vendredi 17 novembre 2006

Analyse critique des deux pleines pages de Daniel Leconte (Gilbert Meynier)

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victimes "européennes" du FLN le 20 août 1955 à El-Alia
(Philippeville, aujourd'hui Skikda)
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"charnier découvert à El-Alia juste après l'indépendance"
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Analyse critique des deux pleines



pages de Daniel Leconte


Gilbert MEYNIER


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Les «bonnes feuilles» du livre de Daniel Leconte ont été publiées dans le numéro 747, du 11 octobre 2006, de Charlie Hebdo. Gilbert Meynier y a répondu le 5 novembre 2006.


 

 

Des deux pleines pages que j’ai lues dans Charlie Hebdo de Daniel Leconte [1], je tire entre autres ce qui me paraît être inadmissible : ce qu’il dit sur les massacres de la région de Skikda le 20 août 1955 (El-Alia…) contre des Européens le jour du soulèvement du Constantinois impulsé par Youssef Zighout, à propos de quoi il ne dit pas un mot des milliers de victimes algériennes qui ont suivi le 20 août du fait d’une répression aveugle, qui, en certains point, a pu dépasser la sauvagerie de celle de mai 1945.

Et il faudrait dire quelles sont les raisons pour lesquelles des paysans deviennent violents, raisons qui ne se ramènent évidemment pas à une propension atavique à la violence, comme semble le laisser peut-être sous-entendre Leconte : quand, au début du XVIIIe siècle, des dragons de Villars ou des gens soupçonnés d’être des agents du roi, voire même simplement des catholiques ou des gens soupçonnés d’être catholiques, arrivaient dans le champ des Camisards, leur affaire était vite faite, et sans autre forme de procès.

Leconte expédie en quelques lignes les violences coloniales pour s’attarder pesamment sur les violences algériennes, ou algéro-algériennes, sans dire que les premières furent, pendant la guerre de reconquête coloniale de 1954-1962, des violences industrielles, bien différentes des violences artisanales algériennes. Si l’on prend en compte le bilan des victimes de la guerre de 1954-1962 établi plausiblement par le démographe Kamel Kateb (400 000 morts, et non pas bien sûr le chiffre de 1,5 millions ressassé et asséné par le pouvoir algérien dans la démagogie victimaire héroïsante), l’historien peut estimer que, plausiblement, environ 50 000 Algériens ont été tués par le FLN/ALN, soit, donc, 350 000 par les Français – et sans doute davantage de populations civiles que de maquisards. Les victimes françaises : autour de 5 000 pour les Pieds Noirs, environ 20 000 pour les soldats français du contingent. Désolé pour cette macabre comptabilité, mais elle était nécessaire pour situer les choses, pour ne pas voir le midi victimaire à une seule porte.

Chez Leconte, le «FLN» est présenté comme une entité en soi, quasiment monolithique, alors que le FLN fut divers. Bien sûr qu’il y eut triomphe d’une bureaucratie militarisée et, en grande partie, défaite desharbi_meynier_fln_docs politiques, je crois l’avoir montré dans mon Histoire intérieure du FLN 1954-1962 et dans Le FLN, documents et histoire 1954-1962, réalisé en collaboration avec Mohammed Harbi [2]. Mais cela n’enlève rien au fait qu’il y a chez Leconte, encore qu’il s’en défende, confusion à mon sens volontaire entre d’une part une lutte de libération hautement légitime – et inéluctable, vu les blocages coloniaux – et d’autre part les formes qu’elle a prises et les résultats auxquels elle a abouti.

De toute façon, et même si ce ne fut pas dans les objectifs premiers du FLN de bouleverser la société (il s’agissait au premier chef de se débarrasser de la domination étrangère), la nouveauté et la singularité de l’événement ont tout de même durablement bouleversé la société algérienne. Certes, il y a eu en Algérie indépendante propension à la régression obscurantiste et un bas niveau de l’enseignement, mais cela n’empêche pas que maintenant la quasi-totalité des enfants algériens sont scolarisés : fait décisif, notamment pour les femmes, par rapport à l’obscurantisme par défaut induit par le colonialisme : en 1914, seulement 5 % des enfants algériens étaient scolarisés ; en 1954, guère plus de 10 %.

Et il faut dire fermement que, dans un pays dans lequel la langue de haute culture a été pendant plus d’un millénaire l’arabe, il est pour moi évident qu’il fallait refaire de l’arabe la langue de l’enseignement. Ce n’est donc pas l’arabisation en soi qui a posé problème (j’affirme qu’elle était non seulement légitime, mais hautement souhaitable), mais son ennoiement dans les acceptions du sacré intangible, trop souvent porteur d’obscurantisme. Et si, au début des années 1990, le pouvoir algérien s’est si violemment confronté au FIS, ce n’était pas pour des raisons fondamentales de divergences idéologiques, mais pour des raisons de rivalité de pouvoir : le Code de la Famille algérien de 1984, un des plus réactionnaires du monde islamo-arabe, date de 1984. En d’autres termes, le pouvoir de l’Algérie indépendante a tellement joué avec des allumettes obscurantistes qu’il a fini par se brûler les doigts.

Ce que Daniel Leconte écrit sur Abbane [photo], le dirigeant du FLN cher à son cœur, et dont je crois assez bien7878_9651 connaître l’histoire, relève de l’ignorance manichéenne. Certes, il est vrai qu’Abbane fut un vrai politique – j’ai cru pouvoir le définir à la fois comme «le Lazare Carnot et le Jean Moulin» de la Résistance algérienne. Pour autant il eut aussi des responsabilités dans les violences algéro-algériennes, en particulier en ce qu’il a vigoureusement encouragé à l’éradication violente du messalisme (une de ses directives : «Tout messaliste conscient doit être abattu sans jugement».). Et Abbane n’a jamais été étranglé «lors d’une réunion au sommet des dirigeants de la Révolution» ainsi que le dit fautivement Leconte, mais, attiré par le directoire militaire des «3 B» (Belkacem Krim, Ben Tobbal, Boussouf, et sous la responsabilité assumée de ce dernier) dans un guet-apens, cela dans une ferme isolée dans le nord du Maroc, près de Tetouan, le 27 décembre 1957.

Par ailleurs, lorsque Leconte parle de «révolution», on aimerait savoir ce à quoi ce terme, chez lui, renvoie en ce qui concerne le FLN : en Algérie, on a traduit à mon avis fautivement par «révolution» le terme arabe de thawra, qui renvoie bien davantage à la révolte et à l’insurrection (le thâ’ir, c’est le révolté, l’insurgé, mais aussi le déchaîné, le furibond). Si «révolution» algérienne il y eut, elle fut une révolution anticoloniale, et uniquement anticoloniale, et en aucun cas ce retour sur soi et ce bouleversement de soi qu’implique le terme français de «révolution».

Et il y a d’autres erreurs dans les deux pleines pages de Leconte que Charlie Hebdo a citées comme des «bonnes pages», et l’historien se doit de relever ces erreurs. Il est, par exemple, erroné d’écrire que le FLN a connu de «grandes dérives» à partir du coup d’État de Boumédiène du 19 juin 1965 : la bureaucratie à fondements militarisés avait commencé à surplomber le pouvoir, au sein des organes dirigeants algériens, bien avant, cela au moins dès le CNRA (Conseil national de la révolution algérienne, le parlement de la résistance) du Caire d’août 1957, qui vit les civils marginalisés par les «3 B», un directoire militaire s’imposer de facto et les orientations politiques du congrès de la Soummam d’août 1956 mises de fait aumelouza rancart. Par ailleurs, à propos du massacre de Melouza [photo] (dont la grande citation qui se rapporte à cet événement est produite sans aucune référence, comme d’ailleurs aucune des autres citations produites dans le texte), il y a eu aussi sanglant, et sans doute plus, que Melouza : le massacre qui est passé dans la mémoire sous le nom de la «nuit rouge» du 11 avril 1956, qui a frappé la dechra Tifraten dans la basse Soummam, et qui paraît ignoré.

Ajoutons que c’est aussi une grave erreur historique que de mettre dans le même sac du «terrorisme aveugle» les attentats de la rue de Thèbes et du Milk Bar dans une phrase alambiquée qui les place de manière indifférenciée sous la responsabilité commune du FLN et de l’OAS: l’attentat de la rue de Thèbes (été 1956), qui a été le plus sanglant des attentats commis à Alger en 1956-1957 (plusieurs dizaines de morts), a bien été l’œuvre des seuls ultras de l’Algérie française, et celui du Milk Bar, de la Zone Autonome d’Alger du FLN. Jamais ce ne fut «avec l’OAS» que «certains révolutionnaires algériens» ont «inventé ensemble le terrorisme aveugle». Au surplus, parler de l’OAS, née en 1961, à propos d’événements remontant à 1956-1957, relève de l’erreur anachronique.

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L'Écho d'Alger, 30 septembre/1er octobre 1956
(source) cliquer pour agrandir

Même si l’erreur est de moindre portée, il est tout aussi absurde, sur un autre plan, d’affirmer que Bouteflika a désavoué Abbane, cela pour la bonne raison qu’il n’a pas eu à le désavouer (ou à le soutenir) : au moment où Abbane dirigea de fait le FLN de l’Intérieur (1956), Bouteflika était encore un tout jeune homme, frais émoulu du lycée d’Oujda, et un parfait inconnu, auquel, évidemment, personne, alors, n’a jamais demandé de se prononcer politiquement. Ce n’est que plus d’un an plus tard qu’il commencera à devenir l’enfant chéri de Boumédiène, au sein de son institution de pouvoir militarisée, l'«État-major général».

Encore une fois, je peux écrire ce que j’écris parce que je ne suis en aucun cas suspect d’être bienveillant à l’égard de la bureaucratie à fondements militarisés qui a décisivement pris barre sur le FLN depuis 1957, et qui a longtemps continué à régner sous le parapluie de fragiles fusibles civils. La régression obscurantiste a été, de fait, appelée par le pouvoir, et elle a donné forme aux cris des enfants du peuple paumés et matraqués à partir d’octobre 1988. Mais, là encore, il faut analyser dans la dialectique le phénomène islamiste, lequel n’est plus le même qu’en 1991…

Enfin, j’ai parlé, à plusieurs reprises, dans mes ouvrages, des permanences, entre avant et après l’épisode colonial, de l’autoritarisme qui a marqué la société d’allégeances qu’était – reste encore sous certains703 aspects – l’Algérie. Tout comme mon ami, l’historien algérien Mohammed Harbi, moi, dont la carte d’identité porte que je suis français, je ne crains pas d’écrire l’histoire de l’Algérie : c’est le droit de tout humain libre épris de libre histoire. Quel que soit le jugement politique que l’on puisse porter sur Boumediene ou Bouteflika, quelles que soient les réserves que l’on puisse émettre sur les conditions des deux élections de ce dernier à la présidence de la République ou sur ses conceptions politiques, ce dernier est bien Président de la République algérienne. Et si d’autres illustres personnalités algériennes – je pense par exemple au regretté président Boudiaf – auraient eu une plus consistante épaisseur historique pour demander des comptes à l’État français, de par les fonctions qu’il occupe, il est en droit de le faire [3].

Concernant Sartre [photo], attaqué par Daniel Leconte pour son soutien au FLN, on peut sartrebien sûr ne pas lui donner quitus pour tout ce qu’il a dit ou écrit. Mais, de 1954 à 1962, il s’agissait au premier chef de lutter pour la libération d’un peuple. Et, même si aucune violence ne peut être soutenue en soi, il est historiquement inexact d’affirmer que toutes les violences se valent : celle des dominés était en grande partie réponse à celle des dominants. Pour moi, il est évident que les colonisés ne peuvent être ramenés à leur seul état de victimes : les Algériens ont été colonisés, mais ils n’ont pas été que colonisés, et ils ont donc en partie été les responsables de l’histoire qui leur est advenue. Cela, il y a longtemps que, en historien, je pense l’avoir intégré et exprimé. Même s’il est parfois difficile, voire douloureux, d’écrire l’histoire, sur le plan des principes et de la déontologie, écrire l’histoire de l’Algérie ne me dérange pas, et j’y ai consacré une grande partie de ma vie.

Il faut enfin en finir aussi avec cette antienne qui voudrait que, soit d’un côté, soit de l’autre, il y ait eu des «aspects positifs» et des «aspects négatifs» à la colonisation – comme à tout objet d’histoire. Ce sont des questions que l’historien ne se pose jamais, même s’il est constitué de valeurs et qu’il peut avoir des appréciations sur tels faits au nom de ces valeurs. L’historien se propose d’expliquer, cela en rendant compte de toute l’épaisseur du divers historique, laquelle ne se ramène jamais à des binômesFrancoisFuret2 tranchés et manichéens. Et qu’on puisse porter au pinacle un historien comme François Furet [photo], célèbre pour ses assertions révisionnistes sur la Révolution française, est un choix, mais c’est un choix que l’on n’est pas obligé de partager. Furet n’est pas une bible absolue, et il existe bien des historiens qui le jugent sans concessions. Et, dans Furet, il y a eu aussi des zones d’ombre. Le fait que les condamnations sans appel soient souvent le fait de gens issus de la famille politique ou de l’école de pensée (en l’occurrence la mouvance communiste) contre laquelle on se retourne n’est pas anodin.

J’ai tenu à réagir, aussi, contre cette accusation visant les historiens algériens qui ne seraient pas capables de balayer devant leur porte et de faire une analyse critique de l’histoire de l’Algérie. Bien sûr, il n’est pas facile de faire de l’histoire sereine et distanciée dans le contexte politique algérien, mais, même s’ils écrivent souvent du dehors, ces historiens existent : outre Mohammed Harbi, qui est le plus libre et le plus indépendant des historiens algériens de l’époque contemporaine, Lemnouar Merouche, spécialiste de l’Algérie ottomane, qui n’a pas craint, tranquillement, par exemple, d’analyser dans son dernier livre, le grand pogrom antijuif d’Alger de 1805 ; et la jeune Ryme Sefedjerli, professeure à l’université d’Ottawa, qui a parlé des femmes dans l’ALN d’une manière scientifique dans sa thèse en anglais, bien loin de toute idée de propagande ; et Lahouari Addi a aussi fait œuvre d’historien dans son livre sur la démocratie, et aussi Madjid Bencheikh, qui a analysé «un système politique militarisé»… Et il faut dire toute la capacité du pouvoir à capter et recycler des talents : nombre de talents ont été récupérés par le pouvoir, et ainsi mis au silence.

Cette mise au point me paraissait nécessaire et, pour autant que l’historien ait un rôle social, il se doit de traquer les insuffisances, les erreurs et les dérives idéologiques, cela d’où qu’elles viennent.

Gilbert Meynier

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Notes
[1] J’avais lu en son temps la première édition de ses Pieds noirs, histoire et portrait d’une communauté, qui m’était apparu à l’époque comme un livre honnête. Les « bonnes pages » sont tirées due réédition du livre, précédée d’une première partie, et qui s’intitule Camus si tu savais, suivi de Les Pieds Noirs, Seuil, 2006.
[2] Respectivement Fayard, Paris, 2002, 812 p. et Fayard, Paris, 898 p.
[3] Ceci dit, même si Bouteflika ne fut pas un maquisard de terrain pendant la guerre de 1954, comme, par exemple, l’ancien président Ali Kafi ou le colonel Hassan, il fut chargé pendant quelques mois, en 1957 et 1958, d’une fonction de contrôleur en wilâya 5, ce qui signifie que, du Maroc, il a franchi le barrage électrifié à l’aller et au retour, ce qui n’avait rien d’une promenade et atteste d’un courage certain. Au surplus, la lutte de libération algérienne était multiforme : il y avait, à côté des maquisards, des militants qui, par la politique et l’investissement de la scène internationale, jouèrent un rôle déterminant pour aboutir à la victoire politique du FLN. Cette victoire fut bien politique, même si elle avait été préparée par la commotion des armes.

 

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jeudi 16 novembre 2006

Bordeaux colonial de 1850 à 1940 (Christelle Lozère)

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Exposition maritime de Bordeaux, le palais des Colonies



Bordeaux colonial de 1850 à 1940

Christelle LOZÈRE

Doctorante en Histoire de l'Art à Bordeaux III


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Les premières expositions internationales à Bordeaux, 1850, 1854, 1859, 1865
Bordeaux, dont la tradition commerçante de son port avec l’étranger était déjà bien établie, fut en 1850 la première ville de France à prendre l’initiative d’inclure une section coloniale et étrangère dans une exposition officielle. Organisée par la Société Philomathique de Bordeaux, celle-ci ouvrit officiellement le 6 juillet 1850, au premier étage de l’aile droite de l’ancien Palais de Justice (alors sis au 30, allées de Tourny). Artistes et industriels répondirent en grand nombre à la manifestation et les Bordelais purent admirer un  véritable «bazar universel» d’objets d’art et industriels venus de toute la France, mais aussi d’Algérie et des colonies – ces dernières n’étant néanmoins pas autorisées, en raison des réticences locales, à participer aux concours et à recevoir de récompenses. Très vite, ce type de manifestations constitua un lieu privilégié de diffusion des principes coloniaux : Londres organisa sa première grande exposition universelle l’année suivante, Paris en 1855.


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Exposition maritime de Bordeaux


Situées dorénavant sur la place des Quinconces, les expositions bordelaises de la Société Philomathique, qui suivirent, en 1854, 1859 et 1865 témoignèrent de cet engouement pour les colonies et les sections coloniales s’amplifièrent. En 1854, l’Algérie et la Guadeloupe furent à l’honneur et récompensés. En 1859, la section coloniale grandit en importance et accueillit en nombre des produits de Guadeloupe, de Martinique, de la Réunion, d’Algérie… mais aussi des Landes, région alors considérée comme une «colonie en voie de défrichement».
En 1865, les organisateurs affirmèrent solennellement l’internationalité de la onzième exposition philomathique qui intégra également l’Espagne et le Portugal. Les Quinconces fut en fête pendant trois mois durant lesquels l’exposition, qui s’étendait sur 12 000 m², accueillit pas moins de 300 000 visiteurs. Parmi les nombreux stands de l’industrie française, 51 exposants représentaient les Antilles, quatre l’île de la Réunion, deux la Guyane et 34 l’Algérie. Une exhibition spéciale fut présentée dans la nef latérale sud du Palais d’Exposition, dont l’une des sections fut consacrée aux  Antiquités celtiques et gallo-romaines, notamment issues de la région d’Agen, mais curieusement mises en parallèle avec des instruments de la Nouvelle-Calédonie d’époque récente. Ce type de comparaison, s’inspirant directement du darwinisme, rappelle le rôle alors prépondérant de la science dans l’affirmation d’une hiérarchie des races, préfigurant et légitimant la cristallisation d’un racisme populaire. On retrouvera six ans plus tard de tels rapprochements au Musée Préhistorique du Jardin public qui associa des objets de la préhistoire à des outils contemporains des “sauvages actuels”.


Les grandes Expositions Universelles et Coloniales de Bordeaux 1882, 1895 et 1907
Le rendez-vous bordelais de 1882 propagea à son tour les valeurs coloniales, renforcées par les récentes conquêtes des de la IIIe République en Indochine et en Afrique (Afrique noire, Madagascar, Maghreb). La douzième exposition de la Société Philomathique fut déclarée «universelle» pour les vins et «internationale» pour l’agriculture, les beaux-arts et l’industrie. Dans le bâtiment des spiritueux, se côtoyaient des produits d’outre-mer, de Chypre, d’Australie, de Nouvelles Galles du sud, du Chili ou de Ténériffe.

Furent aussi présentées à cette occasion d’étonnantes collections privées d’objets d’art exotiques, revenues des quatre coins du monde dans les bagages de navires de commerce, de missionnaires, de médecins, mais aussi à la demande d’amateurs, bien souvent préhistoriens, dès le début du XIXe siècles : porcelaines du Japon et de Chine, armes turques et indiennes, antiquités égyptiennes et mexicaines... De nombreuses maisons bordelaises, profitant de la position de la ville comme tÍte de ligne du commerce avec les Iles et les Colonies, s’étaient en effet implantées dans les colonies, telles les Maurel et Prom au Sénégal, Buhan et Teisseire à Gorée, Delmas et Cie en Afrique Noire, ou Denis en Indochine…


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Exposition de la Société Philomatique, 1895

Mais l’année 1895 marquera véritablement le triomphe de la politique coloniale bordelaise. En effet, la grande Exposition universelle de Paris, en 1889, vint marquer un tournant. Très impressionnées par la section coloniale, les grandes villes de province souhaitèrent dès lors se mesurer à la capitale, Lyon en premier en 1894, suivi de Bordeaux l’année suivante, et Rouen en 1896.
Toujours organisée sur la place des Quinconces par la Société Philomathique, la manifestation bordelaise de 1895 s’étendit sur 10 ha, dont 3 300 m² couverts, et accueillit 10 054 exposants, dont 302 venaient des colonies. Pour l’occasion, le célèbre architecte de l’exposition universelle parisienne, Joseph Albert Tournaire, fut choisi pour la construction des palais et des pavillons. Parmi les nombreuses constructions (Pavillon du Gouvernement, Palais de la Presse…), figuraient un Palais Colonial, un Pavillon de l’Algérie, ainsi que deux villages exotiques. 
Le Palais colonial, situé près de la porte Nord, fut édifié en partie aux frais de la Chambre de Commerce de Bordeaux. A l’intérieur de ce vaste édifice de 624 m² répartis sur deux étages, toutes les colonies étaient représentées : Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin, Antilles, Tahiti, Réunion et les contrées africaines.

Comme l’Exposition de la Société Philomathique de 1895 remporta un vif succès, marquant l’apogée de la politique culturelle coloniale bordelaise en cette fin de siècle. La ville renforça son image de grand port colonial et, en 1907, fut choisie par la Ligue maritime française de Paris pour accueillir une nouvelle grande Exposition Maritime et Internationale. L’ouverture officielle eut lieu le 27 avril sur les Quinconces. Comme en 1895, le Palais Colonial en constitua l’un des principaux monuments : d’une superficie de 2500 m², il fut construit par l’architecte adjoint de la ville Léo Drouyn (sous les ordres de Tournaire) dans un style arabe, d’inspiration soudanaise, et se développait en arc de cercle.

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Bordeaux, Exposition maritime, palais des Colonies (carte postale ancienne)


Les villages ethnographiques, 1895, 1904 et 1907
Comme dans toutes les expositions coloniales depuis celle de Paris en 1889, les villages exotiques constituèrent les principales attractions des manifestations bordelaises. Le phénomène des «zoos humains» sillonna la France et dura jusque dans les années 1930 . Bordeaux organisa par le biais de Ferdinand Gravier (qui déjà avait fourni des objets africains au Musée Préhistorique de Bordeaux, dès 1886) un village nègre et annamite en 1895, et un village nègre, en 1907, à l’occasion de son Exposition Maritime.
«Rien de si drôle, s’extasiait-on dans la Petite Gironde, en 1895, que le mélange de ces Congolais, indolents et superbes et de ces Indochinois, chétifs, remuants, fuyants, et tous, avec leur imberbe visage ridé, semblables à de vieilles femmes».

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)

En 1904, un village tunisien fut improvisé dans les arènes de la Bennatte par un entrepreneur privé. Cette même année, un ordre municipal fut instauré pour empêcher les spectacles de «faux nègres». Des forains s’étaient en effet grimés en «noirs» afin d’attirer la foule lors de la foire des Quinconces, présentant des spectacles comme «les nègres, mangeurs de mous» ou «des nègres, mangeurs de verres».
Mais ces exhibitions ne furent pas du goût de tous les Bordelais. Dès 1895, un des organisateurs de l’exposition bordelaise, publia, de manière anonyme, dans le catalogue d’exposition, un article dénonçant ces pratiques avilissantes.

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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)


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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)


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Bordeaux, village africain, 1907 (carte postale ancienne)


Les musées coloniaux à Bordeaux
Il fut créé à Bordeaux entre 1871 et 1907, cinq musées à caractère colonial. En 1871, une salle des colonies fut ouverte dans le Musée Préhistorique de Bordeaux où des objets préhistoriques étaient comparés à des objets des «sauvages actuels» (objets de la Nouvelle-Calédonie, de l’Océanie ou de Madagascar, par exemple).

En 1877, fut ouvert un Musée de matières premières et de produits fabriqués dans l’École supérieure de Commerce de Bordeaux, rue Saint-Sernin où des objets d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud étaient exposés. Malgré de nombreuses tentatives auprès des Ministères, le Musée ne fut jamais reconnu officiellement et disparaîtra en 1903 au profit du Musée Colonial de Bordeaux, crée en 1901, au Jardin Public. 

À partir de 1894, les premières collections du Musée d’Ethnographie et d’Études coloniales furent constituées au sein de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. Ce ne fut qu’en 1900, qu’on parla officiellement de Musée d’Ethnographie et d’Études coloniales de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux. L’année 1900 fut en effet particulièrement heureuse pour l’agrandissement des collections accumulées depuis 1894. L’Exposition Universelle Parisienne permit en effet au musée une collecte d’objets, lui donnant des «dimensions» nationales.

En 1901, fut inauguré, sous l’impulsion marseillaise, le Musée Colonial de Bordeaux au Jardin Public. Situé sur les terrasses du Jardin Public de Bordeaux, dans l’immeuble de l’ancienne École de Sculpture, l’établissement exposait les productions des colonies, illustrées par des échantillons, des cartes murales, des photographies, des gravures, et présentait des produits régionaux destinés à l’exportation. Suite à des problèmes financiers, le Musée changea de direction dès 1904 et le Dr Lucien Beille fut nommé à sa tête jusqu‘à sa fermeture dans les années 1936. En complément du musée, s’ajoutaient une bibliothèque et un laboratoire d’expérimentation rattaché aux serres coloniales, tandis qu’un Office de Renseignement (Institut Colonial) était logé place de la Bourse, au sein de la Chambre de Commerce.

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terrasses du Jardin Public de Bordeaux


En 1913, l’Institut Colonial inaugura une Exposition temporaire de l’Afrique Équatoriale Française dans un pavillon du Jardin Public. Elle fut inaugurée le 29 juin par le gouverneur général de l’AEF, M. Merlin. Deux des quatre salles étaient consacrées aux œuvres de l’Institut, la troisième aux produits importés des colonies et la dernière aux produits fabriqués dans la métropole, vendus dans les colonies et plus spécialement sur le continent africain.

Enfin fut créé en 1907, le premier Musée colonial normal de France à la Sauve-Majeure (près de Bordeaux) qui avait pour but de favoriser la propagation de l’idée coloniale en France en encourageant les jeunes instituteurs à puiser dès la petite enfance, le goût des vocations coloniales. Dans le but de compléter cet enseignement colonial, des conférences sur le monde colonial furent données aux élèves par le Groupe Colonial Post-scolaire de Bordeaux.
Cette association créée par Godefroy Ratton en 1904, joua un rôle déterminant dans la diffusion de l’enseignement colonial bordelais jusque dans les années 1940. Malheureusement, le Musée colonial normal fut détruit en 1910 dans l’incendie de l’École. Une résolution du Conseil Général de la Gironde projeta sa reconstitution à Saint-André-de-Cubzac dans les nouveaux locaux de l’École Normale, mais le projet n’aboutit pas.

 

L’enseignement colonial à Bordeaux
Dès 1890, les Universités bordelaises prirent conscience de la richesse que pourrait lui apporter l’enseignement colonial. Émile Lappara, dans un rapport sur les travaux des Amis de l‘Université de Bordeaux écrivit en février 1900 :
«Qui oserait prétendre que nous ne sommes pas dans un milieu excellent pour développer les vocations colonisatrices. L’Université de Bordeaux est donc désignée par des penchants héréditaires de la population qui vit d’autour d’elle pour former des colonisateurs».

Alors que la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux avait déjà créé un diplôme de médecine coloniale et un cours de pathologie exotique, le 23 janvier 1902, la Commission de l’Institut Colonial se réunit pour discuter de l’organisation d’un enseignement colonial qui s’ajouterait aux cours déjà en place. Il fut décidé la création d’un diplôme d’études coloniales correspondant à celui de la Faculté de Médecine et à partir de 1902, l’ouverture d’un cours d’Agriculture coloniale (professé par le Dr Lucien Beille, agrégé à la Faculté de Médecine), d’un cours sur les produits coloniaux (professé par M. Hugot, Dr en Sciences Physiques), d’un cours d’Hygiène Coloniale (par le Professeur Le Dantec) et d’un cours d’Histoire de la Colonisation et de Géographie Coloniale donné par le Professeur Henri Lorin.

À la suite de longs pourparlers au cours desquels l’Institut Colonial de Bordeaux trouva l’appui le plus empressé de la part de l’Université, un arrêté du Ministre de l’Instruction Publique intervint le 28 octobre 1926 autorisant la Faculté de Lettres de l’Université de Bordeaux à délivrer un certificat d’études supérieures portant le titre de certificat d’études coloniales. En 1927, l’Institut Colonial fut rattaché officiellement à l’Université de Lettres.

Voici quelques cours dispensés par la Faculté de Lettres donnant droit au certificat d’études coloniales :
      - Histoire de la Colonisation. 15 leçons.
      - Idées et croyances des sociétés primitives. 4 leçons.
      - Hygiène coloniale. 5 leçons
      - Histoire de l’Art arabe. 6 leçons.
      - Pays Arabes et Notions Ethnographiques et Littéraires.
      - Établissements de l’Océanie : races, mœurs, coutumes, économie politique.   
        4 leçons. 

Outre les musées et l‘enseignement, de nombreuses Institutions de propagande (Office du Maroc, Office général des Antilles et de la Guyane française, la Ligue coloniale maritime de Bordeaux, l’Institut de la France d’Outre-mer, le Groupe Colonial Post-scolaire de Bordeaux etc.) et des Sociétés Intellectuelles furent créées dans le but de promouvoir et diffuser l’idée coloniale à Bordeaux.

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Ligue maritime et coloniale française

 

Les Foires coloniales de Bordeaux 1916 à 1940.
La concurrence étrangère, allemande en particulier, et les bouleversements, notamment économiques, causés par le premier conflit mondial, obligèrent progressivement les autorités locales à modifier leurs objectifs. Il ne suffisait plus de montrer les colonies et de vanter leurs produits, il fallait désormais les vendre et ouvrir de nouveaux marchés. À partir de 1916, Bordeaux organisa ses premières Foires modernes. Installées sur la place des Quinconces, elles accueillirent de nouveau les produits en provenance des colonies. Si quelques particuliers, venus des quatre coins du monde, exposaient de l’artisanat et des objets d’art locaux, les principales productions étaient représentées dans des stands spécialement aménagés par les Offices et les grandes firmes coloniales. Une abondante documentation était mise à la disposition du public, ce qui ne suffit pourtant pas à masquer le racisme ambiant inhérent à ce type de manifestation : “L’Exposition sera donc non seulement universelle, mais quelque peu rastaquouéresque. Ce n’était certainement pas là le but que se proposaient les organisateurs”, put ironiser Mirador, chroniqueur au journal marseillais Le Midi colonial.

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Huilerie franco-coloniale
de Bordeaux


À partir de 1923 : Bordeaux, “Première foire coloniale de France”
En concurrence avec la ville de Marseille qui projettait après son Exposition de 1922, la création d’une foire coloniale, Bordeaux devança son adversaire en  se proclamant première foire coloniale de France. De simples stands, les colonies bénéficièrent à partir de 1923 de pavillons démontables “plus dignes”: une pagode pour l’Indochine, un palais arabe pour l’Algérie et la Tunisie, un souk pour le Maroc et un bungalow pour l’AOF. Les Palais coloniaux, expressives allégories des bienfaits répandus par la France sur tous les continents, s’installèrent au milieu de jardins luxuriants et d’attractions en tout genre, assurant un dépaysement total, les panoramas et dioramas vendaient à l’envi de l’illusion, du rêve colonial.

Jusqu’aux années 1940, les plans de l’exposition furent dressés par l’architecte Raoul Perrier, qui composa une harmonie décorative fortement colorée, jouant des contrastes entre la blancheur des pavillons du Maroc ou de la Tunisie et les briques, marrons ou terres ocre d’Afrique. En 1935, l’Allée des Colonies exprima à la perfection l’ambition de toute une nation : véritable allée triomphale, elle proclamait l’avènement d’un empire qui se voulait moderne, qui se pensait invincible. En 1940, la Foire coloniale fut installée, pour la forme, mais n’ouvrit jamais au public car Bordeaux dut faire face à d’autres préoccupations...


Conclusion
Durant toutes ces décennies, par ses expositions internationales régulières, ses musées, son enseignement, son commerce avec l’outre-mer, ses industries, l’action de sa Chambre de Commerce, son Institut Colonial, etc., Bordeaux se placera comme une grande ville coloniale, peut-être même “la grande ville coloniale de France” (hormis Paris). Elle servit de modèle à beaucoup d’autres villes de provinces : Rochefort, fit appel aux bordelais, pour son exposition de 1883 ; tout comme Nice, pour son Exposition de 1884 ou encore la délégation rouennaise, déclara, après une visite à l’Exposition bordelaise de 1895, que Bordeaux avait dépassé le niveau des précédentes expositions de France.
 
L’élan colonial ne se sera pas arrêté à une simple propagande : ce fut avant tout une histoire d’hommes souvent passionnés par l’histoire en marche et qui mirent en scène leurs convictions à travers d’ambitieuses démonstrations. Au-delà de motivations strictement mercantiles, et sans sous-estimer le climat évidemment raciste qui dominait à l’époque, il semble qu’un véritable goût de l’exotisme, de la différence, de l’Autre ait aussi inspiré la plupart de ces initiatives – et ce, non dans un unique but d’assimilation mais, sans doute aussi, avec un réel désir d’échange et de partage.

Christelle Lozère
contact

ChristelleLoz_re










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docks de Bordeaux au cours de la Première Guerre mondiale,
The American Megro in the World War, par Emmet J. Scott (1919) -
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mercredi 15 novembre 2006

Pascal Bruckner-Benjamin Stora : contre l'oubli, la mémoire ou l'histoire

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Pascal Bruckner-Benjamin Stora :

contre l'oubli, la mémoire ou l'histoire


Propos recueillis par

MARIE-LAURE GERMON ET STÉPHANE MARCHAND



Le philosophe Pascal Bruckner, qui vient de publier La Tyrannie de la pénitence (Grasset) et l'historien Benjamin Stora, professeur à l'Inalco (Langues O.), auteur de La Gangrène et l'oubli, la mémoire de la guerre d'Algérie (La Découverte), débattent de la profusion des lois mémorielles en France. Entretien croisé.

http://www.la-petroleuse.com/catalog/images/la_gangrene_et_loubli.gif

 

LE FIGARO. - Les députés viennent de voter une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Pourquoi dites-vous que la France, en creusant sa mémoire, s'adonne à un «dolorisme d'enfant gâté» ?

Pascal BRUCKNER. - En France, pendant plusieurs années, l'État s'est fait le dépositaire de la vérité historique. Il a fallu attendre 1995 pour que Chirac reconnaisse la réalité du gouvernement de Vichy, et 1999 pour que les événements survenus en Afrique du Nord soient appelés «guerre d'Algérie». La loi de 2005 sur les bienfaits supposés de la colonisation, abolie depuis, appartient à ce même mouvement. Les socialistes ont présenté un projet de loi sur le génocide arménien excluant toutes recherches historiques ultérieures. Il y a vraiment un syndrome soviétique en France ! En effet, le Parlement et l'État entendent légiférer sur le domaine historique, qui leur est irréductiblement extérieur. L'État doit se limiter à sa propre sphère de compétence à savoir le présent et l'avenir du pays, il n'a pas à dicter leur travail aux historiens en légiférant de manière autoritaire. Je suis contre le concept de vérité d'État qui commande toutes ces lois mémorielles !



Ce monopole de l'État sur la vérité historique est-il l'échec des intellectuels ?

Pascal BRUCKNER. - Pas du tout. J'y vois un héritage de la monarchie. L'État a prolongé cette vieille tradition selon laquelle le roi édictait le vrai et le faux. C'est aussi un symptôme du mal français qui consiste à ne pas regarder la réalité en face.

Benjamin STORA. - Il est incontestable que l'État, longtemps dépositaire de la vérité historique, en perd progressivement le monopole. C'est un point fondamental qui explique en partie la surabondance des revendications mémorielles. Des victimes du stalinisme à celles de l'intégrisme islamique en Algérie, on assiste à une internationalisation du mouvement de victimes, contre le discours officiel. C'est une grande nouveauté dans la situation internationale. Nous ne disposons plus de la parole unique - reçue en héritage au sens stalinien ou jacobin du terme - qui a si longtemps corseté nos sociétés. Cette vague revendicatrice est assez récente en France, elle date de la chute du mur de Berlin. Nous-même, intellectuels français, sommes surpris par ce processus, et avons quelques difficultés à répondre à ces nouvelles interrogations civiles assorties d'exigences de réparation. Cela dit, je ne crois pas que l'État français ait effectivement reconnu sa responsabilité sur tous les grands thèmes historiques, et notamment son rôle dans la guerre d'Algérie. Or, nous ne pouvons pas faire l'économie de comprendre ce moment. Il existe en France pas moins de quatre lois d'amnistie qui interdisent toutes poursuites contre l'auteur d'exactions commises pendant la guerre d'Algérie. L'oubli, organisé par l'État est de plus en plus mal supporté par les jeunes générations.


Pratiquement, que donne le travail de mémoire ?

Benjamin STORA. - De part et d'autre de la Méditerranée, les deux sociétés sont touchées par ce phénomène et tentent, chacune à leur manière, d'y répondre. Les auditions récentes au Maroc sur les «années de plomb» des années 1970 constituent d'ailleurs une grande première dans le monde arabe en matière de transparence historique. L'Algérie révise aussi progressivement son histoire. Par exemple, elle ne minore plus le rôle de Messali Hadj, le premier à réclamer l'indépendance de l'Algérie, adversaire du FLN, dans son histoire. La réintroduction progressive de Ferhat Abbas, président du GPRA, considéré comme un «réformiste bourgeois» suit le même processus. En France, des enfants de harkis aux enfants d'immigrés s'expriment des exigences de vérité. Certes, on peut déplorer le morcellement du discours et considérer que toutes les revendications risquent de miner un discours unitaire, de fissurer une légitimité républicaine. Mais on peut aussi comprendre tous ces mouvements, issus des profondeurs de la société et porteurs de témoignages particuliers, pour les intégrer dans un nouveau discours républicain plus conforme à la réalité. Oui, il faut reconstruire nos mémoires nationales, comme nous l'avons fait sur d'autres registres, avec l'esclavage et la période vichyste.


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Charles-Robert Ageron,
France coloniale ou parti colonial ?
Puf, 1978

 

Entre Vichy et la guerre d'Algérie, comment s'organise la mémoire collective ?

Pascal BRUCKNER. - Ce sont deux cas très différents. L'historien Charles Robert Ageron soutenait une thèse intéressante, reprise ensuite par Raoul Girardet : le colonialisme a été le fait non pas d'une majorité de la population mais d'un «parti colonial» apparu après 1870 pour laver l'affront de la défaite contre l'Allemagne et permettre à la France de tenir son rôle de grande puissance. On s'aperçoit que les Français étaient plutôt réticents vis-à-vis du colonialisme, qui est d'ailleurs une idée plutôt de gauche que de droite, cette dernière préférant concentrer ses efforts sur «la Corrèze plutôt que le Zambèze» pour prendre la fameuse formule de Cartier. Les Français ont fait relativement vite le deuil de l'empire. Dès 1962, la métropole, heureuse d'en finir avec un conflit qui nous avait mis au bord de la guerre civile, s'est tournée vers le projet européen, comme pour oublier cet épisode historique peu glorieux et financièrement ruineux. Je soutiens, Benjamin Stora, que la véritable mémoire douloureuse de la France repose sur les deux guerres mondiales. Il n'y a pas une famille française dont l'un des membres n'ait été impliqué dans ces conflits, que ce soit par le biais de la résistance, de la collaboration ou de l'occupation, redoutable corruption morale pour tout un pays dont il est très difficile de se relever. Pour une majorité de Français l'Algérie était une terre et une préoccupation bien lointaines. C'est devenu un épisode latéral de notre histoire !

Benjamin STORA. - Je ne suis pas d'accord ! Comment pouvez-vous qualifier de «latérale» une période qui a vu l'exil d'un million de pieds noirs, la levée d'un million et demi de soldats, la chute d'une République, la migration de 400 000 Algériens et le massacre des harkis après l'été 62 ! Avec la poursuite de l'immigration maghrébine vers la France, de 6 à 7 millions de personnes vivent aujourd'hui en France avec ces souvenirs. C'est dire que les «effets de contamination» mémoriels sont extrêmement puissants ! Les jeunes des banlieues se réfèrent constamment à cet épisode certes souvent fantasmé et déformé, tant par traumatisme que par carence universitaire. Nous sommes bien trop peu de professeurs et d'historiens aptes à transmettre sur un plan critique et scientifique cette histoire.

Pascal BRUCKNER. - Certes, cela prouve simplement que la guerre d'Algérie ne passionne pas les foules, si tragique soit-elle. On peut le déplorer, on ne peut obliger 63 millions de Français à tourner leurs regards vers ce moment de notre passé.

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Benjamin STORA. - C'est une manière de voir... Vous pointez une certaine amnésie française sur la question algérienne. Or, que vous le vouliez ou non, les descendants de l'émigration postcoloniale portent très puissamment cette mémoire. Aujourd'hui, on assiste à la naissance de groupes de chercheurs qui se plongent dans les archives à la recherche de nouvelles pistes.... Un deuxième point : vous avez raison de citer Raoul Girardet. Il professait aussi que la défaite française en 1962 avait ouvert une blessure considérable dans le nationalisme français. Que le parti colonial soit minoritaire dans la société n'obère pas que le nationalisme français se soit construit sur la notion d'empire, tout comme l'armée, d'ailleurs. C'est pourquoi la perte de l'Algérie, considérée comme le joyau de l'empire, en 1962, a laissé des traces aussi profondes. Quand de Gaulle renvoie des centaines officiers supérieurs en 1961 à la suite du putsch, l'impact est considérable. Avons-nous réellement réussi à surmonter cette blessure narcissique du nationalisme ? Je n'en suis pas sûr.

Pascal BRUCKNER. - Mais quelle «blessure narcissique» ? Ce fut un soulagement d'être débarrassé de l'empire ! Envisagée avec nos yeux d'aujourd'hui, la mainmise sur l'Algérie puis la lutte pour la maintenir dans la communauté française semble une aberration d'un autre âge. Qu'allions nous faire dans cette galère ? C'est peu dire que nous désapprouvons, nous sommes passés ailleurs. Une nation est grande non par ses conquêtes territoriales mais par ses avancées spirituelles, scientifiques. La France contemporaine ne rêve plus d'impérialisme. Le non à l'Europe du référendum du 29 mai dernier l'a bien montré : notre pays vit sur un patriotisme de la rétraction. Frileuse, la France rêve de fermer ses frontières. Son vrai mot d'ordre aujourd'hui serait plutôt «à bas le monde extérieur». Bien sûr qu'il faut procéder à un travail approfondi d'historien sur la question, comme vous le faites avec un grand talent Benjamin Stora, mais, de grâce, ne faisons pas à nos contemporains un faux procès.

Benjamin STORA. - Certes, la France a été soulagée, comme vous le dites, mais n'était-ce pas là un lâche soulagement ? Comme de juste, en enfouissant la question, elle a fini par nous exploser à la figure, comme l'a montré la Marche des Beurs de 1983. Nous n'avons pas eu le courage de nous pencher sur le «comportement des pères». Elle revient aujourd'hui, parfois déformée et toujours douloureuse et engendre une culture du soupçon qui exacerbe les identités.

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"Marche pour l'égalité", décembre 1983

 

La France doit-elle s'excuser auprès de l'Algérie ?

Pascal BRUCKNER. - Pourquoi pas si cela permet de signer un traité d'amitié et d'enterrer les vieilles querelles ? Il faut apurer les comptes une fois pour toutes. À condition toutefois qu'il ne s'agisse pas d'un repentir à sens unique et que le gouvernement algérien balaye ensuite devant sa porte et reconnaisse les pages noires de la lutte pour l'indépendance, la bagarre FLN/MNA par exemple, le massacre des harkis puis l'emprise de l'État FLN sur la nation après 1962, les émeutes de 1988 et enfin la guerre civile. Pour l'instant, qu'entend-on ? Bouteflika soutient que les Français ont commis un génocide comparable à celui des Allemands vis-à-vis des Juifs. Ce qui paraît à tout historien objectif légèrement déraisonnable. Au mois de juin, une délégation du PS, ou vous étiez présent, Benjamin Stora, est allée dire au président Bouteflika qu'elle présentait ses excuses à l'Algérie. Mais que je sache, François Hollande n'a pas demandé des comptes au chef de l'État sur l'usage de la torture dénoncé le même jour par un rapport d'Amnesty international.
C'est l'honneur de l'Europe de reconnaître ses crimes. Elle est l'un des rares continents à avoir su penser sa barbarie et à s'être distancé de ses propres exactions. Mais nous savons aujourd'hui qu'il n'y a pas d'État innocent. Bien des nouvelles nation6écolonisées depuis cinquante ans, ont prouvé leur capacité à commettre, tout comme nous, des abominations. Pour ne pas se remettre en question, elles se drapent toujours dans le manteau de la victime et continuent à accuser l'ancienne puissance coloniale de tous leurs malheurs.


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La «surmémorisation» française n'est-elle pas un risque pour la cohésion nationale ?

Benjamin STORA. - Il faut en effet poser la question de la surabondance mémorielle. Permet-elle de répondre aux défis de l'avenir en nous tirant ainsi vers le passé ? C'est une vraie question, non d'historien, mais de politique. Le problème, c'est que l'État n'a jamais reconnu une quelconque responsabilité dans la conduite des occupations coloniales. Le discours de Jacques Chirac à propos de la répression à Madagascar en 1948 n'a pas été suivi pour l'Algérie. Bien sûr, il n'y a pas eu de génocide, mais tout de même 400 000 morts algériens, ce n'est pas rien, la proportion entre tués français et algériens est de un pour dix. C'est un fait établi, consigné dans les archives...

Pascal BRUCKNER. - Tout comme dans les manuels scolaires ! Aujourd'hui, vous n'en trouvez plus un seul ne condamnant pas clairement l'entreprise coloniale. Mais vous semblez oublier, Benjamin Stora, que la guerre est finie, y compris pour les jeunes générations en Algérie qui ont d'autres soucis en tête ! Il faut distinguer fondamentalement mémoire et histoire. La mémoire est subjective, elle peut être déformée, s'enorgueillir de souffrances qui n'ont pas été directement vécues. Et le contraire de la mémoire n'est pas l'oubli mais l'histoire, c'est-à-dire le rétablissement des faits dans leur complexité. Cinquante ans après la guerre d'Algérie, il est possible d'en avoir une vision impartiale, car nous ne sommes plus concernés qu'indirectement

Benjamin STORA. - Mais la guerre d'Algérie est-elle vraiment finie ? À vrai dire, je n'en suis pas si sûr. Les mémoires continuent de saigner... En contact quotidien avec mes étudiants aux Langues Orientales, je les vois envahis d'une recherche identitaire surpuissante. Y répondre sur le plan de la connaissance historique, c'est notre devoir.

 

La France a-t-elle un devoir envers les peuples qu'elle a colonisés par le passé ?

Pascal BRUCKNER. - Un devoir de reconnaissance en tout cas. Mais il ne suffit pas de se repentir des crimes passés, il faut se sentir aussi responsable des crimes contemporains. Sur ce point, je remarque que l'Europe préfère le confort de la culpabilité aux exigences de la responsabilité vis-à-vis des atrocités contemporaines. Nous sommes, pour reprendre une distinction classique en théologie, dans la «mauvaise conscience paisible» qui conduit à l'inaction. L'Europe ne se connaît plus d'adversaires, que des partenaires. Elle voudrait sortir de l'histoire sur la pointe des pieds. Dans la zone de tempêtes où nous nous situons, un tel comportement est suicidaire. Il faut choisir : la pénitence ou la résistance.

source : Le Figaro, 14 novembre 2006


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* voir également : Réponse à la lecture de Benjamin Stora, par Daniel Lefeuvre

* à propos de la multiplication des lois mémorielles : dossier du crdp de Reims


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mardi 14 novembre 2006

Colonisation : Sarkozy rejette la faute

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Jacques Ferrandez (source)


Colonisation : Sarkozy rejette la faute


"On ne peut pas demander aux fils de s'excuser des fautes

de leurs pères" a affirmé, à Alger, le ministre.


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Nicolas Sarkozy et son homologue algérien
Noureddine Yazid Zerhouni

Le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, en visite en Algérie, a qualifié de système colonial français d'"injuste" tout en excluant de présenter des excuses.

Le ministre de l'Intérieur avait entamé sa visite par un lieu hautement symbolique, le Monument des Martyrs, dédié aux victimes de la guerre d'Algérie, sur les hauteurs d'Alger : "C'est une façon d'exprimer mon amitié aux Algériens que de me recueillir devant un monument qui relate beaucoup de souffrances".

"Le système colonial est injuste. Des femmes et des hommes des deux côtés de la Méditerranée ont eu des souffrances", a-t-il répondu, interrogé sur cette repentance exigée. Avant de souligner que "la France se veut tournée vers l'avenir commun" et d'appeler au nécessaire "effort de compréhension réciproque".


Pas d'excuses
Toutefois, dans la soirée, alors qu'il s'exprimait lors d'un cocktail donné à l'ambassade de France devant un parterre de ressortissants français, Nicolas Sarkozy s'est montré réticent à l'idée d'excuses officielles réclamées par Alger.
"J'ai dit au Premier ministre Abdelaziz Belkhadem qu'on ne peut pas demander aux fils de s'excuser des fautes de leurs pères"
, a révélé le ministre devant les Français d'Algérie qu'il a rencontrés lundi soir à la résidence de France d'Alger.
Un an après le vote d'une loi, en 2005, dont l'article 4, abrogé depuis, célébrait les "aspects positifs" de la colonisation française, "le contexte est extrêmement difficile, entre l'Algérie et la France", a relevé Nicolas Sarkozy en s'exprimant devant des journalistes français. "C'est même ce qui justifie ce voyage", a-t-il estimé, voyage "qui a été préparé en plein accord avec le président de la République", a-t-il réitéré pour la cinquième fois de la journée.

"C'est lui qui m'a demandé de venir, le président essaye qu'on apaise les choses entre les deux pays, cette première journée a permis de le faire", a jugé Nicolas Sarkozy, y voyant la preuve dans le fait qu'il avait, l'après-midi même, déposé des gerbes au cimetière chrétien et au carré juif "avec le ministre (algérien) délégué aux Collectivités locales", Dahou Ould Kablia. Dans ce contexte "extrêmement difficile", il "faut du temps (et) il y a eu assez d'humiliations pour chacun des deux pays", a estimé le numéro 2 du gouvernement français.


Pas de traité d'amitié
Si Nicolas Sarkozy est venu "pour apaiser", il ne l'a pas fait "pour signer un traité d'amitié". Un tel acte, a-t-il poursuivi, "c'est une histoire entre le président de la République et M. Bouteflika, c'est entre les deux chefs d'Etat, je ne suis pas là pour signer un traité d'amitié", a-t-il répété.

Le ministre algérien de l'Intérieur Noureddine Yazid Zerhouni a affirmé de son côté lundi à Alger que le moment n'était pas favorable pour signer le traité d'amitié entre l'Algérie et la France.

"Je crois, et c'est mon avis personnel, que, compte tenu des contingences actuelles, le moment n'est pas favorable pour signer le traité d'amitié entre l'Algérie et la France", a-t-il déclaré à la presse à l'issue de ses entretiens avec Nicolas Sarkozy.

"Il y a encore des efforts à faire pour créer un consensus le plus large possible", a souligné le ministre algérien, en ajoutant qu'il partageait l'avis de Nicolas Sarkozy "lorsqu'il dit qu'il vaut mieux encore construire parce que l'amitié ne se décrète pas".

"Il vaut mieux encore construire cette amitié et la construire par la réalité quotidienne", a insisté Noureddine Yazid Zerhouni en soulignant que "le traité d'amitié pourrait venir à ce moment-là pour couronner et confirmer une situation".

(avec AP)
source : Nouvelobs.com
14 novembre 2006 - 12 h 20



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vendredi 10 novembre 2006

Réponse à la lecture de Benjamin Stora (Daniel Lefeuvre)

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je ne crois malheureusement pas

qu’on puisse combler cette demande
de reconnaissance de la souffrance par des faits
et des chiffres
(Benjamin Stora)


Réponse à la lecture de Benjamin Stora

Daniel LEFEUVRE

 

couv_Daniel_newLa lecture que Benjamin Stora propose de Pour en finir avec la repentance coloniale, dans le numéro 493 (du 30 septembre au 6 octobre 2006, p. 69) de Marianne me semble ouvrir un débat sur trois points.

Le premier point touche à la question, toujours pendante, du rapport entre l’historien et ses sources. Quelle critique Benjamin Stora m’adresse-t-il sur ce plan ? De travailler à partir des archives de l’Etat et donc, inéluctablement, de restituer la parole de celui-ci. Travail certes utile mais unilatéral puisque écrivant l’histoire d’un seul versant et qui ignore la “parole des colonisés”, contrairement à la démarche originale mise en oeuvre naguère par Charles-Robert Ageron, Annie Rey-Goldzeiguer et, actuellement, par B. Stora lui-même.

Ce postulat de Benjamin Stora selon lequel les archives ne permettent de restituer que la parole de celui qui les a constituées n’est guère soutenable. Les exemples qu’il donne contredisent d’ailleurs cette affirmation. Sur quoi, en effet, repose l’oeuvre magistrale de Ch.-R. Ageron, Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919 (PUF, 1968, 2 vol.) sinon, pour l’essentiel, sur les archives publiques françaises ! Il en va de même pour Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon IIII, 1861-1870, (SNED, Alger, 1977) d’Annie Rey-Goldzeiger. Et c’est en puisant dans ces mêmes fonds, qu’André Nouschi a pu mener à bien son Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises, de la conquête jusqu’en 1919 (PUF, 1961).

Plus près de nous, Raphaëlle Branche reconnaît (p. 441 de son livre) “la prépondérance des archives militaires” consultées au Service historique de l’Armée de Terre (SHAT) dans l’élaboration de sa thèse publiée sous le titre La torture et l’armée française pendant la guerre d’Algérie (Gallimard, 2001) qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne restitue pas le point de vue de l’armée.

Enfin, comment Gilbert Meynier aurait-il pu écrire sa monumentale Histoire intérieure du FLN, 1954-1962 (Fayard, 2002) sans disposer, lui-aussi des fonds du SHAT, auquel il paie sa dette (p. 26), à la fois parce que “les services français étaient souvent remarquablement informés” sur les activités et les militants du FLN/ANL, mais aussi parce qu’on trouve à Vincennes “des centaines de cartons renfermant des documents du FLN/ALN” dont la consultation est, aujourd’hui, toujours impossible en Algérie.

D’autres exemples venus d’autres “territoires” de l’historien pourraient, presque à l’infini, être convoqués pour prouver que le travail à partir des archives publiques ne conduit pas nécessairement à se faire le porte-parole de l’Etat, ce qu’au demeurant je n’ai pas le sentiment d’avoir fait.

Le second point porte sur l’affirmation selon laquelle je m’inscrirais dans “une querelle plus idéologique qu’historique”.

Certes, la “querelle” sur le passé colonial de la France et sur les prolongements contemporains de celui-ci est bien d’ordre idéologique et politique. Mais l’objet de mon livre est justement de rappeler que l’historien est dans son rôle lorsqu’il dénonce, avec les outils qui sont les siens, les falsifications qui se présentent comme étant des ouvrages d’histoire. Il faut bien alors, pour appuyer sa démonstration, en passer par les chiffres, les dates, les données économiques, militaires, sociales,… les plus précis possibles sans lesquels aucune interprétation scientifique, aucune compréhension ne sont possibles. Il est également dans son rôle lorsque, soixante ans après Lucien Febvre, il rappelle que l’historien n’est ni le juge, “pas même un juge d’instruction”, ni le procureur des acteurs ou des comparses du passé.

Le troisième point de désaccord avec Benjamin Stora, peut-être le plus important, touche à la fonction même de notre discipline. “Contrairement à Daniel Lefeuvre, je ne crois malheureusement pas, écrit B. Stora,  qu’on puisse combler cette demande de reconnaissance de la souffrance par des faits et des chiffres. Les arguments rationnels ne viennent pas à bout de l’affect. Du moins cette réponse rationnelle, si elle est indispensable, n’est pas suffisante.”

La question qui est ici posée est celle de la fonction de l’histoire. Certes, B. Stora admet la nécessité des “arguments rationnels” et il ne nie pas totalement la fonction de connaissance du passé. Mais cette fonction semble secondaire dans ce qu’elle ne permettrait pas “de reconnaître la souffrance” des victimes de l’histoire et donc de panser les plaies encore ouvertes.

J’avoue ne pas suivre B. Stora dans cette voie qui tend à construire une histoire compassionnelle. Connaître, comprendre, expliquer le passé pour permettre aux hommes de mieux se situer dans le présent, voilà l’objet et l’ambition de notre discipline, ce qui n’est pas peu. La souffrance des victimes n’est pas de son ressort, sauf à en faire un objet d’histoire.

Reste, et bien des drames collectifs du vingtième siècle le montrent,  la vérité est bien souvent la première exigence des victimes - ou de leurs proches - qui veulent savoir et comprendre. C’est donc en faisant leur métier que les historiens peuvent contribuer aux apaisements nécessaires, et non en se donnant comme mission d’apporter du réconfort.

Daniel Lefeuvre

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Charles-Robert Ageron, Annie Rey-Goldzeiguer, André Nouschi,

Gilbert Meynier... les grandes thèses d'histoire algérienne

ont été faites à partir des archives d'État françaises, Daniel Lefeuvre


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mardi 7 novembre 2006

Colonies : ni tabou ni repentance (Georgette Elgey)


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Trois ouvrages apportent un nouvel éclairage

sur l'histoire infiniment complexe des relations de la France

avec son empire colonial


  Colonies :

ni tabou ni repentance


Georgette ELGEY

 

Les deux premiers essais concernent les «soldats indigènes», leur place, leur rôle et leur importance dans l'armée française. Héros de Tunisie, un récit événementiel classique qui retrace plus d'un siècle d'histoire tunisienne et française, commence en 1837, bien avant que la France ait établi son protectorat sur ce pays, et se termine en 1957 quand celui-ci recouvre son indépendance. La Force noire a une autre ambition. Il se présente sous la forme de près d'une centaine de notes brèves, sur les sujets les plus variés : loin de se limiter aux questions militaires, elles traitent aussi bien la genèse du célèbre slogan publicitaire de l'entre-deux-guerres «Y'a bon Banania», que du mythe du barbare guidé par la mère patrie vers le progrès. Ainsi, à travers cette évocation qui justifie pleinement le sous-titre du livre Gloire et infortunes d'une légende coloniale, c'est tout un tableau de l'évolution des mentalités françaises qui nous est offert. Une iconographie très riche, le plus souvent inédite, contribue à l'importance de ces deux publications.

Le troisième ouvrage est d'une tout autre nature. Son auteur, Daniel Lefeuvre, spécialiste reconnu de l'Algérie coloniale, est un universitaire - il enseigne à Paris VIII - qui, en aucun cas, ne peut être classé parmi les défenseurs du colonialisme ou les nostalgiques de «l'Algérie française». Comment définir son dernier livre ? Bien que son titre Pour en finir avec la repentance coloniale indique nettement que l'auteur n'est pas neutre, ce n'est en rien un pamphlet. On pourrait plutôt l'apparenter à une mise au point, extraordinairement vivante et précise. En 230 pages, aussi passionnées qu'étayées par des faits indiscutables, Daniel Lefeuvre met à mal les «informations» qu'au nom d'une soi-disant vérité historique et dans le souci supposé de dévoiler notre passé «honteux», certains chantres de l'anticolonialisme répandent aujourd'hui avec la complaisance de bien des médias. Ceux-là même qui n'osent les contredire, par ignorance ou par crainte d'apparaître comme les défenseurs des crimes français. L'exaspération ressentie par Daniel Lefeuvre devant l'imputation à la France de tous les péchés ne le conduit par pour autant à la moindre complaisance envers notre pays. S'il lui paraît incontestable que l'armée française, même dans ses pires excès envers les Algériens, n'est pas mue par le racisme, c'est tout simplement qu'elle a eu des comportements tout aussi scandaleux dans des conflits européens, que ce soit au Palatinat, en Espagne, ou même dans son propre pays lors de la guerre de Vendée.

