jeudi 8 février 2007

compte rendu du livre de J. Marseille par Paul Bairoch


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compte rendu du livre de J. Marseille

par Paul Bairoch (1988)


Marseille_1984_couvLe livre de Jacques Marseille a pour but essentiel de verser le dossier du colonialisme français aux controverses sur le bilan sur le bilan économique du colonialisme. Contribution importante tant en raison de la valeur du travail effectué par l'auteur que du très large intérêt suscité par la question de la contribution (positive ou négative) du colonialisme au processus du développement économique des sociétés industrialisées occidentales. Cette interrogation, qui devrait être surtout "scientifique", est trop souvent encombrée d'idées préconçues, et souffre d'un vide quasi complet d'analyses empiriques. En général, le schéma explicatif simpliste s'articule sur les deux affirmations suivantes : étant donné que, pratiquement, toutes les puissances industrielles ont "cherché" à se doter d'un empire colonial, c'est que celui-ci devait être forcément bénéfique pour leur économie et, surtout, pour leurs industries ; étant donné que le futur Tiers-Monde a pâti économiquement de la colonisation, l'autre partenaire devait nécessairement en avoir retiré des bénéfices.

Bien sûr, même en l'absence d'études empiriques approfondies, il était aisé d'entrevoir les failles de cettebairoch_tiers_monde_couv double assertion. Et nous-même, dans notre livre Le Tiers-Monde dans l'impasse, nous faisions remarquer que les bénéfices retirés par l'Occident de cette aventure coloniale ont été très faibles et sans commune mesure avec les dommages qu'elle a occasionnés. Paradoxalement, on peut presque conclure, d'une analyse empirique de ce problème, qu'il n'y a pas eu de réel bénéfice sur le plan macro-économique pour les divers pays possédant un empire colonial (p. 158).

Mais pour trancher tant soit peu valablement il faudrait disposer d'une série d'études sur les "coûts-bénéfices" économiques du colonialisme pour chaque puissance coloniale. Dans cette perspective, la thèse de Jacques Marseille constitue un apport primordial sur le cas français. Le livre, qui est une "version allégée d'une thèse de doctorat d'État soutenue à la Sorbonne" en 1984, comporte trois parties : Mythes et réalités du bilan colonial ; Redéploiement ou protectionnisme ; À la recherche de l'État. C'est la première partie qui nous a le plus retenu (elle représente d'ailleurs la moitié du texte proprement dit).

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mythes et réalité du bilan colonial...

Jacques Marseille a l'art de présenter avec élégance et simplicité des problèmes techniques parfois complexes. La tentative d'établissement du bilan global se fait essentiellement à travers le commerce extérieur et l'investissement international. Avant de présenter les principales conclusions de cette partie clé, signalons la très intéressante idée d'élaboration d'indices des termes des échanges reflétant la structure des activités socio-économiques de l'Algérie : indigènes, colons et sociétés minières.

Les conclusions essentielles ? Nous avons déjà évoqué les mythes, voyons donc les réalités. Pour Jacques Marseille il faut distinguer la période 1880-1930 de celle de 1930 à 1960. "Jusqu'en 1930, le marché colonial assurait le débouché qu'exigeaient les branches alors motrices de la croissance" (p. 155). "À partir des années 1930, par contre, le marché colonial, en assurant la survie de ces branches désormais déclinantes, semble entraver l'émergence de nouveaux secteurs..." (p. 156). Ces constatations sont étayées par de très nombreuses analyses statistiques.

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Casablanca (Maroc), Bourse du Commerce

Le problème qui, à notre avis, subsiste - et que, convenons-en, il aurait été difficile de résoudre, même dans le cadre d'une vaste thèse - est de déterminer le véritable impact de l'évolution positive des exportations françaises vers l'empire dans la période 1890-1930. Il est déjà très difficile d'évaluer, pour les périodes antérieures à 1930, pour chaque secteur, la part exportée. Or, cela est évidemment primordial : l'impact est très différent pour un produit dont 90% des exportations sont destinées aux colonies mais dont les exportations totales ne représentent que 5% de la production, et pour un produit dont les colonies n'absorbent que 35% des exportations mais dont la part exportée de la production représente 75%. Dans le premier cas les colonies n'absorbent que 4% de la production, dans le second cas 20%. À cela s'ajoute le problème de la "profitabilité" qui peut être différente entre marché national et exportations. Et cette "profitabilité" n'est pas nécessairement supérieure pour les exportations qui impliquent souvent un coût additionnel ; mais ces exportations peuvent parfois permettre aux entreprises de mieux couvrir les coûts fixes.

La deuxième partie s'article autour de la crise de 1929. Il s'agit de voir les origines de ce qui constitue le second but principal du livre de Jacques Marseille : à savoir "comment la France a-t-elle pu divorcer d'un empire colonial qui représentait dans les années 1950 plus du tiers de ses échanges commerciaux et la quasi-totalité de se sinvestissements extérieurs ?" (p. 15). La crise de 1929 va entraîner une pression des industriels en faveur d'un protectionnisme qui non seulement réduirait les importations en France, mais également les importations de produits non français dans les colonies, permettant ainsi à celles-ci d'absorber plus de produits industriels français. Cette pression aboutira rapidement ; elle est bien illustrée par le cas de l'industrie automobile dont les exportations vers l'empire ont représenté en moyenne 25,6% des exportations dans les années 1922-29 et 50,7% dans les années 1930-35, quand, en même temps, la part de la production exportée passait de 27,3% à 12,8%.

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Casablanca (Maroc), Bourse du Commerce

Les années 1930 voient tout un bouillonnement d'idées sur les stratétgies à développer dans les colonies. La première est celle, déjà signalée, du protectionnisme combiné avec des mesures conduisant à une augmentation du niveau de vie des colonies, afin que celles-ci puissent absorber plus de produits manufacturés français (l'augmentation du niveau de vie se réalisant à travers des prix plus rémunérateurs des produits exportés par les colonies). Position attaquée par les milieux liés au commerce des produits bruts des colonies, notamment les commerçants marseillais qui arguèrent que cette politique "limiterait l'activité de la France à la satisfaction des besoins d'une centaine de millions d'individus dont plus de la moitié en est au stade de civilisation la plus primitive et ne pouvant avant des temps fort longs avoir une consommation égale à celle des pays aux marchés desquels on renonce" (p. 231).

Une autre stratégie est celle que Jacques Marseille qualifie, à juste titre, d'anticipatrice : l'industrialisation des colonies, et notamment de l'Indochine. Cette thèse était surtout défendue par Paul Bernard, politicien et admlnistrateur de la Société financière française et coloniale, qui voyait dans l'industrialisation des colonies "une stratétgie au service de la puissance française" (p. 249), car, à terme, elle créerait plus d'emplois (en France) qu'elle n'en supprimerait. Il invoque, à l'appui de sa thèse, l'exemple britannique où l'industrialisation de l'Inde avait entraîné, selon lui, une demande accrue de biens d'équipements compensant le recul des autres exportations. Finalement, ce fut la première solution (protectionnisme et prix favorable) qui l'emporta.

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Conakry (Guinée), avenue du Commerce et douane

Mais, face à ces positions, il y a encore l'État - c'est l'objet de la troisième partie ; un État qui, de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle "se voit chargé par les milieux d'affaires d'assurer la charge de l'empire, d'imposer le travail aux indigènes, de fournir les moyens financiers aux grands établissements de crédit" (p. 283), bref, d'un rôle croissant. Et Jacques Marseille de se demander si le terrain colonial "n'a pas été le lieu privilégié d'une collaboration étroite entre pouvoirs publics et intérêts privés" (p. 283). La conclusion nefonds_marius_moutet_1 peut être que nuancée, car l'État c'est aussi unee succession de gouvernements, et des partis qui n'ont pas même de continuité dans leur politique coloniale. C'est ainsi que le Front Populaire, qui fut le premier à trancher sur le débat de l'industrialisation de l'Indochine, opta en définitive et paradoxalement pour la complémentarité. Ainsi, Marius Moutet [ci-contre], ministre socialiste des colonies déclarait qu'il fallait "un aménagement satisfaisant de l'économie franco-coloniale, par le privilège réservé aux produits coloniaux dans la métropole, pour garantir un juste prix au producteur et lui permettre de quitter sa vie misérable des races nues et, en contrepartie, assurer aux produits industriels métropolitains un traitement privilégié dans les colonies" (p. 335).

Il est vrai que nécessité fait loi, et les nécessités économiques de la France de 1937 étaient Albert_Sarrautpressantes. Il est vrai aussi que si un député socialiste en 1937 parle de "races nues", en 1933 un autre ministre des colonies, non socialiste lui, (Albert Sarraut) [ci-contre], défendant un projet de loi, parle du "noir, un homme à réflexes lents", de "civilisé primitif" (p. 290). Paradoxe encore, c'est à l'intérieur du gouvernement de Vichy que l'on rencontrera des partisans convaincus de la thèse de l'industrialisation. Paradoxe toujours : en janvier 1944, le député communiste Mercier déclarait "qu'il fallait souder à la Métropole l'ensemble de toutes les colonies" (p. 371). Il est vrai que, lors d'un sondage effectué en 1949 par l'I.N.S.E.E., 81% des personnes interrogées "pensaient que la France avait intérêt à avoir des colonies" (p. 372).


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Dakar (Sénégal), Chambre du Commerce

Enfin, dernier paradoxe : "En 1954, Pierre Mendès-France avait ét éle premier à dire qu'entre l'Indochine et le redressement économique de a France, il fallait choisir. Il faudra toutefois attendre l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle pour que s'imposent les thèses de ceux qui pensaient que la France ne pouvaient appartenir en même temps à deux marchés communs, l'un avec l'Europe, l'autre avec l'outre-mer" (p. 373). Paradoxe oui, mais pas contradictions fondamentales dans ce dernier cas, car l'histoire de ce divorce est, pour ainsi dire, l'histoire d'un divorce par consentement mutuel.

Citons encore une fois Jacques Marseille : "la décolonisation n'avait causé aucun dommage au capitalisme français (...) apparemment même, elle avait été l'une des conditions et l'accompagnement logique de sa modernisation" (p. 15). Ce livre riche, qui est donc largement l'histoire d'un divorce entre le capitalisme français et le colonialisme, est aussi un peu l'histoire d'un chercheur avec les stéréotypes d'une analyse trop simpliste des problèmes coloniaux, qui lui a permis, ainsi qu'il l'écrit, "de découvrir une évidence que mes a priori m'avaient masquée" (p. 15).

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Paul BAIROCH
Annales. ESC, 1988, vol. 43, n° 1, p. 144-147


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- Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce, Albin Michel, 1984 ; rééd. Points-Seuil, 1989 ; rééd. Albin Michel, 2005


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mardi 6 février 2007

Victoires et déboires de la France coloniale (Jacques Marseille)

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Victoires et déboires de la France coloniale

Jacques MARSEILLE


Victo_Hug«Le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle a à côté d’elle l’Afrique. Le moment est venu de dire à l’Espagne, la France, qu’elles sont toujours là, que leur mission est modifiée sans se transformer, qu’elles ont toujours la même situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été entrevu par Virgile et qui s’est montré digne de ce grand regard, l’Angleterre, on a, à peu près, tout l’effort de l’antique genre humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l’unité, qui est la vie.
La Méditerranée est un lac de civilisation ; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie. Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations : Unissez-vous ! allez au Sud. Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-là. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez , cultivez, colonisez, multipliez

Quel peut être l’auteur de cet appel aux accents si virils ? Un homme d’affaires en quête de marchés privilégiés ? Un homme d’extrême-droite obnubilé par la supériorité de la race blanche ? Non, cet homme qui pousse l’Europe et la France à «prendre» l’Afrique pour la tirer vers la croissance et le progrès est tout bonnement Victor Hugo prononçant le 18 mai 1879 un discours à l’occasion du banquet commémorant l’abolition de l’esclavage, en présence de Victor Schoelcher, celui même qui avait préparé en 1848 le décret d’abolition dans les Antilles françaises. En ces temps où aucune repentance ne venait faire couler des sanglots sur les joues de l’homme blanc, la conquête d’un empire colonial n’était pas considérée comme une faute mais bien plutôt comme un devoir.

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Jules Ferry ne fut pas le seul partisan de la colonisation...

