentation. En revanche, la Palestine, pays sous mandat britannique, décida d'édifier un luxueux pavillon, sans doute pour faire pièce aux palais nationaux de la Syrie et du Liban.

L'Espagne gallophobe refusa le moindre geste de courtoisie, tandis que les États-Unis, les Philippines et le Brésil promirent d'édifier des bâtiments représentatifs de leur passé colonial. Au total, cinq États européens seulement construisirent des pavillons nationaux et coloniaux : le Danemark, la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas et le Portugal. L'Europe réconciliée et solidaire dans l'oeuvre coloniale, ce rêve que Lyautey partageait alors avec Albert Sarraut, Joseph Caillaux et nombre de républicains de gouvernement, se révélait irréaliste.

Cet échec, pudiquement passé sous silence, contribua involontairement à rendre plus étroitement française la grande exposition coloniale internationale. Le discours officiel s'infléchit en ce sens. Pour Lyautey déçu, l'Exposition devenait «une bonne occasion de faire le point, de voir où nous en sommes au point de vue colonial». On en revenait donc à la conception de l'exposition bilan de l'activité économique, politique et culturelle de la France coloniale, dessein qui avait été et demeurait essentiel pour le ministère des Colonies. Un décret du 18 juillet 1928 l'avait chargé «de présenter sous une forme synthétique : 1° L'œuvre réalisée par la France dans son empire colonial ; 2° l'apport des colonies à la Métropole». Il était ainsi bien entendu que l'Exposition coloniale avait un «rôle nécessaire de propagande directe» .

IMG_4701En avril 1930, le ministère des Colonies publia un ouvrage définissant les But et organisation de l'Exposition. Celle-ci visait à «matérialiser sur le sol métropolitain la présence lointaine de toutes les parties de l'Empire» : «Elle sera une justification et une réponse. Il faudra bien qu'enfin le peuple de France sente en lui s'émouvoir un légitime sentiment d'orgueil et de foi.» Fait digne de remarque, l'auteur anonyme de ce livre officiel n'omettait de signaler aucun nom parmi les grands colonisateurs, mais ne faisait nulle allusion à la République, ni aux grands républicains initiateurs, Est-ce pour cette raison ou parce qu'on le savait bonapartiste que le ministre des Colonies, François Piétri, crut devoir expliquer, le 26 avril 1930, les vertus de «l'impérialisme français, formule de liberté politique et de fraternité sociale. Penser impérialement c'est rester fidèle à cette conception que les hommes de 89 et de 93 se faisaient de la patrie. C'est reporter les frontières de la République jusqu'où peuvent atteindre sa générosité, sa vaillance, son amour de la justice et des hommes».

Pour le parti colonial qui, lui, du moins, restait fidèle à ses attaches républicaines, l'Exposition devait être un inventaire et une démonstration et servir avant tout au développement de l'idée coloniale dans le pays. Les parlementaires du parti ne convainquirent que tardivement Lyautey de la nécessité d'un gros effort financier pour la propagande intérieure. En 1928, Lyautey n'avait affecté que cinq millions à ce chapitre. Le groupe colonial de la Chambre obtint par la loi du 18 mars 1931 un crédit supplémentaire de douze millions. Il fit valoir que l'Exposition devait être tout à la fois une justification des efforts consentis par le passé mais aussi une réponse à la propagande anticoloniale. Quand bien même la Grande Guerre avait prouvé à tous les Français l'utilité des colonies et la sagesse du pari colonial engagé par les républicains modérés, il fallait leur démontrer à nouveau le bien-fondé de la colonisation, dès lors qu'elle était contestée «par certains voyageurs en quête de thèses tapageuses» et menacée par «l'entreprise bolchevique».

 

La propagande anticolonialiste

Face à la mobilisation du parti colonial, les anticolonialistes - le mot état déjà à la mode - avaient décidé d'intensifier leur action. Le Komintern avait jugé qu'en 1930, lors du Centenaire de l'Algérie, la propagande anti-colonialiste avait été trop peu active. Il chargea donc la Ligue [internationale] contre l'oppression coloniale et l'impérialisme, le P.C.F. et la C.G.T.U. de lancer une grande campagne d'agitation contre «l'Exposition internationale de l'Impérialisme».

Encore que ce ne soit pas le lieu de présenter ici cette campagne peu connue, il apparaît pourtant nécessaire, pour une juste appréciation de l'esprit public en matière coloniale, d'en évoquer quelques manifestations. La Ligue française contre l'impérialisme, association fantomatique qui, après trois anscontrexpo_small d'existence, n'avait réuni en 1930 que deux cents adhérents, dut organiser à Paris une «Exposition anti-impérialiste». Celle-ci devait être pour ceux qui la commanditèrent l'anti-Exposition coloniale. Baptisée «La vérité sur les colonies», cette contre-exposition se borna à présenter au pavillon des Soviets, annexe de la Maison des syndicats, un ensemble de photographies sur les guerres coloniales, de vieux dessins satiriques de L'Assiette au beurre et des graphiques sur «les profits fabuleux» des sociétés capitalistes.

L'écrivain Aragon y exposa une collection d'objets d'art nègre, océanien et indien en regard d'imageries religieuses de facture sulpicienne, ces symboles du mauvais goût occidental. Des photographies naïves sur le bonheur des peuples asiatiques libérés par la révolution soviétique complétaient cette mini-exposition. Malgré sa durée exceptionnelle (de juillet 1931 à février 1932) et des visites collectives organisées par les syndicats, quelque cinq mille visiteurs seulement furent dénombrés par la police parisienne.

Il est vrai que dans diverses villes françaises des comités de lutte contre l'Exposition coloniale agirent peut-être plus efficacement. Ils distribuèrent à tous les colonisés des tracts en langue vietnamienne, malgache et française. Ceux-ci dénonçaient «l'oppression sanglante des impérialistes exploiteurs», «l'oeuvre de civilisation, cette pure hypocrisie aux dessous ignobles» ; ils protestaient contre «les curiosités de l'Exposition frisant la barbarie, telles que l'exhibition de cannibales en cages (sic), de négresses à plateaux et de pousse-pousse». Des tracts en quôc-ngu avertissaient les Annamites qu'on les avait fait venir pour se servir d'eux «comme d'un troupeau d'étranges bêtes» et «faire de vous une bande de singes pour parc zoologique».

 

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Le Secours rouge international avait préparé de minces brochures anti-colonialistes présentées Sous le titre : Le véritable Guide de L'Exposition coloniale. L'œuvre civilisatrice de la France magnifiée en quelques pages. Elles contenaient surtout des chiffres accablants sur «la répression dans les principales colonies, françaises» et des dessins illustrant violences et massacres. Des milliers de papillons imprimés par le parti communiste français expliquaient aux ouvriers français : «L'impérialisme français lutte pour garder et exploiter les colonies. Le Parti communiste lutte pour la libération et l'indépendance des colonies», ou «Les peuples coloniaux ne demandent pas des gouverneurs social-fascistes. C'est l'indépendance qu'ils réclament».

L'Humanité s'employa à partir du 17 avril 1931 à dénoncer «les méfaits sanglants de la colonisation», à fustiger dans la foire de Vincennes «l'apothéose du crime» (Florimond Bonte). Ce fut aussi pour l'organe communiste une occasion nouvelle de «flétrir la complicité des chefs socialistes dont le journal Le Populaire fait, moyennant finance, une propagande incessante pour la foire de Vincennes». Le 7 juin, L'Humanité titrait : «Les chefs S.F.I.O. aux côtés des pires colonialistes.»

 

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Le Parti mobilisa douze écrivains du groupe surréaliste, dont Aragon, André Breton, René Char, Paul Éluard, Georges Sadoul, pour rédiger un très long (et médiocre) tract intitulé Ne visitez pas L'Exposition coloniale ! Ceux-ci s'en prenaient essentiellement «aux zélateurs de cette entreprise, au scandaleux parti socialiste, à la jésuitique Ligue des droits de l'homme, à I'immonde Paul-Boncour...». Ils exigeaient «l'évacuation immédiate des colonies et la mise en accusation des généraux et fonctionnaires responsables des massacres d'Annam, du Liban, du Maroc et de l'Afrique centrale». Enfin, la Ligue de défense de la race nègre qu'animait Kouyaté, un révolutionnaire manipulé par la police, attendit septembre 1931 pour s'adresser aux «travailleurs nègres» et dénoncer «la foire mercantile et épicurienne de Vincennes».

Selon la préfecture de police, cette campagne aurait été un échec total et tel rapport du P.C.F. intercepté par un indicateur en expliquait les raisons : «On se heurta à une paresse et à une mauvaise volonté systématique touchant au sabotage.» L'anticolonialisme ne faisait pas recette en 1931 chez les militants communistes et les travailleurs socialistes boudèrent les appels au front unique prolétarien pour l'évacuation des colonies. En revanche, les communistes indochinois et les nationalistes algériens auraient mieux réussi dans leur campagne antifrançaise. Messali Hadj a confirmé dans des pages inédites de ses Mémoires que l'Exposition, «cette mascarade colonialiste», avait permis le renforcement de son parti, l'Étoile nord- africaine.

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Au terme de ce long mais nécessaire historique sur les buts et les conditions de préparation de l'Exposition coloniale, on a pu mesurer les distorsions subies par l'entreprise. Lancé en 1913 - par un publiciste du parti colonial, Louis Brunet, spécialisé dans la propagande coloniale par le mode des expositions, le projet visait à consacrer «les efforts et les sacrifices de la Métropole» et à montrer le bilan positif de l'oeuvre coloniale. En 1920, Albert Sarraut entendit en faire l'apothéose de l'expansion coloniale des nations civilisées. Le maréchal Lyautey, monarchiste insensible à la célébration républicaine, tâcha de son mieux à orienter l'Exposition dans le sens de ses convictions européennes, mais n'y réussit que très incomplètement.

Lorsque s'ouvrit enfin l'Exposition si longtemps mûrie, le climat international qui entourait la colonisation avait profondément changé. On savait en France par le livre d'Andrée Viollis, L'Inde contre Les Anglais (1930), et l'on redoutait, depuis Yen-Bay et les soulèvements communistes du Nghe Tinh, l'Annam contre les Français : «Le communisme, disait le ministre des Colonies Paul Reynaud, le 23 février 1931, veut chasser la France de l'Indochine. Voilà la guerre entre lui et nous.» Bref, comme A. Sarraut l'avouait dans son livre de 1931 Grandeur et servitudes coloniales : «La crise de la colonisation partout est ouverte.» Mais ces inquiétudes devaient être soigneusement cachées aux visiteurs qu'on invitait seulement à s'émerveiller de l'action colonisatrice de l'Europe et de la France.

Dès lors, l'Exposition coloniale allait prendre l'allure d'un plaidoyer passéiste. Internationale du fait des participations étrangères, elle allait se borner à une oeuvre d'éducation nationale. À quoi l'on ne pourrait qu'applaudir rétrospectivement s'il s'était agi de révéler aux Français les colonies et les colonisés dans leur singularité et leur commun destin. Mais il s'agissait seulement encore de vulgariser à l'usage du peuple français les piètres slogans du parti colonial : la mise en valeur des colonies, l'Empire, remède miracle à la crise, le salut militaire de la France par l'Empire.

Face à la fermentation de l'Asie et du Moyen-Orient, on allait redire aux Français par l'Exposition les bienfaits de l'apostolat colonial pour «la rééducation des peuples arriérés», le loyalisme reconnaissant des populations soumises et les réalisations de la France comme État mandataire dans les territoires africains et arabes que lui avait confiés la Société des Nations.
Quant au «but essentiel», le ministre le formula ainsi le jour de l'inauguration : «Donner aux Français conscience de leur Empire.» «Il faut que chacun de nous se sente citoyen de la Grande France.»

