mardi 29 mars 2011

commissaire de police pendant la guerre d'Algérie

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Roger Le Doussal, policier, témoin,

acteur et historien en Algérie


Roger VÉTILLARD

 

Roger Le Doussal : Commissaire de Police en Algérie (1952–1962), Riveneuve éditions, Paris mars 2011, ISBN 978-2-36013-043-6.

Il s'agit d'un très gros ouvrage de 948 pages, passionnant, très documenté et qui en fait traite concomitamment de plusieurs sujets. C'est une chronique des dix dernières années de l'Algérie Française, du Sud au Nord, du bled aux grandes villes, du sable du Sahara aux bords de la Méditerranée, des pieds-noirs aux musulmans, de la police et de l'armée.

C'est aussi un récit d'histoire de la guerre d'Algérie, des politiques successives de la France en Algérie, des méfaits de l'ALN et de ceux de l'OAS. Ici les abondantes notes infra-paginales sont plus importantes que le texte. Avec ces annotations le témoin, l'acteur et l'historien se rejoignent.

Les effets favorables de l'arrivée au pouvoir en mai 1958 du général De Gaulle sont indéniables pendant deux ans : le FLN était en difficultés jusqu'en juin 1960. Et il est évident que le mois de mai 1958 fut le théâtre d'un phénomène collectif imprévu, une sorte de contagion de la confiance et que durant plusieurs mois dans les villes mais surtout dans les campagnes, une grande partie de l'opinion musulmane échappa au FLN.

Et à ceux qui disent aujourd'hui que les Français d'Algérie ont pris leurs désirs pour des réalités, il est rappelé que l'UNR fut fondée en vue des élections législatives de novembre 1958 "pour maintenir l'Algérie dans le cadre de la souveraineté française".

C'est enfin, le parcours d'un jeune policier métropolitain qui découvre à vingt-et-un ans un pays  auquel il s'attache, où il fonde une famille et s'y installe. Les rapports professionnels qu'il rédige constituent un véritable journal qu'il redécouvre cinquante ans plus tard parfois à sa grande surprise. C'est en effet celui d'un homme dont les présupposés idéologiques se heurtent aux réalités du terrain.

À travers ce récit, on découvre que les jeunes français d'Algérie à la fin des années cinquante vivent cette période de troubles avec une réelle insouciance ; ils s'accommodent des problèmes d'insécurité et n'imaginent pas un avenir loin de leur terre natale. Avec une plume alerte et agréable, le Commissaire Le Doussal - qui fut en 1989 directeur de l'Inspection Générale de la Police – confronte ses souvenirs personnels à des lectures récentes.

 

les erreurs de plusieurs historiens

Cela l'amène à relever les erreurs de plusieurs historiens. C'est vrai pour Hassen Derdour (1) dont l'auteur montre les insuffisances et les fausses-révélations, les inexactitudes et le manque d'objectivité, les manipulations des faits qu'il transforme en roman historique. C'est à propos de ces récits que l'auteur  écrit  que "si un jour, une commission mixte d'historiens français et algériens entreprend d'écrire une histoire commune de la guerre, elle devra commencer par la purger des allégations mensongères…".

C'est vrai pour Sylvie Thénault (2) qui ne voit que les côtés négatifs de l'activité de la justice française à cette période. C'est surtout vrai pour Jean-Pierre Peyroulou (3) dont les affirmations sur la police en Algérie sont contredites, preuves à l'appui. C'est encore le sort réservé à son collègue policier Jacques Delarue (4) dont Roger Le Doussal  relève le parti-pris. Il est impossible en quelques lignes de résumer une telle somme, d'en montrer tous les intérêts et de citer toutes les révélations, réflexions et analyses. Il faut en souligner la rigueur du raisonnement, l'objectivité indéniable et la richesse des sources.

Mais au fil des pages on y découvre des informations inédites. L'auteur a participé en février 1955 à l'interrogatoire de Mostefa Ben Boulaïd  responsable de la Zone I (Aurès). Le compte-rendu qu'il en livre mérite d'être connu. Robert Lacoste aurait basculé dans la guerre à outrance contre le FLN après l'embuscade de Palestro le 18 mai 1956, un peu comme Jacques Soustelle l'a fait après le 20 août 1955. C'est l'erreur des gouvernements français d'avoir pensé en laïcs les motifs profonds de la rébellion musulmane, c'est-à-dire d'avoir sous-estimé son moteur religieux. On retrouve un aspect souvent tu de cette guerre d'Algérie, celui qui opposa le MNA et le FLN.


anecdotes oubliées

On relève quelques remarques frappées au coin du bon sens : ainsi il faut une certaine dose d'audace à certains ex-FLN qui dénoncent aujourd'hui le manque de reconnaissance de la France envers ses tirailleurs algériens anciens combattants alors que l'ALN les a méthodiquement massacrés pendant 7 ans. Ou encore pourquoi le non de la Guinée au référendum de septembre 1958 est-il considéré comme définitif alors que le oui de l'Algérie ne l'est pas ?

On apprend des anecdotes oubliées comme le refus que le colonel Ahmed Rafa opposa au général De Gaulle en 1962 qui lui demandait de prendre le commandement de la force locale prévue par les accords d'Évian. Le futur premier général musulman français choisit la France et non l'Algérie du FLN.

Enfin au passage l'auteur rappelle  que la guerre d'Algérie, du fait du FLN a fait plus de 20 000 morts, 13 000 blessés et 13 000 disparus parmi les civils musulmans, ce qui prouve que cette faction ne représentait pas loin s'en faut tous les musulmans du pays. Avec ce livre les chercheurs, les historiens, les curieux de l'histoire de l'Algérie disposent désormais d'un outil irremplaçable et original. Ne pas l'utiliser et ne pas le lire seraient une erreur pour qui veut mieux connaître ces événements.

Roger VÉTILLARD 


_______________________________

1 - Hassan Derdour, Annaba, 25 siècles de vie quotidienne et de luttes, SNED éd. Alger  1983, Tome 2.

2 - Sylvie Thénault, Une drôle de Justice, La Découverte éd. Paris 2004.

3 - Jean-Pierre Peyroulou, "Rétablir et maintenir l'ordre colonial ; la police française et les Algériens en Algérie Française de 1945 à 1962" in La Guerre d'Algérie 1954-2004, Robert Laffont éd. Paris 2004.

4 - J. Delarue, "La police en paravent et au rempart" in La guerre d'Algérie de J.P Rioux, Fayard éd. Paris 1990.

* sur Roger Vétillard, un article de Guy Pervillé

* vidéo : Roger Vétillard, sur les événements de mai 1945 à Sétif

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Roger Le Doussal met à mal

bien des idées reçues

général Maurice Faivre

 

Additif à la recension de Roger Vétillard


Tout à fait d’accord avec le jugement de Roger Vétillard, je voudrais simplement le compléter par les précisions suivantes :
- débutant comme Commissaire de police à Laghouat1, puis à Bou Sadda de février 1952 à octobre 1954, Roger Le Doussal est affecté aux RG ( renseignements généraux) à Batna (nov.54) puis à Bône (juillet 55). Il rejoint la Direction de la Sûreté nationale à Alger de février 1960 à janvier 1962. Rapatrié  à la SN Paris, puis aux RG Toulouse, il quitte le service en 1989 comme Directeur de l’Inspection générale de la Police nationale ;
- ses témoignages, précis et localisés, démontrent que la Police d’Algérie n’était pas un ramassis de racistes, politisés, partisans, inefficaces et routiniers, tels qu’ils sont diffamés par Peyroulou, Vidal-Naquet, Delarue et Sylvie Thénault, et que les milices privées n’ont existé qu’en 1945 à Guelma ;
- il rappelle que le Parti communiste, exultant à la chute de Dien Bien Phu, est devenu le compagnon de route du FLN ;
- ayant interrogé Mostefa Benboulaïd à Tunis, il confirme que le terrorisme total, se référant au djihad, a été la politique initiale du FLN (bien avant l’attentat du 10 août 1956 rue de Thèbes), appelant à la chasse au roumi et terrorisant une population musulmane qui n’adhérait pas à ses thèses (Daho Djerbal) ; Zirout Youssef, promoteur des massacres, est devenu héros national de l’Algérie ;
- l’horrible embuscade de Palestro n’est pas l’inversion de l’ordre politique et symbolique décrite par R.Branche ;
- la drôle de justice française, dénoncée par Sylvie Thénault, aurait méritée d’être comparée à la pseudo-justice du FLN, dont les excès sont justifiés au nom de la Charia ;
- la tentation de la torture, moralement condamnable, était confrontée au dilemme entre deux devoirs : protéger des innocents ou respecter la dignité humaine ;
- il estime que 50 Inspecteurs détachés dans les DOP ont été des collaborateurs actifs de la recherche du renseignement ; la lutte contre le terrorisme à Bône a été conduite en coopération étroite entre l’officier de renseignement du Secteur et les RG, à la demande du général Vanuxem ; le succès de l’action psychologique de l’armée, après le 13 mai, a été compromis par le retrait des militaires des CSP, qui a entraîné l’opposition des Français d’Algérie et le trouble des musulmans ;
- l’auteur confirme le point de vue du général Khaled Nezzar, qui condamne la légéreté avec laquelle les djoundis de Tunisie étaient envoyés au casse-pipe sur le barrage ;
- alors qu’en 1961 la Police est engagée en priorité contre l’OAS, le chef du SNA Aubert, succédant au colonel Godard , est partisan de la monstrueuse Force locale ; il relève 1.100 policiers dans l’année ; on ne peut parler cependant de complicités de policiers avec l’OAS,  7 sur 2.000 CRS ont déserté ; plus tard, la mission Choc du Cre Haq est renseignée par les barbouzes du MPC, et indirectement par le FLN.

La richesse des informations recueillies par R. Le Doussal appellerait bien d’autres commentaires2. Cette lecture, écrit Georgette Elgey, met à mal bien des idées reçues. Souhaitons qu’après elle, de nombreux lecteurs fassent le même constat.

Maurire FAIVRE
le 14 avril 2011


(1) L’administrateur Georges Hirtz et Jean Vaujour sont alors ses références.
(2) Ainsi la destruction des archives de la DST le 24 décembre 1974, et les difficultés rencontrées par le Directeur le Doussal pour faire ériger une plaque à la mémoire des 11 Commissaires tués par attentat.

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mardi 22 mars 2011

FLN en 1962 : prélèvements sanguins forcés ?

 

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Les «vampires» à Alger, Oran et Tlemcen

(avril-juillet 1962) :

une rumeur de la guerre d’Algérie ?


 Grégor MATHIAS

 

Le cessez-le-feu du 19 mars 1962 symbolise pour beaucoup la fin des combats, cependant il ne signifie pas le retour de la paix. En effet, moins d’un mois après les accords d’Evian, les enlèvements d’Européens par le FLN se multiplient à partir du 17 avril 1962 [1]. D’avril à juin 1962, des rumeurs persistantes agitent alors Alger et Oran, évoquant l’enlèvement d’Européens par le FLN dans le but de procéder sur eux à des prélèvements sanguins. Les structures médicales du FLN connaissent en effet des graves pénuries en poches de sang, comme le montrent des sources du FLN et du CICR [2].

Le recours aux enlèvements d’Européens pour pallier cette pénurie de sang pourrait donc être nécessaire aux structures médicales du FLN. Ne s’appuyant sur aucune preuve, ces rumeurs ont été jusque là souvent négligées par les historiens de la guerre d’Algérie. Or, un rapport de la Légion étrangère n° SP.87.581/AFN datant du 13 juillet 1962, évoquant le récit d’un légionnaire enlevé sur la plage des Sablettes à Arzew, éclaire d’un jour nouveau les prélèvements sanguins [3].

Cet enlèvement a lieu le 8 mai, au moment même où un rapport du CICR de la mission du 30 avril au 14 mai 1962 demande «des moyens de transfusion et de médicaments pour les quartiers musulmans d’Alger et d’Oran» [4]. L’objectif de cet article est de faire une analyse critique des sources sur lesquelles reposent les rumeurs de «vampires» à Alger et Oran entre la période du cessez-le-feu et celle de l’indépendance de l’Algérie, en distinguant celles qui reposent sur des fantasmes, sur la déformation de faits avérés d’enlèvements de celles qui iraient dans le sens de la pratique de prélèvement sanguins.

 

Les rumeurs algéroises

Selon Jean Monneret, les enlèvements d’Européens atteignent «un sommet en mai 1962, où pour la seule ville d’Alger, ils s’élèveront à plus de 276 enlèvements» [5]. Le mobile crapuleux, les représailles aux actions de l’OAS, le moyen d’obtenir des renseignements sur l’OAS et la volonté de faire partir les Européens par la terreur sont les motifs souvent avancés aux enlèvements, cependant dans le même temps, une rumeur agite les milieux européens : les enlèvements auraient pour objectif de procéder à des prélèvements sanguins sur les détenus.

Dans son étude sur l’OAS, le journaliste R. Kauffer évoque les rumeurs qui agitent les quartiers européens au sujet des Européens enlevés en 1962 : «des bruits terribles courent les quartiers européens : ils seraient emmenés dans des hôpitaux clandestins du FLN et vidés de leur sang pour guérir les Algériens blessés. [6]» À Alger, le chef de l’OAS J.-C. Perez rapporte les propos des sympathisants ou militants OAS affirmant que bon nombre d’enlèvements d’Européens par le FLN ont pour but d’effectuer des prélèvements sanguins, mais aucun d’eux n’apporte de preuve justifiant leurs propos [7]. Un lieu de prélèvements sanguins souvent cité dans les écrits [8] est celui du quartier de Beau-Fraisier. Ce quartier avait été progressivement investi par le FLN. Les habitants européens intimidés avaient dû évacuer le quartier.

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quartier du Beau-Fraisier

Un officier en poste à Alger, le commandant Thomas [9], évoque dès le mois de février 1962 l’hypothèse d’enlèvements de jeunes gens et jeunes filles dans le but d’effectuer des prélèvements sanguins. Il reconnaît pourtant l’absence de preuve : «Je n’ai jamais pu établir l’authenticité de ce fait». La date de février 1962 peut paraître extrêmement précoce pour ce type d’enlèvement, alors même que les opérations militaires françaises n’ont pas été interrompues par le cessez-le-feu du 19 mars. Le commandant Thomas mentionne la clinique de Beau-Fraisier dirigée par un Européen, qui protège et soigne dans sa clinique les blessés du FLN. Cette clinique est aussi soupçonnée de pratiquer des prélèvements sanguins sur des Européens enlevés. À la fin du mois de mars, un commando OAS dirigé par le capitaine Murat lance une opération contre la clinique pour rechercher le commandant Azzedine, responsable de la zone autonome d’Alger, et exécuter les blessés du FLN.

les structures médicales du FLN et les rumeurs

L’opération de l’OAS visant la clinique de Beau-Fraisier va avoir des conséquences importantes, en raison de l’identité des victimes. Selon la version du commandant Thomas, «les musulmans tués à la clinique ont tous une fiche au 2e Bureau [10]». Yves Courrière donne une autre interprétation de cette action au Beau-Fraisier, qu’il situe en avril. L’OAS aurait «mitraillé à bout portant les malades de la clinique de Beau-Fraisier.» Les neuf victimes seraient des patients et non des membres du FLN. Ce massacre des malades de Beau-Fraisier [11] incite les responsables de la zone autonome d’Alger à interdire aux musulmans de se faire soigner dans les cliniques et hôpitaux européens d’Alger.

Le FLN algérois a donc été obligé de créer dans l’urgence ses propres structures médicales. Il lui fallait pallier l’absence de protection des musulmans soignés dans les hôpitaux européens. Plus tard, en mai, le commandant Thomas procède personnellement à trois perquisitions dans des villas du quartier de Beau-Fraisier. Il ne trouve que des prisonniers et des cadavres d’Européens enlevés, portant des traces de tortures. Le FLN pratiquait alors la torture sur des Européens pour obtenir des renseignements sur l’OAS. Les indications apportées par le commandant Thomas sur les trois villas perquisitionnées ne permettent en rien d’envisager que les blessures provenaient d’actes médicaux liés à des prélèvements sanguins ou que les lieux servaient à procéder à des actes médicaux.

La rumeur de prélèvements sanguins s’est ainsi focalisée sur la clinique de Beau-Fraisier, puis a concerné l’ensemble du quartier de Beau-Fraisier, en prenant prétexte de la présence de lieux de détention et d’interrogatoire du FLN ; cependant cette rumeur n’a aucune consistance concernant les prélèvements sanguins forcés d’Européens.

Échaudé par l’action de l’OAS, le FLN a préféré créer ses propres structures médicales dans d’autres quartiers moins exposés. Si Azzedine mentionne trois cliniques du FLN : dans la Casbah, à Climat-de-France et à Kouba. Y. Courrière et Si Azzedine décrivent la structure médicale algéroise du FLN. Cette structure est destinée à «secourir et soigner plus de 200 000 chômeurs et leurs familles.» Le responsable de la propagande, Oussedik Boualem, instaure ainsi une «médecine gratuite pour tous», en faisant appel à des médecins musulmans et Européens.

Dans son ouvrage, Si Azzedine [12] évoque la réorganisation de la zone autonome d’Alger, il cite parmi les principaux responsables du conseil zonal, A. Lounici, responsable du Service santé et social et M. Amrane, chargé d’établir «bien avant l’indépendance, des cartes d’identité, des cartes de donneurs de sang…». Les besoins en sang sont si importants à Alger, que le FLN considère que l’établissement de cartes de donneurs de sang est aussi important que les cartes d’identité. On peut expliquer l’importance des cartes de donneurs de sang par le fait qu’Alger connaît avant le 20 février, et surtout après le 19 mars, une recrudescence des attentats de l’OAS destinée à saboter les accords d’Evian.

Le 2 mai 1962, un attentat de l’OAS fait 65 morts et des centaines de blessés sur les docks d’Alger. Les musulmans d’Alger refusent, pour la première fois, toute aide des pompiers et des ambulanciers européens et se chargent eux-mêmes du transport et des soins de leurs blessés et de leurs morts. Du 3 au 11 mai, selon les chiffres du préfet de police Vitalis Cros, les victimes de l’OAS sont au nombre de 230. Le FLN de Si Azzedine, qui ripostait initialement aux attentats par des enlèvements de militants supposés de l’OAS, décide de répliquer par des attentats. S’accélère alors à Alger, le cycle des attentats et des représailles entre le FLN et l’OAS ; on compte pour le seul mois de mai, plus de 864 attentats de l’OAS et 80 du FLN [13]. Les victimes musulmanes sont donc très nombreuses et sont soignées exclusivement par les hôpitaux du FLN. Les besoins de poches de sang pour les transfusions sanguines sont nécessairement très importants.

témoignages

C’est à cette période que se situent les témoignages de Francine Dessaigne et de Micheline Susini [14] à Alger. F. Dessaigne évoque, à la date du 9 mai, la rumeur suivante : «On retrouve de temps en temps un cadavre exsangue. Il paraît qu’on a saigné à blanc ces malheureux pour des transfusions sanguines pratiquées dans des mystérieux hôpitaux de la Casbah. C’est tellement horrible que l’on a de la peine à le croire.» M. Susini évoque le témoignage de sa mère, dont une de ses voisines aurait été enlevée dans le quartier du Champ-de-Manœuvre : «Elle se réveille dans une chambre où d’autres personnes, européennes, attendent.» Un musulman les examine, on la choisit et on l’emmène dans une salle d’opération. «Le personnel infirmier est arabe.» On va procéder à une transfusion, lorsque des coups de feu éclatent. «Elle reste seule avec une infirmière musulmane, celle-ci la pousse dehors par une porte dérobée, lui criant : sauve-toi, profite s’en, on allait te prendre du sang.» Elle se sauve et tombe sur une des cousines de M. Susini, Jeannine qui a épousé un gendarme, qui la reconnaît d’emblée car elles habitaient auparavant la même rue Adolphe Blasselle. J. Monneret [15] date cet événement du 26 mai 1962.

Le témoignage apporté est pour la première fois précis : on dispose de davantage de détails concernant les prélèvements de sang forcés. Sur le plan chronologique, ce témoignage se situe dans la période où le FLN a ouvert ses propres structures médicales et au moment où les affrontements entre l’OAS et le FLN sont les plus intenses. Les transfusions sanguines pour les victimes d’attentats de l’OAS sont donc importantes.

Cette date se situe également dans la période évoquée par le troisième rapport du CICR de la mission de secours du 23 mai au 13 juin du docteur Chastenay, qui confirme la pénurie de sang dans les hôpitaux du FLN tout en expliquant que «Le problème de la transfusion a été résolu par le transfert de l’équipe de (l’hôpital) Mustapha.» et l’acheminement de sérum Rhésus sur le Clos Salembier. Le témoignage de M. Susini se démarque clairement par sa précision et par la date des faits rapportés des rumeurs sans fondement rapportées par le commandant Thomas. Ce témoignage semble étayer l’hypothèse de prélèvements sanguins forcés à Alger. On peut se demander si les mesures prises par le CICR ont permis de résoudre durablement la pénurie de sang. Le rapport optimiste du docteur Chastenay semble aller dans ce sens. Si on admet le bien-fondé de ce rapport, alors la période de prélèvements sanguins forcés aurait été limitée au mois de mai et au début du mois de juin.


