vendredi 4 janvier 2008

"Italiani, brava gente ?" (Gilbert Meynier)

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L’histoire de l’Italie

entre national et colonial

à propos d’un grand livre : Italiani, brava gente ? de Angelo Del Boca

Gilbert MEYNIER


bocaLe récent livre d’Angelo Del Boca se présente comme une synthèse de tous les travaux antérieurs du premier historien de la colonisation italienne à avoir fait œuvre critique – et dégagée des emprises du nationalisme et/ou du fascisme. Il est aussi le point d’orgue de son long combat pour l’histoire contre les personnalités et les forces politiques qui avaient intérêt à l’entraver. Mais Del Boca ne s’en tient pas à l’histoire de l’Italie outre-mer : en corrélation avec l’aventure coloniale italienne, il traite aussi d’aspects, quasiment ignorés en France, du Risorgimento et de l’histoire de l’unité, mais aussi de la première guerre mondiale des Italiens, et du fascisme – ce dernier, dans ses avatars coloniaux, mais pas seulement, plongeait ses origines dans tout le substrat idéologique et politique antérieur du nationalisme italien - ; pour aborder ensuite la chute du fascisme, les sombres jours de la République fasciste de Salò, et quelques  épisodes mouvementés du régime républicain, dont celui des «années de plomb» est le plus connu ; aboutir enfin à la synthèse de bien des paramètres antérieurs sous le signe de la berlusconienne triomphante loi du marché.


pas de manichéisme

Au vrai, l’itinéraire de Del Boca, même si l’essentiel de son œuvre traite de la colonisation et du colonialisme italien, ne se limite pas à l’histoire. Né en 1925 à Novara, fils d’une famille d’hôteliers du Val d’Ossola, dans le Nord du Piémont, il fut résistant dès l’adolescence, et jeune maquisard, notamment dans la région de Plaisance, avant de devenir journaliste. Il fut notamment chroniqueur à la Gazzetta del Popolo, et grand reporter en Algérie, puis en Afrique et au Moyen-Orient. Il interviewa Mitterrand lors de son voyage en Algérie au lendemain du 1er novembre 1954. Envoyé spécial, il fut le premier journaliste à parcourir l’Aurès de part en part à la fin de l’année. Son témoignage, superbement traduit par Georges Arnaud, parut sous le titre «Un envoyé spécial dans l’Aurès», dans Les Temps Modernes un an plus tard. Il fut l’un des premiers à avoir été publié sur la «sale guerre» de 1954-1962.

Ce n’est qu’ultérieurement que, dans la voie tracée par son métier de journaliste – il fut rédacteur en chef du Giorno de 1968 à 1981 -, il devint historien à plein temps, et professeur à la faculté des Sciences politiques de Turin. Il fut pendant deux décennies président de l’Institut historique de la Résistance et de l’époque contemporaine de Plaisance, et directeur de la revue Studi Piacentini, avant de fonder en 2005 I Sentieri della ricerca, rivista di storia contemporanea, où travaille une équipe d’historiens, italiens et étrangers.

On doit à Del Boca des dizaines de volumes, parmi lesquels émergent notamment Gli Italiani in Africa orientale (4 vol., 1976-1984), Gli Italiani in italianiInAfricaOrientaleLibia (2 vol., 1986-1988), Le Guerre coloniale del fascismo (1991), plus récemment un livre de souvenirs, Un testimonio scomodo (2000), mais sans oublier le plus petit, mais fameux I Gas di Mussoloni (1996), dans lequel il prouva, documents incontestables à l’appui, que la guerre de conquête de l’Éthiopie du fascisme avait été conduite dans la sauvagerie, notamment par le recours aux bombardements aériens systématiques aux gaz asphyxiants. Ce livre provoqua contre lui la levée de boucliers de tous les bien-pensants qui persistent à voir dans les Italiens rien d’autre que de braves gens, sensibles, pacifiques, humains, civilisés, et irrémédiablement vaccinés contre le racisme. On le verra, la réalité fut quelque peu différente.

Cela même si Del Boca ne verse jamais dans le manichéisme, même si l’Italie peut en effet s’honorer, aussi, d’avoir eu tels de ses fils pour9788873058816g dénoncer et combattre les ignominies perpétrées en son nom : tels militants politiques, bien sûr - Turati et Gramsci, pour ne citer qu’eux -, mais aussi tous ces officiers indignés par la sale besogne qui leur était prescrite, qui combattirent le système de violence où ils se mouvaient et témoignèrent pour l’enrayer. Le livre se termine sur une note d’espoir qui salue le professionnalisme de paix des soldats italiens envoyés en mission par l’ONU – jusque dans ces Balkans même, cadre de tant de tristes exploits de leurs devanciers fascistes ; et qui rend hommage à l’abnégation de ces corps de volontaires italiens, dont l’engagement et les actions humanitaires (ambulances, aide aux démunis, aux malades et aux handicapés, rattrapage scolaire, soutien aux immigrés…) forment l’heureux contre-pied des brutales vulgarités du système édifié sous l’impulsion du Cavaliere.

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une histoire digne de ce nom de la colonisation

et du colonialisme italiens

La véritable histoire de l’entreprise coloniale italienne à laquelle s’est attelé depuis plus de trois décennies Del Boca contraste avec celle encore largement produite dans la deuxième moitié du XXe siècle, émanant d’historiens pour la plupart nationalistes/colonialistes, quand ils n’étaient pas de sympathies et d’ancrage originels fascistes. De ce point de vue, c’est avec un décalage de presque deux générations par rapport aux œuvres pionnières d’un Charles-André Julien en France, par exemple, que s’écrit maintenant une histoire digne de ce nom de la colonisation et du colonialisme italiens. Et, dans le chemin tracé par Del Boca, il y a toute une pléiade d’historiens plus jeunes, comme Giorgio Rochat ou Nicola Labanca.

Soit par exemple, après le débarquement en baie d’Assab en 1870 et l’installation en Somalie, la conquête de l’Érythrée intérieure, entreprise suite au débarquement de Massaoua en 1885, au moment du scramble for Africa. Y fut conduite une guerre coloniale typée, avec ses considérations normatives sur les races inférieures, avec ses massacres de masse, sa justice expéditive et ses exécutions sommaires que ne contribua pas peu à réfréner le massacre d’une colonne italienne à Dogali, début 1887. Sur ce territoire de 200 000 habitants, furent ouverts pas moins de sept pénitenciers de tentes et de paillotes. Le plus grand, celui de Nocra, sur les îles Dahalak, enfermait dès 1882 un millier de détenus. Dans cet «enfer de Nocra», les prisonniers mouraient d’insolation, de soif, de faim.

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Par ailleurs, une convention italo-britannique avait été signée pour venir à bout de la traite des esclaves. En fait, rien ne fut entrepris contre l’esclavage, s’il n’y en eut pas, même, un certain renforcement, couvert par une bonne conscience civilisatrice. Pour un témoin, l’explorateur Robecchi, il était avéré que les Italiens entretenaient, au moins, l’esclavage, quand ils ne le développaient pas. Et pourtant, on apprit longtemps dans les écoles italiennes que les Italiens s’étaient chargés du devoir sacré d’extirper l’esclavage. Et l’Érythrée servit de cadre majeur à la construction nationale du mythe de l’«Italiano buono», dont, in situ, le capitaine-explorateur Vittorio Bottego fut l’antithèse et le désaveu. Massacreur et dévastateur sans vergogne, il fut longtemps révéré en Italie à l’égal d’un héros.

Soit aussi un cas plus ponctuel : celui de l’intervention italienne, aux côtés d’autres contingents européens, en Chine, contre les Boxers (que les Chinois dénomment «la guerre des poings de justice»). Dans les zones qui leur furent attribuées, les redresseurs de tort italiens firent régner un ordre musclé. Ils firent la chasse aux Chinois, ils massacrèrent sans compter, ils incendièrent et pillèrent des villages – l’incendie du village de Tu Liu est resté longtemps dans les mémoires ; cela contre l’idéologie nationale italienne qui répandait le mythe selon lequel, en Chine, les Italiens n’avaient pas participé aux massacres. Pour Del Boca, «la seule différence avec les soldats des autres contingents était que ces derniers n’avaient pas le problème d’apparaître comme de braves gens» (brava gente).


la mythologie expansionniste du Quatrième rivage

On sait que la politique d’expansion en Afrique connut un coup d’arrêt après la défaite militaire d’Adoua en 1896, devant l’armée éthiopienne, et qu’elle mit fin au long ministère du Sicilien, nationaliste de gauche et impérialiste, Francesco Crispi. Mais les prurits de conquête n’en démangèrent que mieux les nationalistes. Toute une mythologie expansionniste se mit à célébrer la Quarta sponda (le quatrième rivage : celui des Syrtes, après les trois autres : l’adriatique, l’ionien, le thyrénien), de Enrico Corradini à Giuseppe Bevione,14g et l’ora di Tripoli (l’heure de Tripoli) qui dessinait un nouvel eldorado libyen. D’Annunzio [ci-contre] composa les Canzoni della gesta d’oltremare (Chansons de la geste d’Outre-mer). Tout un courant poussa à se hausser au niveau des grands Européens qui avaient injustement méprisé l’Italie : ce fut La Grande proletaria si è mossa (la grande prolétaire s’est mise en mouvement), de Giovanni Pascoli. Des fractions du mouvement ouvrier se convertirent à un impérialisme colonial qui permettrait de caser des prolétaires italiens sur des terres vierges.

Pourtant, le président du conseil de 1911, le Piémontais Giovanni Giolitti, était a priori l’un des moins disposé à se lancer dans des aventures coloniales. Il y exhorta, pourtant, avec des accents dignes d’un Corradini. C’est que, pour Giolitti, la conquête de la Tripolitaine constituait un dérivatif pour des problèmes bien internes, et pour des ambitions européennes frustrées – celle de l’irrédentisme et celle des Balkans. Et, de Tripoli, le consul Carlo Galli n’assurait-il pas que, pour se libérer de l’oppression turque, les Libyens accueilleraient avec joie les Italiens ?


Libyens déportés

En fait, dès l’arrivée des conquérants, la révolte flamba. Dans l’oasis de Charat Chat, le 23 octobre 1911, elle fit 500 morts italiens. En représailles de quoi, selon les sources, de 1 000 à 4 000 Libyens furent tués. S’installa partout dès lors la loi des exécutions sommaires et des massacres, la règle des déportations, et à Tripoli, le spectacle du gibet de la place du Pain. Avant la fin de l’année 1911, il y eut 4 000 déportations, entre autres aux îles Tremiti, en mer Adriatique. Près de 20% des déportés moururent dans les trois mois primopiano_filippo_turatisuivant leur internement dans les camps de concentration. Sur environ 600 déportés aux îles Tremiti, 198 – soit le tiers - mourut dans les huit mois, parmi lesquels nombre de femmes et d’enfants. Partout résonnèrent dans la gent nationaliste italienne des éloges de la force de tonalité pré-fasciste. Alors que s’amorçait contre le grand Sanûsiyy la conquête de la Cyrénaïque, Filippo Turati [ci-contre], dans un discours célèbre, dénonça à la Chambre l’horreur des exécutions sommaires : «Je me demande si nous sommes en Italie et si le Gouvernement sait qu’un certain Cesare Beccaria est né en Italie».

La conquête n’était pour l’heure pas pourtant destinée à progresser : le 28 novembre 1914, ce fut le coup de main des insurgés qui détruisit la garnison italienne de Gara Sebha. Ce fut le début de ce que l’histoire coloniale classique a dénommé «la grande révolte arabe». Malgré des combats sanglants, où les pertes italiennes furent, entre les morts et les prisonniers, de près de 5 000 hommes, malgré une répression sanguinaire qui fit sans doute davantage encore de victimes, en quelques mois, les Italiens finirent par ne plus tenir que Tripoli et quelques places. Pour arriver à bout de l’occupation intégrale de la Quarta Sponda, «il faudra, en 17 ans, l’anéantissement au combat et dans les camps de concentration d’un huitième de la population libyenne». De fait, la résistance libyenne dura jusqu’en 1932. Mais, dès 1915, le lieutenant-colonel Gherardo Pàntano écrivait : «Nous nous vengeons sur les Arabes de nos erreurs, de nos retraites, des échecs subis ici et là […], nous nous soulageons des humiliations subies en humiliant les faibles, les sans armes». Déjà, Pàntano avait saisi l’un des ressorts les plus déterminants de la violence coloniale : la projection sur des tiers innocents de ses propres violences et de ses propres traumatismes.