 

 

 

Une lecture de l'Exposition

Que l'Exposition coloniale internationale de 1931 ait d'abord pensé à instruire le peuple français selon les traditions du spectacle et de la fête chères au parti colonial parisien, cela peut se lire dans son organisation même et dans mille détails.
L'Exposition devait provoquer chez le visiteur l'illusion d'un voyage dans le monde colonial. Pensant s'adresser aux lecteurs de Jules Verne, elle leur promettait «le tour du monde en quatre jours», voire en une journée. Des affiches publicitaires disaient : «Pourquoi aller en Tunisie quand vous pouvez la visiter aux portes de Paris ?»

C'est autour du lac Daumesnil que le visiteur était invité au voyage planétaire. Sans effort, comme dans des dioramas, il pourrait glisser d'une colonie à l'autre. Il irait d'un palais marocain à la rue d'un village soudanais, il pourrait entrer dans la grande mosquée de Djenné avant de gravir la chaussée monumentale du temple khmer d'Angkor Vat.

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À l'usage de l'élite déjà férue de tourisme exotique, l'exposition de Vincennes se voulut aussi un spectacle d'art où la beauté et la couleur des architectures l'emportaient parfois sur le strict réalisme. Plusieurs pavillons dits de style local furent de libres interprétations, non des reconstitutions fidèles. Ainsi le bizarre et beau palais rouge de Madagascar fut flanqué d'une surprenante tour surmontée de têtes de bœufs. Mais ce campanile altier était une pure création artistique parisienne, vaguement inspirée des humbles poteaux votifs de la campagne betsiléo. Le pavillon du Cameroun prétendait amplifier la hutte des Bamoums, mais il s'imposait surtout par la réussite d'un décor géométrique original. À des fins décoratives semblables, le bois de Vincennes fut orné de somptueux palmiers dattiers, alors que ce palmier est rare sur les côtes d'Afrique. On eut soin cependant de présenter «aux amis des arts primitifs» des expositions d'objets authentiques et de tenter une reconstitution de villages indigènes en pays africain et malgache.

Comme dans les précédentes expositions, mais avec plus de goût et de moyens, furent donnés des spectacles authentiques : processions rituelles des génies villageois de l'Annam ou cérémonie religieuse dans la pagode du Laos. On ressuscita même avec des figurants autochtones le cortège du roi Béhanzin ou celui du Morho-Naba et l'on fit défiler dans leurs uniformes d'apparat les dignitaires malgaches qui entouraient la reine Ranavalona III avant 1895. Une fois encore, le public fut invité à entendre des orchestres africains et malgaches, des musiciens de cafés maures ou à admirer des ballets annamites et des troupes de danseurs noirs. Cependant, chaque soir, tandis que s'illuminaient les pavillons, des fêtes lumineuses et musicales se déroulaient au théâtre d'eau. Mais qu'y venaient faire les ensembles de 1931pavillonalgeriemusic-halls parisiens ?

Pour le populaire, avide d'exotisme bon enfant, furent organisées des caravanes et des courses de chameaux, des promenades en pirogues malgaches sur le lac Daumesnil, voire simplement des ventes de casques coloniaux.
Des souks marocains, des restaurants africains ou tunisiens, le «café du Cameroun», étaient censés révéler au peuple la «gastronomie coloniale», les pâtisseries arabes ou les «boissons exotiques». Il paraît que les spectacles et les plaisirs furent décents. Barrès qu'écoeuraient les expositions («Limonade et prostitution», tranchait-il) eût peut-être été satisfait.

Certaines des intentions des organisateurs furent aussi fermement soulignées. L'hommage rendu aux missionnaires et aux militaires était appuyé, lisible jusque dans le plan. Ainsi les pavillons des missions catholiques et protestantes occupaient une place de choix au centre de l'«avenue des Colonies françaises» et semblaient conduire vers une tour haute de quatre-vingt-deux mètres, le monument de l'armée coloniale. En ces années où le sort de l'Indochine était remis en question, on fit large place au «joyau de la colonisation française» : la part réservée aux seuls palais et temples d'Indochine représentait, à elle seule, le dixième de la superficie totale de l'Exposition.

 

Orchestre Stellio 1931
Orchestre Stellio (Martinique) de l'Exposition Coloniale, 1931 - source


D'autres intentions furent déjouées. Les organisateurs auraient voulu démythifier un certain exotisme de pacotille qui horripilait les coloniaux. Mais, en dressant de luxueux décors et en y plaçant d'authentiques personnages vêtus d'habits de fête, ils créèrent des impressions esthétiques tout aussi erronées. Les visiteurs savaient-ils que bien peu d'Annamites habitaient ces demeures aux décorations somptueuses, ou que les cortèges de nobles mandarins relevaient d'un folklore disparu ? La grande misère des paysans d'Indochine fut dérobée aux regards derrière un paravent de laque. Bref, l'Exposition coloniale de 1931 resta, comme celles du passé, un théâtre d'ombres, non un reportage fidèle.

Lyautey avait demandé qu'on insistât aussi sur les réalisations de la «politique indigène» et les progrès économiques dus à la colonisation. Ainsi s'expliquent qu'aient été soulignés dans chaque pavillon les moindres réalisations sociales et les progrès de l'hygiène et de la santé publique. Mais les salles qui attirèrent le plus grand nombre de visiteurs furent celles qui présentaient les arts décoratifs, les collections de masques et de fétiches. Les photographies de réalisations industrielles, les statistiques sur le mouvement commercial, les collections d'échantillons n'intéressèrent pas le grand public. L'amélioration du bien-être, le développement des populations colonisées, proclamés «mission sacrée de la colonisation», furent affirmés de manière didactique ; ils laissèrent les visiteurs et les journalistes indifférents.

Enfin, à supposer que le ministère des Colonies ait vraiment voulu célébrer l'œuvre coloniale de laChap1B_02 République, les touristes les plus attentifs y furent insensibles. La grande épigraphe du musée des Colonies disait : «À ses fils qui ont étendu l'empire de son génie et fait aimer son nom au-delà des mers, la France reconnaissante.» Mais, dans la longue liste des artisans du domaine colonial, les noms des grands décideurs républicains disparaissaient...

Curieusement, les hommes politiques furent rares dans leurs discours de 1931 à faire hommage à la République de cet immense empire colonial. Certes, le ministre des Colonies, Paul Reynaud, invita la foule à la reconnaissance vis-à-vis de ceux «qui ont fondé à la fois un régime et un Empire». Certes, André Lebon, ancien ministre des Colonies, affirma que «la foule française avait salué avec déférence et attention la mémoire des artisans connus ou anonymes de l'oeuvre coloniale». Mais aucun hommage spectaculaire ne fut rendu à Vincennes aux grands Républicains coloniaux. Il ne fut pas même question de Gambetta, l'initiateur, ni d'Eugène Étienne, son disciple, jusqu'à sa mort chef incontesté du parti colonial. Jules Ferry eut droit à une cérémonie commémorative à Saint-Dié, mais J. Paul-Boncour fut peut-être le seul à faire un rapprochement qui s'imposait : «Il me plaît que les splendeurs de cette Exposition coloniale où la France s'admire et s'étonne presque d'une oeuvre qu'elle ne soupçonnait point se soient ouvertes à l'heure où des foules venaient déposer la palme du souvenir dans celui qui en fut l'initiateur méconnu et torturé.»

 

Bilan matériel et moral de l'Exposition.

On ne s'interrogerait pas sur le succès matériel de cette Exposition, incontestable, sauf au point de vue financier, si le nombre des visiteurs ne servait d'ordinaire à mesurer son influence supposée sur l'opinion.

Selon les rapports des organisateurs, on avait comptabilisé en 193 jours, 33 489 000 entrées à l'Exposition et au parc zoologique. Or, ce parc, l'une des grandes réussites de l'Exposition, enregistra à lui seul 5 288 462 entrées à 2 francs, chiffre qu'il serait légitime pour notre propos de soustraire de celui des visiteurs de l'Exposition qui acquittaient 3 francs. En retenant cependant le total de 33 millions de tickets d'entrée (or il fallait présenter quatre tickets par personne le vendredi, un les autres jours) et en supposant pour un même visiteur une moyenne de quatre entrées (les tickets étaient vendus par quatre), les organisateurs estimaient à 8 millions le nombre des visiteurs différents, soit, pensaient-ils, 4 millions de Parisiens, 3 millions de provinciaux et 1 million d'étrangers.

Cette évaluation maximale (on trouverait 6 millions de Français en ne tenant pas compte des visiteurs du seul parc zoologique) permet du moins de mesurer les excès de plume des gazettes coloniales. L'une d'elles écrivait sans rire le 19 novembre 1931 que «trente-trois millions de Français avaient pris conscience de la France de cent millions d'habitants».

Le bilan moral de l'Exposition reste encore plus difficile à établir. Confortés par le succès d'affluence malgrémaroc un temps maussade, les officiels estimèrent dans un premier mouvement que le public français devait avoir été «séduit et instruit». Les Français ne pourraient désormais oublier qu'ils avaient un Empire. Celui-ci cesserait d'être une vague entité, un thème à discours ; il deviendrait «la plus magnifique des réalités». Les colonies ne seraient plus jamais cette terra incognita dont la presse n'entretenait ses lecteurs qu'à l'occasion de scandales. Après avoir respiré un peu de l'atmosphère coloniale, vécu «les heures de gloire de l'épopée coloniale» ; les Français seraient plus confiants dans la grandeur de la France. Dans les milieux gouvernementaux, on affirmait que le but avait été atteint : l'esprit colonial avait pénétré les masses populaires. André Tardieu, qui avait écrit dans L'Illustration de janvier 1931 : «Chez nous la conscience impériale est à naître», affirmait dix mois plus tard : «Elle est née. L'Exposition coloniale a été un triomphe, une leçon, une espérance.» Pour le ministre des Colonies, Paul Reynaud, la démonstration était faite : l'Empire français était devenu un bloc indivisible et les Français ressentaient l'honneur d'en être les citoyens. «La vieille France d'Europe et la jeune France d'outre-mer, commentait l'ancien ministre Léon Bérard, se sont peu à peu rapprochées malgré la distance, réciproquement pénétrées et mêlées et sont devenues inséparables.»

Certains enthousiastes affirmaient que «la France comme l'Angleterre, deux siècles avant nous, commençait à penser impérialement», oubliant au passage que le mot d'ordre : «Learn to think imperially» avait été formulé par Joseph Chamberlain en 1895. Le gouverneur général Olivier, qui fut, comme délégué général, le maître d'œuvre de l'Exposition, prétendait en novembre 1931 : «En six mois, l'idée coloniale a gagné plus de terrain qu'elle n'en avait gagné en cinquante ans.» Toutefois, il se corrigeait aussitôt : «Peut-on en déduire que, pénétré désormais de l'importance de ses colonies, le Français a enfin acquis ce sens impérial qu'on lui a tant reproché de ne pas avoir ? Je me garderai bien de l'affirmer, ce serait lui demander un bouleversement trop radical.»

 

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Du côté des écrivains, la réflexion sur l'Exposition fut courte, rarement critique, généralement indifférente à l'oeuvre républicaine. Marcel Prévost pensa bien à célébrer le «miracle» de ce qui avait été accompli entre «la défaite de 1871 et la victoire de 1914», mais, volontairement ou non, le mot République ne fut pas écrit par lui dans la Revue de France. Il s'attardait à noter la surprise de l'orgueil national : «Vous ne croyiez pas la France si grande», mais remarquait la dignité et la retenue de la fierté populaire. Paul Morand appelait joliment l'Exposition «cette clinique au but précis où l'on opère le peuple français de son indifférence coloniale», mais, prudent, il ne se prononçait pas sur les résultats de l'opération. L'écrivain colonial Pierre Mille ne s'y hasardait guère davantage : «Au lendemain de Vincennes, le Français ne saura pas où c'est, mais il saura que ça existe.»

