mardi 17 janvier 2012

un numéro des Temps Modernes sur les harkis

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un événement : le numéro des Temps Modernes

sur les harkis

général Maurice FAIVRE

 

 Les Temps Modernes, n°666, "Harkis. 1962-2012. Les mythes et les faits".
Sodis-revues. Novembre-décembre 2011, 290 pages, 19,5 €.

Préambule

La parution de ce numéro est un événement. A.-G. Slama le juge étonnant, alors que le directeur de revue Claude Lanzmann l’estimait hautement improbable jusqu’à ce jour. 22 auteurs et quelques témoins ont été sollicités pour démontrer que les faits contredisent les mythes. On pourrait penser à l’inverse que l’idéologie connue de la plupart des contributeurs ne confirme pas cette prétention. Une recension attentive devrait démontrer qu’ils exposent  davantage de mythes que de faits. Plusieurs articles abordent des problèmes juridiques ou sociologiques qui appellent une analyse approfondie de la part de spécialistes avertis. Je fais donc appel à mes amis historiens, sociologues et témoins de la réalité des faits pour apporter leur contribution. Je me contente ici d’une première impression sur les faits que je connais.

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Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir

Le témoignage de Claude Lanzmann, limité à deux pages, rappelle qu’il considérait les harkis de Paris, comme les chiens de l’humaniste Papon (et de Patin), et qu’il les accusait de se livrer aux basses besognes dans les caves de la Goutte d’Or. Lanzmann ignore cependant qui est Maurice Patin, éminent magistrat de la cour de Cassation et de la Commission de Sauvegarde du droit, dont les rapports reconnaissent quelques actions illégales des harkis de la FPA, mais les exonérent de tout acte de torture.

Ce témoignage doit être complèté par sa biographie, Le lièvre de Patagonie, un chef d’oeuvre littéraire selon BHL. En 1954 et auparavant, Lanzmann avait pris parti pour l’insurrection communiste au Vietnam, au point de sabler le champagne à l’annonce de la chute de Dien Bien Phu (sic).

Pendant la guerre d’Algérie, Lanzmann confirme que Les Temps modernes fondés par Sartre comptaient dans leur comité des personnages célèbres tels que les porteurs de valises Francis Jeanson et Marcel Péju, et que ce dernier était l’homme du FLN ; c’est lui qui avait rédigé la fausse lettre de Sartre au Tribunal.

La signature du manifeste des 121 pour l’insoumission a conduit Lanzmann devant ce tribunal, où l’avocat Roland Dumas était appelé le harki (sic) des défenseurs. Lanzmann s’est ensuite rendu à Ghardimaou, le PC de l’ALN, où il a  sympathisé avec Boumediene et Bouteflika, avant de vivre une semaine exaltante dans un poste de l’ALN à la frontière tunisienne. Il adopte donc les thèses mensongères du FLN sur les incendies de mechtas et le ravage des campagnes (sic) par l’armée française.

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L’adhésion des sartriens aux thèses antifrançaises de l’anticolonialisme est encore attestée par leur admiration du psychiatre Frantz Fanon, rencontré à Rome par Sartre et Simone de Beauvoir, où il les a convaincus de la nécessité du terrorisme contre les colons (1). Le racisme de Fanon l’amènera ensuite à être horrifié de recevoir des perfusions de sang blanc dans un hôpital américain.

Les relations d’amitié avec les Algériens du FLN ont connu cependant  une baisse de ferveur au moment de l’indépendance. Péju a été exclu du Comité, et Simone de Beauvoir a condamné l’institution de la polygamie. Lanzmann lui-même a rompu avec Ben Bella quand ce dernier a envisagé d’intervenir militairement contre l’État d’Israel ; les colons israêliens semblent avoir eu sa préférence par rapport aux colons français ; il ne fallait pas les tuer.

Lanzmann regrette sa posture partisane d’autrefois, et parfois son aveuglement. Il estime aujourd’hui nécessaire de faire connaître le sort tragique des harkis, en se référant à son ami André Wormser qui s’est dévoué pour améliorer les conditions d’existence des harkis rapatriés. Mieux vaut tard que jamais.

 Historiographie

La reproduction des messages du 12 mai 1962 de Louis Joxe et P. Messmer, et du rapport du sous-préfet d’Akbou, introduisent le débat pour les lecteurs qui ignoreraient ces documents implacables. S’appuyant sur des témoignages qui restent à confirmer (voir additif  de François Meyer), Fatima Besnaci-Lancou insiste sur la cruauté de l’armée dans la guerre d’Algérie, comparable à celle du FLN. Puis la cruauté française se poursuit par la relégation dans les camps, qui aurait duré des décennies.

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Fatima Besnaci-Lancou

Or les camps de transit ont été fermés en 1964 et les centres d’accueil en 1975 ; il reste alors moins de 3% des rapatriés dans quelques hameaux forestiers. Madame Besnaci se rallie enfin au combat anticolonialiste des Temps Modernes ; c’est son droit de citoyenne. Mais sa volonté d’éviter tout manichéisme paraît illusoire : peut-on persuader les harkis que le FLN n’était pas leur ennemi ? Les recensions des ouvrages de l’AHDH dans la Bibliographie militaire et dans les Études coloniales ne sont pas totalement favorables à ses thèses.

On est surpris par la modération de Benjamin Stora et de  FX. Hautreux sur l’engagement des harkis ; Stora reconnaît que c’est par souci de sécurité que des paysans indigènes illettrés (sans nationalité selon lui) se sont engagés en marge de l’armée, et qu’ils ont bénéficié de promotion sociale.

Il reconnaît le rôle initiateur de Jean Servier, et souligne que la terreur pratiquée par le FLN à Melouza entraîne une contre-terreur, tandis que l’ALN extérieure est soumise à une idéologie politique. Sacrifiés par peur de l’OAS - ce qui reste à prouver, - les harkis ont été écrasés par les Algériens en 1962. Une élite culturelle des enfants de harkis se dégage dans les années 1970 ; elle intervient dans le débat historique. Le problème des harkis lui semble relever relève d’un passif franco-algérien.

Examinant les raisons de l’engagement, Hautreux retient d’abord l’autorité des élites tribales et les pressions de l’armée. Les motivations patriotique et alimentaire lui paraissent secondaires. Pour finir, les harkis se sont engagés parce qu’on les a recrutés, explication un peu courte. Hautreux ne reprend pas ses thèses sur la méfiance des officiers et la non-combativité des harkis. Il se réfère à Ageron, dont les articles sur les harkis sont très mal documentés, et qui exonère le gouvernement de toute responsabilité dans la politique d’abandon.

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cavalier harki

Ni l’un ni l’autre cependant ne traite de l’efficacité au combat des harkis, reconnue par Bouderbala, chef de zone dans le Constantinois, interrogé par l’historien Daho Djerbal : «Avec le temps, nous dûmes faire face aux harkas qui  connaissaient nos moeurs et notre mentalité. Ils arrivaient à démonter nos réseaux  de soutien… Ils montaient même des embuscades contre nous. C’étaient des harkas recrutées sur place. Elles connaissaient le terrain aussi bien que nous…».

Le chapitre de Manceron sur «un abandon et un massacre aux responsabilités multiples» n’évite pas un grand nombre d’erreurs factuelles (2) et de jugements orientés. L’histoire des harkis, longtemps privilégiée par les colonialistes, serait heureusement réinterprétée par certains enfants de harkis ouverts aux droits de l’homme (mais pas tous).

 La référence aux harkas du bachaga Boualem et à la Force de police auxiliaire (l’adversaire de son ami Péju) ne serait pas pertinente ; en fait, Manceron ne comprend pas qu’il n’y a pas un modèle unique de harka : l’objectif commun est la lutte contre le FLN, mais chaque responsable de harka s’adapte à la situation locale ; les bleus de Léger, les gendarmes auxiliaires et les membres de la FPA sont aussi des supplétifs.

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combattants harkis

Penser que l’on aurait dû recruter des conscrits et non des supplétifs ne tient pas compte du fait que les harkas avaient un recrutement et une action locale, et que les appelés ont également été abandonnés en 1962. Notre anticolonialiste estime enfin que la guerre à outrance de Salan et Challe a favorisé leur recrutement, ils seraient donc responsables (sic) de leur massacre. Cet antimilitarisme outrancier ne le conduit pas cependant à nier les horribles supplices perpétrés en 1962 par l’ALN et les marsiens. Il est vrai qu’il y a alors non-assistance de la France à personnes menacées.

L’affirmation de Manceron sur la généralisation du sentiment national dans la population algérienne est heureusement rectifiée par le texte de l’historien du FLN. Mohamed Harbi confirme que dans des régions rurales, l’identité du lignage ou de la confrérie était beaucoup plus forte que l’identité nationale.

Niant toute comparaison entre la rébellion algérienne et la résistance française de 1944, il estime que la brutalité de certains chefs de maquis, et l’imposition du critère religieux, ont pu favoriser l’engagement des supplétifs, en particulier dans les regroupements de population. Certains harkis qu’il a rencontrés à la prison de Lambèse avaient été retournés. Il faut donc éviter de traiter les harkis de traîtres et collabos.

Problèmes d’intégration.

Quatre auteurs traitent des difficultés de l’intégration dues aux lenteurs du gouvernement, à l’inconfort de l’installation dans des camps de transit, puis des centres d’accueil et des hameaux forestiers. L’impréparation des camps en 1962 est certaine et entraîne des problèmes de santé et de formation des jeunes. Les menaces des militants FLN imposent des mesures de sécurité et d’isolement, tandis que le Parti communiste manifeste son opposition à Rivesaltes (Moumen).

La loi Boulin de décembre 1961 privilégie les rapatriés européens, et l’ordonnance du 21 juillet 1962 remet en cause la nationalité acquise, contrairement aux accords d’Evian (Scoldio Zûrcher)

Les difficultés d’accès à l’emploi entraînent des mouvements de protestation, des grèves et des violences parfois fomentées de l’extérieur, de 1975 à 1997 (Pierret). L’ONASEF est critiquée, la résorption des hameaux forestiers est lente à mettre en œuvre. La loi Romani de 1994  s’efforce de résoudre les problèmes les plus urgents (Sung Choi).

Ces chapitres, qui ne font que répéter des questions connues, appellent quelques réserves. L’impréparation des camps est due à une décision tardive du gouvernement, mais les conditions s’améliorent en 1963-1964 ; une formation professionnelle, ménagère et scolaire est dispensée par des formateurs et des monitrices (3) d’un grand dévouement ;

– les logements de la Sonacotra sont des HLM plus confortables que les baraquements militaires ;

– les centres de formation créés par madame Massu  en région paloise ne sont pas des maisons de redressement – la loi Mauroy-Ibrahimi de 1983  concerne les immigrés, et non les enfants de harkis ;

– il n’y a pas 90.000 supplétifs rapatriés, mais 66.000 avec les familles ;

– les rapports de Servier  de 1972 et 1975, et la thèse de Anne Heinis semblent ignorés, de même que le jugement de Maurice Benassayag, qui fut délégué aux Rapatriés de 1988 à 1991.

Celui-ci estime que le problème des Harkis a été négligé jusqu’en 1977, en raison de la collusion entre gaullistes et   communistes. Le premier hommage aux harkis a été rendu aux Invalides le 9 décembre 1989 par le Secrétaire d’État socialiste Gérard Renon, en même temps que Claude Evin inaugurait le timbre Harkis-Soldats de France, et que Charles Hernu mettait en place 300 appelés comme éducateurs des enfants de harkis.

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Problèmes de mémoire et d’association

Trois chapitres sont consacrés aux problèmes de mémoire des harkis et des femmes, et aux associations. Bien qu’elles reconnaissent un mieux-être de leur situation, certaines femmes se sentent rejetées, alors que les hommes critiquent l’état sordide des camps d’accueil (Ali Benali). Certains enfants ne comprennent pas pourquoi leurs pères étaient opposés à l’indépendance de l’Algérie. Ils considèrent que leur histoire a été tronquée (Crapanzano). Les portes-parole de la communauté ont permis une prise de conscience des problèmes à résoudre, mais les associations constituent une mouvement hétérogène où se disputent des enjeux identitaires (Moumen).

Les témoignages recueillis sont intéressants, mais ils ne reflètent pas le point de vue de ceux qui ont réussi. Secrétaires d’État, Conseillers économiques, maires et adjoints, professeurs, docteurs et ingénieurs, ils se déclarent fiers de leurs pères, ils sont reconnaissants aux moniteurs qui les ont accueillis dans les camps et les hameaux.

Il est certain que les mères de famille venant du bled algérien se sont adaptées difficilement, certaines ne parlent pas français, les parents illettrés n’ont pas toujours compris la nécessité d’encourager l’éducation des enfants. Parfois il a suffit qu’un frère réussisse pour que toute la famille progresse. Il est exact enfin que les associations sont trop nombreuses et ne coopérent pas ; certaines d’ailleurs n’ont pratiquement pas d’adhérents.

L’anthropologue Khemisti Bouneb donne un avis qui semble ignoré des sociologues de la revue : «Pour avoir vécu avec mes parents harkis dans différents camps, je pense qu’il y a eu une très grande exagération à propos de ces milieux fermés. Les chefs et les monitrices n’étaient pas des monstres et des sadiques comme le prétendent certains ! … Parmi les dirigeants de ces camps, souvent d’anciens militaires pieds-noirs ou Français de souche, il y avait des gens formidables et dévoués qui ont eu envers les harkis et leurs familles des conduites tout à fait admirables».

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harkis massacrés en 1962 en Algérie

 

Problèmes d’enseignement de l’histoire.

Le professeur Benoît Falaise note que les programmes scolaires n’ont pas parlé des harkis avant 1983. Quelques progrès ont été accomplis, mais les enseignants ont tendance à présenter la colonisation comme contraire aux valeurs de la République. Les harkis seraient alors des anti-héros, considérés comme traîtres et honteux en France, traîtres et coupables en Algérie, alors que les héros seraient de Gaulle et le FLN (sic). Un histoire scolaire apaisée lui paraît nécessaire.

Lydia Aît Saadi Bouras montre que l’enseignement de l’histoire relève en Algérie du ministère des moudjahidines. Les harkis n’ont pas de place dans cette histoire fondée sur trois mythes : - l’oubli du passé – le peuple uni derrière le FLN – une armée de paysans. On parle cependant de 500.000 traîtres et de 125.000 informateurs de l’ennemi. Les massacres de 1962 sont ignorés.

Ces exposés se suffisent. Tout commentaire serait superflu.

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Problèmes juridiques

Quatre contributions (Todd Shepard, A.David, FD. Sebah, Geouffre de la Pradelle) abordent les problèmes juridiques de la nationalité des harkis dans la République, et de la notion de crime contre l’humanité. Faute de compétence juridique, ces problèmes sont laissés à l’analyse des spécialistes.

 

Hommage à André Wormser

Le sociologue Mohand Hamoumou dialogue avec Gérard, neveu d’André Wormser, lequel a servi un an au commando Georges, a succédé à Parodi à la tête du Comité national pour les musulmans français, a écrit «en quête d’une patrie» dans Les Temps Modernes de 1984, est décédé en avril 2008. Son livre Pour l’honneur des harkis, 1  an de combat, 45 années de luttes est paru en 2009.

Accueillant les harkis en métropole, André Wormser s’est employé  à favoriser leur installation. Il a constaté qu’ils étaient menacés, que les enfants étaient désorientés et que les survivants étaient mis au ban de la société en Algérie. Victimes de la raison d’État, «ils ont des droits sur nous», écrit-il en reprenant la formule de Clemenceau.

Contre la gauche anticoloniale, et en liaison avec des officiers SAS dévoués (4), il obtient que le pouvoir reconnaisse les droits civiques d’une communauté de destin et s’emploie à résoudre les problèmes de la 2ème génération.

Une enquête effectuée en 1992 dans le Puy-de-Dôme montre que les familles de harkis ont atteint un niveau d’intégration équivalent aux autres communautés. La déclaration de Chirac en 2001 «la France n’a pas su sauver ses enfants» et l’institution d’une journée d’hommage tous les 25 septembre constituent une première reconnaissance.

Hamoumou rappelle les premiers travaux historiques (5)  qui ont montré que les harkis n’étaient pas opposés à l’indépendance de l’Algérie. Des historiens de gauche ont compris alors que le régime de parti unique et la réécriture de l’histoire en Algérie trahissaient les idéaux de la révolution algérienne. Les harkis n’étaient pas les collaborateurs du colonialisme. Il fallait donc lever les tabous d’une histoire tronquée (6) en France  et occultée en Algérie.

