jeudi 26 juin 2008

le vocabulaire usuel de la politique coloniale (Henri Brunschwig)

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Colonisation, décolonisation :

essai sur le vocabulaire usuel de 

la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)


I

[colonisation]

Les vocables politiques s'usent vite et leur sens varie selon les temps et les lieux. Le même mot n'a pas, aujourd'hui, le même sens dans la Gauche des étudiants africains ou métropolitains qui se rencontrent dans nos facultés. L'Africain, par exemple, associe nationalisme, marxisme et christianisme alors que l'Européen considère en général ces termes comme antinomiques. Préciser le vocabulaire usuel de la colonisation serait, sans doute, faciliter le dialogue qui se poursuit entre Européens et Africains et l'empêcher de devenir un dialogue de sourds.

Le terme le plus général et le plus ambigu est celui même de "colonisation". Son sens étymologique, auquel il conviendrait de revenir, est cependant clair. Les colons sont ceux qui s'expatrient pour aller cultiver des terres vacantes. Ils forment des colonies qui restent en rapports plus ou moins étroits avec la métropole. Ainsi, Richelieu, dans sa déclaration aux greffes de l'Amirauté de 1628, pouvait-il conseiller "l'établissement d'une colonie aux naturels français catholiques de l'un et l'autre sexe". Les colons apportaient avec eux les institutions de leur pays. Ils fondaient véritablement, outre-mer, des provinces ou des villes justement dénommées Nouvelle-Angleterre, Nouvelle-Espagne ou Nouvelle-Castille, Nouvelle-Amsterdam, New-York ou Nouvelle-Orléans. Lescarbot publia en 1609 la première histoire de la colonisation française sous le titre de Histoire de la Nouvelle-France.

Ces colonies, cependant, n'étaient pas les seuls établissements européens outre-mer. Les commerçants et les armateurs entretenaient depuis longtemps des agents, nommés "facteurs", dans les ports lointains où se concentraient des produits particulièrement recherchés, comme les épices, les fourrures, les harengs. Mais les comptoirs de Gênes en Mer Noire, de Venise en Syrie et en Égypte, de la Hanse à Novgorod ou à Bergen, n'étaient pas des colonies. Les facteurs, les consuls ou les marins qui s'y rendaient n'y faisaient pas souche. Ils rentraient chez eux après avoir accompli leur stage. Ils ne cultivaient pas la terre et ne s'aventuraient pas au-delà des étroites limites de leur "factorerie", comme on disait au XVe siècle, ou "factorie" selon la graphie simplifiée du XVIe siècle.

factorerie_de_Tarfaya
factorerie de Tarfaya (cap Juby, Maroc) vers 1882 (source)

Ces factories étaient des comptoirs qui se livraient exclusivement au commerce. On les a, par la suite, assimilés aux colonies. Cette confusion s'explique par le fait que la réglementation mercantiliste du XVIIe siècle, qui interdit à tous les sujets d'outre-mer de fabriquer des produits industriels et qui monopolisa le commerce au profit des métropoles, s'applique aussi bien aux colonies qu'aux factories.

Le caractère propre du commerce mercantiliste était de laisser un bénéfice au commerçant. La courbe des valeurs importées des comptoirs et des colonies était donc constamment supérieure à celle des valeurs exportées. Les investissements destinés à fréter le bateau, à solder l'équipage, à entretenir le comptoir étaient en général à court terme. Les associés à ce commerce ne s'engageaient que pour quelques mois ou quelques années.

Quand la dénomination de colonies tendit à se généraliser, on recourut, en Angleterre d'abord, en France vers le milieu du XVIIIe siècle, au terme de "plantation" ; "planteur" fut alors souvent synonyme de "colon".

Si nous revenons à une terminologie rigoureuse, nous constatons qu'il n'est pratiquement pas de colonisation en Afrique sous l'Ancien régime. Les seules et rares exceptions seraient les établissements insulaires des Canaries, de San Thomé dès le XVIe siècle et ceux des Mascareignes au XVIIIe. On pourrait discuter sur le caractère colonial de Saint-Louis du Sénégal. Enfin, l'établissement incontestablement colonial fondé par Van Riebeek au Cap en 1652, donna naissance au peuple Boer.


II

[colonie humanitaire - protectorat]

Pendant la période libérale du XIXe siècle, l'Afrique traditionnelle, l'Afrique des comptoirs et de la traite de noirs, connut deux sortes d'établissements nouveaux : les colonies humanitaires et les protectorats. Ce fut bien une "colonie de la Couronne" que la Chambre des Communes créa lorsqu'elle reprit en 1807 les installations de la Compagnie à charte fondée vingt ans auparavant, sans visées mercantiles. La région devait continuer à accueillir les anciens esclaves émancipés ou affranchis. Ils y cultivaient la terre et y favorisaient un commerce qui devint peu à peu rentable. Freetown fut le point d'attache indispensable aux bateaux de croisière que la Grande-Bretagne entretient pendant toute cette période pour empêcher la traite.

Ce fut donc une colonie, mais de population noire, une Nouvelle-Angleterre, puisque les missionnaires et les administrateurs y implantèrent la civilisation britannique, mais de couleur. Elle reçut les institutions coloniales classiques, le gouverneur, le secrétaire général, le procureur général, le trésorier, le conseil exécutif et le conseil législatif où les indigènes furent bientôt représentés.

Sierra_Leone_Company
annonce au sujet de l'établissement de
Néo-Écossais noirs en Sierra Leone,
2 août 1791 (source)

D'autres colonies - Gambie, Gold Coast, Lagos, Natal - naquirent des mêmes préoccupations, plus ou moins humanitaires et commerciales, mais toujours différentes des factories qui n'étaient que des établissements de commerce et ne grevaient pas le budget métropolitain.

Les Français tentèrent également de transformer leurs comptoirs du Sénégal en plantations. Mais leur présence en Afrique répondit davantage à leur besoin de prestige qu'au souci réel de régénérer les indigènes. Certaines maisons de commerce s'intéressèrent sans doute à l'huile de palme, dont l'utilisation se développa en Europe après 1830. Mais ce fut surtout le désir de s'affirmer face à sa rivale anglaise qui incita la jeune Marine Française à fonder des établissements nouveaux sur le Golfe de Guinée, à Madagascar et aux Comores. Ces établissements firent des "protectorats".

Les officiers de marine, le capitaine de Bouët-Willommetz ou le contre-amiral de Helle ne se posèrent sans doute pas beaucoup de questions lorsqu'ils signèrent avec les petits souverains gabonais ou sakalaves des traités de protectorat. Ils ignoraient peut-être même l'existence du "protectorat-sauvegarde". On appelait ainsi, sous l'Ancien régime, l'accord entre un État fort et un État faible, auquel le premier garantissait sa sécurité, sans pour autant s'ingérer dans ses relations extérieures ou dans son gouvernement intérieur. Cela revenait en somme à avertir les ennemis du protégé qu'ils auraient affaire au protecteur s'ils attaquaient.

Les Anglais signèrent des traités de protectorat avec les princes des Indes puis, plus tard, avec les sultans malais. Mais ils placèrent aussi auprès des souverains des résidents sans pouvoir précis, des conseillers dont la présence assurait le maintien de la paix et de l'ordre public. Les traités de protectorat de la Marine Française n'allèrent pas jusque-là. Le roi Denis, par exemple, à l'embouchure du fleuve Gabon, s'engagea seulement "à céder à perpétuité à la France deux lieues de terrain" et à contracter "une alliance offensive et défensive avec la France qui, d'un autre côté, lui garantit sa protection". Il ne fut pas question de résident.

Le protectorat fut donc essentiellement une déclaration de chasse gardée vis-à-vis de l'étranger. Il apparaissait, moins important que les colonies et même que les comptoirs, dispersé un peu partout sur les côtes, colonisées ou non de l'Afrique, puisque la présence du protecteur n'y était même pas toujours assurée. Il n'en fut pas de même en Indochine où la France, comme l'Angleterre en Malaise, envoya des résidents. Le protectorat d'Afrique Noire évolua lentement. Il conserva son aspect essentiel de zone réservée aux entreprises futures du protecteur jusqu'à la conférence de Berlin (1885) et ne fut, juridiquement, jamais pris au sérieux.

trait__du_BardoC'est en Tunisie que le statut du protectorat fut, à la fois défini de façon plus rigoureuse et presque immédiatement torpillé. Le traité du Bardo [ci-contre] reprenait à peu près les stipulations des protectorats d'Extrême-Orient : "Le Gouvernement de la République française prend l'engagement de prêter un constant appui à S. A. le Bey de Tunis contre tout danger qui menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse ou qui compromettrait la tranquillité de ses États" (Art. 3). "Le Gouvernement de la République française sera représenté auprès de S. A. le Bey par un Ministre Résident, qui veillera à l'exécution du présent Acte, et qui sera l'intermédiaire des rapports du Gouvernement français avec les Autorités tunisiennes pour toutes les affaires communes aux deux pays" (Art. 5).

"Les Agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étrangers seront chargés de la protection des intérêts tunisiens et des nationaux de la Régence.

En retour, Son Altesse le Bey s'engage à ne conclure aucun acte ayant un caractère international sans en avoir donné connaissance au Gouvernement de la République française et sans s'être entendu préalablement avec lui" (Art. 6).

On représenterait donc le pays vis-à-vis de l'étranger, on y respectait la souveraineté intérieure et on se contentait d'y envoyer un résident. C'était plus économique que d'y créer toutes les administrations d'une colonie et ce fut sans doute pour cela, pour amadouer l'opinion française indisposée par les expériences malheureuses faites en Algérie, qu'on choisit la forme du protectorat. À cause de l'opinion française plutôt que pour ménager l'étranger. Car ce traité fut préparé dès 1878 par le Quai d'Orsay, "sous l'administration de M. Waddington", qui avait reçu à la conférence de Berlin les assurances de Salysbury et de Bismark. On savait donc que l'étranger ne protesterait pas, sauf peut-être l'Italie, avec laquelle il eût mieux valu négocier après une annexion pure et simple qu'après une proclamation de protectorat. Peut-être aussi s'effrayait-on un peu, dans les milieux républicains, des termes de colonie et d'annexion : la République de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité ne pouvait décemment pas user à l'égard d'un autre peuple des méthodes cyniques et brutales de ceux qui réalisent leurs projets "par le fer et par le feu".

À la suite de la révolte et de la dure campagne de 1881, deux ans après le traité du Bardo, la Convention de la Marsa fut imposée au Bey, le 8 juin 1883. Son premier article anéantissait le principe même du protectorat en conférant tous pouvoirs au résident pour se substituer au Bey dans l'administration intérieure. "Afin de faciliter au Gouvernement français l'accomplissement de son Protectorat, Son Altesse le Bey de Tunis s'engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le Gouvernement français jugera utiles".

La souveraineté interne, dès lors, n'était plus que fiction. personne, en France, ne s'en inquiéta. Personne, au fond, n'avait attaché d'importance à cette souveraineté. Ceux-mêmes qui, par la suite, prétendirent s'inspirer du protectorat l'abandonnèrent sans scrupule. Comme Gallieni à Madagascar, quand il les gêna. Des grands coloniaux français, un seul voulut vraiment tenter l'expérience du protectorat : Lyautey. Il ne fut ni compris, ni suivi. C'est dans ses circulaires et dans ses lettres qu'il faut chercher une définition précise de ce statut idéal qui ne fut jamais nulle part appliqué sans être violé.

Lyautey_et_Moulay_Youssef
le sultan Moulay Youssef et Lyautey (derrière lui, Si Kaddour ben Ghabrit)

Pour que l'expérience du protectorat réussît, comme ce fut le cas dans beaucoup de territoires britanniques, il aurait fallu qu'elle s'appuyât sur une doctrine de tutelle. Si les traités avaient prévu un terme, même lointain, même indéfini, au contrôle du protecteur, celui-ci aurait été incité à former des cadres de relève indigènes. Et les protégés auraient plus volontiers accepté l'intervention dans leurs affaires intérieures de techniciens et d'administrateurs étrangers, qui auraient en même temps été des professeurs. Les complexes psychologiques des races inférieures ou supérieures ne se seraient peut-être pas formés.



III

[impérialisme]

La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d'expansion territoriale. ils ont inauguré "l'impérialisme colonial" qu'à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme "d'impérialisme", dans le sens d'expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s'est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu'il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L'expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l'intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s'affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n'était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l'expansion coloniale : "Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grande puissance".

Les mobiles économiques que l'on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n'existaient pas alors. L'Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l'Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu'après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l'espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L'idée d'une "colonisation de capitaux" remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s'était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des 9201898_psociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra "l'intérêt", "la somme d'avantages et de profits devant en découler pour la métropole" comme "le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale".

Qu'entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l'avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu'elle n'y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d'outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s'est installée - comme d'ailleurs en Algérie - la courbe s'était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l'Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d'Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu'ils n'en expédiaient en France. Le bénéfice n'apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d'achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu'avec l'argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n'existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L'impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu'il spéculait à terme au lieu d'opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l'impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d'une part à ceux qui participaient et, de l'autre, à ceux qui recevaient l'équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l'intérêt économique du système fut l'Anglais Hobson [photo ci-dessous], dontHobson_portrait le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu'en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n'avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d'outre-mer n'avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l'ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l'arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s'étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l'évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n'étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu'en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d'achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l'étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L'ensemble de la nation en profiterait au lieu d'une petite minorité d'investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

arton392Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l'impérialisme. Mais, en fait, il continua d'être infiniment plus complexe. C'est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c'est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l'inspira d'abord, était aux yeux de tous, comme il l'est aujourd'hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l'anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l'expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d'élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l'idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n'était pas la doctrine d'extermination qu'il devint au temps d'Hitler, mais un idéal de civilisation, d'amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au "trafic honteux" des marchands d'esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l'exploitation esclavagiste de l'homme par l'homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s'explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l'annexion, disparut.