À Paul Valéry, il semblait au contraire que «l'Exposition magnifiquement organisée avait produit une impression considérable dans le pays [...] Le plus grand nombre des Français n'avaient de leurs colonies qu'une idée vague sinon toute fausse, où il entrait de l'indifférence sinon quelque sentiment assez peu favorable. L'Exposition a mis la nation en présence de son œuvre. Elle lui a fait concevoir sa puissance et ses responsabilités». Mais Valéry feignait de croire que l'on avait proposé aux Français sous une forme pittoresque de réfléchir aux problèmes coloniaux, car «les problèmes ne manquent pas». Léon Blum se montra plus incisif; il aurait voulu «moins de festivités et de discours et plus d'intelligence humaine». Cette présentation des colonies dans un parc d'attractions lui paraissait même dangereuse parce que mensongère face à la réalité des insurrections et de la répression en Annam. S'il parla donc à plusieurs reprises de l'Exposition, ce fut surtout pour dissocier le parti socialiste des actions coloniales du passé et des politiques du présent.

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Quant aux réactions spontanées du petit peuple, avouons qu'elles nous échappent. Retenons pourtant que de nombreux visiteurs qui avaient employé le tutoiement vis-à-vis des marchands des souks furent vivement réprimandés par ceux auxquels ils s'adressaient. Ils se déclarèrent stupéfaits de cette agressivité. D'autres incidents éclatèrent entre des photographes amateurs et des colonisés ; ceux-ci protestèrent qu'ils n'étaient point des objets de curiosité. L'Expo révéla peut-être à certains badauds eux-mêmes la mort du Bon Sauvage.

Mais l'Exposition internationale visait aussi, on s'en souvient, à démontrer la justesse de la cause civilisatrice de l'Occident. Sur ce plan, le gouverneur général Olivier croyait que «l'Exposition avait réhabilité l'œuvre de l'Europe coloniale. Elle a mis ses élites en garde contre ceux qui lui conseillaient d'abdiquer sous prétexte que cette oeuvre fut mauvaise ou qu'elle est achevée». Telle était aussi l'opinion du publiciste et historien Lucien Romier : l'idéalisme populaire avait été rendu témoin et juge de l'effort de notre civilisation ; «l'élan de la foule a répondu : l'Exposition coloniale a restauré la noblesse de l'Europe».

Les militants de la cause coloniale furent, dans l'ensemble, moins satisfaits. Parce qu'ils avaient espéré que «la jeunesse française trouverait dans l'Exposition l'enseignement qui a manqué aux générations précédentes», ils expliquèrent, plus ou moins aimablement, qu'on avait trop sacrifié au pittoresque. L'Exposition n'avait pas été assez éducative. Dans La Dépêche coloniale, Rondet-Saint écrivait : «L'Exposition a été une apothéose certes, mais elle n'a pas revêtu dans son ensemble ce caractère d'enseignement, de leçons de choses qu'on eût aimé trouver en elle.» Pour le président de l'Association sciences-colonies, Messimy, «elle n'aura été qu'une feria colossale» si elle n'était partout continuée, si elle ne pénétrait pas tous les ordres d'enseignement.

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Bientôt les augures du parti colonial se déclarèrent franchement déçus. Le secrétaire général de la plus puissante des associations coloniales privées, L'Union coloniale, affirmait en 1932, dans son rapport annuel, que «l'Exposition coloniale avec toutes ses merveilles qui reflétaient l'existence réelle de nos richesses d'outre-Mer a frappé l'imagination. Elle n'a point fixé dans les esprits l'importance capitale de notre Empire. La colonisation reste incomprise». Un économiste, du Vivier de Steel, personnalité importante du parti colonial, avouait à ses pairs : «Je dois dire qu'à mon sentiment, cette magnifique manifestation a plus instruit la masse populaire, naturellement sensible et vibrante, que l'élite française volontiers en défense contre les nouveautés de la politique coloniale». Celle-ci avait refusé de s'intéresser à la complexité des problèmes économiques et politiques soulevés par la colonisation. L'intelligentsia française, sommée de réfléchir aux conséquences possibles «d'une insurrection de l'Asie jaune ou de l'Afrique noire ou arabe», pressée de trouver des solutions politiques à l'hostilité latente des indigènes, était restée, selon lui, indifférente.

Telles étaient aussi - pourquoi l'a-t-on caché ? - les conclusions du maréchal Lyautey. Dans la préface qu'il donna en 1932 au rapport sur l'Exposition, Lyautey, qui avait parlé en novembre 193 1 du «succès inespéré» de l'Exposition, précisait que le succès n'était que matériel ; dans l'ordre colonial et social, il en allait autrement : «À un an de sa clôture, l'on est en mesure de constater que si l'Exposition a produit son maximum d'effet et atteint ses buts d'éducation vis-à-vis des masses et surtout de la jeunesse, elle n'a en rien modifié la mentalité des cerveaux adultes, ou ceux des gens en place qui n'étaient pas par avance convaincus.»

Aux élections de 1932, on vérifia que rien n'était changé : il n'y eut pas dix députés à parler des colonies dans leur profession de foi. Or, le silence sur la question coloniale faisait traditionnellement l'unanimité dans les consultations électorales. Tel était, selon J. Renaud, «le drame colonial» : la classe politique agissait comme si les colonies étaient chose négligeable ou encombrante et le public «n'avait gardé de l'exposition que le souvenir d'une belle image ou d'un somptueux feu d'artifice». En novembre 1933, la grande revue L'Afrique française formulait après enquête le diagnostic des coloniaux : «Après avoir été émerveillé du succès de l'apothéose coloniale de 1931, on est profondément déçu de la pauvreté de ses résultats sur l'opinion publique : tout reste à entreprendre pour faire l'éducation de ce pays qui a reconstitué un Empire et n'en a encore pris aucune conscience précise.» Le directeur de l'Ecole coloniale, Georges Hardy, contestait que «la moyenne des Français ait pris conscience de la solidarité qui lie la France à ses colonies» : «Avons-nous pris l'habitude de penser impérialement ? Assurément non.» Et l'ancien ministre Gabriel Hanotaux d'expliquer en 1935 que «l'opinion s'était en quelque sorte endormie sur le succès de l'Exposition coloniale». Enfin, les élections de 1936 confirmèrent ce que la Chronique coloniale appelait «l'indifférence populaire en matière coloniale».


Ainsi, dans les années 1932 à 1936, les caciques du parti colonial comme ses plus humbles publicistes, bien loin de se réjouir de la prétendue prise de conscience impériale des Français, ne cessèrent de soupirer, comme le faisait en 1934 La Quinzaine coloniale : «Hélas ! les masses n'ont pas encore compris !...»

Mais le souvenir des festivités de 1931 ne fut-il pas dans le long terme plus important que les coloniaux eux-mêmes ne l'avaient espéré ? On pourrait se demander, par exemple, si l'Exposition de 1931 provoqua des vocations coloniales ? Pour le savoir un sondage rétrospectif s'imposerait : il faudrait interroger par questionnaire un échantillon représentatif des divers milieux d'anciens coloniaux. L'historien américain

W.B. Cohen, qui eut le mérite de questionner quelque deux cent cinquante administrateurs formés par l'École nationale de la France d'outremer, pensa bien à leur demander les motifs de leur vocation. Mais il ne fournit dans sa thèse, Rulers of Empire, aucune réponse chiffrée. C'est donc sans en donner de preuves qu'il écrit que, l'Exposition ayant attiré «surtout des enfants des écoles [?]», «elle poussa bon nombre d'entre eux vers l'administration outre-mer [?]. Plusieurs de ceux qui entrèrent à l'École coloniale dans les armées trente croient que l'exposition de Vincennes a joué un rôle déterminant dans leur choix de carrière». Comme l'auteur reconnaît lui-même que les raisons qui poussaient les jeunes étudiants des années 1930 à entrer à l'École coloniale étaient nombreuses et leurs motivations semblables à celles des générations antérieures, il paraît de bonne méthode de ne pas conclure à l'«importance» de l'Exposition dans le choix de la carrière d'administrateur. Si le nombre des candidats à «Colo» augmenta brusquement à partir de 1929 et fut multiplié par neuf jusqu'en 1946, il est clair qu'on ne saurait rattacher à l'Exposition de 1931 un mouvement aussi continu.

Au-delà du petit monde des administrateurs des colonies, même s'ils furent «les vrais chefs de l'Empire» (R. Delavignette), est-il possible de déceler l'influence supposée de l'Exposition sur le public français ? Un des très rares sondages d'opinion réalisés par l'I.F.O.P. en 1939 permet de noter que 53 % des Français estimaient «aussi pénible de devoir céder un morceau de notre empire colonial qu'un morceau du territoire de la France» et que 43 % étaient d'un avis contraire. Or, parmi la majorité de Français attachés à l'Empire, les plus forts pourcentages se rencontraient «parmi les jeunes de moins de 30 ans» et ensuite parmi les personnes de plus de 60 ans. Au contraire, les personnes âgées de 30 à 50 ans éprouvaient le moins d'intérêt.

Ce sondage oppose donc nettement les générations qui eurent 20 ans entre 1909 et 1929 - années pendant lesquelles le parti colonial déplora le plus vivement l'indifférence de l'opinion vis-à-vis des colonies - et les générations nées après 1909 susceptibles d'avoir été influencées par les campagnes d'opinion des années 1930-1931 (et 1937-1938) et singulièrement par l'Exposition coloniale.

Toutefois, avant de conclure du seul sondage existant pour cette période à une relative adéquation entre la propagande coloniale et la popularité de l'idée coloniale, on prendra le temps de consulter des sondages postérieurs. Or, selon un sondage réalisé par l'I.N.S.E.E. en 1949, les Français les plus favorables à l'Empire étaient encore les jeunes de 21 ans à 35 ans, mais le pourcentage avait singulièrement augmenté : plus de 86 % d'entre eux pensaient que la France avait intérêt à avoir des territoires outre-mer contre 75 % pour les plus de 50 ans. Ce sondage, et d'autres, attestent donc que, contrairement à la légende, l'apogée de l'idée coloniale en France ne se situe nullement en 1931 (ou 1939) mais bien après la Seconde Guerre mondiale et que l'influence de «l'apothéose de Vincennes» ne saurait être tenue pour décisive.

Est-ce à dire que l'Exposition coloniale ne fut pas propice à la fixation d'un grand souvenir collectif, qu'elle n'ait point marqué la sensibilité d'une jeunesse qui la contempla avec admiration peut-être ou du moins curiosité, ou même qui ne l'ayant pas connue directement en entendit parler avec faveur dans le milieu familial ? C'est là une question difficile, celle de la naissance d'un mythe.

Remarquons d'abord que c'est après la fin de l'ère coloniale qu'a pris naissance ce mythe erroné de l'Exposition de 1931, lieu de mémoire de la République et apogée de l'idée coloniale républicaine. L'oubli, l'ignorance, la nostalgie voire, chez certains, l'habileté politicienne ont pu accréditer peu à peu cette fable.

D'abord le public a sans doute aujourd'hui l'impression que l'Exposition de 1931 fut la dernière de ces grandes manifestations pro-coloniales.