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Sur un plan personnel, celui du pouvoir contrarié, n’est-ce pas là l’origine de la violence que déchaîna le gouverneur De Vecchi contre les foyers rebelles du nord de la Somalie ? Mussolini, alors porte-parole des anciens combattants et inspirateur des arditi, avait pour proche dans le sérail fasciste originel, Cesare Maria De Vecchi, un des quadrumviri de la Marche sur Rome. Disgracié, relégué comme petit  proconsul en Somalie, il se vengea sur les Somaliens dans la brutalité et dans le sang. Pour répondre, en 1926, à la révolte conduite par le chef Mohammed Nour, il procéda à la mobilisation répressive des colons italiens en troupes de choc fascistes, dont une des réalisations fut l’exécution d’un véritable carnage dans la mosquée d’El Haji, un des chefs d’œuvre de la férocité coloniale. Avec, pour avenir pour les populations, les camps et le travail forcé (le «schiavismo bianco» ; l’esclavagisme blanc) et l’enchaînement des famines provoquées. Après son départ de Somalie en 1928, il y resta célèbre sous le nom de «boucher des Somaliens». En 1932, dans un pays qui comptait à peine un million d’habitants, 60 000 supplémentaires périrent, victimes d’une famine délibérément organisée.

La Somalie eut De Vecchi, la Libye eut Volpi, Badoglio et surtout Graziani. Del Boca a intitulé le chapitre Graziani_Rodolfotraitant de la reconquête fasciste de la Libye : «Solouch comme Auschwitz», même si ce qu’il décrit ressemblerait plutôt à Buchenwald ou Mautauhausen. Rodolfo Graziani, vrai officier fasciste, qui fut gouverneur général de Cyrénaïque, avait commencé sa carrière libyenne comme bras droit militaire du comte Volpi, gouverneur de Tripolitaine. Détenteur d’une pseudo immense culture dont il se prévalait, celui qui s’autoproclamait le «moderne Scipion l’Africain» procéda dans les années vingt à la reconquête de la Tripolitaine, du jabal Nefusa, de Tarhuna, en passant par le Garian, bien qu’il fût, à Tagrift, début 1928, à deux doigts d’être encerclé et défait par les insurgés. La révolte de la Tripolitaine ayant flambé en 1929, il fut chargé d’en venir à bout. Il y parvint en un an, avec des moyens relativement importants, à coups de bombardements massifs, de massacres impitoyables, suivis d’exodes de populations. La reconquête du Fezzan fut entreprise. Sa capitale, Murzuk, tomba début 1931 avant que la région ne soit écrasée sous un déluge de bombes.

L’ancien chef d’état-major Pietro Badoglio avait été nommé gouverneur de Libye en 1928 – il y resta jusqu’en 1933. Ce fut sous ses ordres que Graziani, gouverneur de Cyrénaïque, fut chargé de sa conquête. Il y trouva comme adversaire la haute figure d’Omar al-Mukhtar qui, malgré son grand âge, fut l’âme de la résistance – ce qui n’empêche pas Graziani, dans ses mémoires de dévaloriser ce grand résistant en vieux fanatique. Sous ses directives, furent organisés des regroupements de population – un avant-goût de la guerre de reconquête coloniale française en Algérie cinq lustres plus tard - et des déportations massives.


à nouveau des déportations

Badoglio avait donné ordre de déporter 100 000 personnes – et de fait, près de 100 000 furent déportées, soit la moitié de la population  de la Cyrénaïque : une statistique apprend que, en 1931, il y avait 78 313 détenus dans sept camps de concentration et 12 448 dans quelques camps mineurs, soit 90 716. Il y eut en quatre ans diminution de 30% de la population de la Cyrénaïque, cela à coups de bombardements et de fusillades massives de la population civile – les ordres étaient de ne pas faire de prisonniers -, de déportation dans d’énormes camps où la mortalité fut au total de 40%. Autre réalisation laissant présager les méthodes françaises en Algérie à partir de 1957, l’électricité en moins : l’édification d’un barrage grillagé de 270 km de long le long de la frontière orientale de la Lbye.

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Omar al-Mukhtar fut finalement capturé en septembre 1931. Après un interrogatoire conduit par Graziani en personne, le 16 septembre, il fut pendu publiquement devant une foule amassée de 20 000 personnes. Le film Le lion du désert, qui retrace l’action du résistant libyen, du cinéaste syro-américain Mustapha Akkad, sortit sur les écrans en 1979. Il fut interdit en Italie – tout comme La bataille d’Alger de Pontecorvo l’avait été auparavant en France. Aujourd’hui encore, la projection du Lion du désert n’est tolérée, presque clandestinement, que dans quelques ciné-clubs confidentiels.


500 000 soldats italiens en Ethiopie

Restait, obsessionnelle pour le fascisme, une revanche à prendre : en Éthiopie, celle d’Adoua. Mussolini accomplit de fait la vengeance en ne lésinant par sur les moyens humains (il y eut jusqu’à 500 000 soldats italiens en Ethiopie, sous le commandement, notamment, de Badoglio) et matériels, notamment en procédant aux bombardement aériens systématiques aux gaz asphyxiants qui faisaient tomber «una pioggia di iprite» (une pluie d’ypérite).

À la conquête, Mussolini renonça provisoirement dans les années vingt, le temps de reconquérir la Libye, et en ayant recours à des expédients trompeurs comme le traité d’amitié de 1928 avec le Négus. On sait que ce fut l’incident frontalier, préfabriqué par les services italiens, de Oual Oual, fin 1934, qui servit de prétexte à l’invasion de l’Éthiopie en octobre 1935. Au ressentiment remâché contre un partage du gâteaubenito_mussolini colonial qui avait exclu l’Italie, s’ajoutait le culte de la force armée si pesant chez les fascistes : il fallait une vraie guerre, capable d’éprouver «l’Italien nouveau» - thème récurrent de l’imaginaire fasciste.

Parmi les quatre témoins ayant laissé des mémoires de leur expérience éthiopienne cités par Del Boca, il y eut un fils de Mussolini, Vittorio (son frère Bruno y était aussi soldat, ainsi que le propre gendre Galeazzo Ciano, «le comte Ciano»), Alessandro Pavolini, le hiérarque toscan fasciste obsédé par «la chasse à l’Abyssin», Giuseppe Bottai, d’une tout autre ampleur de vue celui-là, enfin le futur prince du journalisme italien de la deuxième moitié du XXe siècle, Indro Montanelli, qui fut rédacteur au Corriere della Sera et fut le fondateur du Giornale. Tous ont en commun, dans leurs textes respectifs, d’exalter la guerre et de mépriser l’adversaire, tout comme le faisaient trois quarts de siècles plus tôt, à l’endroit des Napolitains, et des Méridionaux en général, les officiers piémontais partis à la conquête du royaume de Naples. Tous taisent les destructions massives, les exodes de populations, les massacres et les exterminations au moyen de milliers de bombes à gaz C 500 T, conçues pour exploser à 250 mètres du sol afin d’y précipiter l’ypérite.


les gaz de Mussolini

Par ailleurs, dans l’armée italienne, figuraient des Libyens, musulmans qui projetèrent leur vengeance sur des victimes que les Italiens leur avaient à l’envi présentées comme des chrétiens responsables du malheur de leur peuple. En mai 1936, succéda à Badoglio, Graziani, nommé vice-roi d’Éthiopie. L’ampleur des massacres commis par les Libyens était telle que, pour la freiner quelque peu, Graziani offrit une prime de 1 000 lires pour chaque patriote éthiopien ramené vivant prisonnier.

9788835958598gL’Éthiopie était une affaire que le duce avait personnellement prise en mains, et c’est lui en personne qui avait donné l’ordre cruel des bombardements chimiques. Dans les écrits des quatre témoins fascistes cités ci-dessus, on l’a dit, silence sur les gaz. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, couronné de son aura de grand journaliste, Indro Montanelli conduisit le chœur des négationnistes italiens, dressés, dans une âpre polémique, contre les assertions de son confrère journaliste et adversaire Angelo Del Boca. Ce n’est qu’en 1996 – année de la parution de I gas di Mussolini - que, acculé par l’avalanche des preuves fournies, Montanelli dut finalement reconnaître publiquement, 60 ans après les faits : Les documents me donnent tort».

Pressé d’en finir, Mussolini ordonna à Graziani : «Tous les rebelles faits prisonniers doivent être passés par les arme» ; et, «pour en finir avec les rebelles, comme dans le cas d’Ancober, utiliser les gaz». Des milliers de villages éthiopiens furent rasés par le feu, les résistants exterminés, les chefs éthiopiens systématiquement fusillés, avec pour ordre précis de tuer tout spécialement l’élite des jeunes, en particulier celle des diplômés issus d’écoles et d’universités françaises. À ce prix, en mars 1937, l’empire éthiopien était entièrement occupé. Mais la résistance éthiopienne ne désarma pas. Le 19 février, à Addis Abeba, un attentat fut organisé contre Graziani, qui fit sept morts et 50 blessés, mais d’où le «vice-roi» échappa. Fut notamment mis en cause Semeon Adefres, qui appartenait à cette élite éthiopienne particulièrement visée. Arrêté, il fut torturé à mort. Son corps repose aujourd’hui dans l’église Saint Pierre et Paul d’Addis Abeba. Du 19 au 21 février, en trois jours donc, Addis Abeba fut la proie d’une répression sauvage, à coups de massacres aveugles, d’exécutions sommaires et d’incendies de quartiers entiers arrosés d’essence. L’église Saint Georges fut incendiée. Bilan selon les sources : d’un minimum de 1 400 morts à un maximum de 30 000.

Les déportations et les exécutions sommaires furent massives. Du 19 février au 3 août, Graziani lui-même comptabilisa en Éthiopie 1918 exécutions sommaires, soit plus de dix par jour. Mais, de février à mai seulement, au témoignage du colonel des carabiniers Azolino Hazon, il y en aurait eu 2 509, soit près de 25 par jour, de gens généralement arrêtés sans aucune preuve, au gré des rafles et des ratissages. Une cible particulièrement visée fut le clergé christiano-copte. La vaste cité conventuelle de Debrà Libanòs fut soupçonnée d’avoir partie liée avec les insurgés. Ordre fut donné d’en exterminer les occupants. Officiellement, il y eut 320 moines et 442 fidèles fusillés ; mais le total s’éleva plus vraisemblablement de 1 400 à 2 000 victimes. En août 1937, une grande révolte se déclara dans le Lasta, organisée par un ancien gouverneur du Négus, Hailù Chebeddè. Elle fut réprimée impitoyablement. Hailù Chebeddè fut décapité et sa tête exposée sur la place des marchés de Socotà, puis de Quoram.

Graziani fut alors remplacé par Amédée de Savoie, duc d’Aoste, qui était, il est vrai, un personnage d’une autre épaisseur ; Graziani, dont l’historien peut faire sans hésitation, avec De Vecchi et Badoglio, le digne équivalent des Bugeaud, Saint Arnaud et Pélissier de la conquête de l’Algérie. Ce qui n’empêche pas, aujourd’hui encore, qu’il reste vénéré à l’égal d’un saint dans son village natal de Filettino, dans le Latium.

