vendredi 2 janvier 2009

Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? (J.-P. Renaud)

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Faut-il avoir honte de l’identité nationale ?

"Historiquement raison et politiquement tort" ? (Le Point du 11/12/2008)

Ou la politique de l’autruche macrocosmique

Jean-Pierre RENAUD



Tel a été le jugement catégorique du journaliste et politologue Alain Duhamel dont on voit le visage et la signature, depuis plus de cinquante ans, aussi bien dans les journaux que sur les chaînes de télévision ! Plus intéressé par la philosophie politique que par notre problématique nationale !
N’aurait-il pas été plus juste d’écrire historiquement raison et politiquement raison ?

Il est vrai qu’on peut être surpris de voir deux historiens retracer l’histoire de notre identité nationale, mais au moins, comme le reconnaît le journaliste, ce livre vient à propos. Il  a le grand mérite de remettre les pendules à l’heure, avant qu’il ne soit trop tard pour la France. Car en qualité d’enseignants, ils sont sans doute bien placés pour apprécier l’évolution de cette question nationale sensible !

Un constat historique robuste, sans faille, fondé sur une très grande abondance de sources, toujours citées.
Au cœur du sujet se trouve le paradoxe, ou en tout cas, la dualité entre le message universel, messianique de la nation française, et la nécessité qui est la sienne, pour continuer à exister, de sauvegarder son enracinement territorial et identitaire.

Les auteurs citent à ce sujet deux historiens, Pierre Nora et Sophie Wahnich : Le premier écrit : «la France n’est pas universelle, comme Michelet lui a fait croire, au grand dérangement des autres nations. Mais elle est cette nation qui a eu l’universel dans son particulier.»
La deuxième incrimine «l’impraticable articulation entre un horizon idéologique universel et une identité souveraine empiriquement caractérisable ».
Un piège dans lequel cherchent à nous enfermer tous ceux qui prônent une mutation de notre identité nationale vers un méli-mélo national qui ferait litière des valeurs cardinales de la République, la séparation de l’Eglise et de l’État, la laïcité, l’égalité des hommes et des femmes, une langue nationale, notre belle langue française, ainsi que les trois devises inscrites au fronton de toutes nos mairies.

Est-ce que le pays va répéter, sur le plan intérieur, les erreurs de la politique coloniale du microcosme parisien de la Troisième République, en proclamant qu’il allait civiliser, apporter la République aux peuples d’outre mer, alors qu’il était bien incapable de tenir cette promesse, qu’on nous reproche aujourd’hui, à satiété ?
Alors on peut faire le pari de M. Duhamel, et sans doute de la majorité des responsables politiques qui, depuis plus de trente ans, haut conseil de l’intégration compris, ont feint de nous faire croire, que la nation française avait assez de vitalité pour assimiler ces nouvelles générations d’immigrés, mais a-t-on le droit de faire un tel pari ?

Alors qu’une partie de ces immigrés ne semblent pas disposés, comme le montrent maints exemples, à accepter ce fonds commun et imprescriptible de notre République !
Ce livre de lettrés vient donc effectivement à son heure pour éclairer l’opinion publique et éviter que la République ne vogue vers des lendemains incertains, et que la France que j’aime, avec beaucoup d’autres, ne perde son âme. Il suffit d’interroger les démographes sur l’évolution probable des populations de certains territoires urbains.

Alors, j’écris, oui, ces auteurs ont historiquement raison et politiquement raison, et au surplus, ce qui ne gâte rien, ils ont du courage !

Jean-Pierre Renaud
1er janvier 2009

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mardi 2 décembre 2008

Vietnam : Une histoire coloniale effacée ? (Jean-Pierre Renaud)

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Impressions et images fugitives

du nord Vietnam (octobre 2008)

Une histoire coloniale effacée ?

Jean-Pierre RENAUD


Voyage de plaisir, de culture, et aussi de tourisme historique sur les lieux de la période de conquête, celle qui a fait l’objet de mes recherches sur les  retraites françaises de Bac Lé et de Lang Son, en 1884 et 1885, et sur le Yen Thé du Dé Tham  des années 1885-1913…

Des Vietnamiens accueillants mais réservés, une capitale, Hanoï, trépidante, une vraie fourmilière, et dès le lever du jour, et jusqu’au soir, des escadrons de cavalerie de motos en rang serrés dans toutes les rues, et à chaque carrefour, dans le plus grand désordre, mais avec peu d’accidents semble-t-il ! Moins de police visible qu’à Paris ! Et aussi des gerbes de fils électriques qui décorent rues et trottoirs.

Agitation, bruit, fébrilité, et en contraste, à l’aube ou au crépuscule, des centaines de vietnamiens font de la marche, de la gymnastique, ou du tai chi autour du lac romantique Hoan Kiem, celui de la tortue sacrée.

Après un détour par les merveilles de la baie d’Along, un peu de tourisme historique, direction Lang Son et la frontière de Chine, et retour par Bac Lé et le Yen Thé.

Lang Son n’a plus rien à voir avec les cartes postales de l’époque montrant un habitat dispersé autour d’éperons rocheux qui structurent encore la  cité devenue une ville de plus d’un million d’habitants. J’ai cherché en vain les fameux forts que décrivaient les chroniques militaires, et j’ai escaladé un de ces éperons, dont le sommet conservait encore quelques résidus de brique qui devaient appartenir à un des bastions ou  à un des forts de la cité.  Impossible donc de comprendre à partir du présent, pour un touriste curieux d’histoire, le passé militaire de la ville, sauf à noter que le relief est effectivement très enchevêtré.

Comme par le passé, la Chine est ici omniprésente, mais son influence est passée du stade politique et militaire au stade politico-économique. À noter qu’à Dong Dang, le temple taoïste semble avoir un grand succès auprès de la population. Il était bondé lors de notre passage.

Sur l’ancienne route mandarine, dont le tracé est, pour partie, encore celui de la route moderne actuelle, en suivant la fameuse rivière  Song Thuong, qui a vu passer successivement les colonnes militaires de Dugenne et de Négrier, en 1884 et 1885,  avec le soit disant guet-apen de Bac Lé et la folle retraite de Langson  on a l’impression de suivre une route française ou suisse de montagne, dans une vallée assez large, avec de temps en temps des étranglements, sauf à signaler, comme cela a été fait dans les chroniques de l’époque, la muraille de falaises, abruptes et très découpées, d’au moins cent mètres de haut, qui suit d’assez près le cours de la rivière. De jungle aujourd’hui, point !  Mais il ne fallait sans doute pas beaucoup de troupes chinoises pour arrêter la progression des colonnes françaises.

On a du mal à imaginer que des forts chinois  aient pu couronner ces falaises, mais peut être s’agissait-il de bastions !

Enfin une incursion dans le fameux Yen Thé, décrit  par les militaires, comme le territoire d’une jungle inextricable, contrôlée par son héros de la résistance vietnamienne, le Dé Tham. À Nha Nam, l’ancien chef lieu du cercle militaire français, aucune trace du chef rebelle. De nos jours, on traverse un paysage qui ressemble assez à un boccage de chez nous, sauf qu’il s’agit ici de rizières,  et non de champs ou de prairies.  Plus de jungle, s’il y en eut une, en tout cas dans la zone que nous avons traversée et qui entoure l’ancienne citadelle du Dé Tham, à Phuong -Suong.

Dans le bourg lui-même, une belle et grande statue du personnage, et en face un musée sans gardien et apparemment, sans public, dans lequel de jeunes descendants du personnage s’entraînaient au tir à l’arc  Musée au demeurant intéressant, mais dont la fréquentation pose la question de la place de ce grand et célèbre rebelle dans l’histoire et la mémoire du pays, mineure, semble-t-il, par rapport à la place écrasante qu’y occupe le président Hô Chi Minh. Car le héros moderne du Vietnam est incontestablement ce dernier, avec des monuments édifiés un peu partout, et l’épopée de ce peuple est beaucoup plus celle de la guerre américano-vietnamienne que franco-vietnamienne. Le peuple entretient la mémoire de sa longue guerre d’indépendance à la façon dont la France l’a fait pour la guerre 1914-1918.

Le livre de Nguyen Khac Vien, intitulé Vietnam une longue histoire, met en évidence qu’à son époque, le Dé Tham ne fut pas le seul à se rebeller contre la France. Son originalité fut sans doute celle d’avoir été le seul  grand rebelle d’extraction populaire, paysanne, et d’avoir combattu les armes à la main.


la colonisation française purement et simplement effacée ?

La colonisation française paraît purement et simplement effacée, alors que la France a été à l’origine de la création d’Hanoï, et qu’elle a entraîné, à son époque, le Tonkin dans la modernité. Dans la capitale, il faut être curieux pour retrouver des signes indubitables de l’ancienne présence française, le pont Doumer, toujours en service, et sous un autre nom, et l’ancien quartier colonial aux  constructions fastueuses, dont notamment celle de l’opéra qu’une chaîne hôtelière  américaine a réussi à border malencontreusement par un des ses bâtiments. La langue anglaise a balayé le français.

Mais il est vrai que le Vietnam avait déjà un long passé lorsque la France y a mis les pieds :  les temples et les pagodes qui parsèment le delta et la montagne, des ensembles architecturaux remarquables tels que l’immense citadelle de Hué ou les magnifiques tombeaux des empereurs, ainsi que les pagodes monumentales et colorées de l’ancienne capitale d’Annam, sont là pour en témoigner.

Alors, il est vrai qu’on peut s’interroger sur la colonisation française et sur le type d’institutions politiques qui auraient convenu à ce pays, plus qu’à ceux d’Afrique, plus celle d’une nouvelle république, associée, que celle du maintien d’une féodalité puissante de mandarins, soutenue par la coalition des puissants intérêts économiques d’Indochine. M. Phan Chu Trinh, grand lettré et opposant à la colonisation française, avait d’ailleurs proposé cette solution au début du vingtième siècle.