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unité harki à l'instruction

 

Annexes.

La revue est complètée par : - des repères chronologiques de 1515 à 2012 - un lexique - une carte des camps en France - une bibliographie, qui mériterait d’être complètée et amendée.

 

Conclusion

L’observation des faits conduit l’historien à formuler des idées simples,  en se gardant de la mythologie :

-  l’histoire des harkis ne commence pas en 1962 ; ils étaient opposés au terrorisme FLN, mais non à l’indépendance de l’Algérie ; les drames de 1962 en ont fait une communauté solidaire ;
-  les témoignages enrichissent l’histoire à condition d’être recoupés ou vérifiés par des documents ; le combat politique n’est pas celui de l’historien ;
-  le rejet du manichéisme ne doit pas conduire à réhabiliter le terrorisme ou la torture, les enfants des harkis sont donc fiers de leur pères ;
-  les premiers soutiens des harkis n’étaient pas des extrémistes cherchant à instrumentaliser leur histoire, mais des officiers attachés à la population musulmane et partisans d’une Algérie nouvelle associée à la France (7) ;
-  la relégation dans des camps a été réelle, mais exagérée pour la majorité des familles, et limitée dans le temps ; la responsabilité est gouvernementale.

Le texte de Mohammed Harbi et l’hommage à André Wormser corrigent dans une large mesure les approximations historiques des prestations initiales. Il faut donc remercier Les Temps Modernes de les avoir publiés.

Maurice Faivre
le 14 janvier 2012

 

notes

1 - Fanon, Les Damnés de la terre, 1961 : «la vie ne peut surgir que du cadavre décomposé d’un colon ». Préface de Sartre : «il faut tuer : abattre un Européen…c’est supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé. Restent un homme mort et un homme libre». «Quel démoniaque égarement» écrit Jean Daniel (La blessure, 1992), Réf. AG Slama, Histoire d’une déchirure. Gallimard, 1996, p.147.
2 -  Voici quelques exemples :
- il n’y a pas eu 60.000 appelés FSNA, mais 170.000 en effectifs cumulés – ce  n’est pas l’armée qui a recruté les premiers supplétifs, mais l’ethnologue Servier, le directeur de la Sureté Vaujour et le gouverneur Soustelle – le promoteur des harkas est Lorillot et non Salan ;
– l’auto-défense armée par Servier à Arris est devenue en six mois une harka de 120 hommes ;
– l’affaire de l’Oiseau bleu décrite par Lacoste-Dujardin est contredite par Servier, les historiens Frémeaux, Vincent Joly et moi-même – les AASSES ne sont créés qu’en 1960 ;
– les effectifs des supplétifs ne sont pas secrets, ils  sont diffusés chaque mois par le 1er Bureau, et des courbes récapitulatives ont été reproduites par la RHCC en 2002 ;
– l’accusation par Buis du double jeu des harkis a été démentie par son successeur Crémière – l’obligation d’enchaîner les armes concernait toutes les unités régulières et supplétives, elle était rarement appliquée ;
– l’obligation de doubler les sentinelles est une légende ;
– il n’y eut pas de refus d’engager les membres du commando Georges, ils ont été invités à rejoindre le 8°RIM – Challe n’est plus en Algérie en septembre 1960 – les 60 à 90.000 fellaghas décomptés en 1958 n’étaient pas tous des combattants, ils ne disposaient que de 20.000 armes de guerre ;
– le général de Gaulle ne s’est pas opposé au recrutement des supplétifs ; il accepte 33.000 harkis en 1958 et 60.000 en 1959 ; en revanche,  l’ordre de confier à des illettrés des tâches administratives, évoqué par son gendre,  est une idée «originale» ;
– en mars 1962, l’effectif des harkis n’était pas de 60.000, mais de 42.000 – les harkis des commandos de chasse ne sont pas des PIM ;
– de Gaulle a approuvé le plan Challe lors de sa visite au PC de Jumelles – il est exact que Servier n’approuvait pas les organisations retenues pour les harkas et les SAS ; il aurait fallu préciser que son opinion était fondée sur sa connaissance approfondie de la culture berbère – lapalissade ou sophisme : si on n’avait pas engagé de harkis, ils n’auraient pas été massacrés.
3 - L’assistante sociale du CADA de Bias est appelée la Samaritaine de la Casbah par la revue Ancrage de Villeneuve sur Lot. – Camel Bechikh universitaire fondateur du Club Fils de France, est admiratif de la cohésion de la communauté harki de Dreux, due aux efforts des maires, des associations et des assistantes sociales.
4 - Yvan Durand, Nicolas d’Andoque, aux cotés de Anne Heinis, du colonel Schoen et du général de Segonzac
5 - Il se réfère à M. Faivre et A. Moumen, puis à F. Meyer, Lucette Valensi et Dominique Schnapper.
6 - On regrettera une appréciation contestable de la FPA.
7 -  On peut se référer au général Ely, au commandant de Saint-Marc, et à Claude Paillat qui les décrit comme «des enfants de la Révolution française : on apporte la liberté, on va régénérer les gens… on va refaire une autre société que ces colonies un peu pourries».
 
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additif

Témoignage de Daniel X qui a convoyé des harkis vers l’Algérie en 1962

Cette histoire me semble, hélas, vraisemblable. Elle est scandaleuse, mais elle correspond tout à fait à la situation et à l’atmosphère que j’ai bien connues en 1962.

Le Comité des Affaires Algériennes ayant décidé (et P. Messmer, en exécution, comme ministre) :

1/  que le vote sur la politique et les accords d’Évian ne serait le fait que des Français en France (les Européens en Algérie ont fortement protesté d’être ainsi écartés d’un vote qui les concernait plus que tout) ;

2/  Que le vote d’autodétermination-Indépendance du 1er juillet serait le fait de tous les citoyens français (de droit civil commun ou de droit civil local) en Algérie même.

C’est bien à cause de cela que malgré ma demande officielle de transfert en France de mes harkis de Géryville – dits «harkis de Bou Alam» - j’ai dû attendre trois mois et protéger sur place autour de mon poste d’Aïn El Orak ces futurs rapatriés. Il n’était pas question de commencer de rapatrier des musulmans en France avant le vote d’autodétermination du 1er juillet 62.

Ce n’est qu’en raison des premiers massacres de harkis (15-20 avril, harkis de Bou Alam et Cdos Georges).

En raison de la révélation dans la presse  du message du 12 mai de Louis Joxe (par le journaliste Jacques Lethiec de Combat, ancien sous-lieutenant à la SAS de Bou Alam).

En raison aussi de la pression de l’opinion (débat à l’Assemblée nationale),  Le Figaro, Le Monde, 23 mai 1962,

Que le Plan de Rapatriement va être rapidement mis en place  (26 mai, mise à disposition du camp du Larzac  montages des tentes etc… et 13 juin, premiers bateaux d’Oran, d’Alger…

En France, avant le vote de l’Autodétermination, il n’avait pas été question de toucher aux «musulmans engagés» dans leurs régiments,

Les «appelés» en revanche, étant alors renvoyés en Algérie et libérés ou versés dans les unités de la Force Locale créée pour servir au Gouvernement Exécutif Provisoire. Ils déserteront dès les premiers jours de l’Indépendance et apporteront leurs armes aux katibas de l’intérieur qui se reconstituaient au plus tôt.  

 

SI L’ON CONSIDERE LE CAS DES HARKIS :

Outre les harkis de Paris qui seront protégés et engagés par la Préfecture de Police, il existait bien aussi quelques harkis en France. Souvent ramenés par des filières individuelles ou des régiment rentrant d’Algérie dès 1961, et qui, poursuivant vers l’Allemagne, laissaient leurs quelques protégés dans des compagnies d’entretient des camps de l’Est, Mailly, Mourmelon etc… où l’emploi était abondant et le logement assuré.

Que ces compagnies de camp aient – sur ordre du commandement ou du cabinet du ministre – renvoyé en Algérie leurs harkis pour qu’ils puissent voter dans le cadre de l’autodétermination le 1er juillet ne m’étonne pas. C’est bien le signe du peu de connaissance, d’intérêt et de considération dont bénéficiaient les harkis en dehors de leur proche environnement. C’était déjà le cas en Algérie. Je m’en suis hélas bien souvent rendu compte.

J’ai par ailleurs déjà entendu parler du témoignage de Daniel X  paru sur Internet il y a deux ans. Il serait vérifiable, comme quelques autres du même genre, à partir des journaux de marche des compagnies de camp de Mailly, Mourmelon etc…

Pour Fatima Besnaci, qui a l’âme algérienne, (mais peut-on lui en vouloir ?), la repentance de la France – quant au non accueil des harkis en France, et aux massacres de 1962 -  constitue le combat de sa vie. Elle relaie largement la Ligue des Droits de l’Homme. Malheureusement, tous ces défenseurs du point de vue des Algériens en France n’appuient généralement leurs accusations que sur des témoignages, ou quand il s’agit de la télévision, sur des fictions.

Général (2S) François MEYER

 

 

Commentaire

Je note que c'est en avril que Joxe a prescrit le maintien des harkis en Algérie, il fait confiance aux promesses du FLN  et ne sait pas encore que des massacres ont commencé.

Son message d'interdiction date du 12 mai, et les premiers bateaux partent le 12  juin.

Je n'ai pas trouvé dans les archives privées de Messmer un ordre de refoulement des harkis de Mailly et autres lieux, et la thèse de Chantal Morelle sur «Louis Joxe diplomate», bien documentée, n'en fait pas état.

D'autre part, je suis réservé sur le nombre de 4 à 500 harkis refoulés.

Il se peut qu'il y ait parmi eux des appelés démobilisés en métropole (ils sont 17.000 en mars 1962), dont certains éléments douteux sont affectés dans des unités de pionniers (Mende et autres lieux).

Les questions posées aux chercheurs sont les suivantes :

- de quel régiment relevaient ces harkis ? à quelle date sont-ils arrivés en France ?

- d’où venaient ceux qui ont rejoint à Marseille ?

- étaient-ils en tenue militaire ?

- par qui étaient-ils accueillis à Alger ?

- avaient-ils reçu un pécule ou un bon de chemin de fer pour rejoindre leur village ?

Selon son habitude, Fatima Besnaci s'est emparée de ce témoignage sans le vérifier dans les archives.

Général (2S) Maurice  Faivre

 
 
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vendredi 13 janvier 2012

le livre de Daniel Lefeuvre au programmme de l'IEP de Grenoble

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Pour en finir avec la repentance coloniale,

le livre de Daniel Lefeuvre

au programme d'entrée à l'IEP de Grenoble

le dossier complet

 

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Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion, 2006 ; plusieurs rééditions en poche, "Champs-actuel", Flammarion) est au programme d'entrée à l'IEP de Grenoble (2012). L'ouvrage de Daniel Lefeuvre a certes provoqué des polémiques mais il s'agit d'abord d'un essai historique pertinent dont aucune des données factuelles ni analytiques n'a donné lieu à une contestation sérieuse.

La "note" de Sarah Mekdjian - que nous publions intégralement - n'y procède pas non plus réellement. Elle attaque vivement le choix de ce livre avec pour seule référence la "critique" de Catherine Coquery-Vidrovitch à laquelle Daniel Lefeuvre a longuement répondu sans susciter aucune réplique de sa contradictrice. Celle-ci a même refusé que le texte de Daniel Lefeuvre paraisse sur le site qui avait édité sa propre "critique"...

Sarah Mekdjian qualifie ce livre de "pamphlet politique réactionnaire"... C'est du maccarthysme, du jdanovisme, rien de plus. Qu'elle s'explique donc...! Si au moins elle a lu l'ouvrage et si elle est compétente... Et puisqu'elle évoque Jules Ferry, je la renvoie à l'analyse que j'en ai faite : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2007/06/13/5297508.html

Nous publions les deux textes de Catherine Coquery-Vidrovitch et de Daniel Lefeuvre, dans leur intégralité. Nous renvoyons par ailleurs aux nombreuses interventions mises en ligne sur ce blog :

http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/____pour_en_finir_avec_la_repentance_coloniale/index.html

Les préparateurs comme les candidats pourront se faire une idée des débats suscités par ce livre. Ils comprendront qu'une part de l'historiographie coloniale a été anti-coloniale par idéologie plus que par rigueur historienne.

Michel Renard

- les RÉPONSES aux questions de Quentin Ariès, préparateur à l'IEP de Grenoble

 

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Réflexions et propositions pour un renouvellement de l'enseignement de l'histoire et de la géographie du primaire à l'université.
 

Note à l’attention des préparateurs et candidats

au concours d’entrée 2012 de Sciences Po Grenoble

 Rédactrice :  Sarah Mekdjian

«Sciences Po» Grenoble est un des neuf Instituts d’Études Politiques (IEP) de France. Alors que certaines IEP proposent un concours commun (Aix, Lille, Lyon, Rennes, Strasbourg, Toulouse), les IEP de Paris, Bordeaux et Grenoble définissent chacun les modalités de leurs concours d’entrée.

Chaque année, un ouvrage unique est au programme de l’épreuve d’histoire du concours d’entrée en première année à l’IEP de Grenoble. En 2012, c’est le livre de Daniel Lefeuvre, professeur d’histoire à l’université de Paris 8, intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion, 2006), qui a été retenu.

L’auteur vise dans cet ouvrage à «démonter […] à l’aide des bons vieux outils de l’historien - les sources, les chiffres, le contexte - […] les contrevérités, billevesées et bricolage [qui composent] le réquisitoire des repentants» (extrait de la quatrième de couverture). Le ton est donné ; Daniel Lefeuvre compte rétablir des «vérités» contre les discours de tous ceux (politistes, historiens, journalistes, politiciens…, les «repentants») qui «mènent combat pour dénoncer le péché capital que nous devons tous expier : notre passé colonial, à nous Français» (ibid.).

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L’ouvrage proposé cette année au concours d’entrée de l’IEP doit-il être considéré par les candidats et les préparateurs comme un livre d’histoire sur la colonisation, comme un document historique sur les conflits actuels autour de la mémoire coloniale, ou bien encore comme un essai partisan ? Sans doute est-il l’œuvre d’un historien ; mais il s’agit en réalité d’un pamphlet politique, qui vise la controverse, et qui cherche bien davantage à condamner ce que l’auteur perçoit être «une propagande repentante» (p. 157), qu’à offrir une histoire de la colonisation. La «propagande repentante» comprend aussi bien, pour l’auteur, les travaux de nombreux professeurs d’histoire, spécialistes de la colonisation, que les discours de Tarik Ramadan.

Dans ces conditions, il semble donc nécessaire que l’IEP précise clairement le statut de l’ouvrage au programme qui est conféré pour ce concours – et d’autant plus qu’il s’agit d’une année électorale, qui provoquera des débats où les questions dont traite l’ouvrage ne seront sans doute pas absentes.

Par ailleurs, l’ouvrage comprend de nombreuses provocations et erreurs.

Parmi ces provocations, l’auteur explique que les «repentants» diaboliseraient outrageusement Jules Ferry, auteur du discours sur la mission civilisatrice de la France, au point de le comparer à Hitler : «la colonisation a été rien moins qu’une entreprise de génocide : Jules Ferry, c’était, déjà, Hitler !» (quatrième de couverture). Les nombreux développements sur l’Islam et les Musulmans comportent des erreurs et imprécisions. «Un pays, le Nigeria, applique la charia» (p. 228), or le Nigeria, composé de 36 États, est un État fédéral laïc. Le compte-rendu écrit par Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d’histoire à l’Université de Paris 7, et publié le 9 mars 2007 sur le site du Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l’Histoire (http://cvuh.free.fr/spip.php?article73), recense ces provocations et erreurs de manière très précise. Daniel Lefeuvre répondait sur son blog par un billet intitulé «Les erreurs de Catherine Coquery-Vidrovitch» le 27 juin 2007 (http://www.blog-lefeuvre.com/?p=20).

 

un "pamphlet politique réactionnaire"... carrément...!

Les candidats au concours d’entrée de l’IEP de Grenoble ne sont pas dans la position qui leur permettrait d’analyser l’ouvrage au programme. Présenté comme un «ouvrage d’histoire contemporaine», un ouvrage scientifique de référence en histoire, le livre de Daniel Lefeuvre tient en réalité du pamphlet politique réactionnaire.