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couverture de cahier d'école dans l'Italie des années 1930


traumatismes

Quand on mesure, à la lecture de Del Boca, tous les traumatismes subis, tant par la Libye que par l’Éthiopie ou l’Érythrée et la Somalie, on comprendra mieux combien la sédimentation des violences subies a pu déboucher sur des régimes nationalistes et révolutionnaires impitoyables tels que ceux de Kadhafi ou de Mengistu, et tracer la voie aux horreurs erratiques de la Somalie des années 1990. La dénonciation des atrocités italiennes fut énoncée à plusieurs reprises par le colonel Kadhafi, comme dans ce discours du 7 octobre 1975 célébrant l’expulsion des Italiens, et où il rappela les massacres commis par les envahisseurs dans le village d’Al Agheïla : «Ce que l’Italie a commis dans la localité d’Al Aghjeïla représente aujourd’hui une leçon historique pour l’humanité et un exemple tragique d’agression, de brutalité et de barbarie. Cela reflète l’arrogance des forts quand ils agressent les peuples pauvres et faibles». Et Del Boca de commenter : «Muammar Kadhafi n’exagérait pas».

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guerre dans le désert libyen

Les Balkans furent la dernière région à avoir eu affaire aux entreprises de conquête italiennes. Y furent engagés pas moins de 650 000 hommes pendant la IIe guerre mondiale. L’enquête de Del Boca concerne cependant la seule Slovénie, plus précisément la province de Ljubljana. Les populations slaves étaient considérées par le pouvoir italien à peine un degré au-dessus des africaines. Et, dès que les révoltes se déclarèrent, la répression fut immédiate et inexorable, ainsi qu’en témoignent les rapports présentés à la commission des crimes de guerre de l’ONU à Londres, et, récemment, le travail impartial d’une commission de 14 historiens italiens et slovènes sur la période noire allant de l’automne 1943 à l’été 1945.

Il en ressort que, dès le début, fut entamée la purification  ethnique de plusieurs dizaines de milliers de Slovènes, à coup d’exécutions massives d’otages et de prisonniers. Systématiques furent les pillages et l’incendie de milliers de maisons, sans pitié la traque des maquis et les ratissages. Sur un simple soupçon, des chefs de villages furent jetés une pierre au cou dans le lac Tana. Dans un premier temps, à la fin de l’ère fasciste (1940-43) fut entreprise la déportation vers des camps de concentration de 35 000 personnes, soit le dixième de la population de la province de Ljubljana. Au seul camp de Arbe (Rab, sur la côte dalmate), plus de 4 500 personnes moururent de faim. De l’automne 1943 à l’été 1945, soit la période de la république fasciste de Salò, les 14 historiens cités estiment qu’il y eut 30 000 déportés supplémentaires.

Il suffit, même, de donner la parole à tels chefs militaires : pour un Robotti, ce fut un «génocide culturel», pour Grazioti, une «purification ethnique». D’après les spécialistes de l’univers concentrationnaire fasciste, Carlo Spartaco Capogreco, chaque détenu ne disposait que de 900 à 1 000 calories par jour : c’étaient là des conditions semblables à celles de Buchenwald, voire pire encore peut-être. Le traumatisme slovène, fatalement, aboutit à l’été 1945 à un retour de bâton : les vengeances cruelles, les horreurs des massacres et des noyades furent légions. Pour autant, eut longtemps cours en Italie l’idée reçue de l’innocence des Italiens, par exemple la fable selon laquelle les Slovènes n’auraient pas été déportés dans les camps, mais qu’ils auraient été des internés à titre volontaire, bien contents de trouver un refuge pour échapper aux méchants communistes. Et encore, on ne sait pas tout : aussi bien concernant les interventions italiennes dans les Balkans qu’en Afrique, Del Boca n’a étudié qu’une partie des faits. Nombre d’autres attendent, en l’absence de documents, d’être relatés.

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les cadavres de Mussolini et Clara Petacci
pendus à Milan en avril 1945


brutalités coloniales et règlements de compte italo-italiens

Après la guerre, l’Italie républicaine ne répondit pas aux demandes de la commission des crimes de guerre de l’ONU. Le président du conseil démocrate-chrétien Alcide De Gasperi, salué en Europe comme l’incarnation d’une Italie nouvelle, et futur président de la CECA, ne fut jamais inquiété d’avoir ainsi traîné les pieds. Le chef d’état-major fasciste, Mario Roatta, garda un temps sa charge après la chute de Mussolini. Les criminels de guerre italiens furent couverts et protégés, voire blanchis à coups d’amnisties massives. L’Italie ne se résolut pas vraiment à demander des comptes aux criminels nazis de peur que cela ne se retourne contre ses propre criminels.

Mais là, on est déjà dans l’histoire italo-italienne, celle des combats fratricides qui émaillèrent l’histoire de l’Italie depuis le Risorgimento et l’unité, mais qui se déroulèrent en alternance avec les sombres épisodes coloniaux : l’historien doit remarquer que, dans ces 160 ans d’histoire, les phases de violence coloniales prirent, pour les Italiens, le relais des violences internes. Au-delà de l’alternance, il y eut corrélation : les brutalités coloniales furent en effet structurellement liés aux règlements de compte italo-italiens.

Il n’était pas besoin, au milieu du XIXe siècle, d’aller en Afrique pour trouver la misère, le mépris et l’injustice sociale, voire la léthargie et l’analphabétisme massif. Les jugements dévalorisants sur les italiens émis par des voyageurs européens – de Montesquieu à René Bazin, en passant par Arthur Young, Stendhal, et même un féru d’Italie comme Goethe, - l’indiquent. Ils sont corroborés par nombre d’observationsZibaldone critiques parallèles faites par les Italiens eux-mêmes, de Beccaria à Pisacane, en passant par des têtes du Risorgimento comme Mazzini et Gioberti, sans oublier ce qu’a écrit Leopardi dans l’œuvre majeure qu’est le Zibaldone [ci-contre]. Étaient dénoncés l’étouffante pesanteur cléricale, les latifuundie, la misère, l’analphabétisme, les maladies de pauvres : dans la vitrine développée de l’Italie d’aujourd’hui, la Lombardie, la pellagre – maladie des mangeurs de maïs - était un fléau généralisé. Âgé d’à peine 4 ans, au lendemain de la libération, l’auteur des ces lignes, lors de vacances épanouies dans le terroir briançonnais paternel, découvrit dans tels villages du Piémont qu’existaient encore quelques enfants à n’avoir pas de chaussures – c’est là un souvenir d’enfance indélébile. Les parents italiens, vivant de l’autre côté du Montgenèvre, étaient plus ou moins considérés comme des cousins pas de chance.

On connaît la formule : l’unité politique réalisée, il restait à «faire les Italiens», des Italiens qui, en 1860, n’étaient que 2% à parler l’italien. Ce fut sous le signe de la fierté nationale à acquérir que fut entreprise l’éducation, nationale au vrai sens du terme. Le livre qui fut considéré comme l’équivalent italien d’édification patriotique du Tour de la France par deux enfants, fut Cuore (traduit en français sous le titre de Grand Cœur), de l’officier Edmundo De Amicis. Les saines vertus qui y sont célébrées – l’honnêteté, la droiture, la camaraderie, la fierté… - ne peuvent faire oublier que Cuore était sous-tendu par un moralisme militaire dont le fascisme fut peu après une mise en pratique roborative, grandiloquente et brutale, comme en témoignent l’organisation du samedi fasciste et la célébration permanente du modèle de l’Italien-soldat.


idéologie compensatoire

L’éducation nationale post-unitaire eut comme aliment de toujours de grosses dépenses militaires et comme toile de fond une inexorable succession de défaites militaires. En somme, l’Italien idéal, c’était toujours la victoire espérée, mais la réalité, c’était souvent la frustration devant sa non-réalisation. Pourtant, l’Italien nouveau du fascisme se devait de voler de victoire en victoire. Ces victoires, sur les théâtres d’opérations extérieurs, étaient, aussi, inconsciemment destinées à projeter sur des tiers infériorisés tout un matelas d’insuffisances, de ressentiments et de violences bel et bien sui generis. Destiné à asseoir l’idéologie compensatoire d’infériorités ressenties et de contentieux internes mal cicatrisés, fut ainsi produit le fameux mythe national de l’ «Italien bon» (Italiano buono). «Les Italiens, de braves gens» (Italiani, brava gente) : dans cette assertion, s’entremêlent sentiment d’infériorité et prétention à la supériorité. Au vrai, l’unité italienne fut bien réalisée au moyen d’une conquête militaire sanglante qui traumatisa un peuple souffrant de faiblesse de son identité nationale, et où il y avait, davantage que de citoyens, des sujet – sans, naturellement, compter les sujets de mécontentement.

La «guerre contre le brigandage» (guerra al brigantaggio) recouvre la réalité d’une conquête militaire sanglante, celle du royaume de Naples après la chute des Bourbons, conjointement par les troupes de Garibaldi depuis le Sud et par l’armée piémontaise depuis le Nord ; mais on sait que Garibaldi disparut vite de la scène méridionale alors que, en 1863, le chiffre des troupes piémontaises atteignait 116 000 soldats. Pour Del Boca, ce fut «une guerre sans règles et sans honneur», «une guerre de type colonial» : à Naples, le général Enrico Cialdini, le Bugeaud piémontais du Mezzogiorno, s’écria : «Ici, c’est l’Afrique, ce n’est pas l’Italie. Les bédouins, en comparaison de ces cul-terreux (cafoni) sont lait et miel». Si l’on en croit Gramsci, observateur pénétrant de la réalité de l’unité italienne, les méridionaux [étaient] biologiquement des êtres inférieurs, des semi-barbares ou des barbares complets».

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le général Enrico Cialdini et son état-major (vers 1863 ?)


la guerre contre les "brigands"

À coups de destructions de villages, de massacres, d’exécutions massives, de mise en scènes macabres destinées à frapper les gens de terreur, fut conduite une guerre inégale contre une révolte populaire de paysans sans terres, commodément traités de «brigands» méprisés, qui furent rejoints par les soldats de l’armée de ces Bourbons qui avaient trouvé refuge au Vatican. Contre eux, sur le terrain, germa brutalement ce qui allait sous peu constituer, socialement et politiquement, le pouvoir dominant en Italie : l’alliance du capitalisme du Nord et des latifundiaires du Sud.  En août 1861, le paroxysme de la répression fut sans doute atteint avec la destruction des deux villages de Pontelandolfo et de Casalduni – véritables Oradour du Bénévent. Par l’incendie et le massacre , il y eut plusieurs centaines de morts, dont nombre de gens brûlés vifs.

Pontelandolfo
14 août 1861, massacre de Pontelandolfo

Une loi d’exception, la loi Pica, déféra les gens arrêtés sur simple présomption aux tribunaux militaires et les envoya aux pelotons d’exécution. Il y eut au moins 10 000 révoltés tués, sur lesquels plus de la moitié durent être fusillés ; cela sans compter les 20 000 morts de l’armée bourbonne défaite, sans compter les 10 000 déportés, notamment au sinistre, et glacé bagne alpin de Fenestrelle, dans le val Cluson (val Chisone) - haut lieu des Jeux Olympiques d’hiver de 2006 -, où ils moururent comme des mouches, de froid, de faim, de maladie. Ces «brigands» n’étaient certes pas toujours des enfants de chœur, mais ils luttaient contre l’envahisseur tout en se révoltant contre leur misère. La répression de l’insurrection connut son paroxysme en 1861 mais elle dura en certains points jusqu’en 1865, voire de manière sporadique jusqu’en 1870.


la guerre de 1915-1918

En épilogue, l’histoire sainte nationale, officielle, italienne a construit à ce propos la légende des Italiens  bon», venus libérer leurs frères du Sud contre les «brigands» : de même, ultérieurement, les bons Italiens furent censé venir libérer les Africains de leur servitude : c’était un mythe analogue qui avait servi aux Français à légitimer la conquête de l’Algérie. En fait, la vérité gît «dans les trous de la mémoire collective» (Gramsci), dans la salissure par les vainqueurs des «vaincus du Risorgimento» (Gigi di Fiore). Et l’on ne comprendrait pas les vagues massives consécutives de départ du Mezzogiorno pour l’Amérique si l’on ne les mettait pas en relations avec le traumatisme subi par l’écrasement de la révolte, la misère et le désespoir.