Nous avons été particulièrement frappés par la vitalité des cultes locaux, surtout le bouddhisme et le taoïsme, et la visite de la pagode de Bac Lé, à une faible distance du fief du Dé Tham, nous a révélé un lieu de culte et de superstition populaire, autrement animé que la pagode de Phuong-Suong, bien entretenue par une gardienne, mais qui était fermée. On viendrait en foule à Bac Lé, et de loin, pour se concilier les divinités de la fortune.

Le régime communiste semble fort bien s’accommoder de la vitalité  de ces cultes anciens et populaires, alors qu’à Hanoï, Lang Son, et Bac Giang, le parti diffuse chaque matin, aux aurores, et le soir, avant le crépuscule, ce qui semble bien ressembler à des sermons quotidiens. Dans les années 1980, le Vietnam a pratiqué la politique d’ouverture, et l’on voit bien dans la plaine du Tonkin les multiples signes d’une nouvelle et récente prospérité économique, usines déjà construites ou en construction, périmètres de lotissement  urbain ou industriel à venir, mais le régime pouvait-il faire autrement pour faire face à l’augmentation phénoménale de sa population après la guerre Vietnam-USA ?

Une Indochine française disparue, mais l’avenir dira si le régime communiste aura une durée plus longue que celle de la colonisation française, et si le véritable héritage de ce régime ne sera pas plus celui d’Hô Chi Minh et de sa lutte victorieuse contre les Américains, que celui d’un régime communiste.

Sic transit gloria mundi !

Jean-Pierre Renaud
1er décembre 2008


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lundi 24 novembre 2008

Réponse à Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel (par Guy Pervillé)

Islande_orgues_basaltiques
glissements progressifs de la mémoire


réponse à trois historiens


Guy PERVILLÉ

Nous publions la réponse à Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel, historiens et membres du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, que nous a fait parvenir Guy Pervillé, professeur d'histoire à l'université de Toulouse.

Le journal Le Monde du 8 novembre 2008 a publié, dans sa page 20, une libre opinion de nos collègues Catherine Coquery-Vidrovitch (1), Gilles Manceron (2) et Gérard Noiriel (3), s’exprimant en tant qu’historiens et que membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, sous le titre «Les historiens n’ont pas le monopole de la mémoire», complété par un sous-titre : «Les citoyens ont leur mot à dire dans la gestion de leur propre passé. N’en déplaise aux spécialistes». Cette prise de position se situe clairement à la limite du débat historique et du débat politique, mais c’est le cas de toute histoire qui se veut contemporaine au vrai sens du mot. C’est pourquoi elle me paraît mériter d’être connue de nous tous et appeler un débat entre historiens, à la fois clair et serein, qui nous intéresse tous.

Le texte de nos collègues commence par rappeler «un débat ouvert dans Le Monde par les articles de Pierre noraNora et Christiane Taubira (les 10 et 16 octobre)», lequel «ne peut se réduire à une opposition entre historiens et politiques, car il divise aussi les historiens». Il faut d’abord rappeler à ceux qui ne l’auraient pas lu l’appel lancé dans Le Monde du 11 (et non pas du 10) par l’historien Pierre Nora [ci-contre], président de l’association Liberté pour l’histoire, pour signaler que «la notion de crime contre l’humanité ne saurait s’appliquer rétroactivement, moralement ou juridiquement», et l’appel de Blois lancé à l’occasion des Rendez-vous de l’histoire par une pléiade de grands historiens européens qui rappellent que «l’histoire ne doit pas être l’esclave de l’actualité ni s’écrire sous la direction de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales» (4).

Ajoutons pour être tout à fait clair que j’approuve totalement ce point de vue, parce que je suis adhérent de Liberté pour l’histoire depuis sa fondation (5). Quant à Madame Taubira, qui a répondu à Pierre Nora dans Le Monde du 16 avec son éloquence habituelle, pour réaffirmer que «le législateur est fondé à intervenir quand le roman (sic) national est en jeu» et pourfendre «ceux qui brandissent un bouclier universitaire pour défendre des chasses gardées à l’abri des échos et des grondements de la société» (6),  je ne crois pas nécessaire de lui répondre à mon tour, si ce n’est pour signaler le ton inadmissible qu’elle emploie pour stigmatiser sans le nommer un historien injustement calomnié et attaqué en justice, à savoir notre collègue Olivier Pétré-Grenouilleau. dont la défense avait motivé, au début de 2006, la fondation de l’association Liberté pour l’histoire (7).


on aimerait une justification de ces prises de position.

Nos trois collègues se contentent de résumer leurs prises de position par rapport aux lois mémorielles antérieures : «Dès mars 2005, nous avons réagi contre la loi du 23 février qui invitait les enseignants à montrer le «rôle positif» de la colonisation, mais nous n’avons pas signé la pétition «Liberté pour l’histoire» publiée neuf mois plus tard dans Libération. Nous ne pouvions pas accepter que la «loi Gayssot» (pénalisant les propos contestant l’existence des crimes contre l’humanité), la «loi Taubira» (reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que «crimes contre l’humanité») et la loi portant sur la reconnaissance  du génocide arménien de 1915 soient mises sur le même plan qu’un texte faisant l’apologie de la colonisation, et cela au nom de la «liberté de l’historien».

Ce rappel est utile, mais on aimerait lire ensuite une justification de ces prises de position. Or le paragraphe suivant ne répond pas à cette curiosité légitime. Il est vrai que l’appel en question ne pose pas «dans toute sa généralité la question du rôle de la loi par rapport à l’histoire, laissant notamment de côté d’autres «lois mémorielles» comme celle de 1999 substituant l’expression «guerre d’Algérie» à «opérations en Afrique du Nord, mais est-ce une objection suffisante pour infirmer la validité de cet appel ? Nos trois collègues se contentent d’affirmer que «l’appel de Blois lancé récemment par les promoteurs de la pétition «Liberté pour l’histoire» n’aborde pas, lui non plus, la question des rapports entre la loi, la mémoire et l’Histoire, sur des bases pertinentes. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, nous ne pensons pas qu’il existerait en France, ou en Europe, une menace sérieuse contre la liberté des historiens».

Nous sommes donc arrivés au point central du débat, et nous attendons logiquement la démonstration de la thèse des trois auteurs. Or cette démonstration se fait toujours attendre. D’autre part, nous aimerions savoir pourquoi ils ne mentionnent pas les fortes objections contre la loi Gayssot formulées avant son vote par plusieurs historiens, parmi lesquels Pierre Vidal-Naquet (qui avant son décès madeleine_reberiouxavait participé à la fondation de l’association «Liberté pour l’histoire»)  et Madeleine Rébérioux [ci-contre], également décédée, qui avait très fermement pris position en 1990 et 1995 contre le danger des lois mémorielles en sa qualité de présidente de la Ligue des droits de l’homme. Suivant la voie tracée par son prédécesseur à la tête de la Ligue, Maître Yves Jouffa  (8), celle-ci avait très clairement formulé sa position contre la loi Gayssot en 1990 : «Les génocides peuvent et doivent être "pensés", comparés et, dans la mesure du possible, expliqués. Les mots doivent être pesés, les erreurs de mémoire rectifiées. Expliquer le crime, lui donner sa dimension historique, comparer le génocide nazi à d’autres crimes contre l’humanité, c’est le combattre. C’est ainsi – et non par la répression – que l’on forme des esprits libres» (9).

Et cinq ans plus tard, elle avait réagi avec la même fermeté contre les actions judicaires intentées par les associations arméniennes contre l’historien américain Bernard Lewis pour ses propos contestant le bien-fondé du mot génocide appliqué au grand massacre des Arméniens par les Turcs en 1915 : «Bref, si nous laissons les choses aller d’un si bon train, c’est dans l’enceinte des tribunaux que risquent désormais d’être tranchés des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d’aujourd’hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés par les mémoires et les larmes. Il est temps que les historiens disent ce qu’ils pensent des conditions dans lesquelles ils entendent exercer leur métier. Fragile, discutable, toujours remis sur le chantier – nouvelles sources, nouvelles questions –,  tel est le travail de l’historien. N’y mêlons pas dame Justice : elle non plus n’a rien à y gagner» (10).

Ces très fermes prises de position d’une historienne bien connue pour son engagement politique à gauche n’étaient évidemment pas soupçonnables de vouloir défendre les falsifications «révisionnistes» ou «négationnistes» : elles traduisaient au contraire une inquiétude réfléchie pour la survie de la liberté de l’histoire en France. Que répondent nos collègues à de si fermes conclusions ? En tout cas, la revue L’Histoire, qui avait publié ces deux prises de position de Madeleine Rébérioux, n’a pas eu besoin de les oublier pour entrer dans l’équipe dirigeante de l’association «Liberté pour l’histoire» et la soutenir très fermement, de même que l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) (11). Comme quoi L’Histoire ne manque pas de mémoire…


la loi Taubira-Ayrault du 21 mai 2001 a franchi un seuil décisif

Imaginons une réponse possible à la question posée : la loi Gayssot n’aurait pas entraîné les abus redoutés par Madeleine Rébérioux, et les actions judiciaires intentées contre Bernard Lewis n’auraient eu que des conséquences symboliques, trop légères pour justifier les craintes respectables exprimées si vigoureusement par celle-ci. Soit. Mais les choses ont commencé à changer en 2001, quand le Parlement a fini par voter, après de longs  débats, deux nouvelles lois mémorielles.

La première, la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le «génocide des Arméniens  de 1915» (sic, sans préciser qui s’en était rendu coupable), pouvait passer pour une bizarrerie, puisqu’elle tenait en une seule ligne et n’avait pas d’autre contenu que cette reconnaissance. Mais elle avait déjà le caractère d’une loi pénale, dans la mesure où la notion de génocide appartient au droit pénal. Et ce caractère a été renforcé depuis par l’adoption imprévue d’une proposition de loi socialiste (en l’absence de la plupart des députés de la majorité), qui l’a assortie de clauses pénales empruntées à la loi Gayssot, le 12 octobre 2006.

