samedi 26 mai 2012

Françoise Vergès

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Françoise Vergès ou le pompon de l'imposture
 
Armada
 
 
C'est une opportuniste nommée, comblée de prébendes et reconduite par Sarkozy le 2 mai 2012 à la tête du CPMHE jusqu’à la fin 2012. Elle n’est pas historienne, elle ne descend pas d’esclaves mais d’esclavagistes pur sucre de la Réunion, la famille Million des Marquets qui avait 121 esclaves en 1848 (voir les liens ci-joint) !
 
Comment tous ces gens "qui prétendent nous représenter" dans ce Comité pour la Mémoire de l'Esclavage (CPMHE), ces représentants "d'associations croupion du système" comme le Collectif Dom, le Comité marche du 23mai, le CRAN, Tchimbéred, SOS Racisme etc...ainsi que ces divers autres individus affamés, prêts à nous vendre pour quelques miettes ont pu croire que la vérité ne finirait pas par émerger un jour de ce fatras d'imposture insupportable ?
 
Le candidat Hollande avait donné beaucoup d'espoir. Le Président Hollande et son premier gouvernement Ayrault ne doivent absolument pas décevoir sur la question de la mémoire de l'esclavage et du colonialisme.
 
Il doit y avoir une rupture avec toutes ces années où le sarkozysme a battu des records en matière de colonialisme décomplexé.
 
Dorénavant, pour les prochaines nominations, les personnalités de l'Outre Mer et du monde noir en général doivent être irréprochables, compétentes et réellement représentatives des idéaux et de l'histoire des luttes des populations de nos régions et pays.
ARMADA
le 22 mai 2012
 
 
 

 

Quand les ascendants de Françoise Vergès

possédaient 121 esclaves

 
 
En introduction à ce post, je reprends un texte que j’ai écrit en mai 2008, mais qui, à bien des égards n’a rien perdu de sa pertinence, comme on va le voir, surtout vu le nouveau rôle qu’on donne à Françoise Vergès. J’espère, bien sûr, que le LKP et Eli Domota ne liront pas ce texte, mais, comme ils boudent les Etats Généraux, de toute façon...
 En ce 10 mai 2008, j’écoutais donc l’éternel Yvan Levaï, que l’insupportable modestie de sa condition de journaliste retraité oblige, à 70 ans,  à faire des piges sur France Inter, tous les samedis, vaticiner sur l’abolition de l’esclavage et citer tous ceux qui, en ce jour, prennent la parole dans cette célébration, d’Edouard Glissant (octogénaire, enfin débarrassé de la pesante ombre de Césaire) à Françoise Vergès.

Sur France-Inter, cette intervention faisait suite à celle de la Gouverneure Générale du Canada, de passage en France pour les célébrations du 8 mai, mais qui profitait de la circonstance pour intervenir, en tant que «descendante d’esclave», puisqu’elle est noire et issue d’une famille haïtienne installée au Canada. La journaliste ; dans son émotion, la présenta en affirmant que son grand-père était esclave, ce qui, dans le cas d’Haïti où l’esclavage a cessé en 1804, me paraît chronologiquement très hardi pour ne pas dire discutable !.

J’ai été plus amusé encore de l’intervention de Françoise Vergès ; elle se présente souvent en tant que spécialiste de l’histoire de l’esclavage (spécialisation récente et qui ne date guère que de l’intérêt médiatique pour ces questions et non sans quelques errances initiales, en particulier dans l’affaire Pétré-Grenouilleau, qui, lui, est un authentique historien de l’esclavage).

Dans les titres multiples dont fait état Françoise Vergès pour justifier ses interventions, tous ne me paraissent pas très solidement établis (comme, par exemple, celui de «professeur d’Histoire à l’Université de Londres»), à la différence d’autres qui, hélas, ne garantissent guère des compétences scientifiques réelles (comme celui de «Vice-présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage»; je crois qu'elle est même depuis devenue présidente, ce qui la suite encore plus drôle).
 
On ne peut guère lui contester, en revanche, la direction culturelle de la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise (14.000 euros par mois), dont elle fait état, puisque chacun sait à la Réunion que cette institution réunionnaise a été créée par Paul Vergès, son père, Président du Conseil Régional,  pour lui trouver le poste qu’elle ne parvenait pas à obtenir par d’autres voies.
 
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Elle a, pourtant, pour parler de l’esclavage un titre, dont par modestie sans doute, elle ne fait état nulle part. Loin d’être une descendante, fût-ce lointaine, d’esclaves réunionnais, ce que peut donner à penser sa physionomie quelque peu orientale, la seule véritable ascendance réunionnaise, dont elle puisse se flatter, n’est nullement du côté des esclaves, mais, bien au contraire, des profiteurs métropolitains ou, bien pire encore, des esclavagistes de la Réunion.

En effet, si sa grand-mère était indochinoise (son père est né au Siam en 1925), sa mère est une bonne métropolitaine et surtout son grand-père, Raymond Vergès, né à Saint Denis de la Réunion en 1882 et fondateur de la dynastie politique réunionnaise, avait été élevé surtout par sa grand-mère Marie Hermelinde Million des Marquets, née en 1832 et qui avait épousé, en 1855, un modeste commis de marine métropolitain, Adolphe Vergès.

Ces Million des Marquets possédaient une plantation d’une vingtaine d’hectares, à la Ravine Saint-Jean, à Saint-André, «quartier» où elle résidait par ailleurs. Cette famille de planteurs était dans l’île depuis 1767 et elle se situait plutôt, on le devine déjà, du côté des esclavagistes que des esclaves.

Nous sommes naturellement parfaitement renseignés sur tout cela, en particulier, par les actes établis lors de l’abolition de l’esclavage en 1848 ; s’il avait été moins ignorant, le Parti Communiste Réunionnais de son papa aurait tout à fait pu, sans grand mal, faire disparaître ces papiers des archives locales.
 
Réunion cases de noirs

Le trisaïeul de Madame la Vice-Présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, «experte tranversale» pour les Etats Généraux des DOM, était un propriétaire d’esclaves ; elle se trouve donc être une descendante directe de «békés» réunionnais (même si ce terme est spéfiquement antillais) et même de colons esclavagistes. Elle n’y est naturellement pour rien, mais, dans sa position et vu ses propos, c’est un peu comique !

Ses ancêtres Million des Marquets, pour en finir avec eux, possédaient, selon l’acte établi à Saint-André, en février 1848, «121 esclaves dont 66 créoles, 12 malgaches, 39 mozambiques et 4 indiens ou malais».

Voilà donc une femme que tout désigne pour parler, avec émotion et compétence, des horreurs et des séquelles de l’esclavage et de la colonisation et plus encore pour jouezr les "experts transversaux" dans les Etats généraux des DOM!

De l’avantage pour qui se dit historienne, de ne pas connaître sa propre histoire !

usbek
samedi 9 Mai 2009

la_république_coloniale_essai_sur_une_utopie20100424

 

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mercredi 23 mai 2012

Yves Courrière

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le décès d'Yves Courrière

journaliste-historien de la guerre d'Algérie

dans les années 1960-1970

 

 

1867Yves Courrière, journaliste, biographe, notamment de Joseph Kessel et Jacques Prévert, écrivain et grand spécialiste de la Guerre d'Algérie est décédé mardi à Paris à l'âge de 76 ans, a annoncé à l'AFP sa fille Caroline.

Grand reporter à la radio à la fin des années 1950, il a notamment travaillé pour Radio Luxembourg, devenue RTL, et animé la première édition des Dossiers de l'Ecran à la télévision.

Yves Courrière, de son nom de naissance, Gérard Bon, avait vu le jour à Paris le 12 octobre 1935.

Au début de sa carrière, il a suivi de nombreux voyages du général de Gaulle en Afrique et couvert des conflits au Moyen-Orient et en Algérie. Ses reportages en Amérique Latine furent récompensés par le Prix Albert-Londres, en 1966.

Il publia La Guerre d'Algérie, quatre tomes édités entre 1968 et 1971, qui firent référence sur ce conflit meurtrier. Il réalise avec Philippe Monnier en 1972 le tout premier documentaire consacré à la guerre d'Algérie.

"Il a donné toute sa vie à l'information, c'était sa ligne de vie", a confié à l'AFP sa fille Caroline.

Plus tôt, couvrant le procès Eichmann à Jerusalem en 1961, Yves Courrière y rencontre Joseph Kessel, qui deviendra son maître à penser en journalisme, selon sa fille unique.

Il en écrivit une épaisse biographie, Sur la piste du lion. Il arrête le journalisme en 1968 pour se consacrer à l'écriture et sortira plusieurs romans et biographies sur des personnalités comme Jacques Prévert, Roger Vailland ou Pierre Lazareff.

Sous le titre Éclats de vie, il avait publié ses mémoires chez Fayard en 2003.

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- les quatre tomes de La guerre d'Algérie d'Yves Courrière

 

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du prétendu "oubli" de la guerre d'Algérie

 

Très intéressante nécrologie d'Yves Courrière écrite par l'inévitable Benjamin Stora dans le Monde d'hier 16 mai 2012). Intéressante par ce qu'elle révèle des contradictions de l'idéologie dominante - dont Stora est une incarnation parfaite - relative à l'oubli dont la société française aurait fait preuve à l'égard de son passé colonial et de la la guerre d'Algérie notamment. De ce prétendu oubli, de cette scotomisation (dirait Lacan), fondés sur le refus d'affronter la pourriture coloniale (Birnbaum), Stora et quelques autres ont fait un élément essentiel de leur "oeuvre" afin, bien sûr, de pouvoir se présenter avantageusement en parangons de la mémoire et de l'histoire outragées.

Or que nous dit Stora dans son article ? Eh bien que les quatre volumes sur la guerre d'Algérie, publiés par Courrière à partir de la fin des années soixante (1968 si mes souvenirs de l'article sont bons), ont rencontré un succès éditorial massif à l'époque et que l'enquête du grand reporter, fondée notamment sur des entretiens avec les principaux protagonistes de cette guerre a ouvert la voie aux historiens et qu'en outre en n'occultant rien des turpitudes des uns et des autres, le pauvre Courrière s'était mis à dos à la fois les soldats perdus de l'OAS, dont certains l'avaient menacé de mort, et les nouvelles autorités algériennes, lesquellles lui avaient interdit tout séjour sur leur sol.

Six ans seulement après la fin de la guerre commencait donc à paraître une enquête monumentale en quatre volumes, vendues à des dizaines de milliers d'exemplaires, ce qui paraît contradictoire avec cette thèse sans cesse rabachée de l'oubli et de la dénégation.

Si je fais appel à mes souvenirs d'enfant, il se trouve que je me rappelle très bien des livres de Courrière - je suppose que certains des titres des volumes m'impressionnaient beaucoup tels Le Temps des léopards ou Les Fils de la Toussaint - parce que mes parents et mes grand-parents paternels (pourtant très "Algérie française") les lisaient. Alors ?

Quel oubli, quelle gangrène ? Je me rappelle aussi qu'à la bibliothèque municipale, on pouvait trouver aussi à la même époque les récits de Massu et Bigeard sur la Bataille d'Alger. Je ne l'ai pas oublié non plus parce que, dans ces livres, certaines photographies de massacres et de supplices infligés (égorgements, amputations du nez) aux musulmans par le FLN m'avaient marqué.

J'ai donc l'impression que contrairement à ce que disent la quasi-totalité des historiens bien pensants, les années 1970 ne furent pas, en France, des années d'oubli mais bien au contraire au contraire un temps béni où un débat contradictoire sur la guerre était encore possible et que c'est bel et bien notre époque qui, du fait d'une histoire inféodée au politiquement correct, organise systématiquement l'oubli et le déni (des abominations du FLN notamment).

Récemment, chez un bouquiniste parisien, j'ai trouvé par hasard le témoignage passionnant du Bachaga Boualem (céki ce mec ?), ancien vice-président de l'Assemblée nationale, et partisan de l'Algérie française, publié aux éditions France-Empire à la fin des années 1960.

J'ai commencé à le lire et l'on y trouve une relation honnête des turpitudes coloniales de la France. Mais ce qui est insupportable pour les idéologues de notre temps, et c'est pourquoi ce livre ne sera jamais réédité, c'est que ces mémoires rendent grâce aussi aux aspects positifs de la colonisation et témoignent d'un attachement inféfectible à la France (je crois même qu' un des fils du Bachaga a épousé la fille d'un des chefs de l'OAS). Tout cela aujourd'hui est oublié, tû, par ceux-la même qui ne cessent de gémir sur le prétendu déni français.

Eh bien non Messieurs, les années 1970 furent un âge d'or en ceci qu'elle permettaient encore une libre expression des différents récits (songeons au débat télévisé incroyable, à l'aune de l'hystérie post-coloniale qui règne aujourd'hui, entre le colonel Trinquier et Saadi à une heure de grande écoute). Rendez-nous France Empire !

Le site du parti de l'In-nocence
source

 

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jeudi 17 mai 2012

Eugène Bullard, par Claude Ribbe

Eugène Bulard, caporal

 
Eugène Bullard (1895-1961)
 
Claude RIBBE
 
 
Le premier récit en français consacré à l'aviateur, jazzman, boxeur, artiste de music-hall, agent secret, Eugène Bullard (1895-1961), premier et unique pilote de chasse d'origine africaine à avoir combattu dans les forces alliées pendant la Première Guerre mondiale.
 
A book recounting the adventurous and exemplary life of Eugène Bullard (1895-1961), an Afro-American who, fleeing segregation in his native Georgia, took refuge as a boxer in England, then moved to France where he enlisted during the First World War, became a fighter pilot, a jazz musician and the owner of a famous nightclub in Montmartre.
 
La vie d’Eugène Bullard (1895-1961), aviateur afro-américain, jazzman, activiste et francophile, est une suite ininterrompue de défis et de luttes contre les préjugés raciaux.
 
Né dans la Géorgie ségrégationniste de la fin du XIXe siècle, le jeune Bullard, traumatisé par une tentative de lynchage visant son père, s’enfuit en clandestin sur un steamer en partance vers une Europe qu’il idéalise.
 
Pour survivre, le voilà cible vivante dans une foire, artiste de music-hall, boxeur, avant de plonger dans le Paris de la Belle Époque au moment même où l’Europe s’embrase. C’est la Première Guerre mondiale.
 
D’abord engagé dans la Légion et frère d’armes du peintre Kisling, Bullard, blessé à Verdun, rejoint l’aviation française et devient l’un des premiers pilotes noirs de l’histoire.
 
Il participe ensuite à l’aventure du jazz à Montmartre puis connaîtra, sur fond de charleston, une trépidante histoire d’amour. Agent des services français de contre-espionnage, il quitta la France à l’arrivée des nazis et se construisit une nouvelle vie à New York où il se combattit pour les droits civiques.
 