En 1884, dans la foulée de Victor Hugo, Guy de Maupassant, qu’on a trop rapidement qualifiéMaupassant d’anticolonialiste, écrivait dans Au soleil : «L’Algérie devient productive sous les efforts des derniers venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des intérêts personnels, mais aussi pour des intérêts français. Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes.» Et de rajouter dans la Vie errante : «Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre, autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalent cultivateur ne s’arrête ou ne se baisse pour arracher une plante parasite poussée devant lui… On retrouve bien dans cette indifférence tranquille, dans ce respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l’âme fataliste de l’Oriental

C’est enfin Emile Zola qui écrit en 1899 dans Fécondité à propos de l’Algérie : «Ce royaume appartiendra au laboureur qui aura osé le prendre, s’y tailler à son gré un domaine aussi vaste que la force de son travail l’aura créé…»

paul_leroy_beaulieuPaul_Leroy_Beaulieu_couvAutant dire qu’à la fin du XIXe siècle, coloniser était considéré comme l’une des fonctions les plus élevées des sociétés parvenues à un état de civilisation. «Une société colonise, écrivait l’économiste Paul Leroy Beaulieu dans ce qui fut l’un des best-sellers de ce temps, De la colonisation chez les peuples modernes (1874), quand, parvenue elle-même à un haut degré de maturité et de force, elle procrée, elle protège, elle place dans de bonnes conditions de développement et elle mène à la virilité une société nouvelle sortie de ses entrailles».

On a trop souvent écrit que Jules Ferry avait été le bâtisseur solitaire du second empire colonial français. En fait, il ne faisait que formuler le projet qui s’imposait à l’immense majorité de ses contemporains : la France ne pouvait se dérober à l’appel du large auquel l’étendue de ses côtes et le poids de son histoire la prédestinaient.


De l’empire béquille….

Et elle ne se déroba pas. En 1879, au moment où Victor Hugo l’exhortait à conquêrir l’Afrique, la France avait un empire qui ne couvrait que 900 000 km2, un empire conquis sans plan préconçu dont la pièce maîtresse était l’Algérie, occupée sans enthousiasme en 1830. En 1914, au terme du mouvement d’expansion amorcé dans les années 1880, la France s’était taillé le deuxième empire colonial du monde, un empire de plus de 10 millions de km2 peuplé par plus de 50 millions d’habitants. Un empire que commençaient à dessiner les atlas et les planisphères. Un empire qui s’étalait en taches roses sur tous les murs et les buvards des écoles communales.

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Un empire qui faisait dire en 1905 à Clementel, novice ministre des Colonies, devant la vaste carte des possessions françaises : «Les colonies… Je ne savais pas qu’il y en eût tant». Maroc et Tunisie, Afrique occidentale et Congo, Indochine et Madagascar, autant de territoires conquis sans coup férir et pour une… bouchée de pain. Au total, les dépenses engagées pour la conquête n’avaient guère dépassé un milliard de francs-or, soit le cinquième des dépenses ordinaires de l’État pour la seule année 1913, ou encore trois années de subventions aux compagnies privées de chemins de fer qui s’élevaient à 300 millions par an entre 1910 et 1914, ou encore deux années d’impôts indirects sur les boissons qui rapportaient 500 millions par an vers 1900. À ce prix là, pourrait-on dire, il aurait vraiment été dommage de se priver d’une telle carte.

banque_indochine__1_Lieu d’exaltation de la puissance où se retrempait l’énergie nationale, exutoire au sentiment, déjà, du déclin engendré par l’humiliante défaite devant la Prusse en 1870, terre d’expérimentation pour les ingénieurs et les constructeurs de ponts et de chemins de fer, l’empire colonial apaisait paradoxalement les guerres franco-françaises. Du grand bourgeois parisien qui souscrivait au capital de la Banque de l’indochine au prolétaire urbain qui pouvait espérer sortir de sa condition dans ces possibles Far West, des officiers chargeant sabre au clair et faisant des entrées triomphales dans les medinas aux petits bourgeois séduits par les carrières de douaniers ou de receveurs des postes outre-mer, chaque Français pouvait y trouver son compte.

À la veille de la Grande guerre, tous ou presque auraient pu souscrire aux propos de  Jean Jaurès qui, en 1881, s’exclamait : «Nous pouvons dire à ces peuples sans les tromper que là où la France est établie, on l’aime ; que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille pas, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés.» Ou à ceux de Léon Blum qui, en 1925 encore, proclamait : «Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie».

En 1931, pendant les six mois que dura l’Exposition coloniale  de Paris, plus de six millions de Français14061931angkorvat partagèrent cette conviction en participant à la grande messe de la France impériale…, au grand dam de l’Humanité et du parti communiste dont la contre-exposition baptisée «La Vérité sur les colonies» attira de juillet 1931 à février 1932 5 000 visiteurs, y compris ceux des visites collectives organisées par les syndicats. Le Parti eut beau mobiliser Aragon, André Breton, Paul Eluard et Georges Sadoul, les prolétaires leur préférèrent les «merguez» des souks du bois de Vincennes et la reconstitution du temple d’Angkor Vat, le chef d’œuvre de l’architecture khmère reproduit dans ses proportions originales. Temple symbole que la France avait arraché aux lianes et aux racines de la forêt tropicale qui l’emprisonnaient alors que les descendants indigènes de ses constructeurs l’avaient abandonné.

En 1931, au moment où la France ne se savait pas encore atteinte par la crise qui avait débuté en octobre 1929 par le krach de Wall Street, l’empire apparaissait bien comme l’atout majeur de sa puissance. Pendant la Première Guerre mondiale, la «Force noire» promise en 1910 par le célèbre ouvrage du colonel Mangin avait fourni un peu plus de 600 000 hommes et contribué par son sang à vaincre les «Boches» qui n’avaient pas manqué de protester contre la «barbarie» des Français capables de lancer des nègres contre les peuples «civilisés» d’Europe.

Au lendemain de la guerre, l’empire était en outre devenu un débouché de premier plan pour l’industrie française et un réservoir apprécié de matières premières. En 1929, il absorbait 85% des exportations françaises de tissus de coton, 33,4% des exportations d’automobiles, 59% des exportations de ciment, 98% des exportations de sucres, 47% des exportations d’outils et d’ouvrages en métaux. Par ailleurs, il fournissait à la France 83% de ses importations de vins [ci-dessous, domaine de la trappe Staoueli (Algérie)], 37,5% de ses importations de matières premières agricoles et plus de 50% de ses importations de phosphates. Amortisseur de la vins_alg_rie_trappe_staoueliconjoncture, l’empire allait même devenir pendant la crise des années 1930 un îlot privilégié permettant apparemment à la France d’échapper au chômage massif qui frappait les autres pays industrailisés.

Un fait qui n’échappa pas aux dirigeants du Front populaire qui, en 1936, déclarèrent sans barguigner que la colonisation était «un fait dont la brusque disparition à l’heure actuelle engendrerait plus d’inconvénients et de dangers que d’avantages».


  ... à l’empire boulet.

C’est pourtant à partir de cette date que s’opéra un chassé croisé dont les effets allaient expliquer pour une large part les drames et les  traumatismes de la décolonisation.  Alors  que l’action persévérante menée par les propagandistes de la colonisation avait fini par payer, alors que l’image du tirailleur sénégalais et du soldat nord-africain versant leur sang pour lamitterand_1956 mère patrie avait convaincu l’opinion que l’empire était bien le fondement de la puissance française, alors qu’en 1949, 81% des personnes interrogées par l’INSEE pensaient que la France avait intérêt à avoir des colonies, surtout chez les ouvriers et les employés, alors qu’une certaine «gauche», contaminée par l’idéologie coloniale se laissait engluer dans des guerres dont elle était intellectuellement incapable de comprendre les enjeux, c’était une certaine «droite», précocement gagnée aux impératifs d’efficacité et aux contraintes du marché qui finissait par souhaiter se séparer d’un empire colonial dont elle ne voulait plus supporter la charge.

Envoyé en mission en décembre 1931 en Afrique noire par le ministre des colonies Paul Reynaud, un jeune inspecteur des finances, Edmond Giscard d’Estaing, père de l’ancien président de la République, écrivait à son retour qu’il valait mieux «pour l’avenir même du pays, ne rien faire plutôt que d’engloutir des fonds destinés à se perdre, s’ils ( étaient) versés dans une économie qui n’(était) pas faite pour les utiliser au bon endroit et de façon productive». En portant, à contre-courant de l’opinion des «braves gens», ce rude jugement, Edmond Giscard d’Estaing engageait avec l’empire colonial une procédure de divorce qui allait se prolonger pendant près de trente ans.

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hôpital de Yaoundé (Cameroun) en 1951 (Caom, base Ulysse)


En 1954, établissant pour la première fois les comptes de la zone franc, à une époque où François Mitterrand, ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France, déclarait à l’Assemblée nationale : «Faut-il que l’Algérie ferme la boucle de cette ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui prétendaient les tenir en tutelle ? Eh bien ! non, cela ne sera pas, parce qu’il se trouve que l’Algérie, c’est la France», François Bloch-Lainé [ci-contre], ancien directeur du Trésor, écrivait à propos de la Zone franc : «Le système du pacte colonial s’est presque F_BLOCH_LAINE_TNrenversé au bénéfice des pays d’outre-mer. Désormais, ceux-ci importent beaucoup plus en provenance de la métropole qu’ils n’exportent vers elle. Tout se passe comme si la métropole fournissait les francs métropolitains qui permettent à ses correspondants d’avoir une balance profondément déséquilibrée : ainsi s’opère, aux frais de la métropole, le développement économique de tous les pays d’outre-mer sans exception». C’est qu’à l’époque où l’on commençait à savoir compter, on mesurait à quel point les sommes englouties dans les colonies entravaient la modernisation de l’économie française.

De 1945 à 1962, ce fut en effet deux fois le montant des aides américaines à la France qui fut englouti outre-mer avec pour seul bénéfice pour la France d’être accusée jusqu’à aujourd’hui d’impérialisme sauvage. Comme l’écrivait pourtant prosaïquement le sénateur Pellenc dans un rapport de 1956 à propos de l’Algérie, «s’il est exact de dire que l’Algérie est le premier client de la métropole, on ne saurait dire que c’est le meilleur client, car c’est un client très particulier ; pour un tiers, il ne paie ses achats qu’avec des fonds que le vendeur lui donne».

En 1961, la proportion était encore plus forte, puisque l’Algérie achetait pour 421 milliards de francs à la métropole, qui lui en versait 638 pour rétablir les déséquilibres de son budget et de sa balance des paiements. C’est à cette même date que le général de Gaulle sut tirer les leçons de l’histoire coloniale, en osant dire dans une conférence de presse - et il était le seul à pouvoir le dire : «L’Algérie nous coûte – c’est le moins qu’on puisse dire- plus cher qu’elle ne nous apporte… Voici que notre grande ambition nationale est devenue notre propre progrès, source réelle de la puissance et de l’influence. C’est un fait, la décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique». Comme souvent en histoire, les revendications des opprimés s’accordait parfaitement avec les intérêts des «oppresseurs».

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Jacques Marseille,
professeur à l’université de Paris-I Sorbonne,
auteur de Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce,
Albin Michel, 1984, éditions du Seuil, 1989.
Marianne, décembre 2004 - site J. Marseille



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Empire colonial et capitalisme français, rééd. Albin Michel, 2005


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lundi 5 février 2007

"une histoire idyllique du colonialisme"... selon Jack Lang

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"une histoire idyllique du colonialisme" : le n'importe-quoi jacklanguien


"une histoire idyllique du colonialisme"

la repentance comme monnaie d'échange

diplomatique avec Alger

Michel RENARD



Longtemps, l'historien a passé pour une manière de juge des Enfers,
chargé de distribuer aux héros morts l'éloge ou le blâme.
Il faut croire que cette attitude répond à un instinct puissamment enraciné.

Marc Bloch, Apologie pour l'histoire (1941)


"Il faut réformer les manuels scolaires français (...) qui présentent une histoire idyllique du colonialisme", Jack Lang, conseiller spécial de Ségolène Royal, en voyage en Algérie le 4 février 2007. (lemonde.fr, 4 février 2007).

Disons tranquillement que le discours historique, classiquement lié à la recherche de la vérité et à la construction d'une conscience critique, républicaine et démocratique, vient d'en prendre un coup. Face à la surenchère victimaire des prises de position répétées du président Bouteflika, des dirigeants politiques français instrumentalisent l'histoire en escomptant le bénéfice d'une mansuétude officielle du pouvoir algérien. Pour faire plaisir à leurs interlocuteurs, ils inventent une "histoire idyllique du colonialisme" que colporteraient les manuels scolaires français. Ridicule. Et irresponsable.