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Entre temps, la loi Taubira-Ayrault du 21 mai 2001 avait franchi un seuil décisif, et confirmé les prévisions pessimistes de Madeleine Rébérioux. En effet, cette loi était une loi pénale, et pas seulement une loi mémorielle. En tant que loi mémorielle, préconisant d’entretenir la mémoire de l’esclavage et de ses victimes avec la participation active d’historiens, elle ne suscite aucune critique fondamentale. Mais elle était aussi une loi pénale, vraisemblablement pour se rapprocher le plus possible de la loi Gayssot et apporter aux descendants d’esclaves déportés vers le Nouveau Monde depuis le XVe siècle et jusqu’au XIXe la même réparation morale qu’aux victimes et aux survivants du génocide hitlérien.

Or, même si l’horreur de cette déportation inhumaine aurait dû, bien entendu, entraîner une condamnation beaucoup plus précoce que l’interdiction de la traite qui fut décidée par le Congrès de Vienne en 1815, et l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, il n’en reste pas moins vrai que le vote d’une loi pénale rétroactive reposant sur la catégorie de «crime contre l’humanité» instituée pour la première fois par l’acte fondateur du tribunal interallié de Nuremberg (12) en 1945, et intégrée dans le droit commun français en 1994, contredit d’une manière flagrante le principe général de non-rétroactivité des lois, et aboutit à définir un crime dont tous les coupables comme toutes les victimes sont bien évidemment morts, ce qui est une absurdité juridique manifeste. On avait pu penser, là encore, que ce n’était qu’une bizarrerie sans conséquence. Mais c’était compter sans l’article 5, lequel avait pour but de trouver des coupables à juger en reconnaissant aux descendants d’esclaves le droit de porter plainte contre tous ceux qui, à leur avis, porteraient atteinte à l’honneur de leurs ancêtres. Pendant quatre ans, cet article parut une curiosité aberrante, jusqu’à ce qu’il soit utilisé pour attaquer un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau.


l’affaire Pétré-Grenouilleau : déjà oubliée ?

L’affaire Pétré-Grenouilleau doit être rappelée, puisqu’elle peut sembler déjà oubliée. Cet historien, juste après avoir été récompensé par le prix d’histoire du Sénat pour son livre Les traites négrières, essai d’histoire globale9782070339020FS (13), et avoir accordé le lendemain une interview au Journal du dimanche du 12 juin 2005, dans laquelle il avait laissé entendre que la loi Taubira-Ayrault n’était pas sans reproche, fut violemment attaqué par une association d’Antillais, Guyanais et Réunionnais au nom de la dite loi. Pendant plus de six mois, il fut harcelé sur sa ligne téléphonique, attaqué sur internet (14) et menacé de révocation de son université. La procédure judiciaire fut mise en route conformément au texte de la loi.

Pour le sauver, il fallut qu’à l’appel des historiens membres du jury du prix d’histoire du Sénat soient lancées deux pétitions en sa faveur, dont la première fut ouverte à tous ceux qui voulaient la signer et aboutit à la Fondation de l’Association  Liberté pour l’histoire, présidée par René Rémond ; et que les associations d’historiens spécialistes des différentes périodes se rallient à sa défense (15). Mais il fallut surtout que le président de la République, Jacques Chirac, utilise une grande réception donnée le 30 janvier 2006 aux élus et aux militants associatifs d’origine africaine pour y introduire un paragraphe réfutant, sans le nommer, les accusateurs d’Olivier Pétré-Grenouilleau, en expliquant que la loi Taubira-Ayrault n’exprimait pas toute la vérité historique puisqu’elle n’avait pas mentionné l’existence de  la traite africaine et de la traite musulmane (16). Ce qui entraîna presque aussitôt le retrait de la plainte, parce que ses auteurs avaient compris que le ministère public ne la soutiendrait pas (17). Mais il avait fallu cette exégèse officielle pour rappeler que ce n’était pas à la loi d’écrire l’histoire, et ruiner ainsi l’interprétation des plaignants, selon laquelle une fois que la loi avait exprimé la volonté du peuple souverain, il appartenait aux historiens de se soumettre ou de se démettre. Ajoutons aussi qu’entre-temps d’autres associations avaient porté plainte, cette fois-ci au pénal, et qu’il a fallu pour les décourager que le tribunal condamne les plaignants à une amende pour plainte abusive (18).

Cette affaire est-elle donc négligeable ? Il me semble au contraire qu’elle a fourni la preuve éclatante du danger de cette loi, telle qu’elle a été rédigée par ses auteurs, et la parfaite confirmation des craintes de l’ancienne présidente de la Ligue des droits de l’homme, Madeleine Rébérioux.  Et cette opinion n’est pas seulement la mienne. L’association Liberté pour l’histoire a pour vice-présidente Françoise Chandernagor, aujourd’hui connue surtout comme romancière, mais qui est aussi une éminente juriste, membre du Conseil d’État pendant quinze ans.


pas de contrôle préalable du Conseil constitutionnel
pour les lois mémorielles


À ce titre, elle a publié de nombreuses prises de position fortement argumentées qui démontrent le danger et les vices juridiques de ces lois mémorielles (19). Et notamment le fait que ces lois sont proposées sous forme de propositions de loi, et non de projets de lois engageant la responsabilité du gouvernement, parce que dans ce dernier cas le contrôle préalable du Conseil constitutionnel est obligatoire, ce qui n’est pas le cas dans le Conseil_constitutionnel_bureau_pr_sidentpremier. Or si celles-ci avaient dû passer par le contrôle préalable de ce Conseil, elles auraient certainement dû réécrire de nombreux passages contraires à certains articles de la Constitution, tels que les articles 34 et 37 (20). On voit que les droits du Parlement, dont se réclament hautement les auteurs de ces lois, ont aussi des limites qu’ils savent habilement contourner.

Il est vrai qu’à l’époque un autre juriste, Thierry Le Bars, professeur à l’Université de Caen. admettait que les lois mémorielle étaient plus ou moins critiquables, mais estimait que la loi du 23 février 2005 (dont, nous reparlerons) était la seule condamnable. Il a depuis proposé une étude intitulée «Histoire officielle et pressions officielles françaises dans les textes : questions de droit» (21), qui ne tient toujours pas compte de l’affaire Pétré-Grenouilleau ; mais cette étude n’en est pas moins très inquiétante par la démonstration qu’elle donne du danger de toutes ces lois et des nombreuses propositions encore en attente dans les cartons. Les juristes sont donc très loin de partager la confiance de nos trois collègues dans la sagesse de nos législateurs. D’autre part, de nombreux juristes ont pris position contre le danger des lois mémorielles et réclamé leur abrogation le 21 novembre 2006 (22).


la décision-cadre du Conseil des ministres européens
d'avril 2007


Nos collègues font aussi confiance à celle des institutions européennes en matière de règles judiciaires communes. En effet, l’appel de Blois avait pour objectif d’attirer l’attention sur le danger d’extension à la législation européenne des tendances à la criminalisation du passé qui se sont affirmées dans la législation française : «En avril 2007, une décision-cadre du Conseil des ministres européens a donné une extension internationale à un problème jusqu’alors français. Au nom de la répression, indispensable et nécessaire, du racisme et de l’antisémitisme, cette décision institue, dans toute l’Union européenne, des délits nouveaux qui risquent de faire peser sur les historiens des interdits incompatibles avec leur métier.»

Et plus loin il est précisé : «Décision-cadre du Conseil des ministres européens du 20 avril 2007 : Votée en première lecture, elle instaure, pour tous les génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre à caractère raciste, un délit de «banalisation grossière» passible de peines d’emprisonnement, quelles que soient – sauf dérogations particulières (art. 12) – l’époque des crimes en cause et l’autorité (politique, administrative ou judiciaire) qui les a considérés comme établis» (23).

Nos trois collègues répondent à cette mise en garde en insistant sur la légitimité et l’absence de danger résultant de cette décision, qui «demande aux États de qui ne l’ont pas déjà fait de punir l’incitation publique à la violence ou à la haine visant un groupe de personnes données, de réprimer l’apologie, la négation ou la banalisation des crimes de génocide et des crimes de guerre, mesures que la France a déjà intégrées dans son droit interne par les lois de 1990 et de 1972». Et ils rassurent les historiens sur l’absence de menace pesant sur leur activité : «Il ne nous paraît pas raisonnable de laisser croire à l’opinion que des historiens travaillant de bonne foi à partir des sources disponibles, avec les méthodes propres à leur discipline, puissent être condamnés en application de cette directive pour leur manière de qualifier, ou non, tel ou tel massacre ou crime de l’Histoire. Pour la Cour européenne, «la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression». La décision-cadre précise qu’elle respecte les droits fondamentaux reconnus par la Convention européenne des droits de l’homme, notamment ses articles 10 et 11, et n’amènent pas les États à modifier leurs règles constitutionnelles sur la liberté d’expression».

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les mêmes risques de dérive

On aimerait pouvoir faire confiance à ces garanties, mais des raisons d’inquiétude existent, notamment le fait que l’article 3 de la loi Taubira-Ayrault a prôné l’extension de ses dispositions à l’échelle internationale : «Une requête en reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l’océan indien et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité sera introduite auprès du Conseil de l’Europe, des organisations internationales et de l’Organisation des Nations unies.» D’autre part, l’élaboration d’une jurisprudence européenne et internationale de la poursuite des «crimes contre l’humanité» et des «génocides» semble comporter les mêmes risques de dérive des notions juridiques qu’elle a posés en France.

Par exemple, le massacre de 8.000 habitants bosniaques de Srébrénitsa par les milices serbes de Bosnie en 1995 a été qualifié de «génocide» par le Tribunal pénal international le 2 août 2001, qualification confirmée en appel le 19 avril 2004 ; mais on peut se demander s’il était vraiment raisonnable de qualifier ainsi ce massacre sans avoir des preuves suffisantes de la volonté d’anéantir tout un peuple et non pas seulement de provoquer sa fuite. Par la suite, le Tribunal pénal international, tout en reconnaissant le caractère génocidaire de ce massacre, a jugé que le gouvernement serbe n’en était pas responsable, décision qui a été dénoncée comme scandaleuse par de nombreuses associations. L’extension de l’action de Liberté pour l’histoire à l’échelle de l’Europe nous semble donc au minimum une sage précaution.