Un récit flamboyant et exaltant où l’on croise Charles de Gaulle, Blaise Cendrars, Charles Nungesser, Sidney Bechet, Joséphine Baker, des héros et des salauds.
Claude Ribbe
 

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Claude Ribbe, écrivain et cinéaste, est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages – documents ou fictions – évoquant les grandes figures de l’histoire de la diversité. Eugène Bullard fait, dès à présent, l’objet d’une adaptation pour la télévision.
 

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mercredi 16 mai 2012

Sétif 1945, par Roger Benmebarek

SETIF BENMEBAREK photo

 

Mémorandum

les «événements» de Sétif, en mai 1945

Roger BENMEBAREK, Préfet honoraire

 

Avertissement

La présentation ci-après des «Événements de Sétif en Mai 1945» est le reflet fidèle de la mémoire de l’auteur, placé en 1945 et 1946, au cœur de la Commune mixte de Takitount, à Périgotville, dans le sillage de son père qui en fut l’Administrateur, succédant à René Rousseau, mort victime du devoir, le 8 mai 1945.

Ce résumé de son témoignage  annonce la thèse, qu’il prépare par ailleurs en Université. Avec le souci de la plus stricte objectivité, il veut expérimenter les principes de recherche préconisés par son rapport remis au Premier Ministre, le 13 janvier 2006, pour préfigurer la Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc.
http://www.fm-gacmt.org/ 

La thèse présentée ici n’engage que son auteur. R.B.

roger_benmebarek

 

Les événements de mai 1945 en Algérie, dits «événements de Sétif» avant d’être appelés par certains «massacres de Sétif», laisseront sûrement des questions sans réponse. Les faits peuvent être néanmoins appréhendés objectivement, preuves à l’appui. La démarche ci-après tente d’apporter une réponse aux dérives de nombreux commentateurs qui se situent aux confins d’une histoire  instrumentalisée et d’un imaginaire exacerbé.

 

Sétif avant 1914Sétif, avant 1914

 

1 - les faits

Le matin du 8 mai 1945, jour de la victoire mettant fin à la Seconde Guerre mondiale, une manifestation organisée à Sétif par les scouts musulmans, qui aurait dû exprimer la joie, tourne au drame. Des heurts surviennent  après que  la police ait donné l’ordre de replier une bannière interdite.
Mais des crimes ont été commis en marge de la manifestation. Le bilan est lourd : 21 personnes, de souche européenne, sont massacrées dans les rues de cette petite ville de 40 000 habitants, chef-lieu d'un arrondissement du Constantinois, 36 sont blessées. Le nombre des victimes indigènes est incertain.

Le même jour, à partir de 14 heures, le lendemain et le surlendemain, 80 européens sont tués, hommes, femmes, enfants. Les faits se produisent pour la plupart, dans la commune mixte de Takitount, située au nord de Sétif, dans la Kabylie des Babors.

Les premiers, l’administrateur de la commune mixte, René Rousseau et son adjoint, Yves Bancel, tombent dans un guet-apens sur la RN 9 reliant Sétif à Bougie. Ils sont enlevés, puis sauvagement abattus. Au même moment, non loin, l’abbé Navarro est tué alors qu’il traversait à moto, le village d’El Ouricia, à 12 kms de Sétif. Pendant trois jours, les villages de Périgotville, Amouchas, Kerrata, Chevreul, Sillègue, connaissent des meurtres, des viols et des pillages.

L’armée intervient pour rétablir l’ordre. Le nombre imprécis des victimes de ces opérations fait toujours débat. Certains n'hésitent pas à parler de génocide ! Les responsables français, militaires et civils, s’en tiennent à 1 500 victimes. Des estimations américaines, en 1945, font état de 40 000 morts et ce chiffre montera contre toute raison à 70 000 ! Les historiens modérés font état de 6 000 à 6 500.

Ce dernier chiffre n’est toutefois pas plus établi ; il parait excessif, confronté aux données démographiques de la région à l’époque et selon des responsables locaux d’alors. Le bilan le plus vraisemblable est 2 500 tués par les forces de l’ordre. Les autorités officielles algériennes retiennent actuellement 40 000.

 

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enterrement de victimes "européennes"

 

2 - L’interprétation des faits.

 L’interprétation du drame s’organise autour des faits dûment prouvés et reconnus par tous. D’autres sont établis par une recherche avancée dans les archives publiques et privées et d’après des témoignages authentifiés contemporains des faits. D’autres enfin sont déduits des précédents à l’issue d’une réflexion objective.

1 - La situation générale de l’Algérie le 8 mai 1945.

Le 8 mai 1945, la France est encore en état de guerre.

En cas de crise, les départements français d’Algérie peuvent être soumis au régime strict de l’état de siège : tout déplacement est soumis à la délivrance d’un sauf-conduit, tout port d’arme est interdit, tout rassemblement est proscrit. Toute manifestation doit être autorisée et encadrée.

À tout moment, l’autorité civile peut transférer ses pouvoirs de police aux autorités militaires appelées ainsi, légalement, à réprimer par les armes, quel qu’en soit le prix, tout comportement subversif. Un arrêté en ce sens sera pris dès  le 8 mai au soir, sauf pour Sétif et Guelma intramuros. L’état de siège ne sera d’ailleurs levé sur l’ensemble du territoire français que le 12 décembre 1945

Une situation de réelle pénurie sévit.

L’Algérie insuffisamment industrialisée manque de produits essentiels. Cette situation en tant que cause directe des émeutes, est pourtant généralement écartée par les commentateurs. Le ravitaillement est difficile, la sécheresse pénalise les récoltes et le  marché noir est certain, mais lors des opérations, dans les mechtas (hameaux), on a trouvé des réserves. La zone la plus impliquée par les émeutes, au nord de Sétif, a diversifié ses cultures ; c’est une économie de montagne où les habitants vivent pauvrement, souvent en quasi autarcie. L’administrateur de la commune mixte, René Rousseau, est attentif aux aspects économiques et sociaux de sa mission.

La vie politique a repris ses errements d’avant-guerre.

Le débarquement des forces alliées, le 8 novembre 1942, a replacé l’Algérie dans le conflit mondial et Alger, capitale de la France en guerre, a connu maints imbroglios politiques. Avec l’assassinat de l’amiral Darlan, la rivalité de Gaulle - Giraud, l’épuration, le retour des partis de gauche et du PCA (Parti communiste algérien), l’émergence politique de la France combattante, le rétablissement du décret Crémieux et le retour des juifs dans la vie professionnelle, l’ouverture des camps de détention du sud algérien, etc…

Les sujets politiques ne manquent pas, mais ils n’ont pas  de retentissement dans le bled, où on est loin de pouvoir écouter la radio, commodité à laquelle  accède rarement la population rurale et les journaux ne sont lus dans la population indigène, que par la minorité lettrée, dont les militants  nationalistes.

Le prestige du Maréchal reste grand au sein des anciens combattants et de la population indigène, mais les soucis immédiats de la masse de la population sont le ravitaillement et la lutte contre le marché noir et surtout, la guerre retient au loin les hommes des deux communautés qui participent nombreux à la guerre en Europe. 

Les nationalistes, minoritaires, reprennent  leur activité. Le PPA (Parti Populaire Algérien) qui est toujours interdit, a dû freiner en son sein, les agissements du CARNA, fraction prônant l’action violente pour arracher l’indépendance de l’Algérie et qui, dans ce but, a offert sa collaboration aux nazis et aux italiens. Désavouée par Messali Hadj, leader du PPA, cette fraction est pourtant redevenue agissante dès lors que Messali et ses partisans sont en prison, à Lambèse.

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Messali Hadj

L’administration française libère ces derniers au début de 1943. Elle les répartit en résidence forcée dans diverses localités, dont Périgotville, au nord de Sétif, là où précisément se produiront les plus nombreux massacres. La concertation semble s’engager : une Commission des Réformes auditionne Messali qui demande l’indépendance et Ferhat Abbas (UDMA) qui prône l’autonomie.

Ce dernier a lancé le «Manifeste du peuple algérien» en mars 1943 et par l’ordonnance du 7 mars 1944, le gouvernement a accordé un statut de citoyenneté aux français musulmans améliorant le projet Blum-Violette d’avant-guerre. PPA et UDMA rejettent l’assimilation.

La présence américaine n’est pas sans effets sur la vie quotidienne de l’Algérie, outre trafics d’armes et marché noir de produits américains. La réputation anticolonialiste des États-Unis fortifie les espérances nationalistes. On suspecte le Consul général, Robert Murphy d’une action souterraine.

La perspective prochaine d’une Charte des Nations unies prônant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, fait s’agiter l’ex-PPA et les Amis du Manifeste pour faire reconnaître leur mouvement par les alliés. Leur virulence redouble au début de 1945, notamment dans la région de Sétif, où ils sont fortement implantés. Les cellules AML sont noyautées par l’ex-PPA. L’agitation nationaliste inquiète et suscite des manœuvres militaires en Kabylie. Y a-t-il menace immédiate ? de fait, en avril, on découvre un projet d’insurrection. Messali est éloigné le 20 avril.

Le 1er mai, des heurts surviennent à Alger et à Oran.

Le bilan est de 3 manifestants tués, 19 blessés, 22 agents blessés. [1] Les traditionnels défilés du travail réclament la libération du leader nationaliste, Messali Hadj, au plus haut de sa popularité. En résidence forcée à Chellala-Reibell, celui-ci a été soudainement transféré à Brazzaville. Pour autant, on ne peut considérer que les masses populaires, notamment rurales, suivent ses idées. Les nationalistes se recrutent principalement parmi les petits fonctionnaires, dans les milieux religieux, et  au sein des travailleurs de métropole

Depuis 1942, les autorités d’Alger sont progressistes.

Le Gouverneur Général, Yves Chataigneau, est de sensibilité socialiste. La droite, pétainiste, est muselée par les risques d’épuration.

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le gouverneur général Chataigneau
visite les Territoires du Sud

 

2 - La manifestation urbaine du matin du 8 mai à Sétif.

Les autorités ne prennent pas à Sétif de mesures drastiques de sécurité en ce 8 mai, jour d’allégresse populaire.  

Elles autorisent  des défilés propres aux indigènes. De fait, elles sont limitées par les effectifs de forces de l’ordre disponibles.  Pour toute l’Algérie (plus de 4 fois la France), elles ne disposent que de 40 000 hommes utilisables [2]. L’armée est quasi totalement engagée en Europe.

À Sétif, avec 40 agents de police et 20 gendarmes, il ne peut y avoir de cordon de sécurité bordant le parcours du défilé ou l’escortant. Aucun renfort n’est demandé. Les militaires sont cependant tenus en alerte, faisceaux formés, dans l’enceinte de la caserne, avec consigne toutefois, de ne pas faire usage des armes. Il s’agit du GUI 21, formé des 4 compagnies de  troupes composant les unités d’instruction de la garnison. Les chefs souligneront leur loyalisme.

L’intention de défier les consignes d’ordre est pourtant manifeste.

D’une part, les organisateurs indigènes  demandent un défilé distinct des autres cortèges, mené par les scouts musulmans. Les consignes d’ordre signifiées la veille par le sous-préfet de Sétif et réitérées le matin même, sont reçues par les organisateurs. Preuve en est que le chef des scouts avant le départ du défilé, rappelle et contrôle l’interdiction du port d’armes et du brandissement de bannières autres que drapeaux français et alliés. Mais d’autre part, dans la nuit  un drapeau nationaliste a été confectionné ; son porteur, un scout, est désigné.

En 1945, en état de guerre, le déploiement d’un drapeau autre que national, est un acte de subversion caractérisé. Il ne peut être qu’une atteinte à l’unité de la nation et à l’intégrité du territoire. Il est donc conforme à la Constitution et à la Loi, que le sous-préfet et l’autorité de police l’interdisent. Le fait revendiqué aujourd’hui par les anciens dirigeants du PPA, manifeste sans équivoque l’intention de défier l’ordre public.

Le port de pancartes réclamant la libération du leader nationaliste Messali et les slogans criés (Libérez Messali, Nous voulons être vos égaux, Indépendance de l’Algérie), sont séditieux, mais pas juridiquement illégaux. Il fallait s’y attendre après l’éloignement du leader à Brazzaville, le 20 avril.

Des coups de feu partent après la tentative d’un commissaire, légalement justifiée, d’arracher une bannière interdite.

Le défilé fort de plusieurs milliers de manifestants (8 000 au moins), commence à 8h 30. Dans le centre-ville, les pancartes et la bannière aux couleurs nationalistes sont brandies, des slogans sont criés. Vers 9h, le commissaire chargé de l’ordre, ordonne le repliement du drapeau subversif. Frappé, il tombe à terre.

Un coup de feu part. D’où vient-il ? Dans la confusion, l’auteur du premier coup de feu meurtrier, ne peut être désigné. Il ne le sera sans doute jamais ; c’est un objet de controverse. La première victime est-elle le porteur de la bannière, Bouzid Saâl, ou cette petite fille de 9 ans, Arlette Nakache, regardant le défilé, un bébé dans les bras ?

La durée des violences est brève (au plus, une heure et demi).

On relève un nombre important de victimes. Les premières sont  européennes. Le détachement militaire alerté (2 compagnies), intervient 2 minutes plus tard. Il accourt, mais ne tire pas. À sa vue, la manifestation se dispersant dans le désordre,20 gendarmes entrent en action. Des meurtres sont commis dans les rues du centre et beaucoup plus loin, au marché aux bestiaux.

Une 3e compagnie se positionne autour des bâtiments publics à 9h 45, une autre à 11h, reçoit l’ordre de faire évacuer le marché. Elle y découvre déjà, 5 cadavres d’européens. Au total, on dénombre entre 9h30 et 11h, 21 tués et 36 blessés. Les meurtriers, par équipes de 2 à 3 hommes, ont donc parcouru le centre et le marché aux bestiaux, plus éloigné, où la police  est absente.

Ceci situe les crimes avant 10 h dans le centre-ville et bien avant 11h sur le marché. Des crimes auraient même été commis avant le départ du défilé. À 11 heures, le calme est  revenu. Les forces de sécurité n’ont pu être réparties dans toute la ville ; l’écho des troubles n’est pas parvenu dans certains quartiers

La chronologie des actes de violence fait rejeter la présentation des crimes comme un mouvement de colère des manifestants.

Les meurtres ont été commis immédiatement, dès 9h15, voire avant, dans les rues avoisinantes et au marché aux bestiaux. À moins de se trouver dans la tête du défilé, mêlés aux jeunes scouts, et non  derrière, parmi les milliers de personnes qui à 9h 30, n’étaient pas encore parvenus en centre-ville, les meurtriers ne pouvaient appartenir au cortège. Il est vraisemblable, a fortiori lorsqu’ils opérèrent au marché aux bestiaux, qu’ils ont agi en marge des manifestants.