Ainsi se trouverait magnifié dans la mémoire collective le souvenir de l'Exposition de Vincennes. Et peu lui importerait que se soient tenus à Paris en 1933 le premier Salon de la France d'outre-mer, puis en 1935 l'Exposition du tricentenaire du rattachement des Antilles à la France et celle du quarantenaire de la conquête de Madagascar. Apparemment la mémoire collective aurait aussi oublié l'Exposition internationale de 1937 qui, elle, prit grand soin de célébrer «notre magnifique empire d'outre-mer objet de tant de convoitises». Mais qui se souvient des pavillons coloniaux édifiés dans l'île des Cygnes ? Combien de Parisiens eux-mêmes ont gardé souvenance de cette nouvelle exposition coloniale de 1937 ou de celles montées pendant la nuit de l'occupation à la gloire des «Pionniers et explorateurs coloniaux» ou de «Cent Cinquante Ans de littérature coloniale» ? Face à ces oublis massifs, comment s'étonner que la mémoire collective ait privilégié, amplifié, transmuté cet événement, relativement mineur, l'Exposition coloniale de 1931. Mais encore faudrait-il être sûr de la réalité de cette amplification dans le souvenir collectif.

L'ignorance des évolutions et des retards de notre opinion publique, qui ne découvrit le monde qu'après 1944 comme elle avait tardivement découvert l'Europe après 1918, semble a priori plus étonnante. On croirait volontiers aujourd'hui que la France est entrée dans l'ère des sondages en même temps que les États-Unis du Dr Gallup. Or, il n'en est rien et, jusqu'en ces dernières années, il était de bon ton dans le monde des littéraires de faire fi des «Gallups» et de moquer la «sondomanie». Il suffit de se référer aux débats de l'Assemblée de l'Union française pour vérifier à quelle date cette assemblée de spécialistes commença à se préoccuper de connaître l'opinion réelle des Français sur les pays d'outre-mer. Choqués par l'indifférence dans laquelle leur Assemblée travaillait, quelques conseillers eurent enfin l'idée en novembre 1949 d'inviter le gouvernement à organiser une enquête sur «les connaissances et l'opinion des Français en ce qui concernait les pays et les problèmes d'outre-mer». Ils ne furent d'ailleurs pas entendus. Or le Gallup Pol1 fournissait régulièrement aux U.S.A. ce type d'informations depuis quinze ans. Il faudra attendre la guerre d'Algérie pour qu'on jugeât nécessaire, au moins dans la classe politique, de se tenir informé des sentiments de l'opinion profonde. Mais il restait possible d'accréditer des mythes parfaitement erronés. Ainsi la vague prétendue de nationalisme chauvin qui aurait porté l'action du gouvernement de Guy Mollet, le «national-mollétisme», cette mirifique invention dont Alexander Werth persuada la presse parisienne contre l'évidence des sondages.

Le Musée des Colonies

 

Il en alla de même lorsque, dans les armées qui suivirent la décolonisation, divers publicistes voulurent célébrer le temps heureux des colonies et aviver la nostalgie d'un passé colonial triomphal. Presque tous se retrouvèrent pour fixer au centenaire de l'Algérie ou à l'année de l'Exposition coloniale l'«acmé» de la conscience impériale.

Chez certains le choix n'était sans doute pas innocent d'arrière-pensées politiciennes. En situant l'apogée de la mentalité impériale sous la IIIe République, ne tentaient-ils pas une manœuvre de diversion ? Ainsi seraient peut-être oubliés le refus de Vichy de continuer la lutte outre-mer, l'espoir mis par le peuple français dans les colonies de la France libre et la geste de l'Empire finalement rassemblé à l'appel du général de Gaulle. Aussi bien n'expliquèrent-ils pas comment les représentants de ce peuple fiançais vibrant dans les années trente d'enthousiasme impérial prétendu purent accepter en 1940 un armistice conclu sans que fût même consulté l'Empire français. Chez quelques auteurs de filiation maurrassienne, cela permettait enfin d'occulter et le rétablissement de la République par les «dissidents» venus de l'Empire et la reconnaissance du peuple français envers ces pays qu'on n'oserait plus appeler «colonies».

S'il fait pourtant abstraction de ces intentions inavouées, comme des polémiques ouvertes contre la IVe République puis contre de Gaulle «bradeur d'Empire», l'historien peut bien sûr accorder une part de vérité à la thèse de ces auteurs. Oui, comme le suggérait Lyautey, la jeunesse française avait pu être impressionnée, plus ou moins durablement, par la feria de Vincennes. Mais, d'après le témoignage même de tous les mentors du parti colonial, l'historien doit répéter que l'Exposition de 1931 a échoué à constituer une mentalité coloniale : elle n'a point imprégné durablement la mémoire collective ou l'imaginaire social des Français. Certes, pour quelques Français de petite bourgeoisie traditionaliste, fils d'officiers ou de fonctionnaires, l'image de l'Empire a pu rester liée partiellement au souvenir des festivités de 1931. Mais cette Exposition rejetée et combattue par la gauche socialiste et communiste, minimisée ou dédaignée par la bourgeoisie libérale, vite oubliée par le peuple, ressuscitée enfin comme mythe compensateur par la droite nationaliste, ne saurait être désignée comme un mémorial de la République.

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Lamine Guèye

S'il fallait indiquer la date exacte où l'œuvre coloniale de la France républicaine parut s'accomplir dans la fidélité à son idéal égalitaire de toujours, ce serait le 25 avril 1946 qu'on devrait désigner. Ce jour-là, l'Assemblée constituante, en accordant à l'unanimité, sur la proposition d'un député noir du Sénégal, Me Lamine Guèye, la qualité de citoyens à tous les ressortissants des territoires d'outre-mer, donna satisfaction à l'aspiration profonde de la politique coloniale de la République : l'égalité dans la famille française. Ce jour-là aussi - ou le 7 mai 1946, date de promulgation de la loi Lamine Guèye - les Français apprirent qu'il n'y avait plus que des Français dans les territoires de l'ancien Empire colonial. «Demain, avait écrit en juillet 1945 le directeur de l'École coloniale, nous serons tous indigènes d'une même Union française.» Un an plus tard, tous en étaient les citoyens.

«La République n'entend plus faire de distinction dans la famille humaine», avaient proclamé les hommes de 1848. Cet article de foi de l'Évangile républicain, qui représenta longtemps une grande espérance pour beaucoup de colonisés, les constituants de 1946 tinrent à honneur de le traduire dans la réalité. Or 63 % des Français (contre 22 % d'un avis contraire) interrogés par sondage en mars 1946 s'étaient prononcés à l'avance pour qu'on accordât «aux populations des colonies françaises les mêmes droits qu'aux citoyens français».
Ceux qui célèbrent dans l'Exposition coloniale de 1931 un mémorial républicain ont en réalité cédé à une nostalgie triomphaliste. Ceux qui voudraient choisir le vote historique du 25 avril 1946 rendraient hommage non seulement à Lamine Guèye mais à ses inspirateurs, à Victor Schoelcher et à l'abbé Grégoire, et surtout à l'effort de générosité des trois Républiques.

Charles-Robert Ageron
in Les lieux de mémoire. La République (dir. Pierre Nora) (1984),
éd. "Quarto" Gallimard, 1997, p. 493-515

 

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* sur C.-R. Ageron : le texte de Daniel Rivet, Charles-Robert Ageron : historien de l'Algérie coloniale

* iconographie (partielle)

 

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jeudi 3 août 2006

Décès de l'historien algérien Mahfoud Kaddache

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Mahfoud Kaddache
(photo : El Watan)



Décès de l'historien algérien

Mahfoud Kaddache




L'historien algérien Mahfoud Kaddache, né en 1921, est décédé dimanche 30 juillet 2006 d’une attaque cardiaque à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja à Alger. Il a été inhumé mardi au cimetière Zedek de Ben-Aknoun (Alger).

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Outre sa famille et ses proches, de nombreuses personnalités politiques, scientifiques et ses anciens collègues d'université ainsi que des représentants du mouvement scout étaient présents à l'enterrement. "Indépendamment de l'universitaire que tout le monde connaît pour ses travaux extrêmement importants et "fouillés" sur le nationalisme algérien depuis 1920 à nos jours, Kaddache a été un militant et un témoin de la lutte de libération nationale qui a analysé cette période dans ses écrits avec un oeil objectif', a déclaré à l'APS le ministre délégué aux collectivités locales, Daho Ould Kablia. (source : ENTV.DZ)


- plusieurs articles sur dzlit.free.fr

- article de Amnay Idir dans El Watan du 1er août 2006

- article de Hamid Tahri dans El Watan du 18 mai 2006, repris sur Arabesques-éditions

- un article de la Tribune d'Alger sur l'enterrement de M. Kaddache, repris sur africatime.com

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De l'hommage que Mahfoud Kaddache adressa, devant l'intéressé, à Charles-Robert Ageron à l'occasion du colloque La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises (novembre 2000, à la Sorbonne), nous tirons ce passage relatif au rapport à l'histoire coloniale dans la formation intellectuelle de l'historien algérien disparu.


L'histoire coloniale

Mahfoud Kaddache


mahfoudkaddacheJ'ai dès mon jeune âge perçu l'histoire à l'école comme un hommage à rendre aux grands Français qui ont fait la France et son oeuvre coloniale. J'ai pleuré sur le sort de Jeanne d'Arc, plaint la mort de Louis XVI, admiré les principes de la Révolution de 1789 et applaudi aux victoires de Napoléon. Sur ce qui touchait à mon pays, je n'ai eu que quelques pages sur l'apparition de l'Islam et sur le combat mené par Abdelkader.

À l'université d'Alger, les programmes de la licence que j'ai suivis ne comportaient sur la vingtaine des questions inscrites, aucune se rapportant au Maghreb ou à l'Algérie. Seules nos lectures personnelles nous préparaient aux épreuves orales qui pouvaient aborder l'histoire de notre pays. Nous avons alors jugé l'histoire coloniale : une histoire à la gloire de la colonisation venue apporter les bienfaits de la civilisation française à des indigènes fanatiques et barbares.

N'oublions pas que l'histoire coloniale de l'Algérie a été d'abord l'oeuvre d'officiers, de fonctionnaires, de géographes et par la suite d'historiens plus préoccupés de glorifier la colonisation, de mieux connaître "l'indgène" afin de bien le dominer, que de relater le sort réservé à l'autochtone et les aspirations du peuple algérien.

Les travaux des E. F. Gautier, Robert Montagne, Louis Bertrand, les frères Jean et Jérôme Tharaud, AugustinGautier_moeurs_musulmans Bernard, Ladreit de Lacharrière, Reygasse... et j'en passe, ont contribué à répandre quelques thèses fortement appréciées par les milieux colonialistes : il n'y a pas eu d'État au Maghreb, les Berbères sont hostiles aux Arabes et à l'Islam, le calme règne en Algérie à la veille du 1er novembre 1954...

Dans l'opinion française, même chez les gens de gauche, et chez de nombreux historiens, l'idée de l'indépendance de l'Algérie n'effleurait pas les esprits et n'était pas considérée comme une possible hypothèse de recherche. L'idée que la France puisse être une grande puissance sans ses colonies et surtout sans l'Algérie était impensable.

Des historiens soulignaient le désir de la politique coloniale de faire des "indigènes" des Français citoyens à part entière, mais faisaient remarquer en même temps que leur bas niveau civilisationnel rendait l'assimilation impossible. Même le gouvernement du Front populaire n'eut pas le Charles_Andr__Julien_bureau_1938courage de faire voter un timide projet de loi Viollette allant dans le sens de l'assimilation, malgré les avis et les recommandations d'un de ses conseillers, l'historien éclairé Charles-André Julien (photo ci-contre).