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Un témoignage indirect nous a été apporté par la fille d’un adjudant-chef au 19ème RG d’Hussein Dey, Auguste Causse. Ce dernier affirmait avoir trouvé un charnier composé uniquement de femmes et d’enfants [16] saignés à blanc. Il aurait alors demandé à son épouse de tuer leurs deux enfants, si le FLN venait à les intercepter. La famille Causse est partie le 12 mai, comme le montre le Journal de marches et d’opérations (JMO) du bataillon du 19ème RG, qui recense au jour le jour les activités au niveau du bataillon. Cependant en l’absence des JMO des compagnies, qui recense et décrit avec précision toutes les activités des unités effectuées sur le terrain, il est difficile de confirmer ces propos par des documents officiels [17].

 

Belcourt, Kouba, Maison-Carrée

Néanmoins, si on reprend les informations apportées par la fille de l’adjudant-chef Causse, Hussein Dey est évoqué. Ce quartier fait partie des lieux où les enlèvements sont les plus nombreux avec Belcourt, Kouba, Maison Carrée. Entre le 19 mars et le 12 mai, on compte 107 Européens disparus. Des hommes, mais aussi des femmes, des enfants et vieillards sont enlevés [18]. Plusieurs charniers de six à huit cadavres sont découverts par le 2/23e RIMa du chef de bataillon Rollet dans le secteur d’Hussein Dey : les 21 mai, 22 mai et 28 mai, soit un total de 22 cadavres. L’unité est alors mutée et remplacée par le 2/117e RI.

La Dépêche d’Alger évoque dans son édition du 23 mai la découverte de 17 cadavres à Haouch Hadda : deux Européens sont libérés, deux charniers, l’un de 8 corps, l’autre de 7 corps d’Européens. Le journal évoque «des tortures», «des corps mutilés rongés par la chaux vive» et «des blessures profondes». Les rumeurs affirment que deux autres cadavres ont été retrouvés, ce qui porterait à 17 le nombre de cadavres retrouvés. L’identité des cadavres et les raisons de la mort ne sont pas clairement évoquées, mais les termes laissent évoquer un centre d’interrogatoire du FLN. Au Frais Vallon, le 3/12e BI du commandant Thomas découvre 14 cadavres le 29 mai.

Le 5 juin à Beau-Fraisier deux compagnies du 12e BI trouvent un charnier (2 musulmans et de nombreux cadavres), mais la découverte provoque une émeute et dégénère en affrontements entre les unités de l’armée française et la force locale. Un officier français est tué, la découverte ne peut être exploitée. Le commandant Thomas est muté [19].

Dans le secteur de Hussein Dey, on trouve donc des charniers d’Européens après le 21 mai, soit une dizaine de jours après le départ de l’adjudant-chef Causse et la révélation de la découverte d’un charnier de femmes et d’enfants. La découverte de celui-ci par le 19ème RG n’a jamais été mentionnée auparavant par aucun récit. En l’absence des JMO des compagnies, il nous est impossible de prouver les propos de la fille de l’adjudant-chef. Il est pourtant intéressant de noter que les unités ou les chefs des unités qui ont découvert les charniers ont tous fait l’objet de mutation et que les découvertes n’ont pas été révélées au grand public, sauf pour le charnier du 22 mai.

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quartier d'Hussein Dey à Alger en 1962

On peut même être étonné de l’absence des JMO des compagnies du 19ème RG, alors même que subsiste le JMO du bataillon. Dernier point surprenant, l’adjudant-chef Causse évoque un charnier composé de femmes et d’enfants. C’est la seule mention d’une telle découverte jusqu’à aujourd’hui. Le fait d’avoir demandé à son épouse de tuer leurs propres enfants en cas d’enlèvements par le FLN montre qu’il pensait que sa femme et ses enfants pouvaient être menacés. Deux ans après la fin de la guerre d’Algérie, le 4 mars 1964, place de Chartres en Basse Casbah d’Alger on retrouvait dans un dépôt de confection un charnier de 32 cadavres contenant des corps d’hommes, de femmes et d’enfants dans de la chaux vive [20].

 

charniers

Pour les différents charniers découverts à Hussein Dey, au Frais Vallon et à Beau-Fraisier, il nous manque les causes du décès des victimes. Sont-elles décédées à la suite de tortures, d’exécutions sommaires ou de prélèvements sanguins ? Si l’on décide de prendre en compte le témoignage de l’adjudant-chef Causse, il est le seul à évoquer explicitement la cause de la mort : «saigner à blanc», cependant il n’a laissé aucune information permettant d’aller dans ce sens. Relaye-t-il les rumeurs algéroises ou s’appuie-t-il sur des éléments objectifs pour parler de prélèvements sanguins ? En l’absence de tout rapport d’autopsie, il est difficile de confirmer ou d’infirmer les propos de l’adjudant-chef Causse. Néanmoins, le contexte géographique des enlèvements, la chronologie des charniers découverts dans les environs et la volonté des autorités de ne pas dévoiler ces charniers et même de sanctionner les auteurs des découvertes peuvent nous faire penser que ce charnier aurait bien pu exister. Mais rien ne permet d’affirmer que ce charnier soit le résultat de décès à la suite de prélèvements sanguins, en l’absence de tout autre information complémentaire.

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rumeurs oranaises

«En Oranie et dans sa capitale, le phénomène des enlèvements est significatif en quantité, mais moindre qu’à Alger et dans la Mitidja.», explique J. Monneret, cela serait dû à la séparation des quartiers musulmans et Européens par des barrages [21]. La ville d’Oran connaît, comme à Alger, de nombreuses rumeurs de prélèvements sanguins effectués par le FLN. Dans son ouvrage, l’activiste de l’OAS G. Pujante évoque les prélèvements sanguins à l’occasion de l’arrestation du commando OAS Robespierre à la mi-mai : «Après une vive fusillade avec les gendarmes mobiles, ils sont appréhendés n’ayant plus de munitions et conduits non loin de là à l’école Langevin, en limite du village Nègre [Ville Nouvelle].

Ce lieu était réputé être la banque de sang des hôpitaux du FLN. Des médecins musulmans, mais aussi Européens, y saignaient à blanc leurs prisonniers et les cadavres étaient abandonnés nuitamment dans les environs.» [22] Le général Katz, responsable de la sécurité à Oran, les évoque également : «les rumeurs les plus mensongères courent la ville, propagées aussi bien par les notables que par les concierges» [23]. Un de ceux qui rapportent fidèlement les rumeurs est le RP de Laparre, arrivé de métropole, ce prêtre s’occupe du patronage d’une école dans le quartier européen de Saint Eugène à l’est d’Oran. Il décrit dans son journal [24] au jour le jour l’état d’esprit des Européens et les nombreuses rumeurs qui parcourent les quartiers européens d’Oran. Il dément cependant les informations rapportées précédemment, lorsqu’elles lui sont indiquées comme étant erronées.

 

prélèvements sanguins forcés

La première rumeur rapportée sur les prélèvements sanguins forcés par le RP de Laparre remonte au 22 avril. Il signale une clinique au quartier Victor Hugo, qui pratiquerait les prélèvements sanguins sur des Européens : «Pour se procurer du sang frais, il [le FLN] a établi des barrages sur les routes du quartier. Les automobilistes sont amenés à l’hôpital où un médecin français, sur une table d’opération les saigne totalement. Puis on va déposer leur cadavre sur la route.»

Deux informations du RP de Laparre nous permettent de douter de la crédibilité des informations rapportées. On parle d’un médecin européen qui procède à un prélèvement sanguin jusqu’à la mort du prélevé, sans aucun cas de conscience et en violation du serment d’Hippocrate. De plus, il ne semble pas logique que le FLN, à la suite des prélèvements sanguins effectués, ne cherche pas à dissimuler les cadavres et semble au contraire vouloir les exposer à la vue de tous.

Le RP de Laparre évoque ensuite le témoignage d’une femme, qui comme à Alger, dit avoir été enlevée pour être prélevée de son sang. Elle fait semblant de «mourir» lors du prélèvement, elle est déposée sur une route et apporte son témoignage. Or ce témoignage rapporté par le RP de Laparre, contrairement à celui d’Alger, recèle bien des invraisemblances : «Elle avait reconnue son propre médecin dans son assassin, le docteur Gomez, qui se trouve être aussi… secrétaire d’un secteur OAS et adjoint du docteur X., un de nos bons amis, à la clinique duquel il assure un service à certaines heures. La dame a reconnu aussi là-bas le docteur Y. [Larribère], ex-député communiste d’Oran, qui a aussi une clinique en ville, près d’ici au monument aux Morts. Enfin, elle a pu situer à peu près la clinique FLN et l’OAS a pris l’affaire en mains.»

On accuse donc un médecin européen, responsable OAS, de sympathiser avec le FLN, et de procéder à des prélèvements sanguins forcés sur une de ses compatriotes et de plus une de ses patientes ! Enfin, ce médecin n’arrive pas à distinguer un évanouissement simulé d’un décès. On est donc bien ici dans l’élucubration totale.

Un médecin, ancien député communiste, est également accusé de soigner des musulmans. Certains médecins progressistes, Européens d’Algérie ou métropolitains [25], s’étaient en effet portés volontaires pour servir dans les hôpitaux du FLN, mais affirmer qu’ils auraient cautionné des prélèvements sanguins forcés semble excessif. Un médecin européen travaillant dans une clinique du FLN aurait pu donc très bien utiliser une poche de sang sans en connaître la provenance et les méthodes utilisées pour l’obtenir. Enfin, un prélèvement sanguin ne nécessite pas obligatoirement la présence d’un médecin, un simple infirmier suffit pour mener à bien l’opération.

clinique du docteur Larribère

L’OAS s’attaque à la clinique du docteur Larribère en la détruisant par une charge explosive. Le docteur Gomez est blessé, tandis que sa clinique est incendiée par l’OAS. [26] Un tract de l’OAS du 25 avril [27] donne les raisons de l’attentat contre la clinique du docteur Larribère. Il est accusé d’aller soigner «les fellagha à l’école de Victor Hugo transformée en hôpital», et d’aider à mourir «les Français que les fellouzes réussissent à capturer.» Le tract évoque les soins qu’apporte le docteur Larribère dans le quartier musulman aux blessés considérés uniquement comme des combattants et non comme des victimes civiles musulmanes des attentats de l’OAS.

L’accusation de faire mourir les Français est vague et n’évoque pas explicitement les prélèvements sanguins. Or, cette raison est pourtant la principale motivation de l’attentat de l’OAS contre la clinique, selon le RP de Laparre et le témoignage d’un policier d’Oran [28]. Le tract de l’OAS fait également l’amalgame entre deux lieux du quartier Victor Hugo, c'est-à-dire le centre de soins de l’école qui se trouve rue de Suffren avec le centre d’interrogatoire des Européens capturés, qui se trouve rue du général Brossard [29].

On peut donc penser que ces faits, auxquels vient se rajouter l’accusation de posséder un poste émetteur récepteur, sont des prétextes destinés à justifier l’action de l’OAS. Un second tract de l’OAS du 26 avril donne d’ailleurs d’autres justifications à l’attentat contre la clinique du docteur Larribère : il est accusé d’avoir hébergé deux personnes issues des pays communistes et d’être un sympathisant communiste [30]. Il n’y a donc plus aucune accusation de l’OAS concernant les soins médicaux aux musulmans ou d’éventuels prélèvements sanguins sur des Européens. On peut donc penser que l’accusation de prélèvements sanguins était totalement mensongère ; le général Katz préfère évoquer, pour sa part, «un règlement de compte» à propos des attentats visant les cliniques des docteurs Gomez et Larribère.

banlieue du Petit-Lac

Le 27 avril, le RP de Laparre rapporte de nouvelles rumeurs [31] : «Dans la banlieue du Petit-Lac, il y aurait un camp de concentration FLN, pour tous les gens enlevés. Ceux qui ne sont pas notoirement OAS ne sont pas fusillés. On les garde soit comme otages pour d’éventuels échanges, soit pour des prises de sang, suivant les besoins de l’hôpital FLN de Victor Hugo, où sont soignés tous les musulmans de la ville. Aucun en effet ne veut plus aller à l’hôpital civil.» Les informations apportées se font plus précises : les détenus sont européens, mais ne font pas partie des activistes de l’OAS. On évoque la pratique des prélèvements sanguins. Ces caractéristiques se retrouvent également dans la lettre du légionnaire X enlevé le 8 mai à la plage des Sablettes à Arzew rapporté par le rapport militaire du 13 juillet 1962.

En revanche, il y a une nette différence, le lieu de détention sert aussi de lieu de prélèvement pour les besoins en sang de l’hôpital Victor Hugo, alors que le témoignage du légionnaire évoque deux lieux différents. On peut envisager l’hypothèse que dans le témoignage du RP de Laparre l’origine de la rumeur provient d’un des détenus du Petit-Lac libéré par les forces de l’ordre dix jours auparavant. R. Delpard rapporte en annexe de son ouvrage [32] des procès-verbaux de gendarmerie concernant des détenus libérés du Petit-Lac.

Selon le général Katz, les quartiers musulmans de Sanchidrian et Petit-Lac avaient connu des attaques de commandos de l’OAS les 16 et 17 avril. Une troisième attaque de l’OAS ayant fait une dizaine de morts, la population excédée intercepte huit véhicules européens et s’attaque aux Européens [33]. J. Monneret s’appuyant sur les archives de la gendarmerie et du Deuxième Bureau réfute l’interprétation de la vengeance du FLN à une action de l’OAS, qui n’apparaît nullement dans les rapports consultés. Les rapports évoquent l’action spontanée de militants du FLN de la dernière heure, qui veulent prouver ainsi leur fidélité à la cause de l’indépendance [34].

Par des procès-verbaux de gendarmerie, on apprend que le 17 avril, les gendarmes mobiles ont libéré pacifiquement les détenus du quartier du Petit-Lac, au nombre de treize, dont Madame Anton et ses deux enfants. Madame Anton et son fils de 11 ans racontent comment ils ont été interceptés au niveau du Petit-Lac, alors qu’ils se dirigeaient vers l’aéroport de La Sénia. Les Anton sont arrêtés et détenus au centre médical du Petit-Lac. Monsieur Anton est lynché par la foule avant d’avoir atteint le centre. Madame Anton y retrouve des Européens prisonniers, ainsi que deux Européens, qui s’occupent des soins aux blessés. Visités par des chefs FLN et des infirmières, Madame Anton et ses enfants ne subissent aucun sévice.

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L'Écho d'Oran, 21 juillet 1962, source

 

rien dans les PV de gendarmerie

Le FLN possédait un centre médical à Victor Hugo, mais également au Petit-Lac, où auraient pu être effectués des prélèvements sanguins. Cependant, les procès-verbaux de gendarmerie n’évoquent aucun prélèvement sanguin au Petit-Lac ou à Victor Hugo. G. Pujante, activiste de l’OAS, attribue la libération pacifique des prisonniers du FLN aux contacts entre Attou, chef FLN du Petit-Lac et la gendarmerie mobile dans la lutte contre l’OAS [35]. Si les propos de G. Pujante sont exacts, on peut exclure que le Petit-Lac ait pu servir de centre de prélèvement sanguin, en raison des contacts étroits entre le FLN et la gendarmerie mobile. On ne peut imaginer que la gendarmerie aurait toléré de tels actes sans intervenir, comme le montre d’ailleurs son intervention «pacifique» pour libérer les Anton et les autres prisonniers. Le témoignage rapporté par le RP Laparre ne peut pas concerner le quartier du Petit-Lac dirigé par Attou.

Le RP de Laparre évoque aussi le témoignage d’un Européen prisonnier qui s’est échappé de son lieu de détention du quartier Ville Nouvelle : «L’employé d’un ami, arrêté par un barrage FLN, a été enfermé vingt-quatre heures dans une pièce, avant-hier [le 25 avril], avec quarante cadavres. Mais un brave fellagha, ancien collègue d’une équipe sportive, l’a délivré. C’est le premier rescapé connu. Pour nos amis enlevés, on n’a que fort peu d’indices et personne ne peut ou ne veut rien faire. On suppose qu’ils ont déjà été saignés à l’hôpital FLN de Valmy. Mais pour les familles, l’incertitude est encore plus terrible que cette certitude-là. S’il y a eu tant de fusillades la nuit précédente, ce serait parce que la force locale a été à l’hôpital récupérer ses blessés musulmans et rafler en même temps les bocaux de sang de réserve.» Le rescapé aurait donc été détenu dans une sorte de morgue de l’hôpital Valmy de Ville Nouvelle, où se trouvaient 40 cadavres. S’agit-il de cadavres d’activistes de l’OAS exécutés ou de décès dus aux prélèvements sanguins ? Le RP de Laparre n’apporte aucune précision supplémentaire.

 

pénurie de sang

L’autre information rapportée par le RP de Laparre est le fait que le FLN connaîtrait une pénurie de sang, d’où la volonté de s’emparer de «bocaux de sang de réserve.» La pénurie de sang des hôpitaux FLN signalée par le RP de Laparre est expliquée par le fait que le FLN soigne désormais ses propres blessés. Le général Katz confirme qu’à partir du 26 avril, le personnel médical européen devient tellement hostile aux musulmans, qu’il est même nécessaire que les forces de l’ordre soient obligées de «transporter de l’hôpital civil (européen) d’Oran en Ville Nouvelle (quartier musulman) les blessés et les malades musulmans que les tueurs de l’OAS risquent de venir achever.»

À partir de cette date, les structures médicales européennes et algériennes sont tellement cloisonnées, qu’il est impossible pour un musulman de se faire soigner dans un hôpital européen, même en cas de pénurie de médicaments et de poches de sang. Les structures médicales du FLN, qui ont de plus en plus de mal à répondre aux soins médicaux de leurs propres blessés des quartiers musulmans d’Oran voient donc s’ajouter les blessés musulmans évacués des hôpitaux européens.

Le général Katz précise que même les blessés des forces de l’ordre, chargés de la lutte anti-OAS, ne peuvent plus être soignés dans les hôpitaux européens acquis à l’OAS. Ces derniers doivent se faire soigner «dans les hôpitaux de fortune de la Ville Nouvelle, (où) les médecins musulmans les reçoivent, bien que débordés en nombre par leurs blessés et propres malades. [36]» Le général Katz, chargé de la sécurité d’Oran, évalue le chiffre des victimes des affrontements entre l’OAS, le FLN et les forces de l’ordre entre le 19 mars et le 1er juillet, soit cent jours, à «32 membres des forces de l’ordre tués, 143 blessés, 66 Européens tués et 36 blessés, 410 Algériens tués et 487 blessés.»

Nous voyons donc bien que dans un processus similaire à celui d’Alger, des structures médicales ont été créées à Oran [37] par le FLN pour tenter de soigner par ses propres moyens les victimes des attentats de l’OAS. Les structures médicales du FLN devaient pouvoir répondre à une moyenne d’une douzaine de morts ou de blessés par jour, or celles-ci souffrent d’une pénurie de matériels médicaux, de médicaments, ainsi que de poches de sang. R. Kauffer évoque l’anecdote suivante (sans préciser le lieu Alger : ou Oran) : «dans le même temps, comble de l’absurde, des Européens brisent à l’aéroport des flacons de sang envoyés par des organismes humanitaires. [38]» Les structures médicales du FLN sont donc totalement dépassées par l’afflux de blessés musulmans et ceux des forces de l’ordre.

 

rumeurs sur les prélèvements sanguins

Ce n’est qu’à partir du 31 avril que le général Katz semble être au courant de la rumeur qui concerne les prélèvements sanguins forcés, qu’il assimile à d’autres rumeurs fantasques : «Les Européens d’Oran disent que les Arabes rendent exsangues ceux qui sont pris par eux et les laissent mourir. Leur radio assure que nous emmenons en Ville Nouvelle des personnes arrêtées pour leur prendre leur sang, nécessaire aux Musulmans.» [39]

Le général Katz ne prend pas au sérieux ces rumeurs, d’autant plus qu’elles rendent complices les forces de l’ordre des agissements du FLN. À partir du mois de mai à Oran, les rumeurs se font de plus en plus nettes pour assimiler les enlèvements à des moyens de pallier les carences en poches de sang. Cependant, les informations rapportées sont peu précises et ne permettent pas de dire formellement que les Européens enlevés sont les victimes de prélèvements sanguins.

J. Monneret révèle dans son ouvrage un bulletin de renseignement de la gendarmerie d’Arcole, située au nord-est d’Oran, daté des 3 et 4 mai. Ce document explique que les enlèvements ont deux motivations : celles de rechercher des activistes de l’OAS, et de faire des collectes de sang pour les hôpitaux du FLN. C’est le premier document officiel qui évoque cette pratique. Les prisonniers seraient détenus à Sidi Chami, à la cité Bel Air et à l’hôpital psychiatrique où auraient lieu également les prélèvements sanguins. Cependant, une note ajoutée par le supérieur hiérarchique explique que cette information n’a pas été recoupée et que la rumeur publique a amplifié l’information [40].