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Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu'ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la "populeuse Asie" et de la "ténébreuse Afrique". Ils étaient convaincus d'accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu'elles s'élevaient contre les abus qui défiguraient l'oeuvre coloniale, lorsqu'elles démasquaient les profiteurs hypocrites d'Europe ou d'outre-mer, s'inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l'impérialisme, ne concluait pas à l'abandon des colonies : c'eût été trahir les races inférieures. Ce qu'il souhaitait, c'était une tutelle honnête dans l'intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l'impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l'exportation de capitaux à la recherche des profits de l'exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.


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IV

[colonialisme]

Le mot "colonialisme" est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les "évolués" qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l'impérialisme colonial. Si l'on essaie de serrer son sens de près, on s'aperçoit qu'il désigne d'une part l'exploitation capitaliste des territoires d'outre-mer au profit de la métropole, d'autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d'expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l'impérialisme colonial, à l'exception de la bonne conscience. "Colonialisme" est un terme péjoratif. Il est l'impérialisme privé de son bon droit, l'impérialisme démasqué, devenu immoral.

Dans ces conditions, rien de surprenant si personne ne se reconnaîtKenya_colonial colonialiste. La mentalité impérialiste n'a pas disparu. On la rencontre, en particulier, parmi les colons, au Kenya [le Kenya colonial, 1950/51 - source] ou en Algérie. Lorsque ceux-ci s'opposent aux Africains de couleur ou aux gouvernements métropolitains, ils sont forts de leur bonne conscience. Deux générations historiques s'affrontent alors : celle de l'impérialisme et celle du colonialisme. Elles n'ont pas le même âge et ne peuvent pas s'accorder.

Ceux qui, en Europe, sont restés proches de l'impérialisme, repoussent la désignation de colonialisme et, rejetant également le terme d'impérialisme peu à peu englobé dans la réprobation colonialiste, évoquent des idéaux imprécis d'union, d'intégration, de fédération. Ces formes ultimes de la colonisation cherchent à remplacer la domination impérialiste par de nouveaux liens politiques. Elles admettent qu'économiquement, les territoires d'outre-mer représentent une charge pour la métropole. Lourde charge que les gouvernements assureront pour la plus grande part, les capitaux privés étant subordonnés et contrôlés étroitement. Les profits qu'ils escomptent sont limités et lointains. Cette colonisation, qui satisfait les besoins émotifs des nationalistes, manque de charme aux yeux du contribuable ou du capitaliste, qui aime avoir des coudées franches. L'un et l'autre considèrent alors avec aménité, dernière née de la politique coloniale, la décolonisation.


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orchestre improvisé, Madagascar, 1946 (source)


V

[décolonisation]
Rien de plus simple, en apparence, que la décolonisation. Elle est l'abandon par la métropole de sa souveraineté politique sur sa colonie. Ce qui ne signifie pas un retour au statu quo ante, car l'Histoire est irréversible et les colonies ont trop profondément subi l'empreinte des métropoles pour désirer effacer toutes leurs traces. Aussi bien ne parle-t-on de décoloniser que lorsque l'indépendance est réclamée par des élites dites "évoluées", c'est-à-dire, quoiqu'elles en aient, plus ou moins européanisées.

Les nationalistes européens peuvent condamner la décolonisation et chercher à l'éviter, en considérant qu'elle diminue le prestige de la métropole. Si celle-ci est assez puissante pour maintenir sa domination, si sa propre dépendance vis-à-vis des autres nations lui permettait d'user de cette force, si ses ressources étaient assez abondantes pour qu'elle assume seule et à long terme les charges de la colonisation, elle resterait maîtresse du jeu.

La réaction de ceux qui ne sont pas nationalistes est beaucoup plus nuancée. Ils constatent que l'abandon de la souveraineté entraînerait l'économie des frais d'administration, d'outillage, d'assistance sociale, bref, qu'elle diminuerait considérablement les charges des territoires d'outre-mer. Ceux-ci deviendraient de simples pays sous-développés auxquels on accorde l'aide que l'on veut, à des conditions implicites ou explicites que l'on fixe.

Pour les milieux économiques, ces pays sous-développés représentent des possibilités d'investissements plus avantageuses que les colonies. Le contrôle y est moins tatillon que celui de la métropole. Le risque y est peut-être moins grand que dans les colonies qui menacent de se révolter. Sans doute, les pays sous-développés peuvent-ils un beau jour "nationaliser" les entreprises étrangères. Mais ce faisant, ils décourageraient pour longtemps les prêteurs dont ils ont besoin. Au total, le risque n'apparaît pas moindre dans les colonies que dans les pays sous-développés. Pour le supprimer, la seule solution serait de n'investir que chez soi. On reviendrait alors à la thèse de Hobson.

Pour les colonies, la décolonisation est l'accès à l'indépendance. Mais, en Afrique noire tout au moins, cette indépendance n'est conçue par les élites qu'à un niveau de vie au moins égal à celui de la métropole. Et celui-ci n'est possible qu'avec l'aide économique et technique de la métropole ou d'autres pays étrangers. Cette contradiction commence seulement d'apparaître aux yeux des leaders d'outre-mer. Ils n'osent cependant pas choisir ouvertement l'indépendance dans l'austérité. Ils préféreraient n'avoir à choisir qu'entre l'aide de l'ancienne métropole et celle des autres puissances. Mais cela reviendraient encore à choisir entre une certaine dépendance ancienne et une certaine dépendance nouvelle. Qui soutiendra que les Philippines ne sont en rien dépendantes de Washington ou la Mongolie extérieure de Moscou ? Et qui ne sera frappé de la similitude entre les procédés, les rivalités, la diplomatie des puissances capables de secourir les pays sous-développés, et celles des impérialismes d'antan ?

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Les colonies, en général, ne souhaitent pas la rupture des liens économiques avec la métropole. L'indépendance politique et l'espoir de restaurer ou de créer des cultures nationales leur suffiraient. Alors que l'économie réalisée par la décolonisation pallierait aux yeux des opinions publiques métropolitaines la perte de prestige due à l'accession à l'indépendance des colonies, celles-ci cherchent un moyen qui leur donne l'indépendance sans les priver de l'assistance. Elles sont alors plus souvent proches des "colonialistes" que des "anticolonialistes" européens. Et le terme "décolonisation" devient une dénomination très générale, comme celui de colonisation, pour désigner des rapports nouveaux qu'il n'est pas encore possible de définir avec précision. Ainsi union, intégration, fédération, Commonwealth. Le seul point commun entre ces néologismes réside dans une démission politique plus ou moins complète de l'ancienne métropole.
L'indépendance complète n'existe plus aujourd'hui. Elle n'a été possible qu'au temps où l'isolement l'était. La marche de l'Histoire s'est traduite par la constante multiplication des hommes, par l'occupation des espaces déserts, par la disparition progressive du nomadisme. Aujourd'hui, tous les peuples sont en contacts les uns avec les autres. L'indépendance devient, comme le nationalisme, un leurre d'esprits attardés. La seule réalité est l'interdépendance qui exige des abandons de souveraineté.

Henri Brunschwig (1904-1989)
Cahiers d'études africaines, n° 1,
éd. Mouton & Co, 1960, p. 44-54


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décolonisation, janvier 1960, dessin de Fritz Behrendt


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texte du Traité du Bardo (France et Tunisie, mai 1881)


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samedi 21 juin 2008

séminaire Jacques Frémeaux et Daniel Lefeuvre

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les guerres d’Algérie,

1830-1857 ~ 1954-1962

Séminaire Jacques Frémeaux et Daniel Lefeuvre


Séminaire  de master d’histoire, sous la direction de Jacques Frémeaux (Université Paris-Sorbonne/Paris-IV) et Daniel Lefeuvre (Université Paris VIII)

Dans quelles mesures la mise en perspective des années de la conquête de l’Algérie à celles qui conduisirent à l’indépendance Smala_a0109de celle-ci permet-elle d’éclairer des continuités et des discordances dans les méthodes des guerres coloniales, dans leurs enjeux, aussi bien militaires que politiques ou économiques ;  dans le poids du religieux lors des  périodes de résistance, de révolte ou d’insurrection ? Dans les pratiques de la domination et de l’administration des populations colonisées.

Dans quelle mesure, également, les réflexions sur l’histoire de la conquête ont-elles été mobilisées lors de la guerre d’Algérie ? Quels ont été les représentations et les usages de ces représentations, construites pendant les années de conquêtes et durant la guerre d’Algérie ?

Autant de thèmes qui seront abordés au cours de ce séminaire à partir d’exposés présentés par différents historiens spécialistes de ces questions.

Les séances auront lieu un mardi sur deux, de 14 h à 16 h soit à Paris IV (salle E 658) soit à Paris 8 (salle D ??? ou B ???).

Un calendrier précis et un programme détaillé des séances seront donnés à la rentrée universitaire.


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le passage des Portes de Fer, 28 octobre 1839
aquarelle de Gaspard Gobaut


Bibliographie

- Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870 ~ 1954-1962, Economica, 2002.

- Jean-Charles Jauffret (dir.), Des Hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Autrement, 2003.

- Jean-Charles Jauffret & Maurice Vaïsse (dir.) Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Complexe, 2001.

- Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome 1, 1827-1871, PUF, 1979.

- Daniel Lefeuvre, Chère Algérie, la France et sa colonie, Flammarion, 2005.


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soldats français


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éléments féminins du FLN



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lundi 9 juin 2008

indépendance du Cambodge (1953)

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l’assassinat de Jean de Raymond,

dernier Commissaire de la République

au Cambodge,

et l’indépendance du royaume

Jean-Michel ROCARD

 

Jean_de_Raymond_portrait




 

Y a-t-il un lien entre l’assassinat de Jean de Raymond, (1907-1951), dernier Commissaire de la République au Cambodge, et l’indépendance du royaume ?

La presse française de l’époque a donné les détails suivants.

L'annonce de l'assassinat a paru à la une du Figaro 31 octobre 1951, accompagnée d’une photo de Jean de Raymond et en page 8 de la description des faits : découverte du corps ensanglanté le lundi 29 octobre à 16h10 dans une chambre du palais du Commissaire de la République à Phnom Penh. L’article de Jean-Marie Garraud déclarait : «L’amitié qui unissait M. de Raymond et le Roi du Cambodge, la confiance que lui témoignaient les personnalités et aussi les habitants les plus modestes du pays prouvent que la mission du représentant de la France a toujours été remplie avec la plus grande loyauté. M. de Raymond avait par son action personnelle permis la pacification en obtenant le ralliement de nombreuses bandes de rebelles ‘Khmer-Issaraks’. Sa mort tragique est une lourde perte pour la France et pour le Cambodge».

Figaro_31_octore_1951
la une du Figaro le 31 octobre 1951

Les obsèques eurent lieu à Phnom Penh (voir Le Figaro du 1er novembre 1951, p. 2) en présence du roi Norodom Sihanouk, du général de Lattre de Tassigny, Haut Commissaire de France et Commandant en chef en Indochine. Télégramme de M. Letourneau, ministre d’État (chargé des relations avec les Etats associés). Déclaration de M. Tran Van Huu, chef du gouvernement vietnamien : «Le nom du gouverneur de Raymond vient s’ajouter à la liste glorieuse des grands Français morts au champ d’honneur et tombés au service d’une noble cause».

Puis Le Figaro du 2 novembre en page 9, fait état de la déclaration du général de Lattre de Tassigny aux obsèques de M. Jean de Raymond : «En substituant cet ignoble assassinat au combat qu’il n’ose engager le Vietminh avoue sa faiblesse».

Le retour en France de la dépouille mortelle est annoncé dans la rubrique «Le Carnet du Jour» du Figaro du 26 novembre 1951 :
«Les cérémonies prévues aujourd’hui lundi 26 novembre aux Invalides à l’occasion du retour de la dépouille de M. le Gouverneur de Raymond, mort pour la France, auront lieu à 15 h au lieu de 14 h15».

Dans le Figaro du lendemain, à la page 9 un petit entrefilet annonce succinctement : «Le corps de M. de Raymond a été ramené à Paris», titre suivi d’un texte très court : «Un appareil militaire a ramené hier au Bourget la dépouille mortelle de M. Jean de Raymond, commissaire de la République française au Cambodge, assassiné par le Viet-Minh. La cérémonie aux Invalides a eu lieu en présence des membres de sa famille, d’Albert Sarrault, de Jean Letourneau, de la délégation du Cambodge et de nombreuses autres personnalités. L’inhumation a eu lieu ensuite à Vannes dans le caveau familial».

Bref, une fois l’inhumation passée, il n’a plus été question du dernier gouverneur français du Cambodge et son assassinat n’est même pas mentionné dans les livres d’histoire qui traitent de l’indépendance de ce royaume.

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de Lattre de Tassigny aux obsèques de Jean de Raymond

Le Haut Conseil de l’Union Française
Or, le même Figaro du 26 novembre fait état du retour du général de Lattre à Paris venu de Hanoï assister à la réunion du Haut Conseil de l’Union française, d’une réception cordiale dans un salon orné de drapeaux français, vietnamien, cambodgien et laotien. Définition de ce Haut Conseil : «Le haut conseil sera, par la collaboration de tous, l’organisme qui permettra de concilier, de façon pratique et acceptable pour chacun, la coopération et la souveraineté des États composants» (note de J-M R : ce Haut Conseil est créé pour trouver le moyen le plus rapide de donner l’indépendance aux deux royaumes cambodgien et laotien et de trouver une solution à la coopération franco-vietnamienne).