Cette histoire coloniale fit quelques progrès lorsque certains auteurs commencèrent à accorder quelques pages à nos ancêtres, souvent désignés indigènes. Le plus célèbre d'entre eux a été certainement Charles-André Julien, ses deux principaux ouvrages concernant l'Algérie avaient conquis la sympathie des intellectuels algériens. Son Histoire de l'Afrique du Nord nous avait fait connaître, outre les grandes périodes de notre Maghreb, les aspects politique, économique et culturel des sociétés autochtones et de spopulations étrangères qui s'yCharles_Andr__Julien_AFN_en_marche étaient installées. Plus important a été la publication de L'Afrique du Nord en marche. Nationalisme musulman et souveraineté française. Julien a ainsi officialisé l'existence des partis nationalistes et leurs revendications de l'indépendance. Ageron a certainement apprécié les travaux de celui qu'il a choisi comme directeur de sa thèse et dont son deuxième ouvrage avait décidé de "sa vocation d'historien".

D'autres chercheurs formés à l'école de Julien ou influencés par son esprit ont continué à suivre la ligne tracée par le maître : donner dans l'histoire coloniale une place importante aux sociétés autochtones, à leur condition, leur culture et leurs aspirations. Et on peut citer une longue liste, les Nouschi, Rey-Goldzeiguer, Prenant...

(...)

Je rêve pour l'Algérie d'une histoire qui ne soit pas une histoire coloniale ni une histoire nationaliste mais une histoire des peuples, de leurs conditions, de leur culture et de leurs aspirations et où les jugements portés seraient exprimés en fonction des droits de l'homme à la dignité, à la liberté et à la vie, dans la paix et la justice.

Les horreurs de la conquête coloniale, les massacres de mai 1945, les tortures durant la guerre de libération, la vision des harkis, les folies meurtrières de l'OAS après le cessez-le-feu, le problème des archives restent encore vus différemment par les uns et les autres. De récents colloques, comme ceux organisés à Paris et à Montpellier, comme celui d'aujourd'hui, avec la participation d'historiens français et algériens, contribueront certainement à faire triompher la vérité historique.

Il n'y aura - espérons-le - au cours de ce millénaire, plus de place à une histoire coloniale teintée de patriotisme voire d'impérialisme appelant fatalement une histoire nationaliste opposée, celle des ex-colonisés. Saluant tous une ère nouvelle pour l'histoire des relations de nos deux pays, une histoire narrant la vérité d'un réel dialogue scientifique et favorisant l'amitié.

Mahfoud Kaddache (2000)
La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises,
éd. Société française d'histoire d'outre-mer, 2000, p. 677-683.



Je rêve pour l'Algérie d'une histoire qui ne soit pas

une histoire coloniale ni une histoire nationaliste

Mahfoud Kaddache



hnatalg  kaddache1

Kaddache_couv


- Et l'Algérie se libéra. 1954-1962, éd. Paris-Méditerranée, 2003.

- L'Algérie des Algériens. De la préhistoire à 1954, éd. Paris-Méditerranée, 2003.

- Histoire du nationalisme algérien. 1919-1951, éd. Paris-Méditerranée, 2004.

mahfoudkaddache
Mahfoud Kaddache (1921-2006)


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lundi 17 juillet 2006

La colonisation française redéfinie à partir de l'histoire de l'Amérique française

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Samuel Champlain dans la Georgian Bay (lac Huron) vers 1615,
par J. D. Kelly (1875)


La colonisation française redéfinie

à partir de

l'histoire de l'Amérique française

 

180px_Samuel_de_champlain_s
Samuel Champlain (1567-1635)
fondateur de Québec, père de la Nouvelle France


un processus de colonisation

ne s'accompagne pas, par définition,

de la soumission des peuples autochtones


Gilles HAVARD et Cécile VIDAL

 

Il est possible, à condition de refuser la seule perspective métropolitaine, d'écrire une autre histoire de l'Amérique française. Cet ouvrage, qui se veut à la fois synthétique et "global", s'efforce ainsi de réconcilier les deux tendances majeures de l'histoire coloniale : l'histoire diplomatique, militaire et économique, présentée traditionnellement selon le point de vue européen, et l'histoire socioculturelle attachée à l'étude des populationsphoto064 allochtones et autochtones du Nouveau Monde. Dans la même optique, nous nous interrogeons sur le rôle de tous les acteurs de la scène coloniale : l'État, l'Église, les compagnies, les colons d'origine européenne, ainsi que les Amérindiens et les Africains, libres ou esclaves.



Georgian Bay aujourd'hui

Ces interrogations permettent de redéfinir les concepts souvent galvaudés de colonisation et d'impérialisme. L'importance du peuplement allochtone, comme le signalent les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, constitue évidemment un critère majeur pour jauger une entreprise coloniale, mais des formes de colonisation peuvent s'établir alors même que l'immigration européenne se révèle dérisoire. Il convient également de dire qu'un processus de colonisation ne s'accompagne pas par définition de la soumission des peuples autochtones (assujettissement, déculturation, etc.), ni de la domination, en tous lieux et à toute période, des colons (lesquels sont soumis, pour le moins, à des formes d'adaptation au nouveau territoire et à leurs habitants) ; ce processus n'a pas non plus nécessairement pour conséquence la confrontation entre autochtones et allochtones.

Le cas de l'Empire français est ici éclairant. La colonisation, en effet, y a pris la forme d'une alliance interculturelle entre Français et Amérindiens, placés dans une situation d'interdépendance ; de la même façon, dans la société louisianaise, les esclaves d'origine africaine n'étaient pas totalement impuissants et ont réussi à préserver une autonomie économique et culturelle relative.
Si nous parlons "d'Empire" à propos de la Nouvelle-France, c'est bien parce que l'espace concerné, d'une manière ou d'une autre, subit l'impérialisme français. On ne saurait définir nécessairement un "empire" comme un territoire placé sous le joug d'une autorité politique. Il s'agit avant tout d'un espace dont l'unité, si relative soit-elle, est dictée par l'action d'un "centre" impérial, en l'occurrence la monarchie française, et de tous les acteurs qui agissent plus ou moins en son nom. Que les peuples qui l'habitent – régnicoles français, autochtones, esclaves, etc. - le veuillent ou non, et qu'ils en aient conscience ou non, cet espace est soumis objectivement à une entreprise de domination et d'unification.

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la Nouvelle France au XVIIe siècle

L'Empire français en Amérique du Nord n'existait pas, au sens strict, comme espace de souveraineté unifiée, mais en tant que s'exerçaient en son sein des formes de pouvoir qu'il avait suscitées. Loin d'être une entité juridique reconnue comme telle par toutes ses composantes, il constituait plutôt une unité territoriale et sociale qui s'élaborait tant localement, à travers l'interaction des peuples et des individus, que par l'entremise des directives coloniales venues de Versailles. La Nouvelle-France, dans ses marges n'était qu'une zone d'influence française et, de façon générale, tous les groupes ethniques présents au sein de l'Empire ont joué un rôle actif dans le processus de colonisation et dans la construction de sociétés nouvelles.

Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l'Amérique française, Flammarion, 2003 ;
éd. Champs-Flammarion, 2006, p. 18-20.


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- auteurs : Gilles Havard est l'auteur de Empire et métissages, Indiens et Français dans le Pays d'En-Haut (1660-1715), Septentrion-Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2003. Spécialiste de la Louisiane, Cécile Vidal est maître de conférences à l'université de Grenoble.

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Le pays d'en Haut, sis au cœur de l'Amérique du Nord, sur les rives des Grands Lacs et du Mississippi, est né de l'imbrication de deux "sociétés" : quelques centaines de Français d'un côté (coureurs des bois, missionnaires et militaires) et plusieurs dizaines de milliers d'Indiens de l'autre. Cette rencontre suscita de multiples formes d'échanges, d'acculturation, de métissage et d'interdépendance. Dans cette approche reposant à la fois sur l'histoire, l'anthropologie et la géographie, Gilles Havard étudie la genèse de ce territoire. Il met en scène les relations franco-autochtones entre 1660 et 1715, époque où la Nouvelle-France, d'abord confinée dans la vallée du Saint-Laurent commence à se dilater à l'échelle du continent. Attentif à la dimension "génésique" du contact, mais aussi aux mécanismes objectifs de la colonisation et de la conquête, l'auteur analyse simultanément l'indianisation des Français et la manière dont le pays indien se transforme en marge d'empire. Loin des préjugés ethnocentriques de l'historiographie traditionnelle comme des poncifs de la bienséance politique, cet ouvrage renouvelle notre compréhension de la construction des empires coloniaux et des relations interculturelles à l'époque moderne (présentation de l'éditeur).


- source de la carte ci-dessus : université du Québec à Montréal

-  la France en Amérique : quelques références bibliographiques (BnF Galica)

-  histoire du Québec : quelques notes bibliographiques





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cliquer dessus pour agrandir l'image (source)



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mardi 4 juillet 2006

Algérie coloniale - tyrannie des mémoires


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après les déclarations du président algérien Bouteflika sur l'Algérie coloniale, l'historien Claude Liauzu évoque des "affirmations outrancières" dans une interview accordée au NouvelObs.com


"Une tyrannie des mémoires"

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par Claude Liauzu, historien
et l'un des animateurs
du mouvement pour l'abrogation
de l'article 3 de la loi de février 2005
sur le "rôle positif" de la colonisation



diapositive12 L'occupation de l'Algérie par la France a-t-elle réellement été "une des formes de colonisation les plus barbares de l'histoire", comme l'affirme le président Bouteflika ?


- Je vous répondrai par une anecdote: il y a quelques années Aït Ahmed, s'exprimant sur une question du même type, avait répondu, en substance: "oui la colonisation française a été épouvantable, mais nous avons largement préféré avoir à faire aux Français plutôt qu'aux Russes".
Bien entendu, la conquête a été épouvantable, une "guerre de ravageurs", comme a pu le dire le général Bugeaud, au cours de laquelle, entre 1830 et 1870, un tiers de la population a disparu en raison des massacres, des famines et de la paupérisation. La France a effectivement tendance à sous-estimer cet aspect et, plus on attend pour dire les choses, plus elles sont dures à dire.
Ce que, malheureusement, Bouteflika ne dit pas, c'est que la colonisation est une réalité également beaucoup plus ambiguë. Elle a bel et bien existé, apportant parfois le pire. Mais elle a également laissé des espaces de liberté, des ouvertures, comme la francophonie
Il faut rendre compte de la complexité du phénomène, tout en n'enlevant rien aux crimes qui ont été commis. L'esclavage et la colonisation sont bien des crimes contre l'humanité. Mais, une fois que l'on a dit cela, les historiens doivent faire leur travail et celui-ci s'apparente en grande partie à des poupées gigognes, les problèmes imbriqués les uns dans autres. Par exemple, le 5 juillet est la date de la fête de l'indépendance, mais c'est également le début du processus de prise du pouvoir par Boumediene.

diapositive12 Pourquoi le chef de l'Etat algérien a-t-il choisi de relancer aujourd'hui cette polémique alors que les relations avec la France semblaient s'apaiser avec l'abrogation de l'article contestée de la loi de février 2005 sur "le rôle positif" de la colonisation ?


