samedi 23 août 2014

l'armée française et la religion musulmane durant la Grande Guerre (1914-1920)

Mosquée Jardin Colonial (1)

 

Le religieux musulman et l'armée française

(1914-1920)

Michel RENARD, historien, chercheur

 

Évoquer, ici, le «religieux musulman» ne désigne pas un personnage mais un champ de pratiques relevant d’une application rituelle des principales normes issues de la croyance islamique.

Il n’est pas jugé de leur éventuelle conformité avec telle ou telle interprétation de la Loi de l’islam (charî‘a). Il n’est pas, non plus, tenté de mesurer le sens que les soldats de confession musulmane prêtaient à ces observances diverses au cours de la Première Guerre mondiale ; d’autant que les témoignages directs sont quasiment inexistants.

Mais des documents d’archives, des sources imprimées et iconographiques, et des recherches anthropologiques de terrain permettent de reconstituer l’attention manifestée par l’Armée française à l’égard des combattants musulmans entre 1914-1918 et après.

 

tombes marocaines à Lorette (1)
tombes marocaines à Notre-Dame-de-Lorette dans le Pas-de-Calais (Artois), en 1915 (source)

 

Avant 1914

En détournant quelque peu la formule de son sens initial, on pourrait dire qu’au sujet de la visibilité et de l’acceptation des pratiques religieuses musulmanes, «le mort saisit le vif».

Au-delà des projets, non aboutis, de mosquées en métropole (1846, 1895), les premières manifestations accueillant le rituel de l’islam furent en effet des sépultures.

 

Msq Père-Lachaise (1)
la "mosquée" du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, fin XIXe siècle
Photogravure parisienne de monuments historique (source Gallica)

 

Ainsi, la «mosquée» de l’enclos musulman du cimetière de l’Est parisien (Père-Lachaise) édifiée en 1857, servait à la toilette mortuaire et à la prière aux défunts inhumés sur ce terrain de 800 m2. Le peu d’entretien dont elle fut l’objet incita le gouvernement ottoman à financer des travaux de réfection. Des dessins d’architecte, de février 1914, montrent un projet de reconstruction plus ample et doté d’un dôme (1).

Mais le déclenchement de la guerre jugula cette ambition (2).

Nous devons à la vérité que d’autres aspects du rituel musulman en métropole firent l’objet d’un souci des autorités avant 1914.

Le rapport de l’inspecteur général des communes mixtes d’Algérie, Octave Depont (né le 17 septembre 1862 à La Champenoise, dans l'Indre ; et décédé le 24 février 1955 à Paris Xe) fut publié en 1914 et s’intitulait Les Kabyles en France. Rapport de la Commission chargée d'étudier les conditions du travail des indigènes algériens dans la métrople.

Il montrait la perpétuation des pratiques traditionnelles par les émigrés venus de Kabylie travailler dans les mines du Pas-de-Calais : observance du jeûne, nourriture animale halal, inhumation par leurs soins de l’un des leurs ; demande d’un emplacement réservé au cimetière et d’un local avec un imam pour les prières. Pratiques et demandes envisagées positivement par la commission d’Octave Depont.

 

Rapport Depont couv

 

L’armée et ses soldats musulmans avant 1914

L’Algérie coloniale fut le théâtre de controverses à propos du service militaire indigène à partir de 1908.

Plusieurs personnalités arabes avaient manifesté des opinions défavorables à ce recrutement en arguant de la question du religieux, tel Ali Mahieddine, assesseur musulman au conseil général d'Oran : «Cette opposition se base principalement sur l'éventualité pour le soldat musulman d'une quasi impossibilité de pratiquer à la caserne ses devoirs religieux, d'y trouver la nourriture conforme au rite et d'y jouir de la liberté à laquelle il est accoutumé ; enfin, sur l'expatriation à laquelle le soldat est toujours exposé et la crainte d'être enterré en pays étranger, privé des rites prescrits» (3).

Le notable Ben Siam exprime des craintes semblables : «Pour tous, il est avéré que la nourriture des soldats préparée en commun, dans des cuisines semblables à celles des troupes françaises, avec de la viande fournie dans les mêmes conditions que celle destinée à l'alimentation des troupes françaises, il est avéré, dis-je, que cette nourriture et cette viande ne sont pas conformes au rite musulman» (4).

La Revue Indigène – probablement son directeur, Paul Bourdarie lui-même – objecte que de simples règlements militaires adaptés peuvent pallier à ces appréhensions.

Il fait état, par ailleurs, de la situation dans le Protectorat voisin qui semble satisfaire pleinement les tirailleurs tunisiens selon le journal de langue arabe, Hadira :

«Les soldats indigènes de la classe 1905, qui viennent d'être libérés ne tarissent pas d'éloges sur leur séjour au régiment, tant au point de vue de la nourriture que de l'habillement, comme aussi des rapports et des procédés dont ils ont été l'objet de la part des officiers français. El Hadira ajoute que le général commandant la division (général Pistor) qui est en même temps ministre de la Guerre du gouvernement tunisien est toujours disposé à saisir toutes les occasions de témoigner sa bienveillante sollicitude aux musulmans qui accomplissent leur service militaire, soit dans les rangs des troupes françaises, soit dans ceux de la garde beylicale. Grâce à lui, pendant la durée du Ramadhan leur service a été allégé, et toute facilité leur a été accordée pour observer le jeûne et les obligations de leur religion. À l'occasion de l'Aïd el-Fetour, toutes les punitions de prison ont été levées» (5).

Revue Indigène 98 couv
un numéro postérieur de La Revue Indigène
de Paul Bourdarie

L’administration militaire française paraît donc disposer d’une expérience largement antérieure à 1914 et apte à traiter l’altérité religieuse de combattants musulmans incorporés à ses unités – dans l’Empire colonial en tout cas.

Pour faciliter le contact avec les élites "indigènes", une association officielle est créée le 23 décembre 1914 par le député de Charente, Maurice Étienne Raynaud (1860-1927), ancien ministre des Colonies quelques mois en 1914. Elle a pour titre Les Amitiés Musulmanes et publie un bulletin. Les Amitiés Musulmanes disposent d'un local au n° 2, rue Le Peletier dans le 9e arrondissement à Paris.

Maurice Raynaud député
Maurice Raynaud, député, fondateur de l'association
Les Amitiés Musulmanes en décembre 1914

 

1914 : la tombe individuelle

L’exceptionnelle mortalité qui frappe les soldats dès l’automne 1914 impose un changement d’échelle et génère un nouveau dispositif à la fois fonctionnel et symbolique.

Durant la guerre franco-prussienne, les inhumations avaient été disséminées sur le champ de bataille et souvent regroupées sous forme de fosses communes. Seuls les chefs de guerre bénéficiaient d’une tombe individuelle.

Par ailleurs, la loi, à l’époque, imposait un délai de cinq ans avant toute exhumation. C’est pourquoi fut adoptée, le 4 avril 1873, la loi assurant la conservation des tombes - qu'on ne pouvait donc déplacer - de combattants français ou allemands en territoire français. Les morts de la guerre de 1870-1871 avaient droit à la déférence de la Nation.

Les préfets firent identifier les lieux, planter des croix et des piquets, ériger des enclos en fonte avec l’inscription «Tombes militaires – Loi du 4 avril 1873» (6). À partir de 1876, des exhumations purent être pratiquées et des regroupement de sépultures aménagées : ossuaires et édifices commémoratifs.

tombe_1870
sépulture au cimetière communal de Vaux-en-Pénil (Seine-et-Marne) pour les
soldats de 1870-1871, en application de la loi du 4 avril 1873
(source)

 

Il ne semble pas avoir existé de sépultures musulmanes de la guerre franco-prussienne (7), à l'exception, selon moi, du mausolée du Turco à Chanteau, dans le Loiret et de la plaque du Turco de Juranville dans le Loiret également (8).

Cette contexture montre son inadaptation dès l’automne 1914. La surabondance des morts nous est connue aujourd’hui Elle ne le fut pas immédiatement, l’état-major s’employant à la camoufler. Mais une partie de l’opinion la pressentait. L’historien Jean-Jacques Becker cite cette femme d’une commune du Tarn-et-Garonne qui, très tôt, observe que son village comptait déjà sept ou huit morts alors qu’il n’y en avait eu que deux en 1870 (9).

On ne pouvait gouverner l’opinion publique comme avant. La personnification et la vénération dues aux innombrables victimes devaient accéder au rang d’un culte national.

Le principe de la tombe individuelle est retenue et deux lois, visant à honorer les victimes par une reconnaissance patriotique inhabituelle, sont adoptées :
- la loi du 2 juillet 1915 crée la mention «Mort pour la France» ;
- la loi du 29 décembre 1915 décide que l’État aura à charge les frais de la sépulture perpétuelle accordée aux combattants «morts pour la France».

 

1914 : «inhumés suivant les rites»

Concernant les musulmans, les services du ministère ont réagi promptement. C’est Alexandre Millerand, alors ministre de la Guerre, qui signe ces directives spécifiques.

Dès le 16 octobre 1914, le 2e Bureau de la Direction du service de santé du ministère de la Guerre définit les procédures à respecter «pour l’inhumation des militaires musulmans».

Elles sont rappelées le 8 décembre 1914, dans une circulaire toujours signée Millerand, citée intégralement ci-dessous :

«Le souci d'être inhumés suivant les rites consacrés par la religion et les usages musulmans paraissent préoccuper au plus haut point les militaires indigènes qui viennent à décéder en France, ainsi que leurs familles, je crois utile de compléter les instructions que je vous ai données, par dépêche n° 4695-9/11 du 16 octobre dernier, en vous indiquant toutes les formalités qui accompagnent le décès d'un musulman et en précisant celles qui me paraissent pouvoir être mises en pratique.

Lorsqu'un musulman est sur le point de mourir, il ne manque pas, lorsqu'il le peut, de prononcer le "Chehada" en dressant l'index de la main droite. Si son état ne lui permet pas de le faire lui-même, tout coreligionnaire présent est dans l'obligation de prononcer pour lui cette profession de foi musulmane.

Il y aura donc lieu, chaque fois qu'un militaire indigène sera dans un état désespéré, de prévenir le ou les coreligionnaires qui pourront se trouver dans le même établissement que lui.

La mort ayant fait son œuvre, le corps est entièrement lavé à l'eau chaude.

Cette pratique ne me paraît pas applicable ailleurs qu'en pays musulman, car les indigènes répugnent à cette besogne, la confiant dans chaque agglomération à un professionnel.

Il n'apparaît donc pas que les coreligionnaires du défunt présents dans les hôpitaux s'en chargeraient volontiers ; mais s'ils en témoignaient le désir, toutes facilités devraient leur être données à ce sujet.

Le corps enveloppé dans un linceul, qui consiste en une cotonnade blanche quelconque assez large pour entourer complètement le défunt, est ensuite transporté au lieu d'inhumation sur une civière [qui] doit être portée à bout de bras par des coreligionnaires. La mise dans un cercueil est absolument interdite.

La cérémonie, qui accompagne les funérailles, ne peut être dirigée que par un musulman, en ce qui concerne le rite religieux, car lui seul a qualité pour dire les prières. Il conviendra donc d'en charger le ou les camarades du défunt tout en rendant, bien entendu, les honneurs militaires en usage.

En cas d'absence de tout musulman, les honneurs militaires seuls seront accordés et on devra s'abstenir de toute cérémonie ayant un caractère religieux, comme je l'ai prescrit par dépêche n° 4695-9/11 précitée.

La tombe doit être creusée avec une orientation Sud-Ouest - Nord-Est, de façon que, le corps étant placé du côté droit, le visage soit tourné dans la direction de La Mecque.

Cette pratique est réalisable et il y aura lieu de s'y conformer.

Enfin, il serait désirable que, par analogie avec ce qui se fait pour les chrétiens, dont la tombe est habituellement surmontée d'une croix, les tombes des militaires musulmans fussent marquées au moyen de deux stèles en pierre ou en bois, dont le modèle est ci-joint, et qui seront placées : l'une au-dessus de l'endroit où repose la tête, portant l'inscription en arabe (conforme au modèle) qu'il sera facile de faire recopier et le nom du défunt en français ; l'autre, sans inscription, à l'emplacement des pieds.

Ce souvenir que nous devons à nos soldats musulmans morts pour la France est facilement réalisable.

Vous voudrez bien communiquer ces instructions aux médecins-chefs des Hôpitaux militaires et auxiliaires, ainsi qu'aux commandants de Dépôts de convalescents et des Dépôts des troupes d'Afrique placés sous votre commandement, en leur recommandant de s'y conformer dans toute la mesure du possible» (10).

Le scrupule d’une conformité avec la pratique musulmane est manifeste. En même temps que l’attention portée à son aspect exécutable. Il n’y a donc pas lieu de suspecter cette politique d’une complaisance calculée. L’armée fut la première grande institution nationale à marquer de tels égards au religieux islamique en métropole.

 

fin janvier 1915
"les funérailles de Si Mohamed ben Allal", sous-officier dans un bataillon de chasseurs marocains,
fin janvier 1915, à l'hôpital Cochin
(source) © Ede : Excelsior - L'Équipe : Roger-Viollet

 

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"les funérailles de Si Mohamed ben Allal", sous-officier dans un bataillon de chasseurs marocains,
fin janvier 1915, dans les rues de Paris
(source) © Ede : Excelsior - L'Équipe : Roger-Viollet

 

 

 

La stèle funéraire «française»

 

dessin stèles
la stèle funéraire musulmane française

 
De quelle source d’architecture funéraire s’inspire le modèle de stèle dessiné par les militaires français (11) ?

En réalité, les cimetières musulmans d’Algérie offraient un polymorphisme de sépultures aux causes diverses : degré d’aisance financière de la famille du défunt, état de détérioration de la tombe, etc.

On trouve de petits édifices de type kouba, des monuments plus élevés, de simples murets de pierre bordant la sépulture, des dalles à soubassements plus ou moins surélevés, un très fréquent dédoublement des stèles : de tête (rassou) et de pied (rajlih). Les stèles offrent des contours variables, le plus souvent à sommet cintré simple ou à pourtour anthropomorphisé stylisé quasi discoïdal.

Voici quelques images de cimetières arabes algériens d’avant 1914.

 

Alger El Katar copie
Alger, cimetière arabe Et-Katar, divers contours de stèles

 

Alger El Kattar copie
Alger, cimetière arabe Et-Katar, divers contours de stèles

 

cimetière msq Sidi Abderrahmane Alger
cimetière de la mosquée Sidi Abderrahmane à Alger

 

cimetière de Mustapha
Mustapha, cimetière arabe de Sidi M'Hamed

 

Oran cimetière
Oran, cimetière arabe : nombreseuses doubles stèles et coffrets étroits plus ou moins élevés

 
À l'examen de ces sépultures musulmanes en Algérie, on devine l'inspiration des responsables en métropole. La stèle militaire «française» résulte d’un choix composite : simplicité de l’ensemble, dédoublement de la stèle, mais contour du sommet en forme d’arc outrepassé, et inscription normative ; pas de petits édicules commémoratifs.

 

Hadha qabr
stèle funéraire musumane française

 
La stèle de tête porte, en effet, un double motif : l’étoile et le croissant ; et une double mention écrite. Une épitaphe anonyme en graphie arabe : hadhâ qabr al-mahrûm (ceci est la tombe du rappelé à Dieu) ; et une en langue française devant indiquer le nom du mort, le numéro de son régiment et la date du décès.

Sur la stèle de pieds ne figure aucune inscription mais seulement le motif du croissant et de l’étoile.

La largeur et la hauteur de la stèle ont pu varier au cours des années de guerre. Mais après la guerre, c’est le dessin initial qui fut retenu avec seulement la stèle de tête (sans stèle de pied) comme on peut le voir dans les nécropoles nationales ou dans les carrés de militaires musulmans aménagés par les communes, surtout pour les victimes de la Seconde Guerre mondiale.

 

Le rôle du peintre Étienne Dinet

Les sources militaires administratives ne fournissent pas de détail sur l’élaboration ornementale de la stèle pour les musulmans. Mais un témoignage pourrait contribuer à en savoir plus. La sœur du peintre Étienne Dinet (1861-1929) - lui-même converti à l’islam en 1913 - a publié des souvenirs et documents en 1938 (12).

 

Dinet-Rollince couv

 

Elle y affirme : «Grâce à lui, le retour de très regrettables maladresses est évité ; de plus on le charge de faire avec l'aide de savants musulmans, un règlement pour l'enterrement des soldats musulmans morts pour la France. Il s'occupe d'un modèle de stèles à exécuter pour leurs tombes. Instructions et modèles sont envoyés à tous les Hôpitaux en France et cette mesure produit le plus heureux effet sur les combattants musulmans et sur leurs familles» (p. 151).

Notons que la sœur de Dinet avait été «chargée de l'organisation et de l'administration d'un hôpital à Héricy» (château de la famille), hôpital qu'elle avait dû transporter à Orléans (p. 150) puis était revenue à Héricy où Dinet vient la visiter (p. 154) ; elle connaît donc le milieu hospitalier de guerre.

Le peintre Étienne Dinet est ainsi, probablement, sinon le seul, au moins l’un des principaux concepteurs «artistiques» de la stèle funéraire musulmane française.

Signalons, encore, que son rôle ne s’est pas limité à cette implication. Dans une lettre à sa sœur (mars ou peu après mars 1915), Dinet écrit : «Je continue à m'occuper des questions musulmanes, les seules dans lesquelles je puisse apporter une toute petite contribution aux nécessités du moment. Nous venons enfin d'obtenir l'envoi d'Imams en France après 10 mois de faux-fuyants répondant à nos demandes» (p. 153).

Dinet portrait 1910
le peintre Étienne Dinet (1861-1929),
converti à l'islam en 1913 (Album Mariani, 1910)

 

La réalité des tombes musulmanes sur le front

Les preuves existent de l'utilisation de ces stèles durant le conflit. Mais les inhumations initiales, situées à proximité du front, ont souvent été déplacées du fait des bombardements. La dimension des stèles, on l’a dit, pouvait ne pas respecter celles du modèle dessiné par le service de Santé des armées et être à la fois plus haute et plus étroite.

 

Talus-Saint-Prix tombes tirailleurs algériens
Talus-Saint-Prix (Marne), stèles musulmanes de tirailleurs algériens morts dans
les combats des marais de Saint-Gond, les 8 et 9 septembre 1914

 
Une carte postale ancienne montre, à Talus-Saint-Prix (Marne), et selon la légende, des «tombes de tirailleurs algériens» décédés lors des combats des 8 et 9 septembre 1914. Les stèles sont hautes et l'ensemble des sépultures est protégé par un enclos de bois.

Malgré les mentions portées sur les cartes des combats de cette zone qui notent la présence d'une Division marocaine, il s'agit bien d'Algériens et peut-être de Tunisiens. Comme l'indique l'historien militaire britannique, Anthony Clayton, les bataillons formant cette unité sont composés de combattants "algériens ou tunisiens servant au Maroc et non de troupes marocaines" (13).

Ce qui reste ignoré est la date exacte de l'aménagement de ce petit cimetière de front.

 

Missy tombes marocaines allemandes
tombes marocaines allemandes à Missy, dans l'Aisne


Autre part, dans l’Aisne, les Allemands ont photographié pour un usage de carte postale, des sépultures de Marocains en 1915, dans le village de Missy-sur-Aisne.
La légende précise : Marokkanergräber bei Missy (tombes marocaines à Missy). Cette région ayant été occupée par l’armée allemande de janvier 1915 à avril 1917, il est à peu près certain que ce furent les Allemands qui aménagèrent ces sépultures.
D’ailleurs, le dispositif funéraire ne correspond pas aux normes françaises. Ici, nous n’avons qu’un poteau portant en son sommet une plaque de bois rectangulaire avec inscriptions (illisibles sur le document), surmontée d’un croissant.

tombes marocaines Sillery 1918
tombes marocaines près de Sillery (Marne)

 

Sillery cercle tombe marocaine
tombes marocaines près de Sillery (Marne) ; la stèle cerclée de noir sur l'image est aisément identifiable


Une autre image, datant apparemment de 1918, porte en légende (en langues française et anglaise) : «Tombes marocaines près de Sillery». Il est difficile aujourd’hui d’identifier toutes ces sépultures comme spécifiquement musulmanes. Cependant, on distingue sur le sommet d’une stèle-poteau un croissant tel que les Allemands en ornaient les tombes de Marocains à Missy-sur-Aisne. La probabilité d’authenticité de la légende de la carte postale est donc très forte.