L’appel de nos trois collègues entame ensuite sa dernière partie en opposant à l’attitude qu’ils reprochent à l’association Liberté pour l’histoire celle qu’ils préconisent eux-mêmes : «En agitant le spectre d’une "victimisation générale du passé", l’appel de Blois occulte le véritable risque qui guette les historiens, celui de mal répondre aux enjeux de leur époque et de ne pas réagir avec suffisamment de force aux instrumentalisations du passé». N’est-ce donc pas ce que cet appel a fait en condamnant les lois mémorielles qui se sont succédées en France depuis 1990 ?23243478

Puis ils continuent un peu plus précisément : «Nous déplorons également la croisade que ce texte mène contre un ennemi imaginaire, les «Repentants», qui seraient obsédés par la «mise en accusation et la disqualification radicale de la France». Ce mot est pourtant absent de l’appel de Liberté pour l’histoire. Nos collègues y trouvent sans doute un écho au livre de l’historien Daniel Lefeuvre, ancien secrétaire général de la Société française d’histoire d’Outre-mer, intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale (24), qui dénonce en effet les auteurs qu’il appelle ainsi. Admettons que ce soit un effet de style trop polémique, inutilement désagréable pour ceux qu’il vise. Il n’en reste pas moins un problème de fond : peut-on trouver dans la législation mémorielle et pénale de ces dernières années une tendance fondamentale à la repentance ? La réponse est oui, à une exception près.


une égale sévérité pour les autres lois mémorielles

Cette exception correspond à la loi du 23 février 2005, la seule vilipendée par nos trois collègues après avoir été dénoncée par un appel signé par un millier d’historiens et enseignants d’histoire (25), et la seule qui ait fini par être amputée de son alinea le plus contestable par le Conseil d’État en janvier 2006. En effet, cette loi affirmait une glorification sans nuances de l’œuvre coloniale de la France en Afrique du Nord, et elle avait eu le tort de prescrire aux historiens ce qu’ils devaient trouver et aux enseignants ce qu’ils devaient enseigner, ce qui entraîna son amputation signalée plus haut (26).

L’association Liberté pour l’histoire ne défend nullement cette loi, mais elle réclame la même sévérité pour les autres lois mémorielles, qui n’ont pas été soumises à l’examen du Conseil d’État, ce qui fausse la comparaison. Mais il y a également d’autres différences qui opposent cette loi à toutes les autres. En effet, ces lois ont en commun d’être à la fois des lois mémorielles et des lois pénales, et de qualifier les faits qu’elles dénoncent de «génocide» ou de «crime contre l’humanité». Au contraire, la loi du 23 février 2005 était une loi de glorification, analogue sur ce plan aux lois organisant les commémorations nationales du 11 novembre et du 8 mai pour perpétuer la mémoire glorieuse des deux guerres mondiales de la France. Elle n’était pas une loi pénale, dans la mesure où l’article qui punissait les insultes contre les harkis avait été abrogé dans les débats. Puisque cette loi a été la seule sanctionnée, faut-il en conclure que désormais les seules lois mémorielles méritant d’être votées doivent être des lois de repentance, et non plus des lois de glorification ? Cette question nous paraît incontournable.

On pourra sans doute objecter que la loi condamnant le génocide arménien n’est pas une loi de repentance, puisque la France n’en porte aucunement la responsabilité. Cela est vrai, mais on peut y voir une loi de repentance par procuration, votée par le Parlement français pour faire pression sur la Turquie afin qu’elle renonce à son négationnisme officiel en suivant l’exemple de l’Allemagne. C’est en tout cas une loi de dénonciation de crime, comme toutes les autres lois citées sauf la loi du 23 février 2005. D’autre part, on ne doit pas oublier que cette dernière loi était censée accompagner le traité d’amitié franco-algérien, qu’elle a en réalité torpillé. Or ce traité était considérée par les Algériens comme le moyen de faire aboutir la revendication algérienne de repentance de la France pour tous les crimes qu’elle a ou aurait commis en Algérie de 1830 à 1962.

Formulée à l’occasion du procès Barbie de Lyon par son avocat Jacques Vergès en 1987, puis revendiquée par arton18819_1116419643la Fondation du 8 mai 1945 créée en mai 1990 par l’ancien ministre algérien Bachir Boumaza, cette revendication a été adoptée par les autorités algériennes à partir de mai 1995, présentée en termes choisis au Parlement français par le président Bouteflika le 14 juin 2000, pour être enfin, après la campagne lancée par la pétition d’éminents historiens français contre la loi du 23 février 2005, formulée en des termes parfaitement clairs et nets par le président algérien dans ses discours du 8 mai 2005 et du 8 mai 2006. Que la presse française n’en ait pratiquement pas parlé n’enlève rien à son importance capitale (27). Le vote de la loi Taubira-Ayrault par l’unanimité des deux chambres du Parlement français, moins d’un an après le discours du président Bouteflika devant nos députés, ne pouvait qu’encourager l’Algérie à poursuivre sa campagne jusqu’au plein succès de sa revendication.

les lois mémorielles moins critiquables
que les lois de glorification ?


On doit donc admettre, me semble-t-il, que depuis l’avènement du président Chirac en 1995 et sa déclaration reconnaissant la complicité de la France – représentée par «l’État français» de Vichy - dans le génocide hitlérien visant l’extermination des juifs, le même schéma est devenu le modèle de toutes les nouvelles lois mémorielles jugées désormais acceptables. Et l’on doit s’interroger sur les avantages et les inconvénients de ce changement. Les lois de glorification comportaient sans doute une regrettable part de silence sur les aspects de l’événement commémoré autres que glorieux, part plus grande dans le cas de la Deuxième Guerre mondiale que dans celui de la Première, et encore plus grande dans celui de la guerre d’Algérie. Mais les lois de repentance sont-elles moins critiquables, et plus convenables pour construire une conscience nationale positive ? Qu’il nous  soit permis d’en douter, notamment parce que la repentance divise la nation entre deux catégories de citoyens : ceux qui doivent péniblement assumer la culpabilité de leurs ancêtres, et ceux qui sont les bénéficiaires du statut de victimes héréditaires.

Il faut garder ces faits à l’esprit pour apprécier les conclusions de nos collègues. «L’Histoire, nous dit-on, ne doit pas s’écrire  sous la dictée des mémoires concurrentes. Certes. Mais ces mémoires existent, et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Le réveil parfois désordonné des mémoires blessées n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique sur les pages troubles du passé». Ainsi, croyons nous comprendre, les historiens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes pour les réactions excessives mais fondamentalement justes des «mémoires blessées», et reconnaître à l’État le rôle d’un arbitre indispensable dans les querelles mémorielles pour éviter de regrettables conflits.

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L’avant-dernier paragraphe  commence par une phrase rassurante pour les historiens : «Dans un État libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définit la vérité historique».  Ce rappel n’est pas inutile au moment où le ministre de l’Éducation, Xavier Darcos, vient de proposer de confier au Parlement (contrairement à l’article 45 de la Constitution), la définition des programmes d’histoire (28). Puis il continue en affirmant au contraire la nécessité de décisions politiques de l’État et des citoyens en matière de mémoire : «Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Défendre l’autonomie de la recherche historique ne signifie nullement que la mémoire collective soit la propriété des historiens. Il n’est donc pas illégitime que les institutions de la République se prononcent sur certaines de ces pages essentielles refoulées et qui font retour dans son présent». Sans doute, mais faut-il pour autant qu’en cas de désaccord la vérité scientifique dont se réclament les historiens s’incline devant la vérité politique affirmée par les institutions

le droit des historiens à exercer leur métier
sans craindre les intrusions judiciaires et politiques


Les trois auteurs ne posent pas cette question, puisque leur conclusion est clairement une conclusion civique, et donc politique dans la mesure où ce sont des élus qui représentent la volonté nationale : «En tant que citoyens, nous estimons que la loi reconnaissant le génocide des Arméniens – heureusement non prolongée, à ce jour, par une pénalisation de sa négation (29) – et celle reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité sont des actes forts de nos institutions sur lesquels il ne s’agit pas de revenir». Conclusion que l’on peut admettre en tant qu’affirmation de sympathie avec les victimes de crimes injustifiables, mais qui laisse de côté, en plus des objections de nature juridique à la deuxième au moins de ces lois, la question cruciale du droit des historiens à exercer leur métier sans craindre des intrusions des pouvoirs judiciaire et politique.

L’association Liberté pour l’histoire estime au contraire que toutes les lois mémorielles, depuis la loi Gayssot de 1990, constituent des étapes dans un processus de plus en plus dangereux, tendant spontanément à s’accélérer en suscitant de nouvelles revendications. Et que ce processus met en danger le droit des historiens à exercer librement leur métier sans être sommés de se soumettre à la volonté politique de l’État ou de se démettre, comme l’affaire Pétré-Grenouilleau en a fourni la preuve éclatante. La fondation d’une association de défense des historiens n’est donc pas un réflexe frileux d’une catégorie privilégiée : c’est une réponse nécessaire à une situation dangereuse pour l’existence même d’une histoire libre, qui avait été clairement diagnostiquée dès 1990 par plusieurs historiens éminents (lesquels étaient en même temps des citoyens très conscients de leurs devoirs civiques).

Cette dimension essentielle du problème semble échapper totalement à nos trois collègues, qui la considèrent apparemment comme une pure illusion. Tout en réaffirmant leur attachement à la liberté de l’histoire, ils répètent avec optimisme qu’elle n’est pas vraiment menacée. Nous estimons au contraire qu’elle l’est, et que depuis le début des années 1990 les historiens ont trop cédé aux appels des adeptes du «devoir de mémoire» en oubliant de défendre les droits de l’histoire. Il en est résulté qu’aujourd’hui tout le monde tend à confondre l’histoire avec la mémoire, investie d’un caractère moralisateur que l’histoire n’a pas, et que de trop nombreuses querelles mémorielles ont mis en danger la survie de la nécessaire communauté des historiens. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le droit à l’existence d’une histoire plus ou moins contemporaine qui est contesté au nom du «devoir de mémoire», mais celle de l’histoire de toutes les époques, puisque la loi Taubira-Ayrault a franchi la limite chronologique du passé entièrement révolu par la mort de tous ses acteurs.