Dans le contexte actuel de repli identitaire et de montée du Front National, le choix de cet ouvrage pourrait avoir du sens, s’il était accompagné d’une note qui le mettait en perspective, à l’aide par exemple d’une brève bibliographie complémentaire, et s’il invitait à une analyse critique portant non pas sur «un ouvrage d’histoire contemporaine», mais sur une source historique, un pamphlet politique. Les candidats pourraient ainsi s’interroger sur la constitution de la discipline historique, sur l’historiographie des recherches portant sur la colonisation, sur l’histoire des idées.

Une note aux préparateurs et aux candidats contextualisant l’ouvrage et engageant une réflexion critique et épistémologique lèverait toute ambiguïté et permettrait d’aborder des thèmes historiques et contemporains, tels que la xénophobie, le racisme, la constitution d’ennemis intérieurs, l’histoire des mouvements identitaires et nationalistes par exemple. En son absence, on ne peut que souhaiter ouvrir un débat plus large sur les motifs qui peuvent conduire les responsables de concours de recrutement de futurs spécialistes de sciences politiques à promouvoir un tel ouvrage.

Précisions sur les épreuves du concours d’entrée première année à l’IEP de Grenoble

Pour intégrer l’IEP de Grenoble, deux concours sont ouverts aux candidats. Un concours dit de «première année» réservé aux bacheliers de l’année en cours et de l’année précédente (2011 et 2012), et un concours de «deuxième année» pour les étudiants de niveau bac+1 minimum validé ou en cours de validation dans un établissement reconnu par l’Éducation nationale, y compris les étudiants autorisés à passer en seconde année de classe préparatoire.

Le concours de première année se compose de deux épreuves écrites :

«- une épreuve de langue étrangère (allemand, anglais, espagnol ou italien au choix du candidat) durée de l’épreuve : 1 heure (coeff. 1) ;

- une épreuve sur un ouvrage d’histoire contemporaine avec deux questions sur l’ouvrage (chaque question notée sur 3) et une dissertation d’ouverture sur l’histoire et l’actualité (notée sur 14) – durée de l’épreuve : quatre heures (coeff. 3) » (http://www.sciencespo-grenoble.fr/etudier-a-sciences-po/sinscrire/).

Chaque année, l’ouvrage au programme change. En 2009, les candidats ont travaillé sur La force du nombre. Femmes et démocratie présidentielle (Éditions de l’Aube, 2008), écrit par Mariette Sineau, directrice de recherche au CNRS ; en 2010, il s’agissait de l’ouvrage de Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique à l’IEP, intitulé Le communisme, une passion française (Librairie Académique Perrin, 2005) ; en 2011, les candidats ont travaillé sur L’idée d’Europe au XXe siècle – des mythes aux réalités, écrit par Elisabeth du Réau, professeur d’histoire à l’université de Paris 3 (Éditions Complexe, 2008).

Au programme du concours d’entrée de 2012, figure un ouvrage de Daniel Lefeuvre, professeur d’histoire à l’université de Paris 8, Pour en finir avec la repentance coloniale, publié en 2006 aux éditions Flammarion.

Sarah Mekdjian
Maître de conférences en géographie à l’Université de Grenoble II
Avec le soutien du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH)

 

NB  de l’aggiornamento : Aujourd’hui 12 janvier, alors que les étudiants travaillent sur cet ouvrage depuis septembre, la direction de l’IEP a publié la note suivante sur son site :

Ouvrage

- Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale Paris : Flammarion (Champs. Actuel), 2008, 229 p.
L’ouvrage de Daniel Lefeuvre est volontairement polémique. Il appelle donc à une lecture critique et ne doit en aucun cas être considéré comme une approbation par l’IEPG des thèses qu’il défend. Les candidats sont donc invités, dans leur préparation comme lors du concours, à replacer les opinions défendues par D. Lefeuvre dans une perspective critique.

réponse à la direction de l'IEP

- La polémique n'est pas une notion forcément péjorative en histoire. Voir http://www.amazon.fr/Mythes-pol%C3%A9miques-lhistoire-Jacques-Heers/dp/275900466X. En 1965, les thèses de François Furet et de Denis Richet sur la Révolution française et le "dérapage de 1793" ont suscité de violentes polémiques. Le Livre noir du communisme dirigé par Stéphane Courtois (1997) a, lui aussi, alimenté des polémiques sur le nombre de victimes, sur la comparaison avec le nazisme. Le livre des deux archéologues, Israel Finkielstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée (2002) a nourri une formidable polémique. Et combien d'autres encore... Par ailleurs, tout livre appelle à une lecture critique. C'est la base de l'intelligibilité historienne.

Michel Renard

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Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale,

Paris, Flammarion, 2006

par Catherine Coquery-Vidrovitch

(professeur émérite à l’Université de Paris 7)


Mis en ligne le 9 mars 2007

[février 2007]

En qualité d’historienne, je récuse absolument ce terme de repentance, qui n’a été utilisé par aucun historien sinon pour en attaquer d’autres et qui est injurieux à l’égard de collègues dont la conscience professionnelle est indéniable mais dont, pour des raisons diverses, à mon avis essentiellement politiques (mais qu’il est de bon ton d’appeler «idéologiques») on ne partage pas certaines des interprétations (1).

De la part d’un polémiste, on peut tout attendre, et les colères peuvent avoir leurs raisons et leurs effets, voire leurs enseignements. Mais de la part d’un historien, l’ouvrage de Daniel Lefeuvre est surprenant.

D’abord les règles élémentaires d’un historien ne sont pas respectées. À qui s’adressent les critiques de l’auteur, et qu’est-ce qu’un «Repentant» ? Apparemment, celui qui n’est pas d’accord avec lui sur son interprétation de l’histoire coloniale. L’ouvrage de Lefeuvre ne viserait donc pas les historiens, car l’histoire est affaire de savoir et non de morale : je parle d’historiens de métier et de conscience, qui appliquent avec le plus de rigueur possible les méthodes des sciences sociales. Celles-ci, par définition, ne peuvent pas non plus éviter une certaine subjectivité, celle du point de vue auquel on se place ou plutôt où l’on est placé par les hasards du temps et de l’espace.

Comme tous les historiens, l’historien de la colonisation examine les faits, les restitue dans leur réalité la plus probable, et surtout les interprète, cherche à en comprendre les raisons, le fonctionnement toujours complexe et les effets. Il peut exister de bons ou de mauvais historiens ; j’aurais tendance à penser qu’un mauvais historien n’est pas un historien du tout, s’il se laisse guider par sa subjectivité au lieu de la connaître et donc de la contrôler. En tous les cas, la repentance n’a pas place dans cet effort.

Or, à regarder de plus près à qui s’adressent les attaques de l’auteur, c’est à quelques collègues. L’adversaire d’abord privilégié n’est d’ailleurs pas historien mais politiste, Olivier Le Cour Grandmaison (2) ; les adversaires secondaires sont des historiens non universitaires (ce qui n’est pas de ma part un reproche mais un constat) ; l’un, Gilles Manceron, est auteur de plusieurs livres originaux et utiles et par ailleurs vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme ; l’autre, Pascal Blanchard, est un historien entrepreneur, plein d’idées neuves mais parfois, effectivement, un peu rapide ou provocateur. Sont écornés par ailleurs, de façon plus légère, plusieurs autres collègues, parmi lesquels Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire ou (incidemment) Claude Liauzu ou moi-même.

Alors, historiens ou pas historiens ? Car on y retrouve aussi, bizarrement ... Tarik Ramadan (p. 163). Ce sont les seuls nommément désignés à la vindicte de l’auteur. La confusion demeure donc totale, le reste concernant de façon indistincte probablement les médias (?), ou bien tout bonnement «on» («on disait alors», «on refait l’histoire», on ne les compte plus, ces «on» constamment appelés à la rescousse !) ; il y a même des expressions aussi précises que «contrairement à une légende tenace» (p. 146).

Le tout est constitué en un adversaire imaginaire collectif désormais intitulé : «les Repentants» voire, pire encore, «la propagande repentante» (p. 157) - sans plus de précision ni référence, sinon que «la mythologie de la repentance» (p. 199) entend vouloir «à tout prix prouver que seuls les coloniaux sont stigmatisés» (p. 210). Cela est gênant, particulièrement de la part d’un historien dont la règle devrait être de citer chaque fois précisément ses sources, quelque peu obscures lorsqu’il vise «le prêche des sectateurs de la repentance coloniale [qui] repose sur une suite d’ignorances, d’occultations et d’erreurs, voire de contre vérités» (p. 12) : ou l’invective à défaut de raisonnement...

À propos d’ignorances, d’occultations et d’erreurs, Daniel Lefeuvre aurait pu éviter quelques bourdes, en affirmant par exemple que l’ «islamophobie ... n’est en rien la survivance d’une culture coloniale plutôt islamophile... à la manière d’un Augustin Berque qui faisait preuve de curiosité humaniste. Sa construction, au contraire, est récente» (p. 228). Augustin Berque comme porte parole de l’opinion publique française en matière d’islam ? Je renvoie, entre autres, à la thèse d’État de Jean-Louis Triaud, au titre pourtant évocateur, démonstration majeure de la construction de l’islamophobie coloniale française pendant plus d’un siècle (3). D’ailleurs c’est contre l’islamophobie qu’avait déjà voulu réagir Napoléon III et son «royaume arabe». Et je rappelle aussi les multiples développements coloniaux du XIXe et du XXe siècle, étudiés entre autres par Charles-Robert Ageron, opposant le «mythe» des Berbères ou Kabyles civilisables aux Arabes («plus musulmans») qui ne le seraient guère (4). Bien sûr, nous assistons aujourd’hui à de nouvelles constructions de l’islamophobie (qui le nie ?) mais il ne s’agit pas de génération spontanée...

Autre erreur choquante : «un pays, le Nigeria, applique la charia» (p. 228). Eh non, «le Nigeria» n’applique pas la charia (5). Le Nigeria, composé de 36 États, est un État fédéral laïc, ce qui, entre autres, lui interdit la lapidation des femmes adultères : certes, deux ou trois provinces du Nord très majoritairement musulmanes font mine de l’appliquer et prononce même des sentences, ce qui est très grave ; mais c’est une manoeuvre éminemment politique qui vise à embarrasser le gouvernement central et, jusqu’à plus ample informé, fort heureusement, aucune condamnation n’a pu être exécutée.

Lefeuvre n’hésite pas non plus à se contredire à deux pages d’intervalle : p. 158, il récuse l’argument de Pascal Blanchard selon lequel, «si l’État favorise cette venue de Nord-Africains en métropole [il veut dire Algériens], ce serait sous la pression du patronat». Or p. 159 il précise lui-même «ainsi, la direction des Charbonnages de France envoie-t-elle des recruteurs sillonner l’Anti-Atlas où elle embauche 30 000 mineurs [marocains] entre 1945 et 1979» : alors ? Il faudrait savoir ? ou bien les Marocains ne seraient-ils pas «nord-africains» ?

Enfin l’ouvrage déforme outrageusement la pensée de ses « adversaires » lorsque, par exemple, il accuse Le Livre noir du colonialisme de présenter le nazisme comme un héritage colonial : Marc Ferro a simplement rappelé, dans son introduction, qu’Hannah Arendt répertoriait non pas deux totalitarismes (nazisme et communisme), mais trois au XXe siècle. Or c’est au nom de cette invention de filiation, cette fois-ci sans citation et pour cause, que Lefeuvre dénigre l’ouvrage sans autre forme de procès :  C’est tout le but [sic !] du Livre noir du colonialisme, publié en 2003, de nous convaincre de cette filiation» [avec Hitler] (p.10). Par ailleurs, il pense faire de l’esprit (par une allusion à une utile édition de sources récemment publiée par Manceron (6)) en faisant mine de croire que celui-ci (dont la citation donnée est malicieusemment interprétée) présente Hitler comme le «fils spirituel de Gambetta ou de Ferry» (p. 10 encore) ; mais Hitler utilisateur des constructions racistes «scientifiques» de la fin du XIXe siècle, au demeurant opportunes pour les «expansionnistes coloniaux» de l’époque, cela, il se garde de le rappeler : ou de l’usage du sarcasme pour déformer la pensée d’autrui...

Un premier étonnement de la part d’un historien économiste distingué : faut-il consacrer le tiers de son ouvrage (pp.95-140) à expliquer, à partir de la seule Algérie, que la colonisation française fut globalement une mauvaise affaire pour la métropole, ce qui est connu et explicité depuis près d’un demi siècle par tous les historiens de la colonisation, dont le premier fut Henri Brunschwig en 1960, avec son Mythes et réalités de l’impérialisme français, qui demeure un chef d’oeuvre en la matière ?

Faut-il rappeler à notre historien économiste 1. que l’on peut faire dire aux statistiques ce que l’on veut, en particulier lorsqu’il s’agit de moyennes générales, en fonction de la façon dont on les utilise ? Et 2. qu’il vaut mieux éviter, en historien, de valser entre les périodes sans crier gare ? C’est du moins ce que nous sommes chargés d’enseigner à nos étudiants. Absurde donc de se réfugier derrière la pureté des chiffres («voyons donc, pour la conquête d’Alger, ce que nous disent les chiffres», p. 24) : les chiffres sont certes utiles, mais à l’historien de les faire parler, et eux nous diraient plutôt ce que nous voulons entendre. Ainsi, affirmer tout de go, et sans autre précision, que «de 1900 à 1962 le solde commercial des colonies avec la métropole n’a été excédentaire qu’une année sur trois» (p. 123) ne signifie pas grand chose sur la rentabilité très diffférenciée de territoires variés et étendus dont, selon les lieux et les époques, les uns furent des gouffres et les autres des pactoles (au moins pour quelques investisseurs privés chanceux ).

Notre auteur assène des vérités implacables sans aucune référence : «les deux tiers du temps [quel temps ?], les colonies [lesquelles ?] vivent à découvert parce qu’un tuteur généreux, l’État français, assure leurs fins de mois» (p. 123) : a-t-il seulement lu l’article de l’historien économiste F. Bobrie, qui a démontré que l’Indochine entre 1890 et 1914 a été si rentable (à l’opposé de l’AEF) qu’elle a, entre autres profits, remboursé à l’État français la totalité des dépenses de conquête qui en ce cas ne furent pas minces, et dont il en trouvera le détail quantifié ? (7). Certes, ce qu’il expose vaut (en partie) pour l’après seconde guerre mondiale, mais seulement pour l’Afrique noire puisque l’Indochine est perdue et l’Algérie en guerre : c’est précisément la raison pour laquelle les indépendances africaines ont été si faciles à obtenir puisque, à partir du moment où le Code du travail français était promulgué en AOF (1952), l’Afrique s’était mise à coûter trop cher notamment en charges sociales.

En répétant ces données bien connues pendant un demi chapitre (pp. 130-134), Lefeuvre ne nous apprend vraiment rien de neuf : qui le nie, chez les historiens s’entend ? En revanche, pourquoi a-t-il omis de rappeler que, de 1900 à 1946, la loi d’autonomie financière des colonies avait stipulé que les colonies ne devaient dépenser qu’en fonction de leurs recettes propres (impôts et droits de douane), ce qui a considérablement et fort longtemps freiné la «générosité» de l’État français ? Le durable non investissement français outre-mer (à la différence de la Grande Bretagne en Afrique du sud, par exemple) ou, quand ils ont eu lieu, les graves errements de ces investissements pourtant largement étudiés (dans le cas de l’office du Niger), de cet héritage l’auteur n’en dit pas un mot.

Enfin, l’exploitation des colonies s’est révélée être un «tonneau des Danaïdes» (titre du chapitre 7, p. 117). Ce fut donc un drame pour l’État colonial comme pour les colonisés. Personne n’y a trouvé avantage. Lefeuvre fournit ainsi des arguments de poids à ceux qu’il veut exécuter : si l’on suit son raisonnement, en effet, les gouvernants et les homme d’affaires français n’étant pas tous des imbéciles, on peut quand même se poser quelques questions sur le bien-fondé d’une aventure coloniale si continuement et si profondément catastrophique, et se demander innocemment dans ces conditions s’il n’y aurait pas quelque repentance à avoir d’avoir si gravement fauté pendant si longtemps ? À quoi bon défendre une entreprise à ce point condamnée ? Je me moque, évidemment, mais c’est pour mieux montrer la faiblesse du raisonnement strictement quantitatif présenté comme infaillible...