Autre épisode, peu connu en France, d’une fracture italo-italienne : la guerre de 1915-1918, entreprise sous cadorn1les auspices de la guerre patriotique alors qu’il est avéré que le peuple italien ne voulait pas la guerre. À la direction des opérations, doté de pouvoirs sans équivalents dans aucun des autres États belligérants, le généralissime piémontais Luigi Cadorna [ci-contre], froid, insensible, sans pitié ; une manière de Mangin piémontais, mais un Mangin qui aurait été un quasi-dictateur. Responsable, par ses fautes et son incurie militaire foncière, de l’effroyable situation de l’armée italienne, Cadorna sut opportunément faire diversion, notamment en désignant comme bouc émissaire le général Antonio Miani pour les désastres libyens de 1914-1915.

Sur le front, ce furent à longueur de jours les recours massifs aux pelotons d’exécution et aux décimations – au prorata du nombre des soldats engagés, le haut commandement italien fut en Europe le champion des exécutions sommaires. La haine pour Cadorna fut partagée par tous les soldats italiens. Le père de l’auteur de ces lignes lui a transmis une chanson provenant de la mémoire familiale : «Il general’ Cadorna mangia le buon’ bistecche /Ma il povero soldato mangia castagne secche» (le général Cadorne mange les bons beefsteacks /Mais le pauvre soldat mange des châtaignes sèches). Selon un témoin cité par Del Boca, «Cadorna : lui était notre véritable ennemi. Pas les Autrichiens». Des civils slovènes furent049koko fusillés en nombre sur le front de l’Isonzo. Il y eut l’enfer de Gorizia («Ô Gorizia, tu sei maledetta !» (O Gorizia, toi tu es maudite !) et les incroyables horreurs de l’Isonzo [ci-contre], par exemple ce téléphérique de la mort desservant le front, qui charriait cadavres et blessés déchiquetés – de haut en bas - en échange d’approvisionnements – de bas en haut.

Des prisons pour soldats aux rétorsions en tous genres, de fusillades sommaires en décimations, le comble de l’horreur fut atteint lors du désastre de Caporetto à l’automne 1917, à l’issue duquel, tout de même, Cadorna fut remplacé par le général napolitain Armando Diaz. C’est lui qui allait conduire l’armée italienne aux victoires des trois batailles de la Piave et à celle, finale, de Vittorio Veneto. Fin 1917, il y avait 600 000 soldats italiens prisonniers, dans l’empire d’Autriche surtout, dont 100 000 moururent de maladie, et surtout de faim : à la différence des autres États européens qui mirent leur point d’honneur à aider leurs prisonniers, l’État italien, cédant aux instances de Cadorna, leur refusa le moindre secours, cela afin de les dissuader de se laisser faire prisonniers. Pour Del Boca, le gouvernement italien fit même son possible pour «saboter l’œuvre de la Croix rouge et les aides aux familles».

Pendant la IIe guerre, 600 000 soldats italiens avaient été envoyés dans des camps de concentration nazis – seulement 15 000 avaient adhéré à la république fasciste de Salò. Cette dernière passa ses 600 jours de vie, dans une violence extrême, à mâter la Résistance. Dans un tel climat, il y eut aussi, c’est vrai, des affrontements sanglants entre partisans relevant d’obédiences politiques opposées – entre autres notamment le massacre de 19 résistants et d’une femme en février 1945 à badoglioPorzùs, en Frioul. Et la libération même comporta son lot de représailles : il y eut de 10 000 à 30 000 victimes de l’épuration, soit plutôt moins que le bilan français correspondant pour la même période. En Émilie-Romagne, notamment, en réponse aux assassinats fascistes, il y eut des propriétaires terriens et des prêtres liquidés. Ajoutons enfin que, pour la Résistance, les alliés furent vus comme un frein à la libération totale. Frustrés, les résistants virent par centaines des criminels de guerre finalement relâchés et graciés, à commencer par Roatta, Badoglio [ci-contre, avec Eisenhower] et Graziani, ou s’ils furent un bref temps inquiétés, ce ne fut pas pour leur rôle dans les guerres du fascisme, mais pour leur longue compromission politique avec le fascisme.

D’où des refoulements et des ressentiments qui furent la toile de fond de la République et annoncèrent bien des combats politiques ultérieurs, bien des violences enfouies étant vouées à exploser avec le come-back agressif des néo-fascistes et le gauchisme violent des années 70 et 80 du XXe siècle. On a vu que le fascisme avait trouvé sa clientèle parmi les rescapés meurtris du front de l’Isonzo : le nationalisme pré-fasciste de l’Italie poussa à la guerre, et sans la guerre, à la fois repoussoir pour les Italiens, et aune de leur fierté selon l’idéologie nationaliste, le fascisme ne se serait pas installé.

Par-delà le fascisme, l’épilogue final, ce furent le boom du miracle économique centrée sur le triangle industriel et la construction du régime républicain. Mais cette évolution ne fut pas sans à-coups. Il y eut la crise de 1964, où le régime échappa de peu à un coup d’état militaire. Entre les violences néo-fascistes comme l’attentat meurtrier de Bologne et les violences d’extrême-gauche des années de plomb – le meurtre d’Aldo Moro notamment -, il y eut, de 1969 à 1987, 491 morts et 1 181 blessés. Autres temps forts du malaise : la découverte de la loge P2, la liquidation des symboles de la lutte anti-maffia (Carlo-Alberto Dalla Chiesa, Giovanni Falcone, Paolo Borsellino) et le sursaut des juges conduisant l’opération «mani pulite» (mains propres). S’y greffa l’ascension de Berlusconi, puis son accession au pouvoir, non sans ratissages, aussi bien de néo-fascistes new-look que de la grotesque Lega (la Ligue du Nord anti-méridionale), avec toujours pour argument un anticommunisme d’autant plus compulsif que le communisme de guerre froide n’existe plus, et qu’il n’est plus désormais qu’un sujet rhétorique apte à être brandi en épouvantail devant les électeurs. Pour Del Boca, cette fin (provisoire) de l’histoire peut se résumer par la formule si belle qu’elle pourrait être berlusconienne : («Tutti ricchi, tutti felici, tutti anticomunisti !» : (tous riches, tous heureux, tous anticommunistes !).

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2 août 1980, attentat à la gare de Bologne


projection de violences sur des tiers innocents infériorisés

Au total, les conquêtes coloniales italiennes, les horreurs, le racisme et la discrimination auxquelles elles donnèrent lieu, furent certes pour partie  le produit d’un capitalisme expansionniste (qu’on songe à l’installation à Assab en 1870 de la compagnie de navigation Rubbatino), mais elles furent aussi la projection sur des tiers innocents infériorisés de violences, de traumatismes et de frustrations qui constituent le tréfonds de l’histoire italo-italienne. Ce type de constat est peut-être, plausiblement, valable pour d’autres cas de colonialismes et de conquêtes coloniales – c’est un thème qui, dans le cas français, mériterait de retenir l’attention des chercheurs : les Français, eux aussi, avaient au moment de la conquête de l’Algérie, puis des conquêtes coloniales du XIXe siècle, un lourd passé de violences franco-françaises sédimentées dans leur inconscient, ne serait-ce que, sept siècles auparavant la sanglante conquête de son Midi par les Capétiens, la «guerre de cent ans», les guerres de religion, la Saint Barthélemy, la répression des Camisards, la guerre de Vendée et les soubre-sauts de la Révolution, la répression de juin 1848, celle de la Commune... Le fait que furent à l’œuvre dans la péninsule un véritable colonialisme anti-méridional, et une cruelle guerre de conquête de type colonial dans la réalisation de ce que les manuels français dénommaient pieusement naguère «l’unité italienne», par sympathie structurelle à l’égard d’un nationalisme européen voisin, cela est généralement méconnu des Français.

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Ces derniers ignorent, communément, l’italien, et ne connaissent souvent de l’Italie que les images stéréotypées construites ordinairement au gré de leurs divagations touristiques : celles-là même qui sont conformes à l’idéologie  nationaliste italienne ordinaire, soucieuse de célébrer une Italie de cartes postales peuplé d’Italiens idéalisés. On peut à juste titre rendre hommage au génie italien en construisant une histoire ligne de faîte dont quelques étapes pourraient être, par ordre alphabétique (liste non exhaustive), Beccaria, Bernin, Bramante, Calvino, Caravage,  Carducci, Dante, De Chirico, Eco, Giotto, Gramsci, Laurent le Magnifique, Leopardi, Machiavel, Manzoni, Modigliani, Moravia, Pavese, Pirandello, Sciascia, Vico, Vinci, etc. Mais l’histoire ligne de faîte ne peut suffire à l’historien. Celui-ci ne peut se complaire ni dans le panégyrique ni dans la stigmatisation. Le mythe de l’ «Italien bon», qui s’est construit sur une véritable négation de la réalité historique, a eu longtemps la vie dure dans les mentalités, dans le discours politique, dans les médias, pour ne pas parler des manuels scolaires, jusqu’encore en ce début du XXIe siècle. À l’inverse de telles dérives idéologiques, le livre de Del Boca laisse à penser que, comme les Français, comme les Allemands, comme tous les peuples de la terre, les Italiens sont, aussi, des hommes, des hommes tout simplement.

Gilbert Meynier

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couverture de cahier d'école, 1936-1937
l'Afrique politique avant la Première Guerre mondiale


9788860730381g
A un Passo della forca
Atrocità
e infamie dell’occupazione italiana della Libia
Angelo del Boca, 2007

lien

- Alain Gascon, compte rendu de : L'Italia coloniale, Silvana Palma, 1999, Cahiers d'études africaines, n° 12, 2003.

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philatélie de la République arabe libyenne

1911, 1915, 1917, 1929

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ghiralibia


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jeudi 3 janvier 2008

les arabisants et la France coloniale (vers 1830 - vers 1930)

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Savants, conseillers, médiateurs :

les arabisants et la France coloniale

(vers 1830 - vers 1930)

Alain MESSAOUDI

 

Alain Messaoudi soutient sa thèse
Savants, conseillers, médiateurs : les arabisants et la France coloniale (vers 1830 - vers 1930)

thèse d'histoire dirigée par Monsieur Daniel Rivet (Paris I-Sorbonne)
jury composé de Kmar Bendana-Kchir, Nadine Picaudou, Luc-Willy Deheuvels et Claude Lefébure

La soutenance se tiendra le samedi 9 février à partir de 9 h 30
salle Denys et Maurice Lombard, rez-de chaussée, 96 bd Raspail, 75006 Paris (métro Notre-Dame des Champs ou Saint-Placide).

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Dictionnaire arabe-français, Alfred Nicolas,
professeur au Lycée de Tunis, 1911, imprimeur
éditeur Frédéric Weber, 11 rue de Constantine, Tunis.

 

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Colomb-Béchar, bureau des Affaires indigènes

 

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Touggourth, place du Marché et bureau des Affaires indigènes

 

- cf. séminaire de Claire Fredj et Alain Messaoudi

 

 

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mardi 1 janvier 2008

Bonne année 2008

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Tous nos voeux pour la nouvelle année


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dimanche 23 décembre 2007

le Cadist (colonisation française) à Aix-en-Provence

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CADIST à Aix-en-Provence

Histoire de la colonisation française



 http://gsite.univ-provence.fr/gsite/document.php?pagendx=7095&project=scd


Le Cadist (centre d’acquisition et de diffusion de la documentation scientifique et technique) fonctionne depuis 1983. Il est installé dans la BU Lettres de l’Université d'Aix-Marseille, à Aix-en-Provence. Les chercheurs et étudiants à partir du Master sont admis dans la salle de consultation. Les ouvrages peuvent être prêtés et envoyés par le prêt entre bibliothèques. Le fonds colonisation comporte environ 7000 volumes en langues française et étrangères et 180 titres de périodiques (dont 85 abonnements en cours). Le catalogue est en ligne et est également intégré au SUDOC. Informations pratiques : voir le site.