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Si cela était, quand Jack Lang était ministre, que n'a-t-il "réformé" ces manuels prétendument mensongers...? En réalité, Jack Lang ne connaît rien à ces questions. Son ignorance et ses préjugés ont été mis en évidence lors d'une émisison télévisée il y a peu (2 octobre 2006) :

http://www.wideo.fr/video/iLyROoaftsTH.html

François Bayrou, a qualifié le 5 février sur LCI de "grave imprudence" les déclarations du conseiller spécial de Ségolène Royal en faveur d'une reconnaissance par la France "des crimes commis par la colonisation" en Algérie : "Chaque fois qu'on essaie d'instruire le procès, en injuriant ou en insultant ceux qui ont donné leur vie", qui ont participé à "un effort dont je rappelle qu'il était l'effort de la République et spécialement de la gauche, on creuse à nouveau les blessures du pays", a estimé François Bayrou.


il faut résister à toutes les histoires instrumentalisées


On ne peut à la fois récuser la loi de février 2005 au nom du refus d'une histoire officielle (française) et acquiescer aux formulations surpolitisées d'une autre histoire officielle (algérienne). On attend avec curiosité le dossier de preuves de Jack Lang pour illustrer cette "histoire idyllique du colonialisme" diffusée par nos manuels scolaires... Il y a fort à parier que le "conseiller spécial" de Ségolène Royal n'a jamais ouvert un manuel scolaire d'Histoire.

Pour l'aider à constituer son dossier, voici quelques développements tirés des ouvrages de la classe de 4e. Il n'a pas été tenu compte des documents qui sont, plus encore que les résumés, une contre-preuve. On verra qu'on est loin d'une histoire idyllique.


ce que disent les manuels scolaires,

du colonialisme

270114276- "L'exploitation économique
les colons s'approprient de meilleures terres agricoles sur lesquelles ils développent des cultures d'exportation tandis que des entreprises européennes exploitent les richesses minières. Les colonies reçoivent les produits manufacturés de la métropole, ce qui ruine l'artisanat local. Les colons construisent des routes, des ports et des voies de chemin de fer, nécessaires au commerce. Ils ont recours au travail forcé des autochtones.
La domination culturelle
Les pays européens imposent souvent leurs langues, leurs religions [ce qui est faux...] et leurs modes de vie. Cette domination, qui s'ajoute à l'exploitation, suscite des révoltes qui sont impitoyablement réprimées. En Europe, quelques voix s'élèvent pour dénoncer la colonisation."

éd. Belin, 2006, dir. Éric Chaudron, Rémy Knafou, p. 163


167000g- "L'exploitation économique
Les colonies sont considérées comme des terres vierges où tout est à faire. La plupart des hommes politiques et la majorité des milieux d'affaires pensent qu'elles doivent offrir des débouchés à l'industrie et aux capitaux de la métropole. Les richesses minières sont rapidement exploitées. Les plantations fournissent du caoutchouc ou de l'huile de palme pour la fabrication du savon. Ces matières premières alimentent les industries de la métropole.
En échange, les colonies reçoivent des produits manufacturés et, par conséquent, restent largement sous-industrialisés. L'aménagement de ports et la construction de lignes ferroviaires entre les côtes et l'intérieur des continents favorisent des échanges inégaux.
La domination coloniale
Dans les colonies de peuplement, la population européenne pratique une agriculture commerciale basée sur des productions exportées vers la métropole (culture de la vigne en Algérie). Dans ce but, de vastes domaines se sont constitués par la confiscation des meilleures terres aux indigènes qui deviennent alors de simples ouvriers agricoles.
Pour l'exploitation de ces grands domaines, celle des mines ou la réalisation des grandes lignes de chemins de fer, les grandes entreprises ont largement recours à la main d'oeuvre indigène. Elles n'hésitent pas à procéder à des déplacements massifs de population. Les conditions de travail sont épouvantables et le nombre de victimes se chiffre parfois par milliers."

éd. Magnard 2002, dir. Michel Casta et Philippe Guizard, p. 149


9782011253927_G- "Les raisons de la colonisation
Pour les États européens, les colonies représentent un débouché à leurs produits industriels et à leurs capitaux, ainsi qu'une zone d'exploitation des matières premières. Politiquement, la possession de colonies est l'expression de la puissance d'un État. Les pays européens justifient aussi leurs conquêtes par la nécessité de "civiliser" des peuples présentés comme inférieurs.
L'idée de la supériorité de "l'homme blanc" s'appuie sur la théorie de la "hiérarchie des races" largement diffusée par la presse, les manuels scolaires, les expositions avec leurs spectacles "indigènes" et les zoos humains. Le colonisé est représenté comme un sauvage à peine humain qu'il faut éduquer. Les voix qui s'élèvent contre la colonisation et le racisme qui la justifie sont très peu nombreuses en Europe."

Une domination par la force
(...) La conquête a été très violente. Les résistances des populations locales ont été réelles mais la supériorité de l'armement des Européens leur a permis d'en venir à bout au prix de nombreux massacres, comme celui des Hereros du Sud-Ouest africain par les Allemands.
La gestion des colonies
(...) Les colonies de peuplement sont moins nombreuses que les colonies d'exploitation mais, quel que soit le statut, la population locale est toujours encadrée par l'administration coloniale. Leurs productions (thé, cacao, huile de palme, bois, richesses minières), souvent aux mains des colons, sont destinées à l'exportation vers l'Europe.
Les colonies reçoivent les produits manufacturés des métropoles, ce qui ruine l'artisanat local et empêche la naissance d'une industrie. Les Européens réalisent les infrastructures nécessaires à ce commerce (chemins de fer, routes, ports). Ces chantiers, financés par les impôts des populations colonisées, utilisent la main d'oeuvre locale dans le cadre du travail forcé."

éd. Hachette, 2006, dir. Vincent Adoumié, p. 174

Où donc Jack Lang a-t-il trouvé une "histoire idyllique du colonialisme" ?

Michel Renard

Hereros_manuel_4e_Hachette
sans doute une image idyllique...?
manuel Hachette, 2006, p. 176



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dimanche 4 février 2007

je suis "tombé" sur un site intitulé "Etudes coloniales" (internaute de Sétif)

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...je suis "tombé" sur un site intitulé

"Etudes coloniales"...

un internaute de Sétif (Algérie)


Au cours de mes recherches sur le thème de l'Algérie il m'arrive de découvrir des sites qui apportent un éclairage nouveau (ou inédit) sur la période coloniale et post coloniale.
C'est ainsi qu'à ma grande surprise je suis "tombé" sur un site intitulé "Etudes coloniales".
Dans un premier temps, j'ai pensé qu'il s'agissait d'un site "à la gloire de l'œuvre colonisatrice". Puis, poussant plus loin mes investigations, j'ai dû nuancer mon jugement.
En effet, ce site mentionne des ouvrages divers dont la présentation, soit par leurs auteurs soit par leurs éditeurs, ne manque pas de surprendre.
Je les livre donc à votre propre analyse sans m'engager sur leur valeur ou leurs vertus.

GALLISSOT René. Algérie : Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Maghreb, Les Éditions de l’Atelier, Le Maitron, Paris, 2006.

James MAC DOUGALL, History and the Culture of Nationalism in Algeria, Cambridge University Press, Cambridge, 2006. Cet ouvrage est commenté par Gilbert Meynier, lui-même auteur d'un ouvrage intitulé : "L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’Islam".

Enfin, en dehors du site intitulé "Etudes coloniales" (que j'ai parcouru assez rapidement) j'ai lu avec un vif intérêt une autobiographie de Mohamed ARABDIOU, intitulée : "Au fil des jours …. Une vie". En voici les coordonnées (Google) : Mohamed Arabdiou
Ils avaient un terrible collaborateur « Si Mohamed le marocain ». ... Il s’agit de Si Mohamed Tlemçani qui fut très heureux et peut-être soulagé ,de voir ...
algerie2003.free.fr/1954_1962

"Maibo", 20 Janvier 2007, à 22:10:17

http://www.setif.info/forum/topic-1616.0.html

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images anciennes de Sétif


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la mairie

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la mosquée


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la porte de Constantine


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rue Saint-Augustin


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rue du 19e Léger (vers 1910)


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rue du 19e Léger


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la fontaine monumentale


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rue d'Isly et église (à gauche, marquée d'une croix, l'école)


S_tif_en_couleurs
Sétif



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- Jean-Louis Planche, Sétif, histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 200.



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jeudi 1 février 2007

Mostefa Lacheraf (1917-2007)

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Mostefa Lacheraf, historien algérien

1917-2007



arton58430_152x200L'historien algérien Mostefa Lacheraf est mort le vendredi 12 janvier 2007, à l'âge de 89 ans. Né le 7 mars 1917 sur le territoire de la commune mixte de Sidi Aïssa (Algérois), il fut un intellectuel à la double culture et un militant de l'indépendance algérienne. Nommé ministre de l'Éducation nationale de ce pays en 1977, il critiqua la politique démagogique qui lui succéda ainsi que le danger politique et culturelle que représentait l'islamisme. Mostefa Lacheraf est l'auteur de Algérie, nation et société (1965, réédité par Casbah éd.), de Les ruptures et l'oubli (Casbah éd.) et Des noms et des lieux. Mémoire d'une Algérie oubliée (Casbah éd.). Nous donnons un extrait de ce dernier ouvrage dans lequel Mostefa Lacheraf évoque quelques références et modalités de sa formation intellectuelle dans une narration qui mêle son enfance, sa jeunesse et le poids de celles-ci sur l'homme accompli mais toujours curieux et tendu vers l'idéal de culture universelle.


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les dirigeants du FLN passagers de l'avion arraisonné le 22 octobre 1956



l'enfance d'un intellectuel

Mostefa LACHERAF

tiré du livre Des noms et des lieux (Casbah éd., 1998)


r56fw5À lire le grand voyageur andalou Ibn Jobaïr (1145-1217), l'historien Tabarî (839-923), l'autre grand voyageur maghrébinb Ibn Battouta, on éprouve un véritable plaisir intellectuel qui satisfait l'esprit par la densité du style, la clarté de l'expression, le souci de préciser d'une façon non laborieuse ou embarrassée les moindres détails quand il décrit un monument (la fameuse coupole de la mosquée des Omeyyades à Damas) ou les gîtes d'étape ou voyages en groupe au cours d'un long périple. Et c'est pour cela qu'en ce qui concerne l'oeuvre de ce dernier, le ministère égyptien de l'Instruction publique avait publié à l'intention des élèves de l'enseignement secondaire, déjà en 1934, un recueil de textes significatifs d'Ibn Battouta (1304-1377) relatant, dans une édition claire et munie de notes explicatives et de cartes, leslbatuta péripéties et les grands moments de ses voyages.

Ce livre dû aux soins éclairés, au pertinent souci pédagogique et à l'annotation appropriée à l'importance de l'ouvrage et au niveau, assez sérieux, pour l'époque, des élèves égyptiens des lycées et collèges, avait été préparé par deux inspecteurs de la langue arabe du ministère de l'Instruction publique au Caire, et leurs noms sont passés à l'histoire de la littérature arabe. Il s'agit de Ahmed al-‘Awâmiri bey et surtout de Mohammed Ahmed Jâd al-Mawla bey (1). Ce livre de morceaux choisis de la Rihla d'Ibn, Battouta, je l'avais trouvé chez un bouquiniste de l'ancienne place de l'Opéra du Caire [photo ci-dessous, en 1924] il y a une trentaine d'années. À son exemple, en rassemblant des extraits de grands chefs-d'oeuvre des "humanités arabes" anciennes on rendrait service à nos élèves en leur donnant - comme cela se passe pour tous les degrés de l'éducation scolaire dans le monde entier - le goût de beaux textes bien commentés et munis de notes explicatives concernant la langue, et surtout l'appétit de lire lecaire1924placeOp_raplus tard d'autres oeuvres de l'esprit humain en commençant, d'abord, par ceux dont le jeune élève a eu déjà un agréable aperçu par l'intermédiaire de tels morceaux choisis tirés d'un seul et même auteur. (...)