J.F., un Européen victime d’un enlèvement à Oran a décidé récemment d’apporter son témoignage et donne des informations complémentaires sur les prélèvements sanguins [41]. Policier métropolitain envoyé en Algérie en 1957, il se trouve à Oran en 1962. Le 8 mai 1962, il est muté en métropole. Quelques jours plus tard, après avoir organisé son déménagement, il se rend en voiture à l’aéroport de La Sénia. «Sa disparition a été signalée autour du 17 ou 18 mai.» Il ne se souvient plus de la date précise de son enlèvement.

Sur la route nationale, il est arrêté à l’entrée d’Oran par un barrage du FLN ou de l’ALN. Il est identifié comme policier, son arme et ses papiers lui sont confisqués. Ses yeux sont bandés. «Ils m’ont amené non loin de là», à proximité de la route où il a été arrêté. Il se retrouve dans une grande cour centrale et des bâtiments tout autour avec de nombreuses salles. Il pense au début que c’est une école, mais «certains ont pu me suggérer qu’il s’agissait des abattoirs d’Oran». La vue des crochets de boucherie plus tard accrédite cette idée. Il reste emprisonné une dizaine de jours dans une petite pièce.

Le FLN pense qu’en qualité de policier, il dispose de nombreux renseignements. On l’interroge chaque jour, il reçoit «des coups, des gifles» Mais il n’a pas les réponses aux questions posées. Il n’est pas seul à être dans ce cas : «J’entendais par moment des hurlements, certains proches, d’autres plus éloignés. De temps à autre dans le couloir qui passait devant ma prison, il y avait des bousculades et des cris.» J.F. est alors menacé d’être prélevé de son sang et d’être exécuté s’il ne répond pas aux questions de ses geôliers. Il voit en effet «des gens qui marchaient en titubant, pâles comme des morts, et qui criaient qu’on leur prenait tout leur sang. C’était affreux et difficilement descriptible» ; et on lui montre «des cadavres qui séchaient au soleil, certains accrochés par le cou à des crochets de boucherie.» Il reçoit de la nourriture et de l’eau ou du lait une fois à deux par jour.

Ce témoignage montre que sur un lieu de détention de prisonniers se trouve également un centre de prélèvement sanguin. Il est donc différent sur ce point de celui du légionnaire, mais se rapproche des propos du RP Laparre du 27 avril. On peut donc penser qu’il y avait deux pratiques possibles : utiliser les prisonniers présents pour pratiquer les prélèvements sanguins et ensuite acheminer les poches de sang, ou emmener un prisonnier dans des centres de soins en fonction des besoins en transfusion sanguine et y pratiquer les prélèvements.

J.F. est libéré grâce aux déclarations d’un musulman arrêté par les gardes mobiles sur la route nationale à l’entrée est, qui indique que le maire de son village est détenu à cet endroit. Les gendarmes mobiles et l’armée libèrent les détenus au début du mois de juin. «Je n’ai pas une idée du nombre que nous étions. Dans le véhicule où je suis monté, nous n’étions que trois ou quatre. Mais il y avait plusieurs véhicules, dont au moins une ambulance.» Après deux à trois jours d’hôpital militaire à Oran, il est rapatrié sanitaire dans un hôpital de métropole. Il est suivi régulièrement par des médecins, pour sa dépression nerveuse due à sa détention. Ce n’est que cinq ans plus tard, qu’il retrouve ses activités professionnelles.

 

lieu de détention et crocs de boucher

Le lieu de détention n’est pas précis, puisque le témoin avait les yeux bandés. Cependant, des informations sont apportées comme l’entrée d’Oran, la route nationale, la direction de la Sénia. On peut penser qu’il s’agisse de la route nationale n°4 sur laquelle les Anton ont été arrêtés. La détention au même endroit que les Anton à la cité du Petit-Lac, un mois après leurs libérations paraît peu probable. En revanche, les crocs de boucher peuvent nous faire penser à la cité des Quatre Chemins, où l’on trouve un abattoir et qui se trouve être à l’entrée d’Oran à proximité de la route nationale 4.

Ce lieu a été identifié par les forces de l’ordre comme un lieu de détention [42]. Dans un PV d’interrogatoire de Chouali-Chaila [43] daté du 5 mai par la gendarmerie, un homme appréhendé alors qu’il faisait des opérations de contrôle routier, explique qu’il travaille pour Attou au Petit-Lac, comme chef de la police. Il explique également qu’à la cité des Quatre Chemins une équipe du FLN procède, comme au Petit Lac, au contrôle et à l’interception de véhicules. Cette équipe dirigée par Lahcène Lahouari est installée au n°220 de la rue 7 aux Abattoirs.

Selon Chouali-Chaila : les personnes arrêtées «ont été étranglées ou égorgées par L. Lahouari, puis jetées dans la Sebkra [lac salé] du Petit-Lac.» Il lui attribue personnellement, par deux fois, une vingtaine de victimes. Il précise plus loin dans son interrogatoire qu’«une vingtaine de FSE et une dizaine de FSNA» ont été tuées par les hommes de Lahouari, soit une trentaine. Il affirme avoir vu lui-même quatre personnes égorgées aux Quatre Chemins.

Il est ensuite interrogé sur l’enlèvement de militaires français, mais il affirme tout en ignorer. Chouali-Chaila décrit l’organisation du secteur FLN au sud-est d’Oran qui dispose de deux points de contrôle au niveau des cités du Petit-Lac et des Quatre Chemins. Chouali-Chaila est chargé de contrôler les Européens au niveau du Petit-Lac. Le poste du FLN du Petit Lac, installé dans les locaux de la SAU, dépend hiérarchiquement de Victor Hugo. Selon l’historien algérien Fouad Soufi, ce groupe dirigé par Attou Mouedden et son neveu avait profité d’une rivalité entre les trois organisations du FLN et de l’ALN d’Oran pour prendre son autonomie après le 19 mars et contrôler les quartiers de Petit-Lac et de Victor Hugo [44].

Chouali-Chaila revendique l’interception d’Européens, qui sont ensuite détenus au centre médical du Petit-Lac. Ils subissent généralement un interrogatoire avec tortures, soit à la SAU du Petit-Lac, soit au quartier Victor Hugo (rue du général Brossard) ou aux Quatre Chemins. Les prisonniers peuvent être exécutés par étranglement ou égorgement dans les abattoirs de cette cité. Les cadavres sont systématiquement jetés dans la Sebkra (lac salé) du Petit-Lac. Chouali-Chaila ne nous donne aucune information sur le degré d’autonomie de Lahouari par rapport à Attou. Enfin, Chouali-Chaila ne mentionne pas la pratique de prélèvements sanguins sur les prisonniers, alors qu’il fait lui-même office d’infirmier. Le lieu précis rapporté par le RP Laparre le 27 avril pourrait être davantage celui des abattoirs des Quatre Chemins contrôlés par Lahouari plutôt que celui de la SAU du Petit-Lac dirigée par Attou.


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source : algeriefrançaise.org


alimentation nécessaire à la reconstitution du stock de sang

On retrouve des points communs entre les propos de J.F. et la lettre du légionnaire enlevé. Les lieux des enlèvements se trouvent tous deux dans la périphérie d’Oran, pour J.F. la route de la Sénia, pour le légionnaire la plage des Sablettes à Arzew. Les geôliers connaissent parfaitement l’identité des détenus (papiers du militaire ou du policier). Le fait d’avoir fait prisonniers des membres des forces de l’ordre ne semble leur poser aucun problème, comme si le FLN ou l’ALN se considéraient toujours en guerre contre la France, malgré les accords de cessez-le-feu. L’autre point commun est la nourriture : les prisonniers sont nourris avec diversité, mais frugalement et reçoivent de l’eau ou du lait, selon J.F. Ce témoignage rejoint celui du légionnaire qui indique aussi dans sa lettre : «Ils nous donnent bien à manger». Une alimentation minimale des détenus est assurée par les geôliers, ce qui est nécessaire à la reconstitution du stock de sang prélevé. Cependant tous les prisonniers ne sont pas obligatoirement prélevés de leur sang, comme le montre le témoignage de J.F., en revanche il s’agit d’un moyen de pression supplémentaire sur les prisonniers pour les faire parler.

Un autre point signalé par J.F. est le fait qu’on lui montre «des cadavres qui séchaient au soleil, certains accrochés par le cou à des crochets de boucherie.». Les propos sur des cadavres pendus à des crocs de boucher sont confirmés par la découverte de charniers d’Européens. Le journal britannique Daily Express du 9 mai 1962 révèle la nouvelle sous le titre : «L’horreur derrière des portes closes en Algérie.» La nouvelle de cette découverte macabre est même annoncée à l’Assemblée nationale par le député d’Alger Lauriol le 14 mai [45]. À la suite de l’enlèvement d’un Européen, sa sœur avait mené une enquête et avait reconnu son cadavre, vidé de son sang, à la morgue dix jours plus tôt, c'est-à-dire autour du 30 avril. Cette dernière avait alors donné le renseignement à l’armée qui avait procédé à une perquisition dans un abattoir d’un quartier algérien, où avaient été retrouvés 41 cadavres «tous saignés à blanc.» Le journal britannique parle de victimes des prélèvements sanguins.

le Daily Express et les prélèvements sanguins

Le Daily Express explique cette pratique par le fait que la religion musulmane interdit à des musulmans de donner leur sang pour une banque de sang [46]. Le sous-lieutenant Doly-Linaudière, arrivé du Constantinois à Oran le 6 mai, sympathisant OAS, défend la même interprétation sur la cause des décès en évoquant la découverte de «cadavres exsangues de trente Français accrochés par le menton à des crochets de boucherie : le FLN avait besoin de sang pour ses hôpitaux.» [47] Pourtant si l’on considère que l’information rapportée par la sœur d’une des victimes, que le cadavre du frère avait été «saigné à blanc aux poignets» ; il pourrait s’agir ici de coupures pratiquées aux poignets par un couteau pour torturer ou faire mourir d’hémorragie un prisonnier, plutôt que de prélèvements sanguins qui sont effectués au niveau de l’avant-bras. Cependant les propos de J.F. montrent que ces prisonniers ont pu être aussi victimes de prélèvements sanguins et de tortures avant leur exécution.

Il est fort probable que ce ne soit pas un charnier, mais plusieurs charniers d’européens pendus à des crochets de boucher qui aient été découverts à Oran le 7 mai, l’un de 41 cadavres, l’autre de 30 cadavres. La différence des chiffres entre le Daily express et le sous-lieutenant Doly-Linaudière est un premier indice. L’autre information provient du journal du RP de Laparre qui évoque ces découvertes et donne exactement les mêmes proportions.

À la date du 8 mai, il écrit : «On dit que les tirs d’hier soir auraient été déclenchés par la découverte en quartier musulman de deux charniers contenant quarante et trente Européens saignés. [48]» Un troisième charnier est aussi évoqué à la date du 13 mai, il parle d’une «courte et récente occupation» des abattoirs, où vingt cadavres ont été retrouvés pendus à des crochets. Les forces de l’ordre ont-elles décidées de faire des perquisitions dans les différents abattoirs de la ville occupés par des prisons du FLN ? Un tract de l’OAS du 27 avril évoquait l’occupation des abattoirs centraux par le FLN dès le 24 avril [49]. On peut penser qu’un des charniers découverts se trouvaient précisément dans les abattoirs centraux.

 

quinze points de détention d'Européens à Oran

Le rapport du 17 mai du chef d’escadron Coadic, chef du Deuxième Bureau d’Oran, publié par J. Monneret [50], identifie quinze points de détention des Européens à Oran, cependant le général Katz était hostile à toute intervention en raison du «climat général». Le chef du Deuxième Bureau explique avoir demandé le 2 mai des renseignements aux forces de l’ordre sur les endroits où les Européens pouvaient être détenus. Un premier lieu de détention est perquisitionné le 5 mai, et permet de récupérer un harki et un Européen. Quatre autres lieux sont alors perquisitionnés le 7 mai avec l’autorisation du général Katz. Le chef d’escadron Coadic en tire comme bilan : «Il est apparu d’une manière manifeste que des organismes clandestins y avaient été installés, mais avaient déménagé depuis peu. Sans doute à la suite de la perquisition du 5 mai.» On peut être surpris des mots employés pour évoquer la découverte des trois charniers d’européens pendus à des crochets de boucher par des mots bien sibyllins «d’une manière manifeste». Le rapport ne mentionne la libération d’aucun Européen entre le 7 mai et le 17 mai, date du rapport.

Un seul Européen ayant été enlevé le 14 mai est remis volontairement par le FLN aux forces de l’ordre. Les propos de J.F. s’inscrivent parfaitement dans la chronologie et la géographie des enlèvements, des prélèvements sanguins et des charniers découverts : le légionnaire X est enlevé le 8 mai, J.F. est enlevé entre le 10 et le 17 mai. Les enlèvements ont lieu dans la périphérie d’Oran. J.F. et le légionnaire sont détenus avec d’autres prisonniers. Des charniers d’Européens pendus à des crochets de boucherie ont été découverts entre les 7 et 13 mai. La Dépêche d’Algérie signale dans son édition du 18 mai que 11 Européens enlevés ont été «retrouvés par les forces de l’ordre à Oran.» L’édition indique que les noms des personnes libérées seront prochainement publiés, ce qui ne sera malheureusement pas le cas. On peut donc penser que la découverte des corps d’Européens dans les boucheries a accéléré les perquisitions, dont au moins une, a eu un résultat.

Concernant la persistance de pénurie de poche de sang à cette période, on dispose d’un témoignage d’une personne qui a failli être prélevée de son sang, comme un autre individu à Alger [51] : Virgile Renoux étant à la recherche son fils, il est emmené par des policiers musulmans dans le quartier arabe. Devant un bâtiment, des hommes en blouses blanches sortent, qui font un signe négatif aux policiers. «Il apprendra plus tard qu’il a été conduit à ce fameux hôpital clandestin où des Algériens prélevaient le sang des pieds-noirs arrêtés» S’appuyant sur deux bulletins de renseignements du 1er et du 9 juin, J. Monneret identifie le lieu à la polyclinique, rue du Figuier en Ville Nouvelle.

On pourrait cependant critiquer le témoignage de J.F. concernant les prélèvements sanguins. Il n’a pas été lui-même prélevé de son sang lors de sa détention, même si on l’a menacé de le faire ou qu’il a entendu un autre détenu dire qu’il allait être prélevé de son sang. Dans la chronologie de la révélation des prélèvements sanguins, l’enlèvement de J. F. se situe quelques jours après que la presse ait évoqué des découvertes des différents charniers. J.F. a vu des cadavres de détenus durant sa détention, mais sans avoir été le témoin direct ou la victime de prélèvements sanguins. J.F. ne fait-il pas ici relayer une rumeur des prélèvements sanguins forcés sur les Européens ? La question ayant été posée à J.F., il répond qu’il avait consulté des rapports de police faisant état «de rumeurs d’Européens ou de francophiles enlevés.

On ne savait pas ce qu’ils étaient devenus.» Il se souvient aussi qu’un cadavre d’Européen avait été découvert dans la banlieue d’Oran avant son départ d’Oran. Il croit qu’il a entendu parler pour la première fois de prélèvements sanguins, par «l’intermédiaire de ses geôliers, mais il n’est pas certain.» [52] Il ne faut alors pas exclure que les geôliers aient pu aussi utiliser cette menace pour faire pression sur J.F. et ainsi obtenir des renseignements. Le témoignage de J.F étant vague sur les prélèvements sanguins, toutes les hypothèses réfutant ou allant dans le sens de prélèvement sanguins sont à explorer.

Selon J.F., sa libération début juin serait le résultat d’une opération spontanée sur information. On peut nuancer cette interprétation, en raison du contexte général des autres perquisitions. En effet, après la découverte d’un charnier dans un abattoir (les abattoirs centraux) et la libération d’une dizaine d’Européens, la perquisition d’autres abattoirs en quartiers FLN aurait semblé logique. De plus, le PV de la gendarmerie signale les Quatre Chemins comme étant un lieu de détention et d’exécution des prisonniers.

Enfin, le bulletin de renseignement n°988 du 16 mai cite également les abattoirs de la cité des Quatre Chemins comme une «prison clandestine», il s’agit ici de la reprise de l’information transmise par la gendarmerie qui avait fait une copie du rapport de Chouali-Chaila au Deuxième Bureau et à la Commission mixte le 8 mai, comme le signale d’ailleurs la fin du PV. On peut donc se demander s’il était nécessaire aux forces de l’ordre de posséder ce renseignement supplémentaire pour pouvoir intervenir. Après les échecs des précédentes perquisitions, les forces de l’ordre ont peut-être pu préparer avec beaucoup plus de soin cette opération. L’opération conjointe des gardes mobiles et de l’armée, la présence de plusieurs véhicules, dont au moins une ambulance, montre qu’on pourrait être bien loin d’une opération spontanée.


le témoignage du légionaire J. Kemencei

Le dernier témoignage d’une personne qui évoque les prélèvements sanguins forcés sur des Européens à Oran est celui d’un légionnaire du 1er REI d’origine hongroise J. Kemencei [53] servant dans cette ville : «À la sortie de notre petite caserne, la route passait obligatoirement derrière l'hôpital. À un angle, au bas des étages et journellement, nous comptions plusieurs cadavres européens, certainement jetés hors de l'établissement. Ils étaient vidés de leur sang. Les marques de piqûres bien visibles aux coudes et surtout aux poignets – leurs geôliers prenaient leur sang directement à l'artère ! – témoignaient de l'assassinat.

Le FLN raflait même les gens bien portants, et les saignait à mort pour soigner les blessés et les malades arabes. Puis les camions de ramassage des ordures les transportaient, ces cadavres, aux décharges publiques. Les gendarmes mobiles, pourtant armés convenablement, avouaient leur impuissance faute d'ordres pour agir. Mais des CRS arrivaient tout fraîchement de métropole, pour former et instruire la future police algérienne, pendant que les Français d'Algérie se faisaient massacrer, ou prenaient rapidement la valise pour éviter le cercueil. Un comble !»

L’auteur J. Kemencei, gravement malade, est malheureusement décédé en décembre 2009, ce qui ne nous a permis d’obtenir des renseignements complémentaires sur les propos tenus dans son ouvrage concernant notamment la date précise du témoignage. La présence de corps humains jetés avec les déchets sans le moindre effort pour les dissimuler semble tout à fait invraisemblable pour retenir ce témoignage.

Si on devait cependant émettre des hypothèses, quant à la date des faits décrits par J. Kemencei, il nous faut reprendre ses propos. On a ainsi une impression d’un sentiment de totale impunité de la part du FLN, qui semble disposer de nombreux prisonniers européens. Le FLN agit au grand jour sans rien dissimuler, comme l’indique les mots : «journellement», «plusieurs cadavres d’Européens», «au bas des étages», «ramassés par des camions de ramassage des ordures», «décharges publiques». Le passage régulier d’un véhicule militaire français à proximité du charnier ne semble pas importuner le FLN, qui ne change en rien ses habitudes. J. Kemencei arrive à bord du véhicule à reconnaître les causes de la mort des Européens, puisqu’il arrive à voir distinctement les piqûres des prélèvements sanguins aux coudes et aux poignets.

En raison de l’impuissance signalée des forces de l’ordre (Légion étrangère, gendarmerie, CRS), les événements rapportés ne peuvent se situer qu’après le 3 juillet (date de l’indépendance de l’Algérie), mais plus probablement quelques jours après le 5 juillet, où de nombreux européens ont été lynchés et ont été fait prisonniers par le FLN. Trois indices vont dans ce sens : celui qui indique que les CRS formaient «la future police algérienne» et que l’armée et les gendarmes mobiles n’interviennent pas.

Sur le lieu des prélèvements sanguins repéré, J. Kemencei indique qu’il servait au dépôt de la Légion [54], qui «était situé juste derrière l'hôpital municipal, entre le Palais des sports et le cimetière, et qu'il sortait tous les jours pour acheminer le courrier (…) À la sortie de notre petite caserne, la route passait obligatoirement derrière l'hôpital.» Il y a effectivement un grand hôpital (avec un dispensaire de l’ALN) situé à l’angle de la rue Paul Doumer et du général Détrie. De l’autre côté de la rue du général Détrie en face de l’hôpital, il y a deux casernes et un dépôt. La première caserne est située à l’angle de la rue du général Détrie et de l’avenue de Valmy. Il y a une école, le souk et le cimetière juif derrière ces deux édifices. En face, de cette caserne il y a le dispensaire (de l’ALN) qui fait l’angle. La deuxième caserne qui jouxte le dépôt est au bout de la rue du général Détrie qui longe l’hôpital.