La liberté de l’histoire et des historiens n’est pourtant pas contraire à l’intérêt bien compris des citoyens d’un État libre. Rappelons ce qu’écrivait Charles-Robert Ageron en 1993 : «s’agissant de drames récents dont la mémoire risque d’être transmise déformée aux jeunes générations, qui n’ont connu ni "l’Algérie de papa", ni "l’Algérie des colonialistes", les historiens ont le devoir d’être plus prudents encore que leur métier ne l’exige habituellement. Si l’objectivité est philosophiquement impossible, l’impartialité est une vertu que tout historien peut et doit s’imposer (30). Et les enfants de France comme les enfants d’Algérie ont un droit semblable à la vérité de leur histoire» (31). L’État est-il vraiment plus compétent que les historiens pour imposer la réalisation d’un si haut idéal ?

Guy Pervillé
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1
- Spécialiste de l’histoire de l’Afrique noire, et vice-présidente de la Société française d’histoire d’Outre-mer (SFHOM).
2 - Vice-président de la Ligue des droits de l’homme.
3 - Fondateur du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH).
4 - Le Monde, 11 octobre 2008, p. 21.
5 - Voir ses positions sur son site internet à l’adresse www.lph.asso.fr.
6 - Le Monde, 16 octobre 2008, p. 23.
7 - Le CVUH a publié sur son site (cvuh.free.fr) deux prises de positions sur l’affaire Pétré-Grenouilleau, dues à  un collectif de sept historiens dont Marcel Dorigny le 25 juin 2005 («Pour un débat démocratique sur la traite et l’esclavage»), puis à Catherine Coquery-Vidrovitch le 5 janvier 2006, qui ne se confondent pas avec celles des auteurs et des partisans acharnés de cette loi. Gilles Manceron a également condamné les poursuites contre O. Pétré-Grenouilleau (voir sur le site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, le 25 mars 2006, article 1230). Il ne s’agit donc pas de faire ici un procès d’intention.
8 - Celui-ci avait déclaré : «Nous ne pensons pas que la modification de l’article 24 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881, tendant à créer un délit de négation des crimes contre l’humanité, soit de nature à faciliter la lutte contre les écrits racistes. Cela risque de poser de sérieux problèmes tant au regard de la liberté de la presse  qu’au regard de la libre recherche universitaire ou historique». Cité par Madeleine Rébérioux, «Le génocide, le juge, et l’historien» , L’Histoire, n° 138, novembre 1990, p. 93.
9 - Madeleine Rébérioux, ibid. p. 94.
10 - “Les Arméniens, le juge et l’historien», L’Histoire, n° 192, octobre 1995, p. 98. Dix ans plus tard, la plainte contre Olivier Pétré-Grenouilleau a parfaitement réalisé cette prévision.
11 - Voir le dossier de Historiens et géographes, n° 393, février 2006, pp. 35-44.
12 - Cette expression avait déjà été employée dans le message des puissances alliées au gouvernement ottoman dénonçant l’extermination des Arméniens en 1915, mais le procès de ses responsables, condamnés par contumace à Istambul en 1919, fut oublié quand le traité de Lausanne (1923) remplaça celui de Sèvres (1920).
13 - Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, essai d’histoire globale, Paris, NRF-Gallimard, 468 p., mai 2005.
14 - Juste un exemple : l’un des signataires d’une pétition hostile justifiait ainsi sa signature : «Je n’ai jamais rien lu de Pétré-Grenouilleau et je ne le lirai jamais. Tout ce que je sais de lui, c’est que je le hais».
15 - Voir notamment la prise de position de la SFHOM : «Motion. L’assemblée générale de la Société Française d’Histoire d’Outre-Mer, réunie le 10 janvier 2006, s’indigne des poursuites judiciaires engagées contre l’un de ses adhérents, Olivier Pétré-Grenouilleau, membre du Comité de lecture et du Comité de rédaction de sa revue, pour délit d’opinion, après la publication d’un entretien, paru dans le Journal du Dimanche du 12 juin 2005. Elle dénonce vigoureusement les atteintes à la liberté de l’historien, déterminées par l’intervention judiciaire dans le travail scientifique. Elle tient à apporter son soutien moral et académique à O. Pétré-Grenouilleau, qui n’a jamais nié que la traite négrière a été un crime contre l’humanité. Approuvée à l’unanimité. Paris, le 10 janvier 2006».
16 - “Partager la mémoire de l’esclavage”, discours de Jacques Chirac à l’Elysée, 30 janvier 2006, Le Monde,  31 janvier 2006, p. 21.
17 - Le Monde, 3 février 2006, p. 3.
18 - Pierre Nora et Françoise Chandernagor, Liberté pour l’histoire, CNRS Editions, , 2008, p. 54.
19 - Voir notamment ses prises de position dans Le Monde, 17 décembre 2005, p. 27 (“L’enfer des bonnes intentions”), et dans L’Histoire des n° 306, février 2006, pp. 77-85 (“Laissons les historiens faire leur métier !”) et n° 317, pp. 54-61 (“Historiens, changez de métier !”), ainsi que la majeure partie du livret récemment publié avec Pierre Nora, Liberté pour l’histoire, CNRS Editions, septembre 2008,  61 p.
20 - Liberté pour l’histoire, op. cit., pp. 38-39.
21 - Texte présenté par Thierry Le Bars au colloque de Lyon intitulé «Pour une histoire critique et citoyenne, au-delà des pressions officielles et des lobbies de mémoire», Lyon, ENS de lettres et sciences humaines, 20, 21 et 22 juin 2006, et repris dans l’ouvrage collectif par Frédéric Abécassis, Gilles Boyer, Benoît Falaize, Gilbert Meynier et Michelle Zancarini-Fournel, La France et l’Algérie, leçons d’histoire, de l’école en situation coloniale à l’enseignement du fait colonial, Université de Lyon, 2007, pp. 131-142.
22 - Appel de 56 juristes contre les lois mémorielles, 21 novembre 2006, publié  sur le site  de l’Observatoire du communautarisme (http://www.communautarisme.net.) : «les juristes soussignés demandent l’abrogation de ces lois «mémorielles» et estiment qu’il est du devoir des autorités compétentes de saisir le Conseil constitutionnel du texte en discussion et de toutes nouvelles dispositions en ce sens qui viendraient à être votées par le Parlement».
23 - Plaquette de 4 p. diffusée par l’association Liberté pour l’histoire, p. 1 et 2. Voir sur son site internet à l’adresse www.lph-asso.fr.
24 - Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006. Voir la critique de Catherine Coquery-Vidrovitch sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (cvuh.free.fr), et la réponse non moins ferme de Daniel Lefeuvre sur son blog (www.blog-lefeuvre.com/).
25 - Pétition lancée le 24 mars 2005 sur le site internet de la Ligue des droits de l’homme de Toulon et le 25 mars dans Le Monde par Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Frédéric Régent, Trinh Van Tao, et Lucette Valensi.
26 - Sur la loi du 23 février 2005, voir mes analyses sur mon site, rubrique Mises au point («Mon avis sur la pétition des historiens» et «Réponse à Gilles Manceron», 2005, et rubrique Textes ( «L’histoire immédiate de la relation franco-algérienne : vers un traité d’amitié franco-algérien ? », «La confrontation mémoire-histoire en France depuis un an», «France-Algérie : groupes de pression et histoire» (2006)  ;  et les deux versions de mon exposé daté d’avril 2007, la première intitulée «Les raisons de l’échec du traité d’amitié franco-algérien», dans L’Algérie dépassionnée. Au-delà du tumulte des mémoires. Paris, Editions Syllepse, collection «Histoire : enjeux et débats», 2008, et la seconde à paraître dans L’Europe face à son passé colonial, Paris, Editions Riveneuve, en souscription au prix de 20 euros (port compris), par chèque à l’ordre d’Etudes coloniales à adresser 38 rue du Ruisseau, 75018 Paris (voir sur le site de la revue en ligne Études coloniales, animée par Michel Renard : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2008/08/17/10284859.html).
27 - Voir sur mon site  «La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France» (2004).
28 - Voir la déclaration de Xavier Darcos dans Le Figaro.fr du 28-10-2008 et le débat entre Jean-Claude Gayssot et Françoise Chandernagor dans Le Figaro-magazine, même site et date. Et l’article de Luc Cédelle, «Xavier Darcos fait volte-face après avoir relancé la polémique sur les lois mémorielles», in Le Monde, 31 octobre 2008, p.-10. La mission d’information de l’Assemblée nationale présidée par Bernard Accoyer, qui a rendu son rapport le 18 novembre 2008, recommande de ne plus adopter de lois mémorielles, envisage de voter des résolutions autorisées par la récente réforme constitutionnelle, mais exclut de revenir sur les lois déjà votées. Voir l’article de Patrick Roger, «Le mea culpa des députés sur les lois mémorielles», Le Monde, 19 novembre 2008, p. 11, et le commentaire de Patrick Jarreau, «Coups de canif dans le ‘politiquement correct’», ibid, 22 novembre 2008, p. 2.
29 - Membre de phrase discutable, dans la mesure où il ne mentionne pas la loi votée le 12 octobre 2006.
30 - Il ne s’agit pas, bien entendu, de prôner la neutralité entre les massacreurs ou les esclavagistes et leurs victimes. Mais la loi Taubira-Ayrault aurait pu et dû ne pas être une loi pénale, parce qu’aucune personne sensée ne peut songer à réhabiliter l’esclavage.
31 - Charles-Robert Ageron, présentation de L’Algérie des Français, Paris, Le Seuil, 1993, p. 13.