On apprend enfin dans le Figaro du 29 novembre à la page 10 que la dernière délégation (celle du Laos) est arrivée et qu’elle assistera à la première réunion du Haut Conseil de l’Union française ; on apprend également que les délibérations du Haut Conseil seront secrètes.

Enfin, dans plusieurs journaux de l’époque des informations sont données au sujet de la mise en place de ce Haut Conseil de l’Union Française (en particulier Le Monde des 14, 21, 27 et 30 novembre 1951) dont la première session se déroule à l’Élysée le 30 novembre sous la présidence de Vincent Auriol, Président de la République.

 

L’indépendance du Cambodge
Les livres d’histoire donnent très peu d’informations sur la façon dont le Cambodge a obtenu son indépendance. Beaucoup d’auteurs l’attribuent à la seule intervention de Norodom Sihanouk. Sans vouloir les contredire, je pense personnellement que c’est surtout l’assassinat du dernier Commissaire de la République au Cambodge qui a poussé les gouvernements français de l’époque à accélérer le processus d’obtention de l’indépendance et du Cambodge et du Laos - la France n’étant impliquée que dans une guerre franco-vietnamienne. Pour preuve, Jean de Raymond n’a pas été remplacé après sa mort alors qu’au moins un autre Commissaire de la République au Centre Vietnam a été nommé fin 1953, ou début 1954.

Dernière question : comment a été annoncée l’indépendance de ces deux royaumes ? Réponse : dans la plus grande discrétion ! Sachant que la date de la fête de l’Indépendance du Cambodge est le 9 novembre, j’ai cherché dans la presse française du mois de novembre 1953 ce qui avait été annoncé au sujet de cette fameuse indépendance. Et n’ai trouvé, dans Les Figaro des 5 et 16 novembre, que 2 références au Cambodge :

- Le Figaro du 5 novembre 1953, en page 8 ou 9 une dépêche datée de Phnom Penh le 4 novembre 1953 : «Le gouvernement royal vient de diffuser le programme des cérémonies qui marqueront le retour du roi, le dimanche 8 novembre. 101 coups de canon salueront le roi qui gagnera directement la salle du trône où une cérémonie religieuse de bienvenue se déroulera. Le lendemain (c-à-d 9/11/53) aura lieu une importante cérémonie militaire devant le palais royal en présence du roi, du haut commissaire M. Risterucci et du Général de Langlade. Le commandement militaire sera solennellement remis au souverain khmer qui prononcera à cette occasion un important discours en français et qui lancera une proclamation à son peuple».

- Le Figaro du 16 novembre 1953 mentionne le retour du Roi du Cambodge à Phnom Penh (Le Roi serait resté à Paris plus longtemps que prévu !) et une crise politique locale (démission du Premier Ministre Penn Nouth).

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Conclusion
Y a-t-il un lien entre l’assassinat  (29 octobre 1951) du dernier Commissaire de la République au Cambodge et l’indépendance du Cambodge et du Laos (19 et 22 octobre 1953) ? L’auteur de ce papier le croit et les articles de presse mentionnés ci-dessus semblent le prouver. Comme nous l’avons dit plus haut, le Haut Conseil de l’Union Française a été créé dès l’annonce de l’assassinat et deux ans plus tard (octobre 1953) ont eu lieu les signatures :

1) des Accords de transferts militaires franco-cambodgiens (Le Figaro 19 octobre p. 12). Bien que les accords aient été signés au Quai d’Orsay le 19 octobre en présence de Norodom Sihanouk, les cérémonies militaires, elles, n’ont eu lieu que le 9 novembre à Phnom Penh devant le palais royal.

2) du Traité d’Amitié et d’Association entre le Laos et la France, qui accorde l’indépendance totale au royaume (sous réserve du droit d’intervention militaire de la France). (Le Figaro, 21 octobre p. 7).

le Traité d’Amitié franco-laotien a en fait été signé le 22 octobre au Quai d’Orsay par le roi du Laos. Ce qui va dans le sens de notre thèse, c’est que dans le Figaro du 22 octobre 1953, à la une, un article intitulé : «Le Conseil des Ministres a décidé d’adresser une Note à Bao Daï et au gouvernement vietnamien. Cette note précise les principes suivis par la France pour l’indépendance des Etats Associés».

Le gouvernement vietnamien, voyant que la France donnait l’indépendance au Cambodge et au Laos, se montrait moins docile vis-à-vis de la puissance coloniale. Il ne faut pas oublier non plus qu’à l’époque les Américains exerçaient des pressions sur la France pour qu’elle se retire du Sud-Est asiatique (le Président Eisenhower a même refusé à la France un soutien militaire au moment du désastre de Dien Bien Phu)…

La fête de l’Indépendance au Cambodge est célébrée tous les ans le 9 novembre. La fête nationale du Laos commémore tous les ans le 2 décembre l’arrivée au pouvoir du «Pathet Lao» (1975).

Jean-Michel Rocard

 

 

 

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Le Figaro, 31 octobre 1951 (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

 

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Jean de Raymond (1907-1951)

 

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14 avril 1951 à Pnom Penh, avec Norodom Sihanouk

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- vidéo : les obsèques à Phnom-Penh de Monsieur Raymond, commissaire de la République au Cambodge, Actualités françaises, 8 novembre 1951, 52' (ina.fr)

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obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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le général de Lattre aux obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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obsèques de Jean de Raymond, sortie de l'église, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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à gauche Norodom Sihanouk, à droite de Lattre (ina.fr)

 

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obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

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obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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Mise au point

Les propos de la rubrique «Commentaires sur Indépendance du Cambodge. Histoire officielle, histoire secrète» ci-dessus, exigent une mise au point devant des insinuations infondées et indignes.

Le Gouverneur Jean L. de Raymond, Commissaire de la République au Cambodge depuis mars 1949, a été assassiné le 29 octobre 1951 à l’Hôtel du Commissariat de la République par un domestique vietnamien engagé depuis un mois en remplacement d’un agent qui avait demandé son affectation à Saïgon.

Ce nouveau domestique n’avait pas été soumis au contrôle de sécurité du Commissariat. Or il avait adhéré au Comité des démarches du Viet-Minh de Phnom Penh depuis février, avait reçu une formation politique en mars et était inscrit au Parti communiste depuis septembre. Il s’associa un Chinois appartenant au même Parti, un autre Chinois et un boy vietnamien du Commissariat en vue d’effectuer l’attentat qui avait été décidé depuis plusieurs semaines par le chef de la Section de contrôle de ce Comité où il participa à une réunion le 28 octobre. Ce domestique vietnamien commit le crime le lendemain avec le Chinois pendant la sieste de Jean L. de Raymond et déroba des documents avant de  rejoindre le Nord Vietnam.

Les meurtriers ont été condamnés à mort par contumace par le Tribunal militaire de Phnom Penh, et le complice vietnamien du Commissariat, à dix ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour. L’identité des terroristes, les interrogatoires de ceux qui furent arrêtés par la police, les messages du Viet-Minh interceptés et les documents saisis par les services de sécurité français sont conservés dans les fonds des Archives nationales.

Le Viet- Minh félicita  «l’agent des cadres du Nambo» et donna l’instruction de ne pas divulguer l’information dans des zones dont les habitants «avaient quelque sympathie pour la politique khmérophile de M. de Raymond». Le meurtrier précisa qu’il n’avait pas agi par haine personnelle car «M. de Raymond  avait été un très bon maître, mais bien pour l’intérêt général et pour celui de la résistance ». L’assassinat aurait été «désapprouvé» par le Comité des cadres du Cambodge dont le chef, qui l’avait commandé, a été limogé.

Le Commissaire de la République s’était attiré la sympathie des Cambodgiens et celle des Indochinois avec qui il avait eu depuis longtemps à coopérer et à négocier, comme l’attestent de multiples témoignages. Cet attentat provoqua une grande émotion et «l’indignation unanime de tout le Royaume» selon les termes du Président du Conseil, notamment à Phnom Penh où le Commissaire de la République était très estimé et où sa bonté était connue, au point que sa confiance a été trompée.

Le roi Norodom Sihanouk pleura ; il rappela les «qualités de courtoisie et le sens élevé de l’humanité» dont faisait preuve le gouverneur de Raymond qui était «un des rares Français ayant toujours su lui dire avec courtoisie, la vérité, ce qui a évité beaucoup de déboires au Cambodge», et il témoigna : «son nom est intimement lié à l’indépendance de mon Royaume dont il est un des artisans français». Le Souverain le cita à l’ordre du Cambodge. Il voulut même faire supprimer, en signe de deuil, les cérémonies traditionnelles du «Tang Tôc» et il fit annuler les réjouissances populaires organisées devant le Palais et au Phnom.

La vie et l’œuvre du gouverneur Jean L. de Raymond, Mort pour la France, seront mieux connues grâce à sa biographie complète en préparation, qui en précisera les réalisations et présentera les témoignages utiles à l’histoire.

Jean-François de Raymond
fils de Jean L. de Raymond,
Docteur d’État-ès lettres et sciences humaines,
professeur d’université honoraire, ancien diplomate

 

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mercredi 28 mai 2008

Supercherie coloniale

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Supercherie coloniale

présentation du livre par l'auteur

Jean-Pierre RENAUD


Le livre compte 294 pages, 18 illustrations et 9 chapitres intitulés : les livres de la jeunesse, la presse, les expositions coloniales et les zoos humains, les cartes postales, le cinéma, les affiches, la propagande coloniale, et le ça colonial.

supercherie_coloniale_JP_RenaudL’ouvrage analyse en effet, vecteur par vecteur d’information et de culture, le discours que tient un collectif de chercheurs (1) sur une culture coloniale et impériale qui aurait existé sous la IIIe République, et plongé la France dans un bain colonial. Cette culture se serait prolongée sous les IVe et Ve République et, à travers la voie d’un inconscient collectif évoqué dans le chapitre Le ça colonial, serait aujourd’hui la cause d’une fracture coloniale et d’une crise des banlieues qui en résulterait.

En décortiquant page par page, et ouvrage par ouvrage, leur discours, comme cela a été fait à titre d’exemple, dans le chapitre "La propagande coloniale pour le décorticage du riz de Sandrine Lemaire", un riz destiné à plus de 95% à la volaille et au bétail, en contradiction complète avec son slogan "Du riz dans les assiettes", de l’Empire dans les esprits (CI/p.82), l’ouvrage a l’ambition d’examiner le bien fondé de ce discours eu égard aux sources historiques qu’il est possible d’avancer pour soutenir la thèse qu’ils défendent.

Le lecteur se rendra compte que la démonstration de ce discours est loin d’être faite. La conclusion de l’ouvrage en résume les faiblesses et les dangers, aussi bien pour les descendants français de peuples colonisés que pour la communauté nationale toute entière. L’analyse proposée par ce livre suggère une autre lecture de l’histoire coloniale, une autre hypothèse de travail, laquelle reste à démontrer tout autant que celle encore contestée de ce collectif de chercheurs. Celle d’un déchiffrage historique des rapports entre la France, les Français, et les colonies, fondés beaucoup plus sur le goût des Français pour l’exotisme et la gloire, plus que sur la supériorité raciale, la discrimination, la violence coloniale, ou La sueur du burnous de Vigné d’Octon.

Jean-Pierre Renaud


(1) Culture coloniale (CC) Culture impériale (CI) La République coloniale (RC) La Fracture coloniale (FC) L’Illusion coloniale (Ilc)

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Jean-Pierre Renaud, Supercherie coloniale,
éd. Mémoires d'hommes, février 2008

- pour commander ce livre : Mémoires d’Hommes, 9 rue Chabanais, 75002 Paris - France 20 euros par chèque, le port est compris


- du même auteur, sur ce site : La parabole de la propagande coloniale et du grain de riz [y a-t-il vraiment eu propagande coloniale ?]

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mardi 27 mai 2008

Sétif, Guelma, Kherrata - 8 mai 1945

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«Rien dans les archives

n'évoque une volonté de génocide»

Benjamin STORA


François Malye, Le Point - Peut-on dire que la guerre d'Agérie a, en réalité, commencé ce 8 mai 1945 ? 
Benjamin Stora : D'une certaine façon, oui. C'est un tournant. Après la répression, on passe du nationalisme pacifique classique, politique, à une volonté d'avoir recours à d'autres méthodes.    

Quel a été l'impact de ces journées ? 
Énorme. La répression a été absolument terrible et les trois villes de Sétif, Guelma et Kherrata sont devenues des symboles. Côté Européens, c'est un choc. Bon nombre d'entre eux quittent les campagnes pour rejoindre les villes.

Pourquoi, à l'époque, cette peur des Européens face à la population musulmane ? 
D'abord parce que les deux communautés cohabitent dans l'espace public, mais pas au-delà. Il n'y a pas de mixité sociale, sexuelle. C'est un univers comparable à celui du sud des États-Unis au XIXe siècle. Ce sont des pionniers, des défricheurs qui vivent dans la peur de la rébellion indigène. Avec de tels hommes, le moindre incident dégénère très vite.

Peut-on parler de génocide comme le font les Algériens ? 
Non. Il n'y a pas trace dans les archives d'une planification, d'une anticipation de la destruction de la population indigène. Le système colonial est fondé sur la conquête, la dépossession foncière, mais pas sur l'extermination des populations, dont on a d'ailleurs besoin comme main-d'oeuvre.  