Dans mon jeune âge, et parce que nos premiers maîtres, dans un espace paisible, homogène, cohérent avaient quelque chose à nous communiquer sans volontarisme ni souci de répandre une quelconque idéologie personnelle, non seulement leurs propos et réflexions plus graves pouvaient (étant donné notre innocence) ne pas avoir d'impact durable et pervers, mais les textes scolaires bien choisis, beaux et généreux qu'ils proposaient en y mettant du leur, pouvaient, eux, se répercuter pour l'essentiel dans le courant de toute une vie.GibranFrame

Je me rappelle à vingt-cinq ou trente ou quarante ans d'intervalle, parce que je l'avais lu à l'école ou auprès du taleb cultivé de mes premières classes d'arabe, des textes isolés de Jabrane Khalil Jabrane (2) [ci-contre], d'Al-Mouaylihi (3), des pages d'un roman de Saintine (4), de Amaci ou Jorgi Zaïdane (5) et de certains écrivains du "Mahdjar" ou émigration intellectuelle libanaise aux Amériques, les avoir recherchés plus tard et relus avec un réel profit littéraire et un rare plaisir fait de lointaines retrouvailles mêlées à l'enfance transfigurée et ses mystérieuses et attachantes relations avec un monde auquel on s'évertuait alors à s'initier par tous les pores de son existence charnelle et les facultés encore vierges et enthousiastes de son esprit.


la joie de lire, la joie d'apprendre

On peut rarement se faire une idée exacte de cette passionnante "remontée vers les sources" de la joie de lire, de la joie d'apprendre si on ne l'a pas pratiquée dès le jeune âge, d'une façon fortuite, à travers des extraits d'oeuvres historiques ou littéraires dans une anthologie destinée aux écoliers d'abord ; ensuite, à un niveau plus élevé, aux lycéens et, plus tard, aux futurs étudiants dans les grandes classes de lettres et philosophie de l'ancien système d'enseignement des années 1930. Sans exagérer, c'était là le creuset non délibéré mais naturellement consenti d'une somme d'habitudes intellectuelles, de réflexes, de goûts, d'élans, de prédispositions susceptibles de constituer plu stard l'esprit de recherche.

À quarante ou cinquante ans d'intervalle, et même aujourd'hui à plus de soixante-seize ans d'âge, quand je retrouve les livres dont j'avais eu une sorte de "primeur" (...), je me hâte de les acquérir si je ne les ai pas 137déjà dans ma bibliothèque. Je viens de parler, en passant, de Saintine, écrivain français peu connu, né à la fin du XVIIIe siècle, auteur d'un roman célèbre écrit en 1836 sous le titre de Picciola et relatant la très curieuse histoire d'un prisonnier, seul dans une forteresse par la volonté de l'empereur Napoléon Ier, et se vouant à l'amour d'une fleur dans une longue crise mystique aggravée par la solitude et la perte de liberté.

Ce livre, l'un des mieux écrits de la langue française d'après les critiques littéraires, je ne sais dans quelles circonstances, il se trouva dans notre modeste maison de Sidi-Aïssa, parmi les ouvrages de travail de mes deux frères aînés, lycéens, et cela en 1926 ou 1927, et pourquoi il resta à traîner pendant de longues années encore dans une édition peu ordinaire, soignée bien que brochée, c'est-à-dire non reliée, avec sa couverture bleue, ses caractères d'imprimerie très nets sur des feuillets blancs comme neige. Cette "logistique" matérielle, nouvelle pour moi à dix ans et tranchant sur le déjà vu d'autres livres d'édition courante, jointe à une mise en appétit, esthétiquement parlant, envers le romantisme littéraire de grande époque, contribuèrent à graver dans ma mémoire, non pas l'histoire elle-même, mais tout ce qui peut constituer à travers cette très ancienne lecture le souvenir encore vivant à ce jour de véritables textes d'anthologie contenus dans le roman de Joseph-Xavier Boniface Saintine et conçus comme des réflexions philosophiques attachantes sur l'Art, le Nature, l'Humanité. Il est clair, cependant,  que ce n'est pas à neuf ou dix ans et même à douze et quatorze ans que ces textes plus ou moins ardus et théoriques m'étaient abordables, en dehors du schéma romanesque et du souffle étrange de révolte dont s'animaient l'histoire et l'ensemble du livre.

Tout cela indique, au contraire, comme derrière une brume de la mémoire, la durée de la "fréquentation" d'un roman dont l'attrait avait pour moi des aspects dus non pas à une langue qui ne m'était pas familière à un certain niveau colaire, mais au sens d'une culture orale collective ambiante existant alors dans mon apprentissage algérien lié à la littérature populaire, aux contes, aux récits de famille, aux témoignagesplateau d'une vie précoce menée par notre génération dans une région des Hauts-Plateaux riche en traditions, décontractée, nourrie, avant l'école ou simultanément à l'école coranique et française, d'un parler bédouin nuancé et presque adulte pour notre juvénile pratique des acquis de l'observation assidue de la campagne steppique avec ses pierres, ses plantes, ses insectes, ses oiseaux, des intempéries et des fêtes dont elle était le théâtre au milieu d'autres épreuves et d'autres joies.

Pour ce qui est des générations précédentes dont la nôtre héritait quant à l'ancrage profond dans une Algérie algérienne, comme pour les autres générations jusqu'à la fin de la guerre de libération nationale, la "déculturation" telle que décrite plus tard et jusqu'à nos jours, n'existait pratiquement pas.

Un jour on fera remonter la date fatale de la perte d'une algériannité ancienne et fervente qui nous avait forgés et nous était chère, à l'intrusion dans notre société, d'un malentendu dont l'école et le nationalisme allaient payer le prix fort, à l'égal d'une véritable catastrophe : celui d'un Baâth spécifique et sournois, idéologie minorative, édulcorante, aux ravages incalculables pour les mentalités et le simple credo de la patrie et le bon sens dans l'action politique. Il serait juste de dire qu'à cette forme d'acculturation ravageuse et néanmoins semi-officielle s'ajoute une autre plus réduite dans ses effets, d'origine européenne et, pour cette raison, assez suspecte depuis l'ère coloniale.

Mais loin d'être le produit de l'école et des déviations néo-nationalistes, elle concerne un domaine et des franges citadines ou récemment urbanisées d'une population s'étant peut-être mal engagée dans la 10096532_pmodernité universelle en optant, par inclination de milieu et d'affinités paresseuses, pour une sous-culture petite-bourgeoise occidentale qui se retrouve d'ailleurs - comble de la dérision ! - sous une forme arabisée dans les films et le "music-hall" et autres apports mimétiques douteux de l'Égypte contemporaine et de certaines capitales arabes. Cette copie conforme du mauvais goût petit-bourgeois européen d'expression arabe, précisément parce qu'elle est arabophone et nous vient du Proche-orient, rencontre auprès d'un certain public arabisé selon l'évangile baâthiste, une faveur exagérée à laquelle ne peut pas prétendre la culture traditionnelle maghrébine et notamment son fleuron andalou ancien dans le domaine de la musique élaborée. (...)



les bilingues invétérés

Mais revenons aux livres lus et relus ; à ceux qu'on découvre pour la première fois ou qu'on retrouve après une très longue absence dans d'autres univers ! L'enfance, la jeunesse, l'âge adulte et parfois la vieillesse ont alors, étrangement, le même fil conducteur qui aide, par des souvenirs pertinents, sûrs ou intuitifs, à traverser le labyrinthe des ans et des épreuves jusqu'au dernier bénéficiaire de cette ancienne "lecture" revenue à lui comme un fantôme désirable.

C'est ainsi qu'en octobre 1966, dans un autre continent et une ville éloignée géographiquement de notre Méditerranée, j'ai découvert chez un bouquiniste de Sào Paulo (Brésil) d'origine syrienne - un Yazigiibn_roshd_averroes apparenté au fameux encyclopédiste arabe du XIXe siècle - deux ouvrages dont j'avais parcouru, il y avait bien longtemps de cela, des passages assez substantiels et significatifs sans pouvoir jamais me les approprier ou les lire en entier. C'était Tahâfut at-tahâfut du grand philosophe Ibn Roshd (Averroès) recherché vainement au Caire où il avait pourtout été édité, et Charh Manâzil al-ansâri d'Ibn Quayyim al-Jawzia (XIVe siècle), célèbre théologien et juriste disciple du réformateur hanbalite Ibn Taymîya et qui fut persécuté et emprisonné avec son maître. "Admirable prosateur", selon le jugement de tous ceux qui ont étudié son oeuvre dans le passé, il est aussi compté parmi les grands noms de la littérature arabe.

Quelques années auparavant, sur la même place de l'Opéra, au Caire, où, quelques temps après ma sortie de prison, j'avais trouvé l'Ibn Battouta dont je viens de parler plus haut, j'eus la chance de découvrir les vieux bouquins exposés pêle-mêle, les poèmes d'Henri Michaux (en français) et la Taghribat Bani-Hilâl, ou Geste aventureuse des Beni Hilal (en arabe), autre version de ce que j'avais entendu dans mon enfance bédouine du Hodna-Titteri sur Dhiâb ben Ghanem. Ne disait-on pas que le légendaire coursier dudit Dhiâb, héros de l'épopée Rambert2hilalienne, avait laissé la marque de son sabot sur le rempart de Sour-el-Ghozlane, [ci-contre] ville voisine de mon village natale ? Mais, en passant, ce qu'il faut retenir de cette évocation de livres et de lectures dont le souvenir remonte pour moi au passé proche ou lointain, c'est, entre autres, le fait ignoré ou méconnu, par sectarisme idéologique en Algérie et nulle part ailleurs, qu'au Caire, capitale de l'arabité intellectuelle, les bouquinistes exposaient en plein air des vieux livres en plusieurs langues européennes en plus de ceux, nombreux et de valeur, en langue arabe. Cela n'est pas fait pour nous étonner quand on sait que les plus grands écrivains proches et moyen-orientaux étaient et sont toujours d'éminents... bilingues et trilingues tels que Taha Hussein (6), Mahmoud al-‘Aqqâd (7), Mahmoud Teymour (8), Tawfik el-Hakim (9), Abdel-Qâdir Al-Mâzini (10), Naguib Mahfouz (11) et, avant eux (ou leurs contemporains) les pionniers de la littérature moderne née en exil comme Jabrane Khalil Jabrane, Chekib Arslâne (12), Mikhaïl Na'ïmah (13), Amine Rayhani (14), etc., déjà cité et, bien entendu tous les écrivains universitaires, hommes de culture maghrébins (sauf les algériens militants du Baâth spécifique).

Figurez-vous aussi que les écrivains japonais et autres asiatiques dignes, aujourd'hui, d'écrire et de connaître le vaste Univers, ainsi d'ailleurs que les plus célèbres parmi les écrivains de l'Europe, sont des bilingues invétérés. On ne peut imaginer, de nos jours, dans l'ensemble du monde arabe et ses régions les plus reculées, des universitaires, des diplomates (eh ! oui), des responsables d'institutions culturelles ou éditoriales ou de presse (instituts scientifiques et de recherche, radio-télévision, informatique et centres de documentation et d'archives, bibliothèques nationales et salles de lecture publique, maisons d'édition, laboratoires et centres d'expérimentation, musées de toutes sortes, etc.), qui seraient monolingues, ni, d'ailleurs, dans le reste du monde et davantage encore dans les pays développés d'Europe et d'Amérique du Nord.

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J'ai déjà dit - je crois - que dans mon enfance, celui qui nous fournissait en livres et en publications arabes vers les années 1930 s'appelait Si El-‘Azzouzi et était originaire d'El-Oued. Il faisait à peu près tous les marchés de la région jusqu'à Biskra en transportant d'Alger, chaque semaine, de la friperie et ces livres et revues usagés qu'il se procurait je ne sais comment et réservait exclusivement à des amis et lettrés deFRCAOM08_9FI_00106R_P village. Il existait alors - comme on le verra plus loin - des filières spécialisées dans la vente de vieux livres, interdits ou pas, surtout [dans la vente] des vieilleries, assimilées par les autorités coloniales à la friperie vestimentaire dont il faudra un jour écrire l'histoire parce qu'elle fut une pénible constante dans l'Algérie appauvrie et parfois loqueteuse jusqu'à la veille de l'indépendance. Cependant, ces ouvrages et ces revues arabes périmées, acheminées clandestinement sans doute d'Égypte en passant par la Tunisie trouvaient, non seulement des lecteurs, mais surtout, dans chaque village ou à peu près, l'homme, le taleb qui savait en tirer parti convenablement, étant lui-même assez ouvert, capable de bien lire et bien comprendre après avoir dépassé le stade de "déchiffreur", commun au plus grand nombre comme aujourd'hui encore, hélas ! Ces rares talebs-lettrés modernistes rompaient souvent avec une tradition maraboutique paresseuse sans adhérer, pour autant  à "l'Association des Oulémas musulmans algériens" dont c'était l'avènement en ces années-là dans l'Algérie citadine et beaucoup moins dans les campagnes, en dehors du Sud constantinois et d'une partie de la Kabylie orientale ou "Petite Kabylie".