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Omission plus grave : à trois reprises, il qualifie improprement les Algériens de « Français » (p. 150, 152 et 197). Or sous la colonisation ils étaient indifféremment «Arabes» ou «Musulmans» (la dénomination d’Algériens étant alors réservée aux Français d’Algérie). Certes, il utilise à deux reprises des expressions plus conformes à la réalité en les qualifiant de «partie intégrante de la main d’oeuvre nationale» (p. 150) et en précisant que sur «le marché français du travail» ils jouissaient de l’«égalité des droits» : du travail, s’entend, et ce exclusivement en France. L’honnêteté historique exigeait qu’il rappelât en revanche que les «Musulmans», certes, vivaient dans trois départements français, mais qu’ils n’y étaient pas français : c’est précisément en Algérie que fut d’abord adopté en 1894 (avant d’être généralisé ailleurs) le régime dit de l’ «Indigénat». Les droits du citoyen français ne furent même pas accordés à une poignée d’évolués, malgré les efforts du député Viollette, pourtant cité, dont la proposition de loi en ce sens (dite loi Blum-Viollette) contribua à faire tomber le gouvernement du Front populaire. Enfin, la constitution de 1946 ne parlait que de citoyenneté impériale, et la citoyenneté française stipulée par la loi Lamine Gueye (1946) ne fut pas appliquée en droit politique. D’où l’inexactitude (le mot est faible) d’affirmer sans nuance et sans date que les Algériens étaient français ? Tout au plus furent-ils étiquetés sur le tard «Français Musulmans» -, au lieu de reconnaître une lapalissade : il n’y aurait pas eu d’ «Indigènes de la République»... s’il n’y avait pas eu l’Indigénat ; que celui-ci fût en principe supprimé après la seconde guerre mondiale ne l’a pas rayé des mémoires.

Daniel Lefeuvre a beau jeu de reprocher à ses « adversaires » de tronquer les citations, je le cite : «deux citations isolées de leur contexte et tout est dit» (p. 221). Or il fait exactement pareil, ce qui est, je lui accorde volontiers, de la malhonnêteté intellectuelle. Ainsi m’épingle-t-il parce que j’ai écrit :

«C’est entre les deux guerres que le Maghreb allait à son tour remplir les caisses de l’État, et surtout des colons et des industriels intéressés, grâce aux vins et au blé d’Algérie, et aux phosphates du Maroc». Il a pris soin de taire la phrase suivante : «Mais, comme l’a montré Jacques Marseille, ce soutien fut de bout en bout un leurre. Car, comme on l’a suggéré plus haut, l’économie coloniale, toujours prônée par les gouvernements successifs, eut pour effet majeur de protéger l’économie française de façon malthusienne.»

Si l’effet majeur fut d’entraver l’économie française, c’est bien que ce n’était pas «rentable». Lefeuvre fait mine de prendre l’expression au pied de la lettre, et me fait donc passer pour une idiote, comme si toutes les recettes françaises venaient d’Afrique du nord ; j’espère pour sa culture historienne qu’il sait que c’est avec Jacques Marseille et sous ma houlette (prenant la suite de Jean Bouvier) que nous avons mené, de 1973 à 1979, une enquête quantitative aussi exhaustive que possible sur la rentabilité détaillée des différents territoires de l’empire, colonie par colonie (8).

Cette enquête a servi à Jacques Marseille de premier support pour élaborer son grand livre ; je répète donc ici ce que j’ai toujours expliqué (y compris dans le paragraphe précédant la citation épinglée) : les seules affaires rentables le furent au profit d’entreprises coloniales qui représentaient une part minime du capital français, en Indochine avant la guerre de 1914, au Maghreb entre les deux guerres et en Afrique noire au début des trente glorieuses... Lefeuvre a dû se donner du mal pour trouver à exploiter quelque part une expression trop rapide qui contredirait la totalité des résultats de ma thèse d’État ! (9). Cela n’est guère digne d’un collègue sérieux.

Si j’ai décrit en détail cette anecdote, c’est que le livre de Daniel Lefeuvre procède exactement comme il le reproche aux autres : l’un de ses tics récurrents est de procéder à coup d’exemples pris pour le tout ; le procédé est particulièrement frappant p. 160-162, où il fait bon marché des « très nombreuses déclarations d’Algériens assurant s’être rendus en France après avoir été contactés... par des agents patronaux », mais les réfutent (sans les avoir analysés) par l’énumération de ... six cas censés prouver le contraire : une note du préfet de la Nièvre en octobre 1923, du directeur de la Co des Mines de houille de Marles en 1937, un entrefilet de la Dépêche de Constantine en 1949, un compte-rendu d’un inspecteur des Renseignements généraux à Bougie en 1949, un article du Bulletin du CNPF en 1952, et à nouveau une étude patronale de 1953 : belle démonstration, vraiment ! N’enseigne-t-on pas aux étudiants qu’exemples ne font pas preuve ? (je ne discute pas ici le fond, mais la méthode).

Le deuxième procédé, systématique, est d’extraire les citations de leur contexte pour mieux les ridiculiser. N’accuse-t-il pas Claude Liauzu d’appuyer son assertions de profits parfois immenses de sociétés coloniales « tout en n’en donnant que deux exemples... et à une seule date, 1913 » (p. 128). ? Et l’enquête dont je viens de parler, il ne la connaît pas ? Algérie, Tunisie et Maroc ont eu leurs données dépouillées annuellement de la fin du XIXe siècle (et si je me souviens bien, pour l’Algérie, depuis 1830) ; les plusieurs centaines de sociétés commerciales d’outre mer cotées en bourse étudiées sur un demi siècle par Jacques Marseille, alors qu’il les cite à la page suivante, tout à coup il les a oubliées ? C’est du mensonge par omission ou je ne m’y connais pas...

Ce qui est surtout désarmant dans ce livre, c’est son positivisme simplificateur. Manifestement, la complexité des facteurs historiques est une dimension qui lui échappe. Il s’escrime à discuter à l’unité près le nombre de morts provoqués par la conquête de l’Algérie stricto sensu : c’est à peu près aussi intéressant que de calculer le nombre de tués par balle lors des expéditions des conquistadores en Amérique latine ! Tout le monde sait que ce ne sont pas les guerres de conquête qui ont fait disparaître les 9/10e de la population amérindienne, mais les épidémies, les crises de subsistance, et la désorganisation profonde des structures politiques et sociales préexistanrtes (même si les expropriations de terres, compte tenu du petit nombre relatif de colons espagnols et portugais concernés, ont été proportionnellement (du moins au XVIe siècle, le seul concerné ici) bien inférieures à celles provoquées par les vagues successives de colons en Algérie (expropriations dont Lefeuvre ne dit mot).

Au lieu de cela, nous avons droit à un raisonnement désarmant : ou bien, ou bien ; si le nombre de tués par la guerre a été faible, la colonisation n’y est pour rien : le seul responsable de la baisse effroyable de la population algérienne dans la seconde moitié du XIXe siècle est intégralement due à la crise climatique (chapitre 3. «Les années de misère»). Et la conjonction des facteurs, cela n’existe pas ? Je renvoie pour cette analyse notre auteur à la formidable étude historico-géographique, d’une grande érudition, publiée au début des années 60 par Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant sur l’Algérie, passé et présent (10).

Au-delà du seul cas algérien, on remarque que nombre d’entreprises coloniales dans l’histoire se sont accompagnées d’une chute très nette des populations colonisées : en Amérique latine déjà citée, en Algérie et en Afrique du Sud exactement à la même époque et pour les mêmes raisons, et un demi-siècle plus tard (1885-1920) en Afrique noire où les historiens les plus sérieux s’accordent pour estimer entre un tiers et la moitié, selon les régions, la chute de la population. Cette coïncidence renouvelée ne peut qu’interpeller l’historien. Certes, s’il n’y avait eu, chaque fois, des crises parallèles de pluviométrie et de subsistance accentuées par les retombées des crises économiques des métropoles, on peut espérer que les pertes démographiques auraient été inférieures. Mais ce n’est en aucun cas «ou bien», «ou bien» : lorsqu’il y a une telle redondance des effets démographiques, on ne peut que s’interroger sur les modalités entrecroisées des facteurs explicatifs dont la combinaison a pu s’avérer dramatique, même s’il n’y avait pas préméditation !

Même étroitesse d’esprit à propos de l’historique, pourtant précisément rappelé, des migrations du travail en : France (chap. 10) : en 1951, il y a 160 000 Maghrébins (et non pas «coloniaux»), en France, soit «moins de 1% de la population active». (p. 155). C’est très faible, mais cela ne signifie pas grand chose, tout dépend des catégories socio-professionnelles concernées. Lefeuvre ne le nie pas, mais comme il est facile de biaiser un commentaire ! Il remarque p. 225 que, en 1996, «42% des Français estiment que tous les êtres humains font partie de la même race» et il en paraît content. Mais plus de la moitié des Français croient donc encore que le concept de race est acceptable, et au total près de 20% affirment que ces races sont inégales entre elles, et il trouve cela plutôt rassurant ? Moi je trouve cela inquiétant, 3/4 de siècle après que la génétique ait démontré le contraire, et trente ans après que Jacquard ait commencé à se donner tant de mal pour en populariser les résultats (11) : ce qui prouve à tout le moins que nos subjectivités sont différentes...

De même, chez Renault, les 4/5 des ouvriers non qualifiés, écrit-il, ne sont pas maghrébins et, par conséquent, le rôle des travailleurs colonisés dans la reconstruction française est «marginal» et largement surfait ; l’interprétation ne serait-elle pas modifiée s’il disait exactement la même chose en sens inverse : 20 % de travailleurs maghrébins, tous dans les emplois non qualifiés chez Renault, ce n’est pas rien. Une fois de plus, les chiffres disent surtout ... ce que l’on veut leur faire dire. Alors cela justifie-t-il cet excès attribué à tous les « Repentants » : «Affirmer que [la main d’oeuvre algérienne] a joué un rôle décisif [dans la reconstruction] n’est pas seulement excessif. À ce niveau d’exagération, c’est de fable ? ou de mensonge ? qu’il faut parler» (p. 157). Or, pour justifier sa colère, mystérieusement, les «Repentants» cités se réduisent en fin de compte... à une déclaration de Tarik Ramadan sur France 3 selon laquelle les travailleurs d’Afrique du Nord «ont reconstruit la France» (p. 163).

Bien entendu, Lefeuvre a raison de rappeler qu’il ne faut pas non plus s’obnubiler sur un pan de l’histoire au détriment des autres, et que le «racisme» anti-maghrébin n’a rien à envier à ce qu’il est advenu avant eux aux immmigrés pauvres arrivant en masse : Polonais des houillères, Italiens du bâtiment, etc. Les guerres coloniales ont été atroces, mais il a raison de rappeler que beaucoup d’autres guerres aussi ; son long développement sur les massacres vendéens ou sur les camisards (on aurait pu y ajouter les Cathares) renforce bien cette idée-force : les guerres les plus meurtrières et les plus aveugles sont les guerres civiles, car ce sont celles qui, quasi par définition, confondent les civils et les militaires (de même qu’il n’y a jamais eu de guerre sans viols souvent massifs des femmes).

D’où la justesse du rapprochement. Le petit Lavisse d’autrefois ne faisait pas autrement, qui enseignait aussi bien les dragonnades de Louis XIV que les enfumades de Bugeaud (est-ce la peine de vouloir minimiser celles-ci (pp. 50-53) ? Bien sûr, comme Lefeuvre l’argumente, si les insurgés s’étaient rendus au lieu de se réfugier dans des grottes, ils n’auraient pas été enfumés : c’est donc « leur faute » ?) Une enfumade est une enfumade et ce ne fut pas la seule, j’en connais au moins une autre assez terrible en Centrafrique - Oubangui-Chari d’alors - en 1931. Il n’empêche : les hommes d’aujourd’hui ne sont pas tous des historiens, beaucoup ont aussi oublié ou tout simplement ignorent que, depuis toujours, les guerres de religions, quelles qu’elles soient, ont compté parmi les pires.

Ce qui demeure dans la mémoire des gens, ce qui a formé à la guerre de guerrilla, et ce qui a justifié la torture (voir Aussaresses), ce sont les guerres françaises les plus récentes, et celles-ci ont été les guerres coloniales... On ne peut nier l’influence de cet héritage dans l’« idée de guerre » en France aujourd’hui. Ce qui apparaît aussi, c’est que les moins intégrés à la France jacobine sont les immigrés les plus récents, et que parmi ces immigrés récents, un nombre très élevé est issu des anciennes colonies (pas tous, il y a aussi les gens d’Europe de l’Est, et les Roumains ne sont guère aimés non plus que le «plombier polonais»). Ceci dit, en moyenne, les immigrés les moins intégrés ne sont plus les Maghrébins : ce sont les gens qui se déversent d’Afrique noire, et comme Lefeuvre ne nous parle que de l’Algérie, cela entâche son raisonnement devenu de ce fait en partie obsolète.

Enfin, ce que prouve ce pamphlet, c’est l’inculture de son auteur concernant la postcolonialité. Il feint de croire qu’il s’agit de démontrer la continuité chronologique entre périodes coloniale et postcoloniale (entre autres exemples : «la mythologie de la repentance... sert à justifier le continuum entre la période coloniale et aujourd’hui», p. 199). Pour comprendre la pensée postcoloniale, renvoyons à quelques lectures de culture, par exemple le numéro spécial récent de la revue Esprit paru sous ce titre (12).

Le postcolonial, ce n’est pas une période : c’est un mode de penser pluriel qui consiste à relire le passé et à le réutiliser, ou à en réutiliser l’imaginaire dans un présent imprégné d’héritages multiples, parmi lesquels l’épisode colonial joue son rôle et a laissé des traces, et qui plus est des traces qui ne sont pas les mêmes pour tous, a fortiori du côté des ex-colonisés et du côté des ex-colonisateurs, bien que les deux soient à la fois contradictoires et inséparables, comme l’a déjà montré Albert Memmi à la fin des années 1940 (13). Il est intéressant de noter que Lefeuvre ignore ces termes de «colonisés» et de «colonisateurs» ; les concepts correspondants ne l’intéressent visiblement pas ; il n’utilise, probablement à dessein, que le terme «coloniaux» qui, selon les pages, désigne indifféremment les uns ou les autres. C’est un lissage peu convaincant.

Le dualisme simpliste de Daniel Lefeuvre lui fait penser que « les Repentants » expliquent tout à partir de la colonisation. Bien sûr que non, même si personne n’est parfait, et que des contresens peuvent apparaître parfois. L’histoire - et donc la culture nationale - est cumulative, les différents strates de notre passé se sont entremêlés, produisant chaque fois de nouveaux syncrétismes faits de l’accumulation de toute notre histoire. S’y ajoute, ce qu’il rappelle fort bien (p. 153 à 190), que depuis la seconde guerre mondiale le nombre des immigrés originaires des anciennes colonies s’est démultiplié, pour des raisons diverses.

Or, malgré ce contexte culturel métissé, l’héritage colonial a été ignoré, nié ou oublié, alors qu’il est si prégnant que cette attitude de déni et d’oubli nous revient aujourd’hui en boomerang de façon violente et parfois irraisonnable : raison de plus pour ne pas l’escamoter à nouveau au nom de la morale de l’autruche ! Je renvoie pour une analyse autrement plus lucide et fine du processus au chapitre consacré par Jean-Pierre Rioux, dans un ouvrage récent, à la mémoire algérienne contrastée (14).

Certes, il s’agit aussi d’un pamphlet, mais qui a le mérite (outre de n’être pas injurieux à longueur de page) d’être un vrai ouvrage de réflexion qui souligne la complexité de ce présent «postcolonial» qu’il a parfaitement le droit de déplorer, même si je ne partage guère les mêmes conclusions. Notre historien économiste devrait se mettre un peu à l’écoute de l’histoire culturelle, autrement plus compliquée que des tableaux chiffrés. L’«histoire sociale est reine», avait coutume d’enseigner Henri Moniot, c’est-à-dire toute l’histoire, dans toutes ses dimensions, économique, sociale, politique, intellectuelle... y compris en histoire coloniale !

Catherine Coquery-Vidrovitch

 
Notes :

(1) En revanche le thème de la «repentance» est utilisé par les hommes politiques (par exemple par le président Bouteflika). Mais les politiques ont souvent des raisonnements qui ne tiennent pas la route, en tous les cas qui n’ont rien de scientifique, et par conséquent ne relèvent pas de l’histoire. Donc il faut savoir à qui s’adresse ce livre : aux politiciens, ou aux historiens ? La confusion est totale.