Derrière cette deuxième caserne, il y a le cimetière. On peut penser qu’il est dans cette caserne, en raison de la phrase suivante : «À la sortie de notre petite caserne, la route passait obligatoirement derrière l'hôpital. A un angle, au bas des étages et journellement, nous comptions plusieurs cadavres européens» En revanche, «le palais des sports» n’apparaît pas, qu’il confond peut-être avec le palais des Beaux Arts, rue Paul Doumer. Cet hôpital situé en Ville Nouvelle (ou Village Nègre) et à proximité des quartiers de Lamur et Médioni est bien localisé. Au sud de ces deux quartiers se trouvent la caserne de CRS et la caserne de la gendarmerie mobile. Ce témoignage de J. Kemencei sur la question des prélèvements sanguins forcés d’Européens n’est confirmé par aucun document officiel du 1er REI, certes lacunaire sur cette période. Le JMO du 1er REI [55] n’est pas exploitable, en effet entre le 30 juin et le 1er octobre 1962, le JMO s’interrompt. Le rapport sur le moral du 1er REI qui aurait été intéressant pour étudier la période est également absent [56]. De plus il n’existe, à notre connaissance, aucun témoignage de légionnaires, de policiers ou de gendarmes qui corrobore les propos de J. Kemencei.

Ainsi, malgré les hypothèses avancées, l’incertitude sur la date du témoignage et l’exhibition des cadavres d’Européens en pleine rue sont deux aspects du témoignage de J. Kemencei qui ne permettent pas de prendre en considération celui-ci pour établir l’existence de prélèvements sanguins forcés sur des Européens par le FLN.

Un territoire sans rumeurs : Tlemcen

Paradoxalement si les villes d’Oran et d’Alger connaissent des nombreuses rumeurs infondées ou troublantes dues à la concentration et aux tensions entre communautés, les campagnes ne semblent pas connaître ce phénomène. On peut expliquer l’absence de rumeurs par l’isolement et l’insécurité des campagnes, mais aussi  par le retrait des unités militaires des différents secteurs ruraux isolés et leur regroupement sur des centres plus importants, ainsi que le départ des Européens sur des villages plus importants ou en métropole. Un témoignage d’un harki recueilli par un ancien officier SAS (section administrative spécialisée) [57], qui s’occupe de ses problèmes administratifs, apporte un éclairage nouveau sur les prélèvements sanguins. Ahmed M. est harki au 128e BI en poste à Parmentier (Sidi Ali Boussidi) au sud de Sidi-Bel-Abbès. Il est enlevé près du poste par deux harkis déserteurs le 10 avril et est remis au FLN. Il est conduit en voiture après plus de deux heures de route à Hennaya situé au nord de Tlemcen. Il est regroupé avec d’anciens harkis ou moghaznis dans une ferme.

Il a du mal à évaluer le nombre de détenus, qu’il estime à une centaine, parmi eux il signale deux Européens. Les prisonniers sont utilisés à retirer des cadavres de trois puits situés aux abords de la ferme : «Je ne pouvais pas compter les cadavres, mais ils étaient très nombreux.» Il n’a pas vu de cadavres d’Européens, mais les prisonniers étaient divisés en plusieurs groupes pour accomplir cette tache ; il n’a donc pas eu accès à l’ensemble du site. Sur ce point, G. Pujante signale dans son ouvrage qu’à Sidi Hammadi à l’ouest d’Oran, on trouve des cadavres d’Européens enlevés dans des puits désaffectés [58]. Il serait donc habituel de dissimuler des cadavres dans des puits dans cette région.

Les prisonniers, au nombre d’une centaine, ne sont plus qu’une dizaine au moment de son évasion. La raison en est que le FLN pratiquait sur les prisonniers des prélèvements de sang. Ahmed M. affirme avoir été prélevé de son sang par trois fois et «en grande quantité». Le prélèvement était effectué dans l’écurie, dans un garage ou dans la salle des tortures. Il n’y avait pas de lieu spécifique. Des «civils» et des membres du FLN procédaient aux prélèvements sanguins. Les pertes élevées parmi les harkis sont expliquées par des prélèvements de sang fréquents, mais aussi «parce qu’ils n’étaient pas nourris.» D’autres décès sont dus à des tortures : des coups avec des câbles électriques, des décharges électriques avec la gégène, l’obligation de boire de l’eau jusqu’à la mort, être attaché par les pieds, la tête en bas jusqu’à ce que la mort s’en suive. Ahmed M., malgré son état de faiblesse, parvient à s’échapper et à rejoindre la frontière marocaine après trois jours de marche de nuit. Il réussit à rejoindre l’Espagne, où il affirme ne peser que 45 kg.

Si nous faisons le bilan des déclarations du harki Ahmed M., on peut constater que les descriptions concernant les exactions touchant les harkis recoupent les nombreux témoignages recueillis jusqu’alors. En revanche, il s’agit de la première fois qu’est évoquée la pratique des prélèvements sanguins forcés sur les harkis. On peut être surpris des lieux cités pour faire des prélèvements : une écurie, un garage ou une salle des tortures, qui ne sont pas les meilleurs lieux pour garantir des conditions d’hygiène optimales aux prélèvements sanguins. La fréquence des prélèvements et l’insuffisance de nourriture montrent qu’il ne s’agissait pas pour les geôliers de garder vivant le prisonnier le plus longtemps possible, mais que c’était un moyen d’accélérer la mort des détenus. Dernière point intéressant de ce témoignage, la région de Tlemcen n’avait jamais évoqué jusqu’à maintenant par les rumeurs de prélèvements sanguins, alors même que cette région comptait de nombreux Européens.

Si 6 500 Européens sur les 11 000 sont partis en métropole, selon le maire de Tlemcen à la date du 26 juin 1962, il en reste encore plus de 4 500 sur place. La région connaît aussi des enlèvements d’Européens, comme le 4 mai, où 11 Européens sont enlevés à Tlemcen [59]. Enfin, si cette région semble située en dehors des grands lieux d’affrontements entre activistes de l’OAS et le FLN, malgré le cessez-le-feu du 19 mars, la région est loin d’être calme ; en effet, G. Pujante rapporte le compte-rendu d’une réunion à Rocher Noir [60] faisant état d’affrontements entre le 1er étranger de la Légion étrangère de Sidi Bel Abbès et des unités du FLN. Le 9 juin, les affrontements se traduisent pour le FLN par 16 combattants mis hors combat (blessés ou tués).

Le FLN devait nécessairement avoir dans la région un hôpital pour soigner ses blessés de la région et avait donc dû mettre en place une banque de sang. Un mois auparavant, un bulletin de renseignement quotidien du 4 mai rapporté par G. Pujante nous apporte une information qui est loin d’être anodine, faisant état du vol à Tlemcen « de flacons stériles avec du liquide anticoagulant.» [61]. Ces flacons sont utilisés lors des prélèvements sanguins pour éviter que le sang ne se coagule. Parmi les mesures d’aides du CICR aux hôpitaux du FLN, trois lieux sont mentionnés : Alger, Oran et Tlemcen. À Tlemcen, deux médecins ont dû être envoyés par le CICR [62]. La région de Tlemcen, jamais été mentionnée par des rumeurs de prélèvements sanguins, semble être importante pour les services médicaux du FLN, comme l’indiquent les différentes sources.

Conclusion

Entre la fin avril et le début du mois de mai 1962, de nombreux enlèvements ont lieu à Alger et à Oran. Des rumeurs persistantes affirment que des Européens sont enlevés pour être vidés de leur sang. Ces rumeurs d’enlèvements apparaissent systématiquement à la suite de la création par le FLN de structures médicales pour soigner les musulmans en toute sécurité.

Ces structures sont confrontées à une pénurie de banque de sang, alors même que les besoins pour les blessés sont nombreux. Le CICR est aussi alarmé par cette situation et tente de pallier la pénurie de médicaments et de poches de sang.

Les rumeurs sur les prélèvements sanguins ont trois origines différentes.

La première origine vient des activistes de l’OAS qui l’utilisent pour discréditer les médecins européens sympathisants du FLN, montrer les violences du FLN, dénoncer la passivité des autorités françaises et justifier par là leur cause. L’OAS s’appuie pour cela sur des témoignages de rescapés, qui se sont enfuis ou sur la découverte de centres d’interrogatoire d’Européens mis en place par le FLN pour obtenir des renseignements sur l’OAS. Sur les lieux des centres de détention du FLN, on retrouve des cadavres d’Européens torturés, dont les rumeurs attribuent les traces de torture à des actes de prélèvement de sang.

Une deuxième source des rumeurs provient de personnes libérées par les forces de l’ordre ou affirmant avoir été enlevés et s’être enfuis, des civils (femmes, personne âgée) ou des membres des forces de l’ordre (un policier, un légionnaire et un harki). Ils donnent des descriptions relativement précises des prélèvements sanguins.

La troisième origine des rumeurs est constituée de personnes qui côtoient les Européens : militaires en opération, gendarmes, officiers de renseignement, prêtre d’un internat et journaliste. Informés de la découverte de charniers, ils donnent les effectifs des victimes, les lieux et évoquent les rescapés éventuels. De leur côté, les services de renseignements français et les forces de l’ordre sont assez imprécis sur les prélèvements sanguins et n’évoquent pas la découverte de cadavres ayant été prélevés de leur sang. Le document militaire évoquant l’affaire du légionnaire enlevé pour être prélevé de son sang est le seul document officiel qui étaye les rumeurs.

Enfin, en mentionnant un troisième lieu de prélèvements, jamais évoqué par les rumeurs, le témoignage d’un harki montre que les prélèvements sanguins ne concernaient pas uniquement les Européens des deux grandes agglomérations de l’Algérie, mais pouvaient également concerner d’autres régions plus reculées. Ce troisième lieu démontre que les rumeurs des milieux européens ne sont pas à l’origine de l’invention des prélèvements sanguins.

l’historien et les rumeurs

Pour l’historien, les rumeurs rapportées par les Européens sont à la fois des indices, mais aussi des obstacles pour la compréhension des faits, cependant en les croisant avec d’autres sources, il est possible de faire la distinction entre l’affabulation et l’existence de faits troublants pouvant faire penser à la possibilité de prélèvements sanguins forcés. Pourtant, en l’absence de rapports d’autopsie sur les charniers découverts, il est difficile de dire avec certitude si les victimes retrouvées sont mortes des sévices subis ou s’ils ont fait l’objet de prélèvements sanguins avant d’être exécutés.

Certains historiens de la Guerre d’Algérie pourraient justifier l’absence d’étude sur les prélèvements sanguins forcés, même pour les réfuter, en expliquant qu’il s’agit là de rumeurs nées de fantasmes transformant l’ennemi en monstre ou en vampire et qu’il est absolument inconcevable que ce type d’action ait pu être imaginé, voire mené à bien. L’historien a le devoir d’envisager toutes les hypothèses, de la rumeur comme de la réalité des prélèvements sanguins, et se doit de ne pas fermer une piste au prétexte que des actes barbares ne peuvent avoir été commis par des hommes. En dehors de cette étude sur l’hypothèse de prélèvements sanguins en Algérie, il est avéré que dans l’histoire du XXe siècle, trois pays, dont deux en Asie, ont procédé à de telles pratiques sur des prisonniers. L’Afghanistan des Talibans les a pratiqués avec «un personnel médical arabe ou pakistanais» sur des prisonniers de guerre, conservés comme «des banques de sang vivantes» [63]. Au Cambodge, les Khmers rouges les ont également pratiqués dans la prison S 21 [64]. Enfin, au Maghreb, le Front Polisario les a pratiqués sur des prisonniers marocains lors du conflit pour l’indépendance du Sahara occidental contre le Maroc dès 1975. Il est à noter que le Front Polisario avait ses bases-arrières en Algérie. Libéré avec 400 autres prisonniers en août 2004, le capitaine Ali Najab, pilote de Mirage, formé dans les écoles militaires françaises, évoque sa détention en 2005 au Monde : «les mieux portants devaient donner leur sang pour les hôpitaux. Certains devenaient de véritables vaches à sang.» Le Monde évoque aussi les témoignages d’Hamid et d’Houcène, «pompés jusqu’à dix fois par mois» [65]. Peut-on croire à une simple coïncidence si 13 ans après la fin de la Guerre d’Algérie et les prélèvements forcés effectués sur des Européens, d’autres prélèvements sanguins forcés aient pu avoir lieu sur ce même territoire algérien, mais cette fois-ci sur des prisonniers marocains ? 

Grégor MATHIAS
auteur de
Les sections administratives spécialisées en Algérie
(1955-1962), L'Harmattan
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L’auteur de cet article tient à remercier G. Pervillé, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse-Le Mirail, pour ses conseils et ses remarques lors de la rédaction de cet article, ainsi que pour l’apport de sources évoquant les prélèvements sanguins à Oran ou Alger.

notes

1 - Jean MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2001, p. 134.

2 - M. GUENTARI, Organisation politico-administrative de la révolution algérienne, OPU d’Alger, 1994, volume 1, p. 292. M. FAIVRE La Croix-rouge pendant la guerre d’Algérie, Lavauzelle, 2007, p. 48-49 : trois rapports des missions de secours du CICR entre le 29 mars et le 13 juin 1962 évoquent les problèmes sanitaires et médicaux des hôpitaux du FLN à Oran et Alger.

3 - Grégor MATHIAS, «Le sang des disparus d’Algérie en mai-juin 62 - un drame oublié de la guerre d’Algérie», Outre-Mers, T. 95, n°356-357, 2e semestre 2007, p. 265-280. Ce document m’a été remis par le père J. Saavedra (1930-2009), ancien légionnaire et traducteur à la sécurité militaire. Il avait traduit la lettre du légionnaire enlevé. Son nom apparaît sur le document, comme traducteur. Il a été ensuite chargé de détruire certaines archives de la Sécurité militaire lors du déménagement du centre de la Légion étrangère de Sidi Bel Abbés à Aubagne. Il a subtilisé le document avant sa destruction et l’a conservé 40 ans en sa possession avant de me le remettre. J. Saavedra a apporté un témoignage sur son itinéraire dans l’ouvrage d’E. MONTETY, Des hommes irréguliers, Perrin, 2006, chap. 4 , «Dieu s’arrête à Sidi Bel Abbés», p. 73-87. Deux autres officiers de la Légion étrangère ayant leur nom sur le document ont été également identifiés et contactés.

4 - Maurcie FAIVRE, 2007, p. 48-49 rapport N°251-008-014 du docteur Gaillard. Selon le rapport suivant du 23 mai au 13 juin, la situation semble avoir été résolue.

5 - M. FAIVRE, 2007, p. 48-49 rapport N°251-008-014 du docteur Gaillard. Selon le rapport suivant du 23 mai au 13 juin, la situation semble avoir été résolue.

6 - Rémi KAUFFER, L’OAS, Fayard, 1986, p. 296.

7 - J.-C. PEREZ, Le sang d’Algérie, éditions du Camelot et de la jeune garde, 1991, p. 35.

8 - Pierre NORA, L’OAS parle, Julliard, 1964, p. 256-263, document 61 «Mémorandum sur les enlèvements» du commandant Thomas remis à la défense de l’ex-capitaine Murat.

9 -J. MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, thèse Paris IV-Sorbonne, 1996 évoque le parcours du commandant Thomas, un officier qui a lutté le plus longtemps possible à Alger contre le terrorisme du FLN en coordonnant ses actions avec un responsable de l’OAS.

10 - P. NORA, L’OAS parle, Julliard, 1964. Cette version sera celle présentée par le commandant Thomas devant la Cour de sûreté de l’État pour défendre le capitaine Murat, responsable des commandos Deltas à Alger et de cette attaque en particulier en 1963.

11 - Yves COURRIERE, Les feux du désespoir, Poche, 1971, p. 728 et 730.

12 - SI AZZEDINE, Et Alger ne brûla pas, Stock, 1980 p. 144, 156 et 186-189.

13 - Y. COURRIERE, 1971, p. 693 et 727-734.

14 - F. DESSAIGNE, Journal d’une mère de famille pied-noir, l’Esprit nouveau, 1962, M. SUSINI, De soleil et de larmes, R. Laffont, 1982, p. 226-227. M. Susini est l’agent de liaison et la future épouse de J.J. Susini, un des dirigeants de l’OAS à Alger

15 - J. MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, Paris IV-Sorbonne, publiée à L’Harmattan, 2001, p. 138 s’appuyant sur les archives militaires (SHAT 1.H.1789). Des officiers de renseignements rapportent les rumeurs de prélèvements sanguins avec beaucoup de prudence et en expliquant qu’ils n’en possèdent aucune preuve, selon J. Monneret.

16 - Ibid, p. 131 et 134 : des enlèvements de femmes, d’enfants et de vieillards ont lieu à Belcourt, Kouba, Hussein Dey et Maison Carrée.

17 - SHD, JMO du 19e RG 1353 n°9. Les JMO des compagnies sont déficitaires pour l’année 1962 !

18 - J. MONNERET, 2000, La phase finale de la guerre d’Algérie, 2000, L’Harmattan, p. 134-135 rapport du général de Menditte, commandant du Corps d’Armée d’Alger.

19 - Ibid, 2000, p. 182-185

20 - Ibid, p. 309.

21 - J. MONNERET, 2006, p. 24 et p. 45 : 74 enlèvements sont recensés jusqu’au début juillet.

22 - G. PUJANTE, Itinéraire Lambda, de l’Algérie de papa à l’OAS, éd. Godefroy de Bouillon 2004, p. 231-232 et p. 335. G. Pujante, activiste de l’OAS fait état dans son ouvrage de documents des différents services de renseignements, ainsi que de documents du FLN et de réunions officielles des autorités militaires françaises sur Oran en 1962.

23 -J. KATZ, L’honneur d’un général Oran 1962, L’Harmattan, 1993, p. 192, à la date du 30 avril.

24 -M. de LAPARRE, Journal d’un prêtre en Algérie, Oran 1961-1962, Page après page, 2004, 254 p

25 -Si AZZEDINE, 1980, p. 188-189. Y COURRIERE, 1971, p. 728. L’information est donnée pour Alger.

26 -A. LANTA, Algérie, ma mémoire, 1999, éditions Bouchène Saint-Denis, p. 171 évoque des médecins qui travaillent au Village Nègre [connu aussi sous le nom de Ville Nouvelle] à Oran

27 - M. de LAPARRE, 2004, p. 94 et 97 et J. KATZ, 1994, p. 178.

28 - M. de LAPARRE, 2004, p. 94 et 97 et J. KATZ, 1994, p. 178.

29 - R. VETILLARD, témoignage de J.F., entretien téléphonique le 3 juin 2009. J.F. est policier à Oran à cette période et sera enlevé et détenu par le FLN à la mi-mai 1962, puis libéré par les forces de l’ordre

30 - R. DELPARD, Les oubliés de la guerre d’Algérie, 2003, annexe 5, p. 315-323 PV de Chouali-Chaili.

31 - G. PUJANTE, 2004, p. 243 Grâce à des complicités dans la police et la sécurité militaire, l’OAS s’était emparée des listes des membres du PCA en Oranie. G. Pujante mentionne en premier lieu le docteur Larribère parmi les 1100 membres du PCA en Oranie. p. 345 la clinique du docteur Larribère est surveillée par l’OAS.

32 - M. de LAPARRE, 2004, p. 102-103.

33 - R. DELPARD, 2003, p. 323-326, PV Y. et F. Anton.

34 - J. KATZ, 1993, p. 170-171 rappelle le contexte et évoque l’agression de la famille Anton.

35 - J. MONNERET, 2006, p. 68-69.

36 - G. PUJANTE, 2004, apporte d’autres précisions sur l’affaire Anton en relatant un autre PV, celui du 1er au 15 mai relatant les propos de René Bitsch, CRS rayé des cadres, qui était chargé de faire la liaison entre la gendarmerie mobile et Attou pour la recherche de dépôts d’armes de l’OAS. R. Bitsch sera assassiné le 4 mai par l’OAS. Voir également J. MONNERET, 2006, p. 46-56.

37 - J. KATZ, 1993, p. 9 et 160 à 178.

38 - M. GUENTARI, 1994, volume 1, p. 348 cite les dispensaires FLN à Ville nouvelle, Cité Petit, Petit-Lac, Brunie, Cholet, Victor Hugo, Planteurs, Ras el Aïn, Médioni (chirurgie). M. BENABOURA, OAS, Oran dans la tourmente, Dar el Gharb, Oran, 2005, p. 145 et p. 199. Il cite les mêmes lieux tout en ajoutant la rue Tombouctou pour la chirurgie, Bendaoud (les deux en Ville nouvelle) et Sidi El Houari et révèle l’identité des huit médecins, tous musulmans, à Oran.

39 - R. KAUFFER, 1986, p. 296.

40 - J. KATZ, 1993, p. 192

41 - J. MONNERET, 2006, p. 63.

42 - R. VETILLARD, témoignage de J.F. recueilli le 2 octobre 2008 et le 3 janvier 2009. R. Vétillard est l’auteur de Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, préface de G. Pervillé, Editions de Paris, 2008

43 - J. MONNERET, 2006, p. 60 Bulletin de renseignement n°988 du Deuxième Bureau : une prison clandestine se trouve au n°7 à la cité des Quatre chemins aux abattoirs.

44 -R. DELPARD, 2003, annexe 5, p. 315-323 PV de Chouali-Chaila, militant du FLN arrêté le 4 mai 1962 par les gendarmes français.

45 - F. SOUFI «L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962.» (p. 133-146) dans A. Oayau-Rosenman et L. Valensi, La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, Ed. Bouchène, 2004.

46 - J. MONNERET, 2001, p. 455, JO du 15 mai 1962, p. 1106.

