jeudi 5 avril 2012

la logomachie algérienne officielle

alger1830

 

 

la langue de bois de Mme Zohra Drif

sur le "génocide"

commis par la France en Algérie

Michel RENARD

 

D'après le site internet algérien Algérie-Focus, le 4 avril 2012, sur les ondes de la Radio nationale Chaine III dans l’émission «invitée de la rédaction», la sénatrice et la moudjahida Zohra Drif Bitat a tenu les propos suivants :

"Chiffres à l’appui, Mme Zohra Drif Bitat, a rappelé que quand le colonisateur français  est arrivé en Algérie, la population algérienne était de l’ordre de 10 millions d’habitants. Et en 1872, la population est passée à 2,5 millions d’habitants. Ce n’est qu’en 1954 que l’Algérie coloniale a atteint les 9 millions d’habitants. Ces statistiques démontrent, on ne peut mieux, insiste-t-elle, que la France coloniale a commis un «génocide caractérisé en Algérie et appliquait un système raciste et de déculturation sur le peuple algérien, dépossédé de ses biens et dépourvu de ses droit». Et de finir : «Des génocides et des crimes contre l’humanité ont été commis par la France en Algérie. La France doit reconnaître tout ceci »."

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Zohra Drif

Où est-elle allé chercher ce chiffre de 10 millions d'habitants en 1830 sur le territoire de la Régence d'Alger sous souverainté turque ottomane ? Un seul auteur avance une telle estimation, en absence totale de recensement. C'est un chiffre idéologique aussi peu fiable que le million et demi de martyrs de la guerre d'Algérie (1954-1962) avancé par le FLN dans un pur but de propagande. Mais les officiels algériens n'ont pas quitté le terrain de la désinformation et du bourrage de crâne. La désinformation tient lieu de discours politique en Algérie.

 

combien d'habitants en "Algérie" en 1830 ?

Le premier dénombrement de la population, tant européenne qu'indigène, date de 1844-45, effectué sur ordre du ministère de la Guerre. Auraparavant, on ne dispose que d'estimations dont certaines ne pas désinterressées... Le démographe algérien Kamel Kateb, venu travailler aux archives d'Outre-mer à Aix-en-Provence - et que j'ai rencontré quand il y a quelques années il compulsait les cartons d'achives de ce centre -, a écrit un livre : Européens, «indigènes» et juifs en Algérie (1830-1962) (Ined-Puf, 2001).

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Kamel Kateb fait le bilan de toutes les estimations relatives à la population en 1830. En voici le tableau :

Kateb 1
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Kateb 2
cliquer sur l'image pour l'agrandir

Il n'y a que Hamdan Khodja, notable et professeur de droit musulman, auteur d'un livre écrit en français en 1833, Le Miroir. Aperçu historique et statistique sur la Régence d'Alger (éd. Sinbdad, 1985) qui avance ce chiffre rond de 10 millions d'habitants. On ne sait rien de ses sources. Le général Bugeaud, de son côté, parle de 4 millions puis de 8 millions, en 1845 et 1846 (?) sans que l'on sache non plus, d'où il tire de pareils chiffres si dissemblables.

Comme le note Kamel Kateb : "Il n'y a pratiquement pas de trace d'explication sur les méthodes d'estimation des uns et des autres. On peut estimer que les considérations politiques [Hamdan Khodja] ou militaires [Bugeaud] ont prévalu sur l'estimation objective de la population de l'époque" (op. cit., p. 12). Hamdan Khodja cherchant à accabler, outre mesure les effets militaires de la conquête française, et Bugeaud cherchant à surestimer son adversaire pour obtenir des crédits et des effectifs plus importants.

Kamel Kateb, respectant les critères démographiques mais favorable à la thèse algérienne d'une population plus importante que ne ne le disaient diverses estimations françaises conclut au conditionnel : "La population en 1830 aurait donc pu être plus proche de quatre millions en partant de l'hypothèse qu'il existe un équilibre entre populations et resssources disponibles" (Kamel Kateb, op. cit., p. 16). Rien à voir avec les 10 millions de Zohra Drif...!


L'esprit indépendant doit prendre ses distances avec ce pathos victimaire des autorités algériennes. L'historien Xavier Yacono (1912-1990) avait finalement établi que d'après le dénombrement de 1844-1845, la population à cette époque ne devait pas dépasser 2,6 milllions d'habitants et qu'en 1830, elle devait se chiffrer à 3 millions (cf. Kamel Kateb, p. 12).

Le chiffre de 10 millions d'habitants de la Régence en 1830 est donc une affubulation totale. Zohra Drif se moque du monde. Il y a eu des régressions démographiques dues un peu à la guerre de conquête et également aux famines connues par d'autres pays non concernés par le choc colonial. Globalement, sous la domination coloniale, la population indigène a progressé.

 

un génocide ?

Jamais, l'autorité coloniale n'a envisagé l'extermination de la population "indigène" en tant que telle. La confrontation a été militaire, culturelle mais jamais ethnique au point d'envisager l'élimination d'une population en tant que telle. Il n'y a pas eu de génocide en Algérie, (voir aussi Roger Vétillard), (et encore Yves Lacoste). L'historien Mohammed Harbi l'a déjà reconnu il y a longtemps.

 Michel Renard

 

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mercredi 4 avril 2012

Benjamin Stora répond à Guy Pervillé et celui-ci lui réplique, à propos de "La Déchirure"

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réponse de Benjamin Stora à Guy Pervillé

et réaction de Guy Pervillé,

à propos du documentaire "La Déchirure"

 


Benjamin Stora à Guy Pervillé

Je te remercie pour l’envoi de ton texte à propos du documentaire «La Déchirure», diffusé il y a un mois sur France 2.

Après celles du général Faivre, de Michel Renard et de Daniel Lefeuvre, voici donc une critique dans Études coloniales de ce documentaire sur lequel j’ai travaillé depuis un an avec Gabriel Le Bomin. Je suis aussi très pris (notamment par la préparation de mes cours à l’université), et c’est pourquoi ma réponse sera brève.

Ta critique relève deux erreurs de dates (ce que je concède concernant Jacques Soustelle et Raoul Salan à Madrid), et ne reprend pas les propos sur «la manipulation des images» ou les chiffres avancés de victimes algériennes (polémiques bien connues par les historiens depuis de nombreuses années) .

Mais elle s’attarde essentiellement sur une comparaison avec le documentaire réalisé par Courrière et Monnier il y a quarante ans. Et c’est sur ce point que je voudrais te répondre.

- Sur «la supériorité» des images anciennes

Tu attribues au documentaire de Courrière et Monnier une supériorité de qualité historique sur «La Déchirure». Mais, n’as-tu pas vu dans le documentaire de 1972 les erreurs de lecture d’images à propos des massacres de mai-juin 1945, et ceux d’août 1955 dans le Constantinois ? Et cette confusion entre les images du 17 octobre 1961, et celles de Charonne en février (erreur répétée dans le documentaire de Peter Batty en 1989) ?

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Le documentaire de 1972 ne souffle mot de l’utilisation du napalm par l’armée française ou des expériences nucléaires ; sur les déplacements de millions de paysans par l’armée française ; ne signale pas les enlèvements d’Européens, et passe vite sur Melouza….. La recherche historique a depuis bien progressé (je te rappelle par exemple mon documentaire de 1992, «Les années algériennes», avec l’entretien de Mohammedi Saïd, qui fait aujourd’hui référence).

- Sur le manque d’images

Tu relèves le fait qu’il n’y a pas de références à différentes séquences (après les «barricades», le putsch d’avril 1961 ou les négociations d’Évian). C’est vrai, pour un film de deux heures qui traite de huit ans de guerre, il a fallu faire des choix douloureux pour un historien comme moi habitué à écrire des livres…. Il manque donc, aussi, par exemple, les images de l’attentat terroriste de la rue de Thèbes en 1956, qui a fait de nombreuses victimes musulmanes (lacune relevée justement dans la presse algérienne) ; ou celles de l’assassinat de Maurice Audin, ou des coulisses de négociations secrètes. Ces images animées n’existent pas (pour «La Déchirure» n’ont été utilisées que des images animées, et non des photos fixes, ce qui rend difficile l’illustration de séquences importantes comme le congrès de la Soummam en 1956).

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éléments protégeant le congrès de la Soummam en 1956

- Sur la nouveauté des images

Tu expliques que les images nouvelles dans « La Déchirure » sont rares par rapport à 1972. Mais n’as-tu pas vu les images de Ferhat Abbas reçu par Mao à Pekin en 1960 (obtenues dans les pays de l’Est) ? Celles de réfugiés algériens en 1957 en Tunisie (réalisées par la télévision suisse) ? Celles de soldats français mutilés après Palestro (obtenues par ouverture des archives de l’ECPAD) ?  Celles de l’ALN dans les maquis (Fonds Vautier et Clément), ou du discours de Ben Bella à l’ONU (archives en Algérie) ? Il est regrettable, à propos d’images neuves, que tu n’ai pas vu, non plus, dans «Notre histoire» pour ARTE, le témoignage inédit de 1972 de Maurice Challe réalisé peu de temps avant sa mort.

Je te remercie pour l’envoi de ton texte, et j’espère que ma courte réponse (en attendant une lettre plus détaillée) sera publiée dans les mêmes conditions, ainsi le débat pourra se poursuivre.

Bien cordialement, Benjamin Stora

 

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Guy Pervillé à Benjamin Stora

Je te remercie pour ta réponse, et je te réponds à mon tour sur les trois points que tu as soulevés :

1 - je n'ai pas fait état d'une "supériorité des images anciennes" sur celles que votre nouveau film a apportées. La supériorité de celui d'Yves Courrière tient dans l'effort qu'il a fait pour respecter strictement la chronologie et pour ne rien oublier d'essentiel au niveau du texte.

2 - le manque d'images animées pour certaines périodes ne justifie pas le fait d'utiliser de telles images en dehors de leur contexte réel.

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C'est là un point commun très fâcheux avec le film d'Yves Courrière. L'exemple que je cite dans votre film est exactement aussi grave que celui qui m'avait scandalisé il y a longtemps dans un film de montage sur la bataille de la Marne : sous prétexte qu'il n'y avait aucun film de la célèbre bataille de septembre 1914, on nous avait montré à la place des images de la 2ème bataille de ce nom, celle de 1918 !

Ce n'est pas parce que les auteurs de film ont pris des habitudes déplorables que les historiens doivent abdiquer la défense des principes fondamentaux de leur discipline, et nous devons être absolument intransigeants sur ce point.

Quant aux lacunes de six mois ou plus dans le récit des faits, qui ne se trouvent pas chez Courrière, elles sont évidemment incompatibles avec le caractère historique du film. Il aurait mieux valu présenter des compléments au film de Courrière, en respectant strictement la chronologie des documents, en indiquant clairement leur origine, et sans prétendre raconter l'histoire de la guerre d'Algérie.

3 - je reconnais que tu as présenté des images très neuves, dans ce film et dans celui du mardi suivant (où l'interview du général Challe m'a rappelé l'entretien que j'avais eu avec lui à peu près au même moment).

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général Challe, 1959-1960

J'y avais été sensible au début, mais mon impression favorable a été rapidement recouverte par la déception que j'ai exprimée. La durée limitée du film y est sans doute pour quelque chose, mais la publicité qui lui a été faite a complètement nié ce problème en lui prêtant une exhaustivité qui n'y était pas.

Mon impression est que le principal auteur du film n'a pas la moindre idée de ce qu'est la méthode historique, et donc, de ce que devrait être un film d'histoire digne de ce nom. Et c'est pourquoi j'estime qu'un historien ne dois pas partager la responsabilité d'un film avec quelqu'un qui n'en est pas un. (...).

Bien cordialement, Guy Pervillé

 

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- critique de Guy Pervillé du documentaire "La Déchirure", sur Études Coloniales

- texte définitif de la critique de Guy Pervillé sur son site

- voir "La Déchirure" : ce documentaire n'est pas un outil de référence, Daniel Lefeuvre

- voir la mise au point du général Maurice Faivre et les remarques de Michel Renard

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mardi 3 avril 2012

images de la tuerie du 22 août 1955, à Aïn Abid

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images authentifiées : les trois civils algériens

abattus le 22 août 1955 à Aïn Abid

d'après une étude de Marie CHOMINOT

 

Isssue de sa thèse soutenue en 2008, Marie Chominot a récemment présenté une explication détaillée et convaincante de la véracité des images montrant l'exécution de trois civils algériens en 1955, images souvent reprises dans des documentaires dont celui de Benjamin Stora et Gabriel Le Bomin ("La Déchirure", mars 2012). Cette démonstration est, à mon avis, sans réplique (mais si quelqu'un apporte la preuve du contraire, je l'accueillerais).

Elle retrace la polémique qu'elles déclenchèrent à l'époque, les dénégations des autorités françaises puis leur rétractation. Elle rappelle que le cameraman s'appelait Georges Chassagne et qu'il travaillait à la fois pour Gaumont et pour la firme américaine Fox-Movietone.

Elle démonte la thèse d'un montage et d'un trucage. Et cite une "interview de Chassagne, réalisée avant une conférence de presse [de décembre 1955], dans les archives Pathé-Gaumont, sous la référence 5600ENU48806. Chassagne déclare notamment : «J’affirme qu’aucune mise en scène n’a été montée, que je n’avais jamais vu le gendarme, que je ne l’ai jamais revu et qu’à plus forte raison, je ne l’ai jamais soudoyé»".

Marie Chominot : "Algérie, août 1955 : la mort filmée en direct"

Marie Chominot rappelle cependant que : "Quelques précautions méthodologiques sont à appliquer à la lecture des images, comme pour toutes les autres sources historiques. Dans le cas des séquences incriminées ici, elles permettent de réfuter l’argument de la mise en scène et du trucage. D’abord, les images seules ne suffisent pas pour écrire l’histoire. Il faut les croiser avec d’autres sources (sources écrites, mais aussi témoignages oraux) afin de les éclairer et, notamment, pour comprendre leurs conditions de production, leur contexte de diffusion et les réactions que cette diffusion a suscitées, à toutes les époques." (source, ibid.)

 

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L'Express, 19 décembre 1955

Précautions qui ne sont pas souvent respectées dans "La Déchirure"... Mais plus généralement, l'utilisation de l'image à forte charge émotionnelle pose la question de l'intelligibilité historique. Elle a tendance à subsumer un contexte général à partir d'un segment particulier. Il ne s'agit pas d'excuser quoi que ce soit. Mais l'historien doit tenter de restituer la complexité d'une situation, l'enchevêtrement des événements.

À Philippeville, et notamment dans le village d'El-Halia, des dizaines de civils européens ont été masssacrés par le FLN le 20 août 1955. Une horreur ne saurait, bien sûr, en justifier une autre. Il s'agit seulement de comprendre les enchaînements de faits dans les mentalités d'une époque et le caractère toujours exceptionnel d'une guerre.

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Philippeville, 20 août 1955

"La guerre est totalement différente de ces domaines [économie, diplomatie, politique] parce qu'elle est menée par des hommes dont les valeurs et les compétences ne ressemblent en rien à celles des politiciens ou des diplomates. Ce sont celles d'un monde à part, un monde très ancien qui existe parallèlement au nôtre mais qui ne lui appartient pas", John Keegan, Histoire de la guerre (éd. Dagorno, 1996, p. 17).

Sur le massacre d'El-Halia, on peut lire le témoignage de Marie Jeanne Pusceddu. Et on aura une idée du ressentiment des "Européens" d'Algérie. Il n'y a pas d'équilibre justifiable de la terreur. Mais on peut dire cela après coup, quand on n'a pas été mêlé à de tels drames. Sur le coup... qui peut dire ?

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L'historien n'est pas un moraliste. Sa fonction est de tenter de restituer les probabilités de la vérité du passé. Et celle-ci ne peut se réduire aux images, surtout lorsqu'on plaque sur elles des commentaires qui ni ne les expliquent ni ne les contextualisent.

Michel Renard

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Tout n'est pas aussi définitif

Roger VÉTILLARD


Je voudrais apporter quelques commentaires à l'article de Michel Renard.

J'ai enquêté sur ces affaires d'exécutions de civils algériens en 1955 que trois séquences filmées montrent et que Marie Chominot analyse. Sans tirer de conclusions définitives, je donne à leurs propos plusieurs éléments de réflexion dans mon livre à paraître le 26 avril 2012 aux éditions Riveneuve : 20 août 1955 dans le nord-constantinois Un tournant dans la guerre d'Algérie ?

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Il est certain que la répression de la révolte du 20 août 1955 a été importante puisqu'elle a fait plus de 6000 victimes et injuste parce qu'elle a puni de nombreux innocents. J'en parle longuement dans tout un chapitre. Loin de moi donc l'idée de la minimiser.
Je n'ai pas d'informations nouvelles sur la victime tuée sous une raïma (khaima) alors que les images tournées dans une rue d'un village ou d'une mechta sont probablement bien réelles.


Toutefois, l'enquête de Marie Chominot est incomplète car elle ne tient pas compte des informations apportées par deux documents télévisés importants concernant la séquence où l'on voit un militaire tirant et abattant Mohamed Saoud qui s'enfuit et qui ont été diffusés le 27 février 2000 sur La Cinq dans l'émission de Patrick Jeudi "Le Club des Archives" et le 5 juin 2000 dans celle de Daniel Schneidermann "Arrêt sur Image".

Georges Chassagne qui témoigne fait comprendre assez clairement combien est difficile le métier de chasseur d'images et que quelques fois il lui est nécessaire de construire des séquences pour laisser penser qu'elles ont été prises sur le vif. Ces déclarations survenues 45 ans après la diffusion du reportage en question éclairent d'un jour nouveau une affaire qui continue à faire parler d'elle et doivent nous inciter à beaucoup de prudence.

Il est certain que dans le contexte judiciaire de 1955 et 1956 en pleine guerre d'Algérie, le caméraman ne pouvait que nier toute manipulation alors que 45 ans plus tard il est beaucoup plus libre. D'autant plus qu'il fait comprendre qu'il a été surpris et dépassé par les conséquences nationales, judiciaires, médiatiques et surtout internationales de ces quelques minutes de film.
Mais même si de telles images ne sont pas sincères, des scènes similaires ont existé au cours de la guerre d'Algérie, l'évocation des "corvées de bois" n'est pas qu'une légende.


Roger Vétillard
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lundi 2 avril 2012

critique du documentaire "La Déchirure", par Guy Pervillé

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"La Déchirure" :

erreurs de méthodes et graves oublis

Guy PERVILLÉ

 

Ma première impression sur le film de Gabriel Le Bomin, co-signé par Benjamin Stora, était favorable à cause de la relative nouveauté des images et de leur colorisation qui donnait une impression inhabituelle d'actualité, mais au cours de leur déroulement j'y ai trouvé des erreurs de méthode qui m'ont de plus en plus choqué.

Dans mon esprit, la comparaison s'est imposée avec le film d'Yves Courrière et Philippe Monnier, La guerre d'Algérie, daté de 1972, qui reste un modèle du genre, même si la publicité de ce nouveau film l'a présenté abusivement comme une nouveauté sans précédent. Et la comparaison a tourné très vite à l'avantage du plus ancien de ces deux films, car le plus récent a réussi a cumuler les défauts du premier avec d'autres beaucoup plus graves.

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En effet, j'ai retrouvé dans les deux films la même tendance à utiliser les images prises du côté algérien sans se soucier de leur date et de leur lieu réels de tournage, sous le mauvais prétexte qu'aucun film n'avait été tourné du côté FLN à l'intérieur de l'Algérie avant 1957.

Cela n'excuse pas le fait de nous présenter des images tournées en Tunisie en 1958 ou 1959 pour illustrer le FLN-ALN de 1955. S'il n'y avait pas encore de films pour nous les montrer, il y avait au moins des photographies authentiques. Mais le film de Gabriel Le Bomin m'a fait regretter celui d'Yves Courrière, qui au moins s'imposait de nous présenter tous les personnages importants à l'heure de leur apparition.

 

l'histoire intérieure du FLN ?

En effet, ce nouveau film nous permet de suivre à peu près les méandres de la politique française, mais il reste extrêmement flou sur l'histoire intérieure du FLN.

Il nous montre des images de personnages connus des spécialistes sans les nommer, et répare ou ne répare pas ces oublis plus ou moins tardivement. Sauf inattention de ma part, Ferhat Abbas est nommé, ainsi que Ben Bella, mais pas les autres chefs historiques du 1er novembre 1954, sauf Belkacem Krim au moment de la signature des accords d'Évian (alors qu'on le voit, comme je l'ai dit plus haut, passer en revue les troupes de l'ALN à l'extérieur en 1958 ou 1959, dans une scène faussement placée en 1955).

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Abane Ramdane

Rien sur Abane Ramdane, l'organisateur du Congrès de la Soummam en 1956, et rien sur le colonel Boumedienne (encore une fois, sauf erreur de ma part). Mais j'ai aussi entendu des phrases très approximatives, ou même carrément fausses : Jacques Soustelle qui serait de retour à Alger avant le 13 mai, le général Salan qui serait reparti à Madrid après l'échec du putsch, la fusillade du 26 mars 1962 rue d'Isly attribuée aux gendarmes et non aux tirailleurs.

 

trame historique discontinue

Mais le plus incroyable et inadmissible est le caractère discontinu de la trame des faits mentionnés. Il n'y a rien entre la semaine des barricades (fin janvier 1960) et les journées de décembre 1960, ce qui règle le problème du rapport entre l'affaire Si Salah et la rencontre de Melun en juin 1960...

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Si Salah

De même il n'y a rien entre le putsch des généraux (22-25 avril 1961) et le 17 octobre 1961 : pas de négociations entre le gouvernement français et la direction extérieure du FLN à Evian et Lugrin durant l'été, pas de rupture ni de recherche d'autres solutions éventuelles. Qu'une journaliste du Monde ne se soit même pas aperçue de ces énormes lacunes m'inquiète sur sa compétence en la matière...

En fin de compte, je trouve le film d'Yves Courrière incomparablement meilleur, sauf sur la journée du 5 juillet 1962 à Oran qu'il avait coupée parce que son scénario s'arrêtait le 1er juillet, tout en en récupérant des images pour les utiliser à d'autres dates antérieures.

À ce détail près, je dois conclure que le nouveau film est incomparablement moins bon que son prédécesseur. Et j'en conclus que son auteur est inconscient du fait que l'histoire n'est pas la même chose que la fiction, qu'elle doit donc répondre à des règles rigoureuses qui sont incompatibles avec la fameuse "liberté du romancier".

benjamin-stora2Benjamin Stora

Et c'est aussi pourquoi je suis très étonné de voir Benjamin Stora prêter l'autorité de son nom à une telle entreprise, au risque de compromettre sa réputation d'historien.

Qu'on ne s'y trompe pas : dans la quinzaine qui a précédé le cinquantième anniversaire du 19 mars 1962, j'ai eu l'occasion de lire de très nombreuses interviews dans lesquelles il a exposé son analyse sur le problème de la mémoire du conflit dans les deux pays, et je les ai approuvées, notamment quand il a pris position pour une opération "Vérité et réconciliation" inspirée de l'exemple sud-africain  au lieu de la revendication algérienne de repentance adressée à la France.

J'ai également apprécié sa participation au débat qui a suivi le film, et deux jours plus tard sur Arte sa participation très intéressante ainsi qu'émouvante au film Algérie notre histoire, de Jean-Michel Meurice, qui sortait des sentiers battus.

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Algérie, notre histoire

Mais je suis plus convaincu que jamais que les historiens doivent tracer une ligne rouge infranchissable entre ce qui est de l'histoire et ce qui n'en est pas, au lieu d'aider à faire disparaître cette différence capitale dans l'esprit du public. Même si le mal est déjà fait, et depuis longtemps, cela n'est pas une raison valable de renoncer à faire connaître la différence qui devrait séparer nettement l'histoire et les mémoires.

Guy Pervillé
professeur émérite à l'université de Toulouse Le Mirail

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- texte définitif sur le site de Guy Pervillé

- voir "La Déchirure" : ce documentaire n'est pas un outil de référence, Daniel Lefeuvre

- voir la mise au point du général Maurice Faivre et les remarques de Michel Renard


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samedi 31 mars 2012

critique du documentaire "Troufions"

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À propos du film "Troufion"

 général Henry-Jean FOURNIER

 

Il y a des films qui portent bien leur nom. Ainsi en est-il du documentaire que la chaîne de télévision France 2 a présenté  mardi 27 mars 2012, à 23 h 00.

Car ce sont bien des «troufions» que l’on nous a complaisamment présentés pour témoigner de leur guerre d’Algérie. Sans aller jusqu’à rappeler l’origine étymologique de ce terme qui s’apparente plus à «trou-du-cul» qu’au sympathique ami bidasse, on notera que le discours de ces grands-pères repentants (à l’exception de celui qui, ayant perdu une jambe, aurait eu de bonnes raisons de critiquer la guerre qu’on lui a fait faire….) était uniformément convenu et que l’on entendait sans surprise leur témoignage, tant il était manifestement le fruit d’une restitution.

L’un citant le général de Bollardière (combien de soldats ont entendu parler de lui en Algérie ?), l’autre évoquant l’exploitation des algériens et la richesse des colons….

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Et inévitablement, chacun évoque la torture et les viols qui ont été, bien entendu, l’activité permanente des soldats du contingent en Algérie, en dehors des scènes de beuverie qui doit accompagner, dans l’esprit des réalisateurs, toute image de l’armée.

Mais, bizarrement, ces témoignages sonnent faux. Comme s’ils étaient le résultat d’une leçon bien apprise, que l’on récite avec des regards faux-fuyants, en employant les termes que 50 ans de matraquage médiatique ont fini par imposer aux mémoires défaillantes, occultant notamment tout ce que les soldats de français ont réalisé dans ce pays. La pacification est citée, mais uniquement de manière ironique.  Pas un de ces témoins n’a rencontré un médecin dans les douars et un seul évoque son rôle d’instituteur.

On y parle en revanche des «soldats» du FLN, alors que le terme couramment employé dans la troupe était les «fells» ou les «fellouzes». On y parle aussi d’armée d’occupation imposant sa violence à des résistants.

On y parle de baignoire… sous la tente, dans le djebel.

Pour faire sérieux, on évoque d’un air entendu les «bidons» de napalm.

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Et dans tout cela, on se demande où étaient les cadres de ces «troufions»  livrés à eux-mêmes ?

L’on n’épargne même pas au spectateur le long plan final d’un homme vaincu, cherchant ses larmes en baissant la tête, comme s’il récitait son acte de contrition.

Triste image que celle donnée par ces hommes qui, au soir de leur vie, se sont laissés influencer pour dénoncer une guerre qu’ils n’ont en fait jamais acceptée (mais dont ils se font remettre volontiers les décorations) et dont ils n’ont tiré aucun motif de fierté, pas même celle de leur engagement au service de la France.

Il est vrai qu’ils ont combattu pour rien, puisque la France a perdu et ne peut justifier les sacrifices accomplis par ceux qui, eux, ne sont pas revenus.

Heureusement, tous les soldats français en Algérie n’ont pas ressemblé à ceux-là. On attend que MM. Demaizière et Teurlai leur donnent la parole, car ils auraient aussi beaucoup à dire….

Général (2S) Henry-Jean FOURNIER

 
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Le 31 mars 12 à 16:35, breton.veuillac a écrit  [adressé au général Maurice Faivre] :
 
Mon général,

Merci de m'avoir adressé votre commentaire sur le film Pour Djamila. J'ai été très intéressé par vos remarques sur le film lui-même (que je n'ai pas vu) et je partage tous vos avis sur le débat (que j'ai vu). Ce soit-disant débat violait les règles élémentaires de la déontologie : des intervenants unanimes dans leur idéologie anticolonialiste dirigés par un animateur complaisant, qui, par exemple, qualifie l'armée française "d'armée d'occupation". Le message est clair : disculper le terrorisme du FLN et discréditer encore la France et son armée.

J'ai aussi pris connaissance de votre "Mise au point" concernant "La Déchirure" et j'y adhère totalement (j'ai vu le film et le débat). J'avais par ailleurs constaté dans ce film la volonté de caricaturer les SAS en réduisant leur rôle à une action humanitaire intéressée, ayant pour but de recruter des harkis. Et quel débat inadmissible : cinq compères et commères anticolonialistes derrière Stora, parfois devant, et un Pujadas incompétent sollicitant de l'auteur des éloges sur son film. Seul impartial, seul contre tous, Jean-Jacques Jordi s'est forcément peu exprimé.

Cette semaine a eu aussi son lot de désinformation sur la guerre d'Algérie avec la projection le mardi 27 mars à partir de 23 heures (heureusement) de deux films sur France 2. Le premier, "Les Troufions ", met en scène des anciens appelés français pitoyables (sauf un), encore écœurés et honteux des "atrocités" commises par les autres à cause de la France (ah si, l'un avait tourné " la gégène" une fois!).

Le deuxième film, "Guerres secrètes du FLN en France", consiste en une série d'entretiens avec "des acteurs majeurs de la lutte pour l'indépendance algérienne". Ces "acteurs majeurs" sont des anciens cadres FLN en France, responsables du terrorisme vis-à-vis de leurs coreligionnaires et de combien d'assassinats. Eux, ils n'ont pas de repentir et sont fiers de leur "lutte" (intervient aussi Vergès, exposant avec fierté sa double trahison, envers la France et envers sa déontologie d'avocat).

Il me semble que toute cette désinformation sur la guerre d'Algérie vise à inculquer dans la tête des Français l'idée fausse suivante : pendant la guerre d'Algérie, il y a eu de la violence des deux côtés (français et FLN), mais elle était justifiée du coté FLN par une belle cause, celle de l'indépendance, et condamnable du coté français où elle servait l'affreux colonialisme.

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Que la télévision nationale diffuse une telle propagande antifrançaise est évidemment contraire à sa mission, contraire aussi à l'engagement écrit pris par son président de "veiller à l'expression de toutes les sensibilités sur nos chaînes"  (lettre du 11/1/11, privée, donc confidentielle).
Que puis-je faire actuellement ? Seulement, je crois, être un pion dans une éventuelle action collective (j'avais fait une proposition précise à l'UNC, il y a un an : elle n'a pas été retenue).

Mon Général, je vous remercie pour ce que vous faites, pour votre oeuvre historique mais aussi parce que vous êtes souvent la seule voix de la France et de la vérité, une voix qui fait autorité.

Je vous prie d'accepter, Mon Général, mes sentiments de respectueuse sympathie.
 
Jean-Marie BRETON
Veuillac 19300 Darnets
ancien chef de SAS en Oranie
 

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jeudi 29 mars 2012

nouvelle critique de "La Déchirure"

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"La Déchirure" : ce documentaire n'est pas

un outil de référence

Daniel LEFEUVRE

 

La Déchirure, est-il bien cette « première histoire générale de la guerre d'Algérie, factuelle et impartiale » comme le soutient L’Express ? Un visionnage attentif du documentaire de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora, diffusé le 11 mars par Antenne 2, conduit à une lecture beaucoup plus réservée.

Je ne reviendrai pas sur la séquence qui précède le générique : directement inspirée de La Bataille du Rail (René Clément) ou de Lucie Aubrac (Claude Berri). À l’évidence, il s’agit d’un film de propagande tournée par l’ALN. Les auteurs du documentaire ne pouvaient pas l’ignorer. Pourquoi, dès lors, laisser le téléspectateur croire qu’il s’agit d’un document authentique ? Une explication paraît s’imposer : parce qu’il permet de construire un parallèle entre les attentats perpétrés par le FLN, en novembre 1954, et l’action de la Résistance française contre l’occupation allemande. Ainsi, d’emblée, la France en Algérie est-elle constituée en puissance occupante que le FLN est évidemment fondé à combattre.

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Une deuxième remarque concerne le statut des images projetées : elles ne sont jamais référencées, ni datées, ni localisées, ce qui permet toutes les équivoques : un Algérien est froidement abattu, d’une balle, dans le dos par des soldats français. Mise en scène ou scène authentique ? Qui est la victime ? Pourquoi est-elle exécutée ? Quelles sont les circonstances de cette exécution ?

Épisode de la répression du soulèvement de Sétif en mai 1945 ou de celle de Philippeville, en 1955 ? Aucune précision n’est apportée, rien ne permet de comprendre ce qui apparaît comme un assassinat froidement exécuté, un crime de guerre perpétré par des soldats français.

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Loin de l’impartialité revendiquée, on constate également qu’images et commentaires minimisent la violence du FLN mais amplifient celle de l’armée française. Enfin, toute une série d’erreurs factuelles et d’approximations n’autorisent pas à faire de ce documentaire un outil de référence.

Quelques exemples, présentés ci-dessous, en témoignent.

- Le soulèvement du Constantinois du 8 mai 1945 : conséquence du coup de feu d’un policier qui tue le porteur du drapeau algérien, en tête de la manifestation organisée ce jour-là par le Parti du Peuple Algérien ?

À l’issue d’une longue et scrupuleuse enquête, Roger Vétillard a démontré qu’en réalité, avant ce tragique épisode intervenu un peu après 9 heures du matin, deux Français avaient déjà été assassinés : à 7 heures, Gaston Gourlier, régisseur du marché aux bestiaux et, quelques minutes plus tard, M. Clarisse.

L’émeute, qui fit au total 40 morts parmi la population européenne (28 le jour même, les autres des suites de leurs blessures) s’inscrit dans une stratégie de tension délibérément mise en oeuvre par le PPA qui avait programmé, depuis le mois d’avril, une insurrection et parmi les manifestants du 8 mai nombreux étaient armés.

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- «Les hommes politiques de la IVe République ne voient pas la marche inexorable de la décolonisation».

Cette affirmation n’est pas totalement fondée. Le mouvement de décolonisation a bien été pris en compte, en particulier par Pierre Mendès France (accords de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine ; discours de Carthage ouvrant la voie à l’indépendance de la Tunisie, cession à l’Inde, entre 1951 et 1956, des Établissements français). Simplement, pour tous les hommes politiques de la IVe République, l’Algérie n’est pas une colonie, c’est la France.

- À la suite des massacres épouvantables perpétrés par le FLN dans la région de Philippeville en août 1955, 123 tués dont 71 Européens, hommes, femmes et enfants, la répression de l’armée française a fait, selon le FLN, 12 000 morts. Pourquoi le documentaire donne-t-il crédit à ce bilan, exagérément grossit et ne cite-t-il pas le bilan officiel de 1 273 morts ?

- Palestro : l’embuscade du 18 mai 1956, qui se solde par la mort de 17 soldats du contingent, est présentée comme la réponse au vote, par l’Assemblée nationale, de la loi sur les pleins pouvoirs. Comme si le FLN avait attendu la loi pour tendre des embuscades. Rien n’est dit, en revanche, sur les tortures subies par les soldats blessés faits prisonniers, avant leur mise à mort, ni sur les mutilations infligées aux cadavres.

- Torture : à plusieurs reprises, en revanche, le documentaire insiste sur le caractère «généralisé» de la torture pratiquée par l’armée française, alors même que les historiens – notamment Jean-Charles Jauffret et Jacques Frémeaux – ont démontré qu’elle n’avait pas été générale, ni dans le temps de la guerre, ni dans l’espace algérien.

- Mélouza : en mai 1957, le FLN massacre 300 habitants du village de Mélouza, convaincus de sympathie pour l’organisation nationaliste rivale, le MNA de Messali Hadj. Des images de ce carnage sont montrées mais, à entendre le commentaire qui suit, l’important semble ne pas être là, mais dans le fait que, mise à profit par les autorités françaises qui présentent à la presse internationale les cadavres des victimes, «la tragédie devient propagande».

 

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- Pétrole : les hydrocarbures découverts dans le Sahara (le pétrole, en juin 1956, à Hassi-Messaoud et le gaz naturel, en octobre de la même année à Hassi r’Mel) sont présentés, à deux reprises dans le documentaire, puis par Benjamin Stora lors du débat qui a suivi, comme de «précieuses ressources dont économie moderne a besoin. Pas question de s’en séparer». Voilà qui expliquerait l’acharnement des autorités françaises à vouloir garder, coûte que coûte, le Sahara français, jusqu’au revirement de septembre 1961.

- Dans le contexte actuel de cherté du pétrole, cette explication est susceptible de rencontrer un écho important. Mais la conjoncture pétrolière de la fin des années 1950-début des années 1960 n’est pas celle née avec le choc pétrolier de 1973. Lorsque le pétrole d’Hassi-Messaoud est découvert, le marché mondial est saturé par l’offre (du Moyen-Orient, de l’URSS et de la Libye) et le pétrole algérien, particulièrement coûteux, n’offre pas d’avantage immédiat à la France, c’est même, selon l’expression du conseiller du commerce extérieur français à Washington, «un problème» tant son écoulement est difficile à assurer.

À tel point que le co-inventeur d’Hassi-Messaoud, la CFP-A (Total), ne souhaite pas que le gisement soit exploité tant que les cours du brut  ne permettront pas de la rentabiliser. Pour plus de détails, que les lecteurs de cette note me permettent de les renvoyer à l’article re-publié dans le numéro de mars de Guerre&Histoire. (Un détail, révélateur d’une certaine approximation de l’information offerte par le «documentaire» : le pipe-line d’Hassi-Messaoud n’aboutit pas à Arzew – terminal gazier - mais à Bougie).

- À propos des manifestations du 10 décembre 1961 à Alger, le documentaire affirme que des ultras de l’Algérie française, réfugiés sur les toits, tirent sur les Musulmans qui s’aventurent dans leurs quartiers, causant la mort de plus de 200 d’entre eux.
La version de l’historien Gilbert Meynier est très différente : «À l’occasion de la visite de De Gaulle en Algérie prévue pour décembre, les ultras du Front pour l’Algérie Française organisèrent des manifestations contre la politique gaullienne “d’abandon”. Elles tournèrent parfois au combat de rue et furent émaillées de provocations contre les Algériens et de “ratonnades”. À Alger, ce fut au départ en réaction contre les ultras que […] des milliers de jeunes gens descendirent dans la rue, à partir de l’après-midi du 10 décembre […] Les manifestations culminèrent le lendemain 11. Armés de gourdins, de barres de fer, de chaînes de vélos, les manifestants […] s’en prirent aux Européens rencontrés et ils saccagèrent la grande synagogue de la Casbah […] Dans l’après-midi […] des troupes françaises […] ouvrirent le feu à l’arme automatique sur les foules de manifestants» (G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002, p. 465).

Le bilan officiel (cité par G. Meynier, p. 466), est de 120 morts, dont 90 à Alger, parmi lesquels 112 Algériens (dont 84 à Alger). Si, de source algérienne, le bilan serait plus lourd, la question se pose une nouvelle fois : sur quoi les auteurs du documentaire se fondent-ils pour avancer le chiffre de 200 morts algériens pour la seule ville d’Alger ? Pourquoi font-ils peser sur les “ultras” l’initiative des coups de feu ? Pourquoi n’évoquent-ils pas le caractère xénophobe des manifestations algériennes, relevé par de nombreux témoins ? Pourquoi taisent-ils l’incendie de la grande synagogue de la Casbah ?

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- Manifestation du 17 octobre 1961 à Paris.

1°. Dans leur présentation du contexte expliquant cette manifestation, les auteurs du documentaire évoquent «les agressions» dont ont été victimes de nombreux policiers de la part du FLN. Quel bel euphémisme ! Voici ramenés à de simples «agressions» l’assassinat de 22 policiers entre janvier et le 16 octobre 1961 (et plus 74 blessés).

2°. «Trente mille Algériens se réunissent pour protester contre le couvre-feu» qui leur est imposé par la Préfecture de Police. Spontanément ? On pourrait le supposer puisque le documentaire oublie d’avertir que cette manifestation est organisée par le FLN et que tous les Algériens de la région parisienne devaient y participer sous peine de sanction.

3°. Quant au bilan de la répression policière, pourquoi le documentaire accrédite-t-il le chiffre faux d’une centaine de victimes, alors que ses auteurs n’ignorent évidemment pas le livre de Jean-Paul Brunet, Police contre FLN, Le drame d’octobre 1961 (Flammarion, 1999) qui, après une étude scrupuleuse des sources, avance le bilan, jamais sérieusement contestée, de 30 à 40 morts ?

- Enlèvements de civils Européens par le FLN après le 19 mars 1962 : le documentaire les justifie par la politique de terre brûlée de l’OAS. C’est oublier que ces enlèvements, pratiqués dès 1955, sont bien antérieurs à la création de l’OAS (Jean-Jacques Jordi, Un Silence d’État, SOTECA, 2011) et qu’ils relèvent d’une politique délibérée d’épuration ethnique mise en œuvre par le FLN, même si tout ses militants et dirigeants ne partageaient pas cette option.

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- Enfin, pour en terminer avec cette énumération, il n’est pas acceptable non plus d’affirmer que la guerre d’Algérie a fait quatre cents mille victimes au sein de la population algérienne, évaluation qui est loin d’être partagée par les historiens : Xavier Yacono  les estime à moins de 300 000, Charles-Robert Ageron à 250 000, dont au moins 30 000 victimes du FLN – non compris les harkis massacrés après l’indépendance.  250 000 à 300 000, voilà l’estimation qui fait consensus (se reporter à Jacques Frémeaux La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Economica, 2002 et à Guy Pervillé, Pour une histoire de la Guerre d’Algérie, Picard, 2002).

Lors du débat Benjamin Stora a évoqué les «centaines de milliers» de victimes, formule suffisamment floue pour accréditer le million, voire le million et demi de «martyrs» revendiqués par la propagande algérienne. Comment expliquer qu’un historien aussi bien informé s’abandonne à une telle imprécision ?

Daniel Lefeuvre

 - voir la mise au point du général Maurice Faivre et les remarques de Michel Renard

 - voir "La Déchirure" : ce documentaire n'est pas un outil de référence, Daniel Lefeuvre

 

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mercredi 28 mars 2012

immigration algérienne en France, années 1950

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combien d'Algériens

en France dans les années 1950/1960 ?

Daniel LEFEUVRE

 

Un étudiant qui prépare Sciences Po Grenoble demande à Daniel Lefeuvre, auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale, livre proposé à ce concours d'entrée :

"Au chapitre 10: Qui a reconstruit la France après 1945 ?, à la plage 155 vous affirmez que l'on compte près de "160 000 coloniaux" en France en 1951. Aux pages 153 et 154, on peut lire que 320 000 Algériens débarquent en France (entre 1947 et 1950), et que ce chiffre ne cesse d'augmenter jusqu'à l'indépendance algérienne en 1962.
Je ne comprends donc pas... comment expliquer cette différence de chiffres assez importante ? "

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Cette question appelle deux réponses

D'une part, si vous avez bien lu, je ne dis pas que l'immigration algérienne en France augmente jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie, mais que, s'amplifiant après 1946, le courant s'inverse au cours de la guerre d'Algérie.

D'autre part, attention à ne pas omettre que si il y a des entrées sur le territoire métropolitains il y a aussi, chaque année des départs (retour vers l'Algérie). Le nombre de 160 000 représente donc le "solde" entre les effectifs déjà en France en 1946, augmenté des arrivées, diminué des départs (ne pas confondre "flux" et "stocks" pour prendre une comparaison commerciale ou financière).

Les entrées se sont élevées à 320 000 entre 1947 et 1950, les retours en Algérie à 217 000 (chiffres arrondis). Le solde est donc de 103 000 auquel s'ajoutent les Algériens présents sur le territoire métropolitain en 1946 et les arrivées de l'année 1946. Soit, au final, environ 160 000 personnes.

Daniel Lefeuvre

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samedi 24 mars 2012

monuments aux morts à Alger, 1962

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qu'est devenu le monument aux morts

à Alger en 1962 ?

Études Coloniales

 

À la demande d'un de nos visiteurs, nous souhaiterions recueillir des informations précises sur ce qu'il est advenu du monument aux morts à Alger après l'indépendance.

Il semblerait que le 21 Août 1962, ce monument ait été bétonné faute d'avoir pu être être détruit facilement. Et ensuite ? Comment et quand a-t-il été détruit ?

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Il fut édifié, notamment par Paul Landowski. Il existe des informations précises sur le site de Simone Gauthier quant à son origine.

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Ce site propose des extraits du journal de Paul Landowski que nous relayons ci-dessous :

18 février 1922
Je me suis trompé dans mon pronostic pour le concours d'Alger. C'est notre projet qui a le prix. Me voilà donc avec une nouvelle formidable histoire sur les bras.

13 mai 1923
Passé la matinée à rédiger de manière définitive le devis pour le monument d'Alger.

26 juin 1925
J'ai commencé tout de même la maquette d'Alger (1).

(1). Il s'agit du monument aux morts d'Alger ou le Pavois. Le concours a été remporté en 1922 par les architectes Maurice Gras, Edouard Monestès et les sculpteurs Landowski et Charles Bigonet.

5 novembre 1926
J'ai complètement chamboulé le groupe arrière du monument d'Alger. Deux arabes formeront l'arrière plan. Une sorte de guerrier du sud. Le groupe principal sera formé d'une femme française et d'une femme arabe dans les bras l'une de l'autre. Effet commence à être excellent.
Le mort est moulé. Il est bien. Évidemment c'est d'une taille un peu petite pour passer à l'exécution définitive. Mais je ne crois pas que j'aurai de surprise. Enfin tout dépendra du temps qui me sera indiqué pour la pose des pierres.

8 novembre 1926
Je modifie bien le groupe arrière du monument d'Alger. Les deux femmes, l'Européenne et l'Arabe, s'embrassant fait bien. Les deux figures du fond aussi. C'est mieux que ces éternels poncifs bons pour sculpteurs de nos villes de province.

16 novembre 1926
Enfin j'ai trouvé l'arrangement du groupe du dos du monument d'Alger. Unité de sentiment. Les deux femmes s'embrassent. Les deux vieillards, l'Européen et l'Arabe s'appuient l'un sur l'autre. L'unité de sentiment a conduit à l'heureux effet plastique. Repris la Victoire. Diminué la tête. En cette taille sa petitesse semble exagérée. En grand ce sera bien. Les chevaux ne vont pas très bien. Un peu ronds et monotones d'accent. Il faut de la nature là dessus.

27 décembre 1926
La Victoire pour le monument d'Alger devient épatante. Elle prend une allure énorme depuis que je traite les bras audacieusement avec un modèle homme.

monum morts Alger 2

Ce site précise que le monument a été inauguré en novembre 1928 et que 10 000 noms d'Algérois de toutes origines y étaient gravés. Il aurait, en 1962, été "noyé" dans une chape de bois ou de béton. Aurait-il été, depuis, "débétonné" et redevenu visible ?

Qui en sait d'avantage ? Merci.

____________________________

 

Alger_Monument_aux_mortsle monument de Landowski

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le bétonnage d'Issiakhem (effectué en 1978)
source

 recherche : Michel Renard

 

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jeudi 22 mars 2012

Djamila Boupacha

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critique du film Pour Djemila (2012)

général Maurice FAIVRE

 

Pour Djemila,  présenté le 20 mars 2012 par FR3 est un excellent film de fiction, en ce sens qu'il reproduit le livre publié début 1962 par Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi. La chronologie des faits est exacte, mais leur interprétation n'est pas partagée  par les juristes de haut niveau qui l'ont suivie.
C'est le cas de Maurice Patin, ridiculisé dans le film, alors qu'il présidait la Commission de Sauvegarde du droit et des libertés individuels, collaborateur apprécié du général de Gaulle depuis 1945.
 
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image du film
 
1. Contradiction des faits. Ayant interrogé Djamila avant G.Halimi, M. Patin estime que les déclarations tardives de Djamila ne sont pas convaincantes, et que les violences subies sont sans gravité. Ses rapports successifs, de 1958 à 1961, concluent à la diminution des pratiques illégales. Il estime que l'armée protège la population, qui lui fait confiance. Le système de la torture a été disloqué par les Procureurs militaires.
 
Les rapports des médecins-légistes ne constatent aucune trace de violence ou brûlure de cigarettes, et ne confirment pas la défloration sexuelle. Cependant la gynécologue Michel-Wolfrom estime que "l'examen psychique rend probable cette défloration".
 
L'instruction de l'affaire est poursuivie à Caen par le juge Chausserie-Laprée. Le président Patin estime que "les accusations ridicules et malveillantes" publiées dans le livre de madame Halimi portent atteinte à son  honneur. Djamila n'a jamais été  condamnée. Il n'y avait aucun risque qu'elle soit guillotinée, mais il fallait le faire croire aux médias !

Elle est libérée le 7 mai 1962 par ordonnance de non-lieu, en application du décret d'amnistie du 22 mars. Réfugiée chez madame Halimi,  elle est séquestrée puis transférée à Alger par la Fédération de France du FLN, qui dénonce "l'opération publicitaire tentée à des fins personnelles" par l'avocate G.Halimi (Le Mondedu 3 mai 1962). 

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image du film 
 
2. Personnalité de Djamila.
Djamila Boupacha appartient à une riche famille  bourgeoise de banlieue. Elle se prétend exploitée par la colonisation, ce qui relève de la propagande politique subie. Elle avait tous les moyens de réussir. Il est intéressant de noter que les officiers qui l'ont interrogée à Alger expriment des opinions favorables.

Pour l'OR du sous-secteur de Bouzareah (14 février 1960), c'est une fille farcie de propagande, tendant au mysticisme,  ne cachant pas ses idées, les exposant d'ailleurs avec une certaine noblesse d'esprit.

Le commandant du sous-secteur de Bouzareah (11 mars 1960) l'estime comme une jeune fille physiquement et moralement saine, qui a témoigné d'une grande noblesse d'esprit et de beaucoup d'honnêteté dans ses déclarations. Le commandant du Secteur d'Alger-Sahel (3 juin 1960) note qu'elle est fortement imprégnée de propagande, rebelle avec une tendance au mysticisme, franche, exprimant ses idées avec courage.

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image du film

3. Débat sur la culpabilité.
Confronté à des témoins anticolonialistes et antimilitaristes, ou à des actrices incompétentes, F. Taddei n'obtient pas de réponse à la question de la moralité du terrorisme. L'historienne  Sylvie Thénault soutient la thèse de l'armée d'occupation(largement musulmane!) imposant une logique de terreur (sic).

Or tous les acteurs et historiens sérieux savent que la terreur fut d'abord celle du FLN, imposée dès 1955 à des paysans non convaincus, puis à des Européens qu'il fallait terroriser, et dont la phase ultime fut constituée par les enlèvements et massacres de 1962.

Sans doute faut-il rappeler que Sartre et S. de Beauvoir sont dans l'admiration de Franz Fanon qu'ils viennent de rencontrer. Le théoricien du terrorisme, raciste antiblanc notoire, affirme que "La vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon". Sartre écrit qu'il faut tuer le colon ! J.Daniel est horrifié par cette "philosophie".
 
Pour ces sartriens, il est normal que le civil innocent soit soumis au terrorisme.
Interrogée à Alger, Djamila ne nie pas, elle exécutait les ordres. mais elle n'a pas jugé nécessaire de venir en débattre.
 
4. Non-dit.
Le juge d'instruction de Caen a lui aussi été oublié dans le débat. Je connais ses convictions, et sais qu'il n'aurