mercredi 6 décembre 2006

Le Havre colonial (Claude Malon)

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Le Havre colonial du XXe siecle,

une identité oubliée.

Résultats et enjeux d'une enquête à l'échelle locale

Claude MALON


Il ne s’agit pas ici d’inscrire dans le cycle de conférences consacrées au colonialisme, une page locale dans le but de flatter une image de marque de notre ville entretenue autour de la «maritimité», même s’il est vrai que le maritime et le colonial se confondent souvent. Il ne s’agit pas non plus de régler des comptes avec un colonialisme havrais qui serait pire ou meilleur que d’autres. Nous sommes d’autant plus éloignés d’une intention d’être à la mode que cette recherche sur Le Havre colonial de 1880 à 1960 a été achevée, provisoirement si l’on peut dire, en 2001 (1), bien avant que l’actualité ne souligne l’importance de cette «fracture coloniale» qui occupe aujourd’hui le champ politique et idéologique, jusqu’à mettre en danger la liberté même de l’historien.

Cette actualité me conduira cependant à m’interroger à nouveau sur ce travail tout en exposant ses résultats. Plutôt qu’un résumé linéaire de ma thèse, je choisirai donc ici d’en aborder la présentation sous trois angles d’attaque, d’en préciser les enjeux en essayant de penser le sujet en trois étapes. Le premier temps de cet exposé, factuel et analytique, parlera du Havre comme observatoire et laboratoire de la France coloniale au cours de la seconde colonisation. Le deuxième volet sera une réflexion sur le Havre colonial comme objet d’histoire, de mémoire et d’oubli, donc une approche plus épistémologique. La troisième partie, plus déontologique, envisagera l’histoire du Havre colonial comme histoire en situation, en tentant de trouver dans cette histoire elle-même les arguments de la résistance à l’instrumentalisation.

 

I – Le Havre, observatoire et laboratoire

de la France coloniale entre 1880 et 1962.

Le Havre a-t-il été au XXe siècle une capitale coloniale comparable à Marseille ou Bordeaux ? Deux raisons rendent la question pertinente : un retard historiographique net par rapport à ces deux villes, une représentation spontanée du Havre colonial surtout comme port négrier du XVIIIe siècle. La tentative de reconstruire le Havre de la deuxième expansion coloniale s’est nourrie, outre les archives classiques,  des archives des colonies à Aix-en Provence, des archives de la Chambre de commerce, d’archives privées et d’entretiens avec des acteurs du négoce. Récapitulons brièvement les résultats de l’enquête dans trois domaines : les échanges maritimes, les entreprises coloniales, le contenu et la circulation de l’idée coloniale.

Les échanges du Havre avec l’outremer colonial français atteignent au maximum 12% du tonnage. Mais en valeur, c’est beaucoup plus : 28% de la valeur totale des importations à l’apogée, en 1937. La performance du deuxième port impérial de la France est encore plus significative si l’on souligne le leadership du Havre, en général les deux tiers ou les trois quarts des importations coloniales de la France, pour les produits chers, cacao, café, rhums, bois exotiques, cotons et bien d’autres. Le Havre est le port impérial de l’Afrique noire, très lié à la Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Gabon. Il est le port impérial de Madagascar mais beaucoup moins de l’Algérie ou de l’Indochine. Le recours aux réservoirs coloniaux de «produits» ou «commodités» se fait systématique sous l’effet de deux facteurs économiques essentiels, le désordre monétaire issu de la Grande guerre (l’économie de devises impose de «travailler chez soi», c’est-à-dire avec son Empire) et le privilège colonial, c’est-à-dire la protection douanière qui rend par exemple le café brésilien plus cher en métropole que les cafés ivoiriens et néo-calédoniens, souvent moins bons à cette époque. L’une des réussites les plus spectaculaires est l’importation des bois coloniaux, non protégée par le privilège douanier. Le Havre représente dans ce secteur dix fois le trafic marseillais, et son seul concurrent est Hambourg, des années vingt aux années soixante.

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Dans le domaine des entreprises, les acteurs de l’échange sont nombreux (2). En huit décennies, près de 350 entreprises à capitaux havrais ou externes, négoce de place, transport, mise en valeur à la colonie ont agi. En 1930, 200 unités vivent de l‘économie coloniale dont 50% sont des entreprises portuaires de place, d’import-export.16% sont des entreprises «à la colonie». à côté d’une nébuleuse de maisons souvent familiales, sur la place, au petit capital de 1 à 2 millions de francs valeur 1938, quelques grands du négoce autochtone approchent ou dépassent les 40 millions de francs de chiffre d’affaires à la veille de la guerre comme Ancel, Raoul Duval, la Compagnie cotonnière (3). L’organisation en réseau est capitale. De grands entrepreneurs d’empire, agissant en réseau, ont des participations au capital d’entreprises externes au Havre, comme Georges Raverat en Indochine ou Hermann du Pasquier dans la boucle du Niger. Après 1945, une dizaine d’entreprises de négoce havraises se font conquérantes en Afrique de l’Ouest et réussissent à «tuer» le département café ou cacao de très grandes sociétés de traites des produits comme la SCOA ou la CFAO.

Ces pratiques sont en interaction avec des doctrines et des croyances, ce que l’on appellera par commodité l’idée coloniale (4). Tout cela favorise le prosélytisme en faveur de la «foi coloniale» que les élites cherchent à répandre. Il est impossible de mesurer l’impact réel de cet effort sur les mentalités et de prétendre reconstituer l’imaginaire colonial havrais. On peut décrire en revanche le développement d’un appareil colonial à la fois banal et original. On trouve ici comme dans beaucoup de villes une société de géographie commerciale (1884), une Ligue coloniale (1908). Mais on y remarque également, chose plus rare, une Société d’aide et de protection aux colons (1898) une Ecole pratique coloniale (1908), ancêtre de l’Istom, un Institut colonial (1929).

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général Archinard, né au Havre
1850-1932

Les traces de la culture impériale sont aujourd’hui à demi-effacées : le culte des conquérants enfants du pays dans les années trente, comme le général Archinard qui «donna le Soudan à la France», Belain d’Esnambuc qui lui «donna les Antilles», le culte des produits coloniaux (Temple du bois d’Albert Charles (5), décorations de l’ancienne gare du Havre), les collections ethnographiques (Collection Archinard, Le Mescam (6)) associant la curiosité scientifique à la légitimation de la conquête, le projet de 1937, renouvelé en 1949, d’une exposition coloniale internationale au Havre. Les efforts des élites locales pour constituer une identité coloniale ont été intenses entre la Grande Guerre et la Table Rase.

Les lacunes d’une pareille enquête, autant que les résultats, conduisent le chercheur à s’interroger sur la manière dont on fait cette histoire-là. Il s’agit d’aborder maintenant la mémoire du Havre colonial comme objet d’histoire, de se préoccuper d’épistémologie, mais dans un corps à corps avec la matière même de cette de recherche.

 

II- La mémoire du Havre colonial, objet d’histoire

Parlons d’abord de la mémoire comme source ou ressource pour l’historien du Havre colonial et laissons de côté pour l’instant la mémoire comme opposition ou substitution à l’histoire scientifique. De quelle mémoire s’agit-il ? Pas uniquement des souvenirs que des témoins exprimeraient aujourd’hui de ce temps là mais aussi des mémoires de groupe ou d’individus telles qu’elles s’exprimaient dans le passé, des mémoires révolues ou plutôt «ayant été». Comment se souvient-on par exemple en 1960 de l’activité coloniale du Havre de la «Belle Epoque» ou des années Trente ?

Voici un exemple de «mémoire d’époque» à prendre non comme argent comptant ou vérité historique, mais comme document appelant examen critique. En 1964, dans la revue Marchés Tropicaux, ancienne revue Marchés Coloniaux le directeur du port autonome parle des relations du Havre avec l’Afrique depuis le début du XXe siècle (7). Il affirme que le Havre n’a jamais été un port colonial, qu’il fut seulement, à la différence de Marseille ou Bordeaux, un port tropical. Ses homologues des années 1930 parlaient pourtant avec fierté de la «porte impériale» de la France. Une révision de l’identité économique s’opère au Havre au moment de la décolonisation. Comment interpréter cela ?

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Le Havre, l'entrée du port

Parler d’hypocrisie nous priverait de comprendre. La nouvelle identité ainsi proclamée résulte d’un projet stratégique sérieux, que l’on peut facilement expliquer par la volonté d’adresser un message aux partenaires africains en se présentant comme moins colonisateurs que les concurrents dans le passé, dans la tradition ou la vocation. Il y a dans cette démarche à la fois de la mémoire et de l’oubli. L’auteur néglige quelques pages peu glorieuses de l’histoire des Havrais aux colonies, sa mémoire du négoce, qui se veut histoire, est sélective, mais son argumentation sur les spécificités havraises n’est pas vraiment fausse, on y reviendra, et on ne peut la juger vraiment que si l’on combine l’histoire politique et l’histoire économique et entrepreneuriale. La mémoire est en évolution permanente et «inconsciente de ses déformations successives», nous rappelle Pierre Nora (8).

Allant dans le même sens, en 1958, un courtier en cafés, Jean Colchen, s’élevait contre la politique commerciale de la France qu’il accusait de «colonialisme périmé». De quoi s’agissait-il ? De la garantie d’un prix trop élevé accordé aux producteurs de café des TOM qui empêchait le marché libre de se développer. Son anticolonialisme est avant tout un cartiérisme (9), et dans ce cas c’est l’oubli qui est manifeste, car les négociants en café, celui-là compris, n’ont pas toujours protesté, bien au contraire, contre les diverses formes du privilège colonial qui maintenait les marges hautes pour les importateurs. Les identités des communautés sociales, culturelles et professionnelles, mises en conflit ou en contact par la colonisation, ici ou là-bas, ne sont pas éternelles. Elles sont polymorphes et malléables. Les identités sont des agencements de l’imaginaire qui se reconfigurent sous l’effet des conjonctures. C’est dire que pour l’historien les traces de l’imaginaire et la mémoire sont bien des documents à traiter comme sources plutôt qu’à considérer comme vérité pérenne.

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Coopérative indigène de café de Dschang (Cameroun). Les sacs prêts à partir (Caom)

La mémoire comme source est évidemment utile mais elle est avant tout une mémoire d’individus. Une vingtaine d’acteurs du négoce colonial havrais ont nourri cette enquête. Leur contribution, constitutive d’archive orale, permet de mieux comprendre, par exemple, la captation du café et du cacao de Côte d’Ivoire et du Cameroun des Maisons Raoul-Duval, Interocéanique, Hubert, les réseaux d’exploitation des bois coloniaux de la Maison Charles. Ces entretiens ont éclairé les méthodes commerciales qui ont permis aux «maisons» Ancel et Raoul-Duval de capter à elles deux 17% du café et du cacao de Côte d’Ivoire et du Cameroun à la fin des années 1950, de comprendre ce que signifiait «faire l’intérieur», «tuer les sociétés coloniales», faire du «marché de place».

Le témoignage oral est information, validation, il confirme ou infirme d’autres sources. Peut-on dire pour autant qu’il existe une mémoire collective du  négoce portuaire? On peut en douter. Certains dirigeants d’aujourd’hui ne connaissent pas les activités principales de leurs aînés dans l’entreprise. Aucun des anciens négociants interrogés n’avait en mémoire l’Institut colonial du Havre, créé en 1929, véritable syndicat colonial qui mettait en relation d’affaires les acteurs économiques et les chambres de commerce de France et des colonies, et qui comptait plus de 300 adhérents. Quant à la participation de personnalités comme Ernest Siegfried, Georges Raverat, Henri Génestal à l’économie de pillage dans le Congo des sociétés concessionnaires entre 1899 et 1920, elle n’a jamais été visible au regard du citoyen. Dans ce cas, ce n’est pas seulement de l’oubli, ni du refoulé, mais du caché. Hors ce cas extrême, le projet d’exposition coloniale internationale sera connu de plus nombreux havrais grâce à des publications récentes (10), mais dans ce cas il s’agira de mémoire historique, et non de mémoire collective «de première main». La mémoire collective n’est pas un esprit saint qui plane au-dessus de la cité (11) et qui descend quant on le convoque. Ce que l’on désigne ainsi est plutôt un corpus de représentations, un imaginaire qui tend à mythifier les agencements les plus commodes en fonction des rapports de force.


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la Bourse du Havre

Si l’on ne peut mesurer véritablement l’audience des idées coloniales, on peut en revanche en préciser la nature grâce aux traces de la croyance. La presse havraise des années de l’apogée impérial affirme la légitimité de l’exploitation des colonies, la nécessité de la «foi coloniale». Elle répète des concepts d’époque comme le «mécanisme colonial» (12) dont Le Havre serait une pièce irremplaçable. Ces traces publiques et visibles valident les sources manuscrites originales plus secrètes, comme les rapports sur les sociétés coloniales que l’on trouve au Centre des archives d’outre-mer à Aix-en-Provence ou aux archives de la Banque de France à Paris. Ce temps ou malgré une opposition anticoloniale marginale et courageuse, la certitude de «bien faire en colonisant» le partage à l’indifférence de l’opinion, c’est celui où une brochure de l’Institut colonial du Havre, en 1934, présentait en exergue cette devise : «jamais avant nous les populations coloniales n’avaient connu l’indépendance» (13) ! Devons-nous rire de cette formule, en avoir honte pour ses auteurs, ou bien faire de cette croyance un sujet d’histoire ?

Dans ces années-là, certains ont soutenu le travail forcé tel Georges Raverat, président de la Chambre de commerce, d’autres ont été des médiateurs humanistes comme Gilbert Vieillard, administrateur ethnologue. Cet effort de discernement n’est guère à la mode en ce moment et me conduit à aborder un autre aspect de la question. La mode, l’actualité, la «situation» nous sommeraient plutôt de nous transformer en professeur de morale pour prononcer le globalement positif ou l’intégralement négatif de la colonisation. Tous les historiens sérieux refusent aujourd’hui de se laisser piéger dans cette alternative. Le Havre colonial peut être, là aussi, un support à l’exercice de l’esprit critique sur l’histoire en situation.

 

III - Le Havre colonial du XXe siècle,

une histoire en situation au début du XXIe.

Un retour vers une réflexion plus générale est nécessaire avant de revenir sur le terrain de l’histoire locale. Qu’appelle-t-on histoire coloniale ? Peut-on la réduire à une histoire du colonialisme ? En quoi met-elle particulièrement en jeu la question des rapports entre mémoire et histoire ? L’histoire coloniale de la France a constitué longtemps un genre spécifique, marginalisé et plutôt méprisé d’ailleurs, les «écuries de la Sorbonne», chargée d’une mission de justification des conquêtes et d’une ethnologie descriptive. En devenant l’histoire de la France coloniale, elle permettait du même coup une histoire autonome des Etats indépendants, et une véritable histoire du rapport entre Empires et colonies, incluant le pré et le post-colonial (14).

Cette «histoire coloniale critique» fait appel, du moins au stade des synthèses, à tous les champs de l’histoire. Elle est aujourd’hui pluridisciplinaire. On ne peut en effet dresser un bilan de la colonisation à partir du seul type algérien de colonisation, ni à partir de la seule mise en série des crimes coloniaux, ni à partir d’un florilège de discours racistes (15), encore moins à partir de la seule mémoire recueillie des acteurs de la guerre d’Indochine ou de la guerre d’Algérie. Il faut la saisir comme un rapport où le regard sur l’Autre s’inscrit dans une historicité, dans des configurations où jouent des facteurs économiques, sociaux, culturels, idéologiques. Le travail de l’historien s’inscrit lui aussi dans une historicité, car chaque époque a tendance à imposer ses points de vue à l’écriture de l’histoire. Cette historicité, nous l’appellerons «situation». L’historien sent bien l’effort qu’il doit faire pour ne pas se laisser intoxiquer par les sources, par sa propre subjectivité, par la configuration intellectuelle du moment. L’enracinement social ou politique de l’histoire coloniale est particulièrement visible en ce moment.

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les docks au Havre - source

Il nous faut donc dire un mot de la mémoire non plus comme source ou ressource pour l’historien, mais en tant qu’elle peut être utilisée contre l’histoire par les entrepreneurs de mémoire de manière à modeler, formater un devoir de mémoire dans le but de soutenir un projet idéologique. Au début de cette recherche sur le Havre colonial, vers 1996-1997, la «situation» semblait se résumer à un contexte historiographique. Les années 1980-90 avaient connu un recul des manichéismes, une approche plus sereine du fait colonial et des mondes coloniaux, avec un enrichissement considérable et nuancé des époques précoloniales, la naissance d’histoires nationales en Afrique notamment et un regard moins passionné et moins utopique sur les réalités du post colonial (16). «Décoloniser l’histoire» cela signifiait que désormais, les enfants des colonisateurs et des colonisés pouvaient lire ensemble une nouvelle histoire des mondes coloniaux, métropoles comprises, dans un effort commun de scientificité et d’interculturalité. On pourrait citer à cet égard de nombreux colloques. Des tendances s’exprimaient, mais dans un débat fondé sur les sources.

La situation actuelle est tout à fait différente. Une polarisation se produit autour de deux postures mémorielles d’origine opposée, et qui ne sont pas sans effet l’une sur l’autre. L’une cherche à imposer une lecture du passé et une histoire officielle, celle du rôle positif de la colonisation. C’est le contenu de la loi de février 2005 (17). L’autre établit une filiation directe entre la situation des Français issus de l’immigration et le passé colonial de la France qui serait demeurée un État colonial. C’est la démarche des Indigènes de la République. Dans cette guerre des entrepreneurs de mémoire, l’historien n’est reconnu par les uns ou les autres qu’en tant qu’il validerait idéologiquement la thèse défendue. D’un côté on a vu un ministre partisan des nostalgiques parler de «ceux qui se proclament historiens» à propos des universitaires, de l’autre des collectifs demander la radiation d’un universitaire de renom accusé de racisme et de révisionnisme pour avoir proposé des rectifications dans la mesure comparée de la traite occidentale et de la traite orientale. Le recours paradoxal à l’outil judiciaire menace la profession historienne sommée de valider telle ou telle mémoire plutôt que d’exposer le résultat de ses recherches, ou de développer l’esprit critique de ses élèves.

Sommes-nous sortis de notre sujet ? En quoi est-ce là-dedans que l’histoire coloniale du Havre  se trouve «en situation» ? Même à partir d’une situation locale, on vérifiera que l’histoire est dans un rapport de force avec la tentation que l’on peut avoir de l’instrumentaliser. L’apport positif ou négatif de toute expérience humaine ne peut être décrété par la loi, ni imposé au discours de l’historien, mais au contraire résulter d’un examen critique à l’échelle d’un sujet, élève ou citoyen, informé par des historiens professionnels. Parlons d’abord de ces catégories douteuses. Ai-je besoin de délivrer à mes auditeurs un jugement moral si je rappelle les conditions de construction du chemin de fer Congo-Océan et l’existence du travail forcé aboli seulement en 1945 ? La loi a fait son travail en abolissant précisément le travail forcé et le Code de l’Indigénat.

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l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN) à Dakar

A-t-on besoin de dire «c’est bien» ou «c’est mal» si on explique que les sociétés concessionnaires havraises L’Ibenga ou La Kotto, en Oubangui, ont créé, comme leurs quarante homologues en 1900, un impôt sur les indigènes afin de les obliger à cueillir du caoutchouc, lequel sera revendu à prix d’or pour les pneumatiques de Michelin, et si l’on précise que ces sociétés avaient droit de justice et police sur leur territoire ? Doit-on faire deux colonnes pour satisfaire les clientèles ? Le travail de l’administrateur havrais et ethnologue Gilbert Vieillard, qui constitua le plus important fonds d’archives de la culture Peul à l’Ifan de Dakar sous la protection de Théodore Monod (18), est-il l’œuvre d’un affreux colonialiste ? Ce qui nous paraît contradictoire l’était-il forcément à l’échelle du sujet à telle époque ? Par exemple le docteur Loir, futur conservateur du Museum du Havre qui créa un Institut Pasteur en Tunisie en 1902, n’était-il pas en même temps l’ami du général Archinard et un admirateur du conquérant du Soudan, lequel lui confia sa collection ethnographique rassemblée au temps de ses conquêtes ?  À ce sujet, au delà des impasses du manichéisme, il est un problème de conscience citoyenne qui mériterait précisément d’être réactivé, celui de la légitimité même de la conquête coloniale. Mais on remarquera qu’il n’est pas vraiment au coeur de la guerre des mémoires actuelle.


L'image “http://www.senat.fr/evenement/archives/D34/Jules_Siegfried_1919.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.
Jules Siegfried, 1837-1932,
maire du Havre,
fondateur de la Compagnie cotonnière

La moralisation de l’histoire lui ôte son caractère dynamique, sa complexité vivante. La figer c’est la rendre incompréhensible (19). Sur ce point observons, toujours à partir du Havre, que ce qui est intéressant, c’est d’expliquer le changement, les continuités et les ruptures. Un bel exemple nous est donné par l’histoire d’une entreprise de négoce du coton, la maison Siegfried (1862), devenue Compagnie cotonnière (en 1893). Elle participe à l’exploitation concessionnaire, l’économie de pillage en Afrique noire avant 1914 ; dans les années 20 et 30, elle bénéficie du système baptisé «le coton du commandant» (l’administration procure la main d’oeuvre aux sociétés privées), après 1947, sous l’impulsion d’Edouard Senn, elle met en place un système de commercialisation qui assure un prix minima au paysan africain et construit le système CFDT (Compagnie française des textiles), qui, avec les indépendances, permettra la création des sociétés d’économie mixte dans chaque nouvel Etat (Compagnie ivoirienne des textiles, Compagnie malienne des textiles etc).