47 - R. DELPARD, 2003, p. 207.

48 - G. DOLY-LINAUDIERE, L’imposture algérienne, Filpacchi, 1992, lettre du 13 mai, p. 185.

49 - M. de LAPARRE, 2004, p. 123

50 - Ibid, p. 130 et Tracts et émissions de l’OAS zone III : «Texte de l’émission réalisée sur les ondes de la TV le 26 avril.» mentionne l’occupation des abattoirs centraux le 24 avril par le chef FLN Kadiri avec l’aide des gardes mobiles, qui en expulsent les Européens. L’endroit aurait servi par la suite de poste de commandement au chef local du FLN.

51 -J. MONNERET, 2006, p. 167-169.

52 - Ibid, p. 65-66 citant G. TERNANT, L’agonie d’Oran, p. 113.

53 - R. VETILLARD, témoignage de J.F., entretien téléphonique le 3 juin 2009.

54 - J. KEMENCEI, Légionnaire en avant, J. Grancher, 1985, éd. de la Seine, succès du livre, 1991, p. 342-345.

55 - SHD, 7.U.618, un PV de dissolution du centre d’instruction de février 1962 signale la présence d’un dépôt de la Légion étrangère à Oran.

56 - SHD, 7.U.617, JMO du 1er REI 1958-1964.

57 - SHD, 7.U.618, les rapports sur le moral du 1er REI sont déficitaires de 1957 à 1964.

58 - J. du BOUCHAUD, ancien officier SAS en Algérie, a reconstitué le parcours militaire et civil d’Ahmed B., harki de1959 à 1962, à partir de son livret militaire et de son témoignage.

59 - G. PUJANTE, 2004, p.336.

60 J. MONNERET, 2000, La phase finale de la guerre d’Algérie, p. 171 et 231.

61 - Ibid, p. 332-333 réunion du 13 juin 1962, Rocher noir, n °2124/CSFA/EM entre C. Fouchet, représentant du gouvernement français pour les Affaires algériennes, le Général Fourquet, responsable des forces de l’ordre en Algérie et Abderrahmane Farès, représentant du GPRA. Le général Fourquet interpelle A. Farès sur les enlèvements d’Européens et les combats entre 1er Régiment étranger et deux unités du FLN. A. Farès répond que les enlèvements sont une réponse aux opérations de la Légion étrangère. C. Fouchet réplique que des enlèvements ont lieu dans des secteurs où la Légion n’est pas présente. Le général Fourquet affirme que le gouvernement a donné des ordres pour résoudre le problème posé par la présence de la Légion.

62 - Ibid, p. 335.

63 - M. FAIVRE, 2007, p. 48-49.

64 - M. BARRY, Le royaume de l’insolence, Afghanistan 1504-2001, Flammarion, 2002, p. 489. M. Barry est un spécialiste de l’Afghanistan. Il est actuellement professeur à l’université de Princeton. Il a travaillé comme consultant pour la Fédération internationales des droits de l’homme, Médecins du Monde et les Nations unies.

65 - Le Monde, 11 octobre 2005 «L’enfer sahraoui».

 

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lundi 21 mars 2011

un livre sur le Cameroun (1948-1971) : critique

 9782707159137FS

 

 critique du livre Kamerun

Marc MICHEL

 

Thomas DELTOMBE, Manuel DOMERGUE, Jacob TATSITSA, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, La Découverte, 2011, 742 pages, index, photos.

À la lecture de cet énorme pavé, on peut être partagé entre l’admiration et l’agacement. Admiration pour le travail d’enquête et le dépouillement d’un  nombre assez extraordinaire de sources, agacement par leur traitement et l’esprit général du livre. Les auteurs (on ne sait pas comment a été distribué le travail) ont entrepris de raconter les évènements dramatiques qui ont secoué la marche vers l’indépendance de l’ancienne colonie allemande, partagée à l’issue de la Première Guerre mondiale en deux «mandats» de type «C», l’un britannique, l’autre français, devenus «territoires sous tutelle internationale», après 1945.

En fait, ils se sont intéressés essentiellement au «Cameroun français » parce que celui-ci fut le théâtre d’un mouvement révolutionnaire incarné par un parti de masse, l’Union des Populations camerounaises, et par un leader mémorable, Ruben Um Nyobe, tué («assassiné», selon les auteurs) au combat, le 13 septembre 1958. Mais sa disparition ne constitua qu’un épilogue provisoire ; la «rébellion», localisée d’abord dans le sud du pays, se prolongea et s’amplifia, plus acharnée, avec des caractères nouveaux, en partie contaminés par du banditisme social et l’exécution des deux derniers leaders importants du mouvement. Selon les auteurs, le système de relations construit au Cameroun durant ces deux décennies des années 1950 et 1960 par la France, avec l’approbation de la communauté internationale, aurait servi de modèle aux autres décolonisations françaises en Afrique noire et constitué un élément fondateur de la Françafrique.

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quelle "chape de silence" ?

Les auteurs prétendent briser la «chape de silence» qui aurait entouré les événements tragiques de cette décolonisation et le manque d’intérêt des  historiens. C’est tout de même faire peu de cas de toute une littérature camerounaise l’ait dénoncée et que nous-même nous y avons consacré des recherches et plusieurs publications dont une dans la Revue française d’Histoire d’Outre-Mer (n° 324-325, 1999, «Une décolonisation confisquée, Perspectives sur la décolonisation du Cameroun sous tutelle de la France, 1955-1960», et dans la revue l’Histoire (n° 318, mars 2007).

En réalité, les auteurs veulent se situer sur un autre terrain, qui n’est pas à proprement parler, celui de l’historien. Ils se situent, en effet, dans la droite lignée du journalisme d’investigation et de dénonciation, à la manière de Pierre Péan et de François-Xavier Verschave, auxquels ils font d’ailleurs directement référence. Ils affectionnent les titres à sensation, à commencer dans le choix du titre général de l’ouvrage Kamerun, (graphie à l’allemande), celui de pratiquement toutes têtes de chapitres («Epilogue pour un massacre», «Au pays des Blancs», «Le Kamerun s’embrase», «traquer et éliminer…»), des sous-chapitres («Coups tordus», «Comme en Algérie, torture, infiltration, internement» etc…, etc…), dans l’emploi de formules choc «Dien Bien Phu, Valmy des peuples colonisés» et les qualificatifs faciles ou insupportables («l’étrange docteur Aujoulat», «le bien nommé René Tiran», «le brave colonel X», «le brave lieutenant X).

 

bilan sinistre mais vision manichéenne

Cependant, si l’on passe sur les excès de la langue militante ou journalistique, et sur le point de vue ouvertement pro-upéciste, cet ouvrage est riche d’informations et débouche sur un bilan très noir pour l’État postcolonial et pro-occidental du Cameroun Le constat est abrupt, et ceux qui ont eu une expérience concrète du pays le partageront au moins en partie.

On ne peut cependant le limiter à la vision manichéenne qu’en donnent les auteurs. On fera observer par exemple que les maux qu’ils dénoncent dans ce Cameroun qu’ils considèrent au mieux comme un État fantoche et policier, ne sont pas du tout spécifiques à ce pays et que, sauf exceptions, tous les régimes postcoloniaux, pro ou anti-occidentaux en Afrique, ont connu les mêmes dérives antidémocratiques : parti unique, dictature, tyrannie, mépris des droits de l’Homme, des libertés individuelles ou collectives, usage immodéré de la force, culte de la personnalité etc., etc., qu’on ne peut pas toujours reconnaître dans ces dérives, la responsabilité des anciennes Puissances coloniales et de leurs manœuvres machiavéliques antérieures.

Que ce soit le Ghana de N’Krumah ou la Guinée de Sékou Touré, classés alors parmi les États «progressistes», soutiens de l’UPC, plus tard le Zimbabwe de Mugabé, ou à l’autre bord, le Zaïre de Mobutu…, sans parler des pays du Maghreb, on doit constater que le «postcolonial» a trahi la démocratie. On fera observer également que la décolonisation française au Cameroun, pour sanglante qu’elle fut, n’a pas atteint le degré de violence qu’ont connu le Kenya dans les années 1950, les colonies portugaises dans les années 1960-70 ou encore le Sud-Ouest africain (Namibie) et la Rhodésie du Sud (Zimbabwe), à la même époque.

 

la répression contre le peuple bamiléké

C’est par rapport au cliché d’une décolonisation «douce» de la France en Afrique noire que le Cameroun fait tache. L’intérêt du livre ne nous parait peut-être pas dans ce procès anachronique, ni même non plus dans la «révélation» de ce que les auteurs considèrent sans doute comme des «scoops», par exemple, l’influence théoricienne du colonel Lacheroy (qui a disparu très vite de la scène politique et militaire), le rôle, également, de ce curieux mouvement de contre-subversion qui s’est appelé Réarmement moral.

Bien sûr, les auteurs s’étendent comme on peut s’y attendre quand il s’agit de Françafrique sur l’infiltration des réseaux, les hommes de Foccart (après 1958), les circonstances (très connues) de l’assassinat de Moumié, à Genève, en 1960. Ils font surtout une part majeure aux actions des militaires instruits en Indochine ou en Algérie… Tout ceci vise, en définitive, à démontrer la complicité criminelle entre le régime gaulliste et le gouvernement potiche (mais infiniment redoutable) d’Ahmadou Ahidjo et à ce que d’autres ont appelé le «génocide» du peuple bamiléké dans l’Ouest-Cameroun, au début des années 1960.

Les auteurs se gardent d’employer le terme et des évaluations chiffrées que beaucoup attendraient, alors qu’à la suite de «témoignages» (invérifiables, ou absurdes), on a parlé de centaines de milliers de morts, 300 000, même 400 000 pour une population comptant environ 3 millions d’âmes. Très prudemment, les auteurs en restent à une fourchette, suffisamment impressionnante, d’un peu plus de 61 000 à un peu plus de 76 000 victimes entre 1956 (début réel de la révolte armée) et 1964 (quasi-achèvement de la rébellion).

 

"guerre cachée" ?

Pour le public qui ignorerait l’histoire, particulière et dramatique de l’indépendance du Cameroun, et s’étonne parfois du ressentiment anti-français qui se manifeste encore souvent aujourd’hui dans ce pays, ce livre apporte un éclairage cru, bien que partisan.

«Guerre cachée», affirment les auteurs. Oui, mais «guerre cachée» tout de même parce qu’elle s’est déroulée en marge de la guerre d’Algérie et qu’elle ne pouvait avoir le même retentissement national en France que cette dernière parce qu’elle a été menée par des militaires de carrière et des contingents eux-mêmes africains. Ses origines remontent loin, voire très loin dans la construction de la colonie elle-même, sujet que ne traite pas le livre, en tout cas, à la Seconde Guerre mondiale et aux émeutes qui, en 1945, secouèrent la capitale économique du pays, Douala ; ces événements sanctionnent effectivement un divorce entre une minorité de colons braqués dans une attitude réactionnaire et raciste d’un côté, de l’autre, des jeunes générations camerounaises.

Mais le divorce ne concerne pas seulement ces «colons de combat» et «les indigènes» ; il apparait aussi entre une Administration coloniale, expression de l’État français et ces élites d’évolués, conscients de la particularité de la situation internationale de leur pays et, apparemment, gagnés par des mots d’ordre apportés par des militants syndicaux et soutenus par la nébuleuse des organisations communistes.

Bien sûr, les auteurs ont raison de souligner l’autonomie d’action et de conception de l’UPC, créée en 1948, par rapport aux organisations communistes de la métropole ; mais on ne peut perdre de vue le poids de la Guerre froide sur la perception par l’administration française et ses alliés camerounais, également par la majorité de la communauté internationale, d’un mouvement qui, en 1955, entre délibérément dans l’action armée. Ses modalités d’action, son vocabulaire, ses slogans, ses méthodes et les soutiens qu’il reçoit à l’extérieur, en métropole et dans le monde communiste, laissent peu de champ à un accommodement et convainquent effectivement qu’il vaut mieux trouver des interlocuteurs moins radicaux.

 

"libération nationale" ou "révolte tribale" ?

Si l’on tente de résumer brièvement les événements, l’UPC, première manière, sous la direction de Ruben Um Nyobe, est vue par l’administration française plutôt qu’un mouvement de libération fondée sur une identité nationale crédible, comme une révolte «tribale» appuyée sur les frustrations d’une partie de la population camerounaise, dans le sud du pays, en pays bassa, et à Douala récupérée par des agitateurs révolutionnaires avec les slogans d’indépendance nationale et de réunification des deux Camerouns. Quand la révolte gagne l’ouest Cameroun, dès 1957, ces objectifs paraissent assez secondaires par rapport à des motivations sociales et politiques beaucoup plus localisées.

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Néanmoins, pour les responsables français, ils constituent aussi un danger dans la mesure où ils sont toujours instrumentalisés par l’UPC en exil qui trouve dans les pays «progressistes» et dans les pays du bloc communiste le seul écho audible à l’extérieur, en particulier à l’ONU. Malgré la mort de Ruben Um Nyobé, il y a bien continuité entre la rébellion upéciste dans le sud et celle de l’ouest des acteurs et des objectifs. Entre temps, la politique française, en l’occurrence le haut-commissaire Messmer, met en place un gouvernement autonome qui, avec Ahidjo, prend à son compte les deux piliers de la revendication upéciste : l’indépendance et la réunification, les «confisquant», en quelque sorte, à l’UPC, avec l’approbation de la France.

Selon les auteurs, dès la première «phase», l’Armée française a joué un rôle politique et militaire majeur, quoique la répartition des rôles entre le haut-commissaire Pierre Messmer, son principal adjoint Daniel Doustin, et le lieutenant-colonel Lamberton, chef des opérations militaires en Sanaga maritime, ne soit pas aussi claire que les auteurs le disent. Par la suite, l’Armée française intervient essentiellement en appui à des forces camerounaises en formation (le statut de mandat puis d’État sous tutelle interdit en principe tout recrutement militaire jusqu’à l’indépendance).

 

les objectifs des auteurs

Néanmoins, démontrent les auteurs, au cours des opérations en pays bamiléké, les forces françaises, proprement militaires et de gendarmerie, ont non seulement participé activement et directement à une répression de masse mais aussi à des actes de barbarie cautionnés par leurs supérieurs.

Toute cette violence visant à assurer le transfert de compétence à un pouvoir à la solde de la Françafrique. Les objectifs des auteurs sont clairs : alimenter une condamnation de la France et provoquer sa repentance dans le dossier, l’emploi de la torture, comme en Algérie, dont ils font la principale accusation à charge. Les réalités locales sont beaucoup plus compliquées et à n’écouter qu’une seule catégorie de voix, à généraliser, à se fier trop souvent à des témoignages et de sources de seconde main, à confondre le discours de l’historien et le discours du polémiste, on peut être amené à des réserves.

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général de Gaulle, avec à sa gauche Louis-Paul Ajoulat,
en visite au Cameroun en mars 1953 (Archives nationales de Yaoundé)

Un exemple : utilisant une source secondaire, les auteurs attribuent au général de Gaulle dans un discours prononcé à Bourges, le 7 mai 1959, une déclaration par lequel celui-ci aurait appelé les «Grands» à aider les faibles de ce monde parce «qu’ils sont des Blancs, des peuples civilisés et que leur devoir est commun» ; en réalité le Général avait dit «leur devoir, puisqu’ils sont les plus riches, les mieux pourvus et les plus forts, leur devoir c’est d’aider les autres, ceux qui sont dépourvus, ceux qui sont sous-développés». Ce n’est pas la même chose.

Ce détail fait peser des soupçons sur la crédibilité des multiples sources secondaires invoquées, souvent placées hors contexte, et pratiquement toutes dans un seul sens, laissant de côté celles qui n’arrangent pas. L’encart de photos est intéressant. On remarque en particulier les terribles photos de têtes coupées, destinées à soulever l’indignation du lecteur ; mais on sait que ces procédés de terreur ont été aussi utilisés par les «rebelles» et la représentation de ces usages horrifiants aurait dû être assortie d’un commentaire faisant appel à l’anthropologie.


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Têtes coupées de combattants nationalistes

La photo a assurément un effet émotionnel assuré. Mais, finalement, on ne sait quelle valeur démonstrative lui attribuer. Cette pratique était courante dans les guerres «traditionnelles», chez de nombreux peuples africains, attestée chez les Baoulé par exemple ou parmi les populations de l’Oubangui, et démontraient la force du vainqueur.

Elle a existé des deux côtés au cours de la guerre en pays bamiléké, comme en témoignent les assassinats à la marchette des deux pères de la Mission de Bafang dont les corps furent retrouvés décapités en novembre 1959. Le mélange entre pratique de guerre ancienne et calculs politiques modernes aurait pu être mieux analysé. La guerre en pays bamiléké dans les années 1960 n’est pas véritablement interrogée, même moins que le commandement français lui-même à l’époque qui voulut se défendre d’entrer dans la répression d’un soulèvement qui dépassait une simple «jacquerie».

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Entraînement des élèves officiers de l’École militaire interarmes du Cameroun,
dans la zone de Koutaba en 1960, sous la supervision d’instructeurs français.
(Archives nationales de Yaoundé)

Les auteurs ne semblent avoir eu pour souci que de démontrer les compromissions des militaires français dans les actions à l’égal de ce qui se passait en Algérie. Les auteurs auraient également pu faire l’économie de nombreux développements hors-sujets ou très connus, qui surchargent inutilement une lecture déjà suffisamment démonstrative. L’existence d’un index et celle d’un appareil de notes conséquent sont des bons points, l’absence d’un catalogue des sources et de la bibliographie est très regrettable.

L’UPC exerce encore la fascination romantique d’un mouvement animé par un idéal patriotique, un chef intègre et charismatique, le Mpodol («porte-parole» en bassa), Ruben Um Nyobe), une lutte dans les «maquis» du Cameroun. L’atmosphère internationale n’est pas ou plus prise en compte, autrement que sur le mode de la mise en accusation de l’Occident et de la défense d’une Francafrique problématique.

Peut-on oublier qu’encore au tournant des années 1960, la subversion communiste était imaginée, à tort ou à raison, comme équivalente à l’islamisme aujourd’hui. Mais les auteurs cherchent moins à analyser l’évolution des forces économiques, sociales et politiques de ce pays «compliqué», reconnaissent-ils, qu’à instruire un procès.

Au total, leur thèse est si lourdement appuyée, les effets si recherchés, les accusations si constamment nominatives et le caractère si polémique, qu’elle n’atteint pas vraiment son but et qu’elle n’est pas toujours convaincante, loin de là. Ceci dit, ce livre est une somme incontournable et un dossier à verser au procès de la France en Afrique. Il ne va pas dans le sens d’une réconciliation ni d’une approche apaisée d’une histoire commune et il est destiné à rouvrir des débats passionnés.

Marc MICHEL
professeur honoraire d'histoire de l'Afrique
à l'université de Provence

 

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- iconographie : les photos sont tirées de l'ouvrage

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mardi 15 février 2011

Disparition Audin : débat sur la chaîne LCP

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Guerre d'Algérie : l'éternelle déchirure

général Maurice FAIVRE


Ce débat diffusé le 12 février par la chaîne LCP a permis de corriger certaines outrances du documentaire sur la disparition de Maurice Audin. Tout n’a pu être dit, l’animateur Benoît Duquesne ayant donné la parole aux six participants de façon inégale ; les correspondants de Maurice Faivre font état d’une évidente préférence pour les cinq partisans de la version de Vidal-Naquet et des thèses anticolonialistes du FLN.

Le réalisateur Demerliac du documentaire a prétendu avoir fait une recherche historique complète, mais il se référait principalement (comme S. Thénault) aux articles du Monde, de l’Express et de l’Humanité, et à des archives ouvertes  de l’Institut d’Études politiques. Les archives de la Commission de Sauvegarde du droit et des libertés, non ouvertes, n’avaient pas été consultées.

Le réalisateur s’est d’autre part référé aux déclarations de madame Audin, dont il a eu raison d’évoquer le courage et la ténacité. On aurait pu rappeler que plus de 2.000 familles françaises éprouvent la même douleur pour leurs disparus en Algérie, jamais retrouvés. Malgré l’admiration de Sylvie Thénault pour la compétence historique de Vidal-Naquet, Maurice Faivre a rappelé que cet historien de la Grèce avait reconnu qu’il n’était pas un historien de l’Algérie, mais un militant politique. Demerliac a finalement confirmé que sa version reposait sur des hypothèses.

Sylvie Thénault, historienne reconnue, compétente sur le maintien de l’ordre public, a réaffirmé sa position sur l’État de droit et condamné l’intervention de l’armée dans la répression des manifestations d’opposition. Elle semble avoir oublié - ou méconnu - que Paul Teitgen, secrétaire général du préfet d’Alger, n’avait pu éliminer le terrorisme qui en 1956-57 faisait des centaines d’attentats (40 à 50 Européens et 300 Musulmans tués chaque mois). Le gouvernement socialiste avait dû faire appel à l’armée pour éradiquer ce terrorisme urbain ; la Cour d’appel d’Aix a admis que Robert Lacoste a choisi de porter secours aux victimes.