Le "taleb" du village n'était pas toujours une personnalité marquante mais un éducateur utile (quand il était lui-même bien formé et dévoué aux enfants et à leurs familles), pris en charge par les parents d'élèves, c'est-à-dire très modestement et parfois nourri. Autodidacte et libre, ce maître d'école savait aussi qu'il était le parent pauvre de l'institution scolaire officielle française,quand elle existait dans le village ou la petite localité urbaine. Le rythme de fréquentation par les écoliers tour à tour de son humble lieu d'enseignement - une petite salle ouvrant sur la rue - et de l'école française, n'était commode ni pour lui ni pour ses élèves. Ceux-ci se levaient aux aurores pour aller d'abord à l'école coranique, avant de la quitter à l'approche de huit heures pour courir vers l'école française. Il était fréquent que ces écoliers, après le déjeuner de midi, retournent pour moins d'une heure de temps à l'école arabe mais plus sûrement encore ils le faisaient après le sortie des classes de l'école française à seize heures. Si le jeudi (contrairement au dimanche) était férié à l'école coranique, il ne devenait effectif comme jour de repos qu'après la séance du matin consacrée au tikràr ou révision, à haute voix, de tout ou partie des chapitres du Coran déjà appris par les gamins sous la direction du maître.

Le temps partagé entre les deux écoles pouvait paraître éreintant pour des enfants de six à douze ans, très souvent mal nourris et insuffisamment vêtus en hiver, mais en général ils s'en tiraient assez bien, l'endurance native aidant à l'adaptation à un climent continental rigoureux, chaud et froid et toujours sec. Dans l'une des deux écoles, tout se faisait ou presque en silence, dans une salle équipée de tables et de sièges placés en face du tableau noir ; dans l'autre, espace nu pourvu de nattes en alfa, rudimentaire, mais hospitalier, on récitait tous ensemble à tue-tête, et quand la voix collective faiblissait, le rappel véhément du taleb, assis lui aussi par terre, relançait la lecture, l'harmonieuse psalmodie enfantine. À cet âge, il n'y a ni passions ni phobies.

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école arabe, Biskra

Le colonisateur croyait peut-être que les jeunes enfants et leurs parents seraient tentés de comparer le "confort" matériel et "l'archaïsme", et d'opter en faveur du premier, mais les écoliers et leurs tuteurs ne pensaient pas à mal, n'avaient pas de préférence proclamée et c'était cela qui faisait leur force, leur capacité d'apprentissage et de décontraction tolérante dans l'un et l'autre secteurs du savoir.

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école arabe, Biskra

Et puis, l'école officielle du village de Sidi-Aïssa était une école dite "indigène" où il n'y avait pas un seul élève européen mais une grande majorité d'élèves musulmans en même temps qu'une douzaine de petits israélites parlant l'arabe comme leur langue maternelle et fortement arabisés dans leurs genres de vie. Eux et leurs familles, certainement de citoyenneté française, appartenaient à la communauté juive du Sud algérien et portaient cinq ou six noms parmi ceux de l'ancienne diaspora andalouse judaïque réfugiée au Maghreb entre le XIVe et le XVIIe siècle et débordant depuis 1830, les lieux habituellement citadins pour s'intégrer à des centres villageois dans la mouvance de grands foyers rabbiniques traditionnels tels que Ghardaïa, Laghouat, Bou Saâda.

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"Constantine, enfants arabes et juifs", carte postale ancienne

Notre village se trouve précisément au voisinage de cette dernière ville, et les noms les plus connus de la petite communauté juive de Sidi-Aïssa étaient ceux de Sellem, El Baz, Chicheportiche, Nedjar, Benguetta. Peut-être que la mode religieuse n'était pas, à l'époque, pour le "m'as-tu vu" et le côté spectaculaire de la simple pratique, de l'observance rituelle exagérée comme aujourd'hui, car, dans ce centre villageois pourtant bien situé et peuplé d'habitants à la spiritualité mystique ou monothéiste affirmée, il n'existait ni mosquée officielle, ni église, ni synagogue connue édifiée en tant que telle.

Femmes juives et femmes musulmanes se rendaient visite pendant les fêtes religieuses de l'une ou l'autre communauté, et leurs familles partageaient parfois l'usage de la même cour dans la grande maison où elles habitaient côte à côte dans des logements séparés, autonomes. Curieusement encore, ces femmes de foi religieuse différente mais parlant la même langue et vivant en bon voisinage avec leurs familles, se rencontraient parfois ensemble en "pélerinage" au tombeau de Sidi Aïssa ben M'hammed sur les collines austères et nues qui dominent le village au sud-ouest. Ayant toujours été sensible aux belles voix de femmes modulant une harmonie classique consacrée par le temps, je me rappelle encore ce que chantaient quelques femmes israélites venues offrir à ma mère du pain azym de la Pâque juive en entonnant sur le pas de la porte, en partant, un air célèbre d'origine andalouse. C'était toujours, en quelque sorte, dans les années 1920 chez les femmes algéroises et citadines en général, de la région du centre du pays, le chant nostalgique de "l'Au-revoir".

Ces visiteuses attentionnées et, naturellement toutes arabophones de mère en fille, avaient comme la plupart des femmes entre elles, plus d'humanité et de décontraction affectueuse et spontanée dans leurs rapports, surtout dans le monde méditerranéen. Il en va autrement des relations entre hommes au masculin et cela est vrai du monde entier et de l'histoire de toute l'espèce humaine depuis les origines.

Ce qui ne veut pas dire - pour ce qui est de notre village - qu'il existait par principe une hostilité collective envers les juifs de la part des habitants musulmans de Sidi-Aïssa. Les relations entre les deux communautés allaient sans doute changer à l'avènement du sionisme agressif, militaire et colonial lors de la spoliation de la Palestine par le nouvel État d'Israël, mais je n'étais plus là pour en juger puisque ma famille a quitté définitivement le village dans l'été de l'année 1935. de mon temps, et plus tard à l'école - de la fin des années 1920 au milieu des années 1930 - et dans mon quartier, la fillette, puis la jeune fille et la femme mariée la plus belle et la plus indépendante d'esprit était Sawda, une jeune juive qui, je l'appris en 1964, était restée dans la région de Sidi-Aïssa/Chellalet-el-Adhaoura après le départ massif de ses coreligionnaires et des rares Européens, et avait rendu clandestinement de grands services au F.L.N-A.L.N. et à la cause nationale pendant notre guerre de libération.

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"fillettes juives", carte postale ancienne, Algérie

Déjà, quand je fréquentais Si Ahmed Medouas, le taleb autodidacte et cultivé qui fut mon maître et l'école coranique dès 1925 et, occasionnellement, un compagnon et un ami de la famille jusque dans les années 1940, il me parlait d'elle toujours avec infiniment de respect comme si elle était elle-même musulmane, et lui apportait de la nourriture en s'attardant à converser avec lui sur un tas de sujets dont se préoccupaient, à l'époque, les plus politisés des Algériens.

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Si Ahmed Medouas est ce vieux maître d'école coranique un peu plus âgé que le plus "vieux" de ses élèves et qui enseignait le Coran et, parfois, les rudiments de la grammaire arabe et beaucoup d'autres choses concernant la littérature. Menant une existence d'ascète en vivant de peu, il consacrait ses loisirs à la lecture des livres et publications arabes apportés chaque semaine par Si El-‘Azzouzi, marchand de friperie et voyageur infatigable de la culture malgré ses connaissances limitées en la matière. Si Ahmed qui, à la longue, était devenu un ami, un frère aîné, après avoir été le maître attentif et sévère des premières années de mon enfance studieuse à Sidi-Aïssa, nous changeait d'emblée, jusque dans le milieu des années 1930, des autres talebs traditionnels d'école arabe que nous eûmes dès 1924 ou 1925 à peu près. Aussi consciencieux  que lui et dévoués, ces maîtres pédagogues de village n'avaient pas son ouverture d'esprit, sa curiosité intellectuelle et sa bonté, ni une certaine chaleur affective de l'algérianité.

Mostefa Lacheraf, Des noms et des lieux.
Mémoire d'une Algérie oubliée
,
éd. Casbah, 1998, p.  19-30.


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Mostefa Lacheraf et Boudiaf en octobre 1955

 

 

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notes (Michel Renard)gibran

(1) Mohammed Ahmed Jâd al-Mawla bey, est notamment l'auteur de Muhammad al-Mathal al-Kamil (Mahomet, l'exemplaire perfection) (Le Caire, 1932 ; rééd. Beyrouth, 1972).

(2) Jabrane Khalil Jabrane (en arabe) ou Khalil Gibran (1883-1931) [photo ci-contre], célèbre écrivain et poète libanais, chrétien maronite. Le Prophète est publié en 1923.

(3) Al-Mouaylihi, ou Mohammed al-Muwaylihi (1858-1930), écrivain égyptien auteur deimage_liv69x Hadith ‘Isa ibn Hisham (1898 et 1907) ; traduction en langue française : Ce que nous conta ‘Isâ ibn Hichâm, éd. du Jasmin, Clichy, 2005, préface de Luc-Willy Deheuvels [dans l'édition en langue française du journal égyptien al-Ahram : interview de Randa Sabry, professeur de critique littéraire à l'université du Caire et traductrice de al-Muwaylihi].

(4) Joseph-Xavier Boniface Saintine (1798-1865), auteur de théâtre et de ce roman dont parle Lacheraf, Picciola, qui date de 1836, qui est sous-titré "la fleur et le prisonnier" et qui a connu des dizaines (!) de rééditions.

(5) Jirji Zaydan (1861-1914), chrétien libanais d'Égypte, auteur de nouvelles et romansarton14609782842721800FS historiques ; de tendance réformiste (Nahda), il fonde la revue al-Hilal en 1892 ; a publié Tarikh al-Tamaddun (1902-1906), Rihlah ila Urubba (1912). Cf. Anne-Laure Dupont, Girgi Zaydan, 1861-1914, écrivain réformiste et témoin de la renaissance arabe, Institut français du Proche-Orient, Damas, 2006. Cf. L'autobiographie de Jurji Zaidan, comprenant quatre lettres à son fils (en langue anglaise). Cf. aussi Saladin et les assassins, éd. Paris-Méditerranée, 2006.

(6) Taha Hussein [ou : Husayn] (1889-1973), le "doyen de la littérature arabe", écrivain égyptien marqué par la cécité dont il fut victime dès l'âge detaha1 trois ans, et par la confrontation avec la culture occidentale. En 1919, il soutient une thèse en Sorbonne sous la direction de Durkheim, consacrée à la philosophie politique d'Ibn Khaldûn. En 1926, il publie La poésie antéislamique (fi al-shi'r al-jahili) qui fait scandale car il doute de l'authenticité du poète Imrû'l-Qays (mort vers 530 ou 540) et y affirme le caractère apocryphe de la célèbre poésie antéislamique (muallaqat). Celle-ci, d'après lui, aurait été rédigée aux temps desTaha_Hussein_photo Abbassides, deux ou trois siècles après sa prétendue origine. Il dut renoncer à la radicalité de cette thèse en publiant, en 1927, La littérature antéislamique (al-adab al-jahilî). Taha Hussein a rédigé une autobiographie : Le Livre des jours (premier livre paru en 1926, troisième en 1955). Il fut recteur de l'université d'Alexandrie (1942) et ministre de l'éducation nationale (1950). Cf. l'introduction de Jacques Berque au recueil Au-delà du Nil (Gallimard/Unesco, 1977), p. 9-42. Évocation radiographique de Taha Hussein, rénovateur de la littérature arabe par Amina Taha Hussein (petite-fille) et André Miquel.

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(7) Abbas Mahmoud al-‘Aqqâd (1889-1964), intellectuel égyptien, à la curiosité encyclopédique et auteur prolifique. Il écrivit des biographies de Averroès, de Benjamin Franklin, de Francis Bacon... Malheureusement, il s'employa à alimenter l'antisémitisme en traduisant en 1951, le Protocole des sages de Sion et en créditant ce faux connu d'une mise en oeuvre déjà commencée et d'une suite à venir. Il diffusa également un conservatisme anti-féministe par son livre La femme dans le Coran. Bio-bibliographie, en langue anglaise.21550

(8) Mahmoud Teymour (1894-1973), pionnier de la nouvelle, publie dès les années 1920, auteur de : Les Amours de Sami : roman égyptien suivi de dix contes (1938) ; Bonne Fête et autres contes égyptiens (1954) ; La vie des fantômes, Nouvelles Editions Latines, 1956.