- C'est là tout le mystère de cette déclaration! Bouteflika est avant tout un homme politique et je pense qu'il utilise le passé de manière politique afin d'influer sur ses relations avec la France d'aujourd'hui. Mais, pour pouvoir réellement peser les enjeux de ces propos, il faudrait être au courant de ce qu'il se passe dans les arcanes du pouvoir algérien.
Je pense que les propos du président algérien sont dans la même logique que ceux qu'il a tenus il y a peu sur la double nationalité à laquelle il s'oppose. Alors que l'une des conséquences de la colonisation est justement que des milliers de personnes se sentent un peu françaises et un peu algériennes.
Il y a également des enjeux de politique intérieure. Bouteflika s'est lancé dans une surenchère avec les nationalistes au point que, ce qui est assez amusant, même les islamistes l'ont trouvé trop dur sur le sujet. Il y a à Alger un parti anti-français assez fort qui tente de tirer sur le traité d'amitié franco-alégérien et Bouteflika ne veut pas se laissé déborder.
Effectivement, après le retrait de l'article 3 de la loi de février sur le "rôle positif" de la colonisation, il aurait dû y avoir une détente des relations. Mais nous faisons face à des réaction émotionnelles très fortes. Comme pour les pied-noirs en France, nous touchons là quelque chose de très profond, une plaie qui menace de se rouvrir dès qu'on la touche.

diapositive12 Que pourrait faire la France pour apaiser ses relations avec Alger ? Qu'attendent les Algériens de l'Etat français ?


- C'est difficile à dire vu qu'à ce niveau, on pourrait dire qu'il y a plusieurs Algérie. En ce qui concerne Bouteflika, il y a une surenchère inexplicable car il doit très bien savoir qu'un dirigeant français ne peut pas aller trop loin sur le problème de la colonisation, d'autant plus qu'il est actuellement sous pression sur cette question.
Je pense que nous sommes malheureusement entrés dans une logique de guerre des mémoires, je dirais même dans une tyrannie des mémoires, dans laquelle chaque geste provoque une réaction encore plus forte. La loi Taubira a ainsi provoqué une vive réaction chez les rapatriés qui ont exigé une loi sur les pieds-noirs et les harkis, dans laquelle était inséré le fameux article sur le "rôle positif" de la colonisation.
Et vu qu'il n'y a pas de limites à la victimisation, chacun n'a jamais l'impression d'avoir obtenu satisfaction. Cette situation inquiète fortement les historiens. Enormément d'énergie est dépensée dans ces polémiques, au détriment d'autres problèmes à régler comme l'immigration qui, selon moi, est un problème mille fois plus important que les affirmations outrancières de telle ou telle personne.
Les historiens se sont mobilisés et se sont focalisés sur les complaisances néocolonialistes en France, mais il ne faut pas pour autant se laisser enfumer par des propos, ou des silences, officiels. La seule solution est que nous puissions travailler correctement et étudier sereinement ce phénomène complexe qu'est la colonisation.

Propos recueillis par Jérôme Hourdeaux
le lundi 3 juillet 2006

NOUVELOBS.COM | 03.07.06 | 16:40


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Il faut rendre compte de la complexité du phénomène,
tout en n'enlevant rien aux crimes qui ont été commis


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vendredi 23 juin 2006

Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905) - expo CAOM

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exposition virtuelle du Caom sur Savorgnan de Brazza




Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905)

exposition virtuelle

du Centre des Archives d'Outre-mer (Aix)




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Le retour de M. de Brazza. L'Illustration du 23 Février 1895 (source)



Savorgnan de Brazza

(Pierre de Brazza-Savorgnan  dit)

Castelgandolfo, 22 janvier 1852 - Dakar, 14 septembre 1905


Plus connu sous le nom de Savorgnan de Brazza, Pierre de Brazza-Savorgnan reste une des plus hautes figures de la geste coloniale française. Issu de l’aristocratie romaine, il ressentit très tôt l’appel de la mer en même temps que l’attrait de la France. Fort de l’appui de l’amiral de Montaignac, ami de son père, il entra à l’École Navale à titre étranger en 1868, et obtint ensuite d’être embarqué sur les vaisseaux de l’État. En 1874, il se fit naturaliser et Montaignac parvint à le faire nommer enseigne auxiliaire, mais Brazza, médiocrement noté, en butte aux réticences d’un milieu corporatiste, voire xénophobe, décida de se consacrer à l’exploration du bassin du Congo.(Il avait longé le littoral gabonais à bord de la Vénus).

Au cours d’une première mission (1875-1879), il remonta l’Ogooué, constata que ce fleuve n’était pas un émissaire du Congo, puis reconnut le cours supérieur de l’Alima, affluent du Congo, mais dut battre en retraite devant l’hostilité d’une tribu courtière jalouse de son monopole. À son second voyage, il atteignit enfin le Congo et le 10 septembre 1880, au village d’Itiéré (Mbé), il passa avec le chef des Bateké Tio, le Makoko-Ilôo (et non le roi Makoko car il s’agit d’un titre et non d’un nom propre), un traité prévoyant l’établissement d’un protectorat et la cession d’un territoire. (Les notions de protectorat et de souveraineté étaient d’ailleurs dénuées de sens pour ce potentat africain).

Le traité Makoko n’en fut pas moins ratifié le 18 septembre 1882 par la Chambre, unanime à saluer la renaissance coloniale du pays. La popularité de Brazza fut immense. Il avait en effet coupé court aux visées rivales de Stanley, agent  du Comité d’études du Haut-Congo, patronné par le roi des Belges Léopold II. Arrivant devant N’Couna, (Brazzaville) en juillet 1881, Stanley, nanti de gros moyens, vit flotter le pavillon français à la garde du sergent Malamine : il avait été devancé par le «va nu pieds» qu’il avait une fois rencontré à Vivi et en qui il n’avait vu qu’un vagabond romantique et exalté.  C’est ainsi que la rive droite du Congo devint française. Brazza avait affranchi des esclaves et fondé deux stations hospitalières et scientifiques, Franceville sur le Haut-Ogooué et Brazzaville,  futur chef-lieu de la nouvelle colonie.

Commissaire du gouvernement dans l’Ouest africain de 1883 à 1885 (troisième mission) puis Commissaire général au Congo de 1886 à 1897, il jeta les bases de la future Afrique  Équatoriale Française avec l’aide de ses lieutenants, Ballay, Crampel, Gentil, Liotard. Rappelé à la suite de sordides cabales, il ne revint au Congo qu’en 1905 à la tête d’une mission d’enquête. Il dénonça les brutalités de certains fonctionnaires et surtout les méfaits des compagnies concessionnaires qui mettaient la contrée en coupe réglée et asservissaient les populations, si bien que sa mort, survenue sur la route du retour, a pu être imputée à un empoisonnement criminel. Le gouvernement lui fit des obsèques nationales, mais son rapport fut discrètement enseveli. Ce héros naïf et désintéressé n’a pas usurpé l’estime de ses contemporains. Nul n’a sans doute mieux que lui illustré les thèmes, récurrents dans le discours colonial, de la conquête pacifique et de la mission civilisatrice.

          Jean Martin
            professeur à l’université de Lille III
            membre de l’École doctorale de Paris-Sorbonne (Paris IV)
(source)


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liens :

- "Brazza revient bientôt", article de Pépin Boulou, professeur d'histoire-Géographie au Lycée Victor Augagneur  Pointe-Noire (30 novembre 2005)

- biographie de Pierre Savorgnan de Brazza par Pépin Boulou


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Le Petit Journal, 19 mars 1905


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le cours de l'Ogooué



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l'Ogooué

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l'Ogooué


exposition virtuelle sur Pierre Savorgnan

de Brazza (1852-1905)


sur le site du Centre des Archives d'Outre-mer (Aix-en-Provence)

visitez-la


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dimanche 18 juin 2006

Mohammed Harbi : citoyenneté et histoire, national et universel

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Mohammed Harbi :

citoyenneté et histoire, national

et universel


Gilbert MEYNIER


On peut certes être un citoyen sans être un historien. En revanche, on ne peut à mon sens être historien sans être citoyen. En effet, la volonté sans concession de comprendre et d’éclairer le passé se déduit souvent de l’engagement au présent dans la vie de la Cité. C’est, d’une part, la raison pour laquelle Mohammed Harbi a dû, contraint et forcé, se résigner à devoir vivre dans la froideur de l’exil tant l’expérience lui avait prouvé qu’il lui était difficile de vivre et travailler dans le libre épanouissement dans son pays. C’est d’autre part, aussi, la raison pour laquelle, dans le champ historien comme dans le champ citoyen, Mohammed Harbi s’est toujours situé du côté de l’analyse et de la réflexion, contre celui de l’instinct et du réflexe. Son camp est bien celui des vrais intellectuels, lesquels ne peuvent être que de vrais citoyens, aux antipodes des forteresses investies par les croyants irraisonnés.


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C’est bien pour cela qu’il a intitulé l’un de ses livres, tiré de son habilitation à diriger des recherches, du jury de la soutenance duquel j’ai eu l’honneur d’être membre en 1992, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens ? C’est dans ce registre qu’il faut entendre ce rapport de Mohammed Harbi, datant de 1959, à l’époque où il était jeune attaché – il avait 26 ans - au cabinet de Belkacem Krim, ministre des Forces Armées, au sujet de la guerre psychologique, si tristement célèbre, qui fut conduite par les psychologues militaires de la sale guerre de reconquête coloniale de 1954-1962 : Mohammed Harbi estimait alors qu’une telle guerre n’était pas efficace et qu’elle dégradait la cause qu’elle prétendait défendre : «Elle tend à développer en l’Homme ce qu’il y a d’inhumain, les  réflexes mentaux, au lieu de développer ce qu’il y a d’humain : la réflexion».
   
 J’ai toujours eu sympathie et respect pour Mohammed Harbi parce que, d’une part, je le situais dans la lignée de ces grandes figures libres et hardies de l’Islam classique, de Abou l’ ‘Alâ’ al Ma‘rî à Ibn Khaldoun, et aussi des grands promoteurs de la Nahda égyptienne au tournant des XIXe et XXe siècles, souvent dans des trajectoires agnostiques, pour ne pas dire plus. Mais d’autre part parce que je voyais aussi à l’œuvre chez lui la réflexion libre, mais respectueuse, sur le fait religieux : celle qui relève de la spéculation sur le destin et l’appartenance spirituelle de l’Humain, qui est pour moi proche de la philosophie, et que mon vieux maître du lycée Ampère de Lyon, M. Bernard, dénommait bellement «la recherche systématique d’une conception générale de la vie».
   
Mais en même temps, Mohammed Harbi a toujours représenté que le fait religieux au Maghreb – comme harbi_en_19513dans le reste de la Méditerranée, comme partout ailleurs -, relevait aussi du social et du politique, et que la religion pouvait y être dégradée en idéologie. En cela il était d’accord avec la réflexion de Jacques Berque qui voyait dans l’islam, ou dans ce que l’habitus socio-culturel dénomme usuellement l’islam : le bastion de repli contre l’intrusion étrangère, contre ce que Ahmed Tawfiq al-Madanî dénommait al ist‘mâr ul çalîbiyy – le colonialisme croisé. Pour redonner la parole à Mohammed Harbi, en Algérie, «la religion est restée le seul sentiment collectif liant, par-delà les particularismes, l’ensemble des colonisés». Et cette réflexion, entendue dans le courant d’une conversation : «Toutes les fois que les Algériens sont perdus, ils se raccrochent à l’islam».
   