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vendredi 14 novembre 2008

un livre de Melica Ouennoughi

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Algériens et Maghrébins

en Nouvelle-Calédonie, de 1864

à nos jours

un livre de Melica Ouennoughi

Melica Ouennoughi vient de publier un nouvel ouvrage relatif aux déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie (éd. Casbah, Alger).
Elle a donné des conférences dans les deux universités d'Alger : Université Ben Aknoun - droit avec la participation de Dr Ammar Belhimer, et Université en sciences humaines et Sociales Bouzéréah (4 novembre) avec la collaboration de Dr Mohamed El Korso.

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El Moudjahid, 6 novembre 2008
(cliquer sur l'image pour l'agrandir)



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Melica Ouennoughi, à droite, et le président algérien Bouteflika


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lundi 10 novembre 2008

stéréotypes coloniaux : une thèse non scientifique

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les stéréotypes coloniaux existent-ils

encore en France ?

Jean-Pierre RENAUD

 

Dans le livre intitulé Supercherie coloniale, j’ai contesté la thèse d’un collectif de chercheurs d’après laquelle, sans aucune preuve scientifique, et sans étude d’opinion sérieuse sur une mémoire coloniale éventuelle de la France, cette dernière aurait eu une culture coloniale qui produirait encore, par je ne sais quel processus inconscient, des effets stéréotypés de nature à expliquer la génération spontanée de nouveaux indigènes de la République.

Le Journal du Dimanche du 2 novembre dernier vient de publier un sondage de l’IFOP d’après lequel 80% des Français se disent prêts à «voter un jour pour un candidat noir», mais seulement 47% d’entre eux pensent qu’un candidat noir «aurait des chances» d’être élu à la Présidence de la République… Les femmes se montrent plus enclines que les hommes à opter pour un tel choix.

Une première réponse donc à la question : la France nourrit-elle des stéréotypes coloniaux qui expliqueraient l’existence des nouveaux indigènes de la République, thèse partagée par le texte de présentation de la dernière exposition de la Cité de l’Immigration. Le lecteur pourra se reporter au bref commentaire que j’ai fait de ma visite.

Mais les mêmes chercheurs diront peut être que ce sondage traduit précisément une pulsion inconsciente de repentance coloniale chez les Français.

Il est donc grand temps de faire une étude d’opinion sérieuse sur le sujet, ce qu’avait d’ailleurs proposé il y a bien longtemps l’historien Charles-Robert Ageron, récemment décédé.

Jean Pierre Renaud

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un ouvrage démystifiant : Supercherie coloniale


- de Jean-Pierre Renaud, lire l'article : "La parabole de la propagande coloniale et du grain de riz"

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jeudi 6 novembre 2008

rétablir les vérités historiques

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passé colonial français :

rétablir les vérités historiques

Daniel LEFEUVRE

Le samedi 11 octobre, 15 h, au logis de la Chabotterie, à Saint-Sulpice-le-Verdon, (Vendée) s'est tenue une conférence organisée par le Cercle algérianiste des Pays de Loire, en présence de Daniel Lefeuvre, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris VIII.

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cliquer sur l'image pour l'agrandir et lire le texte plus facilement

interview

- Quelles accusations certains historiens portent-ils sur le passé colonial français ?
Daniel Lefeuvre - L'accusation est triple. La conquête coloniale a d'abord été une oeuvre d'extermination. La colonisation a ensuite été une oeuvre de pillage des richesses. Enfin, les colons ont profité de ces richesses en exploitant les colonisés.
- La France a-t-elle pillé et profité de la richesse des colonies ?
La métropole a été plus utile aux colonies que l'inverse, surtout pendant la crise économique de 1929. Les produits algériens coûtaient 12% plus cher que les mêmes produits issus du marché mondial. Certes, l'Algérie a été le meilleur client de la France, mais c'était un client bien particulier qui achetait les produits français avec l'argent de son fournisseur... qui n'était autre que la France.
- Les soldats coloniaux étaient-ils de la chair à canon ?
Bien sûr que non. Contrairement à ce qu'a essayé de faire croire le film Indigènes de Rachid Bouchereb sorti en 2006, les soldats coloniaux n'ont pas été envoyés en première ligne pour épargner la vie des soldats français. En tant qu'historien économiste, je m'appuie essentiellement sur les chiffres. Pendant la Première Guerre mondiale, la mortalité des soldats métropolitains s'est élevée à 16% contre 15% pour les soldats musulmans algériens et 15% pour les Français d'Algérie. Et ce sont les Français d'Algérie qu'ont le plus souffert de la Seconde Guerre mondiale. Cela n'enlève rien à l'horreur de ces deux guerres.
- Pourquoi vouloir à tout prix se repentir de l'oeuvre coloniale française ?
L'enjeu est avant tout politique. Des mouvements cherchent à stigmatiser la colonisation pour mieux faire entendre leurs revendications. Pour eux, la colonisation est le péché originel de la République, une tare qui a violé nos principes institutionnels et a conduit aux nombreux actes racistes du vingtième siècle. C'est aussi un problème de méthodologie historique. Certains historiens ne font pas la différence entre le discours d'intention et la pratique. Ils généralisent quelques cas particuliers. Beaucoup font de l'anachronisme et jugent le passé par rapport aux critères moraux d'aujourd'hui. D'emblée, leur but est de condamner la colonisation.


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vendredi 31 octobre 2008

connaissance de la langue arabe en situation coloniale

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les manuels d’apprentissage de l’arabe

à l’époque coloniale

séminaire de Michaël Chik, Sylvette Larzul
et Alain Messaoudi



séminaire - Histoire de la connaissance de la langue et de la culture arabes
Étude des manuels d’apprentissage de l’arabe à l’époque coloniale
(France et Maghreb, 1800-1960)

Michaël Chik, Sylvette Larzul et Alain Messaoudi

2e vendredi du mois de 15 h à 17 heures
Salle de réunion de l'IISMM 96 Bd Raspail,
du 12 décembre 2008 au 12 juin 2009

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Après la conquête d’Alger en 1830 se manifeste un intérêt sans précédent pour la langue arabe, et les ouvrages destinés à son apprentissage se multiplient, constituant un important corpus qui reste aujourd’hui méconnu. Destinés à un public diversifié (militaires, administrateurs civils, colons, voyageurs, élèves des écoles…), ces ouvrages reflètent des choix différents quant à la langue ciblée (arabe dialectal, arabe littéral, moyen arabe), au contenu véhiculé (littérature contique et sapientiale, actes administratifs authentiques, matériau ethnographique…) et aux méthodes mises en oeuvre (méthodes calquées sur celles de peres_poesie_rectol’apprentissage du latin, méthode directe…). Outre l’examen de ces spécificités, l’accent sera mis, dans une perspective historique, sur le contexte parfois polémique qui sous-tend cette production.

_______________________________________


12 décembre : Les ouvrages en usage dans les écoles arabes-françaises en Algérie (1850-1870)

9  janvier : Les manuels des professeurs de la Bouzaréa ou École Normale d’Alger (dernier tiers du XIXe s. -début du XXe s.)

13 février : L’œuvre de Desparmet (1904-1905) : orientation ethnologique et méthode directe

13 mars : Grammaires et cours d’arabe littéral : la grammaire de Silvestre de Sacy, modèle de référence

29 mai (4e vendredi de mai par exception) : L’enseignement de la littérature : une anthologie des XIXe et XXe siècles par Henri Pérès (1938) (exposé de Yahia Cheikh)

12 juin : Les manuels en usage au Maroc

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Sylvestre de Sacy

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jeudi 30 octobre 2008

lettre au journal "La Tribune" (Alger)

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pas question

de "pensée philocoloniale"

Daniel LEFEUVRE


demande de droit de réponse au journal algérien La Tribune

_____________________________________________


Daniel Lefeuvre
Professeur des Universités en histoire contemporaine
Université Paris 8

à M. A Ghezali
Directeur de La Tribune (Alger)

Paris, le 30 octobre 2008

Monsieur le Directeur,

Dans un article publié par votre journal, le 29 octobre 2008, "Une repentance collective plutôt qu'une repentance individuelle, Lettre d'Ahmed Zabana à Guy Moquet", votre collaborateur, Nourreddine Khelassi, me met nommément en cause comme membre d'un "influent courant de la non-repentance" portant à bout de bras une "forte pensée philocoloniale".

Cette affirmation est dénuée de tout fondement et elle est propre à jeter le doute sur la qualité scientifique de mes travaux.

Mes ouvrages, en particulier Chère Algérie (réédition Flammarion, 2008), et Pour en finir avec la repentance coloniale (rééd. Flammarion, 2008) comme mes articles ou contributions à des colloques ne sont en rien porteur d'une pensée "philocoloniale", ni d'aucune nostalgie coloniale, bien au contraire.

Persuadé que le souci de la vérité et le respect dû à vos lecteurs constituent le fondement éthique de votre démarche de journaliste, je vous serais reconnaissant de m'accorder le droit de réponse qui me permettra de rectifier les erreurs, approximations, amalgames qui constituent le fond de l'article incriminé.

En vous en remerciant par avance, je vous prie de croire, Monsieur le Directeur, en l'expression de mes salutations distinguées.

Daniel Lefeuvre
lefeuvre.daniel@orange.fr

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lundi 27 octobre 2008

Binger, explorateur de l'Afrique occidentale

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un capitaine explorateur de l'Afrique

au temps des colonies

Claude AUBOIN


Présentation du livre par l'auteur

Biographie de Louis Gustave Binger (1856-1936).
Binger_assis_sous_une_tenteNé à Strasbourg, décédé à L’Isle-Adam. Explorateur de la Boucle du Niger (Mali, Burkina-Faso, Côte d’Ivoire) 1887-1889. Envoyé en mission par le gouvernement français pour délimiter les frontières entre la Gold-Coast anglaise (Ghana) et la Côte d’Or française (Côte d’Ivoire) 1892-1893. Premier Gouverneur de la Côte d’Ivoire 1893-1895. Directeur des Affaires d’Afrique au Ministère des Colonies 1897-1907.