(9) Tawfiq al-Hakim [ou : Tewfik El Hakim] (1898-1987), écrivain égyptien,tewfik_el_hakim_couvhakim_t01mah16 dramaturge et auteur du célèbre Journal d'un substitut de campagne en Égypte (1940), publié en France dans la collection "Terre Humaine" (Plon, 1974). Ci-contre, sur la photo de groupe, de gauche à droite : la chanteuse Oum Khalsoum (lunettes noires), Naguib Mahfouz et Tawfiq al-Hakim (cliquer sur l'image pour l'agrandir).977424947X

(10) Abdel-Qâdir Al-Mâzini (1890-1949), écrivain égyptien, auteur de nouvelles, de critiques et portraituriste de la classe moyenne caïrote des années 1930 et 1930  (note en langue anglaise sur al-Mâzini).

(11) Naguib Mahfouz (1991-2006), mondialement connu pour sa Trilogie (Impasse des deux palais, le Palais du désir, le Jardin du passé) publié en 1952 et pour son prix Nobel obtenu en 1988. Ses premiers récits, de 1939 à 1946, portaient sur l'histoire ancienne de l'Égypte. Sur la photo de groupe ci-contre, le cinquantième anniversaire de Naguib Mahfouz (cliquer pour agrandir).

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(12) Chakib Arslan (1869-1946), homme politique druze libanaisShakib_Arslan partisan du panarabisme, portant le titre d'«émir». Il fut député au parlement d'Istanbul, s'exila au Caire en 1921 où il devint chef de la délégation du Comité syro-palestinien, et s'installa à Genève en 1928 comme représentant de ce Comité auprès de la S.D.N. (Société des Nations). L'historien Charles-André Julien écrivait de lui : "Singulière personnalité que celle de ce féodal libanais qui, de son bureau de Genève, distribua dix-huit ans durant, les mots d'ordre à l'Islam méditerranéen et dont l'influence survit à toutes les crises et à toutes les compromissions. Ce fut surtout comme écrivain et propagandiste que s'affirma son action. Sa maîtrise de la langue arabe lui valut le titre de «prince de l'éloquence» et la présidence de l'académie arabe de Damas. Formé à l'école de Djamal ed-Din al-Afghani et du cheikh Abdu, compagnon de Rachid Rida, il se révéla conducteur d'hommes d'uneSyroPalestinian rare maîtrise grâce à sa dévorante activité et son ascendant personnel" (L'Afrique du Nord en marche, 1952, rééd. 2002, p. 24-26). Il publia un journal, La Nation arabe. Chakib Arslan rencontra Mussolini. Henry Laurens conclut au sujet de son rôle : "Par son inlassable activité de propagandiste, Arslan a été l'artisan de la transformation du panislamisme maghrébin en un nationalisme arabe à tendance islamique. Il a dans le même temps popularisé en Orient arabe les grands thèmes de la lutte des activistes maghrébins. On lui doit ainsi un complet dépassement du cadre géographique primitif de l'arabisme et sa généralisation à l'ensemble du monde arabe" (L'Orient arabe, arabisme et islamisme de 1798 à 1945, Armand Colin, 1993, p. 290).

(13) Mikhaïl Na'ïmah [orthographié par erreur dans le livre : Mikhaïl No'aïma] (1889-1988), écrivain et critique libanais. A vécu en Ukraine de 1905 à 1911, puis aux États-Unis, de confession chrétienne.

(14) Amine Rayhani (1876-1940), écrivain libanais considéré comme lerayhani_couvrayhani_portrait père de la littérature du Mahjar (adab al-mahjar) produite par l'émigration arabe-américaine. Il est de confession chrétienne et s'exprima autant en anglais qu'en arabe. Rayhani fut l'une des voix du nationalisme arabe. Il écrivit un ouvrage sur  Ibn Séoud, fondateur de l'Arabie Séoudite (muluk al-‘arab, Le roi des Arabes) qui fut un succès. Cf. un site très complet : ameenrihani.org.

 

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liens

- Mostefa Lacheraf sur Dz Lit



Esprit_Lacheraf_1955
la revue Esprit de mars 1955 publie un article de
Mostefa Lacheraf intitulé "le patriotisme rural en Algérie"


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mercredi 31 janvier 2007

Enseigner l’histoire des immigrations en France (mercredi 14 mars)

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histoire des immigrations en France

 

Les immigrations, étrangères et coloniales, ont profondément marqué l’histoire démographique, économique, sociale, politique et culturelle de notre pays, en particulier à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

Objet d’étude depuis de nombreuses années pour les spécialistes des sciences sociales, cette histoire, qui a donné lieu à de très nombreuses publications, reste cependant, aujourd’hui encore, un domaine relativement ignoré des programmes d’enseignement scolaire. Pourtant, la demande sociale de connaissances et de compréhension, sur ce sujet et sur ses implications présentes, est considérable.

C’est pourquoi, le département d’histoire de l’Université Paris VIII - Saint-Denis, organise le mercredi 14 mars 2007, de 9 h à 17 h 30, salle B 106, une journée de formation destinée aux enseignants (toutes disciplines) sur le thème :


Enseigner

l’histoire des immigrations en France



Ouverture par Jacques Toubon
Président de la CNHI

Marie-Claude Blanc-Chaléard, maître de conférence en histoire contemporaine, Université Paris I-Sorbonne
Pourquoi enseigner l’histoire de l’immigration ?

Laure Barbizet-Namer, Directrice du projet scientifique et pédagogique Cité nationale de l'histoire de l'immigration - Nathalie Héraud, responsable du département Education
Une Cité nationale d’histoire de l’immigration : pour quoi faire ?

Caroline Douki, maître de conférence en histoire contemporaine, Université Paris VIII
Politiques migratoires depuis la fin du XIXè siècle : contrôles et aspects sociaux

Daniel Lefeuvre, professeur d’histoire contemporaine, Université Paris VIII,
Les immigrés dans la reconstruction et les Trente Glorieuses

Philippe Rygiel, maître de conférence, Université Paris I-Sorbonne
Intégration et assimilation hier et aujourd'hui

Michèle Tribalat, démographe, directrice de recherches à l’INED
Combien d’immigrés ? statistique publique et maîtrise quantitative de l'immigration en France et dans l’espace européen


Inscription : adresser par mail (Daniel.Lefeuvre@tele2.fr) votre nom, prénom, discipline, établissement.


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mardi 30 janvier 2007

Courriel à Madame Florence Beaugé, du Monde (Gilbert Meynier)

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sur la "bataille", ou le "nettoyage",

d'Alger (1957)

Courriel à Madame Florence Beaugé, du Monde

Gilbert MEYNIER


Madame,

Votre article (Le Monde, daté du 30 janvier 2007), qui est intitulé "50 après : Les survivants du "nettoyage d'Alger", me paraît globalement honnête et bien  informé, si ce n'est qu'il appelle de moi les commentaires suivants :

- Vous avez grandement raison de discuter les termes du syntagme "bataille d'Alger".57 En cela nous nous rejoignons, puisque, dans mon livre, Histoire intérieure du FLN (Fayard, Paris, 2002, et Casbah Editions, Alger, 2003), je n'emploie jamais que l'expression de "grande répression d'Alger" pour désigner les faits dont il est question : il n'y a, en effet, pas de bataille lorsqu'il y a une aussi grande disproportion des forces en présence.

- Votre article comporte une erreur relative en ce qui concerne les "attentats qui ensanglantent la population européenne depuis l'automne 1956 et créent la psychose". En effet, le plus précoce, et le plus meurtrier des "attentats" d'Alger de cette période, fut l'attentat de la rue de Thèbes, du 10 août 1956 ; et ce fut un attentat préparé et commis par les ultras européens d'Algérie : ce furent Philippe Castille et Michel Fessoz qui déposèrent une bombe au plastic de 30 Kg, dont l'explosion causa la mort de 15 (version européenne) à 60 (version algérienne) personnes (Cf. mon livre, p. 322).

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Zohra Drif, arrêtée le 24 septembre 1957

- Autre erreur : vous écrivez que Zohra Driff était "originaire d'Oran". En réalité, elle était originaire de Tiaret, à 200 km au sud-est d'Oran, et elle était issue d'une notable, et très connue, famille du Sersou.

- Toujours au sujet de la même Zohra Driff, vous auriez pu, en deux mots, renseigner vos lecteur sur ce qu'est une "sénatrice " dans l'Algérie d'aujourd'hui: quelqu'un de nommé par le pouvoir d'État (elle vient d'y être reconduite), et en aucun cas une élue désignée de façon démocratique. On peut dire, en effet, qu'elle est de celles (ceux) qui ont été récupéré(e)s par le pouvoir d'État pour administrer la leçon moralisatrice et héroïsante de la période de la guerre coloniale de 1954-1962. Sans compter qu'il n'aurait pas été inintéressant, aussi,  de noter que Zohra Driff est veuve de Rabah Bitat, un des neuf chefs historiques du FLN, et qui a longtemps président de l'Assemblée nationale, et qui était considéré comme un cacique du régime.

arton57963_137x170- Au sujet de Abdelhamid Mehri, il est important de savoir qu'il a été, au 2e CCE et au 1er GPRA, ministre "des Affaires sociales et culturelles". Mehri était (est encore, puisqu'il est toujours de ce monde) un homme d'esprit particulièrement ouvert. De formation exclusivement arabe (université de la Zaytûna, Tunis), il a été de ces arabisants qui, tout seuls, ont appris le français le dictionnaire à la main, et sont parvenus à maîtriser cette langue de manière exemplaire. Il n'aurait peut-être pas été inutile de rappeler à vos lecteurs, en lieu et place de détails moins substantiels, que Mehri fut la personnalité la plus ouverte du FLN (il a été secrétaire général du FLN) du début des années 1990, à l'époque du ministère de Mouloud Hamrouche, lequel fut sans doute ce que l'Agérie indépendante connut de plus éclairé comme gouvernement - Hamrouche étant lui-même officier de formation, et aussi arabisant originel, mais bien distinct du directoire militaire qui régit l'Algérie, éventuellement sous la couverture de fusibles civils, depuis des décennies.

- À propos de Yacef Saadi : il a été, en effet, un combattant illustre de l'époque de la grande répressionSaadiYacef d'Alger, d'origine purement activiste, et en aucun cas d'origine politique/militante. Il est aujourd'hui de ceux qui, à l'instar de Zohra Driff, sont utilisés par le pouvoir algérien, lequel tire son origine dirigeante originelle de l'armée des frontières et de l'EMG de Boumediene, lesquels n'avaient jamais, eux, combattu, dans les maquis.

D'authentiques combattants de terrain comme Yacef Saadi ont été ultérieurement HOUARI_BOUMEDIANErécompensés de leur combat par diverses sinécures, cela, à mon sens, pour compenser leur exclusion de fait du pouvoir réel par l'EMG de Boumediene [ci-contre] à l'été 1962, lequel EMG s'est ouvert un chemin sur Alger à l'été 1962 par une conquête militaire qui a écrasé les maquisards de la wilâya 4 (Algérois), conquête qui, en trois jours, début septembre 1962, et d'après des sources officielles algériennes, a fait 1 000 morts.

- On ne comprend pas de manière limpide, d'après votre article, en quoi "les idéaux de la révolution" ont été "trahis", selon la formule du Professeur de médecine Ali Hattab que vous citez.

Merci, en tout cas, pour votre article éclairant.
Avec mon plus respectueux compliment,

Gilbert Meynier



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le film de Gillo Pontecorvo (1966)A3532




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- sur le film La bataille d'Alger


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Brahim Hadjaj dans le rôle de Ali Lapointe


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Reportage

50 ans après : les survivants du

"nettoyage d'Alger"

Florence BEAUGÉ



Il porte un jean, un pull-over noir usé et une casquette. Un sécateur à la main, il accueille ses visiteurs en s'excusant de sa tenue. Il ne s'agit pas du jardinier mais de Yacef Saadi, l'homme le plus recherché d'Algérie en 1957, celui dont la tête avait été mise à prix par l'armée française, le "fellagha" immortalisé par le célèbre film de Pontecorvo, La Bataille d'Alger, dans lequel il joue d'ailleurs son propre rôle. "Quand les paras m'ont enfin capturé, le 24 septembre 1957, Massu s'est exclamé : "Ça y est, la guerre d'Algérie est terminée !" C'est peu dire qu'il se trompait !", sourit cet homme petit et vif, aujourd'hui âgé de 78 ans, en parcourant le parc de sa maison, une superbe demeure avec piscine, située sur les hauteurs d'Alger.