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Pour la petite histoire le Cadist a eu l’honneur de recevoir il y a quelques années Monsieur Liauzu, ainsi que M. Boucher qui était alors président de la French Colonial Historical Society. Nous recevons régulièrement des étudiants de Paris ou d'ailleurs.

contact : nicole.el.ajmi@univ.amu.fr

 

lien

- http://gsite.univ-provence.fr/gsite/document.php?pagendx=7095&project=scd

présentation

Les acquisitions portent sur tous les aspects de la présence française outre-mer à la période moderne et jusqu'au début du 20e siècle :
     - Histoire du Premier et du Deuxième empire colonial : Antilles, Canada, Louisiane ; Afrique du Nord, Afrique occidentale et Afrique équatoriale francophones ; Indochine et autres implantations en Asie ; Madagascar, Réunion, anciennes colonies de l’Océan indien ; Océanie
     - Aspects thématiques : économie ; société ; esclavage ; missions ; transferts culturels…
     - Orientation vers les études comparatistes et le phénomène colonial européen dans son ensemble.

Les fonds du CADIST Colonisation française comprennent :
     - Ouvrages (papier et microformes) : environ 7000 volumes (dont 35 % en langues étrangères)
     - Titres de périodiques : 180, dont 85 abonnements en cours.

 Les points forts de la collection :

- De très importantes collections de textes microfichés parmi lesquelles se trouvent :

des éditions de sources telles que :

     >la totalité de la série The archives of the Council of World missions – Africa and Madagascar (lettres, rapports...)

     >The Jesuit relations and allied documents : travels and explorations of the Jesuit missionaries in New France, 1610-1791 (textes en français, latin, italien et traduction en anglais)

la reproduction d’ouvrages classiques

     >une reproduction du «Projet de code noir pour les colonies françaises présenté à son Excellence le Ministre de la Marine», 1829.

de nombreuses thèses américaines et britanniques

 - Des outils de recherche bibliographique :

Outre les ouvrages consultables dans l’espace Références (par exemple La Bibliographie annuelle d’histoire de la France) ou dans la rubrique Documentation électronique de ce site, de nombreux catalogues de collections et répertoires d’archives figurent au Cadist.

Le fonds général de la BU Lettres contient des ouvrages publiés entre 1890 et 1914 et a accueilli une grande partie de la bibliothèque de l’ex-IHPOM, Institut d’histoire des pays d’Outre-mer, ainsi que le don Brian Eccles constitué de 500 ouvrages en langue anglaise sur l’Afrique de l’Est à la période coloniale.

Partenaires

D’autres institutions possèdent des fonds sur les mêmes domaines ou complémentaires :

- Le Centre des Archives d’Outre-mer

- La Médiathèque de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme abrite la documentation des laboratoires IREMAM (monde arabe et musulman contemporain) et IEA (Afrique contemporaine).

- la Chambre de Commerce et d’industrie Marseille-Provence (Patrimoine culturel)
- le Centre d’études et de recherches sur les sociétés de l’Océan Indien (CERSOI)
- l’Institut de recherche et d’études sur le Sud-Est asiatique (IRSEA) et son fonds Asie
- le Centre de recherche et de documentation sur l’Océanie (CREDO) et son fonds Pacifique

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faculté des Lettres, université d'Aix-Marseille, site Schumann à Aix-en-Provence

 

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faculté des Lettres, université d'Aix-Marseille, site Schumann à Aix-en-Provence

 

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bibliothèque universitaire de Lettres

 

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salle qui abrite le fonds CADIST

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Aix-en-Provence, place de la Rotonde

 

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mardi 18 décembre 2007

Le DÊ THÁM, résistant vietnamien (Glaude Gendre)

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Hoàng Hoa Tham, dit le Dê Thám

résistant à la colonisation française

du Tonkin

 

Le personnage de Hoàng Hoa Tham, dit le Dê Thám, héros national dans son pays est aujourd'hui totalement inconnu du public français. Il tint pourtant en échec le corps expéditionnaire français au Tonkin durant les trente ans qui s'écoulèrent entre le début des années 1880 et le 10 février 1913. Le "tigre de Yên Thê", à l'origine un modeste paysan illettré, révéla dans l'action un authentique génie militaire qui fit de lui un grand chef de guerre profondément patriote et humain.

9782296025707r

 

- Le Dê Thám (1858-1913). Un résistant vietnamien à la colonisation française, Claude Gendre, L'Harmattan, 2007.

- compte rendu par Alain Truong sur son site

- compte-rendu, par Nguyên Thi Trang : Courrier du Vietnam, 23 avril 2007

- note de lecture par Charles Fourniau dans AAVF, juillet 2007

- compte rendu de lecture dans Thanh-Nien

- compte rendu dans Tin-Tuc : couverture et Tin-Tuc texte de l'article

 

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présentation éditoriale

Le personnage de Hoàng Hoa Thám, dit le Dê Thám, est aujourd’hui à peu près totalement inconnu du public français. La figure s’est peu à peu dissipée dans la nuit des temps de celui qui, avec une poignée d’hommes, tint en échec le corps expéditionnaire français au Tonkin durant les quelque trente ans qui s’écoulèrent entre le début des années 1880 et le 10 février 1913.
Paysan illettré, il se révéla dans l’action un authentique génie militaire, à la fois stratège et tacticien, qui sut mettre au point des techniques de combat et de camouflage qu’utilisèrent, quelques décennies plus tard, les combattants du Viêt Minh. Jamais vaincu, jamais capturé, sa mort fut le fruit de la trahison et des basses oeuvres de la police coloniale.
Mais le Dê Thám ne fut pas seulement un redoutable chef de guerre ; à la fois subtil et déterminé, porteur d’un idéal patriotique indéfectible, attaché aux valeurs traditionnelles de son pays, pénétré des croyances et des superstitions qu’il partageait avec la paysannerie tonkinoise dont il était issu, les divers aspects de la personnalité du «tigre du Yên Thê» font également de ce dernier un être profondément humain.
Son origine populaire et sa passion sans borne pour l’indépendance de sa patrie firent de lui, trois décennies après son assassinat, un modèle auquel chaque combattant viêt minh s’identifia spontanément. C’est ainsi que le paysan-soldat qu’il fut de son vivant devint le héros national qu’il est aujourd’hui.

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TABLE DES MATIÈRES

Préface Introduction

1. La situation politique et militaire de l’empire d’Annam à la veille de l’action du Dê Thám
2. Origines et jeunesse
3. Le Yên Thê, sanctuaire et théâtre d’opérations
4. Le sac du Palais impérial et la naissance du mouvement «Cân Vu’ong»
5. Le Dê Thám en action
6. La «soumission» du Dê Thám
7. Le Dê Thám concessionnaire
8. La victoire du Japon
9. Les évènements de 1908
10. Les opérations contre le Dê Thám
11. La traque du fugitif (1910 – 1912)
12. La fin du Dê Thám
Conclusion
Annexes
Cartes et croquis
Sources

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BON DE COMMANDE

À retourner à L’HARMATTAN, 7 rue de l’École Polytechnique 75005 Paris
Veuillez me faire parvenir ............ exemplaire(s) du livre Le Dê Thám
au prix unitaire de 19.50 €+ 4.05 € de frais de port, + 0,80€ de frais de port par ouvrage supplémentaire, soit un total de................€.
NOM :
ADRESSE :
Ci-joint un chèque de ............ €
Pour l’étranger, vos règlements sont à effectuer : en euros sur chèques domiciliés sur banque française ; par virement en euros sur notre CCP 23 625 44 N Paris ; par carte bancaire (Visa uniquement) N°................................date d’expiration...../...../...../
le numéro CVx2 (les 3 derniers chiffres se trouvant au dos de votre carte, à gauche de votre signature) : …………………………..
Vous pouvez aussi commander cet ouvrage directement à votre libraire habituel.

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AUTEURClaude_Gendre_portrait

 

Claude Gendre est à la fois ingénieur et maître ès-lettres. Engagé de longue date dans la défense des langues et cultures identitaires, il est l’auteur de École, histoire de France et minorités nationales (Édit. Fédérop. 1979). Il a par ailleurs publié en 2003, avec l’aide du Conseil Général des Pyrénées-Orientales, une Histoire de l’olivier en Roussillon (Édit. Trabucaire) ainsi que, en 2004, Le combat de Dong-Dang, récit autobiographique ayant pour cadre le Tonkin.

 

 

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iconographie

 

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photo de Dê Thám en 1905

 

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Le Dê Thám entouré de ses petits-enfants

 

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"groupe de pirates des bandes du Dê-Thám"

 

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"pirate amené à Cho-Go pour être interrogé par l'interprète officiel de la Colonne"

 

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"Tonkin, Yen-Thè - groupe de pirates des bandes du Dê-Thám,
tués à l'affaire de Lieu-Dê le 17 novembre 1908"

 

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Tonkin, Yen-Thè - la nommée Thi Nho, troisième femme du Dê-Thám
et sa fillette Thi Thè

 

 

 

- source internet des photos (la plupart provenant de la collection Dieulefils)

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présentation du livre à l'ambassade

du Vietnam à Paris, 5 juillet 2007

 

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Paris, 5 juillet 2007, autour de M. Nguyen Dinh Bin, ambassadeur

 

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à droite de l'ambassdeur, Claude Gendre

 

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Paris, 5 juillet 2007, l'ambassadeur et l'auteur

 

 

 

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lundi 17 décembre 2007

La France doit exiger des excuses de l'Italie (Jacques Marseille)

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La France doit exiger des

excuses de l'Italie

Jacques MARSEILLE

 

À l'heure où le gouvernement algérien exige des «excuses» de la France pour les crimes imputés à la colonisation, il est temps que la France se libère enfin du poids qui l'étouffe depuis plus de deux mille ans... et exige à son tour de l'Italie des excuses pour les crimes perpétrés par César et ses légions contre nos ancêtres les Gaulois.

En effet, si la conquête romaine, comme la conquête française de l'Algérie, a fait bénéficier notre pays de certains bienfaits, elle l'a fait au prix de massacres et d'asservissements dont il n'est pas illégitime de rappeler les manifestations les plus cruelles.  

Il faut tout d'abord souligner que la Gaule était au moment de l'agression italienne un pays de cocagne. Loin d'être un ensemble de villages repliés sur eux-mêmes - contrairement à ce que veut montrer Astérix -, les campagnes de la Gaule étaient densément peuplées. Loin d'être de féroces éleveurs de troupeaux habitant dans de misérables huttes au milieu des forêts, nos ancêtres étaient les acteurs éclairés d'une économie en plein développement qui a permis une expansion démographique sans précédent.

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Histoire de France, pour les cours élémentaires, 1969

À la veille de sa conquête par les colonisateurs italiens, la Gaule comptait sans doute 8 millions d'habitants. Techniciens habiles et artisans réputés, les Gaulois produisaient en série le verre plat utilisé pour les fenêtres, les vases à boire, les bouteilles trapues, les gobelets, les vases à parfum, les gallicæ (grosses galoches à semelles épaisses) et les chariots qui s'exportaient dans l'ensemble du monde méditerranéen. Exploité activement dans le Limousin, l'or excitait l'imagination et la convoitise des étrangers. Dans les villes qui se multipliaient, les techniques ne différaient pas de celles utilisées dans ce qu'on appelait alors le monde «civilisé».

C'est ce pays prospère à la culture originale que va conquérir le colonisateur italien (c'est-à-dire romain) au prix de méthodes qui sont autant de violations des droits de l'homme. Pour s'emparer de sa proie, au mépris des conventions internationales, Jules César multiplie des campagnes terroristes qui en font, plus que Napoléon ou le père Bugeaud, celui dont Hitler a certainement dû s'inspirer. Outre les 600 000 ou 700 vlcsnap_21612000 tués-soit le dixième de la population que comptait alors la Gaule indépendante ! -, César s'est livré à de véritables opérations d'extermination, comme celles dont furent victimes, en 53 avant J.-C., les Eburons. Ces «ancêtres» des Belges s'étant révoltés, César voulut, écrit-il lui-même, «anéantir leur race et leur nom même», une définition avouée de ce qu'on nomme aujourd'hui un génocide.

En -52, excédé par la résistance des habitants d'Avaricum (Bourges), il se livre à un carnage qui témoigne d'une véritable folie meurtrière. Seuls 800 habitants sur 40 000 en réchappèrent. En -46, lorsqu'il fait étrangler Vercingétorix à Rome, il bafoue sans vergogne la future convention de Genève de 1929 sur le traitement des prisonniers de guerre. Enfin, en imposant à la Gaule leur langue, leur religion et leur culture, les Italiens se livrent à un véritable génocide culturel. Imaginons ce que serait aujourd'hui une France celtisée où la langue anglaise et le tempérament irlandais s'allieraient pour faire de notre pays un des champions de la mondialisation. C'est tout ce potentiel de croissance que les Romains ont brisé et dont les Italiens devraient s'excuser lors de la prochaine visite officielle de leur président du Conseil en France.