(2) Le fait que Olivier Le Cour Grandmaison ne soit pas historien est important : c’est un spécialiste du présent, qui découvre (et fait donc découvrir) avec un effroi non dénué de naïveté les horreurs d’un passé colonial qu’il ignorait ou négligeait. Il réagit en moraliste et, ma foi, s’il propose quelques bêtises, il rappelle aussi beaucoup de faits fort justes... Les historiens, eux, savent d’une part que le fait colonial a existé depuis les débuts de l’histoire et, côté horreurs de la guerre, ils en ont hélas vues d’autres. Mais ceci n’est pas une raison pour minimiser ce qu’on connaît le mieux au nom de la « concurrence des victimes ».

(3) Jean-Louis Triaud, La Légende noire de la Sanûsiyya : une confrérie musulmane saharienne sous le regard français, 1840-1930, Paris : Maison des sciences de l’homme, 1995, 2 vol.

(4) Voir, entre autres, Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France 1871-1919, Paris, PUF, 1968, t.1, pp. 267-277, et Politiques coloniales au Maghreb, Paris, PUF, 1972, pp. 110-120. Patricia M.E. Lorcin, Imperial Identities : Stereotyping, Prejudice and Race in Colonial Algeria, Londres, I.B. Tauris, 1995.

(5) La constitution du Nigeria (1999) stipule « The Government of the Federation or of a State shall not adopt any religion as State religion » (chapitre 1, section 2, article 10).

(6) Gilles Manceron, (introduit par), 1885 : le tournant colonial de la république. Jules Ferry contre Georges Clémenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale, Paris, La Découverte, 2006.

(7) François Bobrie, « Finances publiques et conquête coloniale : le coût budgétaire de l’expansion coloniale entre 1850 et 1913 », Annales ESC, no 6, 1976, pp. 1225-1244.

(8) Les bordereaux informatiques de l’enquête n’ont pas été intégralement publiés, mais ils ont abondamment servi à plusieurs thésards, dont Jacques Marseille (qui avait dépouillé tout ce qui concerne l’Indochine), Hélène d’Almeida-Topor (qui a inventorié tout ce qui concerne l’AOF) et plusieurs autres. Une exploitation comparative globale mais limitée dans le temps (1924-1938) a donné lieu à une publication qui fait toujours autorité : « L’Afrique et la crise de 1930 », Revue Française d’Histoire d’Outre-Mer, n° 232-233 (parution 1978), Actes du colloque de l’Université Paris-7, 380 p. L’enquête a aussi donné lieu à plusieurs mises au point dont, entre autres, de ma part : « A propos des investissements français outre-Mer : firmes d’Afrique occidentale », in Actes du 2ème Congrès des Historiens économistes français (M. Lévy-Leboyer éd.), La Position internationale de la France, Paris, EHESS éd., 1977, pp. 413-426 ; « Le financement de la "mise en valeur" coloniale. Méthode et premiers résultats », Etudes africaines offertes à Henri Brunschwig, EHESS, 1983, pp. 237-252 ; « Enquête statistique sur le commerce extérieur des territoires francophones d’Afrique de la fin du XIXème siècle à l’Indépendance », in G. Liesëgang, H. Pasch et A. Jones (eds), Figuring African Trade : Proceedings of the Symposium on the Quantification and Structure of the Import and Export and Long Distance Trade in Africa c.1800-1913, Berlin, D. Reimer, 1986, pp.34-45.

(9) Mon « amour immodéré de l’Afrique », en sus « troublé par des considérations idéologiques » [lesquelles ?] comme il l’écrit p. 122, m’a en effet incitée à démontrer en quelque 600 pages que l’Afrique équatoriale française fut pour la France un fardeau dont les résultats économiques furent, jusqu’à la seconde guerre mondiale, quasi nuls, si l’on excepte quelques rares compagnies forestières de triste mémoire (dont l’une évoquée par Louis Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit sous le nom évocateur de « Compagnie Pordurière » par laquelle il fut employé au Cameroun) : Le « Congo français » au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris, Mouton, 1972 (rééd. Éditions de l’EHESS, 2001, 2 vol.).

(10) Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant, L’Algérie : passé et présent. Le cadre et les étapes de la constitution de l’Algérie actuelle, Paris, Éditions sociales, 1960.

(11) Albert Jacquard, Éloge de la différence, la génétique et les hommes, Paris, Seuil, 1978.

(12) « Pour comprendre la pensée postcoloniale », Esprit, n° 330, décembre 2006, pp. 76-158.

(13) Portrait du colonisé, suivi de Portrait du colonisateur, d’abord publié dans la revue Esprit

(14) Jean-Pierre Rioux, La France perd la mémoire. Comment un pays démissionne de son histoire, pp. 126-148. Paris, Perrin, 2006.

 

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9782081213067FS

 

Les erreurs de Catherine Coquery-Vidrovitch

Daniel LEFEUVRE

 

Catherine Coquery-Vidrovitch me fait l’honneur de publier, sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, un long compte rendu consacré à mon livre Pour en finir avec la repentance coloniale.

les Repentants existent-ils ?

Dans ce texte quelque peu confus, C. Coquery-Vidrovitch me reproche, d’abord, de n’avoir pas respecté «les règles élémentaires d’un historien» en ne définissant pas rigoureusement le milieu des repentants auquel je m’attaque, en confondant dans le même mouvement des politistes, des historiens «non universitaires» et quelques collègues, dont elle-même, Tariq Ramadan, et certains médias.

Bref, je construirais, pour les besoins de ma (mauvaise) cause, un «adversaire collectif» sorti tout droit de mon imagination.

Ainsi, pour C. Coquery-Vidrovitch rien ne permettrait de repérer un courant d’opinion prônant la condamnation – et non pas la connaissance et la compréhension - du passé colonial de notre pays et exigeant de l’État, par la voix de ses plus hauts représentants, des manifestations de regrets et des demandes d’excuse auprès des victimes – ou plutôt de leurs descendants – de ce passé, sous le prétexte que ce courant serait hétérogène, constitué de personnalités diverses par leurs statuts comme par leurs motivations, s’appuyant sur des positions institutionnelles (Ligue des Droits de l’Homme ou MRAP) ou des organisations (Indigènes de la République)  et bénéficiant d’un accès privilégié à certains médias (Le Monde diplomatique par exemple). Depuis quand, l’homogénéité d’un groupe de pression serait-il nécessaire à son existence ?

islamophobie / islamophilie

13391291C. Coquery-Vidrovitch relève ensuite les «bourdes» qui émailleraient mon texte, notamment lorsque j’avance l’idée que loin d’avoir été uniment islamophobe, la culture coloniale a été empreinte d’islamophilie, comme l’atteste la personnalité d’Augustin Berque. «Augustin Berque comme porte-parole de l’opinion publique en matière d’islam ?», la référence fait sourire mon critique.  Inutile de rappeler à Coquery-Vidrovitch ce que Bourdieu disait de cette notion d’opinion publique.

Si j’ai fait référence à Augustin Berque c’est qu’il était chef du service des Affaires indigènes au sein du Gouvernement général de l’Algérie et qu’à ce titre son opinion est révélatrice d’une culture et d’une pratique de l’administration coloniale et, plus généralement, de l’État français. Bien d’autres exemples de la politique d’égard de la France vis-à-vis de l’islam peuvent être produits (respect par l’armée des prescriptions musulmanes, construction de la Grande Mosquée de Paris… ainsi que la politique du royaume arabe esquissée par Napoléon III et que cite d’ailleurs C. Coquery-Vidrovitch). Certes, cette politique d’égard s’est accompagnée, tout au long de la période coloniale, d’une surveillance du culte musulman, mais celle-ci était d’ordre politique et non pas d’ordre religieux.

 

8832-12
ouvriers durant la construction de la Mosquée de Paris

Je confesse une erreur, et C. Coquery-Vidrovitch a raison de me reprendre sur ce point : ce n’est pas tout le Nigéria qui applique la charia mais certaines provinces du Nord de ce pays. En revanche, comment admettre la complaisance avec une législation qui bafoue la dignité et le droit des femmes, que manifeste C. Coquery-Vidrovitch qui ne craint pas d’affirmer que les dirigeants islamistes des provinces en cause «font mine de l’appliquer» uniquement pour embarrasser le gouvernement central, aucune condamnation n’ayant été à ce jour exécutée. Mais que des femmes aient été condamnées pour «adultère», qu’elles aient vécu et vivent encore sous la contrainte et la menace d’un islamisme réactionnaire ne semble pas émouvoir plus que cela notre historienne qui paraît faire bon marché à cette occasion des valeurs du combat féministe. Décidément, je crois que certains rapprochements avec Tariq Ramadan ne sont pas infondés et je constate, hélas, que l’actualité récente me donne raison : on ne fait pas «mine» d’appliquer la charia dans les provinces du Nord du Nigeria.

les Algériens étaient français

Aussi sourcilleuse avec la réalité historique qu’elle affirme l’être, C. Coquery-Vidrovitch commet elle-même, dans son compte rendu quelques «bourdes» qui méritent d’être rectifiées. D’abord lorsqu’elle s’indigne que je qualifie - «improprement» selon elle - les Algériens de Français, alors que «l’honnêteté historique» aurait dû me rappeler que «les Musulmans vivaient dans trois département français, mais qu’ils n’y étaient pas Français».

Cette assertion témoigne d’une vision quelque peu étroite, en tout cas confuse, des réalités algériennes. L’ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui fait de l’ancienne Régence une possession française, conduit la cour d’Alger à juger, le 24 février 1862, que de ce fait, les indigènes d’Algérie étaient devenus des sujets français.  Confirmant cette interprétation, le sénatus consulte du 14 juillet 1865 «sur l’état des personnes et la naturalisation en Algérie»  précise, dans son article premier, que «L’indigène musulman  est Français ; néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane.»

Autrement dit, et cela est également vrai pour les Juifs résidant sur le territoire de l’ancienne régence d’Alger, le sénatus consulte opère une distinction entre la nationalité et la citoyenneté – au demeurant moins étanche qu’on ne le prétend généralement, la nationalité conférant, de fait, certains éléments de citoyenneté - celle-ci pouvant être acquise à la suite d’une démarche volontaire entraînant l’abandon des statuts personnels. C’est d’ailleurs cet abandon que le décret Crémieux du 24 octobre 1870  impose aux Juifs du Nord de l’Algérie lorsqu’il leur accorde collectivement la citoyenneté (et non pas la nationalité dont ils jouissaient déjà) française. En Algérie, comme en métropole, les Algériens sont donc bien des Français et la critique de C. Coquery-Vidrovitch est sans fondement. Il n’est pas inintéressant de souligner que le décret du 25 mai 1881, «relatif à la naturalisation des Annamites», étend à la Cochinchine des dispositions similaires.

Rue-de-Mascara

 

 

code de l'indigénat

C. Coquery-Vidrovitch, toujours en délicatesse avec cette chronologie, chère aux positivistes qu’elle semble dédaigner, commet une deuxième «bourde» lorsqu’elle date de 1894, la promulgation du  régime de l’Indigénat en Algérie («avant d’être généralisé ailleurs», ajoute-t-elle). En réalité, expérimenté en Kabylie en 1874 (décret du 29 août), à la suite de l’insurrection de 1871, l’indigénat a été étendu à l’ensemble des Algériens musulmans (non citoyens) résidant dans les communes-mixtes du territoire civil par la loi du 28 juin 1881. L’extension, sous des formes et avec des contenus variés, aux autres colonies, n’a pas attendu 1894 : elle intervient au Sénégal et en Nouvelle-Calédonie dès 1887 et en Indochine en 1890. Mais il est supprimé dès 1903 en Cochinchine tandis qu’en Algérie, il est très largement vidé de son contenu, au fur et à mesure que le Parlement en vote la prorogation et, en particulier, après la Première Guerre mondiale.

"pression du patronat" ?

Je me contredirais d’une page à l’autre à propos de la politique migratoire de la France à l’égard des Nord-Africains. Je crains, sur ce plan, que Coquery-Vidrovitch m’ait lu trop rapidement.  Indiscutablement, au cours de la Première Guerre mondiale, pour son effort de guerre, la France a recruté massivement, en même temps que des soldats, de la main-d’œuvre coloniale, au Vietnam, en Algérie et au Maroc principalement, procédant même, à partir de 1916, à une «véritable chasse à l’homme».

Mais, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et contrairement aux affirmations hasardeuses de Pascal Blanchard, dont C. Coquery-Vidrovitch se fait l’avocate, l’État ne s’est pas attaché à faire venir des Algériens «sous la pression du patronat». Ils venaient, spontanément et de plus en plus nombreux, chercher en France le travail et les revenus qu’ils ne trouvaient pas en Algérie. Le rôle de l’État n’a donc pas été de répondre aux demandes d’un patronat avide de main-d’œuvre à bon marché. Bien au contraire, il s’est efforcé d’imposer au patronat, qui n’en voulait pas, l’embauche de travailleurs algériens, par la mise en œuvre d’une politique de préférence nationale.

Toute autre est la situation des Marocains recrutés pour une trentaine de milliers d’entre eux par les Charbonnages de France, ce qui confirme que les causes du rejet de la main-d’œuvre algérienne par le patronat français ne se réduisent pas à un «racisme anti-maghrébin». Quant au terme «nord-africain», s’il apparaît dans mon livre comme synonyme d’Algériens, ce n’est pas, comme le croit C. Coquery-Vidrovitch, que j’ignore qu’il s’appliquerait aussi aux Marocains, mais parce qu’au-delà de son acception géographique, il a revêtu une définition historique et parce que la littérature administrative, notamment, l’utilise, des années 1920 jusqu’à la fin des années 1950, comme synonyme d’Algériens.

Concernant les Algériens qui assurent avoir été démarchés par des «agents patronaux», loin de faire «bon marché» de leurs témoignages, je les cite et si j’en réfute, non pas la sincérité, mais le bien-fondé, c’est justement après les avoir analysés et m’être attaché à débusquer l’origine du quiproquo, notamment grâce aux archives du gouvernement général et à un article publié par Alger Républicain. Il ne me semble pas que l’historien sorte de son rôle en passant les témoignages au crible de la critique historique, fussent-ils les témoignages des «victimes» de l’histoire.

Au-delà du cas d’espèce, c’est la méthode que C. Coquery-Vidrovitch met en cause puisqu’à ces yeux «exemples ne font pas preuve». Un exemple, je veux bien, mais une suite d’exemples, d’origines diverses (de préfets, de milieux patronaux, d’un journal proche du Parti communiste algérien et d’un grand quotidien algérien) créé, me semble-t-il, un ensemble suffisamment cohérent pour conforter une hypothèse et justifier une affirmation. C. Coquery-Vidrovitch est parfaitement en droit de contester celle-ci. Mais alors qu’elle avance ses propres arguments.

 

"Profits immenses"

Menteur par omission, ensuite, parce que je reproche à Claude Liauzu d’appuyer son affirmation que la colonisation a été l’occasion de «profits immenses» sur deux exemples. Tiens ! Six exemples d’un livre de Lefeuvre témoignent de l’incompétence de l’auteur, mais deux exemples d’un livre de Liauzu auraient valeur démonstrative ! Le procès de Catherine Coquery-Vidrovitch est d’autant plus mal venu, sur ce point, que, page 129 de mon essai je souligne que «toute une série de sociétés coloniales sont, avant la Première Guerre mondiale, de bonnes  affaires pour leurs actionnaires».

9782020108942FS

Mais je rappelle aussi, m’appuyant sur les travaux de Jacques Marseille, que la mortalité des entreprises coloniales, en particulier du secteur minier, a été beaucoup plus élevée que la mortalité des entreprises métropolitaines et qu’il est donc inexact de présenter l’investissement dans les colonies comme une poule aux œufs d’or. C’était, bien souvent, un pari hasardeux, dont de nombreux rentiers ont fait les frais.

domination coloniale : totalitarisme ?

Je déformerais «outrageusement» la pensée de mes «adversaires». D’abord en accusant Le livre noir du colonialisme de présenter le nazisme comme «un héritage colonial». Une première remarque : s’appuyant sur une lecture me semble-t-il superficielle d’Hannah Arendt, Marc Ferro reproche aux historiens qui travaillent sur les régimes totalitaires d’avoir «omis de s’apercevoir qu’au nazisme et au communisme, elle avait associé l’impérialisme colonial» [M. Ferro, Le livre noir du colonialisme, p. 9]. Derrière le paravent d’H. Arendt, M. Ferro analyse donc bien la domination coloniale comme une des trois formes du totalitarisme.