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Yacef Saadi

De Yacef Saadi, on dit tout et son contraire. Ceux qui l'ont connu à l'époque où il était responsable de la Zone autonome d'Alger (ZAA) continuent de le vénérer. Ils se souviennent "d'un chef fantastique", à "l'autorité naturelle", qui savait tisser autour de lui "de vrais liens de fraternité et de solidarité". Les autres l'exècrent. Ils ne retiennent que le notable "récupéré par le pouvoir", le sénateur plusieurs fois nommé par le président Bouteflika, détenteur, dit-on, "d'une immense fortune".

Peu importe. Yacef Saadi, enfant de la Casbah, est un irremplaçable acteur et témoin de la "bataille d'Alger", une victoire militaire pour la France, mais une écrasante défaite politique. Côté algérien, on récuse l'expression, puisqu'il s'est agi non d'une bataille à armes égales, mais d'une "opération de nettoyage" de l'armée française, d'une "effroyable escalade dans la répression et la pratique de la torture".


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image du film de Pontecorvo

La "grève des huit jours" ? Yacef Saadi se souvient de ses protestations quand l'état-major de la révolution algérienne, le Comité de coordination et d'exécution (CCE, auquel appartiennent Abane Ramdane et Larbi Ben M'Hidi), décide de lancer cette opération, il y a tout juste cinquante ans, le 28 janvier 1957. L'objectif est d'attirer l'attention des Nations unies sur la question algérienne. Une semaine, avertit alors Saadi, homme de terrain, "c'est beaucoup trop". La population n'arrivera pas à tenir aussi longtemps, même si le Front de libération nationale (FLN) a pris soin de ravitailler à l'avance les familles plus démunies.

De fait, la grève est brisée au bout de trois jours. Les paras enfoncent les rideaux métalliques des magasins, ordonnent la réouverture des échoppes et embarquent les commerçants récalcitrants. La Casbah, zone "libérée" par le FLN, ne va pas tarder à être reprise en main par l'armée française. La direction de la ZAA, elle, achèvera d'être décapitée avec la mort d'Ali la Pointe le 8 octobre 1957. Ce jour-là, cet adjoint de Yacef Saadi et ses trois jeunes compagnons de combat refusent de se rendre et meurent déchiquetés dans leur réduit plastiqué par les paras.

Tortures. Exécutions sommaires. Viols. Internements arbitraires dans des camps... Tout est bon, cette année-là, pour "purger" Alger du FLN, mettre fin aux attentats qui ensanglantent la population européenne depuis l'automne 1956 et créent la psychose, et décourager la population algérienne de basculer dans le camp indépendantiste. Peine perdue. C'est l'inverse qui va se produire. "Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place. Demain, l'ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes", chantonne soudain Saadi, en déambulant dans son jardin, son sécateur toujours à la main. "J'aimais ce Chant des partisans, surtout chanté par Yves Montand ! Je me souviens aussi que je me prenais pour Chen, le héros de La Condition humaine (André Malraux). J'admirais son courage, le fait qu'il luttait pour une cause", sourit-il, nostalgique.

De cette époque, le chef de la ZAA ne garde pas que des souvenirs tragiques, loin de là. "On s'amusait, onMassuJacques rigolait, on provoquait Massu (le chef de la 10e division parachutiste). Ce sont mes meilleures années ! Elles ont donné un sens à ma vie."

Zohra Drif, adjointe de Yacef Saadi, capturée le même jour que lui, ne dit pas autre chose. Devenue avocate et sénatrice, celle qui n'a alors que 19 ans va vivre toute la bataille d'Alger cachée dans la Casbah. Originaire d'Oran, la jeune fille imagine la vieille ville comme un "endroit mal famé", presque "un bordel à ciel ouvert". Elle découvre en fait de petits palais de l'époque ottomane d'une beauté étonnante, propres, ornés de marbre, de céramique, de fleurs... Cachée sous un aïk blanc, elle déambule dans des ruelles obscures qui débouchent "sur des éclaboussures de lumière". Surprise par la misère des habitants, Zohra Drif l'est plus encore par "la solidarité et l'extrême générosité" dont ils font preuve. Bien sûr, elle n'a pas oublié son angoisse et son stress permanents, ni sa découverte horrifiée de la "torture à domicile" pratiquée sur les suspects par les parachutistes, ni le silence de mort qui s'abattait sur la casbah après l'exécution d'un "frère" à la prison toute proche de Barberousse, mais elle se souvient plus encore de "fous rires monumentaux" avec ses "soeurs" de combat, les moudjahidate, notamment Djamila Bouhired.

germaineTSi Yacef Saadi conserve, aujourd'hui encore, une grande estime pour Germaine Tillion, cette ethnologue spécialiste du Maghreb, devenue pour un temps médiatrice dans le conflit algérien, Zohra Drif parle avec une certaine distance de l'ancienne résistante déportée à Ravensbrück. "Quand Germaine Tillion est venue nous voir, dans notre cache de la Casbah, pour nous demander d'arrêter de poser des bombes, elle nous a traités de terroristes. Je me disais : "Mais elle est folle, cette femme ! On nous torture, on largue des bombes au napalm sur la population civile, on balance les prisonniers algériens vivants du haut des hélicoptères, et elle nous fait des leçons de morale !"", raconte la sénatrice, encore interloquée, cinquante ans plus tard.

Avec sa crinière blanche, ses yeux bleus et son élégante silhouette, Habib Reda garde, à 86 ans, sa réputation de bel homme. Cet ancien acteur de cinéma et de théâtre, dont tout le monde connaissait la voix, à la radio d'Alger, dans les années 1950, est aujourd'hui citoyen américain. Il partage sa vie entre Alger, Paris et Tampa, en Floride, où résident son fils et ses deux petits-enfants.

Habib Reda ne se vante de rien. Ni d'avoir été affreusement torturé, l'été 1957, à l'école Sarouy, l'un des pires centres d'interrogatoire de l'armée française tenu par le capitaine Chabanne et le lieutenant Maurice Schmitt (qui deviendra plus tard le chef d'état-major des armées françaises). Ni d'avoir été un poseur de bombes, lui, l'homme cultivé, qui jouait Molière et Shakespeare sur toutes les scènes d'Algérie. L'attentat "des lampadaires", qui fera 8 morts et une soixantaine de blessés, le 3 juin 1957, à Alger, c'est lui. "Oui, 30_09_1956_echo_vous pouvez parler de terrorisme. Mais croyez-moi si vous voulez : la veille de ces attentats, le jour même, et les nuits suivantes, je n'en dormais pas, confesse cet ancien moudjahid. Nous posions ces bombes à contrecoeur. Ce ne sont pas des choses qu'on efface facilement. Mais nous n'avions pas d'autre choix pour nous faire entendre..."

C'est à la fin de l'année 1956 qu'Habib Reda a été chargé par Yacef Saadi d'organiser un "réseau bombes" à Alger. Le FLN a promis de venger la population algérienne de l'attentat de la rue de Thèbes, qui a fait, en plein coeur de la Casbah, dans la nuit du 10 au 11 août, 80 morts et une centaine de blessés. La bombe a été placée par des ultras, partisans de l'Algérie française. Commence alors un cycle d'attentats et de représailles qui ne cessera qu'avec l'indépendance de l'Algérie, en 1962.

Capturé et condamné à mort deux fois, Habib Reda échappe à la guillotine - comme Yacef Saadi et une centaine d'autres combattants indépendantistes - grâce à de Gaulle qui prononce une amnistie générale, peu après son arrivée au pouvoir. "Quand on me demande en quelle année je suis né, je réponds toujours : en 1958 !", raconte l'ancien acteur en riant. À la fin des années 1970, Reda ira se recueillir, avec sa femme, sur la tombe du général de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Églises. Dans la petite librairie de la place centrale du village, il achètera les Mémoires de celui qui lui a sauvé la vie.

Désillusion. Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier l'Algérie d'aujourd'hui. "Qu'avons-nous fait de notre indépendance ?", s'interrogent les uns et les autres. Au sein de la population, le désenchantement est profond. On se méfie des commémorations à venir, redoutant toujours une récupération du pouvoir. "Qui aurait pu imaginer que l'Algérie en serait là aujourd'hui ? L'injustice, la misère, la corruption à grande échelle... Les vivants ont trahi les morts. Je n'ai pas autant d'amertume envers la France qu'envers les miens, car eux ont trahi les idéaux de la révolution", assène calmement Ali Hattab, professeur de médecine et fils de chahid (martyr).

"Nos parents se sont sacrifiés pour que nous puissions vivre dans un pays juste, débarrassé de la hogra (l'humiliation). Mais la hogra est toujours là. Les "purs" sont morts. Les gens du pouvoir sont les nouveaux colons de l'Algérie", lâche, désabusé, un journaliste, lui aussi fils de chahid. "L'indépendance de l'Algérie ? Nous l'avons obtenue, résume de sa voix calme et douce Abdelhamid Mehri, ancien ministre du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). La libération, elle, reste à gagner..."

Florence Beaugé
article paru dans l'édition du Monde daté 30.01.07

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image du film de Pontecorvo



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le général Massu, et le capitaine Graziani


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mercredi 24 janvier 2007

Points de contact entre les cultures, hérités du fait colonial

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Points de contact entre les cultures

hérités du fait colonial

colloque, Toulon, 21, 22 et 23 mars 2007



Le laboratoire de recherches Babel de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université du Sud Toulon-Var et le Centre interdisciplinaire de recherche sur la culture des échanges de l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III (CIRCE) organisent un colloque international sur le thème du colonialisme, qui se tiendra à Toulon les 22 et 23 mars 2007.

Les guerres, massacres, destructions…, perpétrés par les puissances colonisatrices, les années d’occupation et d’exploitation, ont aujourd’hui encore de lourdes conséquences sur les rapports entre ex-colonisateurs et ex- colonisés. Pourtant, malgré les heurts et la violence, au-delà du rapport de dominants à dominés, des contacts se sont établis et ont donné naissance à un échange interculturel.

C’est à ces contacts que nous proposons de nous intéresser, aussi bien dans une perspective historique que contemporaine, cette approche du fait colonial se voulant non pas une relecture du passé mais bien au contraire une tentative de donner une base solide au dialogue entre les cultures si souvent souhaité et, dans les faits, si peu pratiqué. Il pourra s’agir des voix qui, par le passé, se sont élevées contre les puissances colonisatrices, proposant un autre rapport entre les civilisations, ou des situations actuelles héritées du fait colonial, en particulier lors des migrations de populations originaires des ex-colonies vers l’ancienne puissance d’occupation.

Les laboratoire de recherches Babel et CIRCE, par nature pluridisciplinaires, souhaitent accueillir des chercheurs de toutes disciplines (lettres et langues, mais aussi philosophie, histoire, histoire de l’art, géographie,droit, économie…) qui voudront contribuer à cette réflexion sur le colonialisme et qui, sans limite spatio-temporelle, voudront se pencher sur les points de contact entre les cultures, hérités du fait colonial.

Comité scientifique : José Garcia-Romeu, Isabelle Felici, Monique Léonard, Jean-Charles Vegliante.


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cliquer sur chaque image pour l'agrandir

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Isabelle D. Felici : bio-biblio

- elici@univ-tln.fr- 

FELICI Isabelle, La Cecilia. Histoire d’une communauté anarchiste et de son fondateur Giovanni Rossi, éditions Atelier de création libertaire, 2001.

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BABEL



- laboratoire BABEL

Le laboratoire BABEL a été créé en 1996 à l'UFR des Lettres et Sciences humaines de l'Université du Sud - Toulon - Var, à l'initiative de James Dauphiné. Il a été contractualisé par le ministère de l'Éducation Nationale le 1er janvier 1998 (EA 2649) et sa contractualisation a été renouvelée pour les années 2000-2003, puis 2004-2007. Il est dirigé depuis octobre 1998 par Monique Léonard , professeur à l'Université de Toulon et du Var.

Babel est né de la collaboration pluridisciplinaire réalisée au sein de l'UFR Lettres et Sciences humaines en langue et littérature française, littérature comparée, cultures et civilisations anglophones, espagnoles et hispano-américaines, italiennes. Les premiers travaux ont été consacrés à l'étude des Langages et des Mythes, puis Babel a réorganisé son activité autour de trois axes majeurs : Langage, Imaginaires (et en particulier Imaginaires des lieux), Civilisations.

Babel favorise les échanges avec les disciplines extérieures (histoire, sociologie, sciences politiques, études cinématographiques, médecine, éthologie, experts en sports…) susceptibles d'enrichir ponctuellement les recherches menées dans tel ou tel domaine. Des relations sont entretenues aussi bien avec les universités proches du Sud de la France - Aix, Nice, Corte -, qu'avec des universités étrangères - Ljubljana et Novossibirsk en particulier.