On ne comprend pas d’ailleurs comment ces derniers auraient pu se transformer soudainement en tueurs sauvages, ivres de sang, comme ce fut le cas. Sétifiens, défilant avec devant eux des enfants, les jeunes scouts, de sentiment nationaliste sans doute, mais adultes, ils ne peuvent être accusés de tant d’irresponsabilité. Pendant des années, la thèse de la colère vengeresse spontanée des manifestants, n’eut pas cours chez les nationalistes. Ils  soulignaient seulement l’innocence des victimes de la répression. Qui donc alors a tué les 21 européens, sinon des tueurs commandités, armés à dessein ? Un complot ? De qui ?

L’acharnement au couteau et à coups de «debouss» (bâton) est la marque d’hommes venus du bled, plus que de citadins.

Parmi les 21 morts de Sétif, 5 furent abattues par armes à feu, mais on remarque 12 enfoncements de boîte crânienne, 3 éviscérations et des coups de couteau sur tous. L’étude des archives du Tribunal militaire établit que des armes ont été forgées dès la veille chez un forgeron du parc aux bestiaux ; elle atteste aussi que des tueurs de l’après-midi, à Sillègue, aux Amouchas, à Périgotville, étaient à Sétif, le matin. En somme, des «commandos» ?

Les victimes indigènes de Sétif ne sont pas dénombrées.

Si elles avaient été aussi nombreuses que le disent certains auteurs (plusieurs milliers), comment cela aurait-il pu se faire en si peu de temps, eu égard aux effectifs dérisoires des forces de l’ordre (40 agents de police, dont nombre d’indigènes et l’armée n’ayant pas tiré) ?

Comment expliquer que des morts et des blessés aient pu être enlevés [3] à l’insu du service d’ordre et des tirailleurs ? Les manifestants étaient des hommes, comme les paysans venus seuls des alentours au marché hebdomadaire. Qui aurait pu dissimuler les corps et où les aurait-on conduits ? La sortie de la ville ne fut possible qu’après 13h 30.

La démonstration d’actions criminelles distinctes du défilé modifie l’interprétation des «événements».

Un complot ourdi dès avant le 8 mai est vraisemblable. Force est alors de se pencher avec plus d’attention sur les troubles dans la zone Nord, prémédités et organisés dès le mois d’avril.

 

3 - L’extension des troubles.

Les autres malheureuses victimes des «événements de Sétif» sont tuées (65) ou blessées (55) dans l’après-midi, le lendemain et le surlendemain, hors et loin de cette ville, sur les routes et dans 12 villages de l’arrondissement et dans 3 maisons forestières. 17 personnes sont tuées dans l’arrondissement de Guelma, mais dans un autre contexte, cette ville se situant à 237 kms de Sétif.

La diffusion spontanée de l’information vers les villages ne pouvait être immédiate...

Aucune sortie de la ville ne fut autorisée entre 11 heures et 13h 30, les autobus et autres véhicules n’ont quitté Sétif qu’après. Il faut garder présent à l’esprit qu’à part quelques taxis, les moyens automobiles étaient inexistants à cette époque (nécessité d’un sauf-conduit, contingentement de l’essence). Les communications téléphoniques étaient quasiment nulles chez les fellahs en 1945, totalement inexistantes dans les mechtas.

Enfin, les véhicules, peu rapides, faisaient au maximum 50km/h sur des routes difficiles, la moyenne étant au-dessous. Le 8 au soir, la radio, peu entendue ou écoutée d’ailleurs,  fut muette sur les événements. Il est trop facile, d’évoquer contre toute logique, le soi-disant «téléphone arabe», le bouche à oreille d’une colline à l’autre sur des kilomètres.

Au  nord de Sétif, la nouvelle des incidents était attendue par des hommes organisés.

La chronologie et le déroulement des faits, la nature des crimes commis, le profil des victimes renforcent la thèse d’une organisation préméditée. Les tués d’El Ouricia (l’abbé Navarro) et d’Aïn Magramene (les 2 administrateurs) sont tombés en début d’après-midi. Il fallait du temps pour organiser sur la route nationale, ameuter les populations et dresser des amas de pierres. Le passage du taxi transportant le chef de la section AML du douar Ouled Adouane et quatre sétifiens armés a été remarqué dès la fin de matinée entre Sétif et Amouchas.

À Kerrata, 80 kms plus loin, la nouvelle n'a pu parvenir qu’après 16 heures ou 17 heures, apportée par l’autobus Sétif-Bougie. Les montagnards venus au marché de Kerrata regagnaient leurs douars. La section des AML  s’est donnée la nuit pour rallier ses troupes, organiser et commettre les crimes et le pillage des maisons du centre le lendemain 9 au matin. On est loin d’un mouvement de colère spontanée.

À Chevreul, la soirée se déroule dans l’ignorance des incidents ; on fête la victoire. Les troubles ne débutent que dans la nuit. Les membres des  sections locales AML sont reconnues et nettement impliquées.

Des indices placent  Périgotville au centre du complot.

Des émissaires de Sétif sont arrivés à Périgotville par autobus à partir de midi. [4] D’abord le secrétaire des AML de Sétif, qui pour cela a du forcément partir avant les désordres de la manifestation : il est accueilli par des hommes qui l’attendaient, prêts à agir, organisés. Ensuite, vers 15h, dans le  taxi de «L’Adouani», quatre hommes qui avaient contribué au guet-apens des administrateurs sur la route, sont arrivés déjà armés et munis de pioches, pour défoncer les portes.

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Les enquêtes de la police judiciaire, témoignent de la préparation et de l’exécution d’une stratégie propre à ce village, à partir du 14 avril. En attestent des réunions préparatoires et des acheminements d’armes dans les Babors, avec la complicité de personnels de la commune mixte.

Les crimes commis à Sétif furent les premiers actes du complot, mais pas la cause des forfaits perpétrés au nord de la ville, pour lesquels ils furent un signal attendu.

Sans victimes à Sétif, les crimes commis au nord, auraient eu lieu. Ce signal, attendu, déclencha le développement d’une stratégie élaborée bien avant, vers le 14 avril, lors d’une réunion tenue à Constantine : coupure des communications téléphoniques, isolement du village, neutralisation des hommes, et plus largement, isolement de la région des Babors.

Les historiens développant la thèse d’un soulèvement populaire en tache d’huile, autour de la ville, bien  commode pour faire du 8 mai 1945, le début de la lutte d’indépendance de l’Algérie, se contentent d’apparences ; ils négligent le détail des faits et des indices (chronologie, contraintes de  temps, profil des meurtriers, formes de l’action …) révélant une stratégie de complot élaborée en secret des semaines avant, [5] appliquée par quelques hommes seulement, d’ailleurs identifiés.

La population indigène dans son ensemble, est restée passive.

De fait, une grande partie de la population s’est réfugiée dans la montagne. Les forces de l’ordre ont tiré à vue - observant les règles de l’état de siège - sur tout montagnard qui s’enfuyait. Certains auraient tenté de s’opposer, mais dans son ensemble, la population est à considérer comme victime. Les mechtas firent parfois elles-mêmes justice selon certains rapports de P.J.

Le nombre des émeutiers dans les villages concernés, des milliers dit-on, est à reconsidérer. Les rapports d’enquête de la police judiciaire, les auditions de témoins sont plus restrictifs. L’amplification du bruit entendu et du nombre supposé des émeutiers est compréhensible compte tenu de la peur ressentie par les témoins. Combien ont  assisté de visu aux exactions commises, meurtres, viols, pillages ?

Peu sûrement, car ceux qui ont vu n’ont pas survécu pour pouvoir témoigner ; le réflexe légitime des autres a été de rester cachés. 20 émeutiers font autant de bruit que mille. Les émeutiers incriminés se sont révélés être des membres des sections des AML, et de l’ex-PPA interdit et les témoins les ont reconnus ; la population indigène a été victime de l’inconséquence des comploteurs.

Ceux-ci se sont d’ailleurs aussitôt envolés, certains pour refaire surface en 1962. Le cri de «djihad !» entendu, lancé par les tueurs, était un cri de ralliement. Pour autant, l’intention de «guerre sainte» n’est pas démontrée au vu des églises non touchées par les émeutiers et des religieux (Pères blancs) qui n’ont pas été inquiétés, comme ceux de Beni Smail. Des «youyous»  ont certes été entendus, mais lancés par combien de femmes ? Un seul suffit, pour être  perçu comme un encouragement.

Autour de Sétif, tous les villages n’ont pas connu d’émeutes ; la thèse d’un soulèvement général ne peut être retenue.

On décompte une douzaine de localités comme lieux des émeutes de mai 1945 : Sétif, El Ouricia, Amouchas, Périgotville, Kerrata, Chevreul, Sillègue, Canrobert, Aïn Abessa, Lafayette, Ampère, Davoust, Les Falaises et les maisons forestières de Aïn Settah, Tamentout et Tamsout. Le reste de la Petite Kabylie et de l’Algérie n’a pas connu la même agitation. Pourquoi des localités auraient-elles été touchées et pas les autres ? [6]

Les émeutes de Guelma et sa région, à au moins 230 kms, sont à distinguer nettement des troubles de Sétif, du fait du contexte local.

Le déroulement des faits y fut différent et complexe ; il appelle une étude spécifique, mais sûrement pas l’amalgame fait avec les événements de Sétif.

Compte tenu de ce qui précède, peut-on parler du «soulèvement des tribus» ?

Dans l’Algérie de 1945, des tribus ne sont plus vraiment identifiables. Sédentarisées au siècle précédent, elles ont été remplacées par des douars, et, mélangées, ont vu s’effacer la solidarité tribale ou familiale et l’obéissance à un chef traditionnel. En 1945, les caïds, agents de l’administration française, ne disposaient plus d’une autorité héréditaire. À une ou deux exceptions près, ils n’étaient pas informés de ce qui se tramait et pour le moins, sont restés passifs. Cela leur fut reproché par l’administration. En termes de tribus, un soulèvement est imaginaire.

Il n’y eut pas plus de zone insurgée.

Autrement, comment expliquer que 3 jours après le 8 mai, le 11, les enquêteurs de la Police Judiciaire aient pu se rendre dans les mechtas de ces zones prétendument soulevées et se faire conduire par les habitants eux-mêmes vers les dépouilles de victimes, en l’occurrence, celles des administrateurs assassinés.

Le vocabulaire employé en mai 1945, par les militaires a permis cette conclusion. Elle paraît inspirée des souvenirs de la guerre du Rif, aux confins algéro-marocains ou de la pacification du Sahara, de Syrie ou du Liban : insurrection, guerre sainte, tribus, rezzous, dissidence, manifestations de soumission, aman.

Ce schéma n’était pas applicable à la Petite Kabylie de 1945 ; à l’époque, une telle présentation a faussé la vision objective des événements. Les généraux Henry Martin, Raymond Duval étaient tous deux passés par le Maroc et le gouverneur général Chataigneau venait du Levant.

La consultation d’une carte fait constater que les lieux d’émeutes, encerclent stratégiquement  le massif des Babors, à l’Est, au Sud et à l’Ouest ; au Nord, la mer.

Une stratégie d’isolement de ce territoire, très peuplé d’indigènes, mais de peu d’européens, fait supposer l’intention de créer un réduit, corroborée par les témoignages enregistrés du transport d’armes acheminées vers cette zone dans le courant du mois d’avril 1945, à l’initiative d’un avocat, élu municipal de Sétif. [7]

 

4 - Le rétablissement de l’ordre.

Les effectifs réduits des forces de l’ordre n’ont pu atteindre immédiatement les zones troublées. Des moyens de transport furent défaillants.

À Sétif, les effectifs présents s’élevaient à peine à 40 agents de police (dont des indigènes), 20 gendarmes et 4 compagnies d’instruction de recrues locales. Ces éléments occupés en ville, le chef de la subdivision ne disposait pour intervenir dans les villages, que de la garde mobile dotée de half-tracks au nombre de quatre.

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un half-track du 5e Régiment de Chasseurs d'Afrique en 1945 en Allemagne

Des renforts furent demandés. Venant de Constantine, ils arriveront à 15 h50 (cinq HT, mais l’un d’eux tomba durablement en panne). Un HT fut dirigé aussitôt vers Périgotville, dégageant le village vers 18 heures. Une compagnie du 15e RTS de Philippeville, retardée par des ennuis mécaniques, n’y arrivera qu’à 22h.

Les jours suivants, les renforts grappillés ici et là, au Maroc et en Tunisie, y compris en métropole, seront mis à la disposition du général commandant la Division territoriale de Constantine, pour maintenir l’ordre sur un territoire grand comme au moins une fois la France : 10 000 hommes au plus ! 3 700 seulement pour la subdivision de Sétif, la plus atteinte, la plus étendue et la plus difficile d’accès.

Exemple des difficultés de mobilité : le 92e Goum marocain (85 hommes) arrivera du Maroc, dans 3 avions, à Constantine, du 19 au 22 mai. Stationné à Guelma, il récupèrera ses 25 mulets et 5 chevaux, arrivés par chemin de fer, seulement le 25 mai à 22h30. Il n’interviendra qu’à partir du 28 mai.

Pour les responsables de l’ordre, limités par la faiblesse des effectifs, force fut en premier lieu, de dégager les villages et de les protéger, avant  d’envisager des expéditions plus larges,

Les opérations de  poursuite hors des villages ne débutèrent que le 14 mai, les interventions dans les Babors, le 18. Les véhicules ne pouvant utiliser que des routes et des chemins carrossables, durent se contenter de pourchasser les émeutiers enfuis, le long des pistes et de rechercher les armes cachées dans les mechtas, déjà abandonnées par leurs habitants. Seize mechtas abandonnées furent ainsi incendiées [8]. La recherche des armes, sur renseignement, était la priorité.

Les enquêteurs de la Police judiciaire ont précédé les militaires.

Un renfort d’OPJ fut sur les lieux dès le 9 mai. C’est sur leurs indications [9] qu’ont été organisées des expéditions, aux cibles bien définies, pour traquer des meurtriers désignés et trouver les armes cachées. [10]

Les opérations militaires ne furent pas - elles ne pouvaient l’être, faute de moyens – des opérations de ratissage.

Force est restée à la loi. 

Les circonstances nationales, les obligations internationales – ne pas froisser les anglo-américains - et une appréciation trop sommaire des conséquences éventuelles du complot ont conduit les responsables  de l’État, confrontés à d’autres préoccupations, à en réduire la portée [11]. Partant, il ne fut exigé que l’application du principe «Force reste à la loi», maîtres mots de l’administration dans l’Algérie de l’époque.