Le président Patin contredit la thèse de S. Thénault (1): «la nature du conflit rend très difficile le maintien scrupuleux de la légalité… il serait prématuré de retirer les pouvoirs de police à l’autorité militaire, qui conduit une lutte efficace contre l’organisation militaire clandestine du FLN. La population musulmane a confiance dans l’armée qui la protège». Par la suite, l’unité d’action civilo-militaire s’était révélée seule efficace pour conduire la lutte contre-révolutionnaire. In fine, la rupture de cette unité d’action s’était traduite par une politique de concessions unilatérales. Tout cela n’a pas été dit.

des accusations mensongères rejetées par la Cour d'Appel

S. Thénault a par ailleurs reconnu que le FLN, minoritaire dans la population musulmane, s’était imposé par la violence, absolument nécessaire pour les Algériens selon Malika Rahal (2). C’est ce qu’a confirmé Jacques Julliard : «Incapable de provoquer un soulèvement généralisé, le FLN  a eu recours à la terreur et aux atrocités» (Nouvel Obs du 10 mai 2001). Charles Sylvestre a célébré l’appel des douze (3) qui avait suivi la campagne de presse lancée en 2000 par Louisa Ighilariz.  En réalité,  à l’issue d’une longue bataille judiciaire, les accusations mensongères de Pouillot et d’Ighilariz  ont été rejetées par les Cours d’appel de Paris et d’Aix-en-Provence en 2005, confirmées par la Cour de Cassation le 9 janvier 2007.

L’animateur a essayé de faire confirmer par François Pouillot ses aveux d’avoir donné un  coup de main (sic) aux tortionnaires de la villa Sesini. Il n’a pas été difficile à Maurice Faivre de démontrer que Pouillot n’avait pu séjourner dans cette villa en 1961, mettant à mal l’ensemble de son témoignage. Jacques Inrep confirme que tous les acteurs de la guerre d’Algérie n’étaient pas des tortionnaires.

S’agissant de la connaissance des généraux Schmitt et Faivre sur l’affaire Audin, elle est uniquement documentaire ; aucun des deux n’était à Alger au moment de sa disparition. L’objectif du débat étant de provoquer une condamnation du gouvernement et de l’armée de 1957, Maurice Faivre a affirmé qu’une repentance éventuelle ne pourrait être que bilatérale. Le professeur Mandouze, qui collabora avec Vidal-Naquet, l’a reconnu dans ses Mémoires d’outre-siècle ; un autre collaborateur, le philosophe Paul Thibaud considère la guerre d’indépendance algérienne comme un événement tragiquement négatif. Dans ce débat inégal, quelques vérités ont cependant pu être dites.

Maurice Faivre
le 15 février 2011

* visionner le débat

1 - Commission de Sauvegarde. Dossiers 3134, 3161. Réf. Maurice Faivre, Conflits d’autorité durant la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2004, pages 62 et 119.

2 - Faisant la biographie d’Ali Boumendjel, Malika Rahal confirme la thèse d’Aussaresses sur l’assassinat de Boumendjel. Cette thèse a été mise en doute par le professeur Richet de la Commission de Sauvegarde, selon lequel Boumendjel a renouvelé une tentative précédente de suicide.

3 - Les douze avaient alors demandé au ministre de la Défense que le général Faivre soit sanctionné pour ses déclarations sur Henri Alleg.

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samedi 12 février 2011

un documentaire sur Maurice Audin

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Maurice Audin - la disparition

général Maurice FAIVRE


Ce documentaire de François Demerliac produit par «Chaya films et virtuel» a été diffusé une dizaine de fois entre le 19 juillet 2010 et le 13 février 2011 par la chaîne politique Public Sénat. Un débat enregistré le 4 février par Benoît Duquesne et Elise Lucet, intitulé Guerre d’Algérie : l’éternelle déchirure est diffusé le 12 février à 23.00, puis le 13 février à 19.00 et le 20 février à 10.00. Il réunit François Demerliac, Maurice Faivre, François Pouillot, Malika Rahal, Charles Sylvestre (Sylvie Thénault  non citée ?) .

Le documentaire a provoqué des protestations horrifiées de la part des anciens combattants, des rapatriés, harkis  et EMSI qui l’ont vu. C’est en effet un film anti-colonialiste, anti-miltariste, pro-FLN et pour tout dire anti-français. A défaut d’une  recension,  voici un aperçu sur les protagonistes du documentaire :

- Josette Audin, dont le mari a disparu le 21 juin 1957 après avoir été arrêté par les parachutistes le 11 juin, exprime une douleur que l’on comprend. Son mari n’était pas un terroriste, mais un universitaire, propagandiste et militant communiste. La bavure policière (attribuable sans doute à Aussaresses) est évidente, mais l’enquête a été totalement négative. 1 700 Français d’Algérie ont également disparu pendant ce conflit, dont seulement 72 corps ont été retrouvés ; la douleur des familles est comparable, mais n’a fait l’objet d’aucun documentaire (1). Cela explique peut-être que le chef de l’État ne réponde pas aux lettres de madame Audin demandant la condamnation du gouvernement de 1957

- historien de la Grèce et militant contre la guerre d’Algérie, Vidal-Naquet a proposé une thèse (2) sur la mort d’Audin. Il imagine qu’une évasion simulée a été montée par le lieutenant Charbonnier pour camoufler la mort d’Audin sous la torture ; ce n’est qu’une hypothèse pour laquelle il n’apporte aucune preuve. Demerliac semble ignorer les recherches infructueuses effectuées par la Commission de Sauvegarde du droit et des libertés et par le Procureur Reliquet. Michel Debré, premier ministre, a alors estimé que le journal de Vidal-Naquet Vérité-Liberté «devrait être interdit et des perquisitions ordonnées».

- plusieurs avocats  (Braun, Borker, Nicole Dreyfus, Badinter) soutiennent la thèse de Vidal-Naquet et demandent que la vérité soit recherchée par de nouvelles enquêtes. Il faut rappeler que les avocats du FLN sont suivis dans un dossier du premier ministre (3) « les avocats félons »… «ces hommes dont le président Patin n’a cessé de dire qu’ils trahissaient». Nicole Dreyfus se réclame des valeurs de la Révolution française ; celles de Robespierre sont en effet imitées par le FLN ; au XIXe siècle en revanche, les valeurs de la colonisation relèvent d’une idéologie républicaine (V. Hugo, J. Ferry, L. Blum).

- plusieurs témoins (Nallet, Rambaud, Bonnardot, Alleg, Pouillot) font état des tortures, des viols et des exécutions sommaires à grande échelle dont ils ont été témoins ou victimes. Mais suivant les errements de Patrick Rotman, aucun de ces témoignages n’est recoupé. Le cas d’Henri Alleg, en particulier, mérite d’être souligné. Massu affirme (4) qu’Alleg a reçu une paire de giffles de la part du capitaine Faulques. Me Badinter, défenseur de l’Express devant la 17ème Chambre correctionnelle (14 avril 1970), a reconnu que les sévices sur Alleg et Audin ne pouvaient être imputés à Faulques. Quant au professeur Pierre Michaux de la faculté de médecine d’Alger, qui eut à étudier le dossier Alleg, il observe que la plainte a été retirée et il conclut : «Alors de deux choses l'une, ou Alleg a menti et n'a jamais eu de brûlures électriques ou bien, ce qui n'est pas non plus à son honneur, il aurait eu peur d'une simple petite biopsie cutanée pour faire la preuve de l'origine électrique de sa cicatrice». Le pourvoi d’Alleg a d’ailleurs été rejeté par la Cour de Cassation le 10 août 1960.


approximations et erreurs

D’autres approximations ou erreurs historiques, reprises dans le documentaire, doivent être corrigées :

- il n’y avait pas d’apartheid en Algérie, mais un certain complexe de supériorité, tempéré par des relations de confiance employeur-employé, confirmées par l’accueil que les anciens colons reçoivent aujourd’hui en Algérie ;

– la scolarisation, rejetée initialement comme l’école du diable, a notablement prospéré après 1920, pour atteindre 15% en 1954, 40% en 1960 et 68% en 1961 ;

- les pouvoirs spéciaux, votés par le parti communiste le 12 mars 1956, donnaient des pouvoirs de maintien de l’ordre aux autorités civiles (et non militaires) et promouvaient des réformes sociales ; - l’assignation à résidence a été légalisée par la loi sur l’état d’urgence du 3 avril  1955, confirmée par l’Instruction du 7 juillet ;

- la généralisation de la torture a été démentie par les délégués suisses du CICR (plus de 400 rapports) qui estiment son taux à environ 20% des internés ; quant au colonel Trinquier, il était formellement opposé à l’emploi de la torture (témoignages Messmer, professeur Dabezies et général Jacquinet) ;

- la liste des disparus de la bataille d’Alger établie par Paul Teitgen a été démentie par le colonel Godard et mise en doute par l’historien Pervillé ; le ministre Edmond Michelet déplore la déclaration de Teitgen au procès Jeanson, et Michel Debré constate que son récit est mensonger, sa conduite n’est  pas admissible et ses propos non tolérables ;

- à l’audience de 1967 qui reconnaît la mort suspecte de Maurice Audin, Edmond Michelet n’est plus Garde des sceaux depuis six ans ;

- le témoignage de Pouillot sur la villa Sesini en 1961-62 est un faux ; le Commissaire Le Cornec et le commandant d’unité de Pouillot en 1962 (le capitaine  Guy Hardy) le démentent totalement. La diffusion du débat L’éternelle déchirure devrait susciter d’autres commentaires.

Maurice Faivre
le 12 février 2011


1 - un film «la valise ou le cercueil» serait en préparation. Souhaitons qu’il bénéficie de la même attention des médias

2 - Pierre Vidal-Naquet, L’affaire Audin, éd. de Minuit, 1958. Sous sa direction, cinq comités publient un  memorandum Audin «Nous accusons», qui dénonce de multiples exactions, tortures, génocides, arrestation d’avocats. Le professeur Richet écrit que certains faits sont douloureux, mais que le memorandum contient des absurdités. Les procureurs étudient le document et concluent : aucune trace, non-lieu, classé sans suite, affaire inconnue. La Justice militaire poursuit cependant quelques affaires

3 - fonds privé Debré 2DE 14-22. Maurice Patin préside la Commission de Sauvegarde du droit et des libertés.

4 - général Massu, La vraie bataille d’Alger, Plon, p. 246. Grâce à cet interrogatoire, le secrétaire du PCA, André Moine, a pu être arrêté et condamné à 20 ans de réclusion pour atteinte à la sûreté de l’État. Amnistié en 1962, il est devenu animateur de la FNACA.

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mardi 18 janvier 2011

une kouba en métrople, 1919-2010

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la kouba de Nogent (1919)

reconstruite en 2010 et inaugurée en 2011

Michel RENARD


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la kouba dans le carré musulman à Nogent-sur-Marne le 11 novembre 2010


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la kouba dans le carré musulman à Nogent-sur-Marne le 11 novembre 2010

À l'été 2004, aux archives d'Outre-mer, à Aix-en-Provence, poursuivant mes recherches sur la présence musulmane en métropole, j'ai découvert une correspondance entre Émile Piat, consul en région parisienne, responsable des formations sanitaires accueillant des combattants de confession musulmane, et le capitaine Jean Mirante, du service des Affaires indigènes à Alger. Il était question de l'édification d'une kouba en l'honneur des soldats musulmans de l'armée française morts lors de leur séjour à l'hôpital de Nogent-sur-Marne.

J'ai expliqué ici ce qu'était une kouba et les épisodes de cette histoire, l'inauguration du monument en 1919, ainsi que les démarches entreprises pour tenter de la faire reconstruire après son écroulement dans les années 1980. Avec mon ami Daniel Lefeuvre, professeur à l'université Paris-VIII, nous avons multiplié les initiatives (surtout lui ces dernières années) qui ont fini par aboutir après un appui initial du président Nicolas Sarkozy (la Gauche se foutant carrément de cette affaire, bravo les défenseurs des immigrés...!) :

- Appel et souscription pour le reconstitution de la kouba de Nogent-sur-Marne (2007)

- Projet de reconstitution de la kouba (1919) du cimetière de Nogent-sur-Marne (Michel Renard, 2005)

- Versets du Coran sur la kouba de Nogent

- Lettre adressée à Hamlaoui Mekachera (9 mai 2005)

- Lettre adressée à Dalil Boubakeur (10 mai 2005)

- Réponse de Dalil Boubakeur (24 mai 2005)

En 2004, j'avais retrouvé le marbrier, descendant de celui qui avait bâti la kouba, et tout a commencé comme cela. Aujourd'hui, la kouba a été reconstruite.

Elle avait été édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier. Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit.

C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance qui a toutes raisons d'être rappelée aujourd'hui. C'est aussi cela l'identité nationale en France.

Michel Renard

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en 2004

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construction en cours à l'été 2010

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à l'été 2010


- blog sur la reconstruction de la kouba de Nogent-sur-Marne

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vendredi 14 janvier 2011

un téléfilm de 2005 sur le 17 octobre 1961

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17 octobre 1961,

téléfilm d'Alain Tasma et Patrick Rotman

note critique du général Maurice FAIVRE


Nuit noire, 17 octobre 1961, Alain Tasma. Scénario de Patrick Rotman,
Téléfilm de 2005, durée 1h50, France 3, 17 octobre 2010 à 20h35.

FR3 se distingue à nouveau dans la manipulation historique (1), en diffusant ce film pro-FLN sur la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. Les protagonistes de cette bataille de Paris sont les policiers français dirigés par l’ignoble préfet Papon (sic), et les "pacifistes" de la Fédération de France du FLN.

L’accent est mis sur la violence des policiers (2), qui commence bien avant le 17 octobre. Vexations, tabassages, contre-terroristes pratiquant l’étranglement et la noyade, tir à balles sur les manifestants. Papon et son adjoint Somveille dirigent une répression sanglante en imposant un couvre-feu illégal ; ils réquisitionnent stades, gymnases et autobus parisiens. En ordonnant de rendre 10 coups pour un, ils couvrent les bavures. Faute de médicaments, les soins médicaux ne sont pas assurés.

Quant à de Gaulle, il négocie dans le dos de Debré et juge secondaire et inacceptable cette manifestation. Alors que la guerre du FLN a été portée en métropole en 1958, et que certains militants revendiquent l’assassinat des policiers, les dirigeants de la Fédération de France ordonnent une manifestation massive, pacifique et obligatoire : «Nous sommes en guerre, il faut passer à l’action et retourner l’opinion française». Les Algériens sont embrigadés dans les bidonvilles, les récalcitrants sont abattus, ainsi que ceux qui refusent l’impôt révolutionnaire.

On ne voit pas dans le film les femmes qui devaient défiler en tête, mais l’on montre les porteuses de valises et celles qui fabriquent de faux papiers. Ce film est présenté comme une fiction, pour la raison qu’aucune image n’a été tournée. La presse recueille cependant les dépositions des humanistes qui dénoncent leurs collègues. Certains chiffres sont exacts : opposés à 1 640 policiers, 20 000 manifestants dont 11.000 sont arrêtés. Mais le nombre des victimes est multiplié, il n'y a pas 50 à 200 Algériens tués, dont 50 dans une cour de la Préfecture de Police, mais une dizaine sûrs, selon Brunet et Mandelkem. Certains ont été pendus, mais on ne les voit pas. Les noyades en revanche sont filmées.

Maurice Faivre
le 18 octobre 2010

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image du film


P.S. Le dénombrement des morts, et la propagande mise en oeuvre par le FLN font l’objet d’une mise au point de l’historien François Dosse et de Catherine Segurane, qui s’appuient sur les travaux de Jean-Paul Brunet, du Conseiller d’Etat Mandelkem, de l’Avocat général Geronimi et de Sylvie Thénault. Leurs conclusions sont disponibles sur Agoravox.fr.

1 - après le film Les porteuses de feu, à la gloire des poseuses de bombes en Algérie, et un débat très orienté par Béatrice Schönberg, à la suite du film de Costelle-Clarke sur la tragédie des harkis le 20 septembre 2010.

2 - noter que les harkis de Paris ne sont pas mis en scène.

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image du film

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Patrick Rotman et Alain Tasma


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jeudi 13 janvier 2011

harkis : je ne vous oublie pas

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un roman non simpliste et sans

concessions

sur le massacre des harkis


- Je ne vous oublie pas, de Emmanuel Sabatié,
éd. Le Cherche Midi
, octobre 2010

Vite ! Courir... Ne pas se retourner... Ne penser à rien non plus... Avancer encore et courir toujours plus vite ! Échapper aux diables et aux enfers ! Tenir encore, pour eux : Zohra, Brahim et Abdel... Car l'ennemi est partout ! Vite ! Ne pas s'arrêter... Trouver un souffle, respirer et reprendre sa course contre la montre... Fuir vers l'avant... Toujours vers l'avant... Échapper à l'ennemi qui guette, là, au prochain coin de rue, sous le masque de n'importe quel visage : ce chibani assis sur un banc ou cette Mauresque avec un cabas trop lourd pour elle. L'ennemi est un chacal qui vous renifle à distance et vous suit à la trace et n'attendant qu'une seule chose : en finir avec votre petite vie de bâtard et de traître ! II fait chaud, cet été. Très chaud en Algérie...

Été 1962... Quand les démons et les enfers sont partout ! Quand l'Algérie devient un purgatoire pour les harkis et que la nuit fait peur. Alors vous auriez fait comme Abdelkader, Benyoucef, Hamed et tous les autres. Vous auriez fui jusqu'à votre fin. Un roman halluciné et hallucinant sur une mise à mort gommée par l'Histoire.

présentation par l'éditeur


- entretien sur RCF Maguelone Hérault

- un commentaire sur le site critiqueslibres

- une présentation sur le site prixméditerranée


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mercredi 12 janvier 2011

controverse sur une recherche d'histoire maritime marocaine

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halte à la piraterie scientifique

pour la crédibilité de la recherche

scientifique

Hassan AMILI



Un cas de plagiat : Leïla Maziane, un mauvais exemple
Dr. Hassan Amili, chercheur spécialiste de l’histoire maritime


Jamais je n’aurai imaginé que viendrait le jour où je me verrai, par obligation intellectuelle, contraint à transférer min centre d’intérêt de la recherche dans le domaine de l’histoire maritime marocaine et les notions qui lui sont adossées ; notamment : Jihad, Course et Piraterie ; vers le domaine de la piraterie scientifique, communément reconnue sous le vocable de plagiat.

Il m’avait fallu beaucoup de patience et de perspicacité pour parvenir à domestiquer les deux notions de Course et de Piraterie, et à comprendre pourquoi se confondent-elles dans l’esprit des profanes (non avertis), car déceler la différence qui existe entre les deux est une affaire très ardue.

Ce fut la raison pour laquelle j’eus à leur consacrer en 1989 une partie importante d’un chapitre de ma thèse de D.E.S. intitulée Le Jihad Maritime à l’embouchure de Bou-Regreg durant le XVIIe siècle sous l’excellente supervision" du Pr. Feu Si Mohammed Hajji, que Dieu ait son âme.

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Ce travail fût reconnu, à l’époque, comme étant la première recherche académique sérieuse à se consacrer au domaine maritime et à mettre toute la lumière sur ses aspects professionnels, techniques, militaires et politiques.

Dés lors, la hantise à poursuivre la recherche dans ce domaine m’habita et la fascination me poussa à inscrire une thèse pour l’obtention du Doctorat d’État sous le titre Les Marocains et l’espace maritime aux XVIIe et XVIIIe siècles sous la supervision du Dr. Ahmed Bouchareb, que j’avais soutenue au printemps 2002 ; sans, pour autant, étancher ma soif, ni assouvir ma curiosité, du fait que la recherche dans ce domaine fût, encore, à ses compétences scientifiques pour pouvoir se pencher sur d’autres aspects et pénétrer d’autres époques.

Dans cette perspectives, j’eus l’honneur d’adhérer au Comité Marocaine de l’Histoire Maritime avant sa dissolution ; puis j’eus l’opportunité de faire partie du GRIHMM, un groupe de chercheurs qui comprenait, entre autre, Leïla Maziane, une jeune "chercheuse" qui venait de terminer ses études en France et qui avait soutenu, en 1999, une thèse sous le titre Salé et ses corsaires (1666-1727) : Un port de course marocain au XVIIe siècle, c'est-à-dire dix ans après la mienne. Sa thèse fût consacrée et obtint, en conséquence, un prix français.
Jusque là, tout paraissait dans l’ordre des choses, sauf qu’une odeur aux relents scandaleux commençait à se dégager et que je vais tâcher de mettre à nu.

Comme j’étais, entre 1992 et 2002, complètement absorbé par la préparation du doctorat, je détournai, volontairement, mon esprit de tout ce qui pouvait perturber ma concentration. J’avais soupçonné, à travers le peu de chose que j’avais appris sur le travail de la dite "chercheuse" que celui-ci avait l’aspect du déjà-vu et manquant d’originalité. Mais j’avais pensé, naïvement, qu’elle avait, certainement, apporté quelques pierres à l’édifice que nous étions entrain de construire.