BABEL est associé à la formation doctorale qui dispense l'enseignement de Master Recherche, Domaine Lettres et Sciences humaines, Mention Langues, littérature et civilisaion, Spécialités Langage, Imaginaires et Civilisations et accueille les doctorants préparant une thèse sous la conduite d'un directeur de recherche à l'UFR Lettres.

Privilégiant la thématique méditerranéenne, BABEL s'est donné pour objectif au cours des années 2004-2007 d'approfondir l'emprise de la mer sur l'imaginaire dans les disciplines littéraires.


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Toulon



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mardi 23 janvier 2007

La controverse autour du «fait colonial» (note de lecture, par Claude Liauzu)

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Mémoires d'empire, un livre de Romain Bertrand




La controverse autour du «fait colonial»

Claude LIAUZU, note sur le livre de Romain Bertrand



BERTRAND Romain, Mémoires d’Empire. La controverse autour du «fait colonial», aux Éditions du Croquant, Broissieux, Bellecombe-en-Bauges, 2006, 221 p.

9851786Ce livre de Romain Bertrand est à lire par tous ceux qui se préoccupent des enjeux publics du passé colonial. Il traite des guerres de mémoires, liées notamment à la loi du 23 février 2005 sur le «rôle positif» de la colonisation...

Il présente une analyse intéressante des conditions dans lesquelles cette loi a pu passer : lobbying des associations de rapatriés, certes, mais aussi rôle d’élus de la majorité cherchant à s’affirmer sans appartenir aux cercles du pouvoir. La fronde de l’UMP contre le président de la République, quand elle a refusé de voter l’abrogation de l’article 4 imposant un enseignement officiel, le montre ; cela malgré la campagne des historiens contre la loi, les pépins dans les relations franco-algériennes, les pressions de l’Elysée. Il faudrait aussi souligner les problèmes du gaullisme lors de la guerre d’Algérie : ses divisions et hésitations (Massu, Debré, Papon, Soustelle, …), les variations de de Gaulle lui même…. Il faudrait ajouter aussi les contradictions de la culture républicaine : l’assimilation entre colonisation et civilisation et les affres des décolonisations (mort de la IVe, de la SFIO, amnisties-amnésies répétées, marchandages sur les suffrages des nostalgiques de l’Algérie française en 1981 et autres exemples que Romain Bertrand relève avec humour dans les textes récents du parti socialiste…).

Au delà, c’est  toute la société française qui n’a pas pu ni voulu se décoloniser, qui a traité par un silence honteux ce qui avait appartenu à la mémoire nationale, qui n’a pas su dépasser les visions manichéennes d’une colonisation ambiguë. En réaction contre ce trop de vide, on multiplie à l’initiative de l’Etat, de municipalités, d’associations, depuis une décennie surtout, les commémorations particularistes, les lieux de mémoires, en sollicitant les historiens comme experts - ou plutôt comme cautions ès-vérité -, sans qu’ils aient les moyens le plus souvent de contrôler ce type d’opérations.

Dans un pays où les rapports des historiens avec les fastes de la chronique officielle, comme disait Althusser, ont toujours été extrêmement complexes, cette situation fait problème. La quasi disparition du passé colonial dans les programmes scolaires, dans la formation des enseignants, la marginalité de ce domaine dans les recherches dans le dernier demi-siècle ont pesé lourd. Si les études scientifiques n'ont jamais cessé, si une relève de génération s’est manifestée récemment, si une accumulation de connaissances importante a été réalisée, bien peu de tout cela est passé dans le «grand public». Il faudrait s’interroger de plus sur l’oubli des débats et combats de la période des décolonisations (où Charles-André Julien, Vidal-Naquet, Mandouze, Nouschi, Chesneaux, etc. ont impulsé un mouvement d’histoire critique). Cet oubli et le refoulement d’un tiersmondisme intellectuel, qui n’a pas fait l’objet d’une autocritique au bon sens du terme par les intéressés, ont laissé s’installer l’illusion du caractère nouveau et novateur de la critique anticolonialiste post-coloniale.

arton46Cela permet d’instrumentaliser le passé dans des manipulations telles que celles des Indigènes de la République, réduisant la colonisation à un crime, réduisant les problèmes actuels à la reproduction du racisme colonial, réduisant l’étude de ce passé à une repentance.  Romain Bertrand démonte avec clarté cette opération, et l’attitude complaisante d’intellectuels ayant signé l’appel des Indigènes.

Il montre la place laissée ainsi libre aux entrepreneurs de mémoires, et il signale au passage les liens très étroits de l’Achac (inventrice des «zoos humains» et de la «fracture coloniale», attachée à fustiger le péché originel colonialiste de la République, son «anneau dans le nez»), avec l’agence les Bâtisseurs de mémoire.

Cette dernière est «une agence de communication historique qui propose aux marques différents supports de communication utilisant l’histoire, le patrimoine et la mémoire au service d’une entreprise, d’un produit ou d’une marque»… «il s’agit rarement d’un acte gratuit… de fait, le client est roi…. reste de décideur final de ce qui doit être fait pas, de ce qui doit être dit ou pas». L’agence a travaillé pour l’Oréal.

C’est dans cette situation que les réactions des historiens, l’appel contre la loi du 23 février, paru dans le Monde du 25 mars 2005, la création du CVUH, l’appel des 19 pour la liberté de l’histoire contre toutes les lois mémorielles s’expliquent. Les juristes s’inquiètent également : la Semaine juridique de novembre 2006 publie un appel de 60 universitaires demandant l’abrogation de toutes les lois mémorielles. Quant aux historiens, une de leurs responsabilités est de fournir, contre l’instrumentalisation du passé, l’histoire spectacle, la marchandisation, des œuvres rigoureuses,  des synthèses, une vulgarisation de qualité. Affaire à suivre !

Claude Liauzu

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de Romain Bertrand


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- État colonial, noblesse et nationalisme à Java. La Tradition parfaite, Paris, Karthala, 2005.

présentation de l'éditeur

La   formation de l'Etat à Java, du XVIIe au XXe siècle, est inséparable de celle de la noblesse de robe des priyayi. L'exercice de l'autorité en est venu à se dire et à se vivre dans les termes propres à la façon priyayi de se penser et de penser le monde social. La relation de domination s'est énoncée selon un langage mystique. Celui-ci pose l'existence d'un envers invisible du réel, et donc d'une manière spécifique d'acquérir et de mettre en œuvre, par la pratique de l'ascèse, un pouvoir sur soi et sur autrui. Les scribes des palais ont élaboré une "vision" de Java comme ordre social idéal, comme domaine moral inaltérable. Ils ont ilustrasi95affirmé l'existence d'une "façon javanaise" de (bien) faire les choses : une "tradition parfaite" enserrant la vie sociale dans une litanie de règles de conduite, porteuses d'un rapport particulier de soi à soi.

C'est sur cette "vision" de Java que les premiers hérauts du nationalisme anticolonial, en majorité issus du milieu priyayi, ont pris appui pour doter la nation à naître d'une théorie antidémocratique de l'État. Mais pour que le Java éternel des poètes de cour devienne la condition du discours nationaliste, il fallait que le langage de la "tradition parfaite" cesse d'être une illusion collective et soit passible d'usages proprement instrumentaux. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'Etat colonial néerlandais en Insulinde était devenu producteur et certificateur d'un "savoir sur Java". Concurrençant l'imaginaire de la "tradition parfaite", ce dernier avait permis aux priyayi de développer un rapport réflexif et stratégique à leur propre trajectoire identitaire. Cherchant à lutter contre cette représentation coloniale de Java, mais aussi à se la réapproprier, les priyayi se sont alors assujettis à leur règle morale sur un mode inédit. Auparavant, il n'était possible que d'être priyayi. Il était maintenant possible de le paraître, de jouer à l'être. À travers l'histoire de la constitution morale de la noblesse de robe des priyayi, et bien au-delà du seul cas javanais, cette somme magistrale renouvelle la recherche sur la situation coloniale, l'historicité de l'Etat, la contingence du nationalisme et la subjectivité politique.

Romain Bertrand est chargé de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (CERI). Après avoir consacré ses premières recherches à l'historicité de l'Etat colonial à Java et à la société politique indonésienne, il a étendu ses travaux à la Malaisie. Il a publié Indonésie : la démocratie invisible (Karthala, 2002) et co-dirigé (avec Emmanuelle Saada) un numéro spécial de la revue Politix sur "L'Etat colonial" (2004). Il prépare actuellement un ouvrage sur Islam et politique en Indonésie (à paraître chez Perrin) et co-dirige, en collaboration avec Christian Lechervy, une Histoire politique de l'Asie du Sud-Est (à paraître chez Fayard). Membre du comité de rédaction de Politix, il est co-responsable du Groupe d'analyse des trajectoires du politique au CERI.


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présentation de l'éditeur

Cet essai retrace l'histoire des débats et des mobilisations autour de la loi du 23 février 2005 sur le "rôle positif" de la colonisation française, qui a pavé la voie à la montée en puissance du thème des "guerres de mémoire". Il s'interroge à cette fin aussi bien   sur les stratégies des députés de la majorité, qui ont voté et défendu ce texte, que sur le discours et les tactiques des organisations militantes qui ont réclamé son abrogation. Revenant en détail sur les relations clientélaires entre les élus et les associations de "rapatriés" d'Algérie, il s'efforce de mettre au jour les processus politiques - non pas exceptionnels mais terriblement ordinaires qui ont concouru à la "mise en controverse" du "fait colonial".

Chemin faisant, il montre de quelle façon l'argument de la "République coloniale" brandi par les Indigènes de la République et les associations du mouvement autonome de l'immigration a été dévoyé pour imposer une grille de lecture spécifique des "émeutes urbaines" d'octobre-novembre 2005 référées non plus à des problèmes concrets d'exclusion et de discrimination appelant une action (et une auto-critique) des pouvoirs publics, mais à d'élusifs ressentiments mémoriels. Il dresse de la sorte l'inventaire des mécanismes, et surtout des conséquences, de l'émergence d'un nouvel espace de débat où la "question (post) coloniale" en vient à éluder la "question sociale".

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"gestion coloniale des quartiers"...!
le ressentiment mémoriel éludant la question sociale


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lundi 22 janvier 2007

Commentaires sur la "repentance" et le discours de P. Blanchard

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Lamentations, Charles Sprague Pearce, 1877



Commentaire sur la "repentance" et sur

le discours de Pascal Blanchard



- Pour que le débat soit plus visible, nous éditons sous forme d'article ce commentaire à l'interview de Pascal Blanchard dans Africa international.


la repentance de P. Blanchard

Je suis un peu étonné par le contenu du débat actuel sur la repentance, la mémoire, l'histoire, et aussi le révisonnisme. Je suis sans doute un innocent intellectuel, bien que je crois avoir reçu une assez bonne formation universitaire. Ne serions pas retournés vers l'univers des "filles repenties" de notre histoire religieuse ? Je me demande ce que la repentance peut avoir à faire avec l'histoire ? La déontologie des historiens sans doute beaucoup plus, et c'est la véritable question. Et à cet égard, il semble que beaucoup de lectures de l'histoire coloniale soient obsédées par celle de l'Algérie, et M. Blanchard, à ma connaissance, et à la lecture de ses ouvrages, écrits, coécrits ou dirigés, et à ce sujet, ne me parait pas indemne de la critique qu'il fait.

Le même historien répond "C'est une manière de décrédibiliser les travaux. C'est ce qu'on fait quand on n'arrive pas à les contester sur le plan scientifique." Et c'est là toute la question : est-ce que les fameux travaux scientifiques dont il est fait référence, le sont vraiment ?

Est-ce qu'un historien sérieux, déontologiquement parlant, peut énoncer aujourd'hui, dans l'état des recherches historiques, la conclusion d'après laquelle la crise des banlieues trouve sa "généalogie" - terme utilisé par ces historien(ne)s - dans notre histoire coloniale, hors Algérie précisément ? Cette thèse n'est pas démontrée.

Et pour agrémenter notre lecture, et en conclusion, pourquoi ne pas citer le propos éclairant d'un historien, membre de l'équipe Blanchard, M. Bancel, quand il écrit, à propos du scoutisme de l'époque coloniale : "Ici, c'est par la mise en mouvement du corps que se trame l'incorporation des valeurs coloniales." (Culture coloniale, page 189)
Alors effectivement, il faut passer au crible ces discours scientifiques !

posté par jp renaud, lundi 22 janvier 2007 à 10:48


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