Dans le cas de Sillery, on peut observer une continuité de l'inhumation, mais avec une modification de l'endroit. Entre les tombes arrangées à la hâte du temps de guerre et les aménagements plus systématiques de la sortie de guerre. En 1923, une nécropole nationale fut organisée à Silléry pour regrouper les morts des batailles de Champagne entre 1914 et 1918.

 

Sillery travaux dans cimetière
travaux dans le cimetière national de Sillery (sans date)


Une photographie montre des stèles musulmanes simples, sans stèles de pied, mêlées aux tombes chrétiennes. On ignore la date mais l'aspect indique qu'il s'agit probablement des premières années de la nécropole.

 

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nécropole nationale de Sillery, après 1923 ; les stèles musulmanes sont visibles dans les premiers rangs

 

Diapositive1

 

nécropole Sillery (3)
nécropole de Sillery, peut-être fin des années 1920 ; stèles musulmanes visibles parmi les premiers rangs

 
La nécropole de Sillery fut, en effet, réaménagée à plusieurs reprises, en 1927, 1928, 1931 et 1933, accueillant des corps exhumés des cimetières de la Marne, à l'est de Reims.

Sur des cartes postales anciennes du cimetière dans les années 1930, on observe toujours les stèles musulmanes. Les inhumations du front sont donc restées, dans ce cas, à peu près au même endroit.

 

nécropole Sillery (4)
nécropole de Sillery, totalement aménagée ; stèles musulmanes visibles à l'entrée

 

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nécropole de Sillery, stèles musulmanes dos-à-dos avec des croix chrétiennes

    

La réalité des tombes musulmanes à l’arrière

La pratique de l’inhumation loin du front a laissé des témoignages iconographiques plus nombreux.

À l'arrière, en effet, les stèles ont été utilisées dès 1915 dans les espaces musulmans des cimetières parisiens, à Bagneux, à Pantin, à Ivry et à Nogent-sur-Marne. Dans cette localité, fut édifiée, au cœur du Jardin colonial qui abritait alors un hôpital militaire, la mosquée de bois desservie par les imams du «camp retranché» de Paris.

En janvier 1916, le directeur du Jardin colonial, Prudhomme, fait parvenir à diverses administrations un dossier de photos des inhumations musulmanes dans ces diverses localités (14). Une mise en scène accompagne les clichés, destinée à prouver l'intérêt que les musulmans mobilisés en France pouvait porter à ces tombes marquant leur confession : on y a fait figurer des combattants musulmans décorés et/ou blessés (15).

 

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tombes musulmanes au cimetière de Pantin, début 1915

 
Les stèles ne sont pas de forme identique. Celles du cimetière de Pantin sont étroites et hautes, environ quatre-vingt centimètres, et dédoublées. Y figurent les mêmes inscriptions que sur le modèle «officiel».

Un soldat, médaillé, portant seroual et chéchia, probablement en convalescence, pose une main bienveillante sur le sommet de la stèle du défunt Ahmed Miliani, tirailleur algérien mort le 20 juin 1915. Sur le site Mémoire des Hommes, la fiche d'Ahmed Miliani nous apprend qu'il est présumé né en 1873, région de Mostaganem, qu'il appartenait au 2e régiment de Tirailleurs algériens et qu'il est mort le 21 juin 1915 à l'hôpital Chaptal à Paris, des suites d'une pneumonie.

 

tombes Bagneux (1)
tombes musulmanes au cimetière de Bagneux, début 1915


Dans le cimetière de Bagneux, le même soldat fait face à d’autres stèles plus conformes au «modèle» : leur taille est plus réduite et elles sont plus larges. Les soldats sont morts entre janvier et mars 1915.

 

tombes Ivry (1)
tombes musulmanes au cimetière d'Ivry, début 1915


Enfin, une troisième photo, dans le cimetière d'Ivry, montre un autre type d’agencement : la stèle de tête est haute et étroite tandis que celle des pieds est petite et plus large. L’une d’entre elles ne compte que des informations écrites en arabe. Et sur son arrière, on peut lire «stèle des Amitiés Musulmanes».

Il ne semble pas que ces différences de taille revêtent une signification particulière. Elles sont sans doute imputables à de simples questions d’ordre matériel.

Le fait que ces combattants décédés au début de 1915, après un séjour dans l’Hôpital du Jardin colonial de Nogent-sur-Marne ou dans d'autres hôpitaux, soient enterrés selon leur rite funéraire, prouve l’usage très rapide des règles prescrites à cet effet dès l’automne 1914.

 

tombes musulmanes française hors de France

On trouve des marques de cette même déférence, à l’égard de la confession musulmane des combattants provenant de l’Empire colonial, sur des champs de bataille hors de France.

Par exemple en Roumanie, dans une aile du cimetière Bellu à Bucarest. C'est dans l'entre-deux guerres que furent élévées ces stèles de tirailleurs algériens décédés au cours des années 1917 et 1919, à côté du "carré français" des soldats du corps expéditionnaire (16).

 

tombes à Bucarest (1)
tombes musulmanes de soldats français dans le cimetière Bellu à Bucarest en Roumanie (source)


Sur la photo ci-dessus, la tombe de droite est celle de Mansour Bhasiu. Un relevé du généalogiste Michael Allardin identifie 22 noms du carré musulman. Il existe, en Roumanie, d'autres tombes de soldats musulmans de la Première Guerre mondiale.
Le site de l'ambassade offre ces deux vues de la sépulture et du monument dédié au "prince arabe", Mohamed Gherainia, dans la ville de Slobozia :

 

prince arabe Gherainia (1)
sépulture du "prince arabe", Mohamed Gherainia, à Slobozia (Roumanie)

 

prince arabe Gherainia (2)
monument du "prince arabe", Mohamed Gherainia, à Slobozia (Roumanie)

 

tombes musulmanes d'après-guerre

Il n'est pas traité dans cette intervention des sépultures d'après-guerre : nécropoles, "carrés" communaux... Mais ces pratiques d’inhumation du temps de guerre ont été poursuivies à partir de 1919 et dans les années ultérieures au sein des nécropoles nationales ou dans des cimetières communaux.

Il a pu arriver que des erreurs soient commises dans l’identification confessionnelle des sépultures.

Ainsi, le 7 décembre 1921, la préfecture de Seine-et-Marne répond au Service des Affaires algériennes du ministère de l’Intérieur : «…vous m’avez signalé qu’il avait été placé, par erreur, des croix au lieu de stèles sur les tombes des soldats indigènes de religion musulmane, inhumés dans le cimetière de Neufmontiers […] le fait articulé est exact ; le cimetière de Neufmontiers-les-Meaux va disparaître et les restes des soldats qui y sont inhumés seront transportés dans le courant de janvier dans un autre cimetière. À ce moment-là des stèles rituelles seront apposées sur les tombes dont il s’agit» (17).

Il existe, provenant d’une toute autre source - puisqu’il s’agit de cartes postales anciennes - des souvenirs iconographiques des lieux évoqués dans l'échange de courrier ci-dessus.

 

Neufmontiers tombes 1914-1916 (1)
Neufmoutiers (Seine-et-Marne), vue de stèles musulmanes et chrétiennes, probablement avant 1916


Une photographie enregistrant un état apparemment antérieur à 1916 est intitulée «Bataille de l’Ourcq (18). Les tombes de nos héros dans la grande plaine de la Brie». Elle est située à Neufmontiers. On y voit quelques tombes chrétiennes et au moins une musulmane avec une stèle dédoublée à la découpe identique au «modèle» du Service de Santé des armées.

 

Neufmontiers cimetière militaire 1914-1918 (2)
Neufmoutiers (Seine-et-Marne), cimetière militaire, après 1918


Une autre photographie dévoile «le cimetière militaire, 1914-1918» de Neufmontiers. On peut conjecturer, avec quelque vraisemblance, qu’il s’agit d’une extension du lieu figurant sur la photographie précédente. Les sépultures chrétiennes occupent la totalité du paysage. On peut, cependant, soupçonner une ou deux sépultures musulmanes sur le côté gauche du cliché. D’après la correspondance citée ci-dessus, des tombes musulmanes furent pourvues de croix au lieu de stèles ; peut-être certaines d’entre elles figurent-elles sur ce cliché ?

 

Les rites alimentaires musulmans

Il en va des rites alimentaires comme des sépultures : les archives de consignes sont plus disertes que les manifestations concrètes de leur application.

Le journal Les Amitiés Musulmanes, organe officiel de l'association homonyme présidée par Maurice Raynaud, député, ancien ministre publie un article «La France et ses musulmans» (19).

Il rappelle les consignes du service de Santé et ajoute : «Lorsqu'un hôpital contient des Algériens, Tunisiens, Marocains ou autres musulmans, il convient, chaque fois que ce n'est pas impossible, de les réunir dans une même salle. Il faut en outre leur faire une cuisine à part, accommodée à l'huile, au beurre, mais jamais à la graisse de porc qui leur est formellement interdite par leur religion ; il convient de permettre à l'un d'eux de surveiller la préparation des repas, afin de leur enlever toute inquiétude à ce sujet».

L’auteur évoque également les consignes relatives au «jeûne de Rhamadan» dont il fournit comme dates extrêmes les 13 juillet et 13 août 1915 (20).

Sans que cela relève de l'Armée, les Amitiés Musulmanes ont organisé des rencontres à l'occasion de fêtes traditionnelles, comme celle du 1er septembre 1916, à la fin du mois de ramadan qui avait débuté le 2 juillet précédent.

Un milieu hétéroclite se retrouve : des soldats indigènes (souvent blessés) nord-africains et sénégalais, des Kabyles de Paris, des musiciens, des chanteuses, des enfants même, des militaires officiers, des personnalités civiles et politiques, des civils de métropole hommes et femmes (source des photos suivantes : Gallica).

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (1)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (2)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (3)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (4)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes

 

fête Amitiés Musulmanes 1er sept 1916 (4 bis)
fête de fin de ramadan, 1er septembre 1916 au siège des Amitiés Musulmanes :
musiciens, chanteuses, soldats, civils...

 

Sur le front, ou à l'arrière, dans le milieu proprement militaire, quelques images de consommation alimentaire rituelle lors d’occasions exceptionnelles existent.

 

méchoui Tirailleurs marocains
préparation d'un méchoui par des tirailleurs marocains à Amiens au début de la guerre


Par exemple, cette carte postale représente quelques tirailleurs marocains affairés à la préparation d’un méchoui à Amiens, apparemment au début de la guerre. Il s'agit plus de tradition que de religion, certes. Mais l'animal a dû être sacrifié rituellement.

D’autres photographies ont fixé différents moments de la diffa (repas traditionnel destiné à des hôtes de marque) du 16 septembre 1918 organisée dans le Jardin Colonial de Nogent (21) qui abritait, rappelons-le, un hôpital pour blessés et convalescents et une mosquée de bois. Cette diffa fut offerte par le Gouverneur Général de l’Algérie, Charles Jonnart à l’occasion de l’aïd el-kebir (10 dhoul hidja 1336).

 

Diffa (1) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

Diffa (2) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

Diffa (3) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

Diffa (4) Nogent 1918
diffa dans le Jardin Colonial de Nogent pour l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918

 

On y voit des soldats occupés à la cuisson des deux animaux mis à la broche puis la découpe du mouton. De nombreuses personnes figurent sur ces clichés : des militaires musulmans, des officiers, quelques individus en civil dont un enfant. Trois «religieux» apparaissent ; les deux vêtus de tenues blanches sont les deux imams attachés à la mosquée, les cheikhs Si Mokrani et Si Katrandji.

 

Culte, imams et mosquées

Il faut enfin envisager la question de la prière et des lieux de culte.

Il n’est pas fait mention, dans les archives que j’ai consultées, ni de tenues de prières ni de la présence d’imams auprès des troupes coloniales sur le front. Il est, par contre, probable que les inhumations de soldats musulmans aient donné lieu à la prière des morts précédant l’inhumation proprement dite. Mais par qui ont-elles été dirigées ? Nous ne le savons pas.

Le journal, déjà cité, Les Amitiés Musulmanes, après avoir évoqué le dispositif rituel des enterrements précisait aussi, en janvier 1916 : «Il faut leur faciliter l'exercice des rites de leur religion, en mettant à leur disposition une pièce où ils puissent faire leurs ablutions. Enfin, il faut éviter tout acte de prosélytisme, tels que distribution de médailles ou images de piété et même ne laisser entrer dans la salle des musulmans aucun ministre d'une religion quelconque».

Les échanges de courriers entre la Direction des Affaires Indigènes au Gouvernement Général d’Alger et le ministère de l’Intérieur à Paris, mentionnent les «imams aux armées» (22).

Cette formule désigne les quelques imams qui furent affectés parmi les unités cantonnées à l’arrière, souvent dans les hôpitaux et centres de convalescence.

 

caserne Toiras Alais
Alès, caserne Thoiras, dépôt des 4e et 8e régiments de tirailleurs pendant la guerre,
où fut notamment affecté l'imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb

 

Dans la ville d'Alès - orthographié encore sous la forme Alais - la caserne de la rue Pasteur abritait, jusqu'à l'été 1914, le 40e régiment d'Infanterie qui monta au front dès le début de la guerre. À partir de février 1915, la caserne désaffectée devint le dépôt des 4e et 8e régiments de tirailleurs tunisiens.

Des soldats étant décédés sur place, il fallut envisager un lieu pour les inhumations. Une délibération du conseil municipal, en date du 23 octobre 1915, évoque la nécessaire "création d'un cimetière mahométan" (source : arch. mun. Alès, I D 69).

 

caserne Aix (1)
Aix-en-Provence, caserne Forbin, dépôt des tirailleurs algériens pendant la guerre,
où fut notamment affecté l'imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb

 

Aix caserne Miollis (1)
Aix-en-Provence, caserne Miollis, dépôt des tirailleurs indigènes pendant la guerre,
où fut notamment affecté l'imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb

 

Le 17 mai 1919, le lieutenant-colonel Hannezo, commandant supérieur des Dépôts de tirailleurs d’Aix et d’Alais (Alès) évoque le cas de l’imam Mohamed ben Brahim Ould Taieb qui quitte la France et la quinzième région où il a servi avec le grade de sous-lieutenant :

«j’ai le devoir de rendre hommage à ce brave chef religieux qui, en toutes circonstances, a prêté son concours loyal et empressé aux Autorités militaires, aux médecins, aux chefs d’établissements du service de Santé et a porté partout le réconfort aux musulmans qu’il a vus dans les hôpitaux, les casernes et les cantonnements ; il a soulagé bien des peines ; il a donné d’excellents conseils aux jeunes soldats au moment de leur arrivée en France et de leur envoi au front et a souvent été l’intermédiaire de ses coreligionnaires auprès de leurs chefs et de leurs familles».

Au-delà du caractère convenu de ce type de lettre – dont il n’y a pas lieu par ailleurs de douter de la sincérité factuelle – on enregistre ainsi des informations sur les différentes activités de ces «imams aux armées».

Par une lettre antérieure à lui adressée, on apprend que cet imam a été désigné en juillet 1915, par le cabinet du Gouverneur Général de l’Algérie, pour remplir ces fonctions : «Vous recevrez en cette qualité, en dehors de vos frais de route (250 francs) que vous toucherez à votre arrivée, une indemnité forfaitaire mensuelle égale à la solde de sous-lieutenant…». Les activités de cet imam ont donc duré près de quatre années (6 juillet 1915 – 31 mai 1919).

Il était originaire d’Oran où il exerçait la profession de courtier et brocanteur, et représentait la zaouïa Senoussia du cheikh Ben Tekouk de Bouguirat. Signalons, cependant, qu’en 1921, les appréciations du préfet d’Oran étaient nettement moins élogieuses à l’égard de Hadj Mohammed Brahim… (23).

Mis à part les dépôts du sud de la France, la présence d'imams auprès des soldats français de confession musulmane est attestée à Paris. Cette assistance religieuse est mise en scène par l'Armée. Comme le montre cette photographie de la délégation musulmane, présidée par Si Kaddour ben Ghabrit, au printemps 1916 à l'hôpital de Nogent-sur-Marne.

 

mission musulmane 1916 Jardin Colonial
mission musulmane au Jardin Colonial de Nogent, 13 novembre 1916 ;
Si Kaddour ben Ghabrit est le troisième en partant de la gauche

 
Trois édifices, d’initiative française, attestent de cette politique d’égards envers les combattants de religion musulmane venus des colonies : la mosquée du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne, la kouba du cimetière de Nogent-sur-Marne et la Mosquée de Paris plus tardive.

 

La mosquée en bois du Jardin Colonial (1916)

C'est à la fin de l'année 1914, que la décision est prise d'utiliser les pavillons du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne pour accueillir des blessés (hôpital bénévole n° 18 bis). Il s'agit d'un lieu de convalescence et non d'opérations chirurgicales ; les soins sont légers. Et la présence relativement durable pour les mutilés.

 

hôpital Jardin Colonial
hôpital du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne, convalescents musulmans

 

hôpital Jardin colonial cantine
hôpital du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne, vers le réfectoire

 

C'est dans ce lieu qu'en réponse à la propagande allemande auprès des prisonniers musulmans de l’armée française en Allemagne, le ministère des Affaires étrangères prend l’initiative de l’élévation d’une mosquée.
L'Allemagne, alliée de la Turquie, se devait d'être attentive à la question religieuse, et les Turcs savaient le leur rappeler. En témoigne ce résumé d'un article paru dans la revue hebdomadaire panislamique et germanophile, Djihân-i Islâm, publiée à Constantinople par la Société de Bienfaisance musulmane (Djem'-iyèt-i Khaïriyé-i Islâmiyé), n° 31, du 26 novembre 1914 (13 moharram 1333) :

Mosquée à Berlin 1914 Turcs
Revue du Monde Musulman, tome trentième, 1915, p. 385

 

Zossen
mosquée de Zossen en Allemagne (carte postale colorisée)

 

Mosquée Zossen
mosquée de Zossen-Wünsdorf en Allemagne pendant la Grande Guerre


Pierre de Margerie (1861-1942), directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, explique dans une lettre du 16 janvier 1916, le sens de la riposte française :

Pierre de Margerie
Pierre de Margerie, en 1929

«Les autorités militaires allemandes ayant fait ériger à Zossen, près de Berlin, où se trouvent détenus trois mille de nos prisonniers musulmans, une mosquée que sont conviés à visiter périodiquement, dans un but de réclame, des publicistes turcs, persans et égyptiens, le gouvernement de la République a cru devoir, comme vous le savez, répondre à cette manœuvre de nos ennemis en faisant ériger un oratoire musulman au centre du Jardin colonial à Nogent-sur-Marne où il a installé un hôpital spécialement destiné aux blessés mahométans.

J'ai l'honneur de vous adresser, ci-joint, un dessin de cette mosquée que j'ai fait parvenir également à nos agents en pays musulmans en les invitant à y donner le plus de publicité possible» (24).

 

dessin Mosquée Nogent (1)
plan en élévation de la mosquée prévue pour le Jardin colonial, 1915

 

dessin Mosquée Nogent (2)
plan en élévation de la mosquée prévue pour le Jardin colonial, 1915 ;
légende en arabe rédigée par les imams Si Mokrani et Si Katranji


La construction fut assez rapide. Le ministère des Affaires étrangères donne pour instruction au ministère des Colonies de suivre l’avis de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes (C.I.A.M.) en date du 23 mars 1916, selon laquelle :

«la remise de la mosquée aux imams devait faire l'objet d'une cérémonie à laquelle les musulmans seraient seuls conviés. Il conviendrait également qu'un compte-rendu de la fête fût fait par un lettré musulman en insistant sur le caractère uniquement religieux de la cérémonie et je m'empresserais de faire donner à son récit la publicité des journaux arabes subventionnés par le ministère des Affaires étrangères.
Je vous serais obligé à cet effet de vouloir bien faire envoyer quelques exemplaires du récit que ferait le thaleb désigné par la direction de l'hôpital du Jardin Colonial.
La Commission des Affaires musulmanes ne verrait, d'autre part, que des avantages, lorsque le culte sera pratiqué dans la mosquée du Jardin Colonial, à ce qu'une visite fût faite à Nogent par des personnalités particulièrement qualifiées pour représenter le gouvernement
…» (25).

Les préoccupations de politique internationale sont manifestes. Il s’agit de mettre en évidence les efforts du gouvernement de la République pour respecter les croyances religieuses des militaires d’origine musulmane et conforter ainsi les populations «mahométanes» de ses colonies.

 

Mosquée Jardin Colonial (1)
sortie de la mosquée du Jardin colonial, le jour de l'aïd el-kebir, 16 septembre 1918
(10 dhoul hijja 1336) ; l'imam Katranji est le troisième des dignitaires religieux, à droite, devant l'entrée


La mosquée est inaugurée le 14 avril 1916. Les motifs d’ordre politique ressortent prioritairement. Le compte rendu en langue arabe fut réalisé par l’un des deux imams et traduit par l’officier interprète Hennecart :

«Louange à Dieu !

Que la prière et le salut soient sur le Prophète de Dieu.

Le 10 du mois de Djoumad El Hani an 1334 de l'hégire correspondant au 14 avril 1916… a été inaugurée la mosquée que le gouvernement français a fait construire dans l'hôpital du Jardin Colonial…. Étaient présents les soldats musulmans, blessés (en traitement dans les hôpitaux de Paris)…

À cette occasion, un repas composé suivant le goût des indigènes de l'Afrique (du Nord) leur fut servi : couscous, méchouis, gâteaux arabes, etc…

Ce jour-là, la prière du dohor fut dite par les imams Cheikh Mokrani et son collègue Katranji Sid Abderrahman.

Après la prière, les musulmans présentèrent au Dieu très haut une requête d'un cœur sincère, pour qu'il fasse triompher leur gouvernement, la France et ses alliés de son ennemie l'Allemagne et de ses complices…

Tous ont manifesté la joie et la reconnaissance que mettait dans leur cœur le témoignage de sollicitude que venait de leur donner la France, respectueuse de leur religion et de leurs coutumes, en leur offrant cette magnifique mosquée…

Tous, d'une seule voix, en sortant de cette mosquée se sont écriés : "Nous sommes les enfants de la France, nous sommes venus volontairement de notre pays pour aider jusqu'à notre dernier souffle notre noble Mère la France, qui est la représentante du droit et qui marche dans la voie droite : la voie de la Justice et nous avons la conviction absolue que la victoire est pour Elle, ses armées et ses alliés".

Les Musulmans se séparèrent sur ces paroles, heureux et louant les hautes vertus de leur patrie la France» (26).

 

Msq Jardin colonial groupe
groupe de musulmans convalescents devant la mosquée du Jardin colonial


La mosquée bâtie fut à peu près conforme au dessin préparatoire. Le minaret et l’ensemble de l’édifice avaient une belle allure. Y eurent recours les soldats séjournant à l’hôpital ainsi que des civils venus leur rendre visite.

Au moins deux imams y étaient présents en permanence à la mosquée du Jardin colonial. Ils accompagnaient les blessés et convalescents jusqu’au café de l’Hôpital, comme le montre cette photo (27).

 

Mosquée Jardin Colonial (2)
les hospitalisés du Jardin colonial au café, avec leurs imams

 

présence musulmane en d'autres hôpitaux militaires

D’autres hôpitaux accueillirent des blessés musulmans. Par exemple celui de Moisselles (ancienne Seine-et-Oise, actuel Val d’Oise).

L’agent hospitalier Luc Ciccotti y a consacré un mémoire de fin d’études et cite le témoignage d’un ancien employé de l’hôpital, J. Cuypers (28) :

«De nombreux soldats blessés, dont certains d'origine algérienne et tunisienne, y furent soignés. Il y avait des ateliers de rééducation, tels une salle d'électrothérapie, dont témoigne une carte postale.

Entre juin 1916 et juillet 1919, il y eut 38 soldats qui décédèrent à l'hôpital des suites de leurs blessures. Parmi eux, il y eut 29 corps qui furent inhumés au "Carré militaire" de notre cimetière, qui comporte 35 emplacements. Les 6 emplacements "vides" correspondant sans doute à des exhumations de corps réclamés par les familles dès la fin de la guerre».

 

Moisselles mécanothérapie
salle de mécanothérapie à l’hôpital de Moisselles


Une autre image montre la présence de musulmans, à Moisselles, lors d’une cérémonie de décoration présidée par Justin Godart, sous-secrétaire d’État à la Guerre et responsable du service de Santé militaire de 1915 à 1918.

Le personnage, au premier plan, portant turban et gandoura est peut-être un «religieux» musulman.

 

Moisselles blessés décorés
hôpital de Moisselles, décoration de blessés musulmans


L’hôpital de Carrières-sous-Bois (ancienne Seine-et-Oise, actuelles Yvelines) abritait trois pavillons destinés, chacun, aux Algériens, aux Marocains, aux Tunisiens. Le gouverneur Général de l’Algérie, Lutaud s’y rendit en visite.

 

Carrières Lutaud
hôpital de Carrières-sur-Seine, le Gouverneur Lutaud s’adresse aux blessés musulmans

 

Carrières pav marocain
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés marocains

 

pavillon tunisien Carrières-sous-Bois cpa
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés tunisiens

 

Carrières pav Tunisiens
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés tunisiens

 

Carrières pav algérien
hôpital de Carrières-sur-Seine, pavillon affecté aux blessés algériens

 
Sans certitude absolue, on peut imaginer que le personnage accoudé à la fenêtre du pavillon des blessés algériens, à côté d’un soldat musulman, soit un imam en visite le jour où cette image fut prise. Ce cliché est, en effet, un élément d’une série doublement légendée, en langue française et en langue arabe, souvent effectué lors d’une visite officielle et destinée à servir de propagande.

En tout cas, à Carrières-sous-Bois, des fêtes traditionnelles furent organisées comme en fait foi cette carte postale du méchoui offert par le Gouverneur Lutaud aux «troupes africaines».

 

Carrières-sous-Bois hôpital méchoui
hôpital de Carrières-sur-Seine, méchoui offert par le Gouverneur général de l'Algérie


Signalons, au passage, que l'Armée ne se préoccupait pas que du religieux. Elle organisait également une formation technique, comme ce cours d'agriculture mis en scène sur cette photo.

 

Carrières cours d'agriculture
hôpital de Carrières-sur-Seine, cours d'agriculture pour convalescents des troupes africaines

 

La kouba de Nogent-sur-Marne (1919)

Une initiative différente, par la nature de ses promoteurs, eut pour cadre le cimetière militaire de Nogent-sur-Marne.

La kouba (en arabe qubba), appelée également «marabout», est un élément additionnel d'une architecture funéraire qui se compose d'abord des tombes et de leur (éventuelle) ornementation.

Le terme désigne un édifice plutôt carré surmonté d'une coupole. Dans les pays de tradition islamique, il est devenu le type même du mausolée qui peut abriter la tombe d'un pieux personnage ou seulement rappeler son esprit. La kouba peut être un monument isolé, en dehors du périmètre des nécropoles, ou bien avoir été construite à l'intérieur du cimetière. De nombreux exemples peuvent être invoqués au Maghreb.

 

marabout (1)
marabout (ou qubba) de Sidi M'Hamed à Blida, en Algérie

 

marabout (2)
marabout de Sidi-Aâsem à Oujda, au Maroc

 

marabout (3)
marabout et pélerinage de Sidi Mohand-Amokran à Bougie, en Algérie

 

C'est principalement à Émile Piat (né en 1858) que l'on doit la construction de la kouba dans le cimetière de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne) en France. Consul général (promu au grade de ministre plénipotentiaire en février 1919), il était attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères et chargé de la surveillance des militaires musulmans dans les formations sanitaires de la région parisienne (Nogent, Carrières, Moisselles). Sa correspondance laisse penser qu'il maîtrisait la langue arabe (29).

Émile Piat n'a pas laissé de traces écrites des raisons qui l'ont amené à choisir ce type de monument pour honorer le souvenir collectif de soldats décédés. Mais, dans une lettre du 14 juin 1918, il explique à son ami, le capitaine Jean Mirante, officier traducteur au Gouvernement général en Algérie, les origines de son projet :

«Ayant eu l’impression que l’érection d’un monument à la mémoire des tirailleurs morts des suites de leurs blessures aurait une répercussion heureuse parmi les populations indigènes de notre Afrique, j’ai trouvé à Nogent-sur-Marne, grâce à l’assistance de M. Brisson, maire de cette ville, un donateur généreux, M. Héricourt, entrepreneur de monuments funéraires qui veut bien faire construire un édifice à ses frais dans le cimetière de Nogent-sur-Marne».

Obtenant le soutien financier de la section algéroise du Souvenir Français, par l'entremise de Mirante, il reçoit une somme de 1 810 francs destinée aux frais de la décoration de la kouba. Le gros œuvre est financé et effectué par le marbrier funéraire, Héricourt.

kouba photo ancienne
la kouba de Nogent-sur-Marne, construite en 1919


Au-delà de son architecture typique, la dimension religieuse du monument est explicite ainsi qu'en témoignent les deux versets du Coran (III, 169 et 170) devant être inscrits au frontispice après avoir été choisis par le muphti Mokrani en poste au camp retranché de Paris et à l'hôpital du Jardin colonial. L'édifice est inauguré le 16 juillet 1919.

 

Versets du Coran koubba de Nogent
versets du Coran choisis par le consul Émile Piat pour la kouba de Nogent

 

Les versets en question sont les 169 et 170 de la sourate III du Coran :

(169) - et ne prends pas ceux qui furent tués sur le chemin de Dieu pour des morts. Oh non ! ils vivent en leur Seigneur, à jouir de l'attribution

(170) - joyeux de ce qu'Il leur dispense de Sa grâce, et d'avance contents pour ceux de leurs émules qui ne les ont pas encore rejoints : point de crainte à se faire sur eux, non plus qu'ils n'ont de mélancolie (traduction Jacques Berque).

Émile Piat termine sa lettre du 14 juin 1918 en précisant : «Ces versets, qui ont été choisis par le muphti Mokrani, ont reçu l’approbation des notables africains auxquels je les ai lus en leur apprenant qu’ils seraient inscrits sur le monument, car je n’ai pas eu encore la possibilité de les faire graver sur marbre».

La kouba de Nogent fut donc édifiée à la fin de la Première Guerre mondiale grâce à une conjonction d'initiatives : la politique de gratitude et de reconnaissance de l'institution militaire à l'endroit des soldats venus du domaine colonial, l'empathie d'un consul entreprenant et l'entremise d'un officier des affaires indigènes en poste à Alger, le soutien d'un édile communal et la générosité d'un marbrier.

Cette osmose dépasse toute politique d'intérêts au sens étroit. C'est ce surplus de signification qui en fait un symbole d'une mutuelle reconnaissance.

 

kouba Nogent Reçu Héricourt 6 fév 1919
reçu du marbrier Héricourt adressé à Émile Piat, le 6 février 1919 (source Caom GGA, 1 Cab 4)


C'est à la fin des années 1950 que commence à se poser le sort des tombes musulmanes et de la kouba qui s'élève sur ce carré militaire. En 1971 et 1972, diverses démarches ne permettent pas de dégager une solution technique ni de désigner l'autorité habilitée à décider et à financer les travaux de restauration de la kouba.

Pendant ce temps, l'édifice se détériore et penche. Le recteur de la Mosquée de Paris, Si Hamza Boubakeur, sollicité mais désargenté, espère en un financement public. En vain. Finalement, le 9 mars 1982, les responsables municipaux constatent «l'effondrement naturel» du monument.

 

kouba Nogent 1919 et 2010

 

Aujourd’hui, cette kouba a été nouvellement érigée (30) - après la découverte archivistique que j’en avais faite - grâce à l’association Études Coloniales, aux efforts et la persévérance de mon ami, le professeur Daniel Lefeuvre devant la disparition tragique duquel, lundi 4 novembre 2013, je m’incline avec une grande émotion.

Le nouvel édifice, identique à l’ancien (avec les versets coraniques choisis à l’époque mais non posés), a été inauguré le 28 avril 2011. La clé de la première kouba, conservée par le marbrier, a été scellée dans le sol de la kouba reconstruite. (cf. une évocation de l'inauguration)

 

kouba 28 avril 2011
Daniel Lefeuvre (Études Coloniales) et Sébastien Eychenne (adjoint au Maire), le 28 avril 2011

 

La Mosquée de Paris (1920-1926)

On prétend souvent, sans nuances, que la construction de la Mosquée de Paris fut le symbole de la reconnaissance officielle de la France pour les sacrifices consentis par les combattants musulmans de son Empire.

Ce n’est que partiellement vrai. Pour deux raisons (31).

**

1) D’abord, le projet d’une mosquée à Paris avait deux précédents inaboutis, en 1846 et en 1895, sans qu’il soit à l’époque question du patriotisme de soldats à honorer mais, bien plutôt, d’une optique globale des rapports de la métropole et des sujets de ses colonies.

Quant à la genèse du bâtiment actuel elle mobilise une triple généalogie antérieure :

- a) les initiatives obstinées du courant indigénophile animé par le fondateur de la Revue Indigène (1906), Paul Bourdarie (1864-1950) qui multiplia les démarches et monta un projet ;

- b) l’intervention d’Émile Piat, concepteur de la kouba de Nogent qui annonce au capitaine Jean Mirante, des Affaires Indigènes d’Alger qu’il «a été décidé à la suite d’une démarche qui a été faite auprès de M. Bèze du ministère de l’Intérieur par MM. Diagne, Cherfils et le Dr Bentami et à laquelle je me suis associé, qu’une mosquée serait édifiée à Paris. J’espère que le Gouvernement général facilitera les souscriptions en Algérie. La construction de cet édifice dans notre capitale aura un retentissement énorme dans tout l’Islam» ;

- c) et, enfin, l’impulsion donnée par le ministère des Affaires étrangères qui crée la Société des Habous des Lieux saints de l’Islam en 1916-1917.

Bourdarie expose en 1917 les trois dimensions de sa vision politique visant à «resserrer étroitement les liens intellectuels et moraux qui unissent la France et l'Islam». Première donnée, notre pays comptait sur son territoire nord-africain 15 millions de musulmans ; ensuite, avec ses ambitions sur la Syrie, il allait devenir la première puissance musulmane arabe ; enfin, par son alliance avec le chérif de la Mecque, il était désormais partie intégrante d'un front arabe.

Il fallait donc concevoir pour l’après-guerre : «la conquête morale des élites du monde arabe et musulman [et rechercher] les ponts existants ou à établir entre la civilisation arabe et la civilisation française. Dans ce but, les promoteurs [d'un Institut franco-arabe musulman] avaient tout d'abord eu la pensée de proposer l'édification à Paris d'une mosquée. Le projet Bourdarie-Tronquois, adopté et soutenu par MM. Herriot, sénateur, Benazet, Marin, Prat, députés, Girault, de l'Institut, A. Brisson, etc... ainsi que par de nombreux musulmans, a reçu l'approbation successive de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes, de M. le Président A. Briand et du Conseil des ministres» (32).

Bourdarie photo portrait
Paul Bourdarie (1864-1950) (source)

Le directeur de la Revue Indigène témoigna, évidemment, de la gratitude qu’il fallait manifester face au sang versé par les combattants venus des colonies : «En mai et juin 1915, j'entrais en relations suivies avec un architecte, élève de Girault, de l'Institut, M. E. Tronquois. Nos causeries roulant fréquemment sur l'Islam et le rôle des musulmans français sur les champs de bataille, M. Tronquois émit un jour l'opinion que le véritable monument commémoratif de leur héroïsme et de leurs sacrifices serait une Mosquée» (33).

Mais Bourdarie inscrit d’abord son projet dans la dynamique de rapports à venir avec le monde de l’Islam et non dans la seule reconnaissance mémorielle du conflit en cours – même si les deux facteurs étaient liés.

 

extrait Revue Indigène 1920
Extrait de la Revue Indigène, octobre-décembre 1919 (1920) :
"L'Institut musulman et la Mosquée de Paris"

 
Le quai d’Orsay, de son côté, en demandant à Si Kaddour ben Ghabrit (1868-1954) de créer une association de droit musulman (dont Pierre de Margerie a désigné lui-même les membres) afin d’acquérir, sous forme de bien habous, un hôtel pour les pèlerins nord-africains à La Mecque, était principalement préoccupé de la politique de guerre menée au Proche-Orient.

La diplomatie française devait contrer les appels au jihad lancés par le calife à l’adresse des populations musulmanes de l’Empire colonial, contrebalancer le puissant jeu britannique dans la région et disposer des moyens de s’impliquer dans les stratagèmes en cours autour du chérif Hussein.

Les archives du quai d'Orsay et celles du Service historique de l'Armée de Terre (Shat) fourmillent d'évocations sur cette période et ces épisodes. On y trouve de nombreuses allusions aux figures musulmanes de la politique musulmane française en Arabie, telles que le capitaine Saad, le capitaine Ibrahim Depui qui disposait de la confiance amicale du Chérif Hussein et qui termina sa retraite à Stains en région parisienne, le vice-consul honoraire Ben Azzouz, le sergent Hammouda, le commandant Cadi dont le colonel Brémond, chef de la mission militaire française au Hedjaz, disait qu'il «se trouve dans des conditions exceptionnelles ; il est le seul musulman de France et d'Angleterre ayant une valeur réelle» (34).

colonel Chérif Cadi couv

Ces archives disent clairement que la création de la Société des habous est une mission confiée à un agent du ministère (Si Kaddour ben Ghabrit) et destinée à l'exécution d'un objectif majeur de la politique de la France au Proche-Orient tout en apportant un réconfort aux pèlerins musulmans provenant de l’empire colonial français. Même si le dévouement des soldats des colonies est en arrière plan, dans la décision de construire la Mosquée de Paris, la scène est accaparée par les enjeux diplomatiques.

**

2) Lors des discussions précédant le vote par le Parlement d’un crédit de 500 000 francs, on ne parla pas de laïcité alors que la loi y contrevenait malgré quelques artifices. On évoqua d’abord la reconnaissance de la République pour l’indéfectible zèle de ses fils musulmans sur les champs de bataille. Mais avec le temps, ce sentiment perdit de son intensité. Et la Mosquée devint un instrument symbolique de la politique coloniale française.

La Mosquée connut plusieurs «inaugurations». Le 1er mars 1922, pour la cérémonie d’orientation de la salle de prière, Si Kaddour ben Ghabrit évoqua encore le souvenir que Paris entretenait «qu’aux heures les plus troublées de la guerre, vingt-cinq mille Africains fraîchement débarqués avaient été lancés par Gallieni à l’assaut des armées allemandes qui menaçaient la capitale et qu’ils avaient avec honneur participé à la victoire partielle qui, en libérant Paris, annonçait la victoire totale» (34).

Quant au ministre Maurice Colrat, le même jour, il voit dans la Mosquée «la continuité de la politique française. Politique non pas d’asservissement et de haine, mais de contact et d’attraction. Deux noms la définissent : Bugeaud et Lyautey qui lèguent à l’histoire un enseignement incomparable».

Mais il appelle tous les Français, en voyant la Mosquée, à se remémorer les «jours sombres et [les] champs de carnage où, côte à côte, toutes les religions françaises luttaient pour le triomphe de la justice et de la liberté (…) les bataillons africains de Charleroi et de Mondement, d’Artois et de Champagne, les soldats en chéchia de Verdun, au cœur de bronze, les Sénégalais sur l’Yser, les goumiers dans les polders de Flandre, et ces croyants magnifiques, couverts de blessures et de gloire qui, sur le Chemin des Dames reconquis, au milieu d’un océan de mitraille, s’arrêtaient un instant pour remercier Allah». Les Français se rappelleront des «milliers de tombes des braves musulmans morts pour la patrie» (36).

 

Illustration 14 nov 1925
Mosquée de Paris en construction, aquarelle de Camille Boiry, 11 juillet 1924, L’Illustration, 1925

 
Le 19 octobre 1922, lors de l’inauguration des travaux, Si Kaddour ben Ghabrit parle bien de «reconnaissance» mais c’est en évoquant les sentiments de la religion islamique - «la guerre l’a montré», dit-il (37). Et Lyautey n’en souffle mot… ! Son discours est une grandiose plaidoirie révélant son respect, son admiration, sa sympathie pour l’Islam. La France et l’Islam sont deux grandes et nobles forces qui doivent s’unir pour de sublimes desseins. Plus question de sacrifices des tirailleurs et des goumiers…

 

Msq Paris 15 juillet 1926
Garde Noire du sultan le 15 juillet 1926 devant la Mosquée de Paris

 

Le 15 juillet 1926, à l’occasion de l’inauguration du bâtiment terminé, Si Kaddour ben Ghabrit mentionne la «reconnaissance» de la part prise par les troupes musulmanes, mais seulement pour la sauvegarde de la capitale qu’il remercie du «don magnifique du terrain». Son discours est centré sur «l’hommage du haut et noble libéralisme (…) de la France hospitalière» à toutes les races, toutes les idées, toutes les religions (38).

Pierre Godin, président du conseil municipal de Paris évoque, avec économie, «la vaillance et le loyalisme musulmans» récents (39).

Le Président de la République, Gaston Doumergue, convoque solennellement «les heures tragiques où l’amitié franco-musulmane fut scellée dans le sang sur les champs de bataille de l’Europe». Il insiste cependant sur «les profondes affinités, les souterraines sympathies» entre la France et l’Islam et établit un parallèle entre les fondements philosophiques de la République et ceux de l’Islam exposés par «les docteurs musulmans» (40).

 

Réception 1927 couv (1)
livre d'hommage réalisé par René Weiss (préfecture de Paris et
conseil municipal de Paris) à l'occasion de l'inauguration de la Mosquée de Paris,
édité en 1927 (partie en langue française)

 

Réception 1927 couv (2)
livre d'hommage réalisé par René Weiss (préfecture de Paris et
conseil municipal de Paris) à l'occasion de l'inauguration de la Mosquée de Paris,
édité en 1927 (partie en langue arabe)

 

Alors, une Mosquée de Paris, en l’honneur des soldats musulmans de 1914-1918 ? Oui… mais surtout un instrument de l’ambitieuse politique arabo-musulmane d’une puissance coloniale alors à son apogée et sûre d’elle-même.

En tout cas, la Mosquée n’offrait - juqu'en novembre 2010 - au regard du croyant qui venait se recueillir et prier, comme au visiteur de passage, aucune plaque dédiée aux sacrifices des «indigènes» musulmans de la Grande Guerre, aucun signe mémoriel les rappelant.

 

Michel Renard
professeur d'histoire, chercheur
communication au colloque international
"Les troupes coloniales et la Grande Guerre"
Reims, 7 et 8 novembre 2013 - programme

 

__________________________ 

 

1 - Préfecture de la Seine, 15 novembre 1926, Fr. Caom 81 F 834.

2 - Ibid.

3 - La Revue Indigène, n° 30, octobre 1908.

4 - Ibid.

5 - Ibid.

6 - Exécution de la loi du 4 avril 1873 relative aux tombes des militaires morts pendant la guerre de 1870-1871. Rapport présenté au Président de la République par M. de Marcère, 1878.

7 - Atlas des nécropoles nationales, ministère des Anciens combattants et victimes de guerre, Délégation à la Mémoire et à l’information historique, La Documentation française, 1994.

8 - Il existe à Chanteau (Loiret, sur la route de Fleury-les-Aubrais) un mausolée, restaurée par le colonel Testarode en 1886, à la mémoire de ce Turco (tirailleur algérien de confession musulmane) qui, ayant perdu son unité et ayant été recueilli par des paysans, au lieu de fuir à l'approche d'une colonne prusienne, se rue sur elle et ouvre le feu, seul, le 5 décembre 1870. Blessé au bras, puis à la jambe, il aurait tué ou blessé neuf Prussiens qui finissent par avoir raison de lui, le criblent de balles avant qu'un officier ne lui fende le visage à coup de sabre.
Le mausolée est de forme pyramidale, entouré d'une grille de fer. En 1894-1895, le Souvenir Français lui aménage une sépulture dans le cimetière de Chanteau.

mausolée Turco 1870 (1)
mausolée du Turco à Chanteau (Loiret)

 

tombe Turco (1)
tombe du Turco dans le cimetière de Chanteau (Loiret) (source)

 

tombe Turco (2)
tombe du Turco dans le cimetière de Chanteau (Loiret) (source)

 
Ailleurs, dans le Loiret, à Juranville, à 3 km de Beaune-la-Rolande, le sacrifice glorieux du turco Ali Ben-Kacem (ou : Hamed Ben-Kacy) appartenant au 3e régiment de Tirailleurs, est honoré par une plaque apposée sur la maison à partir de laquelle, retranché, il réussit à tuer sept Prussiens avant d'être abattu, mis en pièces et ses restes jetés dans la rue. Mais une plaque n'est pas une sépulture.

Turo de Juranville gravure
image reconstituée de l'épisode du Turco, à Juranville le 28 novembre 1870

 

maison du Turco de Juranville (Loiret 1)
maison où s'est déroulé l'épisode du Turco, à Juranville dans le Loiret ;
on voit la plaque, à gauche, entre la fenêtre du bas et celle du haut, entourée de deux drapeaux

 

plaque turco de Juranville (Loiret 2)
vue récente de la plaque à la mémoire du Turco de Juranville  (source : Google Maps, mai 2011)

 
9 - Jean-Jacques Becker, Les Français dans la Grande Guerre, 1980, p. 47.

10 - Archives de Paris et de la Seine - 1326 W - art. 58 : Inhumations des soldats musulmans, 1914-1918.

11 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 81 F 834. Cf. Michel Renard, «Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950)», Bulletin de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP/CNRS), n° 83, premier semestre 2004, p. 54-69. Cet article est le premier à reproduire le dessin de la stèle musulmane «française» et à expliquer ses inscriptions.

12 - Jeanne Dinet-Rollince, La vie de E. Dinet, Paris, G.-P. Maisonneuve, 1938. Cette source est également évoquée par François Pouillon dans son livre, Les deux vies d’Étienne Dinet, peintre en islam, Balland, 1997, p. 132.

13 – Cf. Anthony Clayton, Histoire de l'armée française en Afrique, 1830-1962, éd. Albin Michel, 1994, p. 125-126. Un capitaine de l'armée française évoque, dans ses souvenirs, des tirailleurs marocains, des thabors, mais c'est dans une zone plus à l'ouest (au nord de Meaux). Cf. D’Oran à Arras, impressions de guerre d’un officier d’Afrique, Henry d’Estre, 1916-1921, journée du 9 septembre 1914.

14 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 affpol/907 bis/5.

15 - Anom (Aix-en-Provence) :Fr Caom 2 Fi 2418, cimetière musulman de Nogent-sur-Marne.

16 - http://arynok.free.fr/roumanie/Bucarest/novembre/novembre.htm pour la photo, et http://www.ambafrance-ro.org/spip.php?article2714 ; sur le forum Pages 14-18, le récit du "prince arabe" Mohamed Gherainia ; et le relevé des 22 noms du carré musulman de cimetière Bellu à Bucarest : http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/resultcommune.php?dpt=9114&idsource=49896&table=bp08

17 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 81 F 834. Le passionnant roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013, évoque ce genre de méprises.

18 - La bataille de l’Ourcq eut lieu en septembre 1914.

19 - Les Amitiés Musulmanes, 1e année, n° 2, daté du 15 janvier 1916.

20 - En réalité le début du mois de ramadan, en 1915 eut lieu le mercredi 14 juillet ; cf. Fr Caom 2 U 15, Oran, culte.

21 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 Cab 4 (GGA).

22 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom GGA 16 H 76.

23 - Ibid.

24 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1affpol/907 bis/5.

25 - Ibid.

26 - Ibid.

27 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 Cab 4 (GGA).

28 - Extrait du mémoire de fin d'études (c. 1999/2000) de M. Luc Ciccotti qui a recueilli des informations auprès de M. Cuypers ; ce mémoire personnel inédit se trouve en copie aux archives de l'hôpital (éléments communiqués en juin 2005 par Mme Anna Pontinha, chargée des archives du Centre hospitalier Roger Prévot).

D’après un relevé généalogique datant de 2005, il reste huit sépultures de musulmans (militaires et travailleurs) dans le carré militaire du cimetière de Moisselles. Le site fournit les noms et les dates de décès : http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/resultcommune.php?insee=95409&dpt=95&idsource=24209&table=bp04

29 - Anom (Aix-en-Provence) : Fr Caom 1 Cab 4 (GGA). D'ailleurs, Émile Piat avait été interprète (drogman) à la légation de France à Tanger en 1893, puis consul à Zanzibar en 1897 où il avait déjà été interprète dans les années 1880. En 1919, Émile Piat a publié La France et l'Islam en Syrie.

30 - http://islamenfrance.canalblog.com/archives/2011/01/17/20167170.html

et http://koubanogent.canalblog.com/

31 - Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (dir . Mohamed Arkoun), Albin Michel, 2006 et 2010, «Les débuts de la présence musulmane en France et son encadrement», Michel Renard, p. 712-740 (2006) et p. 748-774 (2010).

32 - Texte signé par A. Prat, P. Bourdarie, A. Tronquois, Barret de Beaupré, Bibliothèque de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, mss n° 163.

33 - Paul Bourdarie, «L'Institut musulman et la Mosquée de Paris», La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919.

34 - Le Caire, 8 octobre 1916, Shat, 5 N 516. Voir aussi Le colonel Chérif Cadi, serviteur de l'Islam et de la République, Jean-Yves Bertrand Cadi, préf. Jacques Frémeaux, Maisonneuve et Larose, 2005.

35 - René Weiss, Réception à l'Hôtel de Ville de Sa Majesté Moulay Youssef, Sultan du Maroc. Inauguration de l'Institut musulman et de la Mosquée, Paris, Imprimerie nationale, 1927, p. 35.

36 - Ibid., p. 46-47.

37 - Ibid., p. 50.

38 - Ibid., p. 60-62.

39 - Ibid., p. 69.

40 - Ibid., p. 70-71.

__________________________

 

note sur l'hôpital musulman de Falaise (Calvados)

Il a existé à Falaise (dans le département du Calvados) un hôpital, ouvert dès le 11 août 1914, réservé aux combattants de confession musulmane. Il était installé dans le collège et aurait compté de 160 à 200 lits. Il aurait été fermé en décembre 1916.
Pour l'instant, on ne sait si une présence religieuse musulmane a pu y être assurée. Treize sépultures portant des noms musulmans se trouvent dans le carré militaire du cimetière Trinité à Falaise (cf. relevé généalogiste).

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), collège abritant "l'hôpital musulman" de 1914 à 1916

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), collège abritant "l'hôpital musulman" de 1914 à 1916

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), "l'hôpital musulman"

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), "l'hôpital musulman"

 

Falaise hôp
Falaise (Calvados), "l'hôpital musulman"

 

note sur l'hôpital complémentaire n° 74 de Pibrac (Haute-Garonne)

Dans cette petite ville du département de la Haute-Garonne, l'édifice qui accueille aujourd'hui la mairie a servi à l'installation de l'hôpital complémentaire n° 74, réservé aux soldats musulmans. Des soldats originaires d'Algérie, du Maroc et du Tunisie y séjournèrent. Cinq, au moins, sont décédés sur place, à Pibrac, et non rapatriés (relevé généalogiste des noms portés sur cette stèle).

Pibrac mort pour la France
fiche de Brick ben Mohamed (Maroc), "mort pour la France",
décédé le 29 juin 1918 à l'hôpital de Pibrac

 

En 2003, une stèle à leur mémoire a été élevée par le Souvenir Français. Là aussi, on ignore si ces blessés purent bénéficier d'une assistance religieuse musulmane.

 

Pibrac 11 nov 2008 stèle musulmane
stèle musulmane dans le cimetière de Pibrac (Haute-Garonne), le 31 octobre 2008
(source)

 

 

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jeudi 21 août 2014

droit de réponse d'Armelle Mabon

Armelle Mabon couv

 

 

Commentaires sur la lettre ouverte

de Julien Fargettas au président

de la République (4 juillet 2014) ayant pour

objet le 70e anniversaire de la tragédie

de Thiaroye

(Sénégal, 1er décembre 1944)

 Armelle MABON

 

Le 6 juillet 2014, Julien Fargettas, chercheur associé à l'unité de recherche «Croyance, Histoire, Espace, Régulation politique et administrative» (CHERPA) de l'Institut d’études politiques d'Aix-en-Provence, m'a transmis un retour sur «la synthèse sur le massacre de Thiaroye» du 27 mai 2014. Il m’a prévenue qu'il avait également écrit au président de la République, sans me transmettre toutefois une copie de ce courrier. C'est par hasard que je l'ai découvert ce jour sur le site internet Études Coloniales.

Dans ma synthèse, j'ai fait état de mes travaux sans attaquer quiconque. Julien Fargettas, dans sa lettre publique, s'autorise à violemment dénigrer mon travail d'historienne. Je souhaite, par la présente, apporter quelques commentaires pour défendre tout à la fois mon travail et mon métier.

Julien Fargettas fait-il allusion à ses propres travaux quand il affirme que «L'Histoire scientifique n'a pu que très sommairement s'emparer du sujet » (sic) ? Pour ma part, j'ai bénéficié d'un congé pour recherche de six mois, consacré presque exclusivement à des investigations sur Thiaroye.

J'avais déjà mené des recherches préalables, reprises par mes soins après la publication de mon livre Les prisonniers de guerre "indigènes" : visages oubliés de la France occupée (Paris, La Découverte, 2010). J'ai, ensuite, publié un article sur Thiaroye, «Le massacre des ex-prisonniers de guerre coloniaux le 1er décembre 1944 à Thiaroye (Sénégal)», dans l’ouvrage collectif Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles) : sociétés, cultures, politiques, dirigé par Amaury Lorin et Christelle Taraud (Paris, presses universitaires de France, 2013). J'ai, depuis, inlassablement poursuivi les fouilles d’archives, collecté et recoupé le plus d'informations possibles dans des divers fonds, en France et à l’étranger.

 

archives consultées

Je considère, dans ces conditions, que je ne me suis pas emparée de ce sujet «sommairement» (sic). C'est la raison pour laquelle je me suis sentie autorisée à alerter le président de la République et les ministres concernés sur les nombreuses et fâcheuses erreurs entourant Thiaroye. Il est faux de déclarer que j'ai saisi le président de la République en octobre 2012 : je l'ai fait en mai 2014 après un patient travail de longue haleine. Mise à part une circulaire retrouvée par les archivistes du Service historique de la Défense (SHD), aucune pièce n'a été mise à ma disposition. J'ai dû demander au bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) les dossiers individuels qui m'avaient été signalés par le ministre de la Défense lui-même.

Julien Fargettas mentionne l'omission d'autres archives, sans préciser lesquelles. Outre les archives du SHD, j'ai consulté, en France, les Archives nationales d’outre-mer (ANOM) ; le dépôt central des archives de la Justice militaire (DCAJ) ; les archives de l'Assemblée nationale ; les Archives nationales ; plusieurs fonds d'archives départementales ; et les archives de l'Académie des sciences d'outre-mer. J'ai également interrogé le Centre d’histoire et d’étude des troupes d’outre-mer (CHETOM). Ces recherches archivistiques en France ont été complétées, à l’étranger, par des recherches auprès des Archives nationales sénégalaises et des Archives nationales britanniques. J'ai, en outre, consulté de très nombreuses archives privées. Je poursuis actuellement les investigations auprès des Archives nationales américaines et du Centre des archives économiques et financières (CAEF).

En revanche, si je me réfère aux notes du chapitre consacré à Thiaroye dans l'ouvrage Les tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités (1939-1945) de Julien Fargettas (Paris, Tallandier, 2012), seules les archives du SHD et des ANOM sont référencées à partir de la note 104, avec un doute sur la côte 5D302 et les «Ibid.» qui suivent.

Il est particulièrement étonnant de constater qu'un historien prétendant travailler sur Thiaroye n’ait pas consulté par exemple le carton DAM 3 aux ANOM, contenant la cruciale enquête Mérat et d'autres informations indispensables pour comprendre Thiaroye. Il existe également des données importantes dans les centaines de télégrammes échangés, dès lors que l’on veut bien prendre le temps de les dépouiller.

Quant à mes prétendus «conclusions hâtives» (sic) et autres «raccourcis incohérents» (sic), ainsi que ma supposée «partialité» (sic), il conviendrait, avant de se permettre de formuler des jugements aussi graves, de prouver que je n'ai pas confronté les sources, base méthodologique du métier d’historien. J'ai mené ce travail minutieusement, en sollicitant des personnes ressources si nécessaire, qui peuvent d’ailleurs en témoigner le cas échéant.

En octobre-novembre 2006, dans un article publié dans la revue Vingtième siècle, revue d'Histoire, Julien Fargettas jugeait : «Le travail d'Armelle Mabon semble aujourd'hui le plus complet. [...] Certaines interrogations s'apparentent toutefois à des prises de position et contribuent à nuire à l'indéniable qualité de ce travail».

 

télégramme sur les soldes de captivité

En effet, je m'interrogeais alors déjà sur l'absence, dans les archives, d'un télégramme du 18 novembre 1944 sur les soldes de captivité. Avec la découverte de la circulaire du 4 décembre 1944, faisant croire a posteriori que les rapatriés avaient perçu avant l'embarquement l'intégralité de leurs soldes, on comprend mieux, dès lors, pourquoi ces documents officiels ont disparu des cartons d'archives dédiés à Thiaroye au SHD, la spoliation des rappels de solde pouvant apporter une explication au massacre.

À aucun moment, dans ses travaux publiés sur Thiaroye, Julien Fargettas n'a émis le moindre doute sur la  véracité des informations contenues dans les rapports, courriers et télégrammes déposés aux archives. Être historien, c'est pourtant questionner la source et son statut, ainsi que les circonstances et les conditions de sa production.

Quant à la demande opportuniste de créer un comité pour «faire le point sur les sources, les traiter, les analyser» (sic), je regrette de signaler qu'une grande partie de ce travail a déjà été accompli par plusieurs historiens.

Que faut-il comprendre, enfin, par «la volonté de s'affranchir des controverses qui, jusque-là, n'ont pas permis à la connaissance de l'événement de s'établir» (sic), si ce n'est, précisément, le refus de Julien Fargettas de voir la réalité de la spoliation, des falsifications, des mensonges, du massacre et du procès mené à charge ?

Arrivée au terme de cette longue recherche et après avoir étudié en détail l'instruction du procès, ce que n'a pas fait Julien Fargettas alors que ces archives sont accessibles, j'ai pu clairement établir le doute sur la culpabilité des condamnés. C'est pourquoi il me paraît judicieux que la commission de révision de la cour de Cassation soit saisie à l’occasion du 70e anniversaire du massacre de Thiaroye en décembre prochain. C'est par ce chemin honorable que la France parviendra à faire œuvre de justice pour ces ex-prisonniers de guerre venus d’Afrique défendre la France.

Armelle Mabon
Maître de conférences des Universités en Histoire contemporaine
Université de Bretagne-Sud
Centre de Recherches historiques de l'Ouest, CERHIO CNRS UMR 6258
28 juillet 2014

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mardi 19 août 2014

nécrologie d'Émile Masqueray, 1894

Émile Masqueray

 

 

Émile Masqueray, 1843-1894

 

Il y a cent vingt ans, le 19 août 1894, mourait Émile Masqueray. Le Bulletin du Comité de l'Afrique française de septembre 1894 (n° 9) lui consacrait cette nécrologie.

 

Comité Afr fra sept 1894

 

Nécrologie

M. E. Masqueray - M. E. Masqueray, membre du Comité de l’Afrique française, directeur de l’École des Lettres d’Alger, est mort le 19 août près de Rouen, des suites d’une maladie de cœur qu’il était allé soigner sur la terre natale. Sa mort est une grande perte pour le Comité de l’Afrique française ; ses fonctions qui le retenaient à Alger, l’empêchaient souvent d’assister aux séances du Comité, mais chaque fois qu’il était à Paris, il ne manquait pas de prendre part à ses travaux, et la sûreté de son jugement et la solidité dans toutes les questions algériennes, l’avaient fait sérieusement apprécier de ses collègues.

M. Masqueray n’avait pourtant pas, semble-t-il, dans l’estime du grand public, la très haute place à laquelle il avait droit. Assurément, les spécialistes le connaissaient bien et tous les tenaient pour l’un des hommes connaissant le mieux l’Algérie et avaient la plus pleine intelligence des intérêts et des besoins de notre colonie ; à Alger, on savait que son cours à l’École des Lettres sur l’histoire de l’Algérie musulmane était excellent, nourri de faits précis et éclairé d’idées générales ingénieuses et justes ; sous ce rapport, d’ailleurs, il avait donné sa mesure dans certains périodiques spéciaux et dans ce Dictionnaire de la langue touareg, dont la moitié seule a paru et qui était appelé à rendre tant de services à nos agents, aujourd’hui que le rapprochement s’impose avec ces nomades dont on s’était si longtemps tenu à l’écart. Mais ce qui n’était pas assez apprécié, c’étaient les qualités d’écrivain de M. Masqueray.

Depuis 1882, il envoyait régulièrement au Journal des Débats des lettres d’Algérie, dont beaucoup – nos lecteurs le savent, car depuis quatre ans nous en avons reproduit ici même un grand nombre – sont de véritables chefs-d’œuvre. Nul de ceux qui les a lues n’a pu oublier ces admirables descriptions de Biskra si colorées, et qui faisaient penser aux plus belles pages de Fromentin ; ces lettres sur les incendies de forêts dans la Grande Kabylie où, à l’émotion du peintre émerveillé du spectacle grandiose qu’il avait sous les yeux, se joignait l’émotion de l’amant passionné de cette terre d’Algérie dont il voyait les richesses disparaître en fumée.

Et cet amour de l’Algérie qui inspirait son éloquence, on le retrouve tout entier, puissant et irrité, dans les études vigoureuses qu’il a consacrées aux indigènes méprisés et ruinés par des colons orgueilleux et une administration trop souvent tracassière et ignorante.

Le système de «rattachement» n’avait pas eu d’adversaire plus décidé que M. Masqueray ; il l’avait combattu sans trêve et avait eu la joie d’amener à ses vues M. Jules Ferry sur lequel il comptait, comme sur M. Cambon, pour faire triompher la cause qui lui tenait tant à cœur. M. Jules Ferry est mort, M. Masqueray meurt à son tour, et ni l’un ni l’autre ne verront la cognée portée dans l’œuvre néfaste des prédécesseurs du gouvernement général actuel.

M. Masqueray n’a publié qu’un seul volume, Souvenirs d’Afrique, recueil d’articles donnés jadis au Figaro ; il y a dans ce livre des pages charmantes ; mais pour donner la mesure du talent de l’auteur, il faut attendre qu’une main pieuse ait réuni les lettres qu’il a adressées pendant douze ans au Journal des Débats.

Bulletin du Comité de l'Afrique française,
n° 9, septembre 1894, p. 142-143

 

Masqueray Souvenirs couv
Émile Masqueray, Souvenirs et visions d'Afrique, 1894

 

Masqueray Souvenirs et visions couv
Émile Masqueray, Souvenirs et visions d'Afrique, 1894

 

____________________

 

compte rendu critique de la publication de

Formation des cités d'Émile Masqueray,

par Fanny Colonna

Gabriel CAMPS (1983)

 

Il faut saluer cette excellente initiative d’Edisud de republier, avec l’aide des chercheurs du C.R.E.S.M., ces «Archives maghrébines» qui ressuscitent ou remettent à la disposition des spécialistes de l’histoire ou de la sociologie de l’Afrique du Nord des textes oubliés ou épuisés. Fanny Colonna présente en vingt-cinq pages l’œuvre et la vie d’Émile Masqueray. Personnellement, je demeure allergique au langage qu’emploient certaines sociologues, je ne sais pas ce que sont les «rapports tus» et les «discours absents», mais mis à part ces questions de style, on prend grand intérêt à lire ce qu’écrit F. Colonna sur Émile Masqueray.

Depuis que ce touche-à-tout des Sciences humaines, historien, sociologue, archéologue, linguiste, a été cité par Charles-Robert Ageron parmi les écrivains «indigénophiles» (Les Algériens musulmans et la France, t. 1, p. 421-422), il sort quelque peu de l’oubli dans lequel il aurait sombré complètement si l’administration française n’avait donné son nom à un village de colonisation établi sur le site romain de Rapidum qu’il avait reconnu et identifié.

Ce détail que ni Charles-Robert Ageron, ni Ph. Lecas et J. Cl. Vatin dans leur peu vraisemblable (L’Algérie des anthropologues), ni Fanny Colonna dans la présente édition ne signalent (curieux exemple, je pense, de «discours tu»), va quelque peu à l’encontre de l’image que veut nous donner la nouvelle hagiographie post-coloniale.

Masqueray, fort heureusement pour lui, était de son temps ; il en avait les préjugés et les formes de raisonnement, mais il connaissait mieux que d’autres les sociétés sédentaires d’Algérie, il était plus ouvert au «problème indigène». En aucun moment, il ne fut persécuté par l’idéologie dominante, pour la bonne raison qu’il en faisait partie. Si Augustin Bernard, Stéphane Gsell et bien d’autres, parmi les historiens, ou même les sociologues et ethnologues, ne portent pas sur son œuvre les jugements dithyrambiques que souhaiteraient ses thuriféraires modernes, c’est que cette œuvre n’est pas d’une si haute qualité que l’on voudrait nous faire croire.

Les historiens ne citent plus guère le De Aurasio monte et le Djebel Chechar que pour rejeter sa thèse sur les «deux Aurès». La lecture des premières pages de la Formation des cités fait frémir l’historien ou le simple lecteur ayant quelques connaissances sur l’histoire ancienne du Maghreb : dire, par exemple (p. 2), en citant En-Nowaïri que les Arabes ne se heurtèrent aux troupes berbères que lorsque Oqba marcha sur le Souss, c’est ignorer la bataille de Tahert, mentionnée quelques lignes plus haut par En-Nowaïri lui-même, et les nombreux combats antérieurs en Ifriqiya, Numidie et Zab, sans parler de la région de Tlemcen ou Koceïla fut capturé.

Quelques pages plus loin (p. 17), on apprend que les Quinquegentiens (Masqueray dit Quinquegetans) du Mons Ferratus Tinrent tête au comte Théodose lors de la révolte de Firmus. On se rend compte que Masqueray n’a pas lu Ammien Marcellin avec plus d’attention qu’en En-Nowaïri, car durant la campagne de Théodose les Quinquegentiens ne sont jamais cités. Ne retenons pas l’invraisemblable rapprochement entre Zenata et Chananéens (p. 7) ou l’affirmation que «les Sanhadja sont, en Kabylie, des immigrants venus de l’Est» (p. 17).

Masqueray paraît léger

Nous arrêterons là cet échenillage, mais on ne s’étonnera pas si nous partageons, en tant qu’historien, «l’insolence» (F. Colonna, p. XIII) de Stéphane Gsell disant de Masqueray qu’il était «un bel écrivain qui s’enthousiasme pour la science», et quoi qu’en pense l’auteur de la présentation, René Basset et même Edmond Doutté me paraissent avoir contribué davantage à la connaissance des sociétés nord-africaines. En un mot Émile Masqueray paraît léger et sa thèse n’eut, comme le reconnaît F. Colonna, aucun rayonnement, il semble d’ailleurs qu’il «ne fit rien pour s’assurer une reconnaissance dans le champ scientifique métropolitain» (p. X).

Comment s’expliquent ces tentatives de faire sortir du Purgatoire cet écrivain mort peut-être trop jeune ? Ce n’est pas parce que Masqueray était assimilateur ou parce qu’il fut l’initiateur de l’effort scolaire particulier en Kabylie (cela lui vaudrait plutôt auprès de nos sociologues post-coloniaux une «mauvaise note»), il paraît même qu’il ne fut pas «un partisan – un artisan – de la politique berbère de la IIIe République» et «qu’il préférait sans doute les nomades aux sédentaires» !

Certains jugements portés par Émile Masqueray sont bien singuliers sous la plume d’un écrivain qualifié d’indigénophile, ami d’Ismaïl Urbain. Ainsi, on peut lire, p. 88 de la présente édition : «De là une étroitesse de vues singulière, une inaptitude surprenante à comprendre certaines idées générales, une aversion irréfléchie de tout ce qui n’est pas renfermé dans l’horizon qu’on embrasse du haut d’un piton du Djurdjura, qu’il s’agisse de théories sociales, de conceptions politiques, ou de systèmes religieux». Voici donc ce qu’écrivait un auteur qui, si on suit Ph. Lucas et J.-Cl. Vatin, était «un ethnologue civil (qui) fait œuvre politique et en même temps œuvre scientifique (p. 126)» ; il paraît même, suivant ces auteurs, «qu’après lui, l’Algérie des "indigènes" entre dans l’ombre».

En fait, le grand mérite d’Émile Masqueray semble bien, aux yeux de la nouvelle école sociologique, d’avoir préféré «le nom général d’Africains à celui de Berbères qu’on applique d’ordinaire à toutes les populations de l’Afrique septentrionale regardés comme autochtones».

En ces années de renouveau «berbère» et de prise de conscience de leur identité, il serait intéressant de savoir ce qu’en pensent les intéressés eux-mêmes. Heureusement, ils n’ont plus besoin pour cela de maîtres à penser venus d’autres continents.

Gabriel Camps
Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée,
volume 36, 1983, p. 206-208

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- Émile Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie. Kabyles du Djurdjura, Chaouïas de l'Aourâs, Beni Mezab, présentation par Fanny Colonna. Archives maghrébines, C.R.E.S.M., Edisud, Aix-en-Provence, 1983, XXV plus 374 pages.

 

Masqueray Formation des cités
Émile Masqueray,  Formation des cités chez
les populations sédentaires de l'Algérie
, présentation de Fanny Colonna

 

- lien : compte-rendu, par Gabriel Camps, de l'édition de Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie, d'Émile Masqueray (1983).

 

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samedi 2 août 2014

Mémoires du général-major Benmaalem

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le général Benmaalem : un point de vue

assez objectif, sur plusieurs affaires du FLN

général Maurice FAIVRE

 

Benmaalem Hocine, Mémoires du général-major Benmaalem, tome I, La guerre de libération nationale, éditions Casbah 2014, 268 pages.

Originaire d'El Kalaa, la forteresse naturelle des Beni Abbès, Hocine Benmaalem s'est engagé en 1956 dans l'ALN, à 17 ans et demi ; il a été Commandant de Région et ministre, et a terminé sa carrière aux cotés du président Chadli en 1992. Il rapporte avec un grand souci d'objectivité les évènements qu'il a vécus pendant la guerre de libération. Les tomes suivants ne devraient pas manquer d'intérêt.

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l'auteur dédicace ses mémoires

Il revient sur l'histoire de son douar, attaché à son autonomie et à l'idéologie des oulemas, classé en zone interdite en 1959 ; l'auteur a été formé par un instituteur engagé, dans une école publique incendiée par le FLN, avant d'intégrer le lycée de Sétif où il souffre de l'inégalité sociale. À la suite de la grève étudiante de mai 1956, il rejoint le maquis et se trouve à Ifri au moment du Congrès de la Soummam.

Repéré par Amirouche, il devient son secrétaire et l'accompagne dans son enquête de septembre-octobre 1956 en Wilaya des Aurès, puis dans sa mission à Tunis en 1957 (date non précisée). De juin 1957 à avril 1959, il suit les cours des académies militaires de Syrie et du Caire. Sous-lieutenant dans l'ALN de Tunisie, il est brimé par le capitaine Chabou et le colonel Mohammedi ; exfiltré par Ahmed Bencherif, il sert dans un bataillon frontalier avant d'être affecté en 1960 à la Direction générale de l'instruction. En avril 1961, il suit un stage d'artillerie en Tchécoslovaquie. Après l'indépendance, il se rend à Sétif et est intégré dans la wilaya 1 par le colonel Zbiri.

La relation par l'auteur du Congrès de la Soummam confirme les décisions importantes prises pour l'organisation politique et militaire de la Révolution ; mais la primauté du politique et de l'intérieur sur l'extérieur sera rejetée par le CNRA d'août 1957. Le rapport de mission d'Amirouche dans l'Aurès est très intéressant, il décrit ses relations conflictuelles avec Omar Benboulaid et Adjoul. Le déplacement à Tunis, parfois menacé par les opérations françaises, permit à Amirouche de dialoguer avec Ouamrane, Bouglez, Mahsas, le Cdt Kaci, F. Fanon, de recueillir Noël Favrelière, et de s'opposer au CCE qui voulait l'envoyer au Maroc.

Benmaalem exprime son admiration de la personnalité du colonel Amirouche, qui n'était ni sanguinaire, ni anti-intellectuel, mais actif et infatigable (contrairement à Mohammedi Said) ; il est attentif au moral des combattants et de la population. Il est cependant responsable des arrestations lors de la bleuïte, dont les erreurs sont estimées à 10 % ; les manoeuvres du capitaine Léger sont relatées avec précision. L'ALN extérieure, l'organisation de l'instruction (DGI) et la formation des officiers au Moyen-Orient sont bien présentées, avec de légères différences avec l'évaluation du 2ème Bureau (25.000 hommes en Tunisie, manque deux bataillons).

L'auteur donne le point de vue du FLN, assez objectif, sur plusieurs affaires : Oiseau bleu, Melouza, complot de Boudaoui, dissidence de la base de l'Est, népotisme en petite Kabylie, assassinat d'Abane Ramdane, élimination de Lotfi par le colonel Jacquin, les 100 jours du conseil des wilayas.

Il est enfin un observateur impartial de la crise du FLN-ALN, depuis la réorganisation du commandement en janvier 1960, la création conjointe de l'EMG et du CIG, la démission refusée et la dégradation de Boumediene, le contrat de carence au CNRA de Tripoli, la constitution du Bureau politique, et les combats fratricides du 30-31 août 1962 (1.000 morts). Les responsabilités de la crise, qui a porté un coup sévère au prestige de la Révolution, sont partagées entre l'EMG, le GPRA et les Wilayas 3 et 4.

Il estime en conclusion que Krim Belkacem a été brillant à Evian, et que Boumediene a créé une armée efficace, reconvertie en Armée nationale populaire ; mais il a maintenu leurs grades à des officiers supérieurs incompétents. En définitive, il a manqué un chef incontesté à la tête de la Révolution. L'observateur extérieur peut se demander si les ambitions personnelles de plusieurs chefs n'ont pas compromis l'instauration d'un régime démocratique en Algérie, et entraîné l'échec de la Révolution.

Maurice Faivre, le 31 juillet 201

 

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Hocine Benmaalem

 

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vendredi 18 juillet 2014

le livre de Guy Pervillé sur le 5 juillet 1962 à Oran

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le massacre des Européens à Oran,

le 5 juillet 1962 :

"l'événement le plus sanglant de

toute la guerre d'Algérie"


Roger VÉTILLARD, compte rendu

 

Guy Pervillé, Oran, 5 juillet 1962. Leçon d’histoire sur un massacre, éditions Vendémiaire, Paris 2014, 317 p, 20 €. ISBN 978-2-36358-131-0.

 

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Européens d'Oran arrêtés le 5 juillet 1962

 

Guy Pervillé est prolifique : ses publications toujours très documentées se succèdent. Et quand l’Historien rejoint l’Enseignant, il nous propose une leçon d’histoire sur la première journée de l’Algérie indépendante.

 

au moins 679 personnes mortes ou disparues

Le 5 juillet 1962 à Oran la population européenne a été pourchassée, massacrée le jour où l’Algérie fêtait son indépendance. Ce drame a longtemps été occulté par la presse et même par les historiens. Ce sont en effet au moins 679 personnes qui sont mortes ou sont disparues ce jour-là. Quand on constate que la journée du 17 octobre 1961 à Paris qui a fait 32 morts ou celle du 8 février 1962 avec les 9 morts du métro Charonne ont eu et conservent un retentissement médiatique important, on mesure combien le silence sur cette tragédie est scandaleux.

Les écrits sur cette journée ne sont pas rares même s’il a fallu attendre de nombreuses années pour qu’ils soient l’objet d’une certaine attention et qu’ils finissent par ne plus être contestés.

Pourtant dès 1964, le père Michel de Laparre qui a publié le Journal d’un prêtre en Algérie a raconté en détails la vie à Oran en 1962 et notamment pendant les événements du 5 juillet. Dans ses propos, il convenait que les Français de métropole auraient du mal à croire ce qu’il relatait.

Journal d'un prêtre en Algérie couv

Il y avait bien d’autres témoins, mais personne ne les écoutait. C’étaient des civils, des militaires, tel Jean-Pierre Chevènement qui le premier a parlé de 800 disparus. Puis il y eut les publications de Bruno Étienne, de Fehrat Abbas, Claude Paillat, Gérard Israël, et bien d’autres jusqu’aux derniers ouvrages de Geneviève de Ternant, Jean-François Paya, Jean-Jacques Jordi, Jean Monneret, Guillaume Zeller.

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Guy Pervillé fait une analyse exhaustive et critique de tout ce qui est paru sur le sujet. En enseignant soucieux d’examiner tous les détails, il étudie, confronte les versions, et tente de faire une synthèse aussi objective que possible.

Pourquoi donc le silence s’est-il abattu sur cet épisode ? Parce qu’il est survenu à un moment où la guerre d’Algérie était censée être terminée et la paix être revenue sur un pays que 8 ans de guerre avait meurtri ? Parce que pour certains les pieds-noirs n’avaient que ce qu’ils avaient cherché ? Parce que l’OAS était responsable de tout cela ?

 

pourquoi le général Katz s’est-il tenu à distance des massacres ?

Pourquoi donc l’armée française qui était présente avec 18000 hommes a-t-elle attendu 5 heures avant d’intervenir ? Pourquoi le général Katz s’est-il tenu à distance de ces massacres ? Et quand il dira des décennies plus tard qu’il a suivi les ordres du général de Gaulle, nous avons du mal à le croire car, comme le montre Guy Pervillé, son témoignage n’est pas exempt d’erreurs, d’omissions, et même de contre-vérités.

Comment rendre compte de cette journée en gardant le recul nécessaire à l’historien ? L’auteur, qui connaît mieux que beaucoup de ses confrères cette période de l’histoire de l’Algérie, nous offre avec cette étude historiographique une leçon d’histoire qui ne peut qu’interpeller le lecteur.

Il reste toutefois une question importance sans réponse : quelles sont les raisons de ce massacre ?

Une analyse simpliste a pu désigner l’OAS – les derniers commandos de cette organisation, véritables despérados, pour reprendre le mot du général Katz - comme la responsable unique des débordements que tout le monde reconnaît désormais. Mais il est établi que tous les commandos ont quitté Oran le 28 juin 1962, que les Européens n’avaient plus d’armes, que tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher étaient partis.

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Européens d'Oran arrêtés le 5 juillet 1962

Bien sûr, la stratégie d’affrontement qu’elle avait mise en œuvre à partir du mois de février 1962 pour tenter de provoquer une réaction violente du FLN afin d’amener l’armée française à intervenir, a instauré un climat qui aurait pu favoriser les représailles au moment de l’indépendance. Mais cette présentation n’est guère convaincante. Les Algériens eux-mêmes ne l’authentifient pas.

 

complot lié à la prise du pouvoir par l’État-Major Général de l’ALN ?

S’agit-il comme l’évoque Gilbert Meynier et le soutient Jean-François Paya du résultat d’un complot lié à la prise du pouvoir par l’État-Major Général de l’ALN qui œuvrait pour Ben Bella et Boumediene ? Les archives sont muettes sur cette question. Cette hypothèse est séduisante et aucun élément ne permet de l’éliminer, mais elle se doit d’être étayée par des documents irréfutables pour pouvoir être entérinée. C’est l’avis de l’auteur.

D’autres questions moins essentielles nous interrogent - l’attitude du gouvernement français pendant et après ce drame, le nombre exact de victimes, la passivité de l’armée française - sont posées, les commentaires de l’auteur à leur propos méritent d’être analysés.

Voici donc un ouvrage qui est à ce jour le plus complet sur un sujet qui a enfin franchi le mur du mutisme. Il mérite de la part des historiens et de tous ceux que l’histoire de la guerre d’Algérie interpelle une attention toute particulière.

Roger VÉTILLARD

 

Oran, le 5 juillet 1962 - Guy Pervillé - Ed. Vendémiaire

 

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mercredi 16 juillet 2014

les tirailleurs sénégalais furent-ils de la "chair à canon" ?

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La Force Noire et la «chair à canon»,

Diagne contre Mangin, 1917-1925

Marc MICHEL, historien, universitaire

 

«Les régiments défilèrent ensuite devant Mangin. Au fur et à mesure les commandants de compagnies ordonnaient «Tête ! gauche !» devant le Général, mais pendant tout le défilé, presque imperceptiblement, mais cependant audible, un sourd murmure accompagnait le bruit des pas : «Assassin, assassin, assassin !»… la dernière compagnie s’éloigna sur la route. Le défilé prit fin. Mangin se tourna vers ses voisins. “Eh bien ! Ils sont très gentils, ces petits. Cela se passera très bien”. Il savait qu’ils marcheraient»

Cette anecdote, peut-être apocryphe mais cependant significative, et lourde de terribles souvenirs, a été racontée par le général de Gaulle à la fin de sa vie, à propos de la reprise du fort de Douaumont en 1916 par les troupes de Mangin (1).

Elle indique que celui-ci fut qualifié de «boucher des Blancs» bien avant qu’il le fut «broyeur des Noirs». Mais il est certain, par ailleurs, que l’interpellation du député du Sénégal, Blaise Diagne, dans le fameux Comité secret de la Chambre des députés, le 29 juin 1917, contribua fortement à sa légende.

Cependant, au-delà de la dénonciation de l’impéritie des chefs, c’est la question encore plus délicate du crime de discrimination raciale qui aurait fait des soldats noirs de la simple chair à canon. Sans l’accuser ouvertement de «crime», Diagne désigna Mangin, coupable.

La tache ainsi attachée au nom de ce dernier fut associée intimement à l’idée de la violence coloniale. Ce que nous voudrions montrer c’est comment, en réalité, le procès contre Mangin a été aussi un sous-produit de controverses à replacer dans le contexte des luttes politiques nouvelles de l’après-guerre.

Dans un premier temps, on examinera donc le sens et la portée des accusations formuléées par Diagne en 1917. Puis, dans un second temps, on tentera d’établir, autant que faire se peut, le bilan des pertes des troupes noires au cours de la Grande Guerre. Enfin, on verra comment le thème de la chair à canon de la guerre a été repris et instrumentalisé.

_________________

 

Mangin (1)Blaise Diagne (1)
le général Charles Mangin (1866-1925) et le député du Sénégal Blaise Diagne (1872-1934)


 

l'intervention de Blaise Diagne à l'Assemblée, 29 juin 1917

Le 29 juin, lorsque Diagne prend la parole, la polémique sur l’échec de l’offensive d’avril fait encore rage. Nivelle vient juste d’être «mis en congé» après les échecs militaires d’avril et de mai ; il est censé partager le commandement avec Pétain (2). Par contre, Mangin, relevé de son commandement depuis deux mois, attend dans l’indécision. Les députés, qui se réunissent pour la nouvelle session de la Chambre, le 22 juin, réclament des sanctions.

 

Paul Painlevé 1917
Paul Painlevé, ministre de la Guerre en 1917 (source Gallica Bnf et ici)

Au gouvernement, le ministre de la Guerre, Paul Painlevé, est très monté contre le «couple Nivelle-Mangin» et le président de la République, Poincaré, n’est guère mieux disposé. Les mutineries qui ont éclaté dans une série de régiments sont presque éteintes ; mais il est impossible de les ignorer. Au total, fin juin, la France en guerre peut sembler privée de commandement militaire, et, en outre, elle paraît dirigée par un gouvernement en faillite. C’est donc dans un climat extrêmement tendu que se réunit le Comité secret de juin.

Précisons aussi que Diagne est alors une étoile montante. Son élection à la députation du Sénégal en mai 1914, peut-être considérée comme la première victoire politique noire en Afrique de l’Ouest française (3). À la Chambre, il s’était placé sur les bancs de Gauche de l’assemblée, mais distinct des socialistes. Il s’était très vite imposé comme un orateur talentueux et un débatteur fougueux, capable aussi d’une maitrise remarquable de l’argumentation et démontrant une connaissance aiguë de la vie parlementaire métropolitaine.

Ses premiers mois avaient été discrets. Il sort vraiment de l’ombre à l’occasion des débats sur la citoyenneté des «Originaires» des «Vieilles colonies» (Antilles, Guyane, Réunion, Cochinchine, Inde, Quatre Communes du Sénégal) en juillet et septembre 1915 pour faire reconnaitre la citoyenneté pleine et entière de leurs habitants en contrepartie de l’impôt du sang. Il obtient à ces occasions de beaux succès et un brevet de patriotisme.

Dans ses premiers succès, il est incontestable que Diagne fut servi par son appartenance ancienne à la Franc-Maçonnerie, ce qui lui permit de parler d’égal à égal avec les administrateurs (dont beaucoup étaient également francs-maçons) et les députés. Cette appartenance n’indiquait d’ailleurs pas forcément communauté de vue ; Victor Augagneur, par exemple, appartenait à la même loge que lui. Mais elle avait fourni à Diagne un tremplin.

Il existait, en outre, une sorte de coalition des députés des «Vieilles colonies» ; on l’avait bien vu dans les débats à propos des lois de juillet et de septembre. Une sorte de «camaraderie parlementaire» liait les élus de ces terres d’Outre-mer derrière deux figures, le député de la Guadeloupe Gratien Candace et Blaise Diagne, député des Quatre Communes du Sénégal.

Très vite, on lui a reconnu une sorte de compétence «naturelle» pour toutes les questions concernant les soldats noirs. Jusqu’en 1917, il s’abstint de tout commentaire sur l’emploi des tirailleurs au combat. Mais il suivait de près leurs conditions de vie dans les «camps d’hivernage» créés dans le Midi de la France et au Courneau, près d’Arcachon en 1916, un camp où les conditions de vie étaient si mauvaises qu’il fut rapidement surnommé «camp de la misère».

 

camp de Courneau
camp "d'hivernage" des Sénégalais à Courneau, en Gironde

 

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passage de tirailleurs sénégalais à La Teste, en Gironde

 Après avoir en vain protesté auprès des autorités militaires, Diagne en en avait demandé officiellement la fermeture dans sa troisième grande intervention à la Chambre des députés, le 9 décembre 1916 (4). Il avait acquis ainsi certainement un degré de plus dans la «respectabilité parlementaire».

De sa longue intervention d’une heure au moins, savamment graduée et documentée, ressortent  de très graves accusations. La première visait l’expérimentation sur des soldats  noirs, comparés à des animaux, d’un vaccin contre le tétanos, révélée la veille par le journal Le Pays (5). Sans les démentir  formellement, Victor Augagneur, souligne alors de son banc qu’il ne s’agirait pas d’un fait de discrimination, mais de la simple constatation que les Noirs seraient plus sujets au tétanos que les Blancs… Personne ne relève la remarque parmi les parlementaires.

Quoiqu’il en soit, ce qui paraîtrait aujourd’hui un scandale n’est pour Diagne que la manifestation d’une «certaine déformation de la mentalité». Il n’évoque pas non plus l’affaire du Courneau où est expérimenté un «vaccin» contre le pneumocoque sous l’égide des médecins de Santé militaire et de l’Institut Pasteur. Ménage-t-il ainsi le sous-secrétaire d’État à la Santé militaire, Justin Godart, qui tente de s’opposer à cette expérimentation qui, estime-t-il, est contraire à la dignité des hommes ? On ne saurait trancher.

Seconde accusation sur le terrain des discriminations, dans le travail. Les Noirs, affirme-t-il, n’auraient été utilisés qu’à des travaux subalternes et à des corvées. En avril 1917, «comme dans les régiments coloniaux sont amatelotés à des régiments européens (6), il est entendu que les camarades européens ne doivent rien faire et que ce sont eux qui doivent faire les corvées».

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tirailleurs sénégalais en corvée de bois dans la Somme, 1914-1917

La question peut paraitre mineure ; pour Diagne, elle ne l’est pas car elle touche à la question sensible de la discrimination raciale. Interrompu à ce sujet par le député de l’Aisne, Pascal Ceccaldi, rapporteur de la commission des Troupes coloniales, celui-ci se fait «remettre en place» très vivement par le député du Sénégal qui s’érige en porte-parole des Noirs colonisés en Afrique «française» :

«L’interruption de M. Ceccaldi ne me gêne pas, elle me permet de dire une fois pour toutes,  que lorsque nous discutons des questions coloniales, celles que nous avons vécues, celles que nous vivons, vous, Monsieur Ceccaldi, qui ne connaissez les colonies que par les rapports de la commission du budget et n’êtes pas qualifié pour nous donner des démentis»

Évidemment, là aussi Diagne marque des points car il est vrai que les soldats noirs servirent souvent de main d’oeuvre pour les corvées, surtout dans la «zone des étapes». Le député noir remporte un nouveau succès salué par des exclamations «Très bien ! Très bien» et des «Mouvements divers». En ajoutant que le député de l’Aisne était bien allé sur le front, mais en «hôte des généraux», Diagne écrase son contradicteur et l’accuse d’avoir eu «une large part de responsabilité» dans les «erreurs» du commandement.

 

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tirailleurs sénégalais en colonne de marche

 

C’est bien en effet cette troisième accusation qui, pour lui, est la plus grave : le commandement a failli, promettant à «un véritable massacre» les soldats de couleur, «sans utilité» ajoute-t-il. Ce qui importe, aux yeux de Diagne, est de dénoncer «l’inimaginable légèreté de certains généraux» et, répondant à une assemblée impatiente de connaître le grand coupable, il lâche : «le Général Mangin, puisqu’il faut le nommer».

 

le général Mangin, un "chef de guerre"

Mangin est alors au sommet de son impopularité. Mais pour le comprendre, il est nécessaire de remonter en arrière.

On sait comment le nom de Mangin avait été associé à celui de Nivelle depuis la bataille de Verdun, au point qu’on put parler à leur propos dans les milieux militaires d’une «l’école de Verdun», visant par là une conception d’une bataille de rupture combinant  des assauts offensifs avec un puissant appui d’artillerie. Cette conception correspondait bien au tempérament de Mangin. Il l’avait déjà démontré et avait toujours suscité à la fois admiration et méfiance.

 

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tirailleurs sénégalais et leurs femmes partant pour le Maroc

 

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tirailleurs sénégalais contournant les remparts de Salé au Maroc

Après Fachoda, ses actions audacieuses au Maroc, la prise de Marrakech en 1912 et la soumission du Moyen-Atlas en 1913 l’avaient consacré comme chef de guerre. Elles l’avaient également consacré comme une forte tête, mal vu par l’État-major en métropole et par Lyautey au Maroc qui juge utile d’avertir Paris dès 1912 «de ne surtout pas lui donner la sensation qu’il est indispensable, sinon il devient intenable» (7).

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La Force Noire, lieutenant-colonel Mangin, 1911

Le fait est que le général exaspère et que sa campagne pour la création d’une Force noire qu’il poursuit depuis 1910 n’a rien retranché à sa réputation d’ambitieux et de gêneur. Ce projet avait été fraîchement accueilli en France. Il avait eu tout de même deux résultats tangibles ; il avait enraciné le mythe de l’Afrique «terre à soldats» et consolidé le réseau d’influence de Mangin dans les milieux qu’on peut qualifier de «nationaux-expansionnistes» (8).

Quand éclate la guerre, il est rappelé et obtient le commandement d’une brigade d’active puis il reçoit celui de la 5e division d’infanterie, qu’il garde jusqu’en mai 1916. Il continue aussi de manifester ce goût prononcé du panache qui avait déjà exaspéré certains de ses pairs avant la guerre. Il démontre encore plus ses capacités de meneur d’hommes (9).

Mangin et Baba en 1916
le général Mangin et son ordonnance Baba Coulibaly, Le Miroir, 28 septembre 1916

En fait, son grand moment arrive en 1916 lorsque sa division rejoint Verdun et qu’il passe sous les ordres de Nivelle. Leur relation est immédiatement bonne et c’est ensemble qu’ils conçoivent les deux offensives pour la reprise du fort de Douaumont, la première qui échoue en mai, la seconde qui réussit, le 24 octobre. Or, lors de cette seconde attaque, les deux bataillons de Tirailleurs sénégalais utilisés, ont démontré une valeur combative exceptionnelle et une ardeur que se plut à souligner Mangin :

«Hier les Sénégalais ont traversé Verdun ; ils brandissaient leur coupe-coupe en criant “Douaumont ! Douaumont !”. Je ne suis pas très certain qu’ils comprenaient, mais pour eux, Douaumont, ce sera la dernière tranchée qu’on leur permettra de prendre (avant d’aller à Fréjus) et, après tout ils ont raison» (10).

 

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tirailleurs sénégalais au repos à Fréjus

Lorsque l’offensive de 1917 est mise au point par Nivelle, la valeur des soldats noirs n’est plus discutée, d’autant plus qu’ils l’ont aussi démontrée sur la Somme. En 1917, Mangin est cette fois au cœur du dispositif de Nivelle, à la tête de la VIe Armée. Il réclame «ses» Sénégalais dont il escomptait la puissance de choc et il est écouté au GQG où certains cherchent à tout prix à récupérer des hommes et, des Noirs pourquoi pas afin «d’économiser du sang blanc» comme on l’évoqua alors (11).

Quelles que soient les intentions, qui présidèrent à l’envoi des Noirs au Chemin des Dames, pour la première fois, un nombre considérable de «Sénégalais» y furent envoyés en mars 1918 ; ils furent regroupés en régiments de marche et placés au coeur du dispositif d’attaque de la VIe Armée.

Après les tergiversations qui présidèrent au rassemblement de ces hommes entre janvier et mars, vingt-et-un bataillons noirs furent affectés au 1er et au 2e Corps d'Armée Colonial (CAC) (12). Ils ne furent pas employés par la suite de la même manière, certains regroupés en régiments homogènes (le 57e et le 59e  cités par Diagne dans son réquisitoire), d’autres «panachés» dans des régiments mixtes (le 57e également cité par Diagne) ou encore dans des brigades mixtes.

Le député du Sénégal était très bien renseigné. Il est vrai que rarement au cours de la guerre, les opérations furent plus suivies par nombre d’observateurs de tout genre, comme le démontrèrent les controverses postérieures entre Mangin et Painlevé (13).

tirailleurs (11) revue
tirailleurs sénégalais passés en revue

Effectivement, parlementaires, journalistes, curieux voulurent «voir sur place»… des deux côtés d’ailleurs, français et allemand. Ainsi, est-il consigné dans un JMO de BTS, «deux dames furent même aperçues en compagnie de quelques soldats allemands et des observateurs dans les arbres» (14). Diagne fit même état d’informations directes d’officiers et de la communication de rapports militaires qu’il cite abondamment au cours de son interpellation afin de montrer les pertes  exceptionnellement élevées des unités noires.

Au total, pour Diagne, les choses sont claires : tout ce qui est arrivé est de la «faute à Mangin». Il en surestime d’ailleurs l’influence car, affirme-il, «il faisait du général Nivelle, ce qu’il voulait». Sans doute mélange-t-il ici tactique et stratégie, mais il est exact que Mangin obtint d’employer le maximum de soldats noirs contre les réticences de la Direction des Troupes coloniales et de Lyautey, alors ministre de la Guerre. Arrivés au front dans des conditions déplorables de transport et d’installation, ces hommes déjà décimés par le froid, abordèrent l’offensive dans un état physique déplorable avec des instructions de combat déraisonnables.

Pourtant, ce que dénonce Diagne, ce ne sont pas tellement les pertes des troupes noires que les conditions d’emploi qui rendirent inévitable leur énormité, entre autres, l’envoi prématuré au front et l’absence de «précautions» du haut-commandement, contraire à la dignité même de ces combattants :

«Nous avons des raisons de combattre, mais nous demandons à combattre dans des conditions humaines rationnelles ; nous demandons que celui qui a un fusil à la main n’ait pas l’impression qu’il est un peu du bétail».

 

caricature Mangin 1917
Le Rire, samedi 17 février 1917, avec deux formules :
"le général Mangin et ses exécutants" et "Musique de guerre : un Noir vaut deux Boches"

Et, ajoute-t-il plus loin, pour être complètement explicite : «J’ai le droit de dire au Gouvernement, pour celui qui l’a précédé, c’est chaque fois un crime contre la défense nationale de traiter ainsi les hommes qui viennent ici, n’ayant rien d’autre à défendre que la liberté que vous devez demain leur donner d’une façon complète…»

Après une telle déclaration de patriotisme, il est évidemment applaudi par ses pairs, surtout à gauche, et termine son intervention par un grand effet d’éloquence en renouvelant ses accusations contre Mangin :

«La seule personne que je voie, je suis obligé de la voir, c’est le général Mangin ; c’est lui qui a semé l’idée de ces légions de millions d’hommes noirs. Cette idée-là procède de celle même que M. Dalbiez formulait, à savoir qu’on a encore la prétention que du matériel humain peut résister au canon  et à la mitraille. Eh bien ! non, même pas des nègres.»

 Ce qu’on retiendra est un réquisitoire véhément contre le général Mangin.

 

les chiffres de victimes parmi la Force Noire

Reste que les pertes des troupes noires en 1917 ont bien fourni la matière essentielle de l’argumentaire de Diagne. Mais avant de tenter d’en évaluer la validité, quelques réflexions méthodologiques sont nécessaires en préalable.

Dans un article fondamental, Antoine Prost a déjà montré toute la difficulté d’une appréciation indiscutable des pertes françaises de la Grande Guerre et a souligné que la France de l’entre-deux-guerrres «n’a pas cherché à savoir le coût humain de la guerre» (15). A fortiori, sans doute, en ce qui concerne les troupes «coloniales».

tirailleurs (19) Furnès Belgique
tirailleurs sénégalais à Furnes en Belgique

Les réserves concernant l’évaluation des pertes françaises dans leur ensemble sont encore plus  fortes en ce qui concerne l’évaluation des pertes «indigènes», des troupes noires en particulier (16).

La première et de loin la plus importante est que les états d’effectifs établis régulièrement par le commandement ne classaient pas les hommes selon leurs origines géographiques ou leur couleur de peau, mais par grades : officiers, sous-officiers, hommes de troupe. L’établissement de statistiques fut aléatoire, parcellaire et très tardif.

Ce n’est qu’au lendemain de l’Armistice que le Ministère de la Guerre demanda aux commandants d’Armées d’établir des états permettant de les identifier car, estima-t-on alors, «il serait utile de pouvoir séparer les indigènes coloniaux et ceux de l’Afrique du Nord du reste du contingent».

Jusqu’alors les états d’effectifs ne les comptaient pas à part et les états qui furent dressés à l’issue des grandes actions ne permettent que des appréciations ponctuelles. Or, même au niveau des bataillons, ces derniers comprenaient au moins 10% des Blancs dans leurs rangs, officiers, sous-officiers, mais aussi soldats. Si l’on ajoute que les hospitalisations, les décès à l’Arrière ou dans les formations sanitaires ne furent pas enregistrés de façon systématique, on constatera qu’il est très difficile de donner des chiffres sûrs.

Il n’existe pourtant pas d’autres sources que les évaluations de l’Armée. La première estimation que nous avons trouvée date du 20 novembre 1917 (17). Elle n’est ni suffisante, ni bien sûr satisfaisante ; la moitié des morts recensés à cette date le furent sous la rubrique «morts divers» à l’arrière. Un an plus tard, les travaux du 1er Bureau qui servirent à l’élaboration du rapport Marin ne sont guère plus satisfaisants et se contentèrent d’évaluations globales et approximatives des pertes des «troupes indigènes».

résolution Louis Marin pertes
proppsiition de résolution à la Chambre des députés
sur le bilan des pertes des nations belligérantes,
par Louis Marin, 20 mars 1920

Il faut attendre 1919 pour qu’une étude plus précise de la Direction des Troupes coloniales permette des appréciations plus détaillées. Ce sont ces dernières et celles du rapport Marin qui ont fourni la base d’un rapport complémentaire présenté à la Chambre par le député Henri des Lyons de Feuchin, en mars 1924 (18).

Rapproché des rapports précédents et des documents de diverses sources, il permet d’établir un bilan relativement fiable et de comparer avec les autres contingents métropolitains et coloniaux. La plus grande incertitude dans les bilans porte sur les «disparus». Certains d’entre eux ont été récupérés par les ambulances, d’autres sont décédés par la suite et comptabilisés tantôt parmi les «vrais» disparus, tantôt parmi les morts… dans le désordre qui a parfois suivi les offensives.

Si l’on descend jusqu’au niveau des JMO en 1917, on ne peut que corroborer les affirmations de Diagne. Elles s’expliquent par un faisceau de raisons. Les soldats noirs de 1917 furent souvent de jeunes soldats recrutés en 1916, «instruits» superficiellement dans les camps de Saint-Raphaël et de Fréjus avant d’arriver sur le front dans la seconde quinzaine de mars où, comme le souligna justement Diagne, ils endurèrent de conditions météorologiques épouvantables.

Complètement désemparés dès que leurs cadres furent mis hors de combat aux premiers moments de l’offensive, ils perdirent leur capacité de réactions, créant parfois des paniques au cours de leur reflux vers les lignes arrière comme le souligna d’ailleurs Painlevé en 1919 dans son fameux mémoire intitulé la Vérité sur l’offensive du 16 avril 1917. En effet, il y évoqua les «désordres» qui avaient suivi l’échec de l’offensive du 16 avril et affirma que «l’emploi des Sénégalais avait donné lieu à de gros mécomptes (19)».

Comment finit la guerre
Comment finit la guerre, général Mangin, 1920

Euphémisme, car, ainsi que le constate en 1917 un rédacteur de JMO, non seulement «le froid les engourdit et les rend inaptes au combat», mais les évacuations (gelures des pieds, affections pulmonaires aiguës) se comptèrent par milliers. Dans ces conditions, il est incontestable que les pertes des troupes noires (morts, blessés, disparus, prisonniers) furent particulièrement élevées. Pour autant, qu’on puisse les évaluer à partir des données des JMO, elles représentèrent la plupart entre un quart et un tiers des effectifs engagés dans chaque bataillon, dans les deux seules journées du 16 et du 17 avril.

Si l’on tente, maintenant une comparaison avec les autres moments de la Grande Guerre, on constatera, que les pertes des Noirs furent toujours très lourdes, ce qui incita d’ailleurs le commandement à une certaine prudence dans leur emploi. Plus que sur leur emploi massif, on paraît avoir compté surtout sur la peur qu’elles pouvaient inspirer à l’ennemi (20).

Kladderadatsch
Kladderadatsch, journal satirique allemand, 23 juillet 1916 ;
"la civilisation de l'Europe" (source)

Sur la Somme déjà en 1916, déjà, les BTS engagés dans les secteurs de Barleux et de Biaches au sein du 2e Corps d'Armée Colonial (CAC), devant Péronne, subissent des pertes de 20 à 30% des effectifs, 50% pour le 71e BTS par exemple, dans les terribles journées du 1er et au 5 juillet ; ils continuèrent à en enregistrer jusqu’en septembre et leur envoi dans les camps d’hivernage. L’exemple le plus effroyable est peut-être celui, du 61e BTS, le bataillon qui fut justement l’acteur de la seule «mutinerie» de tirailleurs sénégalais pendant la Grande Guerre, en août 1917.

Un an plus tôt, au soir de l’attaque, du 9 juillet, il a perdu les deux-tiers de ses hommes au cours de la tentative pour prendre la position dite de la Maisonnette, au sud de Biaches : 28 morts, 243 blessés, 332 disparus…. «Ces chiffres parlent d’eux-mêmes», commenta le rédacteur du JMO (21). Aussi, l’interminable bataille de la Somme laissa-t-elle un souvenir terrible dans la mémoire des survivants tant les combats furent acharnés.

tirailleurs (20) au départ
tirailleurs sénégalais au départ

L’année 1918 est associée à la défense de Reims (22). Une vingtaine de bataillons y participèrent ; les pertes repérées de quatorze d’entre eux en mai et juin 1918 sont si inégales qu’on ne saurait en tirer de conclusion générale. Si elles furent moins importantes qu’en 1917, l’effectif de soldats noirs fut aussi inférieur (environ 12.000 en 1918, 15.000 en 1917) ; par conséquent la proportion par rapport aux effectifs engagés ne fut pas nécessairement différente. Elles semblent aussi avoir été légèrement supérieures à celles des Blancs, surtout parmi les blessés, intoxiqués et disparus, une fois de plus, mais la différence est peu significative.

Bien entendu, il faut tenir compte également des pertes au cours des offensives françaises ultérieures, en particulier celle de la 10e Armée sous les ordres de Mangin, revenu en grâce, en juillet puis de  la «Marche à la Victoire» et, surtout, des opérations dans les Balkans. Au total, néanmoins, rien ne permet de contredire vraiment les évaluations données par Lyons de Feuchin après la guerre, seulement d’établir une fourchette variant de 29.000 à 31.000 morts, sans pouvoir réellement établir le nombre des hommes mis «hors de combat»...

Enfin, si une comparaison doit être s’effectuée, elle doit l’être avec les fantassins de l’Armée métropolitaine et non avec l’ensemble des pertes l’Armée française qui furent très variables (23). La paysannerie française, principale pourvoyeuse de l’infanterie, paya du même prix le désastre de la guerre : un homme sur cinq. Ajoutons, que l’effroyable décompte des pertes devrait tenir compte enfin du fait qu’une partie considérable (1/3 ?) d’entre elles, se produisirent à l’Arrière où les tirailleurs furent décimés par les maladies pulmonaires (24).

Au total, la question ne peut être véritablement tranchée. Il est possible cependant de soutenir quelques propositions.

1. Elles n’ont pas été globalement plus élevées que celles des fantassins métropolitains.

2. L’année 1917, et tout spécialement les journées du 16-17 avril, a été effectivement très meurtrière.

3. Diagne eut raison de souligner la responsabilité de Mangin. Mais il n’a pas du tout contesté la légitimité de l’Appel à l’Afrique.

4. Enfin, Mangin, déjà en position d’accusé en 1916, en a gardé une image particulièrement négative. Après la guerre, cette image s’ancra définitivement, comme un des piliers d’un argumentaire antimilitariste, plus encore qu’anticolonialiste.

 

tirailleurs (14) groupe
groupe de sénégalais en 1914-1918

 

l'après-Mangin

Le 12 mai 1925, le général Mangin s’éteignait après trois jours de souffrance, diagnostiqués en une «crise d’urémie foudroyante et une appendicite aiguë» (25). Immédiatement, les spéculations les plus extravagantes coururent sur cette mort suspecte. Certains parlaient à mots couverts d’assassinat… d’autres, évoquaient les «revanchards allemands».

En Allemagne, on pouvait lui reprocher beaucoup de choses. En France, également. L’homme est classé à droite, et même à l’extrême-droite ; il était très encombrant (26). Clemenceau l’avait abandonné en 1919 en le promouvant au Conseil supérieur de la Guerre. Il y siégea jusqu’en 1922, en même temps qu’il présida une Commission interministérielle sur l’Armée indigène. Il en avait profité pour développer de nouvelles théories sur la prochaine guerre ; mais il supposait aussi sur une supériorité numérique d’une France où il y aurait «sous les armes à peu près autant de Français de couleur que de Français blancs» (27).

À l’époque, le différend avec Diagne semble dépassé. Celui-ci est passé complètement du côté gouvernemental. Choisi par Clemenceau, en 1917, pour devenir commissaire de la République en AOF, il est devenu un personnage considérable. Après sa réélection triomphale en 1919 au Sénégal, il occupe les fonctions de commissaire général aux effectifs coloniaux. À la Chambre, il soutient l’instauration du service militaire obligatoire en Afrique noire car il considère l’Armée comme l’école de la République et un gage d’obtention de la citoyenneté.

Beaucoup y verront l’amorce d’une trahison scellée lors des élections de 1924 où Diagne fut accusé d’avoir fait alliance avec les maisons de commerce et l’Administration. Quant à ses relations avec Mangin, il est peu probable que les deux hommes s’apprécièrent, encore moins se fréquentèrent…

Cependant, moins de choses qu’auparavant les séparent, d’autant plus que le général accompagnait maintenant son discours colonial d’un programme teinté de progressisme ; il soutenait la promotion des «indigènes» aux grades supérieurs. Désormais, «on ne peut pas traiter les races indigènes comme des races irrémédiablement inférieures» affirmait-il dans un programme de réformes qu’il n’aurait sûrement pas envisagé avant la guerre (28).

En fait, Mangin avait contre lui deux catégories d’adversaires. D’abord, le personnel politique du Cartel mis en place par les élections de 1924, Painlevé, en tête. La gauche radicale, victorieuse en 1924, le soupçonne de vouloir «jouer les Boulanger». En fait, Mangin s’est fait des ennemis dans toute la classe politique. Comme il avait paru véritablement incontrôlable, on l’avait même envoyé représenter la France dans une grande mission de prestige… en Amérique du Sud ! Il y avait été d’ailleurs accueilli en héros. [référence]

Mangin en Argentine
le général Mangin en Argentine, au printemps 1921

En fait, la «question Mangin» n’est qu’un épiphénomène de la controverse sur l’offensive ratée de Nivelle d’avril 1917. Les controverses s’éloignaient ; mais elles demeuraient cependant. Au lendemain de la guerre, Painlevé se défend encore d’avoir voulu démissionner le chef de la VIe Armée, affirmant que Nivelle lui avait même demandé l’éloignement de son subordonné en le nommant gouverneur général de l’AOF (29).

Le fait est invérifiable ; en tout cas, le «clan Mangin» n’a pas oublié et sa rancœur se traduit encore aux obsèques quand la veuve du général, conformément à la volonté de ce dernier, refuse la médaille militaire décernée par le gouvernement présidé alors par le même Painlevé. Cette rancœur est d’ailleurs tellement forte qu’elle fait savoir au gouvernement qu’elle s’abstiendra d’assister aux obsèques de son mari, si le président du Conseil y préside (30) ! La presse de droite interprète alors l’abstention gouvernementale comme un camouflet infligé à un héros, une preuve de «la séparation de la République et de l’Armée» (31).

Les adversaires les plus déterminés de Mangin se trouvent cependant à l’extrême-gauche, au Parti Communiste français. En effet, L’Humanité se déchaîne à l’occasion des obsèques de Mangin. Il n’est pas de mots pour le qualifier de «grand tueur d’hommes», de «boucher décoré», de «soudard africain», «d’âme féroce» et, bien sûr, de «broyeur des Noirs»…

Des caricatures outrées le désignent à la vindicte ouvrière en tablier de boucher ou en baudruche galonné au masque impitoyable ; il est vrai que physique et le visage de Mangin s’y prêtaient bien… (32). On rappelle à cette occasion, ses «exploits» au Maroc avant la guerre. En juillet, lorsque la municipalité de Paris vote une subvention à la veuve du général pour l’éducation de ses enfants, le représentant du PCF au conseil s’indigne contre «les hommes dont se servirent Mangin et les autres généraux en Rhénanie ; il cite patrons de maisons closes, repris de justice, condamnés pour vols, brigandage, coups et blessures»…

Le contexte  de la guerre du Rif favorise évidemment cette campagne de dénonciation. Quand, en avril, isolé et désavoué, Lyautey a quitté le Maroc, le PCF a pris parti violemment contre lui. Un «comité d’action contre la guerre» créée en 1924, sous la direction de Jacques Doriot et de Pierre Sémard, prépare une grande journée d’action, une grève générale prévue en octobre 1925. En attendant ce grand jour, la mort de Mangin est l’occasion de dénoncer les militaristes et les impérialistes dont il est devenu un symbole.

En fait, la campagne correspond à la ligne du parti suivie depuis sa création. En 1920, une des fameuses vingt-et-une conditions, la huitième, avait spécifié aux futurs partis communistes dans le monde, et en particulier en France, la nécessité de «dévoiler impitoyablement les “prouesses” de ses impérialistes aux colonies».

Emboitant le pas, le PCF avait désigné Mangin à la vindicte révolutionnaire, dès son congrès de 1921, à Marseille. Mais, remarquons-le, ce n’est pas vraiment l’exploitation de la «chair à canon» qui fut dénoncée ; c’est le danger que ferait peser sur la classe ouvrière la constitution d’une telle force entre les mains des militaristes et au service du Capital.

«Le militarisme français se vante par la bouche de Mangin de disposer de 400.000 soldats indigènes ; à la vérité, et par des procédés susvisés, il peut lever 1 ou 2 millions d’Africains et d’Asiatiques. Il espère ainsi des victimes plus dociles que les ouvriers et les paysans français, et aussi se servir des contingents coloniaux comme instrument aveugles pour opprimer et écraser le prolétariat d’Europe». [source seconde]

 

Bull comm fév 1922 Colonies (4)       Bull comm fév 1922 Colonies (1)
le Bulletin Communiste, 14 février 1922, Thèses adoptées par le 1er Congrès du PCF ;
dans celle sur les Colonies, le général Mangin est mis en cause

 

Bull comm fév 1922 Colonies (2)

Bull comm fév 1922 Colonies (3)
la mise en cause de Mangin qui pourrait "écraser le prolétariat d'Europe"

 

L’argumentation était fort ancienne, déjà développée avant la guerre. Simplement, la crise marocaine fournissait au PCF l’occasion d’une récupération qui laissait de côté les socialistes embarrassés. L’argument était simple : les troupes coloniales en général, la Force noire, en particulier, n’étaient que des instruments utilisés contre les peuples au Maroc comme en Europe. Replacés dans la fièvre politique du moment et dans la rhétorique révolutionnaire, ces outrances ne surprennent pas. Elles illustrent les ambigüités fondamentales de la question de l’Armée noire.

 

une "légende Mangin" relayée par Blaise Diagne

En 1920, Mangin écrivit : «il faut avoir une grande habitude de la bataille pour ne pas se laisser impressionner par la nuée de blessés qui refluent sur les arrières de toute grande attaque à la fin de la première journée»… Nul doute qu’il avait en tête que, le 16 avril 1917, l’emploi des tirailleurs sénégalais lui valut sa légende «mensongère» à ses yeux. Il est probable, cependant, que cette «légende» n’aurait pas eue l’écho qu’elle a reçu si elle n’avait pas été relayée par Blaise Diagne, et surtout si elle n’avait pas été amplifiée plus tard par l’extrême-gauche pour dénoncer le militarisme au service du capitalisme.

Les soldats noirs n’ont peut-être pas constitué la chair à canon sacrifiée à l’avance dont parlait Diagne, et qu’en définitive leurs pertes globales ne furent pas plus élevées que celles des autres troupes.

Si l’on se place du point de vue africain, toutefois, il est évident que la conviction d’avoir servi de chair à canon devait être partagée par beaucoup d’Africains, et peut-être encore plus aujourd’hui qu’hier (33), et bien que le témoignage de Bakary Diallo puisse inviter à nuancer (34).

Force-Bonté couv  Bakary Diallo cr
Force-Bonté, de Bakary Diallo, 1926 et France et Monde, octobre-novembre 1926

 

Mais là n’était pas le problème à l’issue de la Grande Guerre. Lorsque celle-ci s’achève, Diagne et ses partisans ne dénoncent pas du tout l’Appel à l’Afrique ni l’emploi des soldats noirs en Europe ; au contraire, ce qu’ils veulent, à leur manière, c’est ouvrir une brèche dans «la forteresse coloniale» pour employer l’expression de Daniel Rivet, s’en servir comme d’un levier en vue d’obtenir les droits d’une véritable citoyenneté.

Il n’en reste pas moins que la Grande Guerre ancra profondément la légende en y ajoutant des dimensions morale et théorique qui ne paraissent pas avoir existé au début.

En effet, une trentaine d’années plus tard une des plus grandes autorités intellectuelles de l’après-Seconde Guerre mondiale, Hannah Arendt, la reprit à son compte en dénonçant dans la Force Noire «une forme économique de chair à canon produite selon les méthodes de fabrication en série» (35).

Hannah Arendt empruntait son raisonnement à un article de presse d’un journaliste britannique du Manchester Guardian, nommé W.P. Crozier, article paru le 21 janvier 1924 dans le périodique New Republic. Elle ajoutait que lors de la Conférence de la Paix, en 1918 (sic !), Clemenceau aurait obtenu «le droit illimité à lever des troupes noires». Elle attestait ainsi la précocité et la diffusion de la légende de la chair à canon au-delà de l’hexagone. Elle montrait aussi involontairement comment une légende peut s’enraciner. Mais, ceci est  un autre débat.

Marc MICHEL
communication au colloque international
"Les troupes coloniales et la Grande Guerre"
Reims, 7 et 8 novembre 2013 - programme

 

Baba Coulibaly octobre 1914
Baba Coulibaly, ordonnance du général Mangin, octobre 1914

(source : Archives départementales du Cantal)

 

Baba_Coulibaly_1915
Baba Coulibaly, ordonnance, ou "escorte", du général Mangin, 1915
(source : Archives départementales du Cantal)

1 - Christian FOUCHET, Les Lauriers sont fleuris, Paris, Plon, 1973, p. 185. Peut-être apocryphe car le capitaine de Gaulle fut fait prisonnier à Verdun le 2 mars 1916, donc avant l’arrivée de Mangin dans le secteur.

2 - Sur Nivelle, cf. le «livre-réhabilitation» de Denis ROLLAND, Nivelle, l’inconnu du Chemin des Dames, Imago, 2012.

3 - G. Wesley JOHNSON, Naissance du Sénégal contemporain, Aux origines de la vie politique moderne (1900-1920), Karthala, 1991.

4 - Cf. Le documentaire de Serge SIMON, Une pensée du Courneau, Le mystère du camp des nègres, Grand Angle Productions, (2011).

5 - Ce journal presque inconnu avant la guerre, tirait à 64.000 exemplaires en 1917 (cf. Benjamin GILLES, Lectures de Poilus, 2013, p. 308).

6 - Les Tirailleurs conservèrent leur cohérence de base en bataillons, mais furent associés (amatelotés) à des unités blanches pour constituer des régiments de marche en avril 1917.

7 - LYAUTEY Albert-Louis, Lyautey l’Africain, Textes et Lettres…, cité par Louis-Eugène MANGIN, Le général Mangin, 1866-1925,  préface de Jean-Baptiste Duroselle, Ed. Lanore-Sorlot, 1986, p. 130. Cette biographie de Mangin, par un de ses fils, reste la meilleure biographie disponible sur Mangin. Il ne cache pas l’hostilité de Lyautey à l’égard de ce subordonné trop remuant et «dangereux»…

8 - Réseau plus que milieu d’officiers coloniaux (les «Soudanais» d’Archinard), des politiques (Gabriel Hanotaux), des journalistes, constitué à la fin du XIXe siècle.

9 - Son fils rapporte, à cet égard, un épisode, qu’a raconté également, Roland Dorgelès dans Les Croix de Bois, à l’occasion de la bataille de Vimy, après la prise du village de Neuville-Saint-Waast, en juin 1915 : «Le général s’est levé sur ses étriers et, d’un grand geste de théâtre, d’un beau geste de son épée nue, il NOUS (souligné par l’auteur) salua… Le régiment, soudain, ne fut plus qu’un être unique. Une seule fierté : être ceux qu’on salue ! Fiers de notre boue, fiers de notre peine, fiers de nos morts.»

10 - MANGIN Charles, Lettres de Guerre, Fayard, 1950, p. 149.

11 - Dans son travail sur Nivelle, Denis Rolland nous reproche d’avoir attribué à Nivelle la rédaction de la note en question, alors qu’elle aurait été signée par le colonel Renouard, homme fort du GQG. Dont acte… La note était tout de même suffisamment provocatrice pour qu’elle fût rayée.

12 - L’appel à l’Afrique,…1982, p. 311 sq. Trois autres bataillons combattants rejoignirent aussi le front, mais ne furent pas sous les ordres de Mangin.

13 - Cf. Paul PAINLEVE, La vérité sur l’Offensive du 16 avril 1917, Presses de la Renaissance, décembre 1919 et Charles MANGIN, Comment finit la guerre, Revue des Deux Mondes et Plon, 1920.

14 - JMO du 69e BTS  au 17 avril 1917.

15 - Antoine PROST, «Compter les vivants et les morts, l’évaluation des pertes françaises de 1914-1918», Le Mouvement social, 2008/1 (n° 222).

16 - Nous nous permettons sur ce sujet de renvoyer à notre thèse L‘appel à l’Afrique…, 1982, op. cit., p. 405 sq. dont nous reprendrons ici l’essentiel des conclusions. La question a été reprise par l’historien américain Joe Lun, Memoirs of the Maelstrom, A Senegalese Oral History of the First World War, Heinemann, James Currey, David Phîlip ed., 1999, dont nous ne partageons pas toutes les conclusions.

17 - «Dépôt commun des régiments mixtes et de Sénégalais. État numérique des pertes des sénégalaises parvenues au dépôt pendant le mois de novembre 1917» (SHAT, 7 N 2121).

18 - Rapport fait au nom de la Commission de l’Armée chargée d’examiner la proposition de résolution de M. Louis Marin sur le bilan des pertes en morts et en blessés faites au cours de la guerre  par les nations belligérantes», Chambre des députés, annexes à la séance du 18 mars 1924, rapport du baron Lyons de Feuchin.

19 - Paul PAINLEVE, La Vérité sur l’offensive du 16 avril 1917, N° spécial de la Renaissance, 1919 ; on sait comment  Mangin, qui attribuait son limogeage à Painlevé, y répondit par Comment finit la guerre.

20 - Peur que pouvaient partager d’ailleurs les fantassins français… Barbusse en fait état dans un passage fameux du Feu mélangeant d’ailleurs les Bicots et les tirailleurs

21 - 29 N 871, JMI du 61e BTS.

22 - L‘appel…, op. cit., p. 327-328.

23 - Les tableaux des pertes des troupes «françaises» et les pertes «sénégalaises» par année de guerre, établis par l’historien américain Joe Lunn (pp. 143-144) à partir du rapport Marin nous paraît d’autant plus discutable que celui-ci ne fait pas de distinction entre les différentes formations, infanterie, artillerie, génie, train, aviation, etc…

24 - En particulier dans le camp du Courneau où reposent encore 942 tirailleurs, sous un tertre dédié à leur mémoire. (Cf. Le documentaire de Serge Simon, Une pensée du Courneau…).

25 - Louis-Eugène MANGIN, op. cit., p.291.

26 - Le fait d’avoir été le gendre du gendre de Godefroy Cavaignac, antidreyfusard notoire, par son mariage en 1905, ne fut certainement pas étranger à la méfiance des Républicains à son égard.

27 -Charles MANGIN, Comment finit la guerre…, op. cit.

28 - Ibid, p. 798 sq (Mangin souhaite développer la collaboration des indigènes par la consultation de leurs représentants «naturels», le développement d’assemblées locales, l’institution ultérieure de Parlements par colonies, la création d’Écoles normales d’instituteurs, de médecins, de sages-femmes etc…). Au sein de la Commission interministérielle des Troupes indigènes, il s’opposa ouvertement aux représentants de l’Afrique du Nord très hostiles à la formation de cadres indigènes.

29 - Paul PAINLEVE,  La vérité sur l’offensive du 16 avril 1917… op. cit. , p. 74.

30 - Louis-Eugène MANGIN, op. cit., p. 293.

31 - Le Temps, 17 mai 1925, Revue de presse.

32 - L’Humanité, 13 mai, 16 mai, 26 mai, 16 juillet 1925.

33 - En témoignent les réactions du public aux deux Rencontres Images et Histoire, organisées à Brazzaville en novembre 2012 et novembre 2013 par Louis Estienne, conseiller pédagogique et professeur au Lycée Saint-Exupéry de Brazzaville, sous l’égide de l’Agence pour l’Enseignement français à l’Étranger.

34 - Bakary DIALLO, Force-Bonté, 1e éd. Préfacée par Jean-Richard Bloch, Paris, Rieder, 1926, 2e éd., NEA-ACCT, Dakar, 1985, préface du doyen Mahamadou Kane.

35 - Hannah ARENDT, Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002, p. 376.

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tirailleurs (1)
arrivée de tirailleurs sénégalais à Marseille, 14 juillet 1913
"adjudants : Martineau, Mamaditararoie, Barkeldiallo"

 

tirailleurs sénégalais ou marocains ?

 

Tirailleurs sénégalais Amiens 1914 (2)
passage de "tirailleurs sénégalais" à Amiens, 1914 (?)

 

Tirailleurs sénégalais Amiens 1914 (1)
passage de" tirailleurs marocains" à Amiens, 1914 (?)

 

traversée Amiens Armée d'Afrique
"le passage de l'armée d'Afrique" à Amiens, 1914 (?)

 

Amiens avenue Jules Ferry 2013
configuration actuelle du lieu de passage des tirailleurs à Amiens
(identification : Archives municipales d'Amiens)

 

- commentaire : il est fort probable que la première carte postale légendée "tirailleurs sénégalais" le soit par négligence ou par erreur et que les soldats en question soient plutôt - comme légendé sur la seconde carte - des tirailleurs marocains ; leurs tenues, leurs coiffures, leurs visages plaident en faveur de cette identification.
Quant à la troisième légende, elle reste vague en intitulant l'image : "Le passage de l'armée d'Afrique" (l'endroit n'est pas exactement le même... mais les personnages sont identiques).

Michel Renard

 

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jeudi 10 juillet 2014

les Attachés de Défense français n'ont pas le droit d'écouter Bernard Lugan...!

Diapositive1

 

 

l'africaniste Bernard Lugan invité par l'Armée...

et censuré par l'Élysée !

 

Le 24 juin 2014, à la demande des Armées, je devais présenter "L'interaction religieuse, culturelle, historique et géopolitique entre les cinq pays de l'Afrique du Nord et ceux de la bande sahélo-tchadienne" aux Attachés de Défense français en poste dans la quinzaine de pays concernés, plus le Nigeria. Le but de cette intervention très spécialisée était de donner à nos Attachés de Défense une nécessaire vision globale ainsi que des clés de lecture dépassant les frontières de leurs affectations respectives.

Quelques jours avant la date prévue, un ordre comminatoire téléphoné depuis l'Elysée contraignit les organisateurs à décommander la prestation bénévole qui m'avait été demandée dans l'urgence et pour laquelle, compte tenu de l'actualité et des enjeux, j'avais annulé des engagements prévus de longue date.

Alors que la complexité des situations locales et régionales nécessite une connaissance de plus en plus "pointue", non idéologique et basée sur le  réel, la présidence de la République, avec un sectarisme d'un autre temps, a donc privé les Attachés de Défense français d’une expertise à la fois internationalement reconnue et nécessaire à la bonne compréhension des zones dans lesquelles ils servent...

J'ai attendu des explications. Comme elles ne sont pas venues, j'ai donc décidé de publier ce communiqué afin que le public sache que des héritiers de la "section des piques" gravitent dans l'entourage immédiat du chef de l'État d'où ils lancent les "colonnes infernales" de la pensée sur les esprits libres.

Le prochain numéro de l’Afrique Réelle que les abonnés recevront au début du mois d'août contiendra le texte de mon intervention censurée qui sera naturellement amputé des éléments confidentiels que je réservais à l'auditoire spécifique auquel elle était destinée. Les "tchékistes" de l'Elysée le découvriront en primeur puisque la présidence de la République est abonnée à l'Afrique Réelle et qu'elle reçoit mes communiqués...

Ce communiqué est destiné à être repris et largement diffusé.

Bernard Lugan

 

Pour vous abonner à l’Afrique Réelle :

http://bernardlugan.blogspot.fr/p/abonnement-reabonnement.html

 

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carte Sahel et conflits
source, janvier 2014

 

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mercredi 9 juillet 2014

70e anniversaire de la tragédie de Thiaroye

Tirailleurs sénégalais août 1944
tirailleurs sénégalais du 8e RTS partis de Tunis le 11 août 1944 (source ECPAD)

 

lettre ouverte au Président de la République

sur la tragédie de Thiaroye (1944)

 Julien FARGETTAS, historien

 

Julien Fargettas                                                                                                                     
Lucenay, le 4 juillet 2014

 

Monsieur le Président de la République
Palais de l'Élysée


Objet : 70ème anniversaire de la tragédie de Thiaroye

 

Monsieur le Président,

Lors de votre dernier discours prononcé à Dakar, vous avez évoqué la question de Thiaroye, ce mouvement de revendications de tirailleurs dits «sénégalais» sortant des camps de prisonniers de guerre allemands et tragiquement réprimé dans le sang au matin du 1er décembre 1944.

L'année 2014 marque le centenaire du déclenchement de la Grande Guerre mais également le soixante-dixième anniversaire de cette tragédie. Alors qu'une série d'initiatives à caractère historique et mémoriel est prochainement organisée par le Sénégal et la France, la question de Thiaroye sera immanquablement au cœur des discussions et ne manquera pas de susciter de nouvelles controverses.

Devenue un symbole en Afrique, la tragédie de Thiaroye est aujourd'hui encore sujette à polémiques et discussions. L'Histoire scientifique n'a pu que très sommairement s'emparer du sujet.

Ne serait-il pas temps qu'un véritable travail historique et scientifique sur le sujet puisse voir le jour ?

Vous avez été ainsi saisi en octobre 2012 du sujet des archives de l'événement par Madame Armelle Mabon. Depuis, de nouvelles pièces ont été retrouvées et mises à sa disposition, lui permettant de rédiger une «synthèse» de l'événement récemment remise à vos services. Si effectivement de nouveaux faits apparaissent, l'omission d'autres archives et témoignages, des conclusions hâtives et autres raccourcis incohérents, témoignent de la partialité de ce travail.

Docteur en Histoire et chercheur associé à l'unité de recherche CHERPA de l'Institut d’Études Politiques d'Aix-en-Provence, spécialiste reconnu internationalement de l'Histoire des soldats africains de l'armée française, je vous propose la constitution d'un comité d'historiens franco-africains chargé de travailler sur le sujet.

Ce comité devra faire le point sur les sources aujourd’hui existantes en France, en Afrique, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, les traiter, les analyser, les vulgariser, les rendre publiques. Ce comité devra rendre publics ses travaux, mais également ses questionnements, ses désaccords et les limites de ses conclusions. Car l’Histoire est ainsi faite, indispensable mais imparfaite, pleine de trous et source illimitée de réflexion.

L'annonce de la création d'un tel comité prouvera l'ouverture d'une France qui accepte de regarder et d'étudier son Histoire, y compris la plus douloureuse. Elle démontrera également sa volonté de s'affranchir des vaines controverses qui jusque-là n'ont pas permis à la connaissance de l'événement de s'établir.

Les bases scientifiques qui seront ainsi établies par ce comité pourront permettre la création d'instruments de vulgarisation et de connaissance accessibles au plus grand nombre, Français comme Africains.

Je suis aujourd'hui à votre entière disposition afin que cette initiative puisse voir le jour à brève échéance.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.

Julien Fargettas
julienfargettas@gmail.com

 

Copies :

  • Monsieur le Premier Ministre
  • Monsieur le Ministre de la Défense
  • Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères
  • Monsieur le Président de l'Assemblée nationale
  • Monsieur le Président du Sénat
  • Madame la Présidente de la Commission de la Défense nationale et des forces armées
  • Monsieur le Président de la Commission des Affaires Étrangères et de la Défense et des Forces Armées du Sénat
  • Monsieur le Secrétaire Général de L'Organisation internationale de la francophonie
  • Monsieur le général commandant le Service Historique de la Défense

 

Pièces jointes :

  • «Synthèse» de Madame Mabon
  • Commentaires de la «Synthèse»
  • Article de la revue 20ème Siècle
  • C.V. Julien Fargettas

 

camp Thiaroye auj
camp de Thiaroye aujourd'hui (Google Maps)

 

- droit de réponse de Madame Armelle Mabon.

 

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Fargettas couv

 

 

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dimanche 20 avril 2014

Jean Fremigacci, Madagascar à l'époque coloniale

inspecteur indigène en tournée

 

Jean FREMIGACCI

État, économie

et société coloniale à Madagascar

(fin XIXe siècle - 1940)

 

Fremigacci couv - Version 2

 

Madagascar est secoué par des crises politiques récurrentes depuis plus de 40 ans. Cette instabilité traduit un problème de gouvernance qui n’a rien de conjoncturel, mais qui résulte du fossé qui s’est constamment creusé depuis deux siècles entre les populations et les oligarchies successives qui ont monopolisé le pouvoir et les richesses du pays. De ce point de vue, l’État royal du XIXe siècle, l’État colonial du XXe puis l’État post-colonial ont été en continuité. L’ère coloniale (1895-1960) a été un moment essentiel dans cette évolution.

Elle a mis en place en effet un État autoritaire et bureaucratique dont le modèle s’inspirait beaucoup plus de celui de la France d’Ancien Régime que de l’État moderne capable de mettre en oeuvre un processus de développement.

L’administrateur est bien l’héritier de l’Intendant royal de police, justice, finances, et ses moyens au service de la «mise en valeur» se résument au recours à différentes formes de travail forcé (Prestations, réquisition, travail pénal) qui pèsent d’autant plus lourdement que, assez contradictoirement, le pouvoir se lance dans des entreprises de modernisation avec des moyens archaïques, et que la croissance économique est fortement freinée par les contraintes du pacte colonial.

Facteur aggravant, le Fanjakana frantsay, le gouvernement des Français, a dû assumer le fardeau d’une société coloniale déjà largement constituée à la veille de la conquête française, et dont celle-ci a consolidé les cloisonnements, les mentalités et des comportements hérités de l’âge de l’esclavage et du mercantilisme.

Une oligarchie coloniale et un petit colonat surtout créole ont pu ainsi, malgré leur faible dynamisme économique, peser d’un poids très lourd dans le sens d’une accentuation de la contrainte sur les populations. L’insurrection de 1947 devait montrer que le fossé entre le Fanjakana, les gens du pouvoir, et la masse de la population était plus profond que jamais.

Jean Fremigacci est historien de la colonisation. Il a enseigné à l’université de Tananarive puis à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Ses recherches actuelles portent sur l’insurrection de 1947 et la décolonisation de Madagascar. Il a récemment co-dirigé Démontage d’Empires (Ed. Riveneuve, 2013).

 

la guerre à Madagascar

 

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Madagascar à l'époque coloniale : le reflet des cartes postales

anciennes

 

Sakaramy eau
Sakaramy, rivière aux approvisionnements d'eau

 

Tamatave la douane
Tamatave, la Douane

 

transports à Finanarantsoa
Madagascar, transports à Fianarantsoa

 

chercheurs d'or
chercheurs d'or dans la région de l'Imame

 

construction voie ferrée
construction de la voie ferrée du lac Alaotra

 

extraction mica
extraction du mica

 

femmes pilant du riz
dans un vala, femmes pilant du riz

 

groupe d'officiers
groupe d'officiers du Commandement supérieur du Sud

 

Majunga anc quai Cie Havraise
Majunga, ancien quai de la Compagnie Havraise

 

Majunga rue de Roves
Majunga, la rue de Roves

 

personnel imprimerie Mission
les directeurs (PP. Genievs et Daniel) et les employés de l'imprimerie de la Mission à Tananarive

 

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Fremigacci couv

 

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cartes de Madagascar, 1888 et 1895

 

carte 1888
La France coloniale illustrée, 1888 (source)

 

carte 1895
Madagascar, carte de 1895

 

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liens

- Jean Fremigacci insurrection à Madagascar du 29 mars 1947 (sur France Inter du 2 avril 2007)

- "Madagascar, colonie française et l'Afrique du Sud" (extraits)

- Histoire et organisation de l'espace à Madagascar de Jean Fremigacci (1989) ; compte-rendu par Jacques Faublée

- Jean Fremigacci : "1947 : l'insurrection à Madagascar" sur Études Coloniales

- Jean Fremigacci : "Madagascar, insurrection de 1947 : ce que révèlent les reconstitutions historiques"

 

Fremigacci couv - Version 2

 

- le livre chez l'éditeur Karthala

 

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mardi 25 février 2014

un livre de Mohamed Sifaoui sur l'histoire récente de l'Algérie

9782847366426FS

 

la Sécurité Militaire algérienne (D.R.S.)

"premier parti politique du pays"

un livre de Mohamed SIFAOUI : présentation

 

résumé de l'éditeur

En cette période de «révolutions» arabes et au moment du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, ce pays continue d’être contrôlé par des services secrets omniprésents qui suscitent fantasmes et interrogations.

Cette enquête raconte pour la première fois l’histoire tumultueuse de la Sécurité militaire algérienne, (devenue en 1990 le Département du renseignement et de la sécurité – DRS), en mettant à nu certaines de ses pratiques : liens entretenus un temps par les services algériens avec des organisations terroristes (l’ETA) et avec des milieux du grand banditisme (le gang des Lyonnais), assassinats d’opposants (Khider, Krim, etc.), implication dans l’élimination du président Mohamed Boudiaf, tué le 29 juin 1992, dans la mort des moines de Tibhirine, etc.

Tout en rappelant les crimes des islamistes, l’auteur apporte, sans manichéisme, un regard nouveau sur la guerre civile ayant ensanglanté l’Algérie durant les années 1990. Ce livre permet également de découvrir les dessous de la guerre que se livrent l’Algérie et le Maroc à propos du Sahara occidental, les détails sur l’assassinat, en 1987 à Paris, d’André Ali Mecili, un avocat franco-algérien.

Il revient sur la personnalité et le rôle des différents patrons de ces services : de Abdelhafid Boussouf, leur fondateur, à Mohamed Mediène alias Toufik, qui les dirige depuis 1990. Riche en révélations et témoignages inédits, cet ouvrage relate l’histoire des cinquante années d’une Algérie indépendante sous l’emprise d’une police politique aussi opaque qu’omniprésente, qualifiée par beaucoup d’Algériens de «premier parti politique du pays».

Résultat de plusieurs entretiens avec des responsables civils ou militaires, de rencontres avec d’anciens officiers des «services», cette enquête décrit le rôle joué par le renseignement militaire dans l’histoire du Mouvement national algérien, et sur son utilisation par les hauts gradés comme instrument de pouvoir d’un régime autocratique qui a beaucoup de mal à s’ouvrir à la démocratie.

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grandes figures de la Sécurité Militaire algérienne (D.R.S.)

 

eldjazaircom_n35_03_5-2-2011-02-08-10
Abdelhafid Boussouf

 

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Kasdi Merbah

 

medienemohamed
Mohamed Mediène alias Toufik

 

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premier chapitre

Toujours est-il que le 18 octobre 1970, Krim Belkacem, membre fondateur du FLN et ancien ministre au sein du GPRA, est étranglé avec sa ceinture et sa cravate dans sa chambre d’hôtel à Francfort après avoir été chloroformé très probablement par plusieurs hommes. Cette pratique, héritée du temps des maquis et de la clandestinité, continue de permettre au régime d’estimer que les contentieux se règlent en interne, en silence et avec cette manière qu’ont les pouvoirs autoritaires et dictatoriaux, sinon mafieux, d’assainir leurs propres rangs en éliminant ceux qui furent leurs amis, camarades, complices, chefs ou subordonnés. Certains parleront de la «raison d’État», mais il est question en vérité de la «raison d’un pouvoir» dont les membres sont souvent prêts à perdre la raison lorsqu’il s’agit de garder ce même pouvoir.

Alger et Paris s’espionnent

Cette série d’assassinats politiques ne doit pas occulter le fait que la SM est employée non seulement dans le musellement de l’opposition, mais aussi dans le renseignement à même d’éclairer la politique de Houari Boumediène. Cela est d’autant plus vrai qu’à peine au pouvoir, son premier but est de nationaliser les richesses du sous-sol dont l’exploitation était assurée jusque-là par des entreprises détenues majoritairement par des firmes étrangères. De ce point de vue, la question relative à la nationalisation des hydrocarbures était devenue, dans l’esprit du chef de l’État algérien, une «véritable obsession».

En plein conflit israélo-arabe en 1967, Boumediène décide de gérer l’après-rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis. Par solidarité avec les «pays frères» et pour se doter d’une stature populaire dans le monde arabe et auprès de la rue algérienne, il a officiellement coupé les ponts avec Washington, mais il sait par ailleurs que son pouvoir, s’il a beaucoup à gagner d’une telle position, perd énormément sur le plan économique, puisque les États-Unis subventionnaient certains produits agricoles de première nécessité importés par l’Algérie et accordaient à ce pays fraîchement indépendant un certain nombre d’aides et autres crédits notamment dans le cadre de ce qui fut appelé à l’époque le programme «Food for peace». Ces facilitations avaient permis aux Algériens de recevoir entre 1962 et 1963, en aides alimentaires, de quoi nourrir 4 millions de personnes.

Le président algérien choisit alors de faire preuve d’un extraordinaire cynisme qui l’incite à adopter un double discours et à jouer ainsi sur deux tableaux. Dans la forme, la prose présidentielle est «anti-impérialiste», sévère à l’égard de l’hégémonie américaine qui de surcroît soutient «l’ennemi sioniste». Boumediène décide, en même temps, de prendre le contrôle de plusieurs entreprises pétrolières présentes dans le sud du pays, en les mettant sous tutelle algérienne : El Paso, Mobil, Shell, Esso, etc. (...)

6028271-8990665
Mohamed Siafoui

 

9782847366426FS

 

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