Compte tenu de son antériorité chronologique sur l’Union soviétique stalinienne et sur l’Allemagne nazie, ce serait même la première forme historique du totalitarisme. Pointer cela n’est en rien trahir la pensée du maître d’œuvre du Livre noir. Dans les pages qui suivent, celui-ci s’efforce d’entretenir une certaine filiation entre conquête et domination coloniales d’une part et nazisme d’autre part. Comment lire autrement cette affirmation  [p. 28] : «Autre forme de racisme, pas spécialement occidentale : celle qui consiste à estimer qu’il existe des différences de nature ou de généalogie entre certains groupes humains. La hantise principale porte alors sur le mélange ; mais cette hantise peut avoir des relents biologiques et criminels, le croisement étant jugé, par les nazis notamment, comme une transgression des lois de la nature.»

Ensuite, pensant «faire de l’esprit» je m’attaquerais à «une utile édition de sources récemment publiée » par Gilles Manceron. C. Coquery-Vidrovitch est une nouvelle fois en délicatesse avec la chronologie [1]. L’ouvrage auquel elle fait référence (voir sa note 6) n’a été publié qu’en février 2007, soit plus de cinq mois après le mien et je puis assurer que ni G. Manceron ni son éditeur ne m’en ont communiqué le contenu avant sa publication. Je ne m’essaie donc pas «à faire de l’esprit» à l’égard d’un ouvrage que je ne pouvais pas avoir lu et lorsque je dénonce le rapprochement fait entre la colonisation et les pratiques d’extermination mises en œuvre par les armées nazies dans l’Europe occupée, c’est au livre précédent de G. Manceron que je fais explicitement référence [Marianne et les colonies, p. 295], citation sourcée en note de bas de page à l’appui.

 

colonies et "caisses de l'État"

Je témoignerais d’une singulière « malhonnêteté intellectuelle » en mettant en cause une affirmation de C. Coquery-Vidrovitch, selon laquelle, dans l’entre-deux-guerres «le Maghreb allait à son tour remplir les caisses de l’État, et surtout des colons et des industriels intéressés, grâce aux vins et au blé d’Algérie, et aux phosphates du Maroc»  puisque j’aurais pris soin de «taire la phrase suivante» : «mais comme l’a montré Jacques Marseille, ce soutien fut de bout en bout un leurre.»

Je renvoie évidemment le lecteur au texte original de C. Coquery-Vidrovitch ("Vendre : le mythe économique colonial",  dans P. Blanchard et alii, Culture coloniale, 1871-1931, Autrement, 2003, p. 167) : il constatera de lui-même que la phrase suivante est, en réalité, le début d’un nouveau paragraphe qui ne prolonge pas la même démonstration, puisque le «leurre» renvoie au fait que « l’économie coloniale, toujours prônée par les gouvernements successifs, eut pour effet majeur de protéger l’économie française de façon malthusienne ». Ajouter cela,  n’invalide donc pas, ni même ne nuance, la «bourde» de l’historienne qui feint d’ignorer – peut-être pour être dans le ton de l’ouvrage auquel elle participe - qu’à partir des années 1930, non seulement le Maghreb ne remplit pas les caisses de l’État, bien au contraire, mais encore que les colons subissent une crise de trésorerie dramatique qui aurait conduit la plupart à la faillite si la Métropole n’avait volé à leur secours (voir l’article de René Gallissot sur la révolte des colons tondus du Maroc qui vaut aussi pour les colons algériens étranglés par un niveau d’endettement auquel la plupart ne peuvent plus faire face, dans "L’Afrique et la crise de 1930", RFHOM, 1976, sous la direction de C. Coquery-Vidrovitch elle-même).

Mais, et je l’ai bien compris, il ne faut pas prendre au pied de la lettre les affirmations de notre historienne, car on risquerait alors de la faire passer pour une «idiote». Ce qu’elle écrit doit donc être interprété et j’attends donc qu’elle livre,  avec ses textes, un mode de lecture pour m’éviter toute interprétation malveillante. Curieusement dans son compte rendu, C. Coquery-Vidrovitch préfère garder le silence sur une autre de ses affirmations que je critique pourtant : «C’est seulement à partir des années 1950 […] que l’Afrique noire à son tour, allait soutenir l’économie française» ["Vendre : le mythe économique colonial", p. 169]. Sans doute, là encore, ne faut-il pas prendre au pied de la lettre cette affirmation. Quel soutien l’Afrique noire apporta-t-elle à l’économie française entre 1950 et 1959 ?

 

quel soutien l’Afrique noire apporta-t-elle à l’économie française entre 1950 et 1959 ?

Un soutien financier ?  Jamais au cours de cette période, ni l’AOF, ni l’AEF ne dégagèrent une balance commerciale positive avec la France, leur déficit commercial cumulé s’élevant à 3 988,6 millions de NF, pour l’essentiel couvert par des transferts de fonds publics en provenance de la métropole. Un soutien économique ? Entre 1950 et 1959, l’AOF et l’AEF réunies absorbent autour de 10 % du total des exportations françaises, avec, d’ailleurs au fil des ans, une tendance à l’effritement, et livrent environ 7,2 % des importations. 10 %, 7 %, ce n’est pas négligeable, et bien entendu, pour certains produits la part de l’Afrique noire française était beaucoup plus élevée, mais tout de même, cela ne justifie aucunement qu’on parle de «soutien» à l’économie française. D’autant que C. Coquery-Vidrovitch omet de s’interroger sur le financement du commerce extérieur de l’Afrique française, largement pris en charge par le contribuable français.

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Je n’ignore évidemment pas l’enquête quantitative sur la réalité détaillée des différents territoires de l’empire, colonie par colonie, entreprise sous sa houlette, à laquelle Jacques Marseille a participé et dont il a utilisé les résultats dans sa thèse. Lectrice un peu plus attentive, C. Coquery-Vidrovitch n’aurait pas manqué de voir, dans mon livre, des références à ce travail, notamment un tableau sur la démographie des sociétés coloniales qui contredit l’idée d’un eldorado colonial.

Mais, depuis cette enquête, au demeurant inachevée et incomplètement publiée, d’autres travaux ont été menés et, s’agissant du poids des colonies sur le Trésor public métropolitain, C. Coquery-Vidrovitch n’ignore pas la contribution du même Jacques Marseille, présentée lors du colloque Finances [J. Marseille, "La balance des paiements de l’outre-mer sur un siècle, problèmes méthodologiques", dans La France et l’outre-mer, Un siècle de relations monétaires et financières, CHEFF, 1998] qui fait, non pas de la conquête, mais de la domination coloniale un «tonneau des Danaïdes» pour les contribuables français.

À ma connaissance, cette démonstration n’a pas été invalidée, y compris par l’africaniste C. Coquery-Vidrovitch. Pourquoi ? L’affirmation selon laquelle «l’économie coloniale, toujours prônée par les gouvernements successifs, eut pour effet majeur de protéger l’économie française de façon malthusienne» repose elle-même sur une série d’erreurs factuelles : le pacte colonial ne s’est pas toujours ni partout déployé dans l’espace colonial français, ne serait-ce que parce que des conventions internationales ne le permettaient pas (la Conférence de Berlin définit des zones de libre-échange pour les pays du bassin du Congo, tandis que l’acte final de la conférence d’Algésiras – 7 avril 1906 – réaffirme le principe de la «porte ouverte» au Maroc). Le pacte colonial est ensuite largement abandonné, au moins pour l’Afrique du Nord, à partir de Vichy.

Cette affirmation témoigne aussi, et c’est sans doute plus grave, d’une conception systémique de l’histoire coloniale qui gomme la diversité des situations dans les espace coloniaux et dans les durées de la domination coloniale, mais aussi les stratégies diverses prônées ou suivies par les différentes administrations coloniales ou les milieux patronaux. Je renvoie à mon tour, C. Coquery-Vidrovitch à une lecture plus attentive de la thèse de Jacques Marseille.

positivisme

Victime d’«un positivisme simplificateur», je m’attacherais à compter un par un le nombre des victimes des conquêtes coloniales en ignorant – volontairement ou par bêtise – «la complexité des facteurs historiques». Sur ce plan, le débat est effectivement d’ordre méthodologique.

Ce mépris pour le «positivisme» dont C. Coquery-Vidrovitch témoigne, justifie qu’on puisse dire tout et n’importe quoi. Elle ne s’en prive d’ailleurs pas, dans Le livre noir du colonialisme (p. 560), lorsqu’elle affirme que la guerre d’Algérie aurait fait un million de victimes parmi la population algérienne musulmane. C. Coquery-Vidrovitch, qui me reproche d’ignorer les travaux d’André Prenant, sait pertinemment qu’elle énonce, là, un mensonge grossier, forgé par la propagande du FLN et qui sert, aujourd’hui encore, à conforter le pouvoir des dictateurs algériens : tous les travaux des démographes et des historiens français (d’André Prenant à Charles-Robert Ageron, de Benjamin Stora à Guy Pervillé et Gilbert Meynier) ont infirmé ce chiffre et proposé des estimations beaucoup plus basses : 250 000 morts environs, parmi lesquels, selon Gilbert Meynier, environ 200 000 auraient été victimes de l’armée française et 50 000 du FLN.

Tout comme est mensonger le chiffre d’un million de morts liés à la conquête de l’Algérie, qui ignore l’ampleur de la catastrophe démographique des années 1865-1868, tout à la fois alourdie ET amortie par le fait de la colonisation, comme je me suis attaché à le montrer dans mon livre.

immigration coloniale et Trente Glorieuses

Mon «étroitesse d’esprit» m’interdirait également de penser le rôle de l’immigration coloniale en France au-delà du pourcentage global – moins de 1 % de la population active – qu’elle représenterait, ce qui conduit C. Coquery-Vidrovitch à m’inviter à regarder du côté des catégories professionnelles.

Qu’elle me permette à mon tour de l’inviter à lire un peu plus sérieusement les livres qu’elle entend critiquer : que ce soit pour les années 1920 comme pour celles d’après la Seconde Guerre mondiale, c’est très précisément ce que je fais, en m’attachant, notamment pages 145, 146 (note1) et 156, à mesurer le poids de cette immigration selon les principaux secteurs d’activité ou en fonction des catégories professionnelles dont elle relevait. Et, loin d’invalider la conclusion que le pourcentage global autorise, cette ventilation sectorielle ne fait que la renforcer : l’immigration d’origine coloniale a bien jouer un rôle économique marginal dans les reconstructions d’après-guerre et au cours des Trente Glorieuses.

Quant au «commentaire» qui biaiserait les statistiques que je présente, j’attends que C. Coquery-Vidrovitch veuille bien le citer. Que les quatre-cinquièmes de OS employés par Renault dans ses usines de Billancourt ne soient pas des travailleurs coloniaux ne signifie évidemment pas que ceux-ci n’ont pas contribué à la production automobile française, ou, pour d’autres secteurs, à la production nationale. Cela veut simplement souligner que, même dans la plus grosse des entreprises françaises employeuses de main-d’œuvre coloniale, cette dernière n’a pas joué le rôle central que certains lui prêtent.

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Contrairement à C. Coquery-Vidrovitch, sur tous ces points – bilan des victimes des guerres coloniales ; bilan de l’exploitation économique des colonies et des populations colonisées ; rôles des soldats coloniaux durant les guerres mondiales, etc. ; rôle de la main-d’œuvre coloniale dans la croissance française – je crois en effet que le premier devoir de l’historien est d’établir les données les plus précises possibles (au passage, on pouvait espérer de C. Coquery-Vidrovitch plus de précision à propos de l’enfumade qui aurait été perpétrée, en 1931, en Oubangui-Chari qu’elle se contente d’évoquer). C’est seulement à partir de ce socle de connaissances «positives» que des interprétations peuvent être proposées.

Et, toujours contrairement à mon censeur, je ne pense pas qu’on puisse faire dire ce que l’on veut aux statistiques, dès lors qu’elles sont honnêtement construites. Jean Bouvier, qui dirigea mon mémoire de maîtrise sur "L’Industrialisation de l’Algérie dans le cadre du plan de Constantine" et Jacques Marseille qui dirigea ma thèse n’ont, à ma connaissance, jamais dit autre chose ni pratiqué autrement. Le relativisme dans lequel C. Coquery-Vidrovitch se complet actuellement,  adossé à - ou rendu nécessaire par - un tiers-mondisme qui l’amène à minimiser le poids que la charia fait peser sur les femmes de «deux ou trois provinces» du Nord du Nigéria et à justifier la propagande des dictateurs algériens –  conduit à tourner le dos aux principes fondamentaux de la discipline historique.

 

racisme

C. Coquery-Vidrovitch se scandalise du fait que, dans un chapitre consacré à la mesure et aux origines du racisme dans la société française actuelle, je cite un sondage de novembre 1996 – tiré de la thèse de Yves Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la Ve République, Le Seuil, 2000 – qui indique que 42 % des Français estiment que tous les hommes appartiennent à la même race tandis que 38 % admettent l’existence de races mais sans établir entre elles une hiérarchie. Au total, l’inégalité des races serait admise par un cinquième de la population. C. Coquery-Vidrovitch, croit pouvoir dire que je trouverais rassurant ce résultat et que j’en serais content, alors qu’elle-même s’en inquiète. Nos «subjectivités» seraient donc différentes et me voilà, au détour d’une phrase, rendu suspect d’une coupable indulgence pour les sentiments racistes d’une fraction de nos compatriotes, à moins que je partage ce sentiment !

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Tout cela n’est pas raisonnable. Ce que montre la thèse d’Y. Gastaut c’est, premièrement que le racisme est un sentiment largement rejeté par la société française, comme la mobilisation des habitants de Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine) en ont apporté une nouvelle démonstration au mois de mars dernier en se mobilisant contre l’expulsion des travailleurs maliens employés par l’abattoir de la commune. Ce qu’elle montre ensuite c’est que le racisme actuel, réel par ailleurs, même s’il n’est pas aussi répandu qu’on [en particulier le MRAP et toutes les organisations dont le fond de commerce repose sur la supercherie d’une France malade du racisme] tente de nous le faire croire, ne relève pas d’abord de la subsistance d’une «culture coloniale» dans la France contemporaine mais de mécanismes actuels qui doivent plus à la crise sociale et identitaire que notre pays traverse et aux violences – application de la charia, appels aux meurtres, attentats, massacres … - perpétrés à travers le monde par les fascistes islamistes de tout poil.

 

"post-colonialité"

Enfin, C. Coquery-Vidrovitch brocarde mon inculture à propos de la post-colonialité. Je me sens, sur ce plan en bonne compagnie, puisqu’Éric Hobsbawn lui-même ne craint pas de railler les «errements de l’histoire coloniale» dans sa préface au livre de C. A. Bayly, La Naissance du monde moderne (Traduction française, Les Editions de l’Ateliers, 2007, p. 14). Mais évidemment, raillerie pour raillerie, cette réponse n’est pas suffisante et comme le sujet est important, non pas, à mon sens, du fait de la valeur heuristique de ce faux concept mais parce qu’il devient un phénomène de mode, je serais ravi d’engager, sur le fond, le débat avec Catherine Coquery-Vidrovitch et j’espère qu’elle voudra bien accepter mon invitation à participer aux journées d’études que je co-organise à Paris 8 Saint-Denis, au début de la prochaine année universitaire, sur le thème : La France est-elle une société post-coloniale ?

Je rejoins C. Coquery-Vidrovitch sur la nécessité d’être vigilant face aux usages publics et politiques de l’histoire. Mais cette vigilance suppose, d’abord, des historiens qu’ils ne se trompent pas de métier. Ni juges, ni même juges d’instruction, ils ne sont pas là pour instruire le procès du passé et des acteurs de ce passé, fusse-t-il le passé colonial. Ils sont là pour l’étudier, principalement à partir des archives de toute nature que ce passé nous a léguées, pour le connaître et le comprendre.

En s’attachant à défendre l’indéfendable et à contester l’incontestable, outre les remarques qu’elle appelle de ma part, la critique que C. Coquery-Vidrovitch fait de mon livre, sous prétexte de me donner une leçon d’histoire, conforte le mésusage de l’histoire dont elle s’inquiète par ailleurs.