Aujourd’hui cet édifice n’est pas assez concurrentiel aux yeux du FMI qui contraint chaque Etat à privatiser ces entreprises, et le pôle Coton et développement n’a eu pour soutien publicitaire à son action ces dernières années que le Monde diplomatique ! Si un paysan malien est chassé de ses terres par la misère et se transforme en immigré clandestin est-ce par l’action d’une France qui serait demeurée coloniale ou par l’effet d’économies dominées et d’échange inégal entre les pôles de puissance du capitalisme mondial et ce que plus personne n’ose appeler Tiers-Monde ? Autre exemple montrant que l’intérêt de l’histoire est de saisir les mutations. En 1908, Charles-Auguste Marande crée l’Ecole coloniale du Havre, cas unique alors de formation de techniciens pour l’égrenage du coton aux colonies. Elle est devenue plus tard l’Ecole technique d’outre-mer, puis l’Institut supérieur des techniques d’outre-mer (20). Jusqu’à 1960, cette école a fourni 6 à 700 cadres employés par des sociétés coloniales ou par l’administration pour la mise en valeur, puis pour la coopération et le développement (21). Est-ce bien ou mal ? À chacun de juger, mais est-ce vraiment le problème ?

Dernière question concernant cette histoire «en situation» : existe-t-il un rapport entre le passé colonial du Havre et l’image de la ville aujourd’hui ? L’histoire du Havre colonial bouscule deux représentations à l’oeuvre dans cette ville, celle d’une culture urbaine libérale et intemporelle, celle d’une ville comme machine à intégrer les apports humains venus de l’étranger ou des colonies. La mythologie de la ville ouverte et accueillante parce que libérale avant tout mérite quelques corrections. André Siegfried a beaucoup contribué à flatter le libéralisme havrais «Le Havre est libéral, d’un libéralisme foncier qui lui interdit l’étroit fanatisme des doctrinaires....»(22).

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"...entrepôt Havro-colonial d'importation..."


Bien au contraire, l’identité coloniale revendiquée puis oubliée dont il était question précédemment a eu entre les deux guerres pour corollaire une véritable crispation de l’imaginaire économique des élites autour de deux doctrines associées : d’une part un protectionnisme ciblé mais bien réel pour protéger le marché colonial privilégié, d’autre part un refus catégorique de voir au moins jusqu’aux années 1950 l’industrie se développer dans les territoires d’outre-mer afin de protéger l’industrie métropolitaine et les débouchés coloniaux. Cette doctrine autarciste devint ici dominante durant plus d’une génération. Or tous les milieux d’affaires capitalistes et colonialistes ne pensaient pas ainsi, notamment les Lyonnais, très puissants en Indochine. Et l’on a vu ainsi en 1934 la Chambre de commerce de Haïphong engager avec celle du Havre une violente polémique où cette dernière était accusée, non sans raison, de défendre le vieux pacte colonial.

Le cliché de la ville ouverte accueillante, cosmopolite, «mosaïque», «gigantesque bourse du travail de la classe ouvrière étrangère» (23) ne résiste pas à l’examen des faits historiques (24). La proportion des étrangers et de coloniaux a toujours été inférieure, au Havre, à la moyenne nationale alors même qu’il s’agit d’un port. Le seul moment d’immigration massive de travail est celui de la Grande guerre où les travailleurs coloniaux Chinois et Maghrébins suppléent au manque de main d’oeuvre dans l’industrie et la défense nationale. Cette présence est jugée indésirable avant le retour de la paix et les chasses à l’homme dans le quartier du Rond-Point en 1917 et 1922 font aussi partie de l’histoire du Havre.

Autre effet émergent de cette recherche, l’examen comparé de l’économie coloniale havraise et de la démographie migratoire montre que l’immigration d’hier et encore moins celle d’aujourd’hui, ne sont le résultat spécifique du Havre colonial, mais plus généralement celui des rapports entre France coloniale et Empire, puis entre pays riches et Tiers-Monde. Les Sénégalais et les Mauritaniens sont relativement nombreux au Havre aujourd’hui, mais leur pays d’origine n’a pas été commercialement très lié au Havre pendant la période coloniale. L’immigration ivoirienne et malgache a toujours été très faible, alors que la Côte d’Ivoire et Madagascar ont été essentiels comme réservoirs coloniaux de marchandises (25). Quant à la réussite de l’intégration, il faut être prudent car l’histoire des rejets et des solidarités doit être poursuivie. Mais on peut déjà dire que la société havraise n’a jamais été aussi merveilleusement libérale ni aussi vertueusement internationaliste qu’on a pu le penser.

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source

 

Conclusion

Allons-nous conclure à l’existence d’un colonialisme havrais ? Le travail sémantique sur les termes colon, colonie, colonisation, colonialisme, impérialisme, continue encore aujourd’hui à chaque colloque d’historiens. Une des plus grandes difficultés, et l’on vient de voir l’importance symbolique des mots, est de faire la part de la dénotation et de la connotation, du descriptif et du péjoratif dans l’usage de ce terme. Si l’on considère le colonialisme comme un système de domination et d’exploitation des territoires dominés par les métropoles, le Havre industriel et négociant y prit sa place, avec une certaine fierté il faut le dire, durant une bonne partie du XXe siècle.

Une nuance cependant : Le Havre fut davantage colonial par ses pratiques et son identité que colonisateur au sens où ses élites économiques participèrent davantage à la captation des richesses par le négoce qu’à leur mise en valeur, et dans le sens où les Havrais s’exportèrent peu, comme individus dans l’Empire à la différence des Marseillais, des Bordelais ou des Corses. Le colonialisme, comme idéologie dans la cité, fut à la fois répandu, contesté, et ignoré, ce qui n’est pas original dans la France coloniale de ce temps. Se poser la question du colonialisme, comme le fait ce cycle de conférences présente au moins le mérite de porter un regard critique et mieux informé sur l’intensité du fait colonial dans le passé et de s’interroger sur les limites de sa valeur explicative du temps présent.

Claude Malon
Conférence pour Le Havre science et culture-Université populaire,
le 2 février 2006 à l’Université du Havre


(1) Claude Malon, Le Havre colonial de 1880 à 1960, thèse de doctorat d’histoire, dir. Dominique Barjot, Université Paris-IV- Sorbonne, 2001,  5 vol, 1450 p. Publiée en avril 2006 dans la Bibliothèque des thèses du Pôle Universitaire Normand. Pour un résumé cf. Dominique Barjot, Entreprises et Histoire, 2003, n°32, p. 163 à 172.
(2) Claude Malon, “Les entreprises coloniales au Havre de 1880 à 1960”, Colloque Créateurs et créations d’entreprises de la Révolution industrielle à nos jours, dir. Jacques Marseille, ADHE, Sorbonne, avril 2000.
(3) La maison Charles, bois coloniaux, déclare un chiffre d’affaires de 59 millions en 1939 et 700 millions en 1946 (soit 112 millions valeur 1938. Source : Banque de France et dommages de guerre)
(4) Sur ce sujet, voir notamment Raoul Girardet : L’idée coloniale en France et Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?
(5) Albert Charles avait fait réaliser une copie de la Maison Carrée de Nîmes, entièrement en bois coloniaux de multiples essences. Elle fut exposée sur le port du Havre puis à la foire de Lyon en 1951.
(6) Conservées aujourd’hui dans les réserves du Museum d’histoire naturelle du Havre.
(7) Henri Deschênes, ”Le Havre et l’Afrique” in Marchés tropicaux et méditerranéens n° 968 du 30 mai 1964. pp.1419-1448.
(8) Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Quarto Gallimard vol. 1, 1997 p. 24
(9) Cartiérisme ou complexe hollandais, point de vue considérant les TOM comme un boulet économique pour la France et rendu célèbre par des phrases de Raymond Cartier, journaliste, telles que «N’eût-il pas mieux valu construire à Nevers le super-hôpital de Lomé ?». Dans son livre intitulé De l’utilité des empires, Bouda Etemad parvient à cette conclusion : cette question met en évidence un processus encore peu étudié par les historiens : plus les écarts de développement entre métropoles et colonies s’élargissent, moins les secondes s’avèrent «utiles» pour les premières. Voir aussi J. Marseille sur le bilan impérial.
(10) Sylvie Barot, dans Migrants dans une ville portuaire : Le Havre (dir. Eric Saunier, John Barzman,) p. 196, reproduit le texte présenté par Albert Charles le 7 mars 1949 au Conseil municipal à ce sujet .
(11) Aux travaux connus de Paul Ricœur, Jacques le Goff, Maurice Halbwachs sur la mémoire collective et l’histoire on ajoutera  une publication récente : Mémoires et histoires, des identités personnelles aux politiques de reconnaissance, dir. Johann Michel, Presses universitaires de Rennes, 2005, 285 p.
(12) C’est le cas dans la revue Le Port du Havre en 1930, Bibliothèque municipale du Havre.
(13) À l’occasion de la Semaine coloniale 1934 (28 mai-3 juin), L’Institut Colonial du Havre vous demande de penser à nos colonies, Institut Colonial du Havre, Palais de la Bourse, imp. Le Petit Havre, 14 p.
(14) Cf. Sophie Dulucq et Colette Zytnicki, Décoloniser l’histoire ? De «l’histoire coloniale» aux histoires nationales en Amérique latine et en Afrique, Publications de la Société française d’histoire d’outre-mer (SFHOM), Paris 2003.
(15) Voir à ce sujet la critique du livre d’Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer, par Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier dans la revue Esprit, sur le site de la Société française d’histoire d’outre-mer et sur ce blog ici-même.
(16) Cf. Daniel Rivet, «De l’histoire coloniale à l’histoire des Etats indépendants», dans L’histoire et le métier d’historien en France, 1945-1995, dir. François Bédarida, éd. MSH, Paris 1995.
(17) Même si l’article qui fait problème est abrogé prochainement par une procédure juridique, cela n’enlèvera rien à l’existence d’un rapport de forces sur une question de fond.
(18) Claude Malon, “Gilbert Vieillard, administrateur et ethnologue en Afrique occidentale (1926-1939)”, Cahiers de sociologie économique et Culturelle, Ethnopsychologie, n° 33, juin 2000, pp. 107-132.
(19) «A force de juger on finit, presque fatalement par perdre le goût d’expliquer» a écrit Marc Bloch.
(20) Il s’agit bien de l’ISTOM situé aujourd’hui à Cergy-Pontoise.
(21) On pourrait observer le même type d’évolution dans le passage de l’Institut havrais de psychologie des peuples à l’Institut de sociologie économique et culturelle. Cf. Claude Malon, "Le Havre et l’outremer, sociabilité et recherche", Études Normandes n°2, 1997, p. 75-96.
(22) André Siegfried, préface à Théodore Nègre : Étude de géographie urbaine, Le Havre, imprimerie M. Etaix, 1947, p. 9.
(23) Expressions utilisées sur la quatrième de couverture d’un ouvrage commandé à des journalistes par la municipalité du Havre à l’occasion des journées «Mémoires des migrations dans les villes portuaires», en novembre 2005, intitulé Le Havre du monde, Editions des Equateurs, 156 p.
(24) Cf. Migrants dans une ville portuaire : Le Havre, XVIe-XXIe siècle, dir. Eric Saunier, John Barzman, Publications des Universités de Rouen et du Havre, novembre 2005, 240 p.
(25) Cf. Claude Malon, « Travailleurs étrangers et coloniaux au Havre, 1880-1962 », dans Migrants dans une ville portuaire : Le Havre, dir. J. Barzman et Eric Saunier, 2005, p. 43-58.


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vendredi 1 décembre 2006

"villages noirs" ou zoos humains ?

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Villages noirs

et autres visiteurs africains

et malgaches

en France et en Europe (1870-1940)

 

un livre de Jean-Michel BERGOUGNIOU, Rémi CLIGNET

et Philippe DAVID aux éditions Karthala (2001)

 

 

présentation  de l'éditeur

Attestés par une riche iconographie, les "Villages noirs" présentés un peu partout en France entre 1870 et 1930 ont pris place dans le phénomène universel et permanent des exhibitions ethnographiques plus ou moins commercialisés, selon les époques et les endroits, du cirque aux spectables et aux expositions coloniales ou non. En majorité sénégalais pour ce qui des formules "à la française", ils ont à leur manière participé positivement à la lente et malhabile découverte réciproque des peuples périphériques, coloniaux ou non.

 

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"Village noir - Famille Wolof, bijoutiers", exposition d'Angers, 1906

 

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"Villages noirs", Visiteurs africains et malgaches en France et en Europe (1870-1940),
Jean-Michel Bergougniou, Rémi Clignet, Philippe David, Karthala, 2001.


Depuis quelques années, on évoque abondamment les «zoos humains» où les Africains auraient été exhibés devant les badauds européens du XIXe siècle dans un esprit honteusement raciste. Saluons donc le travail déployé par trois chercheurs pour remettre les choses en place, dans cet ouvrage paru chez Karthala, éditeur spécialisé dans l’Afrique et ne passant pas pour être particulièrement réceptif aux thèses impérialistes et néo-colonialistes.

De quoi s’agit-il ?  De la vogue des «spectacles ethnographiques» et des «villages noirs» qui, pendant une trentaine d’années, de 1880 à 1910, se répandit en même temps que celle des expositions universelles, reflet d’un intérêt général pour les progrès de la science et des connaissances géographiques apportées par les grandes explorations.

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"Sortie des Noirs", exposition d'Angers, 1906

Ce n’est pas la République «coloniste» de Jules Ferry qui fut la première à avoir l’idée de tels spectacles, mais l’Allemagne, certes engagée dans l’exploration et la colonisation de l’Afrique noire, mais pas autant que la France et l’Angleterre de Fachoda. Fondateur d’un célèbre parc animalier près de Hambourg et grand pourvoyeur de zoos européens en faune africaine, Carl Hagenbeck ne heurta pas les sensibilités de l’époque en faisant accompagner certains de ses fauves par des indigènes «de même provenance».

Au contraire, il fut rapidement imité par des compatriotes, les frères Möller, organisateurs de «caravanes» africaines en Allemagne et dans les pays voisins. De Hambourg à Copenhague, leurs «spectacles» attirèrent des milliers de visiteurs. Ils recrutaient directement en Afrique des «troupes» auxquelles ils promettaient des «cachets» faramineux à l’aune locale.

Ce qui nous paraît choquant aujourd’hui, ne l’était pas à l’époque. Pourquoi pas des Africains, puisque les Gauchos argentins, les Lapons norvégiens et les Cosaques des bords du Kouban faisaient aussi partie des «curiosités» offertes à la contemplation des écoliers et de leurs parents ?

La France, en tout cas, emboîta le pas à l’Allemagne et à la Grande-Bretagne. Les Ashantis du Ghana furent «produits» à Paris après avoir «tenu l’affiche» à Londres. Le Makoko du Congo en personne, le roi qui avait signé un traité d’amitié avec Brazza, fut «emprunté» aux autorités pendant qu’il faisait une «visite officielle» à Paris, pour participer à un «spectacle congolais» organisé à Roubaix en 1887. Le zoologiste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, président du conseil d’administration du Jardin d’Acclimatation de Paris, donna une caution scientifique à des activités mêlant spectacles animaliers et parades humaines.

En 1878, la revue La Nature le remercia vivement d’«offrir ainsi à ceux qui s’occupent spécialement des races humaines des moyens d’étude que nos mœurs casanières ne nous permettent que très rarement d’aller chercher sur place.» Du chirurgien Paul Broca au prince Roland Bonaparte, futur président de la Société de géographie, les sommités de diverses disciplines scientifiques ne jugèrent pas indigne de venir observer et mesurer les hôtes du Jardin d’Acclimatation.

 

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"Village noir - prière à la mosquée", exposition de Nantes, 1904

Le grand mérite des trois auteurs de Villages Noirs est de ne rien cacher du caractère aujourd’hui inacceptable de ces spectacles, sans en profiter pour faire le procès expéditif des générations précédentes. Les «vedettes» les plus applaudies des Français, y compris aux Folies-Bergère, furent les célèbres «Amazones» du Dahomey, celles-là même qui donnèrent le plus de fil à retordre à la Coloniale pendant la conquête de ce pays. Si c’était du racisme, il cachait bien son jeu.

Ce livre déborde la période faste des «villages noirs» pour aller brièvement jusqu’aux années 1950. «Réduire quatre-vingts ans de contacts au seul schéma ridicule et déformé du Blanc-qui-jette-des-cacahuètes-au-Nègre-par-dessus-un-grillage, en refusant de le cantonner aux seules occasions où cela s’est effectivement produit et, surtout, tenter d’en faire le jalon manquant entre l’esclavage et les camps de concentration, c’est mentir, au mieux par ignorance, au pire par omission», concluent les auteurs. L’un d’eux, Rémi Clignet, fut directeur de recherches à l’ex-Orstom1. Un autre, Philippe David, a derrière lui un long passé de magistrat breveté de l’Enfom2. Cette carte de visite vaut bien celle des thésards en mal de sujet «original» qui ont fait leur fonds de commerce de la dénonciation répétitive des «zoos humains».

Jean de la Guérivière

 

1 . Office de recherche scientifique et technique outre-mer, devenu l’Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération.
2. École nationale de la France d’outre-mer.

- Jean de la Guérivière, ancien journaliste au Monde, correspondant à Alger et responsable de la rubrique Maghreb, auteur de Les fous d'Afrique (Seuil, 2001), L'exploration de l'Afrique noire (Le Chêne, 2002), Amère Méditerranée (Seuil, 2004) et Indochine, l'envoûtement (Seuil, 2006).

 

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"Au village noir : un groupe", exposition d'Orléans, 1905

 

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"Village noir : famille Mandingue, joueurs de Cora", exposition d'Angers, 1906

 

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"Au village noir - Famille Laobé", exposition d'Orléans, 1905


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"Village Noir : salle de danse", exposition du Mans, 1911



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jeudi 30 novembre 2006

Hommage à un résistant bordelais : Mohamed Taleb (Daniel Lefeuvre)

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une plaque de prisonnier au Frontsalag (en haut à gauche), Buchenwald (en bas)



Hommage à un résistant bordelais :

Mohamed Taleb

Daniel LEFEUVRE

 

En consultant des archives relatives à l’Algérie, au Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, j’ai été attiré par une information concernant un Bordelais, M. Mohamed Taleb, dont une note émanant du ministre de l’Intérieur du 15 octobre 1945 (conservée au Caom) souligne en ces termes les mérites :

Ex maréchal des logis au 2e Spahis algérien, Mohamed Taleb qui habitait Bordeaux : "au cours des années 1941 et 1942, durant l’occupation, a créé dans cette ville une officine secrète grâce à laquelle les évadés nord-africains et français des fronstalags et du Sud-Ouest de la France purent trouver asile, nourriture et tous moyens de passer de zone occupée en zone libre. Ce ne fut qu’après avoir réussi à contribuer à la libération de plusieurs centaines de prisonniers que Taleb fut arrêté par la Gestapo allemande.

Torturé, menacé de mort dans le but de le faire parler et de dénoncer ceux qui l’avaient aidé dans la dangereuse mission qu’il s’était donnée, Taleb eut le courage et l’énergie de ne trahir aucun de ceux [qui] de près ou de loin secondaient son action.

Déporté en Allemagne en juin 1943, il séjourna [sic!] aux camps de Buchenwald et de Dora dont il vient de rentrer. Son état physique indique les souffrances cruelles qu’il eut à endurer. De plus, de son commerce à Bordeaux, de ses économies, il ne reste rien. Taleb est entièrement ruiné et démuni de tout. "

Le ministre de l’Intérieur invitait en conséquence, le Gouverneur général de l’Algérie à contribuer à la souscription ouverte par les Amitiés africaines pour venir en aide à ce héros.

Je ne sais rien de plus sur M. Mohamed Taleb. Mais, j’ai adressé un courrier dans ce sens à M. Juppé, redevenu, depuis, Maire de Bordeaux, afin de lui proposer de poursuivre l’enquête pour que la ville, en toute connaissance de cause, honore ce résistant exemplaire.

Daniel Lefeuvre, professeur
à l'université Paris VIII/Saint-Denis



quartier général de la Gestapo au Bouscat (Bordeaux)


convois de déportation en gare Saint-Jean
sous la surveillance de la police allemande


- source des deux photos ci-dessus : le journal Sud-Ouest

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musée national de la Résistance à Bordeaux


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mercredi 29 novembre 2006

la France face à ses ex-colonies (forum avec Daniel Lefeuvre)

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Après la sortie du film "Indigènes",

la France face à ses ex-colonies

un forum avec Daniel LEFEUVRE



NouvelObs.com - mercredi 25 octobre 2006
de 09h50 à 11h45
avec Daniel Lefeuvre, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris VIII - Saint-Denis, auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion, sept. 2006)

Question de : qsfdqs
La guerre en Côte d'Ivoire est-elle plus ou moins pilotée par la France ? Quels sont les enjeux de cette guerre pour la France ?
Réponse : Je ne suis spécialiste ni des relations internationales, ni de la politique étrangère de la France, ni de la politique ivoirienne. Mais, ce qui m'apparaît dans cette crise, c'est qu'elle conduit à la liquidation des intérêts français - et même de la présence française - dans ce pays. Je ne vois donc pas ce que la France gagnerait à entretenir une crise qui dessert ses intérêts et nuit à ses ressortissants installés sur place.

Question de : juba
bonjour un simple merci de la nation pour les indigènes qui ont fait la guerre pendant que l'armée des Francaise était dans les camps de prisonniers (mon grand-père a fait la guerre de 39-40 et ensuite celle de 1942 à 1945). À propos avez-vous entendu parler de la bataille des ponts de la Loire de juin 1940 ? Mon aieul qui était spahi a combattu avec l'énergie du désespoir pendant que les bons soldats metropolitains fuyaient comme des lapins ; certains n'ont même pas tiré une cartouche ! Mon grand-père, de cavalier est devenu artilleur parce que les Francais qui devaient couvrir les indigènes en première ligne qui résistaient face aux Allemands avaient fuit. Résultat : de très grosses pertes pour les Algériens : vraiment l'armée francaise en 40, elle était belle !
Réponse : Vous avez raison de rappeler ce que la France doit à ses combattants venus des colonies, non seulement au cours des années 1943-1945, mais également lors de la première bataille de France, en 1940. Il n'est pas juste, cependant, d´opposer le courage des uns - les "indigènes" - à la lâcheté des autres - les "métropolitains". Contrairement à un état-major gagné par le défaitisme dès les premiers jours des combats, la plupart des soldats et des officiers subalternes ont fait face avec courage et détermination. Ils n'ont pas fuit comme des lapins, mais se sont battus, l'ampleur des pertes qu´ils ont subies comme les pertes qu´ils ont infligées aux troupes allemandes témoignent de ce comportement exemplaire.

Question de : paul
Bonjour, Pourquoi accuser les occidentaux d'être les principaux responsables de l'esclavage ? Les Arabes sont les principaux responsables de l'esclavage. 40% de l'esclavage concerne les pays arabes (17 millions d´esclaves) 30% les pays africains (traite interafricaine 14 millions) 26% pour les pays occidentaux (11 millions). (Olivier Pétré-Grenouilleau : "Quelques vérités gênantes sur la traite des Noirs"). Il faut ajouter la traite des blancs. Par exemple Cervantes est resté esclave 8 ans en Algérie et la Grande Mosquée de Cordoue (lorsque cette ville d'Espagne était occupée par les Arabes au Xe siècle) a été construite par des esclaves blancs. L'esclavage se poursuit aujourd'hui avec 800 000 esclaves au Niger (lexpress.fr)
Réponse : Je partage totalement l'analyse d'Olivier Pétré-Grenouilleau qui a rappelé que la traite négrière européenne s'était greffée sur des courants antérieurs (internes à l'Afrique noire et traite arabe) et qui se sont prolongés bien longtemps après l'interdiction de la traite puis de l'esclavage décidée par les puissances européennes. Et vous avez pleinement raison de rappeler qu'aujourd'hui encore cette pratique scandaleuse n'a pas disparu. On pourrait d'ailleurs ajouter que, dès le début des années 1840, dans les parties du territoire algérien qu'elle contrôle, la France s´est attachée à interdire l'acheminement et la vente publique d'esclaves ainsi que la possession et le commerce d'esclaves - du moins aux Européens et aux Juifs. Après 1848, la France s'est efforcée, avec plus ou moins de rigueur et de succès, compte tenu du poids des traditions locales, d'interdire l'esclavage dans ses colonies.

Autrement dit, à partir des années 1840, la colonisation a été l'une des voies qui a contribué à lutter contre l'esclavagisme. Pourquoi ne s'intéresser qu´à la traite européenne ? La réponse n'est pas d'ordre historique : depuis des décennies les historiens ont fait leur travail comme la somme publiée par O. Pétré-Grenouilleau l´atteste. La réponse est d'ordre politique. Il s´agit pour certains d'assigner les Noirs de France dans une identité de "descendants d'esclaves". On construit donc, de manière artificielle une "mémoire victimaire" : - se dire "descendants d'esclave, c'est-à-dire choisir dans son ascendance est un choix ; - tandis qu'il est par ailleurs évident que parmi les Africains de France, certains descendent de peuples qui ont pratiqué l'esclavagisme ou participé aux traites -négrières.

Au total, l'objectif de cette campagne est, en premier lieu, de justifier l'existence d'une créance - morale et matérielle - que la République aurait à l'égard de ces "descendants" d'esclaves. En second lieu, elle vise à expliquer que le racisme dont des Noirs - comme les Arabes - sont aujourd'hui souvent victimes - discrimination à l'embauche, au logement... - trouverait ses origines et son explication dans une pseudo "fracture coloniale" que la France serait incapable de réduire. Ainsi, on évacue la dimension sociale de ces manifestations : importance du chômage qui frappe toutes les couches populaires ; absence d'une politique ambitieuse du logement social ; relégation des couches populaires, etc.

Question de : paul
Bonjour, La Corée a été colonisée par le Japon : la colonisation la plus brutale de l'histoire. 2 millions de Coréens ont connu l'esclavage. Puis ce fut la guerre de Corée avec 2 millions de morts. En 1960 la Corée du Sud avait le même PNB par habitant que les pays d'Afrique. Pourquoi la Corée du Sud est-elle une grande puissance malgré l'état de guerre avec la Corée du Nord alors que les pays d'Afrique sont toujours aussi pauvres?
Réponse : De nombreux facteurs expliquent le destin divergent de la Corée et des pays africains. Au début des années 1960, les conjoncturistes pariaient plus volontiers sur l'Afrique que sur l'Asie. Le continent noir disposait d'importantes ressources naturelles, d'une faible densité de population, alors que la Corée, privée des premières était perçue comme surpeuplée. C'est cette dernière, pourtant, qui a réussi son décollage et son développement, alors que l'Afrique, dont il ne faut pas nier les dynamismes, est à la peine. Pourquoi ? Quelques pistes : - on pourra certes évoquer l'importance des investissements étrangers (japonais et américains) - mais il faut souligner aussi que la Corée du Sud est l'un des pays au monde qui a fourni le plus gros effort d'investissement dans le secteur de l'éducation et de la formation - le niveau très élevé de productivité de la main-d'oeuvre locale, reposant sur un haut niveau de formation et de compétence. - le choix de l'ouverture internationale et du développement à partir des industries légères (textiles) relayées, ensuite, par le développement des industries lourdes ou mécaniques.

Question de : sdfqs
Finir avec la repentance coloniale ? OUI mais d´abord faudrait qu'elle ait commencé ! La colonisation a été totalement passée sous silence et justice sera rendue qd elle prendra toute la place qu´elle doit occuper au même titre que les autres thèmes de l'histoire de France ! Qu'en pensez-vous ?
Réponse : Contrairement à ce que vous avancez, la colonisation n´a pas été "totalement passée sous silence". Cette histoire est étudiée depuis le XIXe siècle, y compris de manière critique (je vous renvoie au très beau livre d´un des plus grands historiens de l´Algérie coloniale, Charles-Robert AGERON : L'Anticolonisalisme en France de 1871 à 1914, PUF, dossier Clio, 1971). Même de manière insuffisante, elle a pris place dans les programmes scolaires au collège et au lycée. Elle est fortement présente à l'Université. Des revues "grand public" comme L'Histoire ou Historia lui ont consacré de très nombreux articles, voire des numéros spéciaux. De nombreuses oeuvres de fiction (romans, films,... en ont traité. Il n´y a donc eu ni silence ni, encore moins, complot du silence autour du passé colonial de la France. Quant à se "repentir", de ce passé, cela n'a aucun sens. L'histoire est faite pour connaître et comprendre, pas pour juger ni engager une démarche pénitentielle.

Question de : aezer
Finir la repentance ne veut pas dire ne pas reconnaitre ses torts et travers, mais surtout accorder à la colonisation toute la place qu'elle a dans notre histoire et laisser place à la justice. Et que proposez-vous à ce sujet
Réponse : Sur le premier volet de votre question, je redis à nouveau, que "reconnaître ses torts" n'a, historiquement, aucun sens. À quoi se réfère "ses" torts ? Les torts de qui ? On ne juge pas le passé, on s'attache à le connaître et à le comprendre. "Laisser place à la justice" ? Pour juger qui ? Selon quelle procédure ? Juger les esclavagistes du XVIIe ou du XVIIIe siècle ? Juger Pélissier ou Saint-Arnaud pour les enfumades qu'ils ont perpétrés lors de la conquête de l'Algérie ? Je pense que cela les indiffère.

Ce qui me semble grave, dans cette demande de justice c'est d'abord qu'elle tend à se substituer à la demande de connaissance, de savoir. C'est d'autre part qu'elle tend à substituer à la complexité des faits, à leur évolution, une vision manichéenne où s'opposeraient les bons et et les méchants, le bien et le mal, les victimes et les bourreaux. Dès lors, c'est qu'on puisse exiger des historiens qu'ils se conforment à cette façon d'appréhender le passé et que leurs travaux ne disent plus le "vrai", mais le bien, ou plus exactement ce que la société ou la justice considèrent, à un moment donné, comme ce qu'il convient de dire. Pour prolonger cette discussion, je vous renvoie aux articles que deux grands historiens - par ailleurs anticolonialistes de la première heure - Madeleine Rébérioux et Pierre Vidal-Naquet, ont publié à propos de la loi Gayssot et plus généralement des qualifications juridiques du passé.

Question de : Internaute
Le film fait l'impasse sur la présence de soldats noirs dans les troupes coloniales. On les plaçait sur l'avant du front moins pour leur valeur militaire que pour leur effet destabilisateur sur le moral d'en face, où leur réputation de pratiquer des mutilations cruelles sur les prisonniers répandait la terreur
Réponse : Je pense que vous faites allusion au film Indigènes. Une première remarque, les soldats noirs ne sont pas absents du film, on les voit participer à la campagne d'Italie puis à celle de France, jusqu'à l'arrivée dans les Vosges. S'ils disparaissent du film à ce moment, c'est que la campagne des Vosges commence à l'hiver 1944 et que, expérience de la Première Guerre mondiale aidant, l'état-major retire du front ces soldats mal préparés à affronter les hivers rigoureux (c´est ce qu'on appelait, lors de la Première Guerre, l'hivernage).

Il n'est pas exact d´affirmer que ces soldats ont été systématiquement placés aux premiers rangs lors des assauts. Là encore, l'expérience des premiers mois de la Grande Guerre a convaincu l'état-major que l'efficacité de ces combattants imposait d'intégrer leurs régiments dans des unités où ils côtoyaient des combattants métropolitains ou d'Afrique du Nord. On ne trouve pas, d'ailleurs, ni lors de la Première Guerre mondiale ni lors de la Seconde, de sur-mortalité parmi ses soldats. S'ils avaient été engagés les premiers, leurs pertes auraient été supérieures à celles des autres combattants, et, je le répète, ce n´est pas le cas. Enfin, concernant la réputation de cruauté ou de sauvagerie des soldats noirs, c'est une légende forgée lors de la Première Guerre par la propagande allemande (la Honte noire) et qui a justifié, lors de la Sesconde Guerre mondiale les crimes de guerre perpétrés par les armées allemandes contre nombre d'entre eux, après qu'ils se soient rendus, et le traitement souvent inhumain qui leur a été réservé dans les camps de prisonniers. Pour plus de détail sur les soldats africains pendant la Première Guerre mondiale : Marc Michel, L'Appel à l'Afrique (rééd. Karthala, 2005).

Question de : dfsdfsdf
Apres le vote sur le génocide arménien à quand le vote de la loi sur la pénalisation liée à la colonisation qui concerne énormément notre pays !
Réponse : J'espère que l'Assemblée nationale reviendra sur le vote de cette nouvelle loi mémorielle et, il est permis de rêver, qu'elle aura même le courage d´abroger TOUTES les lois de ce type : la loi Gayssot et la loi Taubira.

Question de : kiki
J'ai lu une excellente chronique sur les émeutes de l'année dernière, signée par le grand écrivain Gabriel Matzneff. Lui-même fils d'immigrés, Matzneff rappelle que le fait d'être d'origine étrangère ne l'a pas empêché d'aimer La Fontaine et Alexandre Dumas, Marcel Carné et de Jean Renoir, le Louvre et le Palais de la Découverte. Il se pose une question :

  • "pourquoi, contrairement aux adolescents d'origine italienne, ou russe, ou arménienne, ou grecque (pour ne rien dire des émigrations plus récentes, l'espagnole, la portugaise, l'asiatique), ces garçons d'origine africaine traînent-ils toute la journée, ne s'intéressent-ils à rien, s'ennuient-ils, semblent-ils n'avoir aucune curiosité intellectuelle, aucune soif d'apprendre, de s'instruire, de lire de beaux livres ?

    " (source : matzneff.com) Qu'avez-vous à lui répondre ?

Réponse : Les raccourcis sont toujours dangereux. L'intégration dans la société - et la culture - françaises des immigrés venus d'Europe s'est réalisée beaucoup plus difficilement et beaucoup plus lentement qu'on ne l'imagine aujourd´hui. Inversement, et enseignant à l'Université Paris VIII, à Saint-Denis (dans le 93), je constate que parmi les étudiants de cette université, beaucoup sont d'origine africaine et que, malgré des conditions sociales souvent défavorables - un très grand nombre travaille parallèlement à leurs études - ils manifestent une volonté de réussir tout à fait remarquable.

Ce qui m'inquiète beaucoup plus c'est qu'on a privé l'école d'une bonne partie des outils qui en faisait un formidable instrument d'intégration et de promotion culturelles et sociales. Ainsi, le nombre d'heures d'enseignement du français a-t-il été considérablement réduit au cours de ces trente dernières années. L'enseignement de l'histoire et de la géographie, des langues vivantes a été également réduit, tandis qu'on a pratiquement fait disparaître des établissement des quartiers populaires l'enseignement du latin et du grec. Bref, par mépris ou bêtise, on a estimé que les jeunes de ces quartiers, quelle que soit leur origine, étaient incapables d'accéder à la culture dite - non sans mépris - "classique". Bref, l'école a été transformée en bonne part, et malgré les enseignants, en lieu de vie ou en lieu d'occupation, mais, de moins en moins en lieu d'apprentissage. Tous les gouvernements qui se sont succédés au pouvoir depuis le début des années 1970 sont responsables de cette politique qu'il conviendrait d'inverser radicalement.

Je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui m'ont fait l'amitié de poser des questions. Le temps qui m'était imparti ne m'a permis de répondre à tous. Mais je propose de prolonger ce débat sur mon blog et sur celui de l'association Études Coloniales.

source
(orthographe des questionneurs corrigée)


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mardi 28 novembre 2006

Auteurs publiés sur le blog "Études Coloniales"

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Auteurs publiés


sur le blog "Études Coloniales"


année 2006


(en cours d'édition)



- Jacques Berque (L'intérieur du Maghreb)

- Pierre Brocheux


- Condorcet, (Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain)

- Jean Fremigacci

- Jean de la Guérivière

- Hông Nga et Sébastien (Le Courrier du Vietnam)

- juristes (appel contre les lois mémorielles)

- Yves Lacoste (revue Hérodote)


- Claude Malon

- Jean-Louis Marçot

- Gilbert Meynier : 1 - 2 - 3

- Mélica Ouennoughi

- Jean-Louis Planche

- Michel Renard : 1 - 2 - 3

- Jacqueline Sorel (Rfi)

- Pierre Vidal-Naquet

- Michel Wieviorka (Libération)



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lundi 27 novembre 2006

Appel des juristes contre les lois mémorielles

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Appel des juristes

 

contre les lois mémorielles

 

Après avoir affirmé l’existence du génocide arménien, le législateur s’est engagé dans une procédure visant à réprimer pénalement la négation de ce génocide. Cette proposition de loi, votée en première lecture par l’Assemblée nationale, s’inscrit à la suite d’une liste déjà longue de dispositions visant, soit à interdire la manifestation d’opinions, soit à écrire l’histoire et à rendre la version ainsi affirmée incontestable (loi Gayssot sur le génocide juif, loi sur l’esclavage, loi sur la colonisation). D’autres propositions sont déposées (sur le blasphème ou sur le prétendu génocide du peuple algérien commis par la France…).

La libre communication des pensées et des opinions est, selon la déclaration de 1789, l’un des droits les plus précieux de l’homme. Certes, ce droit n’est pas absolu et la protection de l’ordre public ou des droits d’autrui peuvent en justifier la limitation. En ce sens, des lois appropriées permettent de sanctionner les propos ou les comportements racistes causant, par nature, à celui qui en est victime un préjudice certain.

L’existence de lois dites «mémorielles» répond à une toute autre logique. Sous couvert du caractère incontestablement odieux du crime ainsi reconnu, le législateur se substitue à l’historien pour dire ce qu’est la réalité historique et assortir cette affirmation de sanctions pénales frappant tout propos ou toute étude qui viseraient, non seulement à sa négation, mais aussi à inscrire dans le débat scientifique, son étendue ou les conditions de sa réalisation.

L'image “http://www.conseil-constitutionnel.fr/images/chinard.gif” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

Les historiens se sont légitimement insurgés contre de tels textes. Il est également du devoir des juristes de s’élever contre cet abus de pouvoir du législateur.

«La loi n’est l’expression de la volonté générale que dans le respect de la Constitution». Or ces lois, que les autorités compétentes se gardent bien de soumettre au Conseil constitutionnel, violent à plus d’un titre la Constitution :

  • Elles conduisent le législateur à outrepasser la compétence que lui reconnaît la Constitution en écrivant l’histoire. Les lois non normatives sont ainsi sanctionnées par le Conseil constitutionnel. Tel est le cas des lois dites «mémorielles».

  • Elles s’inscrivent dans une logique communautariste. Or, comme l’a rappelé le Conseil constitutionnel, la Constitution «s’oppose à ce que soient reconnus des droits collectifs à quelques groupes que ce soit, définis par une communauté d’origine, de culture, de langue ou de croyance».

  • Ce faisant elles violent également le principe d’égalité en opérant une démarche spécifique à certains génocides et en ignorant d’autres, tout aussi incontestables, comme, par exemple, celui perpétré au Cambodge.

  • Par leur imprécision quant à la nature de l’infraction, ce dont témoignent les décisions de justice qui s’y rapportent, le législateur attente au principe constitutionnel de la légalité des peines et à la sécurité juridique en matière pénale.

  • Elles violent non seulement la liberté d’expression, de manière disproportionnée, mais aussi et surtout la liberté de la recherche. En effet, le législateur restreint drastiquement le champ de recherche des historiens, notamment dans des domaines complexes ou controversés comme la colonisation ou s’agissant d’un crime comme l’esclavage pour lequel la recherche des responsabilités appelle une analyse approfondie et sans a priori.

On peut aussi considérer, sur un plan plus politique, que de telles lois peuvent aller, en muselant la liberté d’opinion, à l’encontre des objectifs qui sont les leurs et dont la légitimité n’est pas en cause.

C’est pour toutes ces raisons que les juristes soussignés demandent l’abrogation de ces lois «mémorielles» et estiment qu’il est du devoir des autorités compétentes de saisir le Conseil constitutionnel du texte en discussion et de toutes nouvelles dispositions en ce sens qui viendraient à être votées par le Parlement.

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Robert de Sorbon (Sorbonne)

Premiers signataires : Bertrand MATHIEU, Professeur, Université Paris I François TERRE, Membre de l’Institut Anne Marie LE POURHIET, Professeur Université Rennes 1 Olivier GOHIN, Professeur, Université  Paris II Thierry DI MANNO, Professeur, Université de Toulon François GAUDU, Professeur, Université  Paris I Anne LEVADE, Professeur Université Paris XII Christophe BOUTIN, Professeur Université de Caen Yves JEGOUZO, Professeur Université Paris I Florence CHALTIEL, Professeur,  I.E.P. Grenoble Olivier DUBOS, Professeur, Université Bordeaux IV Marie Claire PONTHOREAU, Professeur Université Bordeaux IV Maryse DEGUERGUE, Professeur, Université Paris I Frédéric SUDRE, Professeur,  Université de Montpellier Paul CASSIA, Professeur, Université Versailles-Saint Quentin en Yvelines Diane de BELLESCIZE, Professeur, Université du Havre Henri OBERDORFF, Professeur, I.E.P. de Grenoble Olivier LECUCQ, Professeur, Université de Pau et des Pays de l’Adour Jean MORANGE, Professeur, Université Paris II Gilles LEBRETON, Professeur, Université du Havre Yvonne FLOUR, Professeur, Université Paris I Jean-Jacques DAIGRE, Professeur, Université Paris I Catherine LABRUSSE RIOU, Professeur, Université Paris I Yves DAUDET, Professeur, Université Paris I Olivier JOUANJAN, professeur, Universités de Strasbourg et de Fribourg-en-Brisgau. Alain PIETRANCOSTA, Professeur, Université Paris I Jean GAYON, Professeur, Université Paris I (Institut d’histoire et de philosophie des sciences) Michel MENJUCQ, Professeur, Université Paris I Raymonde VATINET, Professeur, Université Paris V Danielle CORRIGNAN-CARSIN, Professeur, Université Rennes 1 Alexis CONSTANTIN, Professeur, université Rennes 1 Pierre AVRIL, Professeur émérite, Université Paris II Bernard CHANTEBOUT, Professeur émérite, Université Paris V Guillaume WICKER, Professeur, Université Bordeaux IV Michel GERMAIN, Professeur, Université Paris II Joseph PINI, Professeur, Université Aix-Marseille III Geneviève BASTID BURDEAU, Professeur Université Paris I Hervé LECUYER, Professeur, Université Paris II Florence DEBOISSY, Professeur, Université Bordeaux IV Marie France CHRISTOPHE TCHAKALOFF, Professeur, Université Paris I Jacques PETIT, Professeur, Université Rennes 1 Christian LARROUMET, Professeur Université Paris II Christophe de LA MARDIERE, Professeur, Université de Dijon Laurent AYNES, Professeur, Université Paris I Olivier BARRET, Professeur, Université Paris V Michel FROMONT, Professeur émérite, Université Paris I Yves GAUDEMET, Professeur, Université Paris II Vincent HEUZÉ, Professeur, Université Paris I Philippe STOFFEL-MUNCK, Professeur, Université Paris I Pierre MAYER, Professeur, Université Paris I Philippe PORTIER, Professeur, Université Rennes I Frédéric POLLAUD-DULIAN, Professeur, Université Paris I André ROUX, Professeur, Université Aix Marseille III Stéphane PIERRE CAPS, Professeur, Université de Nancy Francis HAMON, Professeur émérite, Université Paris XI Alexandre VIALA, Professeur, Université Montpellier

source: revue-républicaine.fr

 

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Conseil constitutionnel


 

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jeudi 23 novembre 2006

Ouvrir l’espace public au passé colonial

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Ouvrir l’espace public au passé colonial


Bogimil_Jewsuewicki   
Samedi, 9 décembre 2006, 105 boulevard Raspail

9h00 Ouverture de la journée
Bogumil Jewsiewicki
titulaire de la Chaire de recherche du Canada
en histoire comparée de la Mémoire


9h15h - 12h30
A. Ouvrir le musée à la colonisation et à la traite des esclaves

9h15 - 10h00
Le Musée royal de l’Afrique centrale : de la présence belge au Congo à l’histoire et à la mémoire de la société congolaise, de Tervuren à Kinshasa
Présentation power point
Sabine Cornelis

10h00 - 10h30
Musée national Nasr Eddin Dinet de Bou-Saâda (Algérie), un lieu de mémoire
Barkahoum Ferhati             - Musée Dinet à Bou Saâda
10h30 - 10h45
Commentaire : François Pouillon
Daghesu, coll. Mus�e d'Abomey
11h00 – 11h30
Palais royal d'Abomey, un lieu de l'actualisation de la mémoire  du traumatisme collectif       - site du Musée historique d'Abomey
Anna Seiderer
11h30 - 11h45
Commentaire : Gaëlle Beaujean-Baltzer

11h45 - 12h15
Discussion


ph_bowane

13h30 - 16h30
B. Temps colonial en patrimoine : faire sienne la modernité attribuée à l’Autre

13h30 - 14h00
Musique congolaise «moderne» des années 1950, quel patrimoine ?
Projet Ndule ya kala au MRAC
Vincent Kenis et Césarine Sinatu Bolya

14h00 – 16h00
Patrimoines mises en image et travail de mémoire ?
Introduction : Donatien Dibwe dia Mwembu et Bogumil Jewsiewicki

Expositions virtuelles :
- Kushiripa, l'art de peindre chez les femmes lamba, réalisée par le Vicanos Club et la Halle de l'Etoile, l’Espace Francophone de Lubumbashi (Ambassade de France en RDC), avec le soutien de l'UNICEF Katanga.
- Paysannes peintres et peintures, photographies de Sammy Baloji et de Gulda El Magambo, montage Vicanos Club avec le soutien de l'Espace Culturel Francophone, (Ambassade de France en RDC) et de l'UNICEF Katanga.

Films :
kushiripa1- Kushiripa, un art féminin, réalisation Douglas Masamuna, production du Vicanos Club avec le soutien de l'Espace Culturel Francophone de Lubumbashi (Ambassade de France en RDC) et de l'UNICEF Katanga,
- Mémoires, réalisation Sammy Baloji (collection privé monsieur et madame George Forrest).
- Violence de la mémoire, mémoire de la violence, Ve édition des “Mémoires de Lubumbashi”, réalisation David Nadeau-Bernatchez

16h00 - 16h30DesFriches
Discussion

16h30
Clôture de la journée
Jean-Paul Colleyn et Eloi Ficquet

Une exposition «Des friches pour mémoire, Katanga industriel» se tiendra du 1er au 8 décembre au 54, bd Raspail, 75006 Paris.


*** Le 8 décembre, au CEVIPOF, 98 rue de l’Université, 75007 Paris, salle Georges Laveau, Donatien Dibwe et Bogumil Jewsiewicki aborderont «Le passé colonial belgo-congolais, patrimoine commun toujours impartageable», une introduction à la seconde partie de la présente journée.



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musée de l'Afrique à Tervuren (Belgique) - site


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musée de l'Afrique à Tervuren (Belgique)


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musée de l'Afrique à Tervuren (Belgique)


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musée de l'Afrique à Tervuren (Belgique)


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mercredi 22 novembre 2006

1947 : l'insurrection à Madagascar (Jean Fremigacci)

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1947 : L'insurrection à Madagascar

Jean FREMIGACCI


Ignorance, exagération, contre-vérités... Ce drame, qui fit près de 8 000 morts, fut vécu, des deux côtés, sur le mode du fantasme et de l'horreur. Un enchaînement où réalité et mensonge ont joué une partition perverse.


L'insurrection malgache de 1947 illustre à la perfection la mécanique de la sortie coloniale dans la France d'après guerre. Elle donne surtout la tonalité d'ensemble d'une crise puis d'une décolonisation placées sous le sceau de l'ignorance. Ignorance des événements qui laisse le champ libre aux rumeurs ; ignorance des enjeux réels, autant en métropole qu'au sein des partis politique locaux, le Parti des déshérités de Madagascar (Padesm) et le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM) ; ignorance de l'ampleur exacte de la répression, ce qui conduit à proférer des énormités historiques, à l'exemple de Claude Simon s'autorisant sans doute de son prix Nobel de littérature pour écrire dans le Monde du 19 septembre 1997 : «Madagascar, dont on a longtemps caché qu'on y a tué, en 1947, 100000 indigènes en trois jours...» Il est temps de mettre les choses dans l'ordre.

Dès le départ, l'insurrection du 29 mars 1947 fut vécue et mémorisée sur le mode du fantasme et de l'horreur, tant du côté français que du côté malgache. Après ce coup de tonnerre, la société coloniale, hantée par le complot antieuropéen tout en l'estimant inimaginable, se laissa contaminer par des récits d'atrocités rebelles effroyables : on évoqua un chef de poste français dépecé vivant par un médecin, affabulation à l'origine d'un procès qui se conclut par l'acquittement du médecin, en juillet 1948. Mais le mal était fait : en décembre 1997, à l'occasion de la célébration du cinquantenaire des événements à l'Académie des sciences d'outre-mer, un «témoin» reprit la fable avec de nouveaux détails imaginaires, confortant les vieux stéréotypes coloniaux sur la fourberie merina. Le nombre de victimes civiles européennes fut en réalité très réduit : 140 en tout, sur 35000 résidents. Sauf exceptions, les insurgés épargnèrent les femmes et les enfants.

On exagéra aussi énormément le nombre des Malgaches victimes des insurgés. En 1949, on parlait encore de 5 000 membres du Padesm mis à mort. En fait, les décomptes de 1950-1952 aboutirent à un total de 1600 à 1900 Malgaches assassinés, dont une minorité appartenant au Padesm. Le mouvement ne toucha guère les villes. Même dans les centres côtiers encerclés, la population ne prêta pas main-forte aux assaillants venus de la brousse. Cependant, la société malgache tout entière se retrouva plongée dans un climat de peur sociale. La terreur irraisonnée du tirailleur sénégalais - analysée par le psychanalyste Octave Mannoni, alors professeur à Tananarive - s'installa, résurgence de figures terrifiantes du passé, comme celle des Zoulous du corps d'invasion britannique de 1942. Le tsaho (la rumeur) leur prêta des atrocités allant bien au-delà des violences et des exactions qu'ils commirent. Les bruits les plus fous, colportés par les Européens eux-mêmes, cherchant à se rassurer et à apaiser leurs propres peurs, circulèrent sur les massacres perpétrés à Moramanga en réponse à l'attaque du 29 mars. Or, l'enquête historique révèle que les Sénégalais déchaînés, au matin du 30 mars, n'étaient qu'une douzaine dans la petite ville évacuée dans la nuit par sa population.


madagascar_fort_merina
"À Foulpointe on trouve également le Fort «Manda», Fort Merina édifié
par Radama 1er entre 1826 et 1831. (...)
Abandonné durant la colonisation,
il servit de refuge aux enfants, aux femmes  et aux vieillards pendant l'insurrection de 1947"

(source)


Les représailles firent néanmoins plusieurs dizaines de morts. Mais l'amplification qui suivit fut telle que le Parti communiste put s'en emparer comme thème de campagne. Ses ministres ayant quitté le gouvernement le 5 mai 1947, au plus fort de la crise malgache, le Parti dut rattraper le temps perdu et faire oublier sa tiédeur antérieure vis-à-vis des nationalistes coloniaux. «Moramanga, l'Oradour malgache» est le titre, dans la Nouvelle Critique de janvier 1954, d'un article falsificateur de Pierre Boiteau, l'homme du Parti à Madagascar entre 1944 et 1947. Le même genre d'inepties furent colportées tout au long des années 50 et resurgissent dans certains hebdomadaires à l'occasion du cinquantenaire.

Que penser alors de cette répression toujours qualifiée de «féroce» ? D'abord, que des crimes de guerre ont bien été commis, presque tous, et tous les plus graves, dans les six semaines qui vont du 30 mars au 10 mai 1947. Après juin 1947, ils devinrent exceptionnels. Ces crimes, qui pourraient avoir fait entre 1000 et 2 000 morts, concernaient l'exécution de prisonniers, sur le terrain, et surtout dans les prisons où l'on jeta massivement les membres du MDRM au début d'avril 1947, sans disposer des bâtiments, de l'intendance et des moyens de surveillance nécessaires. Dans les centres côtiers attaqués par les insurgés, une série de massacres, déclenchés par une panique pour les uns, froidement exécutés comme mesure de terreur pour les autres, se produisent à Farafangana, Manakara (deux fois), Mananjary, Mahanoro... et aussi à Moramanga, où l'épisode du train sanglant, le 6 mai, est lié à ce genre de situation. Le commandant de la place, tout comme à Mananjary, saisit l'occasion d'une attaque pour mitrailler dans leurs wagons-prisons les cadres du MDRM d'un district. C'est au drame de Mananjary que se rattache l'affaire des prisonniers (de quatre à six) jetés d'avion par une tête brûlée qui, le soir même, s'en vantait dans une boîte de nuit de Tananarive. Moins d'une semaine plus tard, le 15 mai 1947, l'affaire des «bombes vivantes» était à la une de journaux parisiens. Le forfait resta d'ailleurs de nombreuses années impuni, et «le Baron», son auteur, devait devenir une figure légendaire, un héros décoré de l'aviation en Indochine, où tout le monde connaissait ses antécédents. Là encore, campagne de presse aidant, un crime d'exception en arriva à passer pour la norme de la répression.

Madagascar_miliciens


Après la période de défensive terroriste des deux premiers mois, et avec l'arrivée de nouvelles troupes, la répression militaire allait se faire beaucoup plus mesurée. Les Français, le gouverneur général Coppet en tête, comprirent que le vrai problème n'était pas l'élimination de bandes insurgées trop pauvrement armées pour représenter un réel danger.

Des combats, il n'y en eut plus que très peu après juillet 1947. Ayant réalisé la vanité de leurs pratiques magiques, les insurgés adoptèrent une stratégie d'évitement et un comportement de dissidence plus que de guérilla offensive, en s'efforçant de maintenir les populations de la zone forestière sous leur contrôle. L'enjeu véritable était donc le retour dans leurs villages des populations qui avaient fui sous l'emprise de rumeurs terrifiantes, ou sous la contrainte des insurgés. Et ce n'était pas par la violence aveugle que l'objectif pouvait être atteint. Un manque persistant de moyens rendit la tâche très longue. Le terme de «pacification» peut sembler colonialiste et provocateur. Il correspond pourtant au souvenir que les témoins survivants ont gardé dans les hauts lieux de l'insurrection comme Vohilava.

Ailleurs, on relève des témoignages de fraternisation entre tirailleurs algériens et populations. Cela aurait dû inquiéter les Français. Ou un taux élevé de désertion chez les Sénégalais, préférant prendre femme. Ces troupes coloniales, malgré la présence d'un bataillon de la Légion étrangère - dans laquelle s'enrôlèrent des Allemands dans l'après-guerre -, n'étaient pas constituées de SS. La faiblesse des pertes militaires (242 morts, dont plus de la moitié d'accident ou de maladie) explique aussi l'absence de peur, donc de haine, face aux Marosalohy, les «Porteurs de sagaie». Rien de comparable, à Madagascar, à ce que l'on observa en Indochine et plus tard en Algérie, face au «viet» ou au fellaga.

Malheureusement, il y eut aussi la répression policière : c'est sa brutalité injustifiable qui fut la véritable origine de la mémoire d'effroi qu'a laissée le drame de 1947 à Madagascar. Il convient au préalable de faire une bonne fois justice de la thèse qui voit dans l'insurrection le résultat d'un complot de la sûreté coloniale. À Madagascar, elle est perçue comme injurieuse pour des hommes qui ont donné leur vie pour leur patrie. S'il y eut complot policier, il était ailleurs. Alors que les pouvoirs civils, début avril 1947, s'approchaient de la vérité - à savoir que le MDRM légaliste s'était fait déborder par les extrémistes des sociétés secrètes liés au député Raseta-, la sûreté sous le sinistre commissaire Baron s'acharna à extorquer par la violence (le supplice de la baignoire) des «preuves» permettant d'abattre le chef charismatique du mouvement national, Joseph Ravoahangy, qui n'était pour rien dans l'affaire. Le terme du processus fut le fameux «procès des parlementaires» qui polarisa l'attention en 1948. La condamnation à mort de Ravoahangy (mais aussi in fine sa grâce...) était en fait acquise d'avance dans ce qui n'était qu'un procès politique. Il fallait montrer que la France allait rester à Madagascar !

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D'autant que le libéral Marcel de Coppet avait entre-temps laissé la place à l'intransigeant Pierre de Chevigné. À la faveur de l'espoir insensé du nouveau pouvoir d'éradiquer le nationalisme malgache, même modéré, la menace policière s'étendit à l'ensemble de la société civile dans les villes qui n'avaient pas bougé. Et en zone insurgée l'instruction des procès des «rebelles» fut souvent menée par des auxiliaires maniant le nerf-de-boeuf entouré d'un fil de fer barbelé. Après plus d'un demi-siècle, les survivants montrent des cicatrices accusatrices. Une ambiance étouffante de peur fut enfin entretenue par la longueur même des procédures judiciaires, qui s'étalèrent jusqu'en 1954, une fois de plus faute de moyens. Pourtant, là encore, malgré le nombre et la lourdeur des condamnations, un réel souci d'apaisement se fit jour, quoi qu'ait prétendu la propagande communiste. Sur les 44 condamnations à mort prononcées par les tribunaux militaires, 8 seulement furent exécutées. Et 16 seulement sur les quelque 160 peines capitales des cours criminelles. Dès 1954, des mesures d'amnistie étaient prises, et en 1957 la totalité des condamnés de l'insurrection étaient libres.

Reste le bilan de l'insurrection. Ici, un point essentiel est à marquer fortement : l'estimation de 80000 à 100 000 morts qui est généralement avancée ne repose sur rien. Faute de la moindre preuve, le PC s'est retranché derrière l'argument des chiffres officiels. Saluons donc des marxistes qui, pour une fois, ont cru leurs adversaires sur parole ! Or, l'historien n'a aucun mal à démontrer que les évaluations des militaires étaient fantaisistes. Quant à Pierre de Chevigné, il a bien parlé en 1949 de 80 000 morts... mais ce fut aussitôt pour en mettre 75 000 à la charge des insurgés. Il fallait bien, entre autres raisons, qu'il rentre en France en gonflant le succès qu'il avait remporté.

Inversement, il n'est pas douteux que le recensement de 1950, en décomptant 11342 victimes, a abouti à une sous-évaluation.
Il convient, pour approcher une valeur fiable, de distinguer deux groupes. Le premier, qu'on peut cerner approximativement, est celui des morts violentes : 2 000 Malgaches victimes des insurgés, de 5 000 à 6 000 de ces derniers tués par les forces coloniales, le total n'atteint pas 10 000 morts. Le second groupe est celui des «morts de misère physiologique» - de malnutrition et de maladie - dans les zones refuges. Cette surmortalité reste encore très difficile à évaluer, l'hypothèse la plus vraisemblable tournant autour de 20 000 à 30 000 morts.

Faut-il considérer tous ces morts comme victimes de «massacres colonialistes» ? À l'évidence, non. Pas plus que d'Oradour il n'y a eu de «génocide oublié» à Madagascar. Mais la question peut être posée autrement : ces morts pouvaient-ils être évités ? Et là la réponse est oui. Seulement, ce n'est plus du côté des militaires et à Madagascar qu'il faut chercher des responsables, mais à Paris, du côté des politiques incapables de négocier, et qui ont détourné l'attention en laissant faire le procès de la Grande Muette, quitte à faciliter l'extraordinaire succès d'une propagande qui domine encore la vision de l'événement majeur de l'histoire de Madagascar au XXe siècle.

Jean Fremigacci
maître de conférence à l'université Paris-I Sorbonne.
Marianne, n° 401, du 25 au 31 décembre 2004



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http://nah296.free.fr/images/mada1947.JPG
source


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mardi 21 novembre 2006

Une mer au Sahara (Jean-Louis Marçot)

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Une mer au Sahara

mirages de la colonisation, 1869-1887

Jean-Louis MARÇOT

 

J’étais sur la piste (j’y suis toujours) de Charles de Foucauld, "l’ermite du Sahara" lorsque, en lisant une revue de géographie de 1883, je découvrais qu’un obscur officier creusois, Elie Roudaire, avait eu l’intention de noyer une partie du plus grand désert sous les flots de la Méditerranée.

Cette idée me parut folle, au plan technique comme au plan humain ; elle attentait au Sahara et à ses habitants, pour lesquels je professe le plus profond respect. Mais c’est en définitive la curiosité qui m’a poussé dans une enquête à laquelle j’ai sacrifié près de cinq années.

J’ai mené celle-ci dans le seul désir de comprendre, quitte à remonter aux plus lointaines origines, comment le projet de mer intérieure africaine a pu surgir et mobiliser tant d’énergie dans les milieux scientifiques et politiques des années 1870, 1880. Au-delà, il m’importait de caractériser ce "progressisme" dans lequel j’ai été moi-même élevé.

À l’est de l’Algérie, au sud de la Tunisie, se déploie un chapelet de chotts – cuvettes salées le plus souvent à sec. Plusieurs se situent sous le niveau de la mer, dont un isthme d’une vingtaine de kilomètres de largeur les sépare. Roudaire voyait dans ces chotts les restes d’un immense bras de mer évaporé. Pour le restaurer, affirmait l’officier, il suffirait de percer le cordon littoral. Ainsi assurerait-on contre le désert, l’aridité et la stérilité de ces régions, une victoire décisive.

Son projet, activement soutenu par Ferdinand de Lesseps, trahit, en même temps que l’ignorance du colonisateur face à une terre qu’il ne s’est pas encore appropriée, l’espoir d’améliorer le monde. Il constitue, avec les multiples missions qu’il a suscitées, les rêves et les luttes qu’il a levés, une belle aventure.

 

Jean-Louis Marçot



GRAVURE D'ORIGINE
cliquer sur l'image pour lire la légende de l'illustration

 

Noyer une partie du Sahara sous les flots de la Méditerranée, tel fut le très sérieux projet que conçut un certain Élie Roudaire, officier originaire de la Creuse, dans les années 1870. L’idée enthousiasma les savants les plus éminents, les politiciens les plus responsables, les affairistes les plus retors de l’époque. Ferdinand de Lesseps, qui la fit sienne, ne manquait jamais, lors des multiples mondanités auxquelles l’entraînait sa gloire récemment acquise à Suez, de demander à Roudaire chaque fois qu’il le croisait : "Et votre mer, monsieur Roudaire, comment va-t-elle ?".

L’affaire occupa la France durant deux décennies, suscita des débats, des enquêtes, des expertises, des plans et des essais dont Jean-Louis Marçot nous retrace l’histoire mouvementée. Les chotts, ces formations géologiques singulières, à l’est de l’Algérie et au sud de la Tunisie, aux confins du Sahara, en constituent le décor. L’inondation par la Méditerranée de ce concentré de désert, grâce au percement d’une bande de terre dans le golfe de Gabès, inspira aussi le dernier roman de Jules Verne.
En ouvrant ce dossier aujourd’hui oublié de la "mer intérieure", Jean-Louis Marçot dresse un tableau des mentalités à travers les différentes phases de la colonisation de l’Algérie et nous entraîne dans une passionnante étude du Sahara, de ses mythes, de son histoire, de sa géographie et de ses mirages.

 

- présentation du livre par l'auteur, dans laquelle on trouve notamment :

- sommaire du livre
- introduction (début)
- errata et compléments
- revue de presse
- documents inédits, journal de recherche...

- COMMANDER LE LIVRE : Une mer au Sahara de Jean-Louis Marçot

- éditions La Différence

Jean-Louis Marçot  

Jean-Louis Marçot

 

Jean-Louis Marçot est chercheur indépendant, né en Algérie le 10 avril 1950, formé à la philosophie (enseignement de Vladimir Jankélévitch). Une mer au Sahara est la première étude d’une série qu’il consacre au passé colonial de la France. Auteur du Sable des Racines – carnet de route d’Alger et Tamanrasset (L’Harmattan 1992).

fiche auteur aux éditions La Différence

contact :  Jean-Louis Marçot

 

 

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cliquer sur l'image pour l'agrandir

 

- liens

"Remontée des eaux dans la vallée du Souf - du mythe de l'Atlantide à la prophétie d'une mer au Sahara", Saâd Lounès, El Watan, 22 décembre 2004

"Le colonel Roudaire et son projet de mer saharienne", Gérard Dubost, Études creusoises, XVI.

 

 

  • De 1874 à sa mort, le Guérétois Élie Roudaire (1836-1885) a rêvé de fertiliser la région des chotts algéro-tunisiens en l'immergeant par une amenée d'eau du golfe de Gabès. Après avoir retenu l'attention des pouvoirs publics, son projet, pourtant soutenu par Ferdinand de Lesseps, sera finalement abandonné. Mais on s'y intéresse aujourd'hui encore.

    La présente biographie, fondée sur une précieuse correspondance détenue par l'auteur (plus de 150 lettres !), est la première qui ait été consacrée à cette figure creusoise hors du commun.

 

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Chott-el-Djerid, Tunisie (source)

 

 

QUATRIEME DE COUVERTURE
cliquer sur l'image pour lire la quatrième de couverture



 

 

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lundi 20 novembre 2006

Présences et réactualisations du passé colonial (8 décembre)

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Postcolonie : travail de mémoire, témoignage et impératif de reconnaissance 


Centre d'études européennes des Sciences-po, EHESS,

CRC Histoire comparée de la mémoire Université Laval, Québec

Mémoires historiques d'ici et d'ailleurs : regards croisés, 2006-2007

 


CEVIPOF, 98 rue de l'Université, 75007 Paris, salle Georges Lavau

Journée du 8 décembre 2006


Présences et réactualisations

du passé colonial

en France, en Afrique et ailleurs


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10h00 - 11h30

Catherine Coquery-Vidrovitch
Le passé colonial (français) entre histoire, mémoire et politique.

Donatien Dibwe dia Mwembu et Bogumil Jewsiewicki
Le passé colonial belgo-congolais, patrimoine commun mais difficile à partager.

11h30-12h00
Discussion

13h30 - 15h00

Françoise Raison
Intégrer mémoire et modes d'action anticoloniaux dans le présent : len 1971 le rejet dans le Sud malgache révolté de la mémoire de 1947.

Janine Ramamonjisoa
Mémoires de la colonisation dans un jeu de passages entre un présent mal maîtrisé et un passé ignoré dont la lecture est instrumentalisée.

15h30 - 16h30
Discussion

16h30 - 17h30
Marie-Claire Lavabre et Philippe JoutardPhilippe_Joutard
Commentaire de la journée

Discussion générale


Contact séminaire - Postcolonie : travail de mémoire, témoignage et impératif de reconnaissance

Philippe Joutard

Contact courriels

pjoutar@hotmail.comphoto_koss

Bogumil.Koss@hst.ulaval.ca

mariec.lavabre@sciences-po.fr



Bogumil Jewsiewicki


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