Que la France ait commis des atrocités en Algérie, c'est certain - ne s'est-on pas indigné à la Chambre dessaint_arnaud pairs en 1845 contre l'effroyable enfumade des grottes de Kabylie, qui se solda par plus de cinq cents victimes ? Mais voir dans ces horreurs une sorte de préfiguration des crimes nazis, établir une filiation entre la conquête de l'Algérie et la Shoah, constitue «un parallèle ignominieux, qui ne repose sur un aucun fondement...». L'objectif de la conquête n'était pas l'anéantissement des populations, mais leur domination, vérité «qu'il faut répéter inlassablement tant la confusion est entretenue». À juste titre, l'auteur souligne les conséquences perverses que peuvent avoir sur l'esprit public les déformations historiques assenées comme la révélation d'une vérité cachée : «Il y a quelque chose de profondément malsain, dans cet acharnement à faire de la conquête coloniale un laboratoire du nazisme, contre toute vérité historique. Il y a aussi quelque chose de dangereux, pour les fondements mêmes de la République, à poser ainsi les bases artificielles d'une guerre des mémoires...»

Chacun des chapitres apporte un éclairage, souvent nouveau, toujours scientifique et difficilement contestable, sur des sujets d'actualité. Par exemple, les rapports de la France avec l'immigration, ou l'islamophobie, dont l'auteur note qu'elle n'est en rien une survivance d'une culture coloniale plutôt islamophile : «Sa construction est récente. Elle est d'abord le produit de l'ignorance. Elle est, surtout, une réaction de crainte - pas totalement injustifiée au demeurant - alimentée par la violence des fondamentalistes et autres talibans et jihadistes.» Une lecture indispensable pour tous ceux que l'histoire de notre pays intéresse.

Georgette Elgey


* illustration : Saint-Arnaud. Au XIXe siècle, les militaires furent les premiers à revendiquer les horreurs de la guerre qu'ils menaient en Algérie. Faire croire aujourd'hui que cette histoire a été occultée, c'est de l'ignorance... ou de la manipulation.

_____________________________________________

- Pour en finir avec la repentance coloniale, de Daniel Lefeuvre, Flammarion, 230 p., 18 E.

- La Force noire. Gloire et infortunes d'une légende coloniale, d'Eric Deroo et Antoine Champeaux Editions Tallandier, 222 p., 29 E

- Héros de Tunisie. Spahis et Tirailleurs d'Ahmed Bey Ier à Lamine Bey, 1837-1957, d'Eric Deroo et Pascal Le Pautremat, Cérès éditions, 173 p., 37


source :
Historia    

- historia.fr


 

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lundi 6 novembre 2006

journée d'études "les administrations coloniales" (Samya El Mechat)


journée d'études

"les administrations coloniales"

Samya EL MECHAT



Institut d’Histoire du Temps présent
Groupe de recherche : « Les administrations coloniales»

Le 6 novembre 2006

Cher(e) Collègue,

Dans le cadre du groupe de recherche «Les administrations coloniales», l’Institut d’Histoire du Temps présent organise le 3o mars 2007 une journée d’études sur le thème des administrations coloniales.

Vous trouverez ci-joint une présentation du projet de recherche ainsi que les axes d’études qui ont été retenus pour cette journée.

Si ce sujet vous intéresse, nous vous prions de bien vouloir nous envoyer avant le 20 novembre 2006, une proposition de contribution sous la forme d’un titre et d’un bref résumé.   

Nous vous remercions de votre collaboration et vous adressons nos cordiales salutations.

Samya El MECHAT
Anne-Marie PATHE
Malika RAHAL

s.mechat@wanadoo.fr
anne-marie.pathe@ihtp.cnrs.fr
rahal@ihtp.cnrs.fr

Les administrations coloniales


Objectifs du groupe

Le groupe réunira un certain nombre d’enseignants-chercheurs, de chercheurs, de chercheurs associés et de doctorants qui souhaitent travailler ensemble sur un thème en histoire coloniale à l’époque contemporaine, le thème choisi se limitant au Maghreb et à la Méditerranée orientale. Les échanges au sein du groupe permettront d’améliorer les résultats du travail de recherche individuel en créant un cadre propice à la comparaison et à la confrontation sereine des différentes approches.

Le choix du thème - les administrations coloniales - est né des premières discussions entre les initiateurs de cette démarche. Celle-ci est largement ouverte à d’autres collaborations scientifiques de chercheurs désireux de mettre en commun leurs travaux.

L’approche historique constituera l’instrument privilégié pour comprendre et développer la problématique retenue. Mais la réflexion s’appuiera sur l’apport d’autres disciplines comme la sociologie, le droit, la science politique, etc.


Présentation du projet de recherche

Historiens du droit, juristes, sociologues, philosophes et anthropologues ont pensé et repensé le concept de l’Etat. Les uns et les autres ont explicitement construit des théories de l’Etat, défini la notion même d’Etat et la signification que le concept peut revêtir en fonction des contextes, des champs théoriques, voire des idéologies.

C’est sans doute la relative absence de travaux historiques qui nous conduisent à vouloir aborder l’administration coloniale et ses pratiques avec les outils de l’historien. Sans exclure les apports des autres disciplines dont la contribution aide à poser la problématique d’ensemble, l’approche qui est proposée laisse de côté la vision théorique et abstraite de l’Etat pour s’attacher à l’étude de l’administration coloniale.

Dans le champ de réflexion qui est le nôtre, nous retiendrons surtout que l’Etat n’est pas seulement une entité abstraite, mais qu’il fonctionne aussi comme un lieu de pouvoir et de commandement, tant stratégique qu’opérationnel. Cette ambivalence est fondamentale. Un Etat ne peut exister véritablement sans l’intervention d’un élément central dans l’affirmation de la puissance étatique : l’administration, ensemble complexe, ordonné autour d’un principe d’efficience, s’étendant à tous les domaines de la vie collective et de celle des individus. L’administration est au cœur de l’Etat, c’est elle qui assoit son pouvoir et lui fournit en temps de paix les moyens de sa puissance, comparable à celle que l’armée lui assure en période de guerre ou de tension. Selon l’expression de Jacques Ellul, elle donne à l’Etat « une ubiquité impressionnante ». Au sens complet du terme, il n’y a d’Etat que lorsque le système d’encadrement de la nation, d’organisation et de coordination des grandes fonctions de l’Etat est assuré par un corps ordonné et obéissant aux ordres de l’Etat. 

Cependant cette vision de l’administration omnipotente et centralisée correspond sans doute davantage à un idéal-type qu’à une formation sociale observable. En effet, l’étude des pratiques administratives montre que, si cette forme d’organisation est bien repérable, à l’époque contemporaine, la construction administrative reste un processus singulièrement lent, dont le développement est rarement linéaire. Certes l’administration transmet et fait exécuter les ordres de l’Etat, mais elle sait aussi les adapter aux nécessités des populations concernées, voire parfois prendre quelque liberté avec les orientations et les directives données pour suivre des objectifs qu’elle-même se donne. Au-delà des limites humaines et structurelles, les administrations doivent compter avec des comportements culturels et des inclinations sociales et politiques solidement ancrés dans les sociétés qu’elles ont pour mission d’encadrer. Ces limites sont une dimension importante pour la compréhension de l’action de l’administration.
   
Pour approfondir la réflexion, notre démarche combinera, dans une perspective comparée, des travaux portant sur le rôle de l’administration dans les processus constitutifs de l’hégémonie impériale (France, Angleterre, Espagne, Italie). Elle fera place à l’étude de divergences, voire d’oppositions dans les conceptions et les pratiques administratives mises en œuvre par les puissances coloniales.

Une analyse comparative des structures et des pratiques administratives des puissances coloniales européennes permettra d’aborder la nature des liens entre les métropoles et les territoires qui leur sont rattachés. Les pratiques britanniques tenues pour «libérales» s’opposent-elles vraiment au «tout-Etat colonial» français ?

L’étude de l’administration coloniale française est particulièrement significative, car elle repose sur une illusion, une fiction. Hors de ses frontières, la France répète l’expérience intérieure par la diffusion des mêmes principes d’organisation, et elle impose partout le même moule français (Pierre Legendre). L’objectif est en effet de souder fortement à la métropole les territoires situés hors des frontières nationales, et d’en faire des éléments d’un même ensemble.

Cette volonté d’instaurer la suprématie de la métropole fait surgir une situation paradoxale et conflictuelle qui, au total, dessert l’entreprise de domination plus qu’elle ne vient la servir. La réflexion de Chailley-Bert, député de 1906 à 1914, patron de l’Union coloniale et rapporteur du budget des Colonies, «c’est une chose très singulière que nos colonies, qui ont tant de rouages administratifs, manquent d’institutions», illustre parfaitement les contradictions du système. A la différence des structures administratives ou des rouages, dont elles sont largement pourvues, les colonies manquent d’institutions, c’est-à-dire d’instances de «médiation» (Pierre Legendre), de lieux de représentation. Bien évidemment, cette lacune fondamentale n’a rien de fortuit : l’existence d’institutions impliquerait une pluralité d’acteurs, qui est jugée incompatible avec la domination coloniale. La formule de Chailley-Bert amène aussi à s’interroger sur la nature véritable et la capacité de l’administration coloniale à prévenir les risques et à promouvoir l’émergence d’une société égalitaire.

Quatre thèmes sont proposés pour guider la réflexion :

1. La centralisation, pierre angulaire de tout l’édifice administratif. Est-ce la métropole qui fait la loi, gouverne et administre ou s’agit-il plutôt d’un Etat centralisé aux pratiques administratives multiples ?  L’étude des différentes formes de la puissance étatique et les conditions de leur réception au niveau des sociétés colonisées offrent sur ce plan de nouvelles perspectives de réflexion. 

2. L’assimilation et/ou la subordination. Seront abordées la substitution d’un mode de penser à un autre (organisation administrative, justice, régime foncier…), la formation et la prépondérance des élites administratives et des fonctionnaires coloniaux (l’école coloniale), l’intégration des structures locales traditionnelles ou préexistantes et leur conversion en appareils subalternes de contrôle des populations soumises (protectorats tunisien et marocain).

3. L’évocation des dérives et des paradoxes du «tout-Etat colonial» ne permet pas seulement de rendre compte, toujours dans une démarche comparative, de l’entreprise de domination, mais aussi de mettre en perspective les objectifs contradictoires du système colonial. Ce thème traitera notamment du rôle et de l’action des institutions et des structures administratives de la métropole, du statut des personnes, et des législations spécifiques aux territoires sous tutelle.

4. Le rôle de l’administration coloniale dans le transfert des structures de l’Etat moderne (délimitation de frontières, système juridique calqué sur les concepts métropolitains, fonctionnariat). L’apport de l’histoire coloniale comparée à la connaissance générale des formations des «nouveaux Etats» sera privilégié. Dans cette perspective, l’étude des interactions entre pouvoir colonial et organisation politique et administrative des Etats post-coloniaux nous paraît intéressante.