Daniel Lefeuvre (2007)
Professeur d’histoire contemporaine
Université Paris VIII-Saint-Denis


[1] Elle semble aussi parfois fâchée avec la géographie lorsqu’elle écrit, note 24 de la page 565 du Livre noir du colonialisme : «le plan de Constantine lança de même un énorme chantier de modernisation de ce port en Algérie, mais il fut interrompu par la guerre d’Indépendance». Rappelons que le plan de Constantine a été annoncé par le général De Gaulle le 3 octobre 1958, donc en pleine guerre d’indépendance algérienne, dont il est une des composantes. L’autre correction qu’appelle cette note de C. Coquery-Vidrovitch, c’est que Constantine est situé à environ 80 km du littoral et à une altitude moyenne de 650 mètres et que même dans ses rêves les plus fous le «colonialisme» n’a jamais envisagé d’y construire un port, pas même sur les rives du Rummel.

 

* cf. "Réplique à un argument de Catherine Coquery-Vidrovitch : un historien peut-il faire dire ce qu'il veut aux statistiques ?" (Michel Renard)Diapositive1

 

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- "Jack Lang se fait moucher par un historien"

 

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jeudi 12 janvier 2012

programme séminaire

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Bougafer, 1933

film documentaire écrit par Mustapha El Qaderi

 

Nous rappelons que la prochaine séance du séminaire Savants, artistes, médiateurs : approches et connaissances du Maghreb mercredi 18 janvier de 17 h 30 à 19 h 30 (IISMM, salle de réunion, 1er étage, 96 bd Raspail 75006 Paris) sera consacrée à la présentation d’un :

film documentaire écrit par

Mustapha El Qaderi

Histoire tatouée. Bougafer 1933 (52 mn.)

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Ce film sur l'histoire et la mémoire d’une bataille ayant opposé en 1933 l'armée française et les derniers résistants Ayt Atta sera présenté par son auteur. On y suit des Français venus se recueillir sur les traces des leurs et découvrir les lieux au cœur de Saghro, jusqu'à la stèle commémorative érigée sur le sommet de l'un des pitons qui culminent à 2000 m d'altitude.

On y voit leurs rencontres avec les gens de la région. Le passé resurgit à travers textes les témoignages : un soldat français qui a participé aux opérations et deux rescapés, un homme et une femme, alors enfants... Il circule aussi à travers des textes : celui d’un  lettré local qui a consigné après la bataille ce qu'il a vécu, ceux des poésies et des chansons qui ont été transmises…

Présentation sur le net : http://www.youtube.com/watch?v=IJvqAxF-MhY

 

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Par ailleurs, le programme des séances des 8 et 15 février a été permuté : 8 février : « Presse, manuels scolaires et questions culturelles. Algérie/Tunisie, 1960-1990 » (discussion des travaux de Chabha Bouslimani et Aroua Labidi en présence de Kmar Bendana, Université de Tunis La Manouba) 15 février (Université Paris-Sorbonne), « L’Europe vue par les voyageurs tunisiens (XIXe et début du XXe siècle) ».

Il faut aussi vous signaler le colloque organisé à la fin de cette semaine à l'Université du Maine, les vendredi 13 et samedi 14 janvier, intitulé "Laïcités en sociétés majoritairement musulmanes et musulmans en contextes laïques. Débats, expériences et confrontations (XIXe-XXe siècle). Le programme est en fichier joint.

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Programme des séances suivantes du séminaire Histoire du Maghreb :

25 janvier : Joshua Cole (University of Michigan), « 'A chacun son public': Mahieddine Bachetarzi, Mohamed Bendjelloul et la représentation de la culture et de la politique en Algérie au temps du Front Populaire. »

8 février : « Presse, manuels scolaires et questions culturelles. Algérie/Tunisie, 1960-1990 » (discussion des travaux de Chabha Bouslimani et Aroua Labidi en présence de Kmar Bendana, Université de Tunis La Manouba)

15 février : Ons Debbech (Université Paris-Sorbonne), « L’Europe vue par les voyageurs tunisiens (XIXe et début du XXe siècle) »

 

Second semestre

22 février : « L’Algérie au tournant des années 1990 » (discussion des travaux de Chabha Bouslimani et Johanna Gautier)

29 février : Augustin Jomier (Université du Maine), « "Savoyards du désert", "kharijisme berbère"... : les ibadites du Mzab, entre savoirs universitaires et constructions de stéréotypes »

14 mars : Morgan Corriou (Université de Lorient), « Intermédiaires culturels et commerçants : les exploitants de cinéma en Tunisie au temps du Protectorat »

21 mars : François Vignale (CERHIO/Université du Maine), « La revue Fontaine à Alger : la construction d'une centralité littéraire (1938-1945) »

28 mars : Nicolas Krautberger (LARHRA, Lyon), « Les Services forestiers algériens et leurs experts (1840-1900) »

11 avril : Nicolas Schaub (Université de Quimper) : « Autour de l’exposition L’Algérie à l’ombre des armes 1830 – 1962

informations : Alain Messaoudi

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autre lien (février 2011) publié par Études Coloniales

 

la bataille de Bougafer, 1933

 

Publié par Mazouz le 17/02/2011 21:03:58

660045341943boukafer1012022011103705Le Maroc célèbre ce dimanche [2011] le 78ème anniversaire de la bataille de Bougafer, lors de laquelle les tribus Ait Atta avaient infligé une cuisante défaite aux forces coloniales.

Le 13 février 1933, les forces coloniales avaient mené leur première attaque contre les combattants des tribus Ait Atta, qui s'étaient repliés dans les montagnes de Bougafer.

Profitant d'une position stratégique, difficile d'accès pour l'ennemi, les résistants se sont alors organisés pour assurer la défense et prendre d'assaut les positions des forces coloniales.

En dépit de leurs armements sophistiqués, les forces coloniales avaient subi une cinglante défaite mémorable lors de cette opération.

Commentant cet évènement historique, l'académicien français Henry Bordeaux avait affirmé, à ce propos, que "les forces coloniales n'ont pas pu atteindre leur but car la résistance était non seulement acharnée mais encore hautement organisée". "Les combats étaient intenses et les forces coloniales avaient subi des pertes importantes", témoignait l'officier français, le capitaine Bournasel, peu de temps avant qu'il soit tué lors de la même bataille. Devant cette forte résistance, le courage et la ferme détermination dont ont fait montre les combattants marocains, les forces coloniales avaient été contraintes au repli.

Dans cette attaque, l'armée française avait utilisé l'artillerie lourde et l'aviation pour bombarder les résistants marocains, dont le nombre ne dépassait pas 5.000 à Bougafer, femmes et enfants compris. Après d'intenses combats, les forces françaises ont réussi à encercler les combattants, leur interdisant ainsi toute communication avec l'extérieur mais, sans jamais parvenir à les faire plier.

Parallèlement, et après la mort du capitaine Bournazel, les forces coloniales avaient poursuivi leur bombardement sans interruption de jour comme de nuit sur les pistes de ravitaillement des combattants, les abris utilisés, les rassemblements qui peuvent se former et les quelques points d'eau existant à l'intérieur du massif.

La résistance est si acharnée que le général Huré, qui commande les troupes françaises au Maroc, décide de prendre, lui-même, en main le commandement de l'opération."Aucune campagne coloniale, dans aucun pays, n'aurait pu briser une telle résistance de l'homme et du terrain", témoigne le romancier Henry Bordeaux. "Il fallait donc recourir à d'autres moyens pour réduire cet ennemi acharné dans son formidable bastion : le bombarder sans répit, jour et nuit, lui enlever les points d'eau, le resserrer dans son réduit et le contraindre à y demeurer avec son bétail mort, avec ses cadavres...".

La bataille entre alors dans une nouvelle phase. L'artillerie coloniale commence à marteler la citadelle de jour et de nuit. Un déluge de feu se déchaîne sur elle de la terre et du ciel. Les résistants sont acculés mais ne cèdent pas.

De toutes les guerres connues, la femme, en effet, n'a jamais joué un rôle aussi prééminent et admirable qu'à la guerre de Bougafer. Elle assurait les arrières, préparait les vivres et les munitions, soutenait et vivifiait la flamme des combattants et les encourageait par des youyous stridents que les échos des montagnes amplifiaient. Elles défiaient les mitrailleuses braquées sur les points d'eau en allant y remplir leurs cruches pour approvisionner les résistants. Beaucoup d'entre elles tombaient, mais d'autres arrivaient aussitôt pour prendre la relève.

Après quarante deux jours d'enfer, les Français ont perdu 3.500 hommes dont 10 officiers. Les résistants, eux, ont perdu 1.300 combattants. Parmi les victimes, il y a beaucoup d'enfants, de femmes et de vieillards. Acculés, cernés, extenués par la faim et la soif, les résistants vont se rendre.

Mais, malgré la situation difficile, voire intenable, la reddition ne se fera que par la négociation. Plusieurs cas de décès avaient été enregistrés chez les enfants et les vieillards, une situation qui n'avait pas pour autant pu infléchir le moral et le courage des résistants qui obligeaient l'armée coloniale à entrer en négociations avec le chef des combattants, Assou Ou Basslam, le 24 mars 1933.

Un cessez-le feu a été ainsi décrété. Les résistants, qui ont accepté de déposer les armes, ont néanmoins posé leurs conditions, en exigeant notamment que les tribus Ait Atta soient administrées par l'un des leurs. Ce fut Assou Ou Basslam lui-même. L'honneur et la fierté des Aït Atta n'en sont que plus renforcés.

À travers cet anniversaire, célébré chaque année par le peuple marocain en général et les populations de la province d'Ouarzazate en particulier, les tribus d'Ait Atta et avec elles la famille de la résistance veulent se remémorer de l'une des victoires marocaines sur les forces coloniales.

Source: dedes-info.com

 

Bournazel couvcollection personnelle Michel Renard

 Bournazel portrait
Henry de Bournazel dans le Rif (années 1920)

 

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mercredi 11 janvier 2012

Faculté des Lettres à Tunis : offensive salafiste

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nouvelles de la Faculté des Lettres

de la Manouba

(Tunisie) : offensive salafiste

Rachida Tlili SELLAOUTI, professeur

 

La Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de l’université de la Manouba (FLAHM) est, au moment où j’écris et depuis le 28 novembre 2011, occupée par un groupuscule d’étudiants à la mode «salafiste». Il  exige le port du niqab par les étudiantes «qui le désirent» pendants les cours, au nom des  libertés individuelles.

Dans la virulence de leurs revendications, ils ont agressé physiquement le doyen, l’historien Habib Kazdaghli ainsi que un collègue syndicaliste, M. Habib Mellakh. Des collègues femmes ont été agressées verbalement… tandis que les autorités tardent à intervenir.

Les faits

En fait, la question du niqab commence à être agitée dans l’enceinte de la faculté depuis la fin du mois d’octobre (calendrier électoral aidant) au moment où une étudiante refuse de dévoiler son visage en cours.

Le 2 novembre, le doyen réunit les membres élus du conseil scientifique, représentants aussi bien les étudiants que les professeurs. Le règlement intérieur qui est alors adopté interdit le niqab dans les salles de cours et lors des examens pour des raisons strictement pédagogiques et sécuritaires (la Révolution ayant permis de  «dégager» la police des enceintes des universités), mais permet de le porter dans tous les autres espaces de la faculté.

L’Université propose par ailleurs de mettre à disposition des étudiants, à une très courte distance de la faculté, un espace de prière décent (deuxième revendication du groupuscule des étudiants avec le niqab) commun au campus universitaire de la Manouba, réunissant 30 000 étudiants. Rien n’y fait, les évènements s’enchaînent et la situation se dégrade :

- 28 novembre, un groupe d’une centaine de personnes – pour la plupart non inscrites à la faculté – interrompt bruyamment les cours et empêche la tenue des examens.

- 29 novembre, des personnes étrangères à la faculté à qui l’on tente d’interdire l’entrée forcent le passage et bousculent le doyen. Les enseignants décident, alors, de protester contre la violence des attaques par une grève.

- 6 décembre, les «sit-inneurs», déjà bien installés dans les bureaux de l’administration, décident cette fois-ci d’interdire au doyen l’accès à son bureau. Une fois de plus c’est l’option de la violence qui est choisie : bousculade, menace verbale et physique… Un enseignant sera même transporté à l’hôpital. Le conseil scientifique élargi décide de fermer la faculté et de demander, alors qu’il s’y était toujours refusé jusque là, l’intervention des forces de sécurité publique afin d’évacuer les intrus.

Le gouvernement sortant est resté sourd et indifférent à cet appel. Depuis le 6 décembre, les cours sont interrompus et les locaux administratifs occupés. Le doyen, le personnel administratif, les enseignants et les 8.000 étudiants attendent en vain. Tandis que le groupuscule d’étudiants soutenu par un renfort continu de personnes totalement étrangères à la faculté, au mode vestimentaire «salafiste» occupent la faculté et saturent l’espace à coups de décibels (haut-parleurs ) diffusant prêches et prières. Ils rejettent toute décision du Conseil Scientifique remettant en cause sa légitimité en tant que instance élue, comme ils rejettent toute justification pédagogie, éthique, sécuritaire… que pose le port du niqab dans les salles de cours, et ne retiennent que leurs seules allégations à savoir que les étudiantes sont «souillées» par le regard des professeurs.

 

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la Manouba, un symbole à abattre

En fait, pour plusieurs raisons, la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de l’Université de la Manouba est avant tout le symbole à abattre. Très tôt, de nombreux partis politiques ainsi que l’Union générale des travailleurs tunisiens (Ugtt, centrale syndicale la plus importante du pays) manifestent leur inquiétude et leur solidarité. En face, les autorités et instances de tutelles confondues affichent une fin de non recevoir.

Situation actuelle Suite aux dernières médiations : une commission ad hoc créée par le conseil de l’université de la Manouba a engagé des discussions par l’intermédiaire de certains professeurs avec les sit-ineurs, des démarches entreprises par l’autorité de tutelle pour amener les personnes étrangères à lever le sit-in.

Le ministre avait promis aux membres du conseil scientifique et aux représentants des  différents syndicats de l’institution (UGTT pour les enseignants, ouvriers, fonctionnaires, UGET pour les étudiants) qu’il avait reçus samedi dernier, d’œuvrer en vue du retrait des sit-ineurs étrangers à la faculté de son enceinte et de convaincre les étudiants de la FLAHM de transférer le sit-in des bureaux du doyen à un autre endroit de sorte qu’ils n’entravent pas le déroulement des cours et le fonctionnement normal de l’administration, étant donné, considère-t-il,  que le sit-in et la manifestation sont un droit sacré.

Le 2 janvier 2012, les rapports des différents médiateurs, ceux des membres du personnel administratif dépêchés à la faculté ont fait état de l’irruption massive de nouveaux sit-ineurs en soutien à leurs camarades. Constatant cet état de fait, l’assemblée générale réunie successivement les 2 et 3 janvier dans les locaux de l’Université, convaincue de l’absence des conditions pour une reprise normale des cours, en raison du renforcement du sit-in, a recommandé au conseil scientifique de maintenir la fermeture de l’institution jusqu’au retour à la normale et a décidé un rassemblement au ministère de l’enseignement supérieur à partir du mercredi 4 janvier 2012 pour inciter les autorités à obliger les sit-ineurs à se retirer de la faculté.

Rachida Tlili Sellaouti
Professeur d’histoire
FLAHM Le 4 janvier 2012 – 8 h du matin (heure locale)


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mardi 10 janvier 2012

pas de génocide en Algérie

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Riad el Fath, le momument aux martyrs à Alger

 

pas de génocide en Algérie coloniale

Roger VÉTILLARD

 

Commentaires sur un épisode franco-algéro-turc récent.

Une séquence remarquée a certainement interpellé les historiens :

- le 22 décembre 2011 le Parlement français vote une loi criminalisant la négation du génocide arménien de 1915.

- la Turquie réagit dès avant le vote, rappelle son ambassadeur le 23 décembre et accuse par la voix de son premier ministre Recep Tayyip Erdogan la France d'avoir réalisé en Algérie entre 1945 et 1962 un génocide en Algérie en éliminant 15% de la population algérienne.

- le 25 décembre Mohamed El Korso membre du Conseil de la Nation (2e chambre du Parlement algérien), nommé par le président, ancien président de la Fondation du 8 mai et accessoirement enseignant d'Histoire saisit le prétexte au bond dans El Watan pour appeler à la criminalisation du fait colonial.