Son exploration de la boucle du Niger, recommandée par le général Faidherbe et subventionnée par le Ministère, et qu’il réalisa pacifiquement, fut une grande réussite. Elle apporta au monde des informations géographiques, géologiques, ethniques, botaniques sur de vastes  régions inconnues de l’Afrique de l’Ouest. Jules Verne lui demanda conseils pour l’écriture d’un de ses livres. Il fit le récit de ses aventures dans un ouvrage en deux volumes qui fut un succès de librairie et constitue aujourd’hui la «mémoire» de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. La carte «Binger» fit référence auprès de l’administration, des explorateurs et des militaires, pendant de nombreuses années.

La pertinence de sa mission de délimitation de frontières, sa connaissance du pays et de ses habitants lui valurent d’être le premier Gouverneur de la Côte d’Ivoire. Il est reconnu aujourd’hui comme le «père fondateur» de ce pays comme me l’expliquait l’ambassadeur de ce pays en France.

Revenu à Paris pour raison de santé, il fut nommé Directeur des Affaires d’Afrique. Á ce poste, il dut préparer le règlement des grands problèmes africains de cette époque, et notamment l’affaire de Fachoda. Á sa mort, l’État lui fit des funérailles nationales. Il fut le grand père de Roland Barthes, le célèbre sémiologue.
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Une exposition sera présentée à partir d’Avril 2009 au Musée de l’Isle-Adam, sur le thème «Images d’une Afrique en mutation (1884-1914) autour de l’explorateur Gustave Binger», dont l’auteur est commissaire, sous le patronage de Monsieur Axel Poniatowski, député-maire de la ville, et qui accueillera bon nombre d’invités de prestige. Le livre y sera présenté.

Plusieurs conférences, sur ce même thème, sont dors et déjà prévues et organisées pour répondre à la demande de municipalités et d’associations.

La Côte d’Ivoire fait parler et écrire sur elle depuis quelques années principalement à cause du contexte politique et elle restera au devant de l’actualité dans les mois qui viennent puisque de nouvelles élections présidentielles, qui risquent d’être mouvementées, sont prévues dans les mois qui viennent.

J’ai estimé qu’il était intéressant de revenir sur la création et les premiers pas de ce pays qui fut confié à l’administration de Binger, afin de mieux comprendre ses difficultés présentes, son maillage ethnique, ses courants commerciaux mais également d’avoir une idée sur son potentiel géologique et forestier.

Claude Auboin



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Biographie de Louis Gustave BINGER (1856-1936) Explorateur de l’ Afrique Occidentale, premier Gouverneur de la Côte d’Ivoire, Directeur des Affaires d’Afrique au Ministère des Colonies. Ayant été au cours de ses deux grandes expéditions, tour à tour, botaniste, zoologue, géographe, sociologue, géologue, ethnologue et  s’est entouré de photographes. Il a participé à la construction de l’Afrique moderne.    
Livre au format  130 x 210, de 327 pages avec 85 illustrations.

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en couverture, peinture de Richard Paraire

Bon de commande
(livraison prévue début décembre 2008)
AU TEMPS DES COLONIES  «BINGER»
Explorateur de l’Afrique Occidentale


NOM :                                       PRENOM :
ADRESSE :
E-Mail :
Nombre d’exemplaires : ……..   X  22 €   =

Frais de port : 3,90 € pour 1 exemplaire/ 5,10 € pour 2 exemplaires
Au delà, prière de contacter l’auteur.

Chèque de règlement à l’ordre de M. Claude AUBOIN
4, avenue Binder 95290 L’ISLE-ADAM
date et signature

contact : auboin.claude@wanadoo.fr

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                                 édition du 21 décembre 1889 : "Du Niger au golfe
                                de Guinée", par L.-G. Binger


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Binger Louis-Gustave, (Capitaine)
Du Niger au Golfe de Guinée par
le pays de Kong et le Mossi

Paris, Société des Africanistes, 1980,
reproduction anastatique de l'édition de 1892
 

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édition du 12 janvier 1890


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édition du 12 novembre 1897


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photographie



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cimetière Montparnasse à Paris


timbre


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palais du gouverneur à Bingerville (Côte d'Ivoire) à l'époque coloniale...


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...devenu aujourd'hui un orphelinat

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liens

- le blog de Claude Auboin (plusieurs documents iconographiques sur Louis-Gustave Binger)

- la mission du capitaine Binger en 1888, dans : "Document du mois : Traité entre la France et le roi de Djiéboudou, 4 mai 1897", capitaine  Valérie Caniart (Service historique de la Défense)

- Binger et le Burkina

Binger et Naaba Wobgho

Certes, Binger n'a pas joué un rôle primordial dans l'histoire du Burkina, ni même dans celle de la colonisation. Il a pourtant été l'un des premiers européens à visiter le royaume de Ouagadougou. De plus, son récit offre un témoignage des coutumes Mosse à la fin du XIXe siècle. D'ailleurs, saluer le Mogho Naaba aujourd'hui requiert le respect des règles pas si différentes de ce que l'on peut lire chez Binger.

Le compte rendu du voyage de Binger de 1887 à 1889, une somme de près de 1000 pages, publiée en 1892 par la "Société des Africanistes" est toujours une référence. Un livre tout à fait passionnant où l'on découvre, racontée par un de ses acteurs directs, la politique coloniale de la France (de l'Angleterre et du reste de l'Europe). Mais Binger, bien que militaire, et sûr de sa supériorité de blanc, a eu une approche assez moderne, proche de celle d'un ethnologue.

En juin 1888, il est au pays Mossi et rencontre celui qui deviendra le Mogho Naba Wobgho. Il trouve un royaume organisé, un roi dont la politique pas si naïve que ce que l'on décrit trop souvent à propos de cette époque.

Le texte de cet ouvrage est disponible sur le site de la BNF. On notera qu'il s'agit d'une publication dans "Le Tour du Monde", probablement antérieure à l'édition de la Société des Africanistes mais la BNF indique 1860, ce qui est impossible (1890 ?).

Source BNF, ouvrage de 1890

Cette illustration extraite de l'ouvrage a comme légende "Naba WOBGO de Ouagadougou à la tête de son armée (Photo d'archives)" (sic). De fait, lors du passage de Binger en territoire Mosse, Boukary, frère du Naba Sanom, n'était pas encore le Mogho Naba Wobgho mais il s'agit bien de lui !

Malgré ce premier contact pacifique et quasiment amical avec Binger, le Naba Wobgho est connu pour avoir résisté aux Français, menés il est vrai cette fois par les sanglants Chanoine et Voulet, héritiers des colonnes infernales de Tureau, précurseurs de la division Charlemagne. Hélas, et pour la honte de la France.

Allez, on se souviendra plutôt de Binger, malgré les préjugés (parfois bien lourds) qui l'empêchaient d'être totalement moderne.

source

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mercredi 24 septembre 2008

un livre sur le 17 octobre 1961

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sur la méthodologie et la déontologie

de l'historien.

retour sur le 17 octobre 1961

Jean-Paul BRUNET

Initialement paru dans la revue Commentaire (été 2008, vol. 31, n° 122), cet article est reproduit ici avec l'accord de cette publication et un titre rectifié. En effet, à la suite d'un dysfonctionnement, les titre et sous-titre originels de l'article avaient été malencontreusement modifiés. Il fallait lire : "Sur la méthodologie et la déontologie de l'historien. Retour sur le 17 octobre 1961". Il s'agit d'une lecture critique de l'ouvrage de Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la mémoire et la terreur d'État (Tallandier, 2008). Études Coloniales

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Depuis quelques années, la répression menée par la police parisienne, le 17 octobre 1961, contre la manifestation des Algériens du FLN, fait l’objet de controverses. Pourtant les auteurs qui ont écrit sur cette affaire s’accordent sur un point capital : l’ampleur et la violence de cette répression. Le livre que j’ai consacré à ce drame il y a plusieurs années atteste amplement cette sauvagerie (1).

J’ai insisté sur «l’engrenage infernal» qui s’était mis en place : victimes d’attentats quasi permanents de la part du FLN (47 tués, 140 blessés en total cumulé), les policiers parisiens, gangrenés par le racisme, ne faisaient plus de distinction entre Nord-Africains et FLN. Ils crurent tenir leur vengeance le 17 octobre 1961. Ce soir-là, la Fédération de France du FLN avait ordonné à tous les Algériens de la région parisienne de descendre dans la rue pour manifester de façon pacifique leur opposition au couvre-feu que le préfet de police Maurice Papon venait de décréter à l’égard des Nord-Africains. Inadmissible en droit, ce couvre-feu avait pour but de priver le FLN d’oxygène, ainsi que de mettre un terme aux assassinats répétés qu’il commettait à l’encontre des Algériens qui refusaient sa tutelle (2).



faire le point sur les controverses

Sur quoi portent les controverses ? Sur des points comme la valeur des sources policières, qui pour certains seraient de nature «douteuse», et sur le nombre de morts : on estime parfois que l’évaluation à laquelle je suis parvenu de plusieurs dizaines (de 30 à 50, en comptant large (3)), minimiserait la responsabilité de Maurice Papon… La parution d’une étude de deux auteurs britanniques fournit l’occasion de faire le point sur ce drame d’octobre 1961, en revenant sur la méthodologie et la déontologie dont l’historien ne saurait se départir (4).

9782847344912Tout au long de leur livre, J. House et N. Macmaster émettent les critiques les plus nettes à l’égard des archives policières, qui seraient «falsifiées» dans leur constitution même  et qui semblent rendre impossible à l’historien la tâche «de découvrir la vérité» (p. 143). Étonnante assertion, car y a-t-il des archives qui ne portent pas la marque du milieu qui les a produites, avec ses a priori voire ses «falsifications» ?

J’ai par exemple montré que les rapports de l’Inspection générale des Services (IGS) conservés aux Archives de la préfecture de police de Paris (APP) révèlent une partialité qui confine au cynisme et qu’en ce qui concerne les sévices à l’égard des Algériens, il existait une connivence générale du monde policier. Mais l’IGS avait aussi parfois beau jeu de démonter les dossiers de plainte déposés par les avocats du FLN : certaines de ces plaintes ont été «arrangées» et regroupent des griefs envers la police qui ont été avancés en diverses circonstances par des plaignants différents. Dans ce combat qui touchait aussi la propagande et la contre-propagande, tous les coups étaient permis. En tout cas, minimisés ou maximisés, ces dossiers doivent être utilisés après une critique adéquate.


Un autre exemple montre l’information dont peut être riche un document de police : Maurice Legay, directeur général de la police municipale, lance à ses services, dans la nuit du 17 au 18 octobre, à 1 h 50,  l’ordre de lui faire connaître pour 4 heures le nombre de Nord-Africains tués, blessés et arrêtés lors de la manifestation. Les chiffres détaillés qui arrivent sont les suivants : 2 morts [un 3e va s’y ajouter très vite], 1.200 blessés et 11.538 détenus. Des morts ont-ils été dissimulés par les services de district ?

Tout un faisceau d’arguments laisse à penser qu’il n’en a rien été : depuis longtemps la culture policière rejetait toute dissimulation de cadavre ; des responsables de police alors en poste et dont la parole n’est pas suspecte (tels les commissaires Jacques Delarue et Paul Roux (5)) affirment que jamais un officier de police n’aurait couvert de pareils agissements et que c’eût été d’ailleurs une faute extrême
et un motif de révocation. Ensuite, les policiers du rang étaient censés s’être fait attaquer par les manifestants, et tout l’appareil de l’État, depuis arton226le général de Gaulle jusqu’au préfet, considérait qu’il était du devoir de la police d’empêcher une manifestation susceptible de faire évoluer au détriment de la France le rapport de force qui l’opposait au FLN. Enfin aucun autre document ne laisse apparaître la moindre contradiction avec les réponses faites au directeur de la police municipale. Nous pouvons donc tenir les chiffres avancés pour authentiques. À une importante réserve près : les chiffres des morts, des blessés et des détenus reflètent la situation enregistrée à quatre heures du matin, ce qui n’exclut en rien que d’autres morts et surtout d’autres blessés ne viennent s’y ajouter.


au sujet de la disqualification des sources policières

J. House et N. Macmaster, qui ne pratiquent guère ce type de raisonnement méthodologique, préfèrent disqualifier les sources policières. Ils me reprochent en outre d’accorder plus de crédibilité aux archives officielles et à la parole d’anciens  commissaires de police qu’au témoignage d’Algériens et de militants anticolonialistes. Relevons au passage que ces deux auteurs ne recourent jamais aux sources orales et qu’ils procèdent souvent à des empilements de références non recoupées qui, pour un historien, n’ont  jamais fait des vérités.

Parfois même (cf. p. 170-171), ils considèrent des faits comme établis, alors qu’ils ne reposent que sur une référence unique et fort douteuse (6). Par ailleurs, sans en apporter la moindre preuve, J. House et N. Macmaster croient pouvoir affirmer que la police s’est livrée, durant quelque huit semaines, à partir du 29 août 1961, à des «assassinats de masse» sur la population algérienne, dont les 17 et 18 octobre auraient été «un pic plus visible» (p. 142) ; qu’il n’y avait pas alors d’ «assassinats fratricides» dans cette communauté et que «le chiffre de 108 à 121 morts reflète  quasi intégralement les violences policières» (p. 210-211) (7).


Tout cela est pur produit de l'imagination. Car nos auteurs gardent un silence total sur une source capitale, que j’ai abondamment utilisée et discutée, les dossiers de procédure de la police judiciaire. Sans doute est-ce à cette documentation énorme qu’ils font allusion en glissant, de façon bien légère, qu’il faudrait, pour exploiter les archives relatives au 17 octobre, «toute une équipe de chercheurs, plusieurs années de travail et une base de données informatique» (p. 205).

Rappelons ce que sont les procédures judiciaires. Ouvertes en principe après toute mort suspecte ou toute tentative d’homicide suivie du dépôt d’une plainte, elles sont instruites avec la méthode et la méticulosité de professionnels. Bien entendu, il ne convient pas d’en accepter les conclusions sans une critique méthodique, mais on ne saurait les écarter sans examen, car ce ne sont en rien des ragots de police. Elles contiennent les procès-verbaux d’audition des membres de la famille de chaque victime, de son entourage professionnel, de ses amis, de son voisinage. Ces procès-verbaux sont sans doute recueillis par des policiers et rédigés en langage policier, mais dans le cadre d’enquêtes qui restent sous la responsabilité d’un juge d’instruction, où le travail est codifié par une longue pratique administrative et encadré par une hiérarchie tout à fait différente de celle de la police municipale (8).



des victimes qui ne furent pas toujours

celles de la police parisienne

En faisant mon travail d’historien, c’est-à-dire en effectuant la critique méthodique de cette source (j’y ai trouvé et j’ai souligné dans mon livre des cas de partialité patente), il m’a semblé certain que de nombreux cadavres de Nord-Africains, parmi les 140 qui ont été enregistrés à l’Institut médico-légal en septembre et en octobre 1961, n’ont aucun rapport avec la police parisienne.

Certains sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement national algérien, de «traîtres» divers refusant d’obéir aux directives du FLN-: anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de le rejoindre ; Algériens n’acceptant pas de payer la capitation mensuelle exigée par le Front ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige, etc. Tout cela, je l’ai longuement écrit et argumenté. Or sur ce point J. House et N. Macmaster restent d’un mutisme absolu. Non seulement il ne glissent aucune allusion à ce que j’ai cru établir, mais ils font comme si la source n’existait pas ! Pourquoi donc – c’était le moins qu’on pouvait leur demander – n’ont-ils pas au moins cherché à consulter par sondage tel ou tel dossier de police judiciaire, afin de vérifier ce que j’avais avancé ?


on attend leurs preuves

Sur cette pente glissante, nos auteurs ne s’arrêtent pas en chemin. J’avais souligné l’importance de la «violence périphérique» en considérant comme vraisemblable qu’au cours des mois de septembre et surtout d’octobre 1961, nombre d’Algériens avaient été victimes d’équipes de policiers et parfois de civils, les premiers agissant soit en service, soit dans le cadre d’équipes de «parapoliciers» qui entendaient pratiquer elles-mêmes une manière de justice distributive. House et Macmaster (p. 217) me reprochent à cet égard d’avoir exonéré en partie «la préfecture de police de la responsabilité des meurtres», car pour eux, c’était la préfecture qui actionnait ces commandos… On attend leurs preuves.

En outre à leurs yeux, des Algériens tués par la police ont  probablement été «enterrés en secret par des amis et des proches» (p. 157) – hormis peut-être quelques cas extrêmes, on voit mal comment dans un pays démocratique cette éventualité aurait pu se produire et comment, après presque un demi-siècle, des restes humains n’aient pas été retrouvés. Des cadavres d’Algériens auraient aussi pu dériver sur la Seine et se perdre à jamais, hypothèse dont j’ai montré l’aspect invraisemblable… (9)


Dans ces conditions, après une «histoire» écrite de la sorte, les deux cents autres pages sur «Octobre et sa mémoire revisités», titre de la deuxième partie de l'ouvrage, ne reposent-elles pas sur une base fragile-? Une attitude de «politiquement correct» a pu naguère encourager des auteurs de divers horizons à pratiquer une telle dénaturation de l’histoire. Mais la réalité de la répression policière d’octobre 1961 a été assez terrible pour qu’on évite de tomber dans des exagérations outrancières. Sur ce sujet, les jeunes historiens ont encore devant eux de nombreux travaux à mener. Il est à souhaiter qu’ils le fassent avec la méthodologie et la déontologie spécifiques à notre science.

Jean-Paul Brunet, Professeur émérite à l’Université Paris-IV
ancien directeur du Département d’histoire de l’École normale supérieure

9782080676917FS

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(1) Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Flammarion, 1999. Dans Charonne. Lumières sur une tragédie, Flammarion, 2003, j’ai consacré les deux premiers chapitres à faire le point sur ce sujet.
(2) François Maspero écrit que la Fédération de France du FLN a manipulé la population algérienne que, pour des raisons purement politiques, elle a exposée sciemment à des risques tragiques (postface à Paulette Péju, Ratonnades à Paris, La Découverte, 2000, p. 199).
(3) À l’issue d’une analyse nominale, je distingue 13 cas «certains ou quasi-certains» de décès dus à la répression policière (dont plusieurs blessés décédés par la suite), 8 cas vraisemblables et 4 probables – d’autres décès sont à attribuer à la «violence périphérique», due à des policiers ou à des civils, et qui a largement débordé le «17 octobre».
(4) Jim House and Neil Macmaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur et la mémoire, Tallandier, 2008.
(5) Jacques Delarue est devenu l’historien et le témoin bien connu ; homme de gauche, Paul Roux  fut Directeur général des RG en 1981, puis préfet – il a ensuite exercé les fonctions bénévoles d’expert auprès de la Ligue des Droits de l’homme. D’autres témoignages vont dans le même sens.
(6) Parmi leurs erreurs «annexes», Debré, Frey et Papon sont d’emblée  qualifiés d’«ultras» (p. 20)... Un peu plus loin (p. 131), en affirmant qu’à partir du 5 septembre «plus de cinq cents hommes» allaient être «arrêtés chaque jour, contrôlés au CIV et, dans quelques cas, internés dans des camps ou déportés en Algérie», ils confondent contrôles d’identité et arrestations.
(7) Il s’agit des cadavres de Nord-Africains passés par l’Institut médico-légal – on s’interroge sur le sens de l’expression «quasi intégralement».
(8) Les originaux de cette source devraient se trouver aux Archives du ministère de la Justice. Ce sont les doubles qui avaient été conservés quai des Orfèvres, et qui ont été versés aux APP il y a quelque trois ans.
(9) Les auteurs connaissent l’existence du barrage de Suresnes, dont ils tiennent compte dans leur «argumentation», mais pas celle de celui de Bezons. Sur ce point, voir Charonne, p. 30-31.

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