Nul n’a envisagé des opérations de grande ampleur qui eurent demandé du temps et des effectifs introuvables alors. Pour «investir» les Babors, plusieurs mois eussent été nécessaires et on ne pouvait ouvrir une autre guerre.

Par la suite, l’amnistie, vite et largement appliquée en 1946, la commutation des peines de mort, [12] le délaissement des poursuites, la libération de Messali et de F. Abbas, la participation des nationalistes aux scrutins électoraux ont manifesté un désir, partagé, de réduire les effets du complot de mai 1945.

Contrairement à ce qu’ils en diront bien plus tard, les milieux nationalistes de 1945 ont eux-mêmes à l’époque, semblé vouloir réduire les événements de Sétif, les considérant comme  une insurrection ratée, cause de nombreuses victimes, déclenchée par des éléments incontrôlés et irresponsables, qui n’ont  pas servi la cause séparatiste. Les vrais instigateurs ne se découvrirent pas avant 1962 ; certains, chargés du poids de l’échec, ne furent  pas récompensés par  l’Algérie indépendante.

 

3 - Les conclusions d’une enquête objective.

Les conclusions, récapitulation d’aspects notables du déroulement des faits ci-dessus et fruit  d’une réflexion logique et objective, s’imposent

1. Ce que ne furent pas les «événements de Sétif».

Les événements ne furent pas un soulèvement populaire embrasant la région de Sétif, à la suite de la manifestation nationaliste du matin du 8 mai, ni une réaction de colère à l’annonce de victimes tombées lors du maintien de l’ordre par la police, la gendarmerie et les tirailleurs indigènes.

Ils ne furent pas la conséquence de la situation économique de pénurie, qui sévissait alors, ni l’engagement d’une révolte religieuse contre les européens, pas plus un «soulèvement de tribus».

Les massacres d’européens dans le nord de Sétif, ne sont pas liés au dérapage du défilé de Sétif. Les meurtres de Sétif, en marge du défilé, n’en furent que le signal attendu et déclencheur d’un plan.

Les massacres de Sétif n’ont pas été décidés par les états-majors des partis nationalistes. Les témoignages recueillis depuis, montrent que l’ordre de soulèvement du PPA aurait été donné le 11 mai, pour le 22 mai, «visant à soulager les populations de la pression du maintien de l’ordre» - les troupes de maintien de l’ordre, n’étaient pas toutes sur place !!! -  Il fut rapporté le 13 mai.

 

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Sétif, 8 mai 1945, début de la manifestation (source)

 

2. Ce que furent vraisemblablement les «événements de Sétif» en mai 1945.

1. L’action avortée de quelques éléments nationalistes extrémistes qui tentèrent de déborder la direction de l’ex-PPA. Issus de la fraction préconisant l’action violente, ils avaient proposé leur collaboration aux nazis. Ils ont voulu jouer leur dernière carte alors que le nazisme s’effondrait.

2. Une initiative strictement constantinoise et  sétifienne, ignorée ou non du leader des Amis du Manifeste, Ferhat Abbas – il a émis des regrets, mais n’a jamais reconnu son implication -, montée au cours du mois d’avril 1945, exécutée par des hommes de main peu préparés, recrutés par les cellules locales autour de Périgotville. Parmi eux, des dirigeants de fait du PPA  ont cru trouver un moyen de faire retrouver la liberté à Messali Hadj, en résidence forcée à Chellala-Reibell, éloigné le 20 avril vers El Goléa, puis Brazzaville. Sa position de n°1 du nationalisme algérien était menacée par l’Union du Manifeste Algérien de Ferhat Abbas.

3. Une pression exercée sur le gouvernement français pour obtenir la libération du leader, éventuellement contre des otages (sans doute la tentative d’enlèvement des deux administrateurs de la commune mixte, qui a tourné au meurtre, dès lors que ceux-ci ont tenté de s’échapper).

4. L’application d’une stratégie d’isolement de la zone des Babors, par des barrages sur les routes, la coupure des télécommunications et la peur visant au départ des européens de la zone (crimes sauvages sur des victimes  indéterminées). L’isolement de la région visait à y proclamer un gouvernement et demander la reconnaissance des Nations Unies.

6. L’opération consistait spécialement à isoler Périgotville, siège de la commune mixte de Takitount, où la ferme «Maïza» (de la famille d’un adjoint de Messali, président du PPA métropole) aurait accueilli celui-ci à sa libération. Périgotville devait héberger un gouvernement autoproclamé. La neutralisation des administrateurs, voire du médecin de colonisation, et des hommes européens dont la présence était gênante, s’imposait. [13]

 

3. Ce que fut le rétablissement de l’ordre.

1. Les effectifs disponibles pour le maintien de l’ordre étaient dérisoires, répartis sur un territoire grand comme 4 fois et demie la France ! La subdivision de Sétif n’a pu disposer que de 3 700 hommes (dont une partie de recrutement indigène algérien. Les moyens matériels insuffisants, lents et vétustes, ont retardé l’acheminent de renforts.

2. En 1945, en l’absence d’hélicoptères et avec peu de moyens tout-terrain, à dos de mulet ou à pied, le contact des populations s’enfuyant à l’annonce de leur approche, était quasi impossible pour les troupes en opérations.

3. Les conditions d’accessibilité de la région aux moyens militaires et les difficultés de ravitaillement des troupes en campagne interdisaient des expéditions d’envergure, qui eussent duré plus de 3 jours.

4. Au nord de Sétif, les opérations militaires furent orientées par les enquêteurs de la Police Judiciaire et  accompagnées par l’autorité civile (à cet effet, 2 administrateurs furent dépêchés d’urgence dans la nuit du 8 au 9 mai) ; elles furent nécessairement limitées dans le temps. L’état de siège autorisait cependant l’action militaire de jour comme de nuit, de même que les perquisitions de domiciles.

5. Les colonnes militaires repérées de loin, ont rencontré des mechtas  vidées de leurs habitants [14].

6. Un souci de légalité apparait dans les archives, mais la punition immédiate de tueurs et de meneurs n’est pas à exclure. La troupe confrontée à la sauvagerie des massacres  et des viols de victimes innocentes, parfois mitraillée, ne pouvait pas dans le climat de guerre mondiale de 1945, ne pas se sentir placée en situation de combat à l’issue incertaine.

7. Le bilan des victimes indigènes doit être rapporté à la population de la commune mixte la plus concernée par les opérations de rétablissement de l’ordre, la commune mixte de Takitount. Celle-ci comptait en 1946, 63 000 habitants, évolution normale et conforme au recensement antérieur de la population.

Les listes du ravitaillement et les listes électorales des consultations de 1945 et 1946, ne firent pas remarquer à l’Administrateur de la commune mixte, au cœur du sujet, en 1946, la disparition de bénéficiaires et d’électeurs. Il aurait remarqué la quasi élimination de la population de sa commune, si étaient avérés les chiffres avancés sans mesure jusqu’à aujourd’hui (40 à 70 000 !). Lui, déplorait, outre l’assassinat de 102 européens, la mort de 2 500 indigènes, le plus souvent victimes malheureuses de l’impitoyable et aveugle application des lois de l’état de guerre. Il regrettait que les assassins avérés aient pu échapper à l’exécution de leur peine..

Pour ces raisons, on ne peut que s’élever contre l’accusation de «génocide» portée contre les troupes coloniales de l’Armée d’Afrique ; tirailleurs algériens, tirailleurs sénégalais, goums marocains, Légion Étrangère, qui sont en cause. Après avoir combattu brillamment sur tous les fronts, elles sont intervenues en toute légalité et avec loyauté. Elles méritent le respect.

 

4. Que sont aujourd’hui, les «événements de Sétif» ?

Une profonde douleur, celle des familles endeuillées, qui n’ont toujours pas compris la motivation des meurtriers et ne sont pas assurées que justice ait été faite. Le souvenir des victimes massacrées, de toutes les communautés, exige le respect, pour le moins le silence.

Le souvenir d’une grande peur. Elle a marqué les populations locales et aujourd’hui encore, elle marque les héritiers des contemporains de l’événement. Dans les couches populaires, c’est un imaginaire transmis à la jeunesse, faux, mais devenu irraisonnable.

Une initiative mal préparée, menée par des irresponsables ambitieux, de surcroît compromis avec les nazis et finalement préjudiciable aux populations locales. Pour les uns, c’est un épisode à oublier, pour d’autres, au contraire, c’est l’amorce du mouvement d’indépendance.

La contestation instrumentalisée de l’Armée française.

Une source d’inspiration pour écrivains et cinéastes, «commerçants de la mémoire triste». Ils sont conduits à des fins commerciales, à évoquer dans l’outrance des violences imaginaires. Visant principalement le public algérien, ils se montrent peu soucieux de la réalité historique des événements, de leur propre incohérence, glorifiant par ailleurs les troupes indigènes, et surtout de l’avenir des relations franco-algériennes.

Les événements de Sétif de mai 1945, sont aujourd’hui pour l’État, une obligation de défense du patrimoine mémoriel français, de l’Armée française et de  la mémoire de militaires qui ont droit, selon la loi, au respect des citoyens et à la considération de la Nation


Roger Benmebarek
avril 2010

 

_______________________

 

[1] La guerre d’Algérie par les documents, Service Historique de l’Armée de Terre, 1990

[2] ibidem

[3] Un message téléphoné des RG du 8 mai, 18h35, signale toutefois que «50 musulmans ont été hospitalisés. Chiffre des morts non précisé» CAOM.

[4] Rapport de l’OPJ, V. Vernet, du 22 mai 1945.

[5] Dépêche du Général Cdt la DT de Constantine datée du 13 avril. SHD 1 H 2845/D2

[6] Un télégramme du Préfet de Constantine au GGA, du 5 juin 1945, fera état de «5 villages européens pillés dont 3 en partie incendiés, 1 incendié complètement».

[7] Rapports PJ, notamment PV dressé par le Commissaire de la PJ V. Vernet, le 22 mai 1945. SHD 1H 2845/ 02

[8] Une mechta désigne un ensemble sédentaire, par opposition à la tente nomade, comprenant 3 à 20 gourbis. La moyenne d’habitants d’une mechta dans la région de Séti, est une cinquantaine, ayant presque toujours fui à l’approche des troupes. Télégramme GGA à Ministre de l’Intérieur, du 13 juillet 1945

[9] Message téléphoné du 11 mai 1945, 11h52. Le commissaire Bergé demande à agir seul 24 h encore, avant l’intervention de l’Armée.

[10] Archives Benmebarek, rapport Séguy-Villevalleix. Le but des opérations était de retrouver les assassins de Périgotville, dans leur douar des Babors et les armes entreposées dans le massif..

[11] Le même 8 mai 1945, survenaient les événements du Levant, traités conjointement par le gouvernement provisoire. Son chef a toujours vu dans les deux cas, la main de l’étranger..

[12] C’est la clémence judiciaire qu’il faut évoquer à propos de mai 1945, à Sétif : au 10 juillet 1947, 4 781 individus furent poursuivis et seulement 2484 furent déférés devant les Tribunaux Militaires. Sur 134 condamnations à mort, 34 furent exécutées. Sur  924 peines criminelles prononcées, 316 amnistiées d’office, 26 amnistiées par décret, et 582 soumises à l’examen d’une Commission spéciale et au Conseil Supérieur de la Magistrature. Toutes les peines correctionnelles ont été amnistiées. Certains inculpés et non des moindres ont refait surface après 1962.

[13]  Le 8 mai 1945, à Périgotville, les victimes étaient toutes de sexe masculin. Sauf  l’une d’entre elles, tuée à son domicile, elles circulaient dans les rues du village dont les bâtiments administratifs furent étonnamment préservés. Rapports de la Police Judiciaire. Archives Benmebarek.

[14] Rapport Commissaire Principal  Bergé du 30 mai 1945. CAOM 9H 44.

 

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dimanche 13 mai 2012

sur un livre de Mohammed Telhine

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une histoire malmenée de l'islam en France

Michel RENARD

 

Mohammed Telhine a mené depuis de longues années – certains entretiens, avec Hamza Boubakeur ou Abdelkader Barakrok, remontent à 1989 – un travail de recherches sur la présence de l'islam en France. Le résultat s'appelle L'islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, L'Harmattan, 2010/2011).

Il a utilisé des études déjà publiées par des historiens et poursuivi ses propres investigations. Au sujet des premières, il est étrange qu'il n'ait cité l'ouvrage collectif paru en 2006, sous la direction de Mohammed Arkoun, Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (Albin Michel) que sous la référence d'un seul auteur alors qu'il comporte soixante-et-onze contributeurs… Sa dette à l'égard de cette publication monumentale aurait pu être reconnue plus généreusement : cinq citations seulement pour les périodes médiévales et modernes… mais aucune pour la période contemporaine !

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mosquées aux XIXe et XXe siècles en France

Il est vrai que l'ampleur du livre dirigé par Mohammed Arkoun dépassait la seule problématique de Telhine (les mosquées) mais, tout de même, plusieurs articles concernaient directement son sujet en évoquant notamment le projet de mosquée à Paris en 1846, la mosquée du Père-Lachaise, le projet de mosquée de 1895 (sur ce point, il commet une petite erreur chronologique (p. 18) en faisant présider le Comité pour la construction d’une mosquée à Paris par Jules Cambon dès le 7 mai 1895 alors que ce dernier n'en devint président que fin juin de la même année), l'histoire de la Mosquée de Paris, celle de Fréjus, les différents projets à Marseille…

Sur cette dernière ville, Mohammed Telhine ne dit strictement rien alors que j'y ai consacré un article de 27 pages publié dans Outre-Mers, revue d'histoire dès 2003 (n° 340-341, p. 269-286). D'une manière générale, la dimension provinciale a échappé à cet auteur. Et pourtant, de Marseille à Saint-Étienne, en passant par le Nord (Auby), Nice et Bordeaux…, il y avait beaucoup à dire. Le titre de l'ouvrage ne tient donc pas sa promesse. Mohammed Telhine ne retrace pas "l'histoire de l'islam en France à travers sa mosquée" (p. 20).

Mohammed Telhine répercute l'antienne misérabiliste au sujet des mosquées en France aujourd'hui en affirmant (p. 19) qu'une "vingtaine de mosquées dans l'ensemble du territoire national métropolitain sont architecturalement identifiables en tant que mosquées". Faux.

Il y a en au moins le double : Mosquées de Paris, Angers, Strasbourg, Compiègne, Saint-Quentin, Vigneux-sur-Seine, Bondy, Farébersviller, Orléans, Mons-en-Baroeul, Corbeil, Cholet, Vauréal, Béziers, Lyon, Auch, Istres, Évry, Creil, Nîmes, Mantes-la-Jolie, Villeurbanne, Le Mans, Dijon, Clermont-Ferrand, Rodez, Tarbes, Lunel, Auxerre, Gennevilliers, Saint-Prix, Trappes, Nantes, Créteil, Besançon, Argenteuil, Nantes-nord, Saint-Étienne, Nanterre, Carcassonne, Guéret…

Sans compter tous les projets en cours de construction, et pour certains quasiment achevés : Strasbourg, Maubeuge, Montreuil, Villeneuve d'Ascq, Decazeville, Ermont, Le Havre, Tremblay-en-France, Mérignac, Montbéliard, Cholet, Reims, Mer, Vénissieux, Ensisheim, Épinal, Hérouville-Saint-Clair, Toulouse (Empalot), Villeneuve-la Garenne, Poitiers…

Auxquels, il faut ajouter les projets en cours de financement et qui finiront pas aboutir comme leurs prédécesseurs  (tant mieux) : Bagnolet, Blois, La Seyne-sur-Mer, Hagueneau, Longwy, Salon-de-Provence, Annemasse, Saint-Denis, Angers, Roubaix, Strasbourg (Elsau), Villejuif, Hem, Maing, Bobigny (il y a une dizaine d'années on m'avait demandé d'en être le trésorier…), Charleville-Mézières, Conflans-Sainte-Honorine, Tours, Toulouse (Bellefontaine), Stains, Sevran, Annecy, Rochefort, Béthune, Boulogne-Billancourt, Canteleu, Les Ulis, Sin-le-Noble, La Roche-sur-Yon, Rosny, Toulouse (Le Mirail)… J'abrège, mais il y en a d'autres encore…

Sur ce point, donc Mohammed Telhine est sacrément en retard sur la réalité… Par ailleurs, une mosquée ne se définit pas "architecturalement" comme il le prétend. Deux seuls critères valident, islamiquement parlant, l'espace appelé mosquée : un espace préservé (haram) et une orientation (qibla). Le reste est fonction des traditions monumentales et culturelles des pays ou régions où l'islam s'est implanté (cf. Michel Renard, "France, terre de mosquées ?", revue Hommes et migrations, n° 1220, juillet-août 1999 : http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?id=2277).

Pour ma part, je n'ai quasiment rien appris à la lecture cet ouvrage, travaillant depuis plusieurs années sur le sujet. Pour des raisons personnelles, je n'ai pu publier tout le résultat de mes recherches en archives. Mais, en toute déontologie universitaire, Mohammed Telhine aurait pu le mentionner et notamment citer, outre ce que j'ai déjà évoqué ci-dessus, l'article «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69. Ou encore tout ce qui figure sur le blog "Islam en France, 1830-1962" : http://islamenfrance.canalblog.com/.

Mais bon… il semble que certaine fierté d'auteur s'accompagne mal des redevances dues à leurs pairs…

Cependant, celui qui ignorerait le livre dirigé par Mohammed Arkoun (Histoire de l'islam et des musulmans en France…), paru quatre ans avant celui de Telhine et réédité en Pochothèque en 2010, celui qui ignorerait – je le dis en toute modestie – mes propres publications, et bien d'autres… apprendra un peu en lisant ce livre.

 

Mahomet 

 

le Moyen Âge et l'époque moderne

Il n'y a rien dans le récit de Telhine qui ne soit déjà présent dans les travaux antérieurs ou dans les articles de synthèse dus à Françoise Micheau, Philippe Sénac, François Clément, Dominique Iogna-Prat, Jean Flori, Yann Gautron, Fanny Caroff, John Tolan, Gilles Veinstein, Géraud Poumarède (dont le nom est mal orthographié, p. 84 et 85 notamment : Poumrède), Guy Le Thiec, etc… dans Histoire de l'islam et des musulmans en France...

Tout ce que dit Telhine de l'enclos musulman du Père-Lachaise (1856) figure pour l'essentiel dans ma contribution au livre cité ci-dessus. L'auteur aurait pu y faire référence… Et s'il avait lu jusqu'au bout cette étude, il aurait vu que l'histoire administrative de l'enclos musulman du Père-Lachaise et de sa mosquée ne s'arrête pas en 1914 mais dure jusqu'en 1927 au sein des discussions de la Commission interministérielle des affaires musulmanes.

Msq Père-Lachaise 1

 

Msq Père-Lachaise 2
recueil contenant les photos
de la "mosquée" du cimetière
du Père-Lachaise,
aux Archives de Paris

 

le projet de mosquée de 1895

Les citations de presse, virulentes pour la plupart, à l'égard de ce projet, mené par le Comité de l'Afrique française, sont mentionnées par le titre du journal et la date – qu'entre autres j'ai en partie publiées – mais pas par leur référence archivistique où seule on peut les trouver… D'ailleurs Mohammed Telhine tire le projet de relance d'une mosquée à Paris en 1905 par Léon Lambert en faisant référence à Sadek Sellam et non en citant les archives. Toujours donc de la seconde main…

Comité Afrique française
Source : Arch. dép. de la Drôme, 6 M 542

Sa sociologie des membres du Comité pour la construction d'une mosquée à Paris (25 personnes à la date du 8 mai 1895) est fautive alors que j'en ai fournie une identification très précise (Histoire de l'islam et des musulmans en France…, éd. Pochothèque, avril 2010, p. 612).

 

la Mosquée de Paris

Antérieurement à la décision d'édifier une mosquée dans la capitale se manifesta une politique de gratitude à l'égard de la religion musulmane qui était la confession d'un certain nombre de combattants de l'armée française durant la Première Guerre mondiale.
Cette inclination prit notamment la forme d'une politique de respect religieux des défunts par l'institution militaire (services de Santé).
J'avais expliqué tout cela dans un article datant de 2004 avec référence des sources d'archives («Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», "Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXe siècle", Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent, IHTP-Cnrs, n° 83, premier semestre 2004 (juin), p. 54-69) et publication iconographique des dessins de stèles (visibles également sur mon blog : http://islamenfrance.canalblog.com/archives/2006/09/09/2653571.html.

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dessin de stèles devant servir à l'inhumation
de soldats français de confession musulmane, ministère de la Guerre,
automne 1914 (archives de Paris)
iconographie publiée en 2004 par Michel Renard

 

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texte arabe de l'épitaphe inscrite sur la stèle de tête :
hadhâ qabr al-mahrûm
, [ceci est la tombe du rappelé à Dieu]
(archives de Paris)
iconographie publiée en 2004 par Michel Renard

Mohammed Telhine n'a pas cru bon y faire référence… Je ne trouve pas cela correct. Et tout le reste est à l'avenant.

Telhine répercute l'erreur sur la date de naissance de Si Kaddour ben Ghabrit (p. 141 de son livre) en évoquant l'année 1873 alors que depuis 2007 j'ai publié sur mon blog qu'il était né en 1868 (http://islamenfrance.canalblog.com/archives/2007/02/10/4057434.html) puisqu'il est embauché comme interprète et adel en Algérie dès juillet 1887 : il aurait alors eu 14 ans (…!) si sa date de naissance avait été 1873. Mes sources proviennent de son dossier administratif consultable aux archives du ministère des Affaires étrangères dont il était l'un des "agents".

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à Vichy, Si Kaddour ben Ghabrit à droite (1911 ou 1912)

 

Paul Bourdarie

On se demande aussi comment le rôle de Paul Bourdarie (la plupart du temps mal orthographié en "Bourdrarie) dans la gestation du projet de Mosquée à Paris peut être aussi facilement relégué à l'insignifiance à partir du seul témoignage de Léopold Justinard ?

J'ai longuement cité les témoignages de Paul Bourdarie, issus de La Revue Indigène sans que Telhine ne puisse les contredire…

Bourdarie brochure

Le récit de Bourdarie est instructif sur la paternité du projet : «En mai et juin 1915, j'entrais en relations suivies avec un architecte, élève de Girault, de l'Institut, M. E. Tronquois. Nos causeries roulant fréquemment sur l'Islam et le rôle des musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit un jour l'opinion que le véritable monument commémoratif de leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée. J'expliquai à M. Tronquois les faits et les points de vue précédemment évoqués et nous résolûmes de nous mettre au travail aussitôt. Et ce fut dans l'été 1916 qu'un certain nombre de musulmans habitant Paris et d'amis des musulmans se rencontrèrent à plusieurs reprises au siège de La Revue Indigène  pour examiner et, au besoin, critiquer les esquisses de l'architecte. Je puis nommer : l'émir Khaled, venant du front et de passage à Paris ; le Dr Benthami ; le muphti Mokrani ; le Dr Tamzali et son frère ; Halil Bey ; Ziane ; le peintre Dinet ; la comtesse d'Aubigny ; Lavenarde ; Christian Cherfils, A. Prat, député, etc... À la suite de ces réunions, un Comité fut constitué, dont la présidence fut offerte à M. Ed. Herriot, maire de Lyon, sénateur, et la vice-présidence à MM. Lucien Hubert, sénateur, Bénazet Marin et Prat, députés et A. Brisson, directeur des Annales politiques et littéraires. La Commission interministérielle des Affaires musulmanes, saisie du projet par M. Gout, ayant donné son approbation, et M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, son patronage, le projet fut apporté directement à M. Briand, président du Conseil qui approuva» (Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919).

Autre erreur. Mohammed Telhine reprend, en citant Sadek Sellam, l'affirmation selon laquelle Simone Veil (orthographiée Weil…!) aurait été accueillie et protégée par la Mosquée de Paris durant l'Occupation Cela est faux. Je le prouverai prochainement.

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Hamza Boubakeur

le reste du livre

L'ouvrage aborde ensuite quelques aspects de l'administration de la Mosquée de Paris par Hamza Boubakeur, dont il ignore les raisons pour lesquelles il fut nommé à la tête de l'Institut Musulman en 1957. Je le révélerai prochainement également. Puis il se consacre à l'actualité des conflits entre les différentes composantes du paysage associatif musulman en France. Cela relève plus du journalisme que de l'histoire. Mais enfin…, quand on n'a jamais rien lu sur la question on peut y apprendre quelque chose…

Au final, ce livre comporte des connaissances pour celui qui ne comprendrait rien à l'histoire de l'islam en France. Mais le braconnage informatif de Mohammed Telhine n'est pas de bonne moralité intellectuelle.

Michel Renard

Telhine
Mohammed
Telhine

 

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vendredi 11 mai 2012

La France en Algérie, 1830-1954, par Guy Pervillé

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la France avait-elle une politique algérienne ?

le nouveau livre de Guy Pervillé

 

En attendant une lecture attentive du dernier ouvrage de Guy Pervillé, La France en Algérie, 1830-1954 (Vendémiaire, mars 2012), nous voulons l'annoncer et attirer l'attention sur ce travail.

La France avait-elle une politique algérienne ? L'auteur écrit en introduction : "La réponse de l'histoire à cette première question ne saurait être unique : elle doit être fonction des moments et des situations. Il est clair qu'en lançant l'expédition d'Alger en 1830 la France n'avait aucune politique algérienne définie. Ses gouvernements successifs se laissèrent entraîner dans un engrenage de décisions partielles, dont l'enchaînement créa une somme des faits accomplis difficillement réversibles.
Cependant, la présence française n'aurait pu se maintenir si longtemps en Algérie sans donner un minimum de cohérence à son action. On peut donc juger vraisemblable l'élaboration d'une quasi-politique algérienne de la France. Il convient d'en montrer la logique, en analysant les décisions fondamentales qui l'ont constituée : celle de conquérir militairement toute l'Algérie, de l'annexer politiquement et juridiquement au territoire français, et d'en faire effectivement un prolongement de la métropole par une colonisation de peuplement européen, et par une «politique indigène» tendant vers l'assimilation progressive des vaincus.
Mais il convient aussi d'en montrer l'inadaptation croissante à l'évolution imprévue des réalités algériennes, qui devint flagrante à la fin de la IIIe République. Et plus encore pendant la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle, en février 1943, le Manifeste du Peuple algérien présenté par Ferhat Abbas et la plupart des élus indigènes condamna la politique française de colonisation et de pseudo-assimilation.

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C'est alors que pour la première fois un gouvernement français, le CFLN, siégeant à Alger de 1943 à 1944, décida de réviser la politique algérienne de la France pour prendre de vitesse le nationalisme algérien en plein essor. En décembre 1943, il chargea une commission d'élaborer un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques et sociales, tendant à réaliser en vingt ans l'assimilation totale de l'Algérie à la France. Les propositions de cette commission devaient être soumises pour décision au CFLN et à son successeur le GPRF, puis ratifiées par la future Assemblée nationale constituante de la France libérée.

Cette politique de réformes, lorsqu'elle n'est pas totalement oubliée, est le plus souvent identifiée à l'ordonnance du 7 mars 1944, qui avait tenté de satisfaire toutes les revendications de droits politiques soutenues par les musulmans algériens dans les dernières années de la IIIe République, afin de détourner les élites et les masses du Manifeste. Mais l'on a oublié que cette politique se voulait beaucoup plus large." (p.12-13)

Guy Pervillé

 

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le général Catroux, commissaire d'État
chargé des affaires musulmanes

 

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mercredi 9 mai 2012

La Tunisie moderne et contemporaine au miroir de l'université française

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répertoire scientifique sur l'histoire de la Tunisie

un travail d'Ahmed JDEY

 

Un répertoire des mémoires et des thèses universitaires sur l'histoire de la Tunisie de 1893 à 2010 soutenus devant les universités françaises. Un travail présentant 1387 titres et 9 index.

Le chercheur Ahmed Jdey écrit : "Aujourd'hui, en Tunisie, le paysage universitaire se caractérise par une absence manifeste d'instruments de recherce et de travail d'ordre pédagogique et scientifique comme : les atlas, les dictionaires bio-bibliographiques, les bibliographies, les guides et répertoires de thèses et mémoires, les cartes géographiquesn et ce, dans l'ensemble des disciplines et des champs académiques ; or, ces outils sont indispensables pour l'avancement et l'évolution notoire de la recherche. Nous manquons terriblement de bibliographie générales et spécialisées sur la Tunisie ; ce manque flagrant doit être rattrapé dans et par de bonnes structures universitaires de qualité".

398px-Ahmed_JdeyAhmed Djey

Ahmed Jdey vient de fournir une contribution majeure "à l'état de la question en ce qui concerne la recherche universitaire française portant sur la Tunisie".  Son ouvrage doit figurer dans les bibliothèques universitaires et spécialisées en France.

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ancienne bibliothèque à Salambo (Tunisie)

 

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lundi 7 mai 2012

une illustration de la conquête de l'Algérie

Conquête+de+l'Algérie

 

 

la conquête de l'Algérie : tentative d'illustration

 

Nous publions un lien vers le travail d'artiste de Johannes Sivertsen "visant à proposer une "illustration alternative" de l'Histoire sur internet, en créant des images destinées à google image. Il s'agit en quelque sorte de d'essayer de peindre l'Histoire d'une manière plus juste ou plus sincère, en admettant que cela soit possible. Le but est de faire apparaître ces images dans google image, à coté des reproductions de peintures d'Horace Vernet et des images d'Épinal sur lesquelles l'on tombe en tapant par exemple "conquête de l'Algérie"."

Nous ne partageons pas sa vision de l'histoire coloniale en Algérie. La conquête et la colonisation ne peuvent se recouvrir en totalité. La conquête a, certes, été violente - toute conquête est violente -, mais des deux côtés. Et la colonisation a consisté en autre chose que la conquête.

Cependant ce qui permet de faire réfléchir à l'histoire de la présence française en Algérie mérite d'être mis en valeur et critiqué sereinement :

http://conquete-algerie.blogspot.fr/

Michel Renard

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http://djazair-france.blogspot.fr/2007/12/la-conqute-de-
lalgrie-de-1830-1901.html

 

 

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samedi 5 mai 2012

accords d’Évian : crime d’État et/ou crime contre l’humanité ?

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réponse à Bernard Coll

Guy PERVILLÉ

 

Bernard Coll, président de l’association "Jeune pied-noir", m’avait invité à participer au colloque qu’il organisait le samedi 17 mars à Paris sur le thème suivant : "Les accords d’Évian du 19 mars 1962 : crime d’État et/ou crime contre l’humanité".
Ce colloque commençait par un hommage rendu au grand économiste (prix Nobel d’économie en 1988) et grand citoyen Maurice Allais (1911-2010), auteur du livre L’Algérie d’Evian, publié en 1962 et réédité par Jeune Pied-noir en mars 1999 (Maurice Allais, L’Algérie d’Évian, deuxième édition, Jeune Pied-Noir, 1999, 379 p.). N’ayant pas pu y assister, j’avais envoyé par mail mes réponses aux questions posées par Bernard Coll. Je crois devoir publier mes réponses pour les comparer aux conclusions de ce colloque et aux positions prises par Maurice Allais sur le même sujet.

a356-3-101011_490-500-allaisMaurice Allais

 

- Questionnaire adressé à Guy Pervillé :

1) Quelle est votre définition du «crime d’État» ?

"Il s’agit d’un crime commis par un État (ou par son gouvernement). Cette notion s’est imposée depuis que des tribunaux internationaux ont été créés à partir de la fin de la Deuxième guerre mondiale.

2) Quelle est votre définition du «crime contre l’Humanité» ?

La notion de "crime contre l’humanité" a pour origine, si je me souviens bien, la condamnation par les puissances de l’Entente (France, Grande Bretagne et Russie) de l’extermination des Arméniens par les Turcs, condamnation qui a motivé la mise en jugement des responsables de ce crime par la justice ottomane après la guerre, mais la victoire de Mustapha Kemal en 1923 a mis fin à la reconnaissance de ce crime.
Puis la notion de crime contre l’humanité à été une nouvelle fois officialisée en 1945 par les puissances victorieuses de l’Allemagne nazie, qui ont créé le tribunal interallié de Nuremberg en 1946 pour juger les responsables nazis pour trois types de crimes : les crimes contre la paix (déclenchement d’une guerre d’agression), les crimes de guerre (violation des lois de la guerre qui protégeaient les non-combattants et les combattants hors de combat par ces conventions internationales imposant des limites à la violence autorisée en temps de guerre), et enfin les "crimes contre l’humanité", dont le plus grave était celui de "génocide".
À partir de là, on a discuté pour savoir si le seul génocide avait été la tentative d’extermination des juifs par les nazis, ou si le massacre des Arméniens organisé par les Turcs méritait on non de le rejoindre dans la même catégorie (rappeler le procès intenté par les associations arméniennes contre l’historien américain Bernard Lewis pour avoir contesté le bien fondé de l’application de ce concept au massacre des Arméniens).
Mais un problème tout aussi grave est posé par la tendance à la dévaluation du concept de crime contre l’humanité. En effet, étant donné que le crime contre l’humanité est la seule catégorie de crimes qui soit imprescriptible dans notre pays, tout ceux qui veulent faire juger un crime ont intérêt à le définir comme étant un "crime contre l’humanité".

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Klaus Barbie

C’est particulièrement évident en France, où le procès de Klaus Barbie en 1985 à conduit la Cour de cassation à proposer une nouvelle définition de ce crime, qui en fait supprime la distinction claire et nette qui existait jusque là entre le crime de guerre et le crime contre l’humanité (voir mon livre Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Picard, 2002, pp. 302-303). Cette nouvelle définition a été confirmée par le nouveau code pénal français de 1994. Mais l’avocat franco-algérien de Klaus Barbie, Maître Jacques Vergès, n’avait pas attendu cette date pour dire que désormais, on pourrait dire que le général Massu avait commis des "crimes contre l’humanité" envers le peuple algérien durant la bataille d’Alger.
Personnellement, je pense que les historiens ne doivent pas accepter cette dévaluation des mots : il faut maintenir une différence de gravité entre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Ces derniers doivent, me semble-t-il, être limités à ceux qui impliquent une négation de l’humanité des victimes par les bourreaux.

3) Qui a conçu, préparé, choisi les interlocuteurs et mené à terme les Accords d’Évian ?

Du côté français, les négociateurs ont été choisis par le général de Gaulle, par le Premier ministre Michel Debré, et par le ministre des affaires algériennes Louis Joxe, ancien secrétaire général de Quai d’Orsay. Ils étaient principalement des diplomates de carrière. Du côté algérien (FLN), ils ont été choisis par les principaux membres du GPRA. Mais le GPRA en fonction au début de la négociation, présidé par Ferhat Abbas, réputé pour sa modération, fut remplacé par un nouveau GPRA de tendance plus radicale, présidé par Ben Youcef Ben Khedda à partir de la fin août 1961.

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4) Par qui ont-ils été signés ? Qui engageaient-ils ?

Les accords d’Evian ont été signés du côté français par les trois ministres membres de la délégation française à Évian II (Louis Joxe, Robert Buron et Jean de Broglie), et du côté FLN par le vice-président du GPRA Belkacem Krim et lui seul (son collègue Lakhdar Ben Tobbal s’étant défilé).
Mais il avait été habilité à le faire par le vote du CNRA qui avait ratifié le pré-accord des Rousses (signé le 18 février) à l’unanimité moins quatre voix (celles des trois représentants de l’état-major général de l’ALN, dont le colonel Boumedienne, et celle du colonel de la wilaya V, Si Othmane). Il est à noter que Krim avait tenu non seulement à signer à la fin du document, mais aussi à en parapher toutes les pages, ce qui avait obligé Louis Joxe à en faire autant.

5) Qui était responsable de leur application après le 19 mars 1962 ?

C’était le général de Gaulle et son gouvernement du côté français, et le GPRA du côté du FLN. Mais on s’est rapidement aperçu que celui-ci n’avait pas de véritable autorité ni sur les leaders du FLN, ni sur les chefs de l’ALN.

6) Les signataires ont-ils respecté les clauses des Accords d’Évian ?

Non. Le FLN a rapidement violé les clauses de cessez-le-feu, mais aussi les garanties générales données aux Français d’Algérie (voir le livre de Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat, les disparus civils européens de la guerre d’Algérie, Paris, SQOTECA, 2011) et aussi aux "harkis".

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7) Jusqu’à quelle date la France a-t-elle été souveraine en Algérie ?

Jusqu’à la proclamation des résultats du référendum du 1er juillet 1962, qui eut lieu le 3 juillet.

8) Après cette date, par quels accords la France et l’Algérie étaient-elle engagées ?

Théoriquement, par les accords d’Évian, qui selon la théorie juridique française avaient été ratifiés par le référendum du 1er juillet 1962, et devaient donc s’imposer aux futurs dirigeants algériens

9) Quelles ont été les conséquences humaines et matérielles des Accords d’Évian ?

Des conséquences très dures pour toutes les populations concernées. Mais elles auraient pu être encore bien pires si la France avait abandonné l’Algérie à son sort et n’avait pas continué à payer les dépenses du nouvel État algérien jusqu’à la fin du mois de décembre 1962.

10) Pour vous les Accords d’Evian sont-ils un crime d’État comme l’a affirmé Michel TUBIANA, alors président de la LDH, dans Libération du 10 septembre 2001 ?

NON. C’est la violation des accords d’Evian par des Algériens qui pourrait être ainsi qualifiée, mais le texte des accords d’Evian ne peut être ainsi qualifié. Comme l’a écrit Maurice Allais, ces accords était moins critiquables par leur contenu que par l’absence de garanties contre leur violation.

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11) Pour vous les Accords d’Évian sont-ils un crime contre l’Humanité comme vient de la confirmer le Colloque international organisé le 4 février 2012 à Paris par le LICRA et la LDH ?

Je ne crois pas, pour les raisons que j’ai indiquées plus haut, au point n° 2.

12) Qui porte la responsabilité de ces crimes ? L’État français en la personne de son Président de la République, le général De Gaulle, et son gouvernement ? Le FLN en la personne de ses dirigeants ?

D’abord tous ceux qui ont commis ces crimes. Ensuite les dirigeants algériens qui n’ont pas assumé leurs engagements. En dernier lieu le gouvernement français, dans la mesure où il s’est contenté de recueillir et d’évacuer les réfugiés et les fuyards, sans chercher à intervenir activement à leur secours. Mais il ne pouvait pas faire autrement sans risquer de recommencer la guerre à laquelle il avait voulu mettre fin.

13) 50 ans après, quels actes officiels permettraient la reconnaissance par la Nation de la vérité historique ?

Une reconnaissance des faits par le gouvernement, mais aussi par l’unanimité du Parlement, et surtout une entente directe entre les gouvernements français et algérien pour reconnaître enfin, des deux côtés à la fois, l’esprit des engagements d’amnistie réciproque contenus dans les accords d’Évian. Mais pour le moment, je ne vois encore aucun signe permettant de croire à une telle solution."

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-  J’ai ensuite été informé des conclusions du colloque, fondées sur les analyses de Pierre Descaves et de Gérard Lehmann (voir dans JPN information, n° 273-220312) lesquelles ne correspondaient pas à mes arguments ni à mes conclusions :

- DEFINITIONS ADOPTEES des notions de "crime d’État" et de "crime contre l’humanité" après vote des participants :

-  Crime d’État : crime prémédité commis par un État dont les conséquences sont prévisibles.
-  Crime contre l’Humanité : crime impliquant la négation de l’humanité des victimes par les bourreaux (définition internationale actuelle).

-  CONCLUSION : Les accords d’Évian sont bien un crime d’État et un crime contre l’Humanité. Depuis 1990, il est possible d’affirmer que le général De Gaulle est responsable d’un crime d’État dont les conséquences furent un "crime contre l’Humanité".

J’ignore comment cette conclusion fut obtenue, mais je constate qu’elle n’a tenu aucun compte de mes arguments.

 

les critiques de Maurice Allais

Je dois cependant signaler à Bernard Coll que cette conclusion me paraît également contraire à ce que Maurice Allais a plus d’une fois dit et écrit sur ce sujet. Qu’on en juge d’après ce passage très clair de l’avant-propos de son livre, publié au printemps de 1962 et reproduit dans la nouvelle édition (pp. 15-17) :

"C’est la conviction que les conséquences, non pas tant des accords d’Évian que de leur violation possible contre laquelle rien ne nous prémunit, peuvent constituer pour les Français d’Algérie et pour les Musulmans pro-français une immense injustice qui a décidé l’auteur de cet ouvrage à l’écrire. (...) Je suis convaincu que l’opinion publique française a été égarée et abusée, qu’elle n’a pas réalisé pleinement les implications possibles des accords qu’on lui a fait approuver. Je suis également convaincu que ces accords peuvent être facilement amendés en en précisant simplement les conditions d’application et en les assortissant de sanctions efficaces en cas de violation du statut de la minorité par la majorité, et qu’au surplus faute d’apporter les amendements nécessaires nous risquons d’être entraînés vers des situations qu’il sera de plus en plus difficile de contrôler.

Quelles que soient les critiques que je présente dans les deux premières parties de cet ouvrage, je ne pense d’ailleurs pas que qu’aucune des modalités d’application des accords d’Évian que je préconise dans la troisième partie puisse être valablement refusée, soit par le Gouvernement Français, soit par le GPRA, dans la mesure où leur objectif réel est de réaliser un État algérien respectant pleinement les accords d’Évian.

Sur le plan constructif, ce que je propose en effet, ce n’est pas de revenir sur ces accords, c’est de les assortir d’un contexte juridique et politique tel que la majorité nationaliste soit réellement contrainte à les respecter.

Il n’est pas nécessaire de modifier les accords d’Évian en quoi que ce soit. Il suffit de les compléter par deux sanctions efficaces réellement contraignantes, la première juridique, la seconde politique : celle du droit pour la minorité à la sécession s’il est passé outre à ce droit de véto, ces deux sanctions faisant également l’objet de garanties internationales.

La question essentielle que posent les accords d’Évian c’est : quelle garantie est donnée qu’ils soient réellement appliqués ? Quelle disposition peut effectivement contraindre la majorité à respecter les garanties accordées à la minorité ?

Les accords d’Évian n’apportent aucune réponse valable à ces questions et dès lors ils sont inacceptables. Mais si, tels qu’ils sont, ils venaient à être complétés par des sanctions réellement contraignantes, alors je pense que malgré certains défauts trop visibles, ils pourraient sans doute être acceptés et constituer la base du futur État algérien".

De même, il avait retracé ses prises de position sur les accords d’Évian dans son introduction à la deuxième édition de son livre en janvier 1999 :
"À la suite de mes premiers articles des amis m’ont mis en contact avec quelques députés d’Algérie française et des pieds-noirs. J’ai vivement plaidé auprès d’eux que la thèse de l’Algérie française n’était pas la bonne solution, qu’il ne pouvait être question d’imposer à une France qui, à tort ou à raison, n’en voulait pas, le maintien de sa domination politique en Algérie, qu’il fallait absolument renoncer à toute tentative de coup de force en métropole, que la seule cause susceptible d’être efficacement défendue était celle des minorités, et que la seule question essentielle était celle des garanties des accords d’Évian" (p. 19).

Cette analyse est-elle vraiment conforme aux conclusions du colloque en question ?

Guy Pervillé

 - cf. l'article de Bernard Coll

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7 avril 1962, allocution d'Abderrahmane Farès en présence
des délégués français et algériens

 

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jeudi 3 mai 2012

Thiaroye, novembre-décembre 1944, Sénégal

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les prisonniers de guerre «indigènes»

en métropole :

persistance du mensonge et de l'oubli

Armelle MABON

 

Les combattants «indigènes» faits prisonniers par les Allemands en juin 1940 sont – pour le plus grand nombre – internés en France dans des frontstalags et non en Allemagne (près de 70 000 en 1941). Les Allemands ne veulent pas les garder sur leur sol de peur de contamination raciale, des maladies tropicales alors que le souvenir de la «honte noire» avec l'occupation de la Rhénanie par les troupes noires en 1919 reste gravé  comme une blessure nationale.

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troupes françaises de tirailleurs sénégalais,
prisonniers des Allemands en 1940

Ces quatre années de détention sur le sol français donnent un aspect singulier à cette captivité par la mise en place d'un monde colonial au sein même de l'hexagone. Du fait du remplacement des sentinelles allemandes par des officiers et des fonctionnaires civils français dans les Arbeikommandos, le travail forcé encore utilisé dans les colonies trouve son extension en métropole.

Une collaboration d'État qui est vécue par ces prisonniers de guerre comme une trahison.Les services de marainnage organisés pour réconforter ces hommes qui ne reçoivent plus de nouvelles de leur famille sont parfois accompagnés d'une fervente évangélisation.

Le soutien de la population locale et des services sociaux qui va jusqu'à l'aide aux évasions, parvient à réduire la distance entre deux mondes qui se découvrent et s'entraident. Le ralliement des évadés à la Résistance accentue cette proximité alors que les unions mixtes et la naissance de nombreux enfants métis mettent à mal la volonté de la puissance coloniale de maintenir les colonisés comme de simples sujets dotés de droits moindres.

C'est dans ce contexte qu'intervient la libération de ces prisonniers par les FFI ou les troupes alliées et la préparation des retours. Cette libération est entachée de suspicions des autorités françaises avec l'impact supposé de la propagande germanique et anticoloniale sur ces hommes. Les ex-prisonniers revendiquent le règlement de leur solde et les droits inhérents à leur statut. En réponse, ils reçoivent des promesses qui attisent une colère déjà perceptible.

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La tragédie de Thiaroye

Le 3 novembre 1944, à Morlaix, 2000 tirailleurs sénégalais doivent embarquer pour le Sénégal mais 300 d'entre eux refusent de monter à bord du Circassia tant qu'ils n'ont pas perçu leur solde et sont envoyés à Trévé dans les Côtes d'Armor. À l'escale de Casablanca, 400 hommes refusent de poursuivre le voyage et c'est donc 1280 tirailleurs sénégalais qui débarquent à Dakar le 21 novembre 1944 pour être immédiatement transportés à la caserne de Thiaroye (1).

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Conformément à la volonté du ministre des Colonies, les anciens prisonniers doivent être rapatriés le plus rapidement possible dans leurs villages et ventilés selon leur territoire d’origine (2). 500 hommes doivent prendre le train pour Bamako le 28 novembre. En métropole nombre de formalités préalables – habillement, paiement des rappels de solde de captivité, remboursement des livrets de caisse d’épargne, examen des droits à avancement, vérification des grades FFI – n’ont pas été remplies.

Les opérations s’en trouvent singulièrement compliquées. Les cinq cents hommes en partance pour Bamako, n’ayant pas obtenu satisfaction sur le règlement administratif de leur temps de captivité, refusent de prendre le train.

D’après les archives, et selon la réglementation en vigueur au moment de leur départ de Morlaix, ils n’ont perçu qu’un quart de leur rappel de solde avec la promesse qu’ils toucheraient le complément une fois arrivés à Dakar.  Le général commandant supérieur étant en tournée, c’est le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie (3) qui entame les palabres, alors que sa voiture est bloquée par les tirailleurs.

Zonguo Reguema du Burkina Faso, témoin direct de la tragédie de Thiaroye se rappelle que le général leur a annoncé qu’ils ne seront pas payés à Dakar mais dans leur cercle (4). Dans son rapport écrit après la mutinerie, le général Dagnan indique qu’il leur a promis d’étudier la possibilité de leur donner satisfaction après consultation des chefs de service et des textes.

Sur cette ultime promesse, les tirailleurs le laissent partir après qu’il eût exprimer sa satisfaction personnelle d’ancien prisonnier de les revoir. Bénéficiant d’un congé de captivité, il a quitté l’Allemagne en 1941 «pour lever, instruire et mettre sur pied les belles unités sénégalaises (5)».

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Mais la conviction du général Dagnan est formelle : le détachement est en état de rébellion, le rétablissement de la discipline et l’obéissance ne peut s’effectuer par les discours et la persuasion (6). Se considérant pris en otage, il met sur pied une démonstration de force militaire pour impressionner les anciens prisonniers de guerre. Le général commandant supérieur de Boisboissel, revenu de tournée, donne son accord pour une intervention le 1er décembre au matin à l’aide de trois compagnies indigènes, un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses, deux bataillons d’infanterie, un peloton de sous-officiers et hommes de troupes français (7).

Le bilan officiel est de vingt-quatre tués, onze décédés des suites de leurs blessures, trente-cinq blessés, quarante-cinq mutins emprisonnés (8). Du côté des forces armées, on déplore un tirailleur blessé et trois officiers contusionnés.

Roger Bokandé, tireur d’élite du bataillon de Saint-Louis appelé pour cette opération de maintien de l’ordre, se souvient des anciens prisonniers arborant fièrement leurs galons, faisant face aux officiers français et ne montrant aucune peur, tomber sous une rafale de mitraillettes (9). Tout comme Zonguo Reguema, il précise que ce sont les Blancs qui ont tiré.

Thiaroye

 

Réécriture de l’histoire

Les différents rapports qui ont suivi ce funeste 1er décembre mentionnent un énervement perceptible depuis le débarquement à Dakar du fait que seul l’échange des billets de banque français en billets AOF est effectué. Le général Dagnan énumère les doléances des anciens prisonniers : paiement de l’indemnité de combat de 500 francs, d’une prime de démobilisation, d’une prime de maintien sous les drapeaux, après la durée légale, équivalent à la prime de rengagement (10).

À aucun moment le général Dagnan n’indique le rappel de solde (les trois quarts restants), alors que cette promesse non tenue cristallise les mécontentements. Le 12 décembre 1944, le colonel Siméoni écrit qu’à Morlaix «cette promesse a été faite à la légère pour calmer les prisonniers et pour se débarrasser de ce personnel encombrant. En fait, [ils] avaient perçu plus que leurs droits (11)». Cette assertion contredit l'indication donnée par le ministre des Colonies Pléven au gouverneur de l’AOF sur les dispositions prises en faveur des prisonniers de guerre rapatriables :

«Il a été décidé d’une part de leur faire des rappels de solde dont un quart seulement sera payable en France, d’autre part de les faire bénéficier d’une prime de démobilisation de cinq cents francs qui sera réglée à l’arrivée des ayants droit en AOF. Enfin, il avait été envisagé de doter chaque militaire indigène rapatriable d’un complet en toile. Malheureusement, en raison du peu de tissu dont on dispose en France, il n’a pas été jusqu’ici possible de réaliser ce projet (12).»

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Ces ex-prisonniers n'ont donc perçu qu'1/4 de leur solde. Le télégramme du 18 novembre 1944 émanant de la Direction des troupes coloniales attire expressément l’attention sur l’opportunité de régler au mieux et le plus rapidement possible les situations des militaires indigènes coloniaux et prisonniers de guerre. Il mentionne que la totalité de la solde doit être payée avant embarquement et non un quart comme prévu initialement. En tout état de cause, ces hommes auraient dû percevoir la totalité de leur solde à l'arrivée à Dakar.

Dans son rapport écrit le 15 mars 1945 donc bien après le 1er décembre, l’inspecteur général Mérat cite les propos du général Dagnan : «si le télégramme incitait nettement aux initiatives, il n’est pas certain toutefois qu’[il] autorisait implicitement de s’affranchir des règlements en vigueur ni d’une gestion serrée des fonds publics (13)». Ces propos laissent supposer que, sciemment, il n’a pas appliqué le principe imposant le règlement de la totalité de la solde.

En décembre 1944, une disposition de la Direction des troupes coloniales mentionne les mesures administratives à appliquer aux colonies pour les anciens prisonniers de guerre en sus des rappels de solde et des paiements de livrets d’épargne : indemnité forfaitaire de 500 francs, prime de démobilisation de 500 francs, sauf pour les tirailleurs admis à se réengager, prime de combat de 500 francs. Ces mesures sont très proches des doléances rapportées par le général Dagnan, dont le fond ne lui avait pas paru sérieux mais plutôt un prétexte à insubordination (14).

Le 12 janvier 1945, les instructions pour le bureau colonial confirment les trains de mesures en faveur des anciens prisonniers coloniaux : prime de démobilisation, règlement total de la solde de captivité, indemnité de congé de libération, costume civil du libéré démobilisé, bons de chaussures et linge de corps, «en un mot les mêmes droits et avantages que les libérés démobilisés métropolitains (15).»En réalitéles «mêmes droits» sont à géométrie variable.

Trois mois après cette note, l'inspecteur Mérat insinue à nouveau que les revendications importantes sont généralement injustifiées : «Ainsi les réclamations des ex-prisonniers de guerre étaient fondées sur une faible part, […] en matière de solde, tous les ex-prisonniers avaient touché en France plus que leur dû, […] les indications ont été données dans la métropole par des personnes irresponsables (16)

En réalité, ils n'avaient perçu qu'1/4 de leur solde et ont réclamé leurs justes droits d'anciens prisonniers de guerre. Il faut également mentionner le pécule ou livret du prisonnier. La législation de l’époque accorde aux prisonniers de guerre français une rétribution symbolique d’un franc par jour jusqu’en juin 1943, puis de 4 francs jusqu’à la Libération, soit une solde maximale et dérisoire de 2 758 francs (17). Ce pécule devait également être attribué aux originaires des colonies, ce que refuseront le gouverneur général Cournarie et le général de Boisboissel :

«Il est certain que l’attribution de nouveaux avantages pécuniaires aux ex-prisonniers, après leur libération, n’aurait alors aucun effet moral appréciable sur leur comportement futur. Par ailleurs, et surtout, étant donné que les militaires rapatriés sont déjà en possession, au moment de leur retour chez eux, d’un avoir considérable, l’octroi d’un pécule supplémentaire serait sans intérêt s’il s’agissait de sommes modestes, soit absolument contre-indiqué s’il s’agissait de libéralités importantes (18)

Le général de Boisboissel indique en outre qu’aucun décret ou document officiel ne prévoit l’attribution d’un pécule aux militaires indigènes car ils ne sont pas de nationalité française (19). Un pécule de 1 000 francs leur sera quand même alloué en mars 1945 – près de trois fois moins que pour un prisonnier de guerre métropolitain, payable à chaque prisonnier à son arrivée dans la colonie d’origine, un rappel devant être fait à ceux qui sont déjà rentrés. Le ministère des Colonies a ouvert un crédit de 30 millions pour l’octroi de ce pécule (20).

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L’administration française a toujours estimé que les Africains ne savaient pas se servir utilement des sommes perçues. Ainsi, la mise en place des prestations familiales a été retardée jusqu’en 1956, sous prétexte que les Africains dépenseraient cet argent pour la polygamie et l’alcool.

Les rapports contradictoires de l’armée après la mutinerie de Thiaroye posent question sur leur utilisation dans le processus de clarification des événements. Une lecture comparée des textes réglementaires et des rapports fait apparaître que la revendication majeure des anciens prisonniers – le paiement de la totalité des rappels de solde – est minorée, voire expurgée des rapports. Plus précisément, tout est commenté pour que les trois quarts de rappel de solde dus n’apparaissent pas en tant que tels.

Les forces armées stationnées à Dakar ne voulaient pas ou ne pouvaient pas assurer ce paiement malgré la réglementation formelle. Il «fallait» donc obvier à la preuve d’une revendication des plus légitimes réprimée dans le sang. L’absence de télégrammes officiels réglementant les droits de ces anciens prisonniers dans les archives (21) pourrait s’inscrire dans cette tentative d’occultation ou de travestissement des faits.

 

Quand la rumeur sert à camoufler une responsabilité

Depuis plusieurs années et de manière récurrente une rumeur provenant de diverses sources explique une soi-disant complexité dans le retour des ex-prisonniers à travers l'échange de marks en francs CFA alors que, comme nous venons de le voir, les rapports officiels bien que fallacieux n'évoquent aucunement la présence de marks et la difficulté de ce change avant la mutinerie. Il est difficile de dater l'origine de cette rumeur mais elle pourrait bien partir de l'interview d'un ancien prisonnier condamné pour fait de mutinerie, Doudou Diallo, devenu un personnage politique important au Sénégal.

L'article intitulé «L'aube tragique du 1er décembre 1944» publié dans la revue Afrique histoire  n° 7 de 1983 reprend cette interview. Si la monnaie allemande est évoquée, Doudou Diallo ne parle pas pour autant d'un problème de change de marks en francs CFA à Thiaroye, il indique juste qu'il était en possession de marks d'occupation qui, en fait, a été une monnaie qui a eu cours très peu de temps au début de l'occupation mais que les personnes détentrices ont dû restituer.

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Il est probable que des prisonniers en ont gardés mais cela devait représenter une somme bien marginale. C'est à Morlaix que Doudou Diallo a demandé à les changer et non à Thiaroye. L'historien sénégalais Mbaye Guèye cite, dans un long article sur Thiaroye, Doudou Diallo mais en situant la demande de change à Thiaroye : «Enfin ils souhaitaient pouvoir échanger leurs marks d'occupation contre la monnaie qui avait cours en Afrique française (22)».

Dans une interview diffusée en 2010 sur Internet dans le cadre du cinquantième anniversaire des Indépendances, Ibrahima Thioub, directeur du département Histoire de l'Université Cheik Anta Diop et successeur de Mbaye Gueye, reprend cette interprétation en l'amplifiant car il évoque le paiement en marks du travail de ces prisonniers dans  les camps en Allemagne et la difficulté du change (23).

Déjà en 1994, l'historien Yves Benot, pourtant peu suspect d'allégeance avec le pouvoir militaire, indique clairement le change de marks : «Des tirailleurs sont libérés des camps de prisonniers de guerre allemands et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils sont rassemblés au camp de Thiaroye à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks (24)».

Ce passage est régulièrement repris sur différents sites internet sans que le livre soit toujours cité et avec, parfois, des rajouts pour le moins inopportuns comme ici : «Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks (monnaie officielle de la République fédérale d’Allemagne depuis juin 1948)». Le passage entre parenthèse ne figure pas dans l'ouvrage d'Yves Benot (25) qui ne donne pas plus d'éléments sur la provenance de ces ex-prisonniers en indiquant seulement «des camps de prisonniers de guerre allemands» sans préciser en France occupée, la confusion sur le lieu de détention est alors possible.