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Cependant, un concours de circonstances alla me permettre d’être à la fois témoin et victime du flagrant délit lorsque je fus choisi comme membre du comité scientifique à débattre avec la "chercheuse" ses travaux postérieurs à sa thèse afin d’obtenir le certificat d’habilitation.
Cette occasion me permit de mieux prendre connaissance de la plupart de ses articles et de ses interventions aux colloques et revues hors du Pays. Je me trouvais, sans équivoque, en présence de la version française de mon propre travail arrangé différemment – pour camoufler l’usurpation – et parsemé d’erreurs historiques criards, tellement "l’auteur" fût prisonnier de "son sujet" de prédilection (Salé et ses corsaires (1666-1727) .
C’est alors que je décidai de lire, intégralement, ce travail dans le but de classer les à priori.

Personne ne pourrait imaginer le degré d’abattement qui m’envahissait en parcourant des paragraphes, voire des chapitres entiers, fruit d’un travail acharné, réalisé dix ans auparavant, usurpé par une autre personne qui n’éprouva guère ni gêne ni remords à se l’approprier.
Je passai, ensuite, à "sa thèse" en espérant trouver une explication concernant le choix du sujet, le mépris manifesté à l’égard de l’effort déployé par d’autres, ainsi que l’origine de cette arrogance que "la chercheuse" manifestait en se déclarant une référence en la matière devant les chercheurs étrangers.

C’était à ce stade de la vérification que je pus m’arrêter sur l’immensité du forfait et de l’énormité de l’offense. Le piratage s’opérait de manière soutenue de façon délivrée. Tel un vrai pirate, "la chercheuse" ne se contenta pas de prendre possession du bateau de mes idées, mais elle se chargea de me jeter par-dessus bord vers les mers de l’inconnu afin de gommer les traces de son crime. Elle dressa, par la suite, son pavillon sur le bateau de la recherche scientifique relative au domaine maritime et se mit à se délecter du butin amassé comprenant tous les documents et les sources d’information qui m’avaient coûtés beaucoup de peines et de souffrances, particulièrement Les Sources Inédites de l’Histoire du Maroc.

Ainsi, pour donner une illustration de l’abattage dont je fus l’objet, "la chercheuse" mena la charge dés l’introduction de sa thèse en prétendant que mon travail cité dessus n’avait approché la période de Moulay Ismaïl que de "manière timide" et qu’il était limité à la période de l’apogée du Jihad Maritime, c'est-à-dire, jusqu’aux abords de 1640 ; alors qu’en fait, ma dite thèse avait, au contraire, couvert tout le XVIIe siècle comprenant la période qui vit le règne du fameux Sultan jusqu’à l’échec en 1699 de la mission diplomatique en France d’Abdellah Ben Aïcha.

En remettant les choses à leur place, cela constituait la preuve irréfutable, que notre "éminente chercheuse" s’était basée, pour le moins, sur la partie de mon étude couvrant la période indiquée, époque durant laquelle la flottille de Moulay Ismaïl luttait pour sa survie et après laquelle aucune opération maritime intéressante ne fût enregistrée jusqu’au l’avènement de Sidi Mohammed Ben Abdellah dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

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Au contraire, c’est Mme Maziane qui avait débordé le cadre limité de son sujet pour envahir toute la période du XVIIe siècle étudiée dans ma thèse, sans quoi, le volume de son travail aurait été dérisoire. Cependant, elle ne pouvait pas y parvenir sans s’adosser entièrement sur 14 de mes 16 chapitres. Autrement dit, sa "thèse" fut, globalement, une copie réaménagée de la mienne.

Si toutefois, il est admis que des chercheurs puissent avoir recours aux travaux de ceux qui les ont précédés, il est, cependant, inadmissible, voire suspect, qu’ils empruntent le même cheminement, qu’ils utilisent les mêmes procédés analytiques et qu’ils aboutissent aux mêmes conclusions, sans rien ajouter, sans, pour autant, citer les sources ni rendre le mérite aux ayants droits.

Et dans un souci d’étayer les accusations, je vais présenter une comparaison entre le contenu de mon œuvre et celui de l’exercice de "la chercheuse" ; cette comparaison, à elle seule, est en mesure de révéler l’étendue du forfait perpétré que toute personne disposant d’un brin de discernement pourrait saisir aisément.

Al jihad al bahri bi massab Abi Raqraq khilal al qarn assabia achar
Hassan Amili (1989)

Les Corsaires de Salé  (1666-1727)
Leïla Maziane (1999)

1-3 : Problématique du jihad maritime Ch 1: Pirate, Kursan, Moujahid
1-4 : Le jihad maritime en Atlantique    Les Marocains et la mer
1-1 : Particularités de la région    L’espace régréguien
1-2 : Peuplement de la région
2-1/2 : Structures financières et humaines
4-1/3 : Classes sociales  L’apport des Morisques, et Renégats
3-1 : Epoque Saadienne
3-2 : Epoque du Diwan
3-3 : Epoque Dilaïte  La désagrégation politique
1-1/3 : Evolution historique de la région Ch 2 : Origine de Salé le Neuf
1-2 : Peuplement de la région
3-1 : Epoque Saadienne   Arrivée des Hornacheros
3-4 : Epoque Alaouite    Salé Alaouite
1-1/3 : Evolution historique de la région
4-1/2 : Urbanisme de la région    La Qasba, Le système défensif et la Medina
1-1/1 : Particularité de l’embouchure et du port  Le Port
1-2 : Peuplement de la région
2-1/2 : Structures financières et humaines
4-1/3 : Classes sociales  Ch 3 : La population urbaine : Morisques, Maures, Renégats
1-2 : Peuplement de la région
3-1/1 : Epoque Saadienne
3-2/1 : Epoque du Diwan
3-3/1 ; Epoque Dilaïte
3-4/1 : Epoque Alaouite
4-1/3 : Classes sociales Nombre des Hommes
2-2 : Industrie et matière navale  Ch 4 : Les Navires
2-1 : Structures financières et humaines  Armement des navires
2-3 : la vie professionnelle des Raïs   Ch 5 : Ports refuges
2-1 : Structures financières et humaines
2-3 : la vie professionnelle des Raïs
Annexe des Raïs   Ch 6 : Moyens humains de la course
2-1 : Structures financières et humaines
2-3 : la vie professionnelle des Raïs
2-4 : Bilan économique du jihad Ch 7 : Opérations corsaires et résultats économiques et répartitions
2-3 : la vie professionnelle des Raïs
3-1/3 : Répressions européennes
3-2/3 : Contre-attaques européennes
3-3/3 : Course et contre course
3-4/3 : Acharnement Européen  Ch 8 : Course et contre course
2-1 : Structures financières et humaines
2-4 : Bilan économique du jihad
3-1/2 : Epoque Saadienne
3-2/2 : Epoque du Diwan
3-3/2 ; Epoque Dilaïte
3-4/2 : Epoque Alaouite
4-2/3 : Relations commercilaes    Ch 9 : Bilan économique de la course
2-1 : Structures financières et humaines
2-4/3 : Commerce des captifs
3-1/2 : Epoque Saadienne
3-2/2 : Epoque du Diwan
3-3/2 ; Epoque Dilaïte
3-4/2 : Epoque Alaouite
4-1/3 : Classes sociales   Ch 10 : Les captifs

Je tiens à préciser que ce qui me dérange beaucoup plus que l’acte de piraterie commis, c’est surtout le degré d’impertinence et d’arrogance qu’un apprenti-chercheur puisse afficher à chaque rencontre, lorsqu’il stigmatise le plagiat pratiqué à une grande échelle par des auteurs qui écrivent dans des langues étrangères à l’encontre de ceux qui écrivent en arabe, alors que lui-même en fait partie ; et je profite de cette occasion pour dire à notre "chercheuse" qu’elle jouit du butin spolié et de la consécration non méritée qui s’en suivie.

Néanmoins, je m’accroche, sans relâche, à ce qu’elle me restitue mon sujet, car il est le creuset dans lequel je puise la fierté d’appartenir à une école initiée par mon Maître et celui de toute une génération, en l’occurrence Feu Si Mohammed Hajji, qui nous a décerné un PRIX SPÉCIAL, fruit d’une formation crédible exempte de toute forme de délinquance intellectuelle et de concession sordide et qui nous a inculqué comment préserver les valeurs de l’honnêteté, de l’humilité et de la patience.

Rabat, le 7 Juin 2010
Dr. Hassan Amili

- à consulter le journal marocain Libération N° 5974 du 9/6/2010 p6 sur le site www.libe.ma

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réponse

Leila Maziane riposte aux accusations de Hassan Amili

Rendre compte de ce que la recherche avait obtenu auparavant n'est pas du plagiat
Libération (Maroc), 09 juillet 2010

Dans une lettre ouverte publiée le 9 juin 2010 dans ce même quotidien, Hassan Amili, professeur à l'Université Hassan II Mohamedia/Casablanca, a porté contre moi une des plus graves attaques pour un universitaire et chercheur, à savoir l'accusation de plagiat et de malhonnêteté scientifique : j'aurais en effet plagié son DES sa thèse pour faire ma thèse la mienne et ce sans le citer.

Ceci appelle de ma part réponses et précisions pour que l'opinion universitaire nationale et internationale, que voulait éclairer M. Amili, le soit aussi par moi. Un point de chronologie En 1989, Hassan Amili a soutenu un mémoire (de DES) Le jihad maritime à l'embouchure du Bou-Regreg au XVIIe siècle, en langue arabe, dactylographié) à la FLSH de Rabat-Agdal en 411 pages dont 373 de texte. En 1999, j'ai soutenu pour ma part ma thèse intitulée : Salé et ses corsaires (1666-1727) à l'Université de Caen en 540 pages dont 483 pages de texte. En 2002, Hassan Amili a soutenu une thèse de doctorat en histoire sous le titre : Les Marocains et l'espace maritime au XVIIe et XVIIIe siècles, à la FLSH de Mohammedia faisant 406 pages (en arabe non publiée).

En 2006, il a édité un livre portant le même titre que son mémoire de DES, à savoir Le jihad maritime…, de 357 pages, dont 351 de texte. En 2007, j'ai publié à mon tour un livre intitulé "Salé et ses corsaires (1666-1727), un port de course marocain au XVIIe siècle" qui est le texte de ma thèse en 361 pages, dont 306 pages de texte et qui a été élu meilleur livre de mer en France en 2008 et a reçu le prix Corderie Royale/Hermione. Un prix qui couronne chaque année un livre ouvrant avec talent et originalité sur "les mondes de la mer". L'accusation de Hassan Amili est celle de plagiat de son mémoire de DES de 1989, qui est le texte édité en 2006 avec quelques arrangements. Deux remarques avant de continuer : Certes, deux travaux qui traitent d'un sujet proche et malgré le décalage chronologique des deux recherches, ne peuvent pas être entièrement étanches surtout si une partie de la documentation est la même. Dans ce cas particulier par exemple, l'un comme l'autre, avons dû faire appel à Roger Coindreau pour essayer de le dépasser. Une utilisation scientifique, comme rendre compte de ce que la recherche avait obtenu auparavant, n'est pas du plagiat.

Un sujet, fusse-t-il abordé et sa teneur renouvelée, enrichie et ses problématiques d'approche modifiées, par une nouvelle documentation, n'est nullement un plagiat. Par ailleurs, les sources et les documents sont un bien public ouvert à tous les chercheurs et ne sont en aucun cas la propriété de quelqu'un. Prétendre que les Sources Inédites de l'Histoire du Maroc (SIHM) seraient la découverte d'un chercheur n'a aucun sens. Par contre, l'indigence d'une bibliographie dans une thèse est, à notre sens, plus grave et significative de la valeur du travail accompli. Par ailleurs et avant de reprendre la réponse aux accusations proférées contre moi, je voudrais relever une différence fondamentale dans les deux travaux. Le sien faisant de la course une guerre sainte (un jihad) et nous, considérant la course comme une activité économique, un commerce de temps de guerre. Bâtir un raisonnement sur l'une de ces idées ne peut en aucun cas se confondre avec l'autre démarche.

les corpus documentaires

Un regard sur les deux corpus documentaires Le corpus utilisé par Hassan Amili est très limité. Il est puisé dans les sources arabes classiques : 8 au total, contre 43 dans la mienne. Les sources européennes imprimées qu'il a exploitées sont au nombre de 3 au total contre 109, dans mon travail, en sus des SIHM qui sont, certes, une mine inestimable de documents sur l'histoire du Maroc même si, comme l'a écrit Hassan Amili lui-même (p. 10), il n'en a exploité que les tomes parus jusqu'en 1953. Autrement dit, il n'en a exploité qu'une partie infime puisqu'il s'arrête à 1699. En effet, la série française est la plus complète puisqu'elle va jusqu'en 1736, elle est la seule à couvrir directement la période étudiée. Dans le cas du travail de Hassan Amili, centré sur le XVIIe siècle, il n'en a exploité qu'une partie. Les séries de l'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre et des Pays-Bas sont incomplètes puisqu'elles s'arrêtent respectivement en 1560 pour l'Espagne, en 1525 pour le Portugal et en 1660 pour l'Angleterre et les Pays-Bas. Il est vrai que cette collection des SIHM est une pièce importante pour écrire sur le Salé corsaire, mais à elle seule, elle ne peut évidemment pas répondre à toutes les questions que pose l'activité corsaire salétine, notamment pour la deuxième moitié du XVIIe siècle et début XVIIIe siècle.

Néanmoins, certaines notes infrapaginales accompagnant les documents renvoient à d'autres documents qui hélas n'ont pas été publiés mais sont restés dans les dépôts d'archives et bibliothèques françaises, espagnoles, hollandaises, anglaises, etc. et qu'il fallait dépouiller. Ces fonds sont évidemment aussi dispersés que le sont les cibles des corsaires de Salé. Or, le métier de l'historien consiste à localiser les fonds où qu'ils soient, à les interpréter en faisant appel à des approches nouvelles, prosopographique, anthropologique, quantitative, pour pourvoir déceler les mécanismes et les structures profondes de la course salétine. Il fallait par conséquent quantifier, établir des séries sur la longue durée et périodiser pour pouvoir comprendre comment le mythe de la course salétine s'est construit au XVIIe siècle puis entretenu jusqu'au milieu du XIXe siècle.

les sources exploitées

Sur le plan des sources exploitées, le travail de Hassan Amili est hélas décevant. Il n'a à son actif aucune visite d'aucun dépôt d'archives en Europe. Les historiens le savent, les sources marocaines n'éveillent que des idées peu précises sur le monde maritime et encore moins sur la course au XVIIe siècle. Les premiers documents retrouvés sur le sujet datent seulement de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Donc, le recours aux archives européennes s'impose, chose que l'auteur du Jihad maritime a négligé de faire, se contentant d'un corpus limité à une partie des SIHM déjà publiée et exploitée par Coindreau et à une bibliographie défaillante (65 références contre près de 800 références dans mon travail soutenu et publié). Cette bibliographie, dépassée même en 1989 et dont beaucoup de titres sont devenus obsolètes n'est de surcroît accompagnée d'aucune note critique. Par le biais de nombreuses bourses de recherche (la Casa de Velázquez à Madrid et l'école française de Rome, etc.), je suis partie à la recherche de cette histoire mal connue et nous avons pu dépouiller des documents d'archives par milliers.

La connaissance des langues étrangères, espagnol, portugais, français, etc. m'a amplement facilité l'exploitation des sources mentionnées. De La Haye à Rabat/Salé, en passant par Paris, Nantes, Marseille, Barcelone, Simancas, Madrid, Alcala de Henares, Rome, Genova, Lisbonne et Tanger, etc, la moisson a été surabondante. J'ai d'ailleurs consacré un chapitre détaillé composé de plus de 50 pages (p. 10-61 de la thèse) à la typologie des sources exploitées, complétées par une abondante bibliographie de 40 pages. Retour aux deux textes Une recherche sur les corsaires de Salé, après les travaux de R. Coindreau, H. de Castries et J. Caillé ou encore ceux de Sanchez Perez (publié en 1964), G. Gozalbes Busto (publié en 1973 que l'auteur n'a pas exploité) et B. Bahrami, quelle que soit la période chronologique ciblée, ne peut se faire que dans deux directions : soit poser une problématique nouvelle, soit apporter plus d'informations avec une nouvelle documentation et une autre approche. Quelle soit la position de la recherche, elle doit faire l'état de la question et tenir compte des travaux de base déjà signalés. Toute la question est là dans un premier temps. Comment Hassan Amili, qui a fait son travail en 1989 et édité presque mot pour mot en 2006 a-t-il pu le faire sans aucune réactualisation ? A-t-il rendu compte des travaux qui l'ont précédé ? Quel a été son apport ? Comment ai-je rendu compte de ce premier corpus et du travail de Hassan Amili et quel a été mon propre apport ?

Cette réponse n'a de sens que si est pris en compte tout le corpus comme on a vu plus haut et comme il apparaîtra plus loin. Je voudrais rappeler que le mot plagiat a un sens particulier, celui de reproduire in extenso le travail de quelqu'un d'autre sans le citer. Or, dans les travaux de recherche, ce qui est important, c'est l'apport de chacun, sa capacité de dépasser ce qui a été fait sur un sujet. Les travaux qui se succèdent sur un sujet donné trouvent généralement leur justification dans l'importance du fait lui-même ou du phénomène et de la signification qu'il pourrait avoir dans un contexte socio-culturel donné ; on peut ainsi trouver plusieurs travaux sur un même thème étant donné l'importance qu'on donne à ce phénomène (exemple les travaux sur le makhzen au Maroc. Si on applique à ces travaux la notion de plagiat dès qu'un travail rend compte ou aborde de la même manière un sujet comme un autre chercheur, il faudra les éliminer). Ce qui est important, c'est l'apport de chacun, sa capacité de dépasser ce qui a été fait auparavant sur un sujet.

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les travaux de Coindreau

À ce propos, une question se pose : comment Hassan Amili a-t-il utilisé et rendu compte des travaux de Coindreau [Roger Coindreau, 1891-1964, officier de Marine puis directeur du port de Kénitra-Mehdia et directeur de la Société des ports marocains de Rabat-Salé-Kénitra-Mehdia en 1931, auteurs de plusieurs ouvrages, correspondant de l'Académie des sciences d'Outre-mer... source] ? Qu'il relise ce texte et qu'il relise ses propres chapitres sur l'organisation de l'armement corsaire, le matériel nautique, les campagnes corsaires, la répartition du butin corsaire pour mesurer le degré de ce qu'il considère comme un travail colossal "fruit de dix années d'efforts". Ces chapitres sont une arabisation de ce que Coindreau a écrit quarante ans plutôt. La reformulation emphatique pourrait faire illusion d'un apport surtout en truffant le texte du mot magique de Jihad, mais cela ne trompe pas un chercheur avisé bilingue. Plagiat ou forte imprégnation?? Le passage d'une langue à l'autre laisse une marge au doute.

L'originalité du travail de Hassan Amili ? Le mot clé de son travail est le jihad, qu'il utilise à la place de la course dans d'autres travaux. C'est son choix et il en a parfaitement le droit. Mais pour un travail de recherche, il fallait une justification, car le mot est chargé de sens dans la langue arabe et dans une société musulmane. Rappelons-le. Le jihad est un effort dans la voie de Dieu qu'il prenne une forme guerrière ou pacifique. À aucun moment, et malgré ses efforts, l'auteur n'a pu lier d'une manière convaincante course et jihad. De fait, il n'existe aucun rapport entre le jihad mené contre les présides portugais et espagnols aux XVIe et XVIIe siècles et l'activité corsaire sur mer. Il n'est d'ailleurs pas le seul historien musulman à faire la confusion, volontaire ou par conviction. À aucun moment, ne se perçoit tout au long de son travail une réelle osmose entre les actes de course et un combat dans la voie de Dieu.

Il ne suffit pas d'utiliser le terme de guerre sainte ou de revanche religieuse des Morisques pour que la course soit un jihad et ce jihad étant un fardh, c'est-à-dire une obligation (p. 87). Le fait que les sociétés musulmanes au XVIIe siècle rapportent tout à une explication ou un lien avec la religion est tout ce qu'il y a de plus naturel, mais considérer la course comme un jihad est peu crédible. Le véritable sens de la course tout court semble échapper à l'auteur du Jihad. C'est une rapine sur mer, une activité fondamentalement liée au commerce qu'il soit marginal ou régulier ; sans commerce pas de course et pas de course sans objectif commercial. La justification religieuse est le seul élément original de la thèse de l'auteur qui voulait ainsi se démarquer d'une certaine conception occidentale ancienne ou plus récente sur la course. Il a pratiqué al ijtihad, mais il n'a pas convaincu (lam youssib). C'est le sort de nombreux travaux universitaires. L'intention était louable mais le résultat peu convaincant.