À ces faits, il faut apporter les remarques suivantes :

-  Les historiens sont quasiment unanimes pour dire avec le collectif "Liberté pour l'Histoire" et avec les juristes de l'Appel contre les lois mémorielles du 23 novembre 2006 que l'Histoire ne s'écrit pas sur les bancs du Parlement. D'autant plus que comme le dit Robert Badinter ces lois sont très probablement inconstitutionnelles. Et il n'appartient pas au Parlement de dire l'histoire. Celle-ci est une science qui doit progresser avec les historiens dont la démarche ne doit pas être entravée par des arrêtés souvent purement électoralistes et compassionnels.

- La Turquie s'est beaucoup agitée. On peut la comprendre : que dirait la France si le parlement turc votait par exemple une loi criminalisant le génocide vendéen et sa négation ? Mais parions sur le fait que cette agitation n'est qu'une tempête dans un verre d'eau. La Turquie ayant beaucoup à perdre dans un bras de fer diplomatique.

 

pas d'attitude génocidaire

- Ce n'est pas en répétant que la France a eu une attitude génocidaire en Algérie avec de faux-arguments que la réflexion historique pourra avancer. Il n'y a pas eu, tous les historiens seront d'accord avec moi, 1 300 000 morts en Algérie de 1945 à 1962.

Toutes victimes algériennes confondues (celles de mai 1945, celles de la guerre d'Algérie, celles du FLN, du MNA sans compter les harkis) il est difficile d'arriver à plus de 350 000. Le ministère algérien des anciens moudjahidin fixe même le nombre des moudjahidin tués à 152 863.

Quant aux événements de mai 1945 dans l'Est algérien le consensus des historiens sérieux établit le bilan à moins de 10 000 morts comme je l'ai montré dans mes ouvrages sur le sujet. Et parler comme le fait El Korso des fours crématoires de Guelma au pluriel c'est affabuler. Il y a eu tout au plus un four à chaux qui a servi à incinérer quelques cadavres et l'édifice qui est montré de nos jours dans cette région n'est selon Yasmina Adi qu'une cartoucherie.

- Comme le premier ministre algérien Ahmed Ouyahia l'a suggéré le 6 janvier 2012, conseillons à la Turquie de cesser de faire de la colonisation française en Algérie un "fonds de commerce". Les Ottomans ont occupé le pays durant trois siècles et ils ne peuvent pas être très fiers de leur œuvre.

Faut-il rappeler les agissements de certain commandant des janissaires qui n'hésitait pas à écarteler un enfant de 5 ans qui avait mangé une cuisse de poulet sans son accord, ou les méfaits de ce bey de Constantine du nom de Tchaker au XVIIIe siècle qui exigeait de ses subordonnés que chaque matin en sortant de son palais il puisse voir sur son passage une vingtaine de tête d'hommes plantées sur des piquets ?

Et plus récemment, doit-on se souvenir que la Turquie n'a pas été du côté des indépendantistes algériens au moment de la guerre d'Algérie, qu'elle a même refusé de reconnaitre l'indépendance du pays jusqu'en 1969 car elle soutenait qu'elle avait un droit de souveraineté à exercer. Une mission diplomatique n'est arrivée à Alger que le 30 juin 1963 soit un an après l'indépendance. Et ce n'est que depuis 1970 qu'il y a entre la Turquie et l'Algérie des échanges d'ambassadeurs.

Mais le calme va revenir …

Roger Vétillard

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lundi 9 janvier 2012

"C'était quand même mieux du temps des Blancs"

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"c'était quand même mieux

du temps des Blancs"

Kofi YAMGNANE (19 mai 2010)

 

journaliste LCP - On va fêter, enfin certains pays vont le faire, certains plus discrètement d'ailleurs, fêter ces cinquante ans d'indépendance. Elle en a fait quoi l'Afrique de cette liberté ? Kofi Yamgnane, vous aviez le désir d'être candidat au Togo, d'être président du Togo. Vous aviez certainement un regard sur ce pays, un désir, un amour... Qu'a fait l'Afrique, et pourquoi pas le Togo, de cette liberté ?

Kofi Yamgnane - "Je ne peux pas généraliser sur l'ensemble des pays francophones ayant accédé à l'indépendance en 1960 et quelques années après. En tout cas, je peux dire que le Togo, mon pays d'origine, n'a rien fait des cinquante ans. C'est cinquante ans pour rien puisque aujourd'hui, les plus vieux dans les villages - j'ai eu l'occasion de tourner dans l'ensemble des villages du Togo - les plus vieux me disent : Kofi, c'était quand même mieux du temps des Blancs.

C'est extraordinaire comme aveu d'échec ! "c'était quand même mieux du temps des Blancs" : dans nos dispensaires, on n'a pas un flacon de mercurochrome, les Blancs nous en donnaient. On était vaccinés, on ne l'est plus. Les écoles fonctionnaient, il n'y en a plus. Il y avait des pistes qui étaient entretenues, il n'y a en plus. C'est vraiment...

Quand on regarde cela, on a envie d'en pleurer effectivement..."

19 mai 2010, émission "Ça vous regarde", chaîne LCP
"Afrique : qu'a-t-elle fait de sa liberté ?"

 source : http://www.youtube.com/watch?v=vXuLXsriMhU

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défilé, mai 1960

 

- biographie de Kofi Yamgnane sur Wikipedia

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dimanche 8 janvier 2012

un canon historique : de Brest à Alger en 2012 ?

Consulaire 1
la Consulaire, canon pris à Alger en 1830

 

"le Baba Merzoug" canon historique

Jean-François PAYA

 

Etes-vous au courant de "l'affaire du Baba Merzoug" ce canon légendaire qui aurait été fondu à Alger en 1542 par un fondeur vénitien ? C’est un canon unique dans son genre au XVIe siècle, sorti des ateliers de fabrication eà Alger. Il résume trois siècles de la présence Ottomane en Algérie.

Un comité d'historiens, de militaires, de politiques algériens demande le retour de ce trésor de "leur patrimoine"... Le "Baba Merzoug", un canon de bronze de douze tonnes, de sept mètres de long et d’une portée de près de 5 kilomètres, a défendu Alger pendant plus de deux cent ans, avant d’être pris par les Français en 1830.

Les Français l’ont rebaptisé «la Consulaire» pour avoir déchiqueté deux consuls français : le père missionnaire lazariste Jean Le Vacher, consul d'Alger, qui a été attaché à la bouche du canon et déchiqueté en juillet 1683, en représailles au bombardement d'Alger par l'amiral Duquesne qui réclamait la libération de tous les esclaves chrétiens. Et le consul André Piolle en 1688, lors d'une attaque similaire conduite par le maréchal Jean d'Estrées contre  Alger.

Pour les Algériens, ce canon est plus qu’un symbole, c’était le plus puissant de la Méditerranée, Il a défendu la capitale de la Régence pendant deux siècles. Il doit retrouver sa place à Alger d'ici le 5 juillet 2012 après 182 ans d'absence. Selon Belkacem Babaci, spécialiste de l'Histoire d'Alger, l’Algérie a reçu une promesse claire de l’Élysée pour que Baba Merzoug soit restitué à l’occasion de cinquantième anniversaire de l'Indépendance.

Or dans un livre édité en 1840 De l'Algérie relatant la prise d'Alger, par le père Dorigez aumônier de l'armée d'Afrique il est écrit que : "Ce canon proviendrait de la prise de guerre de Charles Quint lors de la victoire sur François 1er à Pavie, en 1525. Charles Quint qui était allé bombarder Alger quelques années après, en 1541, avait dû fuir devant une épouvantable tempête, et abandonner toute son artillerie ; près de trois siècles après, la victoire devait restituer cette pièce à l'armée française".

Selon certains avis, à voir les inscriptions gravées sur ce canon, si celui-ci avait été fondu pour des musulmans on devrait y voir des textes en langue arabe comme sur certaines pièces déposées dans la cour des Invalides à Paris. En effet, dans les galeries extérieures de l'Hôtel des Invalides, on peut observer plusieurs canons en bronze fondus sous le règne de François 1er, et récupérés à Alger en 1830.

Consulaire 2

Ce canon, "La Consulaire", est aujourd'hui érigé en monument sur une place de, l'Arsenal de Brest propriété de la Marine Nationale Française. Certains avancent aussi que ce canon fut fondu avec le bronze des nombreuses pièces d'artillerie abandonnées par les Espagnols en 1541 lors de l'échec de la prise d'Alger par Charles Quint parmi lesquelles de nombreux canons pris aux Français.

Cette énorme pièce datant donc de la fin des travaux de fortification de la ville d'Alger (vers 1542) aurait été conçue par un fondeur vénitien à la suite d'une commande du pacha Hassan. D'une portée exceptionnelle, de 4 872 mètres, ce canon fut baptisé Baba Marzoug (Père Fortuné). Il interdisait à tout navire ennemi l'accès à la rade d’Alger. Mais les Français, arrivés sur Alger par la terre en 1830, avaient débarqué à Sidi-Ferruch !

Jean François Paya

- livre, cf. p. 172-173 sur Gallica

 

Consulaire 3

 

Consulaire 5

 

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samedi 7 janvier 2012

l'OAS à Blida

 49

 

le parcours d'un sous-officier de l’armée de l’Air,

opposé à l’indépendance de l’Algérie

général Maurice FAIVRE

 

Henri Mazzarino, Les oranges amères de Blida, Ed. Atlantis, 2011, 103 pages, 17 €.

Opposé à l’indépendance de l’Algérie, ce sous-officier de l’armée de l’Air raconte son parcours au jour le jour, de 1958 à 1964. Marié et père de deux enfants, il vit à Blida, une ville florissante. Enthousiasmé par les fraternisations de mai 1958, il a applaudi le général de Gaulle, puis s’est rendu compte que ce dernier bradait l’Algérie sans consulter ceux qui voulaient rester Français. Il organise alors la résistance à Blida, fomente des attentats à l’explosif et rejoint l’OAS ; il déserte en 1961 et échappe à toutes les poursuites.

Ses relations avec ses collègues insurgés et avec les dirigeants du mouvement montrent avec précision leur état d’esprit, leurs difficultés et leur échec final. Ce sont des révoltés, et non des colonialistes, ni des extrémistes anti-républicains

Ils adhèrent totalement au jugement de Maurice Allais sur «le crime commis au nom de la France à l’égard de la communauté française et musulmane». Réfugié  en Espagne, il est accueilli par Serrano Suner, ancien ministre de Franco. Un commissaire de police français l’invite à rejoindre Paris où le Tribunal militaire régularise sa situation et lui propose même de réintégrer l’armée.

Décrivant l’OAS vue de l’intérieur, ce témoignage est intéressant pour l’historien.

Maurice Faivre
le 5 janvier 2012

 

 Blida 1956
Blida, carte postale postée en 1956

 
www.editionatlantis.de

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présentation de l'éditeur

Henri Mazzarino
Les oranges amères de Blida
À travers mon histoire, c’est l’histoire de beaucoup de mes camarades de combat civils ou militaires qui, dans l’ombre, ont essayé de sauver l’Algérie française.
Certains y ont laissé leur vie, d’autres ont fait de la prison et d’autres, chanceux, sont passés au travers de tout.
C’est à eux tous que je veux rendre hommage.

«Jusqu’à présent, je ne suis jamais arrivé à raconter cette histoire jusqu’au bout, tellement l’émotion me prend à la gorge. Et là de nouveau tout surgit devant moi, la guerre, les trahisons, l’insécurité permanente, le risque de se faire enlever, de se faire arrêter et toute cette atmosphère de débandade générale, les tas d’ordures qui brûlent sur les trottoirs, une ville qui se meurt, les avions et les bateaux au compte-goutte, les amis qui sont morts, ceux qui ont été enlevés… Comment peut-on pardonner ?…»

À partir d’octobre 1960, le sous-officier de l'Armée de l'Air Henri Mazzarino organise la résistance à Blida. Quelques mois plus tard, «Mazza» rejoint l’OAS avec son groupe. En octobre 1961, il déserte et passe dans la clandestinité. Blida sera la "seule ville où l’OAS prend un caractère représentatif" (Pierre Montagnon, La Guerre d’Algérie).

Dans ce livre, il décrit son parcours entre 1958 et 1964, un parcours qui fut très dangereux, parfois rocambolesque, souvent émouvant.

Collection France-Algérie 32
ISBN 978-3-932711-32-9
Prix : 17 €



source

 www.editionatlantis.de

 

 Blida csm 1964
Blida, carte postale ayant circulée en 1964

 

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jeudi 5 janvier 2012

8 mai 1945 à Chevreul (Beni Aziz)

48

 

une enquête du cinéaste Jean-Pierre Lledo

général Maurice FAIVRE

 

Jean-Pierre Lledo, Grand-père a tué deux colons. Le 8 mai commence avec le massacre des innocents,  Ed. Atlantis, 2011, 232 pages, quelques photos et un DVD, 29 €.

Le cinéaste fait une enquête à Chevreul (Beni Aziz aujourd’hui) avec son ami Ahmed Zir, qui cherche à confirmer la responsabilité de son grand-père dans un assassinat de colons. L’enquête confirme que 9 Français ont été tués le 9 mai à Chevreul, mais que le grand-père d’Ahmed n’est pas coupable.

Il est évident cependant que l’insurrection, préparée depuis plusieurs mois, a été une action de  guerre sainte pour la cause de Dieu, une véritable épuration ethnique. Lledo souligne les non-dits de cette histoire et montre que les témoignages des Français et des Musulmans se recoupent et ne confirment pas ce que certains historiens appellent  la guerre des mémoires.

Cet ouvrage s’emploie ensuite à réfuter les thèses du film Hors-la-loi, en faisant appel aux  témoignages de quelques survivants et aux écrits de Maurice Villard, Roger Vétillard, Redouane Tabet et Ferhat Abbas. Le testament de ce dernier condamne les chiens enragés et les énergumènes tarés qui ont déclenché le soulèvement. Vétillard récapitule toutes les évaluations des victimes de la répression, qui vont de 1.500 à 100.000 tués ; il confirme que des milices ont été constituées dans 5 localités (Guelma, Bône, Djdjelli, Saint Arnaud et Fedj-Mzala) ; il montre qu’en 2005, Stora a produit trois estimations différentes (8.000, 15.000 et 20.000). Plus objective paraît l’estimation du général Tulard (3 à 4.000).

En conclusion de cet ouvrage, qui précise nombre de faits historiques, Wolf Albes revient sur la vision totalitaire et stalinienne des insurgés et cite Boualem Sansal, pour qui «les grands criminels font de leurs victimes des coupables qui méritent le châtiment».

 Maurice Faivre

- lien vers le site de l'éditeur

- le livre peut être commander directement sur le site des éditions Atlantis :

www.editionatlantis.de

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présentation de l'éditeur

8 mai 1945 : de nouvelles histoires à ne pas dire…

Dans Algérie, histoires à ne pas dire, pour la première fois au cinéma, des Algériens musulmans racontaient les massacres qu’ils ont commis à l’encontre de civils européens pendant la guerre d’Algérie (1954-1962).

Le livre-DVD Grand-Père a tué deux "colons" révèle de nouvelles "histoires à ne pas dire" qui se situent pendant l’insurrection manquée du 8 mai 1945 dans la région de Chevreul (Béni-Aziz). Ahmed Zir, le protagoniste de ces séquences, part à la recherche de l’histoire de son grand-père : celui-ci a-t-il vraiment tué deux colons avant d’être exécuté à son tour par l’armée française ?

Plusieurs témoins musulmans évoquent avec gêne le sort déshonorant que les insurgés réservaient à leurs victimes européennes dans ce véritable Djihad. Un chef local avoue aussi avoir été sauvé in extremis de l’exécution par son employeur pied-noir, lors d’une action de riposte de l’armée française.

En faisant voler en éclats l’histoire officielle algérienne de mai 1945, ce livre-DVD est un hommage à toutes les victimes innocentes – celles de l’insurrection musulmane, tout comme celles de la répression par l’armée française.


Dans ce livre, vous trouverez :

- un DVD de Jean-Pierre Lledo (58 minutes) ;

- le scénario complet du DVD avec 50 photos ;

- plusieurs documents, analyses et commentaires sur l'insurrection du 8 mai 1945 à Chevreul (Béni-Aziz) et à Sétif de Jean-Pierre Lledo, Roger Vétillard et Maurice Villard ;

- des extraits de Mon testament de Ferhat Abbas concernant l'insurrection de mai 1945 ;

- une analyse de Wolf Albes du film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb (50 pages) ;

Livre-DVD : 230 pages, 50 photos

ISBN 978-3-932711-34-3

Prix : 29 €

Sortie le 9 décembre 2011.

www.editionatlantis.de



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rappel

 

couv Lledo histoires

 

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