Ridicule et grotesque, pensez-vous ? Evidemment ! Comme l'est l'exigence du gouvernement algérien. Comme le grand historien Marc Bloch le rappelait, la compréhension du présent repose sur la connaissance du passé et non pas sur son instrumentalisation. Comprendre le passé, c'est se demander pourquoi, de Victor Hugo à Zola et de Jaurès à Maupassant, personne ou presque n'a remis en question les principes de la colonisation française. Qui condamnerait Jaurès [portrait ci-dessous] d'avoir osé proclamer en 1903 à la Chambre des députésjaures : «[...] la France a d'autant le droit de prolonger au Maroc son action économique et morale qu'en dehors de toute entreprise, de toute violence militaire, la civilisation qu'elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l'état présent du régime marocain » ?  

On le voit, Nicolas Sarkozy a fait beaucoup et peut-être trop pour «excuser» les méfaits du système colonial français en Algérie. En fait, si les Algériens voulaient trouver des réponses à leur mal-développement, ils devraient surtout exiger des excuses de ceux qui les gouvernent depuis l'indépendance. Si l'Algérie est aujourd'hui un pays riche peuplé par des pauvres, elle le doit surtout aux gaspillages, aux erreurs de gestion et à la corruption qui gangrènent sa classe politique. En 1962, le PIB par habitant était en Algérie de 1 433 dollars (de 1990). En Tunisie, autre pays soumis au système colonial français, il s'élevait à 1 379 dollars. Quarante ans plus tard, il est de 2 813 dollars en Algérie et de 4 710 dollars en Tunisie, qui ne possède pourtant ni gaz ni pétrole. Est-ce la colonisation qui est responsable d'un tel décalage ?

13/12/2007 - Jacques Marseille
© Le Point - N°1839

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l'Algérie augmente son Pib/hab de 95 % en 40 ans alors que la Tunisie,
avec moins d'atouts, gagne 241%... Comment incriminer la colonisation pour
rendre compte d'une telle différence alors que les deux États sont indépendants ?

réalisation Études Coloniales

 

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liens

- cf. Pourquoi les Vietnamiens n'ont-ils pas revendiqué des excuses ?

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- cf. Les points aveugles d'une certaine rhétorique algérienne "anticoloniale"

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dimanche 16 décembre 2007

journal du père mariste Jean Gilibert en Nouvelle-Calédonie (Marie-Louise Gondal)

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journal de Jean Gilibert

missionnaire mariste chez les Kanaks

de 1858 à 1891



mariste_chez_les_kanaks

présentation

Marie-Louise GONDAL

 

Les pages que voici sont celles du Journal d’un missionnaire, conservé depuis plus d’un siècle dans la maison Gilibert d’Auliac (15, Jabrun), aux confins de l’Aubrac. Il fut écrit dans la dernière moitié du XIXe siècle, au milieu de tâches multiples, dans des îles et stations reculées du Nord de la Nouvelle-Calédonie, par Jean Gilibert, cinquième enfant d’une famille de six, qui le confia à son frère, Antoine Gilibert, longtemps curé de Saint-Flour.

au début de la colonisation

De sa plume ferme, alerte, colorée, il remplit 10 cahiers, dont 8 nous sont parvenus. Le récit est au ras des jours et des événements. En ces îles, le temps s’étale, les rencontres sont rares. On y est seul, quoique au milieu de tous. L’esprit, curieux du pays et des gens, relève tout : ce qui révèle une humanité en attente, ouverte à l’amitié, mais hantée par des peurs et des pressions collectives ; les mythes et les rites, qui sont pour lui étranges, et qu’il ne peut ou ne sait déchiffrer ; les particularités géographiques, climatiques, sociales ; les noms des chefs et des gens du pays et ceux des caboteurs et des aventuriers, chercheurs d’or ou porteurs de la «bonne nouvelle», qui mettent pied à terre ; les fêtes et les guerres locales. Le talent du chroniqueur lui permet de faire mieux connaître, même à des Néo-Calédoniens d’aujourd’hui, des tranches de vie des populations parmi lesquelles il vivait, au début de la colonisation, avant l’arrivée des prisonniers «Communards» qui bouleversa les modes de vie.

Pionnier confronté à la difficile mission d’évangéliser un monde inconnu, que la Société des Pères Maristes avait reçue de Rome pour l’Océanie, le Père Jean Gilibert fut, avec près d’une trentaine d’autres Maristes, dont les Pères Thomassin, Vigouroux, Lambert, Montrouzier, souvent issus de la paysannerie française, non seulement un apôtre, mais aussi un ingénieur et un inventeur. Tracer des chemins, capter les sources, introduire l’élevage, réinventer le pain et le beurre, multiplier les plantations, codifier une écriture, construire une Eglise, si vite envahie par la végétation, il lui fallait faire appel à tous les savoir-faire acquis à Jabrun, et au-delà. Et quand la santé fut atteinte, il accepta des aumôneries des «transportés», ce qui fut pour lui, comme pour ses confrères, un déchirement et même la découverte des malentendus qui minaient la chrétienté française.

épisodes révélateurs non "corrigés"

Il a fallu choisir. On a élagué les commentaires de la vie familiale dont il reste proche et qui le soutenait de loin, ainsi que ceux qui donnent à éprouver, presque physiquement, l’attente, celle des lettres ou celle du vent pour la mise à la mer d’une pirogue vers une rencontre fraternelle. On a privilégié le choix d’épisodes révélateurs pour nos contemporains, d’ici et d’ailleurs, sans chercher à «corriger» les limites d’une conception de la mission marquée par une époque, ni les aspérités d’un tempérament généreux mais formé par une éducation austère, ni le choc culturel et même microbien de la rencontre Occident-Orient. On a jugé utile de procurer quelques annexes susceptibles de fournir à des lecteurs curieux ou à des chercheurs, des informations complémentaires soit sur les archives de ce fonds, soit sur l’époque.

Le Professeur Frédéric Angleviel, historien, de l’Université de Nouvelle-Calédonie, a apporté sa précieuse contribution pour fixer le contenu de l’ouvrage et en manifester la portée. Son introduction et ses annotations mettent en relief l’intérêt historique de ce Journal. On a pu, par ailleurs, mettre au jour quelques racines familiales, locales, culturelles, de cette belle et courageuse figure. Au fil de la transcription, ce lointain missionnaire est devenu un proche. Sa passion d’horizons lointains, sa générosité et les défis soutenus font de ces pages un document humain parmi les plus dépouillés et les plus transparents. La question demeure : «partir en Orient…» pour n’en jamais revenir : mais pourquoi donc ?

Marie-Louise Gondal, septembre 2007

 

- «Ce journal est précieux à plus d'un titre : il porte sur les premières années de la colonisation ; il est l'émanation d'un homme de lettres vivant au milieu des Kanaks ; il a pour principal sujet le grand Nord ; c'est l'exemple d'une ethnographie pragmatique d'une grande valeur descriptive et indicative.
Professeur Frédéric Angleviel, conférence donnée à l’Université de Nouvelle Calédonie, le 30 août 2007.

- «On peut lire cela comme un simple récit d’aventure, mais en fait, cela m’interroge beaucoup. Le primat de l’amitié et du service, l’inventivité de l’apôtre, la solitude dans la vie religieuse, l’étrangeté d’une culture où le langage religieux semble toujours décalé... et où on ne peut éviter ambiguïté et malentendus. Alors que l’idée de la mission lointaine paraît parfois aujourd’hui dépassée, ce livre donne à penser». (un religieux).

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UN VOYAGE SANS RETOUR. De l’Aubrac à la Nouvelle-Calédonie.
Journal de Jean GILIBERT (1818-1891), Missionnaire mariste chez les Kanaks, de 1858 à 1891
, 538 p.

Transcription et notice biographique par Marie-Louise GONDAL
Introduction historique et annotations par Frédéric ANGLEVIEL

Éd. CEPAC (Conférence Épiscopale du Pacifique), Nouméa, Nouvelle-Calédonie, juillet 2007 - ISBN : 978-982-506-004-8. 30 €

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quatrième de couverture du livre

Le présent ouvrage constitue une révélation. Il porte en effet à la connaissance du public un journal écrit en Nouvelle-Calédonie, entre 1858 et 1884, par un missionnaire mariste originaire du Centre de la France, Jean Gilibert, et demeuré totalement inconnu jusqu’ici. Jean Gilibert, porté par un ardent désir d’aller en Orient, qui le fit entrer en 6ème à vingt ans, et quitter la France à quarante, évangélisa l’île de Pot, dernière île habitée de l’archipel de Belep, au nord de la Grande Terre, avant de faire connaissance avec les «transportés» de France, après la Commune de Paris. Véritable compagnon de vie dans des situations souvent extrêmes, ce journal que l’auteur, à sa mort en 1891, voulut confier à sa famille, n’a encore jamais fait l’objet d’une étude sérieuse. Sa publication devrait la rendre possible.

«Dès le premier abord, ce journal nous a paru un témoignage important des premiers contacts entre les premiers arrivants et les nouveaux arrivants. En effet, ce journal est précieux à plus d’un titre : il porte sur les premières années de la colonisation ; il est l’émanation d’un homme de lettres vivant au milieu des Kanaks ; il a pour principal sujet le grand Nord calédonien, encore aujourd’hui méconnu».

«Une fois replacé dans son contexte, de par sa minutie et de par la connaissance intime qu’avait ce prêtre mariste de la société kanake, il nous apporte aujourd’hui un témoignage riche en détails inédits et en perspectives nouvelles. Mais plus encore que l’histoire politique ou l’histoire matérielle, c’est l’histoire des mentalités qui est renouvelée par de telles pages de vie. En effet, ces dernières nous rendent accessibles, sans prétention littéraire et sans construction théorique, une société kanake plurielle qui cherchait désespérément de nouvelles réponses aux bouleversements difficiles de l’époque coloniale.»

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livre en vente à :   

- Librairie Saint-Paul, 8 Place Bellecour, 69002 LYON

- La Procure Leo, 9 Rue Henri IV, 69002 LYON

- adresse postale de l'éditeur : CEPAC, Secrétariat P.O. Box 289 Suva FIJI (Nouvelle-Calédonie) - l’édition a été réalisée à l’initiative de l’archevêché de Nouméa

- il n'y a pas encore d'édition en métropole.

- pour tout renseignement sur le contenu du livre : écrire à Études Coloniales qui transmettra à Marie-Louise GONDAL

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- Présentation du Journal du père Jean Gilibert, missionnaire mariste en Nouvelle-Calédonie, de 1858 à 1891 (format pdf)

- couverture du livre de Jean Gilibert (recto et verso) (format pdf)

 

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Nouvelle-Calédonie, "tabous canaques"

 

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"groupe canaque"

 

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Nouvelle-Calédonie, "maison de missionnaire"

 

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Nouvelle-Calédonie, île Nou, route menant à l'hôpital du Marais

 

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samedi 15 décembre 2007

France-Algérie : dépasser le contentieux historique (pétition)

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France-Algérie

dépasser le contentieux historique

texte de pétition

Le passé colonial ne cesse de resurgir, faisant obstacle à des relations apaisées entre la France et les pays qu’elle a autrefois colonisés. Dans ce passé, l’Algérie a une place particulière, en raison des drames qui s’y sont déroulés. Aujourd’hui encore, trop souvent, l’évocation de la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) est soumise à la concurrence des victimes, avec leurs souffrances et leurs mémoires, alors que l’ensemble des citoyennes et citoyens des deux rives de la Méditerranée aspirent à passer à autre chose. Mais pour construire un avenir de partage, il faut, au présent, voir en face le passé.