Comment interprétez-vous les récentes déclarations de l'ambassadeur de France, Bernard Bajolet ? 
C'est très important, fondamental. C'est la première fois qu'un représentant de la France évoque des «épouvantables massacres». Cela reconnaît la blessure de l'autre, et c'est finalement ce que demandent les Algériens. Et puis cela vient après le premier discours important d'un chef d'État français. Quand Nicolas Sarkozy, dans son discours de Constantine, rend hommage à Abd el-Kader et déclare que le système colonial a été un «système d'asservissement» , on avance vers une plus juste mémoire.    

Pourquoi une telle douleur, de part et d'autre, autour de l'Algérie ? 
L'Algérie est un cas unique qu'on ne peut comparer à rien d'autre dans l'histoire coloniale mondiale. C'est à la fois une guerre horrible et un pays où l'on a bâti. Mais 5 millions de Français - militaires, pieds-noirs, immigrés, harkis - ont été touchés, d'une façon ou d'une autre, par le drame algérien. Pour les Français, la perte de l'Algérie est une blessure narcissique. Il faut se souvenir qu'Alger a été la capitale de la France libre. Quant aux Algériens, si l'on s'en tient aux morts de la guerre, on est, par rapport aux Européens, dans un rapport de dix contre un.  

Qu'aurait dû faire la France après Sétif ? 
La grande erreur des Européens a été de ne pas combler le fossé qui s'était creusé entre les deux communautés. Il aurait fallu jeter des passerelles, trouver des représentants. C'est ce qu'avait compris Albert Camus. «Nous sommes tellement étrangers les uns aux autres», disait-il. Mais quand il veut organiser une trêve civile en 1956, il se fait huer par les Européens lors d'un meeting. L'un des organisateurs de cette «claque» est justement André Achiary, le sous-préfet de Guelma qui a conduit, ici, les exécutions de civils. Le monde des Européens n'a pas de traduction politique, pas de leader, et personne n'essaie de comprendre les nationalistes. Il faut attendre 1962 pour que Jean-Jacques Susini, de l'OAS, rencontre un membre du FLN. Mais il est bien trop tard.

propos recueillis par François Malye
source : Le Point, n° 1862, 22 mai 2008

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Guelma au début du XXe siècle

                                      

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Guelma, rue Scipion, début du XXe siècle


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Guelma, rue d'Announa, début du XXe siècle


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Guelma, rue Medjez Amar, début du XXe siècle


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Guelma, école d'Alembert, début du XXe siècle


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Guelma, alentours de la ville


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Guelma à l'époque coloniale


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lundi 26 mai 2008

Victor Spielmann (1866-1938)

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Victor Spielmann (1866-1938),

un Européen d’Algérie

révolté contre l’injustice coloniale (1)

Gilbert MEYNIER


Fils d’un optant alsacien (2), Victor Spielmann arrive en Algérie en 1877 à l’âge de 11 ans. Son père parvient à obtenir un petit lot de colonisation à Bordj Bou Arreridj. Mais, comme nombre de petits colons, il mène une vie difficile sur une terre ingrate. En 1897, pour son fils qui lui a succédé, c’est la ruine et la saisie de ses biens. Cette expérience éprouvante contribue à faire de lui un révolté. Il va désormais mener une lutte de tous les instants contre «l’Administration», en fait contre ce système colonial dont il allait progressivement percevoir qu’il exploitait et opprimait davantage encore les Algériens de souche. Un temps cordonnier, puis représentant de commerce pour s’assurer le pain, il se lance aussi dans le journalisme. Toujours sur le qui-vive, il parcourt le bled pour dénoncer sans relâche la grosse colonisation, les banques et les puissants de la bourgeoisie coloniale.

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Bord-Bou-Arreridj au début du XXe siècle

Fin XIXe - début XXe siècle, particulièrement dans sa région – le Constantinois –, la défense des Européens de basse condition va volontiers de pair avec la dénonciation des Juifs, laquelle sous-tend la crise «autonomiste» créole de 1898 : les ressentiments sociaux sont exploités démagogiquement  par un «parti radical antijuif» dont le maire de Constantine Émile Morinaud est le dirigeant le plus en vue. A existé en Europe un antisémitisme populaire, qui a aussi été le fait de nombre de petits blancs d’Algérie : dans leur pré-carré dénommé français, ils voyaient dans les petits commerçants et artisans juifs, généralement fort pauvres, des rivaux auxquels le décret Crémieux (1870) avait indûment conféré la nationalité française (3).

Toutefois, indisposé par la compromission croissante des notables du parti antijuif avec les potentats de la bourgeoisie coloniale, Spielmann rompt en 1902 son compagnonnage politique avec eux. Reprenant sa liberté, il se consacre désormais aux problèmes de sa région. Avec quelques compagnons, il écrit dans de petits journaux locaux – L’Écho d’Aïn Tagrout, Le Cri des Hauts Plateaux, L’Avenir de Bordj Bou Arreridj... –, tout en militant politiquement selon un mode protestataire et en collaborant à de nombreuses œuvres sociales – syndicats agricoles, bibliothèques populaires, sociétés de secours mutuel, orphelinat du peuple…

Dans le même temps, ils se lie avec Gaston de Vulpillières, socialiste humaniste, libertaire et internationaliste, archéologue de l’antique Calcaeus Herculis (El Kantara), et défenseur passionné des Algériens misérables du Village rouge d’El Kantara parmi lesquels il vit. Dans son sillage, Spielmann étend de plus en plus ses activités à la défense des Algériens. En 1906, il collabore au journal algérois de Vulpillières, Le Croissant-El Hilal, «organe des revendications indigènes». Il contribue ainsi à aiguillonner les velléités de réformes entamées par le gouverneur général de l’Algérie Charles Jonnart et à soutenir cette haute figure «indigénophile» que fut le député de la Haute-Marne Albin Rozet. Il dénonce le Code de l’Indigénat de 1887, qui codifie la discrimination ; il dénonce sans relâche les abus de l’administration coloniale, qui molestent colons pauvres et «prolétaires indigènes», pour lui tous victimes d’un même système régi par les gros colons et les banques, en commerce avec quelques bachaghas acquis et intégrés au système. Fin 1910, Spielmann devient le collaborateur de Sadek Denden, à son journal L’Islam, le plus connu des journaux «jeunes-algériens».


correspondant du Cri de l'Algérie

De 1912 à la guerre de 1914, Spielmann est le correspondant pour l’Ouest Constantinois du Cri de l’Algérie, dirigé par Vulpillières. La grande dénonciation du journal est celle de l’imposition aux Algériens du service militaire obligatoire, institué par le décret du 31 janvier 1912, cela sans compensation aucune – «un scandale». Il ne réclame pourtant guère, à la différence de ses amis jeunes-algériens, le droit de vote : en société coloniale, il serait pour lui bafoué, et ne servirait qu’à affermir l’emprise d’une «bourgeoisie indigène» qu’il exècre. Aux côtés de son ami, lui aussi alsacien, Deybach, Spielmann est présent partout où des incidents entre recruteurs et conscrits se produisent – et ils sont légions.

Il témoigne : «Si nous, Alsaciens, nous plaignons des spoliations et des vexations dont nous sommes victimes de la part de l’Allemagne, que doivent dire les indigènes patriotes de leur Algérie, pour avoir été, sous prétexte d’insurrection, dépouillés de centaines de milliers d’hectares des meilleures terres, dans compter l’amende de guerre (4). Les Allemands, en 1870, se sont contentés de l’amende et d’une partie de notre territoire. C’est pour cela que je proteste contre toutes les injustices dont on les abreuve. Comment, avec de telles spoliations territoriales, vous trouvez tout naturel qu’on appelle les enfants des Indigènes sous les drapeaux pendant trois ans, au lieu de deux comme les nôtres, et sans compensation d’aucune sorte ? Mets toi à leur place, et, là, dis moi franchement ce que tu ferais de l’arme que ton spoliateur te confierait ? Il faut être insensé pour ne pas voir où nous allons. Si je réclame des compensations, ce n’est pas tant le bulletin de vote que je vise, car nous ne sommes pas mûrs nous-mêmes pour l’employer utilement, mais leur émancipation civile, afin qu’ils échappent à leurs tortionnaires administratifs» (5).

Spielmann dénonce inlassablement les trafics dont la conscription est l’occasion, qui enrichissent les agents de l’administration et des notables de telles grandes familles algériennes ; et aussi les spoliateurs des fellahs qui s’engraissent de la colonisation foncière, et leurs comparses, administrateurs de communes mixtes et autres «adjoints indigènes». Le ton du Cri de l’Algérie, violent, amer, souvent désespéré, est plus proche de la dénonciation libertaire que du socialisme marxiste. Les articles, toujours grinçants, jamais drôles, donnent un sombre tableau du Constantinois à la veille de la première guerre mondiale.

On perd la trace de Spielmann pendant la guerre, au lendemain de laquelle il se trouve proche des positions des communistes d’Algérie. Il dut un temps adhérer au parti, même s’il resta toujours marginal par rapport à lui, avant de s’en éloigner en 1925, puis de rejoindre formellement la SFIO. Il resta cependant un atypique. Ahmed Khobzi, l’instituteur communiste à qui le liait une solide amitié, disait de lui : «Il était trop rebelle pour accepter la discipline, trop anarchiste pour accepter un maître» (6). De fait, il avait baptisé le très modeste pavillon où il vivait avec sa femme Hélène Bonino, à Frais Vallon, au flanc de Bab El Oued, «villa Francisco Ferrer», du nom du célèbre militant anarchiste et anticolonialiste catalan, fusillé à Barcelone en 1909.


des dossiers nourris de chiffres surabondants

Spielmann n’en collabora pas moins à la Lutte sociale, devenue communiste après le congrès de Tours, dès 1921. Si nombreux étaient alors les communistes à n’être pas hostiles «aux aspirations d’indépendance coloniale», d’autres, dans l’inspiration de la motion de la section de Sidi Bel Abbès (1922), continuaient à coups d’arguments foncièrement coloniaux (7), à s’en tenir à des positions social-colonialistes. Sous l’impulsion du professeur d’histoire André Julien alors en poste en Algérie, Spielmann allait jouer un grand rôle pour étayer les dossiers tant réclamés par le futur grand historien du Maghreb, connu ultérieurement sous le nom de Charles-André Julien – il était alors communiste –, en vue d’argumenter les positions politiques sur le sujet, crucial, de la colonisation.

D’emblée, ses articles s’imposèrent. Malgré – ou grâce à – son style lourd et ses exemples ressassés, Spielmann faisait preuve de pédagogie. Toujours avec des dossiers précis, nourris de chiffres surabondants, il cherchait avec obstination à expliquer comment la France conduisait en Algérie une politique injuste et discriminatoire, affamant les «mesquines» (sic) et les maintenant dans l’ignorance. Notamment grâce à lui, exista un temps dans ce journal communiste un certain dialogue entre communistes, et aussi entre les communistes et tels porte-parole de l’Algérie algérienne.

L_Ikdam

Le journal de l’Émir Khaled, L’Ikdam – qui avait succédé à L’Islam d’avant guerre –, volontiers brocardé pour sa tiédeur à l’égard de la révolution bolchévique, fut pourtant de plus en plus ménagé grâce à Spielmann : ce dernier était de longue date l’ami de Khaled, et il devint son collaborateur politique (8) ; Spielmann acquit une véritable stature de trait d’union franco-algérien – il donna ce nom de trait d’union à son journal et à la maison d’édition qu’il fonda à cette époque. Ferhat Abbas eut pour lui ces mots :

«Victor Spielmann publiait La Tribune, et ensuite Le Trait d'Union. Ce courageux Alsacien, dont j’évoque avec émotion le souvenir, ancien colon de Bordj Bou Arreridj, prenait violemment à parti les pouvoirs publics, et dénonçait avec vigueur l’expropriation des Arabes et leur ruine. À certains égards, il était un des plus valeureux défenseurs de notre cause» (9).


avec l'émir Khaled

Spielmann cessa de collaborer à La Lutte sociale à l’été 1924, probablement au moment où il prit ses_mir_Khaled distances avec le PC. Mais il consacra l’essentiel de son activité, de 1919 à l’exil de l’émir Khaled [ci-contre], à l’été 1923 – et même au-delà, pendant sa relégation à Alexandrie –, au combat de ce dernier. Un grand nombre de textes en français du petit-fils de l’émir Abd El Kader furent en fait écrits par Spielmann : on retrouve dans la prose en français de Khaled les thèmes, les tics de plume, les textes hachés en paragraphes courts, caractéristiques de son mode d’écriture. Le texte de la conférence faite par Khaled à Paris les 12 et 19 juillet 1924, lors de son bref retour à Paris après la victoire du Cartel des Gauches – la seconde sous les auspices de l’Union intercoloniale communiste – fut publié à Alger à ses éditions du Trait d’Union. Et le texte de cette conférence ressemble fort à la pétition que Khaled avait adressée en avril 1919 au président américain Wilson pour plaider la cause algérienne : l’historien peut penser que, plausiblement, le texte de la pétition fut largement inspiré, sinon rédigé par Spielmann.

Dans L’Ikdam, Spielmann continua à écrire les mêmes articles dénonciateurs dont il était coutumier. À partir de 1922, au moment de la radicalisation de Khaled,  l’émir lui donne de plus en plus la parole. Il fut sans doute le plus fidèle de ses fidèles ; il popularisa sa figure de za‘îm algérien équivalent du za‘îm égyptien Saad Zaghloul. Après son exil, il ne cessa de clamer : «Nous ne cesserons de crier : rendez nous notre Émir, notre Zaghloul Pacha ! (10)».