Deux points pour illustrer notre propos : 1er point : dans son chapitre consacré à la définition du jihad maritime, l'auteur, qui a voulu faire une synthèse sur l'histoire de la course méditerranéenne et européenne, utilise deux "Que sais-je ?", de bonne facture certes, Hubac et Monlaü mais sans revenir au principal travail sur la question et qui les a inspirés, à savoir le fameux chapitre de F. Braudel sur la guerre de course, ni même aux travaux de M. Fontenay ou de S. Bono ou encore de C. Manca et bien d'autres (les actes du colloque de la commission internationale de San Francisco sur la Course publiés en 1975, les travaux de J. Bromley, P. Villiers, etc.).
Comment peut-on innover, poser de nouvelles problématiques sans suivre l'évolution de la recherche de son temps ? Le résultat se trouve à la page 51 du livre : une vue manichéenne et une catégorisation naïve de l'activité corsaire et de ses hommes. Plus loin, et avant d'étudier les résultats économiques de la course, Hassan Amili écrit "que le commerce est le grand perdant face au développement de la course" alors que quelques pages plus loin (p. 174) il écrit que : "le jihad (entendons la course) attire le commerce". En fait, l'auteur fait une compilation arabisée de quelques travaux, qui demeure indigente en termes d'apport à la compréhension du phénomène de la course ou de son rapport avec l'histoire du Maroc.

2e point : l'auteur consacre une dizaine de pages au commerce des captifs de la course.

rachat des captifs et rançon

S'il y avait bien un aspect sur lequel s'interrogeaient les historiens concernant la course à la fin des années 1980 avec la rentabilité de ce secteur, c'était bien le problème du rachat des captifs et de la rançon. Comme référence utilisée pour traiter ce chapitre important en plus d'une partie des SIHM, 6 titres dont de Castries (1902), nos 2 "Que sais-je ?" en plus du Penz (1944) et du Gosse (traduit de l'anglais et publié en 1933). De nouveau, une compilation arabisée sans aucune réflexion sur la question, sans aucune statistique, en un mot sans comprendre que c'est la clef du commerce de course peut-être plus que les fournitures militaires, et le démontrer, sources et statistiques à l'appui, sans se contenter de phrases générales, "le moujahid considérait le rachat des captifs comme un élément important de la rentabilité des activités du jihad" (p.183) ou encore p. 196 "en général les gains énormes engendrés par le jihad maritime concernant la vente des prises ou bien la rançon des captifs… couvrent les besoins de la ville". C'est le genre d'affirmation qui n'a aucun sens car ne s'appuyant sur rien de concret, sinon des affirmations gratuites non démontrées. Revenons à ce que Hassan Amili nous reproche : Une des justifications de ce travail de thèse que nous avions choisi était de rouvrir plusieurs dossiers déjà ouverts par les chercheurs jusqu'au début des années 1990. Les chercheurs ne renouvelaient pas leurs problématiques, s'intéressaient surtout à l'âge d'or de la course salétine (première moitié du XVIIe siècle) et n'avaient pas mis à profit toute une série de questionnements et une documentation européenne abondante et fort utile pour faire avancer notre connaissance du phénomène de la course à partir de l'exemple de Salé. Un regard sur le corpus documentaire utilisé ainsi que la bibliographie mobilisée peuvent le confirmer.

De fait, comme signalé au début, l'étude de De Castries Caillé a presque figé le sujet dans les problèmes abordés. Hassan Amili a déjà rencontré le même problème et moi aussi, d'où ce plan qu'il considère comme sien. Mais, s'il s'était donné la peine de lire attentivement le contenu, il aurait compris que nous n'avions pas besoin de le plagier puisqu'une lecture plus attentive aurait suffit pour comprendre qu'il nous suffisait de nous référer à Coindreau pour avoir l'impression de nous inspirer de M. Amili. Sauf que mon texte qui a suivi une logique de développement des idées, a apporté à chaque fois un plus à la question dont nous ne trouvons pas trace dans le texte de Hassan Amili et pour cause, nous n'avons pas écrit les mêmes choses.

la définition de la course

Quel est le rapport entre ma définition de la course (en page 28 de notre travail publié) et celle de Amili ? Aucun : "La course barbaresque est une activité ambivalente, à la charnière de l'économique, du religieux et du politico-militaire. Dans sa finalité, au moins quand il s'agit des Salétins, pour les armateurs qui y investissent leurs capitaux, il s'agit bien d'une forme de spéculation marchande ayant pour objectif le profit résultant de la vente du butin saisi sur l'ennemi européen chrétien. Il n'y a que l'espoir du gain qui a engagé les armateurs estrêmègnes, fraîchement installés sur les bords du Bou-Regreg, à courir sus aux navires marchands espagnols.

embouchure_du_Bou_Regreg
l'embouchure du Bou-Regreg

Un acharnement qu'expliquent l'ampleur de leurs rancunes et leur désir de récupérer, de quelque manière que soit, les biens abandonnés en Europe, ce qui leur était plus facile puisqu'ils parlaient la langue. Il est vrai qu'ils s'en prirent par la suite aux intérêts des autres nations maritimes européennes, car les profits n'en étaient que plus important, etc." (p. 73 de notre thèse soutenue en 1999 et p. 28 du travail publié en 2007). Le chapitre sur les captifs et le rachat des captifs qui clôt mon étude, montre toute la différence qu'il y a entre son texte (10 pages du texte dactylographié 177-187) et le notre (53 pages de 427-480 du travail soutenu), puisqu'il est fait à base d'une documentation en grande partie nouvellement exploitée qui se traduit par le dépouillement de milliers de documents avec une étude qualitative et quantitative sur la démographie des captifs, leur évolution, leur répartition géographique, la durée de leur captivité, l'évolution de la mortalité selon leur provenance, leur profil social, les mécanismes de leurs rachats, l'évolution du prix des rançons, les noms des propriétaires, et enfin l'appareil symbolique déployé lors des délivrances des captifs.

Je peux faire le même constat pour les chapitres sur les moyens matériels et humains de la course, l'équipage des navires ou encore le bilan économique puisque la course est devenue un puissant facteur d'animation de la place salétine, où une société entière se définit à partir de cette activité dominante dont les intérêts pénètrent jusque dans les catégories les plus modestes. Aussi l'importance de la course déborde-t-elle largement le cadre de cette cité atlantique et explique en partie l'attraction démographique qu'elle exerce jusque dans les montagnes de l'Atlas qui fournissent non seulement le bois nécessaire à la construction navale, mais aussi les hommes, ce qui a permis le renouvellement constant des forces du milieu corsaire. Toute étude sur une ville portuaire impose le retour à ces problématiques.

le rapport des Marocains à la mer

Un point également très important car il remet en cause la question du rapport des Marocains à la mer. J'ai démontré que dès la seconde moitié du XVIIe siècle et au cours du XVIII siècle, le Maroc commence à produire ses propres marins. On assiste bel et bien à une "?marocanisation?" progressive des emplois à la mer. Je pense avoir écrit des pages très neuves à partir de nouvelles trouvailles archivistiques. Désormais, les Salétins sortent de l'anonymat et entrent de nouveau dans l'histoire. Ils ont des noms (voir les images jointes)?: Ali Yedder El Massi, Et taleb Mohamed El Massi, Abd el Aziz el Jazuli, Moussa Hammach, Brahim Amzil. Au hasard des dépouillements, d'autres noms surgissent comme ce Ahmed Ben Ahmed, originaire de Fès et qui fut capturé en 1660 à l'âge de 28 ans, ou Bou Jem'a Ben Mhammed, pris en 1707 par un vaisseau français et mort à l'hôpital des galères de Marseille. Idem pour les Raïs, ces acteurs décisifs de l'entreprise corsaire, et qui, grâce à l'apport archivistique européen et à l'approche prosopographique nous permettent de reconstituer leurs micro-portraits.

file

Un dernier exemple de mon apport : le fameux corsaire-ambassadeur Abdallah Ben Aïcha. Selon Coindreau, la dernière campagne du salétin aurait eu lieu en 1698, c'est-à-dire un an avant l'ambassade qu'il a conduite à la cour de Versailles, ce qui, grâce au minutieux travail de dépouillement, d'archives que nous avons effectué à La Haye, s'est avéré inexact. En effet, d'après les sources hollandaises, il reprend la mer en juillet 1711 en compagnie de son fils et de 4 autres officiers et se font capturer dans les eaux portugaises par les corsaires hollandais à bord du "Witte Paard" ou "Cheval blanc", un navire de 36 canons et de 240 hommes d'équipage. Pour libérer son amiral et les autres "Maures" emprisonnés à Lisbonne, le Sultan Moulay Ismaêl va jusqu'à la remise de tous les sujets hollandais en captivité au Maroc. Sa libération se produit le 4 juin 1712 et il meurt un an plus tard, le 23 juin 1713 à l'âge de 66 ans, sans avoir pu obtenir la restitution de son navire, le "Cheval blanc". Il occupait alors le poste d'Amiral de Salé.

J'invite instamment mes collègues et amis qui se sont interrogés sur le bien-fondé de ce pamphlet à lire les textes et les bibliographies des deux travaux soutenus, objets du "scandale" et non seulement les textes publiés, en gardant en tête l'apport incontournable de R. Coindreau, et à le comparer à notre perspective et nos apports. Ils verront qu'au delà de similitudes partielles dans les plans généraux, il s'agit réellement de deux textes différents et de deux thèses différentes et que le plagiat, dont parle l'auteur du jihad, est un ijtihad qui a échoué. Au lieu de revendiquer ce qui ne lui appartient pas, Hassan Amili devrait consacrer son énergie à mettre à jours ses travaux.

Leïla Maziane
Université Hassan II Mohammedia/Casablanca

9782841332823



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mardi 11 janvier 2011

Les médecins français au Maroc, 1912-1956

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La vie quotidienne d'une assistante sociale

dans le Maroc du Protectorat (1950)

Marie-Claire MICOULEAU-SICAULT


Toujours sur le terrain, «une profession qui est aussi un apostolat.» C’est le titre un peu pompeux de l’enquête à propos des Assistantes Sociales en service musulman que le quotidien, Vigie Marocaine, avait publiée les 8, 9 et 10 janvier 1950.

Le chemin n’était pas semé de roses pour les jeunes Assistantes Sociales tout juste arrivées de France et fraîchement diplômées. Leur initiation marocaine allait se faire en deux temps. Six mois de stage à l’École des Hautes Études de Rabat où on leur inculquait des notions de langue arabe, de sociologie et d’ethnographie marocaines. Ensuite, quatre mois d’expérience directe dans les hôpitaux, les postes des Affaires Indigènes, les fermes européennes etc. Et puis, au travail !

Le travail, elles se doutaient bien qu’il leur faudrait persévérance et bonne humeur pour l’aborder, mais elles n’imaginaient sûrement pas quel acharnement elles devaient déployer pour le mener à bien. Surtout, elles ne pouvaient pas deviner de quel esprit d’initiative elles devraient faire preuve, inventant par elles-mêmes des méthodes, puisqu’elles jouaient le rôle de pionnières dans des structures encore balbutiantes. Le «pas trouvé», excuse facile, n’existe pas pour la jeune Assistante Sociale qui doit non seulement aider matériellement des femmes et des enfants mais aussi quand il s’agit des nouvelles Médinas ou des nouveaux bidonvilles que l’industrialisation fait surgir, découvrir les causes d’un malaise collectif à la fois moral et physique. Fausses ou mauvaises adresses ne doivent pas la désarmer. Elle frappera à toutes les portes, obtiendra parfois le nom de l’employeur, s’adressera aux responsables des quartiers recueillera les indications précieuses qui lui permettront de se faire une idée de l’état de misère plus ou moins grand qui règne dans ces foyers déshérités.

Ce travail ressemblait parfois à des enquêtes, mais toujours pour le mieux-être des populations qui leur étaient confiées et toujours dans le respect des traditions. Les femmes musulmanes ne s’y trompaient pas, qui accueillaient toujours les visiteuses avec douceur et sympathie. Pénétrer au cœur de la misère, atteindre cette vérité sociale si difficile à approcher, sur quels points insérer l’action, il avait fallu des mois pour l’entrevoir et trouver les moyens discrets mais efficaces pour soulager les souffrances.

cet avant-poste de l'assistanat

Visitons avec la journaliste du Maroc Presse du 3/12/1949 le fameux Douar Doum situé à 4 kilomètres au Sud-Est de Rabat. Ce plateau, ainsi nommé à cause des palmiers nains (le doum) qui l’envahissaient, était «couvert de bicoques disparates, agglutinées dans une sorte de cité à la fois très étendue et très friable.» D’après l’Assistante Sociale en chef, environ 10.000 personnes habitaient ce douar, dont une population enfantine importante (environ 30%.) «Une des particularités de ce douar, écrit-elle dans son rapport à la Direction de la Santé, est son caractère familial : il est constitué presque uniquement de tribus venues du Sud, Agadir ou Marrakech qui depuis leur émigration, ont continué à vivre en tribus, à se marier entre individus d’une même tribu. Chez les Aït-Oussa et les Aït-Ahmed, les femmes conservent le costume bleu des femmes du Sud la coiffure très particulière, les bijoux berbères...»

Rabat_infirmerie_ambulance_coloniale
Rabat, infirmerie, ambulance coloniale

La journaliste, qui en 1949, visite ce douar en compagnie des pédiatres, raconte : «Des logements ayant souvent à peine hauteur d’homme, faits de planches, de bouts de tôle ou même de carton [...] L’attitude des habitants n’exprime pas l’accablement ou même la résignation, mais une calme acceptation... À l’orée de Douar Doum, se dresse une tente où nous pénétrons. Deux jeunes filles en blouses blanches soignent les bébés tandis que quelques mères, assises attendent silencieusement. Une grande propreté règne dans cet avant poste de l’assistance où les consultations se succèdent. Quand tombe le soir, les jeunes assistantes travaillent à la lueur d’une lampe à pétrole ou d’une bougie...»

Un rapport d’activité, décrit la population du Douar Doum comme la plus pauvre de Rabat les hommes y sont colporteurs, fleuristes, manoeuvres, «chaouchs» (plantons) à la Résidence. Les salaires ne dépassent pas 8.000 francs mensuels. (soit environ 800 francs actuels) Un seul point d’eau de douze robinets ; les femmes ne sortent pas du douar, elles s’occupent du ravitaillement en eau. Un poste de commandement, modeste baraque, abrite le Contrôleur Civil (fonctionnaire français) et le Khalifa du Pacha qui assurent conjointement l’administration du Douar. Une école foraine accueille environ 300 garçons et 100 filles. Mais beaucoup d’enfants traînent dans les ruelles, malgré la cantine et les onze écoles coraniques. Mortalité infantile énorme, les femmes vivent toujours comme leurs aïeules il y a des siècles.

C’est en Juillet 1949 qu’après plusieurs essais de consultations itinérantes, furent installées en bordure du douar deux tentes américaines, «embryon d’un futur centre de PMI.» Un pédiatre une fois par semaine, une sage-femme, et tous les jours une assistante sociale pour les soins aux enfants. Là aussi, un fichier devient une amorce d’état civil : 300 fiches d’enfants jusqu’à deux ans. Les consultations ne suffisent plus, des visites à domicile sont demandées par le médecin pour la surveillance à la maison de l’alimentation et de l’hygiène des nourrissons.

Des visites sont aussi demandées par la famille lors de la naissance d’un enfant, elles permettront de suivre le bébé dès sa venue au monde. Les Assistantes Sociales sont en plus chargées de liaison avec les dispensaires antituberculeux et anti-vénérien, cas douteux suivis ensuite par l’Assistante. Pendant le temps qui leur reste, (mais quand dorment-elles?) elles rencontrent le Khalifa et le Contrôleur Civil pour coordonner les actions, puis elles assurent la liaison avec l’école foraine qui signale ainsi les enfants déficients ou malades.

Avant d’avoir pu mettre en place cette sorte d’organisation somme toute compatible avec les moyens toujours augmentés mais jamais suffisants, il faut bien dire qu’elles «pataugeaient», s’adaptant au jour le jour et parfois désespérées. Une expérience, intéressante à plus d’un titre, nous est rapportée par Françoise Setin et Régine Gautier, Assistantes Sociales dès 1947 à Agadir. En 1947, les usines de conserves de sardines s’étaient développées considérablement à Agadir et le besoin de main d’œuvre s’y faisait pressant. Les directeurs des sardineries firent donc appel aux populations de la région de Goulimine et des environs de Mogador (Essaouira). Seules les femmes avaient le droit de travailler, les hommes se réservaient le privilège de rester au bled pour les travaux divers.

une "école des mères"

Ce furent des femmes bleues de Goulimine et des femmes des tribus chleues de Mogador qui arrivèrent en premier avec leurs enfants. Dans ce qu’on appela des «médinas d’usine», elles furent logées dans les fameuses tentes noires pointues, au milieu des collines de sables cernées d’euphorbes. Regroupées par tribus, elles se retrouvaient presque comme chez elles sous l’autorité d’un cheikh, toujours vêtues mais non voilées de leur haïk bleu. Si les étoffes ne déteignaient pas sur leur visage et sur leur corps, elles perdaient la «baraka»! (protection de la providence).

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femmes bleues de Goulimine (années 1970)

On imagine les difficultés des assistantes sociales, confrontées à ce teint bleuâtre, pour diagnostiquer une quelconque pathologie ! Elles ne désarmaient pas, ces jeunes assistantes, éblouies par «ces longues files de femmes magnifiques, au port de reines, qui rapportaient sur leur tête, pour leur dîner, à défaut d’amphores, des boites de sardines en fer blanc.»

Le service médico-social débuta en 1949 à Khiam-Battoir et en 1950 à Anza. Des tentes, puis des baraques abritaient une infirmerie, des consultations de nourrissons et une «école des mères» avec démonstrations alimentaires, garderies pour les enfants où les filles apprenaient ainsi à tricoter, à baigner les petits frères, à les nourrir du mieux possible. En 1954, des locaux neufs remplacèrent tentes et baraques et la Protection Maternelle et Infantile était désormais presque idéale. À la garderie, il suffisait qu’un des enfants frappe en cadence sur une cruche, «une guedra», et les petites se mettaient à genoux pour danser en ondulant leurs bras.. C’était si beau !

Mais les difficultés ne manquaient pas : certaines des nomades dans l’âme, se sauvaient de l’hôpital ou bien, orgueilleuses, elles ne supportaient pas une remontrance à propos de leur travail à l’usine. «Aussitôt, l’interpellée se levait sans un mot, et partait suivie de toutes les bleues de sa table sous l’œil ahuri du contremaître chleu.» Les histoires de maléfices, les serments à mort «à Sidi Saanoun» les «chikayas» (querelles) de toutes sortes, venaient empoisonner la vie quotidienne des pauvres assistantes. D’ailleurs, les hommes chleuhs qui n’aimaient pas beaucoup les populations bleues répétaient le proverbe : «Qu’un homme de Mauritanie demande en mariage une femme là-bas, il ne demande pas comme chez nous si elle sait faire la cuisine et s’occuper de la maison, il demande seulement si elle sait bien. Plus tard, leurs maris se résignèrent à venir travailler. Impressionnés par les jolis bâtiments neufs de l’hôpital et par les Arabes et les Chleuhs, ils se taisaient mais gardaient leur sourire énigmatique et fier.

la toubiba...

La pauvre Assistante sentait que le ravissement des découvertes s’effaçait peu à peu, noyé par les difficultés du quotidien! Qu’importe, on était là pour travailler! Chaque région offrait aux jeunes assistantes un visage différent ; un douar du Sous n’avait rien à voir avec la Médina «Jdid» de Fez et le bidonville du Douar Doum était lui aussi bien différent des services sociaux de Casa. On improvisait selon les besoins, on essayait une méthode, on testait... telle cette invention fabuleuse du «flanellographe» que connaissaient déjà bien les éducateurs sanitaires d’Afrique. Elle avait été imaginée en pays africain anglophone et diffusée par le Centre International de l’Enfance de Boulogne. Il s’agissait de dessins découpés dans de la flanelle que l’on punaisait au mur de «l’école des Mères», pour expliquer comment baigner un bébé, préparer un biberon, puis au fur et à mesure des progrès enregistrés, comment désinfecter les yeux des enfants. Les femmes musulmanes, nous l’avons dit, devaient être promues «prolongement de la Toubiba.»

Marceline Gabel, dont nous avons parlé, utilisa cet outil pédagogique fort efficace et qui plaisait aux mamans élèves. Colette Brémond, une Assistante Sociale qui parlait bien l’arabe dialectal, fut chargée de mettre en place une causerie hebdomadaire sur Radio-Maroc, où, répondant aux questions d’une jeune femme marocaine, elle prodiguait conseils pratiques et médicaux (comment préparer un biberon de la manière la plus stérile possible, que faire en cas de diarrhée d’un bébé, etc.). Cette causerie eut beaucoup de succès auprès des Musulmanes qui, ne sortant pas, se réunissaient pour papoter l’après-midi autour du verre de thé à la menthe. Les questions les plus diverses étaient posées et les problèmes les plus insolites soulevés. Une sorte de chronique médicale, la «toubiba» de la radio était très écoutée. Des années plus tard, elle était devenue Assistante Sociale d’Entreprise en métropole, allant visiter un malade marocain hospitalisé à Paris, elle eut la surprise d’être ainsi accueillie. «Ah ! mais je reconnais ta voix, toi, tu étais la «toubiba» de la radio!».

Marie-Claire Micouleau-Sicault
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- sur Études Coloniales, le livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault

 

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Posté par michelrenard à 07:21 - - Commentaires [13] - Permalien [#]