L’histoire apprend, au premier chef, que le système colonial, en contradiction avec les principes affichés par la République française, a entraîné des massacres de centaines de milliers d’Algériens ; et qu’il les a dépossédés, «clochardisés» – pour reprendre le terme de Germaine Tillion – à une grande échelle, exclus de la citoyenneté, soumis au Code de l’indigénat, et sous-éduqués, au déni des lois en vigueur. Mais, aussi, qu’il y eut de multiples souffrances de Français, parfois déportés en Algérie pour raisons politiques, ou embrigadés dans les guerres coloniales, ou encore pris dans un système dont ils sont devenus, à son effondrement, les victimes expiatoires – comme l’ont été les harkis, enrôlés dans un guêpier qu’ils ne maîtrisaient pas –, sans compter ceux qui ont soutenu l’indépendance algérienne et qui en ont payé le prix.

Quelles qu’aient été les responsabilités de la société, c’est bien la puissance publique française qui, de la Restauration en 1830 à la Ve République en 1962, a conduit les politiques coloniales à l’origine de ces drames. Sans omettre la complexité des phénomènes historiques considérés, c’est bien la France qui a envahi l’Algérie en 1830, puis l’a occupée et dominée, et non l’inverse : c’est bien le principe des conquêtes et des dominations coloniales qui est en cause.

En même temps, nous sommes attentifs aux pièges des nationalismes et autres communautarismes qui instrumentalisent ce passé. Ainsi qu’aux pièges d’une histoire officielle qui utilise les mémoires meurtries à des fins de pouvoir, figeant pour l’éternité la France en puissance coloniale et l’Algérie en pays colonisé. Et c’est précisément pour les déjouer – comme pour déjouer les multiples formes de retour du refoulé – que nous voulons que la souffrance de toutes les victimes soit reconnue, et qu’on se tourne enfin vers l’avenir. Cela ne peut être accompli par des entreprises mémorielles unilatérales privilégiant une catégorie de victimes, mais par un travail historique rigoureux, conçu notamment en partenariat franco-algérien.

Plus fondamentalement, dépasser le contentieux franco-algérien implique une décision politique, qui ne peut relever du terme religieux de «repentance». Et des «excuses officielles» seraient dérisoires. Nous demandons donc aux plus hautes autorités de la République française de reconnaître publiquement l’implication première et essentielle de la France dans les traumatismes engendrés par la colonisation en Algérie. Une reconnaissance nécessaire pour faire advenir une ère d’échanges et de dialogue entre les deux rives, et, au-delà, entre la France et les nations indépendantes issues de son ancien empire colonial.

Paris-Alger, le 28 novembre 2007

 

Pour celles et ceux qui souhaiteraient se joindre à cet appel :
- allez sur le site de la Ligue des Droits de l’Homme de Toulon (procédure de signature électronique) en indiquant vos nom et qualités.
- ou envoyez un mail à France.algerie@mailfr.com

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présentation

Cette pétition résulte d'une initiative de jeunes historien(ne)s français(e)s (comme Eric Savarèse, Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche), de Pierre Sorlin, Omar Carlier, François Gèze, Gilles Manceron, Tewfik et Brigitte  Allal et moi-même. Elle a reçu notamment l’accord de Hocine Aït Ahmed, de Abdelhamid Mehri, de Mohammed Harbi et de Benjamin Stora (ci-dessous la liste du noyau des premiers signataires), etc.

Au-delà de la critique des politiques mémorielles et des histoire officielles, ce texte est une adresse politique aux plus hautes autorités de la République française aux fins de “reconnaissance de l'implication première et essentielle des traumatismes engendrés par la colonisation en Algérie” – une adresse faite en commun par des Français et des Algériens, mais aussi par quelques autres ( Tunisiens...) qui estiment que le devenir de relations apaisées entre les deux pays est important.

Des personnalités politiques algériennes et françaises ont été pressenties pour signer cette pétition. Elle a été publiée le 1er décembre 2007 par les journaux suivants : Al Khabar (en arabe), El Watan, Le Quotidien d'Oran, L'Humanité et Le Monde.

Gilbert Meynier

 

parmi les premiers signataires

Hocine Aït Ahmed, Zineb Ali-Benali (professeur de lettres, université de Paris 8), Tewfik Allal (typographe, syndicaliste), Henri Alleg, Brigitte Bardet-Allal, professeur de lettres), Fethi Benslama (psychanalyste), Fatima Besnaci-Lancou (éditrice), Sophie Bessis (historienne), Simone de Bollardière, Mourad Bourboune (écrivain), Raphaëlle Branche (historienne, MC à la Sorbonne-Paris-I), Rony Brauman (médecin), Pierre Brocheux (historien, professeur, université Paris 7), Omar Carlier (historien, professeur université Paris 7), Alice Cherki (psychanalyste, Paris), Catherine Coquery-Vidrovitch (historienne, professeur émérite à l'université de Paris VII), Jocelyne Dakhlia (historienne, EHESS), Nicole Dreyfus (avocate), Driss El Yazami (journaliste, secrétaire général FIDH), Nabile Farès (psyvhanalyste, écrivain), Jacques Frémeaux (historien, Professeur à la Sorbonne-Paris IV), Jean-François Gavoury (président association des victimes de l'OAS), François Gèze (directeur des éditions La Découverte), Sadek Hadjeres (responsable politique), Mohammed Harbi (historien, professeur émérite à l'université de Paris 8), Ghazi Hidouci (économiste, ancien ministre), Badié Hima (philosophe), Jean-Charles Jauffret (historien, Professeur à l'IEP d'Aix en Provence), Feriel Lalami (politologue), Alban Liechti (association cause anticoloniale), Gilles Manceron (historien, Ligue des Droits de l'Homme), Abdelhamid Mehri (ex-secrétaire général du FLN), Arezki Metref (écrivain, journaliste), Gilbert Meynier (historien, professeur émérite à l'université de Nancy 2), Nadir Moknèche (cinéaste), Me Jean-Philippe Ould-Aouadia (président de l'association Marchand, Feraoun et leurs compagnons), Hassan Remaoun (historien, université d'Oran), Noureddine Saadi (juriste, écrivain), Eric Savarèse (MC de Sciences politiques, université de Perpignan Via Domitia), Ouanassa Siari-Tengour (historienne, université Mentouri, Constantine), Charles Silvestre (journaliste, L'Humanité, iniateur de l'Appel des douze), Pierre Sorlin (historien, professeur émérite à l'université de Paris III-Sorbonne nouvelle), Benjamin Stora (historien, professeur à l'INALCO), Wassyla Tamzali (écrivain), Sylvie Thénault (historienne, chargée de recherche, CNRS)

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vendredi 14 décembre 2007

Lettre ouverte à Monsieur Bouteflika (André Savelli)

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Lettre ouverte à Monsieur Bouteflika

Président de la République algérienne
une libre opinion d'André Savelli, professeur agrégé au Val de Grâce


Monsieur le Président,

En brandissant l’injure du génocide de l’identité algérienne par la France, vous saviez bien que cette identité n’a jamais existé avant 1830. Ferrat Abbas et les premiers nationalistes avouaient l’avoir cherchée en vain. Vous demandez maintenant repentance pour barbarie : vous inversez les rôles !

C’était le Maghreb ou l’Ifriqiya, de la Libye au Maroc. Les populations, d’origine phénicienne (punique), berbère (numide) et romaine, étaient, avant le VIIIe siècle, en grande partie chrétiennes (500 évêchés dont celui d’Hippone / Annaba, avec Saint Augustin). Ces régions agricoles étaient prospères.

Faut-il oublier que les Arabes, nomades venant du Moyen Orient, récemment islamisés, ont envahi le Maghreb et converti de force, «béçif» (par l’épée), toutes ces populations.

«Combattez vos ennemis dans la guerre entreprise pour la religion… Tuez vos ennemis partout où vous les trouverez» (Coran, sourate II, 186-7). Ce motif religieux était élargi par celui de faire du butin, argent, FRN096pierreries, trésor, bétail, et aussi bétail humain, ramenant par troupeaux des centaines de milliers d’esclaves berbères ; ceci légitimé par le Coran comme récompense aux combattants de la guerre sainte (XLVIII, 19, 20). Et après quelques siècles de domination arabe islamique, il ne restait plus rien de l’ère punico romano berbère si riche, que des ruines [ci-contre, Tipaza] (Abder-Rahman ibn Khaldoun el Hadrami, Histoire des Berbères,T I, p.36-37,40,45-46 ; 1382) .

Faut-il oublier aussi que les Turcs Ottomans ont envahi le Maghreb pendant trois siècles, maintenant les tribus arabes et berbères en semi esclavage, malgré la même religion, les laissant se battre entre elles. Faut-il oublier que ces Turcs ont développé la piraterie maritime, en utilisant leurs esclaves. Ces pirates barbaresques arraisonnaient tous les navires de commerce en Méditerranée, permettant, outre le butin, un trafic d’esclaves chrétiens, hommes, femmes et enfants. Dans l’Alger des corsaires du XVIe siècle, il y avait plus de 30.000 esclaves enchaînés. D’où les tentatives de destruction de ces bases depuis Charles Quint, puis les bombardements anglais, hollandais et même américain… Les beys d’Alger et des autres villes se maintenaient par la ruse et la force, ainsi celui de Constantine, destitué à notre venue, ayant avoué avoir fait trancher 12 000 têtes pendant son règne.
          
l’esclavage existait en Afrique depuis des lustres

Faut-il oublier que l’esclavage existait en Afrique depuis des lustres et existe toujours. Les familles aisées musulmanes avaient toutes leurs esclaves africains. Les premiers esclavagistes, Monsieur le Président, étaient les négriers noirs eux-mêmes qui vendaient leurs frères aux Musulmans du Moyen Orient, aux Indes et en Afrique (du Nord surtout), des siècles avant l’apparition de la triangulaire avec les Amériques et les Antilles, ce qui n’excuse en rien cette dernière, même si les esclaves domestiques étaient souvent bien traités.

Faut-il oublier qu’en 1830, les Français sont venus à Alger détruire les repaires barbaresques ottomans qui pillaient la Méditerranée, libérer les esclaves et, finalement, affranchir du joug turc les tribus arabes et berbères opprimées.

fort_turc_BiskraFaut-il oublier qu’en 1830, il y avait à peu près 5 000 Turcs [ci-contre, ancien fort turc à Biskra], 100 000 Koulouglis, 350 000 Arabes et 400 000 Berbères dans cette région du Maghreb où n’avait jamais existé de pays organisé depuis les Romains. Chaque tribu faisait sa loi et combattait les autres, ce que l’Empire Ottoman favorisait, divisant pour régner.

Faut-il oublier qu’en 1830 les populations étaient sous développées, soumises aux épidémies et au paludisme. Les talebs les plus évolués qui servaient de toubibs (les hakems), suivaient les recettes du grand savant «Bou Krat» (ou plutôt Hippocrate), vieilles de plus de 2 000 ans. La médecine avait quand même sérieusement évolué depuis !

la France a soigné toutes les populations du Maghreb

Faut-il oublier qu’à l’inverse du génocide, ou plutôt du massacre arménien par les Turcs, du massacre amérindien par les Américains, du massacre aborigène par les Anglais et du massacre romano-berbère par les Arabes entre l’an 700 et 1500, la France a soigné, grâce à ses médecins (militaires au début puis civils) toutes les populations du Maghreb les amenant de moins d’un million en 1830 en Algérie, à dix millions en 1962.

Faut-il oublier que la France a respecté la langue arabe, l’imposant même au détriment du berbère, du tamashek et des autres dialectes, et a respecté la religion (ce que n’avaient pas fait les Arabes, forçant les berbères chrétiens à s’islamiser pour ne pas être tués, d’où le nom de «kabyle» - j’accepte).

Faut-il oublier qu’en 1962 la France a laissé en Algérie, malgré des fautes graves et des injustices, une population à la démographie galopante, souvent encore trop pauvre, - il manquait du temps pour passer du moyen âge au XXe siècle - mais en bonne santé, une agriculture redevenue riche grâce aux travaux des Jardins d’Essais, des usines, des barrages, des mines, du pétrole, du gaz, des ports, des aéroports, un réseau routier et ferré, des écoles, un Institut Pasteur, des hôpitaux et une université, la poste… Il n’existait rien avant 1830. Cette mise en place d’une infrastructure durable, et le désarmement des tribus, a été capital pour l’État naissant de l’Algérie.