De son exil oriental, Khaled maintint les liens avec Spielmann. En 1925, il le chargea d’examiner un projet de création à Alger d’un quotidien franco-arabe. Malgré ses efforts pour recueillir des fonds, le journal ne vit jamais le jour. Spielmann ne put que continuer son combat dans son Trait d’Union, fondé après la disparition de L’Ikdam, qui suivit l’élimination politique de Khaled ; mais sans l’émir, et sans non plus le compagnonnage de plume des communistes. Il tenta – mais sans succès – de mettre sur pied un cercle franco-nord-africain, cela sans aucune référence à la république des Soviets. Il publia en 1930 à ses éditions du Trait d’Union le premier livre de Ferhat Abbas, Le Jeune Algérien, qui fut simultanément publié à Paris aux éditions de la Jeune Parque.


plus tiers-mondiste que communiste

Dans les articles et les multiples brochures publiés par Spielmann, les républiques soviétiques ne sont jamais citées comme symboles du monde nouveau issu de la première guerre mondiale. Le sont au contraire d’abondance la Turquie, l’Inde, l’Égypte… Il fut en somme plus tiers-mondiste que communiste. Et le vocabulaire («serfs», «féodaux», «oligarchie», «ravageurs»…) renvoie davantage à un populisme révolutionnaire anarchiste qu’au marxisme-léninisme. Il parvint vaille que vaille a faire paraître Le Trait d’Union jusqu’en 1928, se débattant dans les difficultés financières, et en dépit de la collaboration de Ferhat Abbas. Il est un temps inquiété, et même, en 1925, emprisonné à Barberousse pour ses positions politiquement iconoclastes. Il doit continuer pour vivre, et pour faire vivre son journal et sa maison d’édition, à faire le représentant de commerce. Il collabore aux journaux socialistes Demain et Alger socialiste.

Les petites brochures qu’il fait imprimer à compte d’auteur pour s’y exprimer en toute liberté sont mal diffusées et se vendent mal. La Ligue des Droits de l’Homme, qui  tient congrès à Alger en 1930, fait sienne sa proposition de conférer les droits politiques aux Algériens. Il tente de donner au Trait d’Union un successeur sous le titre de La Tribune indigène algérienne, mais il ne parvint pas au total à publier plus de vingt numéros. Les notables algérois sur le concours financier desquels il avait cru pouvoir compter s’étaient dérobés.

Au surplus, s’il piétine, c’est peut-être aussi que ses perspectives politiques manquent de netteté. Certes son projet politique n’est pas la colonie du système colonial ; mais son tempérament est plus celui d’un dénonciateur que d’un politique au sens constructif du terme. Anticolonialiste, certes, Spielmann le fut, même s’il ne fut pas résolument un indépendantiste – rappelons qu’un grand nom comme Ferhat Abbas, en ce temps, ne l’était pas davantage. À mesure qu’en Algérie partis et organisations politiques se structurent, Spielmann apparaît de plus en plus isolé, et comme hors du temps. S’il émeut, il ne met pas en branle de mouvement politique construit et organisé. Et, s’il parle juste, tel Cassandre, il n’est guère écouté.


usé par une vie de combats

Il salue en 1936 le Front populaire et le Congrès musulman, mais il ne semble pas y avoir pris une grande part. Il a, il est vrai, 70 ans ; il est usé par une vie de combats. S’est-il attelé à la rédaction de ses mémoires, annoncés dès 1934 sous le titre Un demi-siècle de vie algérienne (1877-1934) ? Nul ne sait s’il y travailla vraiment dans le contexte désespérant de l’échec du Front populaire, du projet Viollette, et du Congrès musulman. L’ouvrage, en tout cas, ne parut jamais. À sa mort, selon certaines sources, Ferhat Abbas aurait été le légataire de ses archives, de sa bibliothèque, de ses luttes passées. Sa petite maison de Frais Vallon était il est vrai une prodigieuse bibliothèque sur l’Algérie, sa cave regorgeait des archives qu’il avait accumulées un demi-siècle durant.

Il fut salué, dans une notice nécrologique émouvante dans son Chihâb, par chaykh Abdel-Hamid Ibn Bâdis, comme «l’ange gardien (malâk hâris) du peuple algérien». Début 1954, La République algérienne de Ferhat Abbas rendit hommage à «un des tous premiers combattants pour la reconnaissance de la personnalité algérienne», «le précurseur méconnu du Manifeste du Peuple algérien», lequel avait d’ailleurs repris nombre de thèmes chers à Spielmann.

Au total, la figure d’un Victor Spielmann indique que le colonialisme fut bien, comme l’écrivit Jean-Paul Sartre, un système. S’il eut pour effet d’ériger une barrière de discrimination et de racisme entre humains – algériens colonisés et créoles colonisateurs –, existèrent aussi, des deux côtés, des humains pour vouloir abattre la barrière et appeler de leurs vœux un avenir conjoint de fraternité : le contentieux produit par le colonialisme ne fut pas, au fond, un conflit franco-algérien, même s’il put revêtir cet aspect simplifié. Ceci dit, les logiques à l’œuvre dans l’histoire ont finalement abouti à ce qui est advenu et que nous connaissons.

L’historien doit aussi honnêtement évoquer tous ces hors normes, tous ces atypiques, toutes ces forces qui tentèrent de donner une juste question politique à ce qui allait déboucher sur une des plus douloureuses guerres de libération anticoloniale ; ne serait-ce que pour faire connaître ce que fut, dans l’histoire de l’Algérie colonisée, toute la palette polychrome du divers historique, lequel ne se réduit jamais à ces binômes tranchés, gros de trop de ces simplismes qui, pour repaître d’abondance tant de pouvoirs et de mémoriels affrontés, devraient viscéralement répugner à la déontologie du territoire de l’historien.

Gilbert Meynier
Professeur émérite à l’Université de Nancy II


1 - Ce texte est une reprise, revue et  résumée de l’article biographique sur Victor Spielmann signé par Ahmed Koulakssis, Gilbert Meynier, Louis-Pierre Montoy et Jean-Louis Planche, publié dans la revue Parcours, n° 12, mai 1990, p. 89-98 (revue, fondée et animée, de 1983 à 1992, par Jean-Louis Planche, fondateur de l’Association pour un dictionnaire biographique de l’Algérie – ARDBA).  Il est en outre redevable à la monumentale thèse de Louis-Pierre Montoy, "La Presse dans le département de Constantine 1870-1918", thèse d’État, université de Provence, 1982, 4 vol. dactylogr., 2562 p., ainsi qu’à Ahmed Koulakssis, Gilbert Meynier, «Sur le mouvement ouvrier et les communistes d’Algérie au lendemain de la première guerre mondiale», revue Le Mouvement social, N° 130, janv.-mars 1985, p. 3-32 ; des mêmes, L’Émir Khaled, premier za‘îm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, Paris, 1988, 379 p. ; Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, 1919-1951, SNED, Alger, 1980-1981, 2 vol., 1113 p. ; du même, L’Émir Khaled. Documents et témoignages pour servir à l’étude du nationalisme algérien, OFUP/ENAL, Alger, 1987, 218 p ; Gilbert Meynier, «Colons de gauche  et mouvement ouvrier en Algérie à la veille de la Première Guerre Mondiale», revue Pluriel-Débats, n° 9 , 1977, p. 47-55 ; du même, «Le Sud-Constantinois en 1912 d’après Le Cri de l’Algérie», revue Hesperis Tamuda, 1971, vol. XII, p. 165-182.
2 - Alsacien ayant refusé de devenir allemand après l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1871.
3 - Non sans les soustraire à leur loi religieuse, la loi mosaïque, et les faire régir par le Code civil de la République française – raison pour laquelle des Algériens juifs  protestèrent contre cette contrainte légale. Pour les Musulmans, une des pierres d’achoppement de l’obtention de la citoyenneté française fut, de leur côté, la question de l’abandon du statut personnel musulman, condition longtemps requise pour accéder à  la citoyenneté française.
4 - Allusion à la répression qui suivit la révolte de Mokrani-Bel Haddad de 1871.
5 - Le Cri de l’Algérie, 5 novembre 1912.
6 - Interviewé par Jean-Louis Planche à Paris en 1988 et 1990.
7 - «Le nationalisme n’est pas le socialisme» ; «les indigènes sont réfractaires au progrès» ; «l’Islam refuse l’instruction aux femmes», etc.
8 - L’Ikdam et La Lutte sociale étaient imprimés par la même imprimerie.
9 - Ferhat Abbas, La nuit coloniale, Julliard, Paris, 1962, p. 118.
10 - Le Trait d’Union, 5 décembre 1923.

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dimanche 25 mai 2008

l’exode massif des Pieds-noirs d’Algérie en 1962

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Peut-on parler sereinement

de la guerre d’Algérie ?

Arlette SCHNEIDER


Le lundi 26 mai 2008 à 19h, à l’Hôtel de ville de Paris, la Ligue des droits de l’homme, le Monde diplomatique et Coup de soleil organisent une conférence-débat sur les causes de l’exode massif des Pieds-noirs d’Algérie en 1962. Il m’a été demandé d’animer cette rencontre. Compte-tenu des enjeux qu’elle représente, je souhaite dire ici aux membres et amis de Coup de soleil comment je compte mener les débats.

Après une brève présentation du sujet et des intervenants, après avoir aussi rappelé les règles de base d’un débat serein sur un sujet douloureux, je donnerai la parole au journaliste Pierre Daum et au cinéaste Jean-Pierre Lledo. Le premier est l’auteur d’un article paru dans le n° de mai 2008 du Monde diplomatique, intitulé «Sans valise ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie». Le second est l’auteur d’un film «Algérie, histoires à ne pas dire». Comme tout ce qui touche à la guerre d’Algérie, cet article et ce film suscitent des avis très partagés, jusque dans nos rangs. Pierre Daum et Jean-Pierre Lledo nous expliqueront le pourquoi de leurs enquêtes respectives, les conditions de leur réalisation et l’accueil qui leur a été réservé.

Nous entendrons ensuite trois historiens, qui sont aussi membres de Coup de soleil : Mohamed Harbi, Gilles Manceron et Benjamin Stora. Chacun exprimera son point de vue sur l’article et le film ; ils s’attacheront surtout à donner leurs analyse du thème central de cette rencontre : pourquoi tant de Pieds-noirs ont ils quitté leur pays natal, si soudainement et dans des conditions aussi dramatiques ?

Nous passerons ensuite aux interrogations d’un public dont nous savons qu’il sera nombreux, dont nous devinons déjà la passion et dont nous attendons aussi la courtoisie et la dignité indispensables à la qualité du débat. Tout peut être dit, pour peu que l’on sache écouter l’autre et le respecter. Mon rôle essentiel sera d’y veiller et je suis déterminé à le faire.

J’apprends en effet que des appels à pétitionner, à manifester, à venir « soutenir X…» ou «attaquer Y …», voire à saboter cette soirée circuleraient sur la Toile. On y contesterait notamment la légitimité des intervenants à parler du sujet :

- s’agit-il de nos origines ? Mohamed Harbi, Jean-Pierre Lledo, Benjamin Stora et moi sommes originaires d’Algérie et nous avons chacun vécu, de façon différente mais «en direct», le douloureux enfantement de l’indépendance : chacun de nous a donc toute légitimité pour en parler.

- s’agit-il de nos formations ? Mohamed Harbi, Gilles Manceron  et Benjamin Stora sont des historiens de renom, dont l’essentiel des travaux porte sur l’Algérie. Je suis moi-même enseignant universitaire, Pierre Daum est journaliste, Jean-Pierre Lledo cinéaste et beaucoup de nos travaux portent aussi sur ce pays. Notre connaissance du sujet ne saurait donc davantage être contestée.

Les points de vue des six participants sont d’ailleurs loin d’être identiques. Il en ira de même dans la salle et cela est très sain. Mais, face aux drames qu’ont vécu tant d’Algériens et de Français, aucune douleur ne s’apaisera jamais si chacun n’apprend pas à écouter la souffrance de l’autre et à respecter son point de vue. Depuis 1985, Coup de soleil a su faire cohabiter tous ceux qui ont en eux la passion du Maghreb en général et de l’Algérie en particulier, quelle que soit leur origine culturelle : arabo-berbère, juive ou européenne et quelle que soit l’histoire et les engagements de leur famille :  «immigrée» ou «rapatriée» . Notre profonde cohésion, dans cette étonnante diversité, vient précisément de ce souci permanent d’écouter l’autre et d’arriver ainsi, peu à peu, à mieux comprendre les heures dramatiques de notre histoire commune.

Coup de soleil n’est pas pour autant une association qui cultiverait une «neutralité» aussi confortable que stérile. Nous défendons ensemble un certain nombre de valeurs comme la justice, la dignité et la fraternité et c’est à l’aune de ces valeurs que nous prenons position, chaque fois que de besoin. S’agissant de la question des Pieds-noirs, qui sera au centre de nos débats du 26 mai, je rappelle ici aux adhérents et amis de Coup de soleil que le bureau de notre association avait condamné, à l’unanimité, la trop fameuse loi du 23 février 2005 qui, sous prétexte de valoriser la colonisation au Maghreb, rendait le pire des services à nos compatriotes «rapatriés». Ce point de vue, le bédéiste Jacques Ferrandez et moi-même l’avions exprimé en Algérie, en décembre 2005, devant le public des centres culturels français de Constantine et d’Alger où nous présentions nos deux derniers livres respectifs. On en trouvera ci-après la relation écrite.