Programme d’activités

Une première journée d’études sera organisée le 30 mars 2007. Deux axes ont été définis pour cette journée :
- L’état de l’historiographie
- Les structures et les acteurs de l’administration coloniale


Une deuxième journée d’études est prévue à l’automne 2007 ainsi que la préparation d’un ouvrage sur les administrations coloniales.

Samya El MECHAT
Professeur des universités-UNSA
Chercheur associé-IHTP


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Le siège de l'administration coloniale
Ensemble architectural construit à la fin du XIXe siècle
par Victor Ballot, premier gouverneur de la colonie du Dahomey,
au coeur du palais pour marquer sa domination sur le royaume fon.
La résidence et le bloc administratif de cet édifice colonial
servent aujourd'hui de cadre d'exposition des bas-reliefs découpés et restaurés.
(source : Musée historique d'Abomey)


 

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vendredi 3 novembre 2006

Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique n° 99

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photo de droite, le port de Dzaoudzi à l'époque coloniale, Mayotte.
© Archives La Documentation française. Photo Gouverneur Coudert/ R. Legrand.



Cahiers d'histoire.

Revue d'histoire critique n° 99

Relectures de l'histoire coloniale




JAHAN
Sommaire
* Le mot de la rédaction
* Dossier

Introduction

Trous de mémoire, silences et relectures apologétiques :
un négationnisme en histoire coloniale ?

Sébastien Jahan (photo ci-contre)

Autour d'un anniversaire : Dien Bien Phu en 2004,
Alain Ruscio

Le rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe :
mémoire, histoire et "révisionnisme" 1802-2002,

Frédéric Régent

Le négationnisme colonial, de l'Université à la
littérature de gare,

Francis Arzalier

Guerre coloniale française et génocide rwandais : la
responsabilité, l'implication de l'État français et sa négation,

Catherine Coquio

Colonisation et décolonisation dans les manuels
scolaires de collège en France,

Raphaël Granvaud

* Chantiers

"Années de plomb" : bataille des mémoires sur la
dictature civile-militaire au Brésil (1964-1984),
Benito Bisso Schmidt

Usages coloniaux des représentations raciales, 1880-1930,
Carole Reynaud-Paligot

* Débats

Enjeux actuels et temps coloniaux,
Daniel Hémery

* Livres lus

Pour achat :

Je souhaite recevoir  X exemplaires du numéro 99 des
Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique  au prix
de 12 euros l'exemplaire

Nom
Prénom
Adresse postale
Mail (si souhaitée pour être informé des activités des
Cahiers)
Je règle X euros
A adresser avant le 30 septembre à Claude Saligny
Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique
8, avenue Mathurin Moreau
75167 Paris Cedex 19



médecins de brousse (source)




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jeudi 2 novembre 2006

Se repentir de la repentance (Jean Dubois, Les Échos)

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Pour en finir avec la repentance coloniale

Se repentir de la repentance

Jean DUBOIS (Les Échos)


Les appels à la repentance se multiplient aujourd'hui au point que l'on finit par ne plus savoir à quoi ils riment. On vient ainsi de demander à la SNCF de se repentir d'avoir laissé rouler les trains qui, lors de la dernière guerre, emportaient les résistants vers les camps de concentration. Il faudra bientôt que tous les parents dont les enfants n'auront pas réussi dans la vie fassent acte de repentance pour ne pas leur avoir donné l'éducation adéquate. On comprend qu'un Pascal Bruckner ou un Daniel Lefeuvre puissent être exaspérés par cette tyrannie de la pénitence», mais cela justifie-t-il, pour autant, qu'il faille se repentir de la repentance ?

En prenant pour cible les militants de la repentance coloniale, l'historien Daniel Lefeuvre avait beau jeu de montrer à quel point ceux-ci, pour nourrir nos sentiments de culpabilité, ont pu travestir sans scrupules l'histoire de la colonisation. Accumulant chiffres, documents et témoignages, il s'attaque à quelques idées reçues. Non, les conquérants de l'Algérie n'ont pas commis de génocide et n'ont jamais cherché à exterminer la population indigène. Non, la métropole ne s'est pas honteusement enrichie en exploitant les colonies jusqu'à les rendre exsangues. Elle n'a pas davantage réussi sa reconstruction après-guerre grâce à l'apport d'une main-d'oeuvre qu'elle serait allée chercher en Afrique pour la rejeter ensuite. Sur tous ces points, l'historien constitue des dossiers suffisamment solides pour nous convaincre. Mais, aussi utile qu'il soit d'avoir corrigé les exagérations et restitué la complexité de l'histoire, cela permet-il d'«en finir avec la repentance coloniale» et d'absoudre définitivement les colonisateurs ?

Masochisme permanent
La visée de Pascal Bruckner est beaucoup plus radicale. Il s'intéresse moins à rétablir la vérité historique qu'à analyser et dénoncer ce qu'il considère comme une déviation majeure de l'Occident : un masochisme permanent qui l'amène à se vouloir coupable de tous les malheurs du monde. Avec une verve cruelle, il nous livre un tableau impitoyable de l'Occidental torturé par le remords des atrocités commises par ses pères ou par lui-même. Il nous le montre comme impuissant à condamner les fanatiques qui ne feraient que retourner contre lui les armes qu'il a été le premier à utiliser, paralysé par sa mauvaise conscience pour réprimer des comportements qu'il pense avoir lui-même provoqués par les humiliations infligées aux autres, etc. Le résultat dramatique de cette auto-flagellation est que les Occidentaux en viennent à renoncer à toute action qui ne pourrait être que la réplique de leurs crimes antérieurs. «La pénitence est en définitive un choix politique : celui de l'abdication.» Seule l'Amérique trouve grâce à ses yeux dans la mesure où, ne se laissant pas entamer par le doute, elle continue à avoir foi dans sa mission universelle et ne craint pas d'affronter les ambiguités de l'action : «L'Amérique est un projet, l'Europe est un chagrin.»

Même si les critiques de Pascal Bruckner tombent souvent juste, on ne peut manquer de trouver excessive - et même, à son tour, masochiste - sa peinture d'une Europe vautrée dans l'autodénigrement. Reste qu'il oblige le lecteur à affronter une question difficile : jusqu'où être fidèle au devoir de mémoire ? La crainte de l'auteur est que se complaire dans la mémoire du passé ne soit qu'«une macération narcissique» et que «déterrer tous les cadavres, c'est déterrer toutes les haines». Il préférerait que l'on s'inspire de la formule de Renan : «Celui qui doit faire l'histoire doit oublier l'histoire.» Cela ne l'empêche pourtant pas de reconnaître que le génie propre de l'Europe est cette capacité d'autoréflexion qui lui permet de « n'être pas dupe de ses zones d'ombre » et de percevoir «la fragilité des barrières qui la séparent de ses propres ignominies». Pratiquer devoir de mémoire et repentance, c'est finalement rappeler au monde qu'«aucun peuple ne peut échapper au devoir de penser contre soi».

Jean Dubois, Les Échos, 2 novembre 2006

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Brazza délivre les esclaves  

"Quand j'ai pénétré dans ce pays nos couleurs étaient connues. On savait qu'elles étaient celles de la liberté. Les premiers habitants de Franceville ont été des esclaves libérés. La question de l'esclavage est une question complexe… Au début j'ai dû acheter des hommes à prix d'argent et fort cher, selon le cours, trois ou quatre cents francs. Je leur disais quand ils étaient à moi, bûche aux pieds et fourche au cou : "Toi, de quel pays es-tu? -Je suis de l'intérieur.- Veux-tu rester avec moi ou retourner dans ton pays?" Je leur faisais toucher le drapeau français que j'avais hissé. Je leur disais : "Va ; maintenant tu es libre." … L'Afrique rend la guerre à qui sème la guerre ; mais comme tous les autres pays, elle rend la paix à qui sème la paix. Ma réputation allait devant moi, m'ouvrant les routes et les cœurs. On me donnait, à mon insu, le beau nom de Père des Esclaves." (Brazza) - source



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mercredi 25 octobre 2006

les chemins de fer à Madagascar (1901-1936), une modernisation manquée (article de Jean Frémigacci, revue Afrique & Histoire)

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les chemins de fer de Madagascar

(1901-1936) :

une modernisation manquée

un article de Jean FRÉMIGACCI

dans le n° 6 de la revue Afrique & Histoire



L'âge des chemins de fer à Madagascar risque d'avoir été bref. De 1901, qui vit l'ouverture du premier chantier, à 1936, un embryon de réseau de quelque 860 kilomètres fut constitué. Mais, en 2001 sur les 4 lignes qui le composaient, seul le FCE (Fianarantsoa-Côte-Est, 163 km) était encore animé par un modeste convoi quotidien, alors même que le problème des transports était plus aigu que jamais. Depuis, le TCE (Tananarive-Côte-Est, 369 km) a repris du service pour l'acheminement de pondéreux, les hydrocarburesanivorano_chemin_de_fer principalement. Mais la tentative de remise en service du TA (Tananarive-Antsirabé, 158 km) s'est soldée par un déraillement de bien mauvais augure. Dans le contexte politique et idéologique actuel qui privilégie la privatisation de toutes les activités économiques, l'avenir dees chemins de fer malgaches est plus qu'incertain.

Or, incriminer la mauvaise gestion des Républiques successives depuis 1960 n'est pas une explication suffisante. Car une analyse remontant aux origines de ces voies ferrées fait apparaître clairement que l'entreprise a été dès l'origine mal pensée et encore plus mal exécutée. Le calcul économique resta déficient, ce qui rendait illusoires les espérances de développement, elles-mêmes obérées par de sévères contraintes, qu'il s'agisse des conditions de financement, du parasitisme d'intérêts particuliers ou d'effets pervers source de blocage économique. Et surtout, la réalisation fut menée au prix d'un coût social et humain très élevé, qui éclaire notamment les origines de l'insurrection de 1947 dont les chemins de fer furent les axes et la cible, et au-delà, l'hostilité des populations à une modernité toujours perçue comme oppressive.

Jean Frémigacci, Afrique & Histoire, n° 6, p.163

* la suite dans le n° 6 de la revue Afrique & Histoire, novembre 2006


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le FCE est la ligne de chemin de fer Fianarantsoa-Côte-Est


- Jean Frémigacci, maître de conférence à l'université Paris I-Panthéon Sorbonne


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source

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