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Institut agricole d'Alger à l'époque coloniale

Faut-il oublier que les colons français ont asséché, entre autres, les marécages palustres de la Mitidja, y laissant de nombreux morts, pour en faire la plaine la plus fertile d’Algérie, un grenier à fruits et légumes, transformée, depuis leur départ, en zone de friche industrielle.

Faut-il oublier que la France a permis aux institutions de passer, progressivement, de l’état tribal à un État nation, et aux hommes de la sujétion à la citoyenneté en construction, de façon, il est vrai, insuffisamment rapide. Le colonialisme, ou plutôt la colonisation a projeté le Maghreb, à travers l’Algérie, dans l’ère de la mondialisation.

 

personne ne vous demande repentance pour avoir

laissé péricliter l'Algérie...

Faut-il oublier qu’en 1962, un million d’européens ont dû quitter l’Algérie, abandonnant leurs biens pour ne pas être assassinés ou, au mieux, de devenir des habitants de seconde zone, des dhimmis, méprisés et brimés, comme dans beaucoup de pays islamisés. Il en est de même de quelques cent mille israélites dont nombre d’ancêtres s’étaient pourtant installés, là, 1000 ans avant que le image_4039941_192_144premier arabe musulman ne s’y établisse. Était-ce une guerre d’indépendance ou encore de religion ?

Faut-il oublier qu’à notre départ en 1962, outre au moins 75.000 Harkis, sauvagement assassinés, véritable crime contre l’humanité, et des milliers d’européens tués ou disparus, après ou avant, il est vrai, les excès de l’O.A.S., il y a eu plus de 200 000 tués dans le peuple algérien qui refusait un parti unique, beaucoup plus que pendant la guerre d’Algérie. C’est cette guerre d’indépendance, avec ses cruautés et ses horreurs de part et d’autre, qui a fondé l’identité algérienne. Les hommes sont ainsi faits !

Monsieur le Président, vous savez que la France forme de bons médecins, comme de bons enseignants. Vous avez choisi, avec votre premier ministre, de vous faire soigner par mes confrères du Val de Grâce. L’un d’eux, Lucien Baudens, créa la première École de médecine d’Alger en 1832, insistant pour y recevoir des élèves autochtones. Ces rappels historiques vous inciteront, peut-être, Monsieur le Président, à reconnaître que la France vous a laissé un pays riche, qu’elle a su et pu forger, grâce au travail de toutes les populations, des plus pauvres aux plus aisées - ces dernières ayant souvent connu des débuts très précaires. La France a aussi créé son nom qui a remplacé celui de Barbarie. Personne ne vous demandera de faire acte de repentance pour l’avoir laissé péricliter, mais comment expliquer que tant de vos sujets, tous les jours, quittent l’Algérie pour la France ?

En fait, le passé, diabolisé, désinformé, n’est-il pas utilisé pour permettre la mainmise d’un groupe sur le territoire algérien ? Je présente mes respects au Président de la République, car j’honore cette fonction.

un citoyen français,
André Savelli
Professeur agrégé au Val de Grâce

 

savelliLe Professeur André Savelli est né en 1927 à Rabat de parents originaires de Blida et Oued El Aleug. C’est l’aîné de 7 garçons, il fait ses études secondaires à Rabat. Il entre à la Faculté de Médecine d’Alger en 1945 puis à l’Ecole du Service de Santé de Lyon. Il passe sa thèse à Alger sous la direction du Professeur Benhamou puis passera trois ans comme médecin militaire à In Salah avant de rejoindre le 1er RTA à Blida. En 1961 il sera chef du service psychiatrique de l’Hôpital Maillot puis sera nommé Professeur Agrégé au Val de Grâce. Par la suite il fut Chargé de Cours en psychopathologie à la Faculté des Lettres de Montpellier et Chargé de Criminologie Psychiatrique à la Faculté de Droit. Il est l’auteur d’une centaine de publications en psychpathologie. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier de l’Ordre National du Mérite et membre de l’Académie des Sciences et des Lettres de Montpellier.

source de cette biographie - source de la photo

 

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mercredi 12 décembre 2007

au sujet du livre de Benjamin Stora, "La guerre des mémoires"

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une vraie réflexion

sur les contorsions de mémoires

Nathalie GALESNE

 

profile«Benjamin Stora, souligne astucieusement Thierry Leclère, sait d’où il parle. Juif d’Algérie, né à Constantine…, il a gardé en héritage de cette saga familiale heurtée une indéracinable foi en la République, quasi mystique. Doublée d’une grande sensibilité aux minorités et d’une allergie aux dénis de justice». Thierry Leclère, lui, est journaliste, grand reporteur à Télérama, réalisateur de documentaires. Les deux hommes se sont bien trouvés. Le livre d’une fluidité rare, vu les concepts qu’il soulève, se lit d’un trait, au rythme d’une parole vivante irriguée par la clarté de l’analyse à laquelle sont soumis les faits historiques, et le décryptage du présent.

Ce petit ouvrage d’une centaine de pages tombe à point nommé. Sur fond de campagne électorale aux relents parfois haineux où la France se révèle scindée en deux, il permet de dépasser les stéréotypes pour enclencher une vraie réflexion sur les contorsions de mémoires et les soubresauts identitaires qui agitent l’hexagone, l’être français, et plus généralement sur le malaise qui traverse la France depuis plusieurs décennies. Il faut dire que cette grande dame républicaine, tantôt affublée d’une oublieuse mémoire, tantôt victime de «saignements mémoriels» a du mal à rassembler toutes ses ouailles sous ses sacro-saints principes fondateurs.

Que s’est-il passé ? Pourquoi la France a failli, par les exactions qu’elle a commises dans ses colonies, à ses valeurs républicaines et n’a toujours pas achevé le deuil de son empire colonial ? «Harkis, pieds noirs, descendants d’esclaves ou petits-enfants de colonisés… La guerre des mémoires enfle. Chaque communauté, réelle ou autoproclamée, réclame une stèle, un mémorial, une loi. Pourquoi ce débat s’est-il réveillé depuis quelques années ?» interroge Leclère. Benjamin Stora répond tout d’abord par un constat simple : la France, c’est aujourd’hui 18 millions d’individus qui ont des ascendants étrangers, huit millions environ de Français sont issus des anciennes colonies, soit le double par rapport aux années 1980. Or, il ne fait pas bon vivre en douce France 1196776476602_1_0quand on s’appelle Mohamed, Yasmina ou Abdou, que l’on cherche un emploi ou un logement, et que l’on bute quasi systématiquement sur des refus qui passent en boucle la même rengaine d’exclusion.

«Les jeunes issus de l’immigration essentiellement maghrébine et africaine, explique Benjamin Stora, se posent des questions sur leurs origines et sur les raisons des discriminations dont ils sont victimes.(…) La troisième génération qui arrive aujourd’hui revendique plus d’égalité politique ; les jeunes de l’immigration post-coloniale veulent être français à part entière. Ils ne supportent plus le regard porté sur eux, et lorsqu’ils réfléchissent au pourquoi des discriminations, ils se heurtent inévitablement à l’histoire coloniale. Ils y retrouvent des processus semblables de ségrégation et de mise à l’écart. C’est pourquoi leurs revendications et leurs interrogations sur le passé colonial viennent aujourd’hui bousculer la société française, ses élites, ses intellectuels, ses historiens».

Au coeur de ses mémoires en souffrances, entre amnésie et surenchère, dans «cette foire d’empoigne» de mémoires antagonistes, la guerre d’Algérie se fraye la place d’honneur. Longtemps, massacres et torturesmedium_hollande_314456_tn perpétrés par l’armée française sur les Algériens ont en effet été gommés des discours officiels. Tous les partis politiques ont fait jouer l’oubli. Le général De Gaulle en premier lieu, qui compensa la défaite coloniale et la perte de l’empire en confectionnant à la France un nouvel habit de leader du tiers monde. La gauche aussi passa sous silence ses responsabilités durant la guerre d’Algérie puisque ce fut «le gouvernement de Guy Mollet qui remit, en 1956, les pouvoirs spéciaux à l’armée, et François Mitterrand était ministre de la justice à l’époque où l’on pratiquait la torture». Or, il faudra attendre les déclarations de François Hollande, premier secrétaire du parti socialiste, pour qu’un regard critique soit enfin porté «au nom du Parti socialiste» sur l’implication historique de son parti. En attendant, le trou de mémoire qui a prévalu en France, au lendemain de l’indépendance algérienne, a entraîné un véritable problème de retransmission : rien de cette page de l’histoire dans les manuels scolaires, aucune excuse n’a été adressée par la France au peuple algérien, d’ailleurs aucun recours n’a été possible pour les victimes du colonialisme grâce aux lois et au décrets d’amnistie signés par l’État français.

Cet évitement est symptomatique d’une incapacité de tourner réellement la page de la décolonisation, et d’accepter pleinement la perte de l’Algérie française. Grande blessure narcissique, «la perte de l’empire a conduit à une crise du nationalisme français qu’on a essayé de dissimuler», commente Benjamin Stora. Quelques 50 ans plus tard, ce symptôme ressurgit dans la loi du 23 février 2005 louant le rôle positif du colonialisme, et sur laquelle Jacques Chirac dut faire marche arrière. Comment envisager alors une réconciliation aboutissant à la construction d’un récit national qui prendrait en compte toutes les composantes de la société française ? En évitant le simplisme, propose Stora, celui par exemple d’un Nicolas Sarkosy regrettant, lors de son discours à Alger en 2006, «les souffrances des deux côtés», alors que la guerre d’Algérie fit au moins 10 fois plus de victimes côté algérien (400 000 morts minimum). Le simplisme, c’est aussi celui du fameux choc des civilisation que réfute l’historien : «Tout le monde récuse ‘le choc des civilisations’, mais en réalité, beaucoup d’intellectuels s’inscrivent totalement dedans. Je pense qu’il faut, au contraire, trouver des espaces de convergence. C’est ma ligne de conduite. Je veux être un passeur entre les deux rives. Mais pour certains, c’est déjà suspect. Dès qu’on veut entrer dans la complexité de ce monde situé au sud, on est tout de suite taxé de complaisance, On nous oblige à choisir un camp, à être dans une logique de guerre».

Rama_Yade_Rachida_Dati_y_Bernard_KouchnerPour Stora prendre en compte cette complexité ne signifie à aucun moment abandonner les valeurs de la république française auxquelles il aspire plus que jamais : «Dans ma conception, explique-t-il, la République débarrassée du système colonial, doit s’enrichir des minorités. Je crois au multiculturel, c'est-à-dire au brassage des identités». En revanche, Stora dénonce le trop plein mémoriel qui pousse certains groupes à ressasser l’histoire sans jamais parvenir à la métaboliser : «On peut étouffer sous le poids de l’histoire, dit-il. La posture victimaire devient un danger quand elle conduit à la passivité et à l’enfermement identitaire».

Malgré la pertinence des questions formulées par Thierry Leclère et la finesse des analyses proposées par Benjamin Stora, on sera en droit de leur reprocher de ne pas avoir suffisamment pris en compte les répercussions de la guerre en Irak, ou du conflit israélo-palestinien sur les populations d’origine maghrébine vivant en France. Ce sont pourtant ces grands conflits qui entretiennent, tel un feu sans cesse ravivé, la mémoire meurtrie des millions de musulmans qui participent de «ce malheur arabe» auquel Samir Kassir a consacré son dernier ouvrage. Cette remarque faite, La guerre des mémoires n’en reste pas moins un livre essentiel à lire d’urgence pour comprendre dans toute sa complexité et toute sa profondeur historique l’identité multiple des Français d’aujourd’hui.

Nathalie Galesne (6 mai 2007)
bibliographie

- cf. le compte-rendu de Jean-Pierre Renaud

 

compositionHoriz
en lien : bibliographie de Benjamin Stora

 

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Posté par michelrenard à 07:38 - - Commentaires [2] - Permalien [#]