Arlette Schneider

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[Extrait de la «Lettre de Coup de soleil» n° 26]

Quant à la loi de février, Jacques et moi en avons beaucoup parlé, depuis deux semaines et ce matin encore avec Jean-Jacques Jordi. Nos analyses concordent : il s’agit d’une loi électoraliste, qui vise, selon ses promoteurs, à "défendre les pieds-noirs et les harkis". Quand donc nos élus cesseront-ils de prendre nos compatriotes pour des citoyens débiles qui voteraient comme des moutons ?

Quand comprendront-ils qu’il n’y a pas en France de vote pied-noir, comme il n’y a pas de vote protestant, de vote juif ou de vote beur, que dans ces populations comme chez tous les Français, chacun se détermine pour partie en fonction de sa propre histoire, mais surtout de son appartenance sociale, de son éducation, de ses rencontres, de ses conditions de vie et de travail ? Le problème vient sûrement du fait que, dans toutes ces minorités qui font aussi la France, certains s’en sont auto-proclamés les représentants alors qu’ils ne représentent souvent qu’eux-mêmes ! Mais les élus et les journalistes privilégient toujours le point de vue de ces "représentants", le seul qui s’exprime.

Et pour les Pieds-noirs, cela est dramatique car cela conforte dans beaucoup d’esprits l’image d’une "pseudo- communauté" bornée, raciste et revancharde : puisqu’ils sont censés regretter "le bon temps des colonies", on va donc leur faire plaisir et glorifier la colonisation ! Et, comme toujours, depuis 1962, les mâchoires du piège se referment : ou bien l’on dit du mal du système colonial et on doit donc attaquer les Pieds-noirs ; ou bien on soutient les Pieds-noirs et on doit donc encenser la colonisation ! Cela nous est insupportable !

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BD de Jacques Ferrandez

Pour Ferrandez, Morin, Jordi et tant d’autres Européens d’Algérie (ceux qui militent à Coup de soleil notamment), nous avons compris depuis longtemps tout le mal qu’ont pu représenter pour les Algériens la conquête, avec son cortège de massacres et de spoliations, puis l’humiliation et l’indignité permanentes que faisait peser sur eux un système colonial brutal et inégalitaire par essence. Pour autant, et c’est là-dessus que nous insistons, nous n’acceptons pas que l’on fasse porter tout le poids de ce drame historique sur nos épaules ou sur celles de nos parents. Qu’il y ait eu de francs salauds et des racistes à tout crin parmi les Pieds-noirs, qui songerait à le nier ? Mais est-il un peuple qui échappe à cette lèpre ? La mère de Camus ou celle de Roblès étaient femmes de ménage, le père de Ferrandez médecin à Belcourt, la mère de Morin infirmière à Constantine : étaient-ils des bourreaux ou des tortionnaires ? Doivent-ils et leurs enfants après eux, être déclarés responsables de la conquête, des enfumades, de l’indignité et de la répression ? Bien pire encore, sont-ils censés en tirer, de manière quasi-atavique, un quelconque titre de gloire ?

Allons plus loin, cependant : tout en acceptant cette version des choses, beaucoup de Pieds-noirs et d’autres Français avec eux d’ailleurs, avancent en toute bonne foi que la colonisation a quand même eu quelques aspects positifs  pour les Algériens : des villes et des villages, des ports, des barrages, toutes sortes d’infrastructures modernes construites par la France. Cela est vrai mais encore faut-il se rappeler pour qui tout cela a été construit, c’est-à-dire pour le bien-être des Européens et pour celui de l’économie française ; et cela cohabitait avec un sous-développement généralisé dans le monde rural où vivaient 90 % des Algériens. Alors certes, aujourd’hui les Algériens en profitent mais ils l’ont payé cher tout au long de la colonisation.

Ferrandez_Derni_re_demeure

Reste alors l’incompressible : la santé (hôpitaux, dispensaires, etc.) et l’éducation (écoles, collèges, lycées, médersas, université d’Alger, etc.). Bien sûr, ce serait injuste de le nier, sauf qu’il faut là aussi comprendre que seule une minorité d’Algériens en bénéficiaient.

Que les plus déterminés d’entre eux se soient ensuite approprié la langue française et les valeurs de la République pour contribuer à se libérer du joug colonial, alors là, oui, ce clin d’œil de l’Histoire peut nous faire plaisir !… Et puis, comment ne pas évoquer cet autre produit "positif" d’une histoire tragique : l’existence de ces millions de Français d’Algérie et d’Algériens de France, qui sont autant de passerelles potentielles entre les deux pays !

Tout le monde, et ce fut notre conclusion, en a assez de ces histoires officielles, simplistes et réductrices que l’on veut imposer dans les esprits, en France comme en Algérie. Elles n’ont pour effet que de cacher les réalités, d’empêcher nos peuples de comprendre leur histoire et donc de l’assumer pleinement pour pouvoir bâtir solidement leur avenir.

[Texte intégral de l’article «Carnet de voyage à Constantine et à Alger» lisible sur le site de l’association : www.coupdesoleil.net]

Georges Morin
président de Coup de soleil

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Oran, 1962

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samedi 24 mai 2008

Historiens du temps colonial


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l'École Coloniale, av. de l'Observatoire à Paris, a été créée en 1895


Historiens (et anthropologues)

du temps colonial

sommaire


universit__ALger







université d'Alger
à l'époque coloniale



historiens spécialistes
- Mohammed Harbi
- Charles-Robert Ageron

historiens disparus
- Jean Chesneaux (1922-2007)
- Mahfoud Kaddache (1921-2006)
- Mostefa Lacheraf (1917-2007)
- Pierre Lamant (2007)
- Claude Liauzu (1940-2007)
- Hommages à Claude Liauzu
- Yvan-Georges Paillard (1928-2007)
- Paul Sebag (1919-2004)

autres historiens
- À la mémoire de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)

anthropologues
- Germaine Tillion a cent ans
- Germaine Tillion (1907-2008)

*** répertoire des historien(ne)s
répertoire des historien(ne)s du temps colonial (Michel Renard)






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vendredi 23 mai 2008

L’esprit économique impérial (1830-1970)

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au sujet du livre

L’esprit économique impérial (1830-1970)

Groupes de pression et réseaux du patronat colonial

en France et dans l’empire

notes de lecture d’un amateur

Jean-Pierre RENAUD


Un gros pavé d’histoire ultramarine savante (plus de 800 pages). Je dirais esprit__co_imp_rial_couvvolontiers que cet ouvrage tient au corps, s’il ne s’agissait de décrire et d’apprécier l’esprit économique impérial.

Par la grande qualité de ce travail, son foisonnement d’informations historiques, comme le montre la récapitulation des titres et des dates qui suit, le livre s’inscrit dans l’histoire et échappe  heureusement aux deux travers de l’idéologie historique ou de l’anachronisme auxquels cèdent quelquefois certaines écoles modernes de pensée.

Avouons toutefois que cette somme historique ne se lit pas comme un roman d’aventures, même s’il m’est arrivé d’y trouver quelquefois l’écho de mes propres aventures intellectuelles, professionnelles ou historiques.

J’avais fréquenté le Michel de la mission Bonvalot de Bonchamps vers la mission du commandant Marchand à Fachoda, en 1898, mais j’ignorais tout du Michel-Côte de Djibouti. Professionnellement, j’ai longtemps pratiqué la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, mais je ne connaissais rien de son passé colonial, notamment franco-allemand, avant la Deuxième Guerre mondiale.

J’ai été très intéressé par les développements relatifs au développement du capitalisme algérien en Tunisie, en relation avec les questions que pose le développement d’un impérialisme local, thème sur lequel nous reviendrons plus loin.

Également par la description de l’action des Instituts coloniaux de province, acteurs plutôt modestes de la propagande coloniale. Une sorte de clubs anglais ?

Enfin, en relation avec mes recherches personnelles sur la conquête du Haut Sénégal (devenu Soudan en 1886), le rôle de la maison coloniale Maurel Prom dans le départ (ou limogeage), en 1881, du gouverneur Brière de l’Isle. Je n’avais pas trouvé moi-même cette explication dans les archives consultées. Et plus généralement au cours de la période 1880-1914,  la période de conquête, la description des interférences de pouvoir entre l’administration coloniale du Sénégal et le capitalisme bordelais.

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Huile (coprah), Madagascar, 1947/1958 - source

L’ouvrage décrit les réseaux d’influence du patronat sur quatre plans.

- au cœur du système politique : L’esprit impérial français confronté à la première industrialisation (Restauration-1815-1830) – Deux façons de concevoir et d’appliquer la politique coloniale ? le Prince Napoléon et le ministre Chasseloup-Laubat (1858-1860) - La Chine dans la stratégie impériale : le rôle du Quai d’Orsay et de ses agents(1840-1914) – Réseaux politiques et réseaux d’affaires : le cas d’Étienne et d’Arenberg (1880-1914) – La doctrine africaine de Paul Leroy-Beaulieu : essai d’analyse thématique 1870-1916) – Jonnart et le parti colonial : économie et politique (1870-1914) - L’empire des économistes : l’enseignement de l’économie coloniale sous la 3ème République -  Le missionnaire et l’entrepreneur dans les colonies françaises (XIXe et XXe siècles) – Groupes de pression coloniaux et réseaux administratifs face aux usages et à la valeur de la piastre indochinoise (1945-1954) - Le patronat français et la guerre d’Indochine (1945-1954).

- sur les places régionales en France métropolitaine : Les Instituts coloniaux de province, une action efficace ? (1893-1940) - Maurel Prom à Bordeaux (jusqu’en 1914) - La construction d’un système socio-mental impérial à Bordeaux (1890-1950) - Le patronat marseillais (1931-1939) - Marseille colonial : quels choix, quels mythes ? quelles réalités ? - La Chambre de Commerce de Toulon et l’Algérie (1827-1848) - Le patronat du Nord et la question coloniale (XXe siècle) - Une culture impériale consulaire ? L’exemple de la Chambre de Commerce de Lyon ? (1830-1920) - Doctrines et pratiques du patronat colonial havrais (3ème et 4ème République) - La culture impériale du patronat textile mulhousien (1830-1961).

- au cœur de la place marchande et financière parisienne : Un esprit colonial parisien.? La Chambre de Commerce de Paris et la formation de l’empire français (1880-1914) – Les réseaux d’influence de la banque Rothschild : l’exemple de la société Le Nickel en Nouvelle Calédonie (1880-1914) - Les réseaux bancaires impériaux parisiens et l’empire : comment mesurer la capacité d’influence des «banquiers impériaux» (3ème et 4ème République) – La sidérurgie, le Comité des Forges et l’empire colonial, mythes et réalités (3ème République) - Les relations patronales franco-allemandes à propos de l’empire colonial dans les années 1930 – Les réseaux d’influence des groupes pétroliers français en Afrique subsaharienne (5ème République).

sur les places d’outre-mer : Charles Michel-Côte et la construction de l’espace économique de Djibouti-Ville durant la première moitié du XXe siècle – Groupes de pression et déploiement économique en Tunisie (1863-1914) - Jouer Maroc, jouer Tunisie ? Le grand patronat colonial entre pari et réalisme (1945-1956) - Les réseaux patronaux français en Indochine (1918-1928) - Les réseaux d’affaires en Egypte : patronat européen, minorités locales et notables égyptiens dans la réforme et l’industrialisation durant l’entre-deux guerres (1918-1939) - Le patronat français des travaux publics et les réseaux ferroviaires dans l’empire français : l’exemple du chemin de fer du Yunnan (1898-1913) – L’obstacle et le paradoxe : le destin contrarié de l’industrie sucrière de La Réunion au XIXe et XXe siècles - Les Chambres de Commerce du Tonkin (1884-1894). Sociabilité culturelle ou mission économique ? – Les organisations de planteurs de caoutchouc indochinois et l’État du début du XXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale - Le particularisme des milieux d’affaires cochinchinois (1860-1910) : comment intégrer un comptoir asiatique à un empire colonial protégé.esprit__co_imp_rial_couv

L’introduction marque l’ambition des recherches d’une école française d’histoire ultramarine ragaillardie… renouveler l’histoire de l’impérialisme ultramarin… faire l’histoire des réseaux d’influence et préciser la capacité d’influence de ces groupes de représentation d’intérêts au sein de l’appareil économique d’État, au sein de l’appareil politique et administratif… avec in fine une reconsidération de nombre d’idées reçues sur l’histoire de chaque place marchande et/ou portuaire et sur l’histoire de chaque profession - que l’on pense au chapitre sur les Maîtres de forge par exemple…

Est-ce que l’on n’a pas prêté aux milieux d’affaires trop d’influence sur la politique coloniale… Est-ce que la toute puissance des milieux d’affaires au cœur des enjeux de l’empire n’a pas été tout simplement un mythe ? Cela inciterait à revenir au vieux débat lancé dès 1961 par Henri Brunschwig ?

Impact réel de leur influence ? Reconsidération des idées reçues ? L’introduction met l’accent sur le rôle des Chambres de Commerce et marque une certaine hésitation quant à l’existence ou non d’un système socio-économique qui aurait existé.

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Usine de jute. Le jute est une plante herbacée originaire du Bengale, cultivée pour
ses fibres longues, soyeuses, et solides.
Chandernagor, établissements français dans l'Inde, 1930/1954 - source

Les enjeux historiques de ces recherches portant sur une période qui dépasse le siècle et sur un champ géographique d’au moins trois continents, sont donc considérables. Ils soulèvent aussitôt des questions importantes de méthode quant à la chronologie retenue et à la représentativité des objets de recherche. Citons un exemple de la méthodologie chronologique, celui de la piastre, traité avec la guerre d’Indochine dans la partie consacrée à l’examen des réseaux d’influence au cœur du système politique : trois contributions sur sept brossent des portraits excellents d’hommes qui ont écrit une partie de l’histoire coloniale des débuts de la Troisième République. Donc un trou béant entre 1914 et 1945 !

Mais il était sans doute difficile, sinon impossible, de faire autrement, compte tenu de la grande ambition de ce projet, et de trouver les chercheurs nécessaires pour le soutenir intégralement. D’autant plus que les chercheurs universitaires sont très attachés à leur liberté de recherche. 

Il n’est pas certain par ailleurs que ces lacunes inévitables modifient fondamentalement le sens des conclusions de ces recherches, tant leur convergence est grande.

Une impression donc de patchwork historique, mais dont la couleur dominante est incontestable, accréditée par les conclusions de l’ensemble de ces recherches, c'est-à-dire un grand doute sur l’existence même d’un esprit économique impérial, et sur l’efficacité des réseaux coloniaux du patronat, sur la traduction concrète de leur action.

Beaucoup de contributions marquent d’ailleurs une grande prudence méthodologique - mon impression… mon sentiment… Pour être franc, nous ne pourrons que lancer des pistes de réflexion… (Bonin), un premier jalon… un essai… une ouverture… ses balbutiements… (Klein), une invitation à poursuivre, à aller plus loin, à ouvrir de nouvelles pistes, telles qu’envisagées dans la conclusion de Jean-François Klein.

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Car comment définir le concept d’esprit économique impérial ?

Le concept d’esprit économique impérial : comment le décrire, le cerner, l’identifier, quelles structures retenir, et quels flux capitalistiques ?

Car l’ouvrage le définit avant tout par sa traduction en structures d’institutions économiques et d’entreprises. Comment répondre de façon transposée à la fameuse question relative à l’influence du pape : combien de divisions ?

Dans l’avant-propos de son livre L’idée coloniale en France, Raoul Girardet inscrivait sa réflexion dans l’histoire collective des idées, des sentiments et croyances, donc par rapport à l’ouvrage examiné, dans la sphère des structures intellectuelles et morales des élites.

Mais il se risquait également sur le terrain plus incertain de la conscience nationale, et inévitablement de l’opinion publique : Quelle place… le fait colonial - et le débat colonial - ont-ils occupée dans la conscience nationale française ? Cette question soulève en effet celle de la mesure, de l’évaluation des effets des idées coloniales ou anticoloniales telles que décrites.

Et à cet égard, le lecteur restait un peu sur sa faim, car comment parler d’élargissement de la conscience coloniale (p. 176), du triomphe de l’idée impériale (p. 253), sans avancer les sources qui permettraient de justifier ce constat. Alors que la source presse n’a pas été suffisamment sollicitée pour accréditer ce discours.

L’esprit économique impérial va au-delà de l’évocation et de l’évolution des idées, c'est-à-dire des structures intellectuelles, en s’attachant à la description qualitative des hommes et des structures publiques ou privées de type métropolitain ou colonial qui l’ont animé, et éventuellement concrétisé sur le terrain, notamment les Chambres de Commerce et les entreprises.

Mais la description qualitative de ces structures soulève le même type d’interrogation difficile que pour les propos de Raoul Girardet, celle de la mesure des flux engendrés par les institutions ou les entreprises qui ont pu incarner l’esprit économique impérial. Car, comment échapper à cet effort de mesure économique et financière pour apprécier l’influence ou non de cet esprit, et cela, dans la ligne des importants travaux de Jacques Marseille. La contribution intitulée Les réseaux bancaires parisiens et l’Empire : comment mesurer la capacité d’influence des "banquiers impériaux" ? illustre ce type de difficulté.

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usine de filature Nassif, Douala (Cameroun), 1951 - source

Méthodologie donc applicable aux flux de capitaux, nécessité de ramener tous les chiffres cités à un euro constant, à partir du moment où le franc 1901, valant 3,2 euros en 2002, ne valait plus que la moitié d’un euro en 1951, et en respectant les mêmes coefficients de conversion des francs en euros, quand il est question d’une même année de référence, par exemple l’année 1926 choisie dans une étude consacrée à l’Indochine.

Mesure du poids économique et financier des entreprises impériales dans l’ensemble économique d’une époque déterminée : quel était par exemple le poids financier de la Banque de l’Indochine, au cours des périodes examinées, dans l’ensemble bancaire métropolitain ? Comme celui des entreprises métropolitaines ou coloniales. La thèse de Claude Malon sur312_these_Malon Le Havre colonial [ci-contre] ouvre des perspectives intéressantes sur le nombre des entreprises havraises qui avaient une identité coloniale, et elles étaient minoritaires.

Et dans les ports, donner la mesure du trafic colonial, avec au moins deux difficultés de méthode à résoudre.

La première, en raisonnant plus en valeur qu’en tonnage. Le même Claude Malon donne des exemples de rapports entre tonneaux, tonnes, et francs qui montrent bien qu’il parait difficile de limiter l’analyse aux tonnages. Au Havre, et selon la même source, le trafic colonial en valeur représentait le double de sa proportion en tonnage (rapport de 1 à 1 pour le riz, et de 5 à 6 pour le café et le cacao). En valeur, le poids du trafic colonial des arachides à Bordeaux serait utilement comparé à celui des vins.

La deuxième difficulté est celle du distinguo qu’il conviendrait de pouvoir faire entre trafic colonial in extenso, par exemple les importations venues de toutes les colonies (étrangères y compris) et celles proprement françaises. Tout au long de la période coloniale, le port du Havre a été, comme l’a montré le même auteur, le port colonial des pays du nord de l’Europe aussi bien que celui de la France, avec donc une fonction d’entrepôt international.

Enfin, ce type de recherche ne peut échapper à l’analyse de la longue durée économique, ainsi que le montrent bien beaucoup de contributions, c'est-à-dire à celle des cycles de prospérité et de crise. À cet égard, les deux grandes crises des années 1890 et 1929 ont complètement modifié, et les doctrines des décideurs, et les flux des entreprises.

Comment ne pas évoquer la bonne analyse consacrée à Leroy-Beaulieu, considéré comme un des chantres de la doctrine coloniale qui passa facilement du libéralisme au protectionnisme, en fonction de la conjoncture mondiale ?

De même, l’analyse de la situation indochinoise ne peut faire l’impasse sur l’avant des années 1930 et sur l’après.

C’est en répondant à l’appel à la prudence et à l’invitation à l’ouverture de nouvelles pistes de recherche qui figurent dans beaucoup des contributions, que nous nous proposons d’évoquer quelques unes des remarques ou des questions qui peuvent susciter une réflexion.

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Office chérifien de contrôle et d'exportation [O.C.E.] :
"Demandez les fruits et primeurs du Maroc", 1935 -
source


Les structures

esprit__co_imp_rial_couvLa description qualitative des structures mérite un commentaire spécial relatif à la méthodologie.

Pour avoir longtemps fréquenté, à titre professionnel, le monde des Chambres de Commerce, et notamment celle de Paris, je me demande si les nombreux chercheurs qui ont traité du sujet, ont toujours disposé de l’appareil d’analyse méthodologique nécessaire.

Les chambres de commerce métropolitaines dotées, en 1898, de leur première grande charte juridique, n’ont pas toujours eu, en fonction de leur taille, de leur représentativité, et de leur histoire locale, un grand rôle dans le développement économique du pays. Je serais tenté de dire de façon un peu caricaturale, une hypothèse,  que c’est l’époque moderne qui leur a conféré un rôle économique plus important.

Le système de représentation indirecte des chambres, fondé sur les critères des catégories économiques (commerce, industrie, services),  n’a pas toujours conduit à une bonne représentation des véritables intérêts économiques d’une région. C’est sans doute encore le cas de beaucoup d’entre elles, notamment dans la catégorie des services. D’autant moins que les taux de participation à ce type d’élection ont été traditionnellement faibles, ce qui fragilise encore plus leur représentativité.

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La Chambre de commerce de Douala au Cameroun (1927-1928)
(fut le quartier général de la France-Libre en 1940) -
source

Afin de mieux apprécier le poids des élus coloniaux au sein des chambres, et de leur poids indirect dans l’économie réelle, il aurait été intéressant que les contributions relatives aux chambres des ports, et à celles de Paris, Lyon, Lille, et  Mulhouse, déterminent, élection après élection, leur poids par rapport au nombre total des élus. L’exercice  a été effectué sur Bordeaux, mais pas de façon systématique (entre 1938 et 1955).

Les études consacrées à la Chambre parisienne sont particulièrement instructives, notamment celle relative à son action internationale, en direction de l’Allemagne nazie, dans les années 1930, avec les accords de troc décrits. Celle-ci confirme une autre analyse qui montre le rôle qu’a toujours entendu jouer cette chambre, et qu’elle continue à vouloir jouer, dans la Cour des Grands. La Chambre de Commerce de Paris a considéré, avec une grande constance, qu’elle constituait le ministère de l’entreprise privée dans la capitale. Elle disposait et dispose encore des moyens matériels et intellectuels considérables qui sont nécessaires à la défense concrète de ce standing, et pour se poser en interlocuteur national des pouvoirs publics. Mais l’ouvrage montre bien que, concrètement, le patronat colonial était effectivement peu présent au sein de cette chambre.

Les analyses consacrées à la création et au fonctionnement des Instituts Coloniaux de province sont fructueuses et montrent que leur action a été en définitive peu  importante, mise à part celle du Havre, avec son école de formation (entre 2500 et 4000 étudiants en 40 ans, soit au maximum 100 par an). Mais peut être aurait-il été utile d’avoir communication de leurs budgets, sans doute modestes, afin de mieux mesurer leur poids réel.

En ce qui concerne Le Havre, j’ai trouvé le chiffre du budget 1938, toujours dans le même livre de Claude Malon, Le Havre colonial, soit un budget modeste de 138 000 euros (valeur 2002)

L’étude du groupe de pression puissant qu’était le Comité des Forges montre bien que son action s’inscrivait beaucoup plus dans la défense des intérêts des industries qu’il représentait, sur le marché mondial, plus que sur le marché colonial, contrairement à l’idée reçue d’après laquelle ce comité aurait exercé une grande influence sur la politique coloniale de la France. Alors que son influence n’était pas négligeable au cœur du système politique français!

Et comment ne pas relever les précisions données à ce sujet quant à la modestie, sinon la pingrerie, de ses dons aux différents comités de l’Empire ?

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source

Banques et grandes entreprises : à la lecture des études qui les ont prises pour objet, il est quelquefois difficile de se faire une opinion sur leur poids réel en France ou dans les colonies, à l’exception des grandes banques qui ont assumé également un rôle public en Afrique du nord, en Indochine ou à Madagascar.

Comme nous l’avons déjà relevé, ces  études posent donc le problème de l’analyse de leurs flux de capitaux, au-delà de leurs  structures, et donc de leurs comptes et bilans, en les comparant aux ensembles de flux économiques et financiers dont ils faisaient partie, en France ou dans chacune des colonies ?

La presse : le livre de Raoul Girardet a esquissé quelques pistes de recherche à ce sujet, mais les résultats ne permettent pas de répondre à la question de savoir si le fait colonial a occupé une place importante ou faible dans la presse générale et la presse coloniale, aux différentes époques étudiées.

Il manque à mon avis une étude approfondie et sérieuse du sujet, c'est-à-dire de l’opinion publique mesurée à travers la presse, avec la mesure des surfaces (pages et colonnes) et l’analyse des contenus.

Sûrement un bon moyen d’évaluation de l’opinion publique, avant l’arrivée des quelques sondages de l’avant, et de ceux, nombreux, de l’après deuxième guerre mondiale.

Mes recherches personnelles me font sérieusement douter du rôle réel de la presse en matière coloniale, aux différentes époques examinées, sauf lorsque la France pouvait pousser un cocorico. La presse a-t-elle eu le l’influence qu’on lui prête encore aux époques étudiées ? Quelle presse ?

Une presse coloniale métropolitaine, aux tirages modestes, qui n’aurait sans doute pas vécu longtemps sans l’oxygène de subventions, d’ailleurs modestes ? Une des études d'Hubert Bonin évoque longuement le rôle du journal Le Sud Ouest Économique, mais la consultation de l’excellente Histoire Générale de la Presse (1972) n’en fait pas mention. Il aurait donc été utile d’éclairer le propos.

En ce qui concerne la presse générale de métropole, il manque, sauf erreur de ma part, une étude pertinente de son rôle colonial aux différentes époques retenues.

Quant à la presse des colonies, le même type de question se pose, notamment au cours de la première période, entre 1870 et 1914. En Indochine et jusqu’en 1914, les quelques journaux diffusés avaient des tirages modestes et étaient, sauf erreur, aux mains de quelques commerçants  ou colons. Ils étaient lus par un public européen restreint, très différent du public métropolitain. Le roman de Claude Farrère, Les Civilisés, décrit  assez bien ce milieu européen de l’Indochine dans sa première période aventureuse. Le gouverneur général Paul Doumer se vantait d’ailleurs de ne jamais lire cette presse, alors qu’elle lui était d’abord destinée.

L’étude consacrée aux premiers pas des chambres de commerce du Tonkin, des institutions en gestation, montre bien la difficulté que rencontraient les milieux économiques, encore faibles, pour exister, même en utilisant une presse à leur dévotion, face à la toute puissance de l’administration coloniale, alors que régnait alors une grande insécurité à une soixantaine de kilomètres d’Hanoï.

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À propos des conclusions de l’ouvrage

À la lecture de cette somme historique, une première conclusion générale semble s’imposer : l’esprit économique impérial n’a pas joué un rôle majeur dans la politique de la France.

Capitalisme colonial ou capitalisme mondial ?

La plupart des auteurs ont éprouvé une grande difficulté pour distinguer le capitalisme colonial de l’impérialisme international. À un moment donné, Jean-François Klein, je crois, pose d’ailleurs la question de l’abandon de la spécificité d’une histoire coloniale.

L’avatar colonial de l’impérialisme.

Mme Coquery-Vidrovitch [ci-contre] inscrit le parcours de l’esprit économique impérial et de ses manifestations dansCoquery_1 l’évolution capitaliste et impérialiste moderne, et plus précisément dans le cadre méthodologique des analyses marxistes de l’impérialisme.

Son propos est un peu différent de celui qu’elle tenait dans le livre Culture Coloniale, lequel accréditait la réalité d’un esprit économique impérial, au travers des formes incertaines de culture coloniale décrites par l’ouvrage. Elle écrivait :

"On ferait donc erreur en pensant que seules quelques firmes spécialisées entretenaient avec les colonies des liens privilégiés (p. 166)… le mythe colonial était enraciné. La société française consommait donc colonial dans tous les domaines, que celui relève de la banque ou de la vie quotidienne" (p. 174).

Mais dans le présent livre, elle écrit : "De l’impérialisme historique à l’impérialisme contemporain : l’avatar colonial entre les deux guerres, l’empire a joué à plein son rôle de protection et de repli économique… le repli colonial de l’entre deux guerres est en somme un impérialisme raté, au sens économique du terme" (p. 757).

Avatar comme mésaventure ou comme métamorphose ? Ou comme impérialisme mythique enraciné ?

Mariage fortuit et désintérêt des Français :

Mme Hodeir résume sa conclusion de façon lapidaire : En définitive, l’union des réseaux d’affaires et des réseaux politiques est un mariage fortuit qui, paradoxalement, est le fruit du désintérêt des Français pour le monde colonial. Et Jean-François Klein d’écrire dans la synthèse des travaux: balbutiements… le patronat colonial n’existe pas de façon spécifique… se garder… des lunettes idéologiques… de l’influence fantasmée du Comité des forges… et de proposer d’ouvrir des pistes intellectuelles nouvelles sur lesquelles nous reviendrons, notamment celle ouvertes par Jacques Marseille dans sa contribution, quant aux effets positifs ou négatifs de la colonisation sur le développement colonial local.


Quelques questions

Au sujet du constat paradoxal que l’esprit économique impérial n’ayant été, ni ardent, ni conquérant, il conviendrait donc de s’interroger à présent sur le pourquoi de sa faiblesse, en France et dans les colonies, l’esprit économique impérial s’inscrivant avant tout dans une logique d’impérialisme international des marchés peu soucieuse de développement local en tant que tel.

La réflexion passerait ainsi sur un tout autre plan.

Les travaux d’Headrick (The Tools of Empire) sur l’impérialisme des colonies elles mêmes, celui qu’il dénomme secondary imperialism, ouvrent quelques perspectives à ce sujet, incontestablement plus pertinentes que celles de Laffey. Il montre ce qu’il en était de la vitalité de l’impérialisme secondaire anglais des Indes, grâce aux outils technologiques nouveaux dont il disposait, à l’Ouest vers le Golfe Persique, et à l’Est vers la Chine, avec ses railways, ses gunboats, et ses steamers, mais tout autant avec le concours des côtes, des fleuves, et de la richesse de l’Inde. La puissance de ce continent n’avait d’ailleurs rien à voir avec celle de la presqu’île indochinoise.

La thèse d’Headrick apporte déjà des éléments de réponse à la question : comment expliquer le développement colonial du capitalisme, ici et pas là ?

Le capitalisme indochinois était intégré  dans le réseau capitaliste anglais et chinois, et il serait intéressant d’en savoir plus sur le poids des capitalistes chinois et indochinois. Dans le cas de l’Indochine, il semble difficile d’affirmer que la colonisation ait amputé la lente émergence des élites économiques locales, question pertinente que pose Jacques Marseille dans sa contribution.

Les études relatives aux relations capitalistes entre l’Algérie et la Tunisie, à l’expansion quasi-autonome de Djibouti à la corne de l’Afrique et dans le Golfe Persique, montrent également qu’il existait une forme de capitalisme colonial, mais que ce n’était pas celle de l’impérialisme économique français, et peu de l’impérialisme international, stade suprême du capitalisme.

La contribution sur l’industrie sucrière à La Réunion pourrait être prolongée par des recherches sur le capitalisme réunionnais à Madagascar. On y lit qu’un des premiers industriels y fit fortune, mais l’histoire des relations économiques entre les deux îles serait intéressante, si elle n’a déjà été faite.

Il existait bien dans la plupart des colonies des formes de capitalisme colonial local, plus ou moins développé,  mais les informations manquent aussi, semble-t-il, sur le poids des réseaux du commerce grec, libanais, indien, ou chinois, ainsi que des groupements de femmes africaines qui contrôlaient, sans doute déjà,  de grands marchés africains. Il existait, et il existe encore, tout un pan méconnu des économies locales, le secteur extralégal de l’économiste de Soto qu’évoque Jacques Marseille, ou ce qu’on appelle le secteur informel.

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À la lecture de l’ensemble de l’ouvrage et du constat d’après lequel l’esprit économique impérial français n’aurait été ni combatif, ni dominateur, sauf en cas de grave crise internationale, et qu’il n’a pas donné naissance à de gros flux économiques et financiers, faudrait-il à présent reprocher à l’impérialisme français, d’avoir été tout à la fois un acteur colonial modeste et un empêcheur d’éclosion d’élites coloniales locales?

L’histoire économique coloniale aurait alors, et très curieusement, pour tâche d’analyser, non pas l’histoire de l’impérialisme, mais celle de son absence, celle peut-être des avatars de Mme Coquery-Vidrovitch ?

Peut-être ne serait-il pas inutile dans ce débat d’emprunter le détour sain des missions, celui d’une des contributions de l’ouvrage. Le texte explique que l’influence des missions n’a pu être qu’indirecte, d’interface, donc de jonction entre deux mondes culturels différents, l’occidental chrétien, étant propice au développement économique d’un modèle capitaliste, et tous les autres.

Une interface plus qu’un transfert ? L’auteur écrit prudemment : Les travaux en cours posent pour l’instant autant de questions qu’ils n’apportent de réponses.

Sans avoir l’ambition de clore ce débat, tant les situations coloniales furent différentes, est-ce qu’une des causes premières de ce qu’il faudrait appeler un échec de l’impérialisme économique français ne serait pas à rechercher dans la culture française qui n’a pas été celle du combat économique international, en tout cas jusqu’à la deuxième guerre mondiale ?

Jusqu’en 1945, les Français n’ont jamais manifesté une forte propension au business impérial, toujours très actif des Anglais, parce qu’ils étaient plus attachés à leur art de vivre, borné par les clochers de leurs villages, qu’attirés par le commerce du grand large. Ne pourrait-on pas trouver des ressemblances lointaines à ce sujet avec le mora mora de l’art de vivre malgache ? Et sur le même sujet, une amie malgache déclarait : pourquoi certains peuples, notamment asiatiques, sont entrés dans la mondialisation et pas d’autres ?

J’ajouterais volontiers à propos de la boucle du Niger, pourquoi Samory, membre de la famille des Dioulas colporteurs, a-t-il choisi le pouvoir des armes plutôt que celui du commerce, et cela bien avant sa confrontation avec les Français ?

Outre les facteurs physiques ou techniques, il existe bien des facteurs culturels favorables ou défavorables au développement capitaliste, souvent défavorables dans le cas de cultures africaines étrangères à la culture du profit individuel, avec une priorité accordée au collectif, à la famille, au clan, et à la toute puissance de hiérarchies sociales captatrices des richesses.

Face à la modernité, chaque pays a proposé, et propose encore, une réponse qui a incontestablement beaucoup à voir avec son histoire culturelle.

Jean-Pierre RENAUD

- table des matières du livre L'esprit économique impérial 


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Filature, usine Delignon à Phu Phong (Annam en Indochine) ;
scène de fabrication de la soie, 1919/1935 - source


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mercredi 21 mai 2008

thèse de Marie Chominot

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source des photos


Guerre d’indépendance de l’Algérie

l’image, source

et objet de recherche historique

la thèse de Marie Chominot


Étudier une période historique donnée par la photographie, c’est le choix novateur fait par Marie Chominot pour sa thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Benjamin Stora, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, qu’elle a soutenue mercredi dernier [14 mai 2008].

La photo est en effet encore une source inhabituelle dans l’univers de l’historien. La jeune chercheuse, qui a étudié «la photographie pour la guerre» et non «la photo de la guerre», a présenté le résultat de six ans d’investigations, de consultations, de collecte et d’analyse d’archives photographiques en France et en Algérie sous l’intitulé de «Guerre des images, guerre sans images. Pratiques et usages de la photographie pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962)».

Un travail salué par l’ensemble du jury présidé par Omar Carlier, professeur à l’université Paris VII, comme «un travail exceptionnel», «d’une très grande honnêteté», «rigoureux». Dans un résumé succinct de sa thèse, - trois volumes dont un consacré à 1200 photos dont certaines sont inédites - Marie Chominot explique que «pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), conflit qui n’a pas officiellement le statut de guerre, les deux camps en présence incluent la photographie dans des stratégies de légitimation et de communication complexes, mettant en œuvre une véritable politique images… La photographie se trouve au cœur d’une vaste entreprise de maîtrise de la guerre : elle sert à faire la guerre (comme auxiliaire du renseignement), elle sert aussi à la dire».

«Dans le but de maîtriser le récit confié à l’opinion publique par les médias, l’armée a organisé une forme de monopole de production et de diffusion des images photographiques, s’efforçant de tarir à la source la réalisation de photographies par des journalistes civils, tout en alimentant régulièrement le système de Diapositive1diffusion médiatique qui se fait par conséquent le relais, consentant mais forcé, d’une vision univoque».

Directeur de thèse de Marie Chominot, l’historien Benjamin Stora a rappelé que 200 000 clichés ont été pris par l’armée française, représentant une «source considérable». Sans compter les archives privées en France, mais aussi en Algérie, que Marie Chominot a pu consulter lors de deux séjours en Algérie et dont plusieurs sont inédites. Marie Chominot «a croisé de manière judicieuse des archives officielles, des archives dissidentes, marginales», a précisé son directeur de thèse.

Relevant les différents intérêts du travail de Marie Chominot, Benjamin Stora a souligné que «cette thèse participe du renouvellement de la recherche sur cette période». Elle a permis de «dévoiler cette guerre invisible et sans nom». Et participe donc de «la reconnaissance de cette guerre». Son deuxième intérêt est de montrer que l’image est source et objet de recherche historique, ajoute le professeur d’histoire.

la société française a construit sa cécité,

le régime algérien a produit de l’amnésie sur cette période

De son point de vue encore, le troisième intérêt réside dans le fait qu’un travail d’enquête a été mené en Algérie. «Ce travail permet de sortir d’un système de représentation hégémonique», «le détour par l’Algérie est essentiel». Un autre intérêt est que le travail de Marie Chominot «montre pour la première fois comment la reproduction photographique par l’armée française alimentait les circuits médiatiques, intégrant ceux qui seront les précurseurs des journalistes embarqués».

«Cette façon de faire, novatrice, nous conduit à réfléchir sur l’actualité d’aujourd’hui. La guerre d’Algérie a inauguré une période, celle du contrôle des images mis en œuvre par les États», précise encore Benjamin Stora. Pour sa part, Abdelmadjid Merdaci, maître de conférences à l’université Mentouri de Constantine, a observé que cette thèse permettrait de réfléchir à des champs inexplorés en Algérie.

Elle montre aussi «le caractère inégalitaire» du conflit tel qu’il apparaît à travers la production et la mise en circulation des images, «met en lumière ce que Marie Chominot appelle pragmatisme algérien, qui utilise des images de toutes origines pour organiser un système de confrontation à l’État français, au discours français», «redéfinit la nature du conflit du point de vue de ceux qui parlaient au nom du FLN», «la question de la multiplicité des acteurs et des territoires de cetteDiapositive1 guerre». Selon l’universitaire algérien, «la société française a construit sa cécité, elle ne voit pas, ne veut pas voir, ne doit pas voir». «Il est important aussi de dire comment le régime algérien a produit de l’amnésie sur cette période».

la thèse de Marie Chominot

La thèse de Marie Chominot se compose de deux parties :
- des photographies dans l’Algérie en guerre ;
- des photos pour faire la guerre, des photos pour la dire.

Et de sept chapitres :
- vers un monopole militaire ?
- l’infrastructure photographique de l’armée en Algérie ;
- la photo auxiliaire du renseignement ;
- en Algérie, conquérir les cœurs ou terroriser les esprits ;
- maîtriser le(s) récit(s) de la guerre ;
- dans le camp français une production hors des cadres ;
- le versant algérien de la «guerre des images».

Photographier au maquis ; une stratégie de visibilité maximale : témoigner, publier, communiquer ; faire feu de tout bois. La création des services spécialisés (photographie et cinéma) auprès du GPRA, les journalistes étrangers, collecter, archiver.

Nadjia Bouzeghrane
El Watan (Alger), édition du 19 mai 2008


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- présentation de la thèse de Marie Chominot


Elmain
source de la photo


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