C'est ainsi que l'on voit apparaître sur des sites internet une nouvelle réécriture de l'histoire :   «Comme si cela ne suffisait pas, bon nombre de ces survivants seront condamnés jusqu’à 2 et 3 ans de prison ferme pour "insubordination". Certains sortaient des camps de concentration nazis ! (26)». Ainsi la corrélation entre présence de marks et internement en Allemagne et pourquoi pas en camps de concentration se trouve légitimée.

Sur le site royaliste Les Manants du Roi, Philippe Lamarque, docteur en droit, apporte des précisions qui ne font que rajouter de la confusion : «Les autorités militaires françaises veulent les renvoyer au plus vite chez eux. Mais la situation est plus compliquée qu’elle n’y paraît, principalement pour une question d’argent. Capturés en 1940 et réquisitionnés par l’Organisation Todt, chargée des travaux de fortification du Reich - notamment le célèbre «mur de l’Atlantique» -, ces hommes ont perçu leur solde plus un salaire d’ouvrier. Les tirailleurs exigent à bon droit de changer les Reichsmark qu’ils ont reçus contre des francs [...] (27)».

Peu de prisonniers de guerre «indigènes» ont été réquisitionnés par l'Organisation Todt qui allait puiser des contingents d'ouvriers essentiellement auprès des Groupements de Travailleurs Etrangers (GTE).  Dans cette interview, Philippe Lamarque assure que ce sont les noirs qui ont tiré sur les mutins sous prétexte que les officiers blancs avaient présenté ces ex-prisonniers comme des traitres à la solde de l'Allemagne. S'il est fort probable que cette méthode discréditant ces hommes a pu être utilisée, rien ne permet de dire que leurs frères de couleur les ont tués sur ordre. Les témoignages de Roger Bokandé et Zonguo Reguema contredisent ce discours préservant les officiers français.

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La presse nationale s'engouffre également dans la rumeur : «À Thiaroye, la mort pour solde de tout compte. Il y a soixante ans, le 1er décembre 1944, les tirailleurs sénégalais, réclamant leur salaire, furent massacrés. En novembre 1944, l'armée rapatrie à Dakar les tirailleurs sénégalais, démobilisés après avoir été tirés des camps de prisonniers allemands où il avaient échoué pour avoir défendu la France au combat en juin 1940. Contrairement aux combattants «français» blancs ils n'ont pas reçu leurs arriérés de solde, pas plus qu'on n'a échangé leurs marks (28)».

Avec de telles assertions, il n'est pas étonnant que les lecteurs fassent valoir leur étonnement en demandant pourquoi les Sénégalais ont été libérés en 1944 alors que les prisonniers «blancs» n'ont recouvré la liberté qu'en mai 1945. Même si Thiaroye n'a pas suscité de nombreuses recherches chez les historiens, des travaux solides existent cependant depuis plusieurs années (29). Evidemment, ils n'accréditent pas cette thèse rampante d'une captivité en Allemagne, d'un problème d'échange de marks mais, force est de constater que la rumeur trouve une prégnance par une propagation peu usitée par les historiens : l'image. Dans certains documentaires, se glisse furtivement cet épisode d'échange de marks comme dans  «Tirailleurs une mémoire à vif» de Florida Sadki (2006). Le film d'animation de Rachid Bouchareb "l'ami ya bon" (2004) (30) se présente ainsi :

«1er décembre 1944 - Un jour d'infamie. Des tirailleurs sénégalais sont libérés des camps de prisonniers de guerre allemands et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils sont rassemblés au camp de Thiaroye à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks...» et s'achève avec ces mots : «Le 1er décembre 1944 au camp de Thiaroye, les Tirailleurs sénégalais qui réclamaient leur solde impayée durant leur détention en Allemagne furent massacrés».

Ce petit film d'animation d'une belle esthétique et d'une grande force visuelle est visionné des milliers de fois via internet. Nous avons prévenu Rachid Bouchareb via sa maison de production de cette grave erreur historique mais nous n'avons vu aucune rectification pourtant indispensable pour enrayer cette rumeur qui offre un alibi à la France pour ne pas reconnaître l'ampleur de ses responsabilités dans ce drame.

Si le spectacle de Rap «À nos morts» sur Thiaroye écrit et joué par Farba Mbaya, mis en scène par Yann Gilg se sert des images du film l'ami y a bon en décor (31) (2009), le texte d'une grande sobriété  s'arrête à l'essentiel : la France ne veut pas payer la solde due.

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tirailleurs sénégalais à l'entraînement

La belle exposition «L'outre-mer français dans la guerre 39-45» (32) évoque la tragédie de Thiaroye  en reprenant malheureusement  cette méprise puisqu'il est indiqué que les ex-prisonniers revenant des camps allemands étaient en colère car ils avaient pu échanger que la moitié de leurs marks.

Il est impératif désormais de stopper cette rumeur qui devient une réécriture de l'histoire : puisque ces ex-prisonniers possèdent des marks c'est qu'ils revenaient d'Allemagne... Peut-être faut-il prendre les moyens de grande diffusion comme le cinéma pour parvenir à restaurer une histoire qui ne saurait supporter plus longtemps cette rumeur dommageable à la mémoire de ces hommes et des Français qui ont su leur montrer un bel élan de solidarité.

La France d'après-guerre a  tenté d'effacer les traces de cette tragédie mais aussi de leur présence en terre métropolitaine pour ne pas avouer le remplacement des sentinelles allemandes par des officiers français, pour ne pas avouer le sort réservé aux femmes françaises devenues mères célibataires d'enfants métis et aux pères que la France voulait déchoir de leur autorité paternelle mais aussi pour ne pas donner à lire les commentaires peu flatteurs voire racistes de l'Armée qui réfutait à ces hommes l'intelligence pour comprendre la noblesse de la Résistance.

 

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Histoire et commémoration

L'historien qui cherche la vérité du passé avec des moyens scientifiques réveille aussi les mémoires.  Confronté à l'oubli pesant qui forcément interroge, il est amené à utiliser tous les moyens lui permettant de s'approcher de cette vérité. En histoire contemporaine, l'appel aux témoignages permet de suppléer aux défaillances des archives écrites. Mais la confrontation avec des témoins, au-delà de l'émotion qu'elle peut susciter et qu'il faut savoir gouverner, entraîne parfois l'historien dans la commémoration au sens d'un devoir de mémoire pour rendre justice. En combattant l'oubli, l'historien s'associe à la commémoration.

Paul Ricœur estime que le «devoir de mémoire» est un impératif mais déplore  «l’inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli» (33).  Mais il existe un autre spectacle inquiétant qui peut se révéler à travers  l'édification de stèles, symbole des commémorations. Les inscriptions, parce qu'inaliénables, ont leur importance et l'historien, par sa connaissance du passé, s'il est sollicité aide à trouver les mots nécessaires.

La mémoire des prisonniers de guerre internés à Quimper a voulu ainsi être honorée. À l'origine du réveil mémoriel, j'ai effectivement été sollicitée pour la fabrication de la stèle. Les personnes chargées de ce dossier, maire compris, ont sans doute estimé que  mettre des chiffres très précis issus des documents que je leur avais transmis auraient plus d'impact pour ce souvenir.

J'ai eu beau leur prouver que ces chiffres ne correspondaient pas à la réalité, que les prisonniers métropolitains étaient comptabilisés deux fois, que leur hommage oubliait un grand nombre de ces prisonniers et que le libellé ne permettait pas aux Nord-Africains de loin les plus nombreux de se retrouver sur cette stèle,  rien n'y a  fait. La délégation à la Mémoire n'a pas plus obtenu gain de cause. La rigueur scientifique ainsi malmenée entraîne une contruction mémorielle galvaudée qui positionne les honorés comme des quémandeurs d'une réparation et non comme des citoyens qui trouvent enfin une vraie reconnaissance.

L'Histoire et les volontés mémorielles ne sont pas en concurrence mais il faut faire preuve d'humilité, d'engagement et d'écoute de part et d'autre comme à Morcenx dans les Landes qui a honoré la mémoire d'un tirailleur, Koutougou Nitiéma, abattu par les Allemands. "Les amis de Brassenx" ont pris appui sur des recherches historiques pour parvenir à reconstituer la vie de Koutougou (34).

Ce travail mémoriel a suscité un élan de coopération par la construction d'un puit à Goumsi au Burkina Faso d'où était originaire Koutougou. Trévé dans les Côtes d'Armor a également érigé une stéle pour les 300 ex-prisonniers de guerre qui avaient refusé de monter sur le Circassia. Cette petite ville de Bretagne est peut-être aussi la première en France à honorer la mémoire des victimes de Thiaroye, modeste rempart en bronze contre une réécriture de l'Histoire qu'il est bien difficile de juguler.

Armelle Mabon
Maître de conférences à l'Université Bretagne Sud
Lorient mars 2012
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** Alertée par Armelle MABON sur la présentation erronée de la tragédie de Thiaroye à l'exposition «L'Outre-Mer français dans la guerre 39-45», Madame Lévisse- Touzé, Directeur des deux Musées Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris a accepté de retirer le texte.

- auteur du documentaire «Oubliés et trahis, Les prisonniers de guerre coloniaux et nord-africains» réalisé par Violaine Dejoie-Robin, Grenade productions, 2003

- dernier livre paru : Prisonniers de guerre «indigènes» Visages oubliés de la France occupée, La Découverte, 2010.

- recherche en cours : Parcours de vie d'un prisonnier de guerre sénégalais, ex-boxeur professionnel et de sa marraine de guerre, professeur de latin-grec, à partir d'un échange épistolaire entre 1941 et 1942.

9782707150783

 

__________________________

1 - Renseignements, Dakar, le 21 novembre 1944 (ANS, 21G153[108]).

2 - Le ministre des colonies au gouverneur de l'AOF, Paris, le 31 octobre 1944, signé Pléven (CAOM, 6 [15] D73)

3 - Il fut remplacé par le général Magnan ce qui explique les possibles confusions.

4 -Interview effectuée par Hervé de Williencourt, 1999.

5 - Rapport du général Dagnan, Dakar, le 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

6- Rapport du colonel Le Masie, chef d’état-major, Dakar, 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

7 - Rapport du général Dagnan, 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

8 - Certains pensent que le nombre de tués est beaucoup plus important, jusqu’à deux cents morts.

9 - Documentaire Oubliés et trahis,réalisé par Violaine Dejoie-Robin, auteure Armelle Mabon, produit par Grenade productions, 2003

10 - Rapport sur Thiaroye, l’inspecteur général Mérat, chef de mission, à M. le ministre des Colonies, Dakar, le 15 mars 1945 (CAOM, DAM, 3).

11 - Rapport du lieutenant-colonel Siméoni, 12 déc. 1944 (CAOM, DAM, 74).

12 - Paris, le 31 octobre 1944 (CAOM, 6 (15) D73).

13 - Rapport sur Thiaroye de l’inspecteur général Mérat , op. cit. (CAOM, DAM,3).

14 - Ibid.

15 - , F9, 3815.

16 - Ibid.

17 - Le gouvernement français ne s’acquittera de cette dette pour tous les prisonniers de guerre métropolitains qu’en 1958, avec une monnaie dépréciée.

18 - Le gouverneur général de l’AOF au ministre des Colonies, Dakar, le 13 décembre 1944 (ANS, 5D162(89).

19 - Lettre du général de Boiboissel au gouverneur général de l’AOF, 8 décembre 1944 (ANS, 4D68 (89).

20 - Croix-Rouge française, Comité central d’assistance aux prisonniers de guerre en captivité, section outre-mer, procès-verbal réunion du 8 mars 1945 (AN, F9, 3815).

21 - Les circulaires n° 2080 ou n° 260 du 21 octobre 1944, n° 3612 du 4 novembre 1944, n° 6350 du 4 décembre 1944, n° 7820 du 16 décembre 1944 (Direction des troupes coloniales) et la dépêche n° 2669 du 30 janvier 1945 pour les Nord-Africains n'ont pas été retrouvés. Cependant, grâce à la lecture de différents courriers et rapports, il nous est possible de restituer le contenu de ces textes officiels.

22 - Mbaye Gueye, «Le 1er décembre 1944 à Thiaroye où le massacre des tirailleurs Sénégalais anciens prisonniers de guerre», Revue sénégalaise d'Histoire, n°1, 1995, p. 10.

23 - http://afrique.arte.tv/blog/?p=1222

24 - Yves Benot, Massacres coloniaux 1944-1950 : La IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994.

25 - http://dameforever.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/12/01/premier-decembre-1944-au-camp-de-thiaroye-a-l-origine-du-mas.html01.12.2009

26 - http://dday-overlord.forumactif.com/forces-francaises-libres-f20/le-massacre-de-thiaroye-t5452.htm. Voir également http://www.voltairenet.org/article15662.html ; http://www.galgui.info/senegal/premier-decembre-1944-au-camp-de-thiaroye-a-l-origine-du-massacre-des-tirailleurs-s-n-galais.html

27 - http://www.lesmanantsduroi.com/articles/article5143.php, source Historia, novembre 2006.

28 - Ange-Dominique Bouzet, Libération du 1er décembre 2004.

29 - Myron J. Echenberg, «Tragedy at Thiaroye : the senegalese soldiers' uprising of 1944», African labor History, 26 n°4, 1978, p. 109-128 ; Brigitte Reinwald, Reisen durch den Krieg, Klaus Schwartz Verlag, 2005 ; Julien Fargettas, « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye  Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 92, oct.-déc. 2006, p. 117-130 ; Julien Fargettas, Les tirailleurs sénégalais Les soldats noirs entre légendes et réalités 1939-1945, Paris, Tallandier, 2012 ; Eugène-Jean Duval, L’Épopée des tirailleurs sénégalais, L’Harmattan, Paris, 2005 ; Bakari Kamian, Des tranchées de Verdun à l’église Saint-Bernard, op. cit., p. 322 ; Armelle Mabon, « La tragédie de Thiaroye, symbole du déni d’égalité »,  Hommes & Migrations, n° 1235, janvier-février 2002, p. 86-97.

30 - http://www.tadrart.com/tessalit/lamiyabon/

31- http://www.citizen-nantes.com/article-36940999.html

32 - Mémorial du Général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris  Musée Jean Moulin, 4 novembre 2011 – 24 juin 2012.

33 - Paul Ricœur, la Mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.

34 - Maryse Fagotat et Jean-Charles Coumailleau, «Sur les pas de Koutougou Nitiéma»,  Les amis de Brassenx, Bulletin n°16, novembre 2010, pp.15-30.

 

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