Par là, il faut peut-être entendre, au-delà des acceptions courantes, un corpus socio-culturel, remontant vraisemblablement à la plus haute Antiquité, et qui put revêtir des vêtures successives, - entre autres Ba‘l Hammon à l’époque punique, Saturne africain à l’époque romaine, le Christ Dieu des chrétiens ensuite, enfin le Dieu du tawhîd musulman. Une inscription retrouvée à Beja, dans le règlement d’accès des croyants à un temple d’Asclepios, énonçait l’interdiction de la viande de porc, des relations sexuelles dans les jours précédant l’accès au temple, et l’obligation de se déchausser pour accéder au temple… Cela près de six siècles avant l’apparition de l’islam au Maghreb. À vrai dire, au travers de toutes ces représentations du sacré, s’est aussi sédimentée la somme des blocages et des tabous de la société ; et régnait – continue à prévaloir ? - un habitus social de surveillance mutuelle :2020060140.08.lzzzzzzz2020061953.01.lzzzzzzz tout un chacun sait que, socialement, pour peu qu’on respecte publiquement les interdits dénommés musulmans, on en est largement quitte avec l’islam. Et cela n’est pas seulement une caractéristique musulmane ainsi que l’ont si lumineusement démontré Germaine Tillion dans Le Harem et les cousins ou Henri-Irénée Marrou dans son Histoire de l’éducation dans l’Antiquité. Dans l’Athènes antique, réputée avoir été la mère de la démocratie, une femme entrevue sans voile en dehors de sa maison était vue comme une prostituée. Et ma grand-mère paternelle, dans son terroir montagnard proche de la frontière italienne, n’aurait jamais imaginé entrer dans une église sans avoir la tête recouverte.
   
 Pour Mohammed Harbi, surtout, dans ses deux premiers livres, Aux origines du FLN et Le FLN, mirage et fln_mirage_et_r_alit_2réalité, le religieux fut pour les Algériens un promoteur de mobilisation politico-communautaire. À ce titre, on peut dire qu’il a constitué l’identité nationale, de même que, selon le programme des ‘ulamâ’, la langue arabe. Cela interpelle l’historien, lequel ne peut ignorer que cette identité, à la fois musulmane et arabe, est partagée par une bonne vingtaine de peuples, qui se sentent, eux aussi, musul-mans et arabes. À vrai dire, tout dépend du sens que l’on donne à «national» : s’agit-il du wataniyy ?, s’agit-il du qawmiyy ? S’agit-il d’un qutriyy antithétique connotant l’iqlîmiyya ?

Les Algériens militant pour la liberté étaient certes d’authentiques patriotes, mais qui ne se seraient peut-être pas vraiment reconnus dans les processus d’invention de la nation, cette «imagined community» sécularisée dont l’historien anglais Benedict Anderson a dessiné les traits avec toute la force de son talent, et qui relève de l’ «invention of tradition», ainsi que le disent si bien ses compatriotes Eric Hobsbawm et Terence Ranger. On voulut en Algérie, en général, davantage la liberté de la patrie que la liberté citoyenne. Ainsi Mohammed Harbi fait-il judicieusement remarquer à propos d’Ahmed Ben Bella,verze_06 interlocuteur favori du pouvoir d’État égyptien avant l’arraisonnement de son avion par la piraterie française le 22 octobre 1956 : «Le fait que les Algériens puissent avoir une politique étrangère à l’égard de l’Égypte ne correspondait pas à sa sensbilité». Et il en allait de même pour le major Fathi al-Dib, patron des mukhabarât pour les relations avec le Maghreb, qui ne concevait de dirigeants algériens qu’épousant les vues des dirigeants égyptiens et soumis à eux.

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Ben Bella et Nasser


 De son côté, Mohammed Harbi a depuis longtemps pris ses distances avec nombre d’habitus sociaux et de tabous qui construisent les codes de surveillance mutuelle régissant une société. L’indique par exemple son rapport ouvert aux femmes qui l’a conduit à préfacer l’œuvre du féministe égyptien Mansour Famhy, et qui fait de lui un moderne dans le sens ouvert du terme, celui qui s’oppose par exemple au Code de la Famille de 1984, qui aurait pu laisser croire aux observateurs distraits que le FIS était déjà au pouvoir bien avant sa fondation. Pour en avoir souvent parlé avec lui, je pense pouvoir estimer que Harbi ne serait pas absolument en désaccord avec ce qui est pour moi une constatation d’évidence : on ne joue pas impunément avec des allumettes obscurantistes sans finir par se brûler les doigts.

Plus largement, ce qui m’a toujours frappé – et ému - chez Mohammed Harbi, c’est cette ferme synthèse maison_harbi___el_arrouch2entre, d’une part, son algérianité (il n’est pas pour rien issu du Constantinois, cette vieille terre numide de l’irrédentisme algérien) et d’autre part sa grande ouverture aux autres et au monde, à des gens et à des valeurs de toutes origines, de toutes confessions, de toutes philosophies, à l’exception du racisme et de la bêtise chauvine : j’ai cru au départ que Mohammed Harbi était un marxiste normé, avant de m’apercevoir qu’il était autant khaldounien ou wéberien, et qu’il avait bien d’autres références encore… Le blocage chauvin et l’étroitesse hargneuse sont aux antipodes de son panorama mental et intellectuel.
   
C’est que Mohammed Harbi est, en même temps, un vrai historien algérien, et un vrai citoyen algérien. Mais il n’a pu, en tant qu’Algérien, réunir ces qualités, que parce qu’il est aussi un primordial citoyen du monde – ce Bürger der Welt que chantait Schiller. C’est que les valeurs qu’il ressent comme devant être pleinement des valeurs algériennes, il ne les dissocie nullement de valeurs plus largement universelles : droits de l’Être humain, combat pour l’égalité hommes-femmes, répulsion pour toutes les formes de discrimination  - donc du colonialisme comme système -, aversion pour l’obscurantisme et le militarisme tels qu’ils se sont épanouis dans tant de régimes autoritaires post-coloniaux, parfois sous la forme de bureaucraties pesantes implacables. Ce n’est pas pour rien que l’un des articles les plus incisifs – et décisifs - de Mohammed Harbi,256464066_small2 dans un livre dirigé par Lucette Valensi, traite de l’assassinat de Ramdane Abbane, le 27 décembre 1957, à Tetouan, en point d’orgue de l’élimination des politiques du CCE – Dahlab et Ben Khedda -, lors de la session du CNRA du Caire en août, en premier anniversaire antithétique de l’historique Congrès de la Soummam.
   
 À des gens de ma génération, formés politiquement dans le combat anticolonialiste, et qui, après 1962, continuèrent encore à sacraliser un FLN qui, de par la justesse intrinsèque de son combat, semblait voué à échapper aux armes de la critique, il a offert la toute première histoire du FLN, en analysant sans complexe la nature et le cheminement du FLN et en le dépeignant sous les couleurs complexes et contrastées qui figurent sur le bouquet de tout travail d’histoire. Autrement dit, c’est grâce à Mohammed Harbi que des gens comme moi ont pu se décomplexer pour étudier l’histoire de l’Algérie, du nationalisme algérien, et notamment du FLN, cela comme tout objet d’histoire, c’est-à-dire dans la dialectisation. Mohammed Harbi m’a mieux aidé à comprendre que, en histoire, tout est dialectique : je savais déjà, de par ma formation et mes antécédents politiques, que, par exemple, le parti bolchévique fut à la fois un authentique mouvement de libération sociale, et une machinerie implacable de pouvoir. Le FLN fut incontestablement un mouvement de libération, tout en relevant de la même complexité et de la même harmonie des contraires.

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Mohammed Harbi est donc pleinement algérien et pleinement universaliste. Enraciné dans le terroir constantinois d’El Harrouch, il a, jeune adolescent, participé au combat libérateur du PPA-MTLD. Il a vibré aux luttes et aux espoirs de son peuple. Mais, jeune cadre brillant du FLN, puis un temps conseiller à la présidence et animateur de Révolution africaine, il a eu très tôt à subir les rigueurs politiques pesant sur son peuple : il fut victime de la répression consécutive au coup d’état militaire du 19 juin 1965. Il connut les mauvais traitements et la prison, puis la résidence surveillée au Sahara, avant de s’évader vers l’Europe. Cette Europe où il était aussi chez lui depuis que, jeune bachelier, il avait débarqué à Paris en 1952-1953. Paris, où il fut jeune militant de l’UGEMA, puis un des dirigeants de la Fédération de France du FLN, avant de se familiariser avec la Belgique et l’Allemagne, où la direction de la Fédération de France s’était repliée au printemps 1958.
   
 Parisien, Mohammed Harbi l’est bien davantage que moi par exemple, et bien plus à l’aise dans ce que Gérard Noiriel dénomme la cage de Faraday parisienne. Au vrai, une double source constituait Mohammed Harbi, et continue à le constituer : d’un côté, celle de l’ancrage familial, celle du terroir constantinois, celle du père, attaché à faire apprendre au jeune Mohammed le Coran au jour le jour, d’un autre côté, celle de ces éveilleurs d’idées que furent tels de ses professeurs au lycée de Skikda. Puis, source multiforme aussi, émanée plus tard du milieu des promo-teurs, à Paris, du mouvement Socialisme ou Barbarie, ou au Caire, à la fin des années cinquante, de la fréquentation de l’élite intellectuelle, si foisonnante et si riche, deraymond l’Égypte contemporaine. Qui n’a pas dégusté un madbût dans un vieux café de la ville d’Ismaïl ignore un des grands plaisirs de la vie. Et il y a des gens qui, grâce à Dieu, savent aussi bien apprécier un grand madbût que savourer un grand Bordeaux. De même, Mohammed Harbi aime également la musique arabo-andalouse (il est de la province des maîtres du Maalouf comme chaykh Raymond (photo ci-contre), comme Sylvain Ghrenassia, comme le chaykh Mohammed El Hadj Fergani), et la musique du terroir populaire ; je l’ai aussi entendu s’enthousiasmer aux chansons du grand poète occitan Claude Marti, et il sait discrètement dire le plaisir qu’il a à écouter le grand classicisme sans fioritures de Joseph Haydn.
   
C’est bien pourtant à Paris que, volens nolens, Harbi s’est durablement acclimaté et enraciné. Ce qui ne l’a pas empêché d’y reconnaître, aussi, la «froideur de l’exil.». Avec la France, au demeurant, ne s’est-elle pas jouée, aussi pour lui, cette partition si originale du rapport fascination-répulsion, qui rythma le tempo de vie de tant d’Algériens de l’élite à l’époque coloniale, et qui fut bien une spécificité algérienne, singulièrement à distance du destin des Tunisiens ou des Marocains ? Donnons la parole à Harbi, qui relate dans ses mémoires une mission  en Belgique à l’été 1956, en compagnie de son compatriote skikdi Messaoud Guedroudj, et en connivence avec le militant anticolonialiste belge Roger Ramackers :
«Un jour de l’été 1956, alors que nous avions des armes à faire entrer en France, il nous présente l’un de ses familiers, le docteur Henri Duchateau, qui devait nous faire passer la frontière sans encombre et nous conduire à Paris. Nous nous arrêtâmes à Reims pour dîner. L’air jovial, Guedroudj, qui avait retrouvé toute son assurance, s’exclama : «Ah ! Que nous sommes bien chez nous !» Ironique, Ramackers s’étonna : «Comment ? Nous avons pris tous ces risques pour te conduire chez toi ? Nous pensions qu’il s’agissait d’un territoire ennemi !»
    Nous avons ri tous les quatre sans prêter plus d’attention à cette curieuse expression. Et pourtant, à bien y réfléchir, un Marocain, un Tunisien l’auraient-ils employée ? Il n’y avait pas, chez l’Algérien, la moindre 202036266x.01.lzzzzzzzéquivoque quant à sa volonté d’indépendance. L’expression résultait plutôt d’un long mariage qui, pour avoir été forcé, n’en avait pas moins produit une sorte de «confusion des sentiments». Ainisi Jacques Berque écrivit-il pendant la guerre : «La France et l’Algérie ? On ne s’est pas entrelacé pendant cent trente ans sans que cela descende très profondément dans les âmes et dans les corps». C’était vrai de notre génération, celle qui a su trancher les liens. Est-ce encore vrai aujourd’hui pour les nouvelles générations ?

 Comme quelques autres nationalistes algériens, Mohammed Harbi fut donc dans un sens, culturellement, un homme des marges, comme d’autres ont pu l’être, géographiquement ou/et culturellement : le héros de l’indépendance italienne, Garibaldi, était de Nice – et Nice n’était pas italophone mais occitanophone -, et Cavour, le bâtisseur politique de l’unité italienne à partir du royaume de Piémont, était issu des marges piémontaises subalpines ; il avait fait ses études à Genève et il maîtrisait moins bien l’italien que le français. Aux marges, encore, comme ces Hébreux du Chœur (le Va07 pensiero !) des Hébreux du Nabucco de Verdi chez qui l’identité s’exprime précisément dans l’exil et par l’exil.
   
En tout cas, Mohammed Harbi a payé le prix fort pour devenir, face au colonialisme, un Algérien libre ; et face au système de pouvoir autori-taire régissant sa société, demeurer encore un Algérien libre. Rendant compte à l’automne 2001, dans Le Monde, du premier volume de ses mémoires publié à La Découverte (Une Vie debout, mémoires politiques), je crus pouvoir donner pour titre à mon article de recension : «Mohammed Harbi. Être au libre au FLN, ou la quadrature du cercle». Il eut le bon goût d’en rire et de ne pas s’en offusquer.
   
Pour autant, le FLN que connut Mohammed Harbi ne fut en rien 9782707130778fsunivoque. Il fut peuplé de gens extrêmement divers : idéologiquement, politiquement, socialement, et plus largement, humainement aussi, il y eut de tout au FLN : il fut au bon sens du terme une très riche auberge espagnole, et il porta en lui plusieurs virtualités. Certes, rien n’aurait radicalement évolué en Algérie sans la commotion des armes mise en branle par les chefs des maquis, peu après reconvertis en hommes d’appareil de pouvoir. Mais rien ne se serait conclu sans ces cadres civils de talent auxquels Mohammed Harbi appartint, lui qui fut, en 1961, notamment, expert aux négociations d’Évian. L’historien sait aujourd’hui que la victoire du FLN ne fut pas une victoire militaire, mais bel et bien une victoire poli-tique, obtenue notamment par le rayonnement du Front acquis dans le monde. Et ce rayonnement, des gens comme Mohammed Harbi œuvrèrent  sans relâche pour son avènement. C’est donc aussi parce que des hommes comme lui ont su naviguer sur le grand large, qu’ils ont été d’authentiques internationalistes, qu’ils furent par le fait même de valeureux nationalistes.
   
 Et toute la complexité qui a constitué et constitue encore Mohammed Harbi, a aidé, aussi, à bâtir sa stature d’historien. Car Mohammed Harbi est bien un historien vrai. Il a certes travaillé en partie à partir de souvenirs personnels et de témoignages oraux, en partie grâce à des documents que, acteur de l’Histoire, il a inlassablement photocopiés avant d’en faire don aux Archives nationales algériennes, et encore grâce à ces archives, françaises et algériennes, qui s’ouvrent encore trop frileusement pour contenter les historiens. Il est, rappelons le, l’auteur, de ce maître livre de documents qu’il a intitulé Les Archives de la Révolution algérienne. Dans son travail de recherche historique, entrepris notamment dans la revue Sou’al, Mohammed Harbi s’est soumis comme tout historien à la critique externe et à la critique interne des documents. Car un document – oral ou écrit - ne dit jamais la vérité en soi ; il dit une vérité et il doit, pour cela, être analysé, étudié dans ses conditions de production et dans les intentions de cette production, et aussi soumis autant que possible à la règle de la confrontation des documents entre eux : un témoin, volontairement ou involontairement, a toujours tendance à reconstruire le passé selon  son itinéraire personnel, ses intérêts et son ambition.

Il faut donc d’autant plus se méfier des témoins qu’ils sont davantage des hommes de pouvoir, ou à l’inverse parce qu’ils ont été frustrés du pouvoir. En tout cas, par exemple, ce n’est pas parce qu’un président de la République dit quelque chose sur l’Histoire que ce quelque chose est vrai ; et il y a même de grandes chances pour que ce soit faux. Ce n’est pas parce que la législateur français a pu énoncer des aspects «positifs» de la colonisation française qu’il faut lui emboîter le pas. L’historien ne se pose d’ailleurs jamais la question du «positif» et du «négatif» en histoire, car il lui incombe de rendre compte au premier chef  de toute la complexité du divers historique, lequel ne se réduit jamais à des tableaux en noir ou blanc ; mais àdoc_6 une riche palette où l’impressionnisme aura toutes chances d’être plus vrai que le réalisme.
   
 De ce point de vue, Mohammed Harbi a rempli avec sérieux, opiniâtreté et modestie, son  contrat d’historien, tant à l’égard de l’Algérie, son pays, sa nation, qu’à l’égard de tous les humains avides de connaître l’Histoire. Et lui-même n’aurait pu être l’historien qu’il a été et reste encore pour notre bonheur sans toute la richesse et la diversité qui ont composé sa vie d’homme dans l’Histoire, acteur de l’histoire qui s’est faite, inséparable de sa citoyenneté algérienne, avant de devenir une figure-clé de l’historiographie contemporaine.

Gilbert Meynier


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- 1954 : la guerre commence en Algérie (éd. Complexe, 1999)



















document : déclaration de Mohammed Harbi, 26 octobre 1990



Consolider la démocratie,

préparer l'Algérie et le Maghreb

à entrer dans le XXIe siècle



 Après dix-sept ans d'exil, précédés de plusieurs années de prison sans jugement, je peux retrouver mon pays, en toute liberté.
Tout au long de cette épreuve, j'ai refusé les offres d'émissaires de l'État venus me proposer de troquer des privilèges contre le renoncement à mes droits. J'estimais, j'estime encore, que la démission morale commence avec l'acceptation de placer le droit de l'État au-dessus de celui des citoyens.
Je milite depuis quarante-deux ans. Même quand les circonstances exceptionnelles – guerre d'indépendance, luttes civiles – m'ont contraint à des détours, j'ai toujours défendu le droit pour tous, et, d'abord pour les adversaires, de penser autrement.


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Mohammed Harbi (à droite) et Saad Dahlab,
ministre des Affaires étrangères du GPRA, au Caire en 1961


L'histoire en mouvement a fait de moi un militant et un dirigeant du FLN de 1955 à 1965. À ce titre, je partage certaines erreurs de cette période, celles que je combattais déjà : liquidations physiques des adversaires politiques, attentats aveugles et tortures… nationalisation des petits commerces, etc., et celles que je me reconnais aujourd'hui, un certain romantisme, une transfiguration de la réalité au nom du peuple ou de la classe ouvrière.

Le 19 juin 1965, après le coup d'État du colonel Boumedienne, j'ai pris acte de l'échec de mes efforts. La contradiction entre mon analyse conceptuelle qui postulait l'évolution vers un système de type bureaucratique, et mon but politique, rénover le FLN, m'apparut clairement. Je me suis alors délesté de mes illusions et j'ai décidé de ne plus participer à un jeu politique fondamentalement corrompu. J'ai alors renoncé à un type d'action, qui me paraissait dérisoire, dans un système où on m'offrait d'être ministre, ambassadeur, directeur de société mais jamais véritablement citoyen.

 Ce système, qui triomphait avec le coup d'État du 19 juin, était présent dans toutes les politiques des directions du FLN depuis sa fondation. Jamais une mesure prise en apparence collectivement ne l'a été réellement. Toujours des manœuvres subreptices préparaient les décisions et ne servaient qu'à consacrer la manipulation.
Les adversaires du FLN étaient à son image. Les discours différaient mais les pratiques étaient les mêmes. À travers ces pratiques, c'est le rapport de toute notre société à la liberté qui est posé.

Notre pays a besoin d'une réforme intellectuelle et morale, d'une réflexion sur soi qui cesse d'imputer tous nos maux aux dynamiques du dehors. La fascination pour le pouvoir, l'aspiration à la puissance, l'identification aveugle à la collectivité, le mépris du travail et des faibles, l'admiration pour les modèles d'autorité et les hommes forts, enfin, sont des obstacles dont nous devons prendre conscience si nous voulons créer un climat propice à la démocratie.

 Être démocrate, ce n'est ni méconnaître les droits de l'individu, ni avaliser sans esprit critique les options de la majorité.
Être démocrate, pour moi, n'a jamais été contraire à mon engagement socialiste. Socialiste j'étais et je le reste. Mais que faut-il entendre par là ? La possession d'un savoir scientifique de l'Histoire de la société ? Certainement pas. Mais un engagement politique et moral contre un monde caractérisé par la séparation entre riches et pauvres, oppresseurs et opprimés, dirigeants et dirigés, les uns possédant la richesse, la culture et le pouvoir, les autres démunis ou exclus de ces privilèges. Le socialisme vit et vivra partout où persiste l'exploitation du travail. L'expérience algérienne s'est réclamée de cet idéal mais en mettant la classe ouvrière sous surveillance et en coulant le capitalisme bureaucratique dans le moule du vocabulaire socialiste.

Mes textes nombreux l'attestent. Je n'ai jamais vu dans l'étatisation telle que l'Union soviétique l'offrait, un modèle à prendre. Je n'ai pas cru, non plus, que seule la propriété privée correspondait à l'économie de marché. On comprendra mieux, dès lors, pourquoi la privatisation n'est pas à mes yeux une panacée.
La médecine de choc des recettes libérales pénalise les plus démunis, réduit à néant leur pouvoir d'achat, génère l'exclusion et risque, si l'on n'y prend garde, de compromettre l'autonomie nationale de décision. Tout se passe comme si la politique du gouvernement ne défait des nœuds que pour en nouer d'autres. Si le tissu social continue à se déchirer en profondeur, si le sort des classes populaires continue à se dégrader, nous courons droit vers des luttes civiles préjudiciables à tous.

 Jamais les tâches de réflexion n'ont été aussi lourdes et difficiles. Notre société est confrontée à des questions majeures qui relèvent de la représentation que lui donne une vision mythique du passé. Si nous ne voulons pas que le tribalisme politique devienne notre lot quotidien et mette en péril notre unité, il nous faut le repenser. Notre peuple, ce devrait être une banalité de le dire, ne correspond pas à l'image qu'en donne l'idéologie nationale des années 1930 qui était le reflet inversé de l'idéologie coloniale. C'est là un regard sur l'histoire, non l'histoire elle-même.

Les repères d'identité que nous ont transmis nos aînés ont inscrit le religieux au cœur du politique et ont hypothéqué l'un et l'autre. Ils nous empêchent de nous tourner vers l'avenir et de créer une culture algérienne nouvelle à partir de notre diversité. Ils nous incitent à confondre État, communauté religieuse et nation, à ne pas distinguer le citoyen du croyant et à refuser aux femmes le droit à l'égalité avec les hommes. Or, la nation, c'est la société de tous les Algériens, c'est la société civile dans toutes ses composantes.

L'Algérie existe et vit mais l'algérianité n'est pas donnée une fois pour toutes. Elle est à inventer dans la bataille de tous les jours.
Dans le cadre d'un Maghreb uni, j'appelle tous mes compatriotes à y contribuer, à le faire sans a priori partisan et à s'orienter vers un large rassemblement politique et social pour consolider la démocratie et faire face aux grands enjeux mondiaux ; en un mot préparer l'Algérie et le Maghreb à entrer dans le XXIe siècle.

Mohammed Harbi
Le 26 octobre 1990


* Ce texte, dactylographié, m'a été transmis par Mohammed Harbi le 15 février 1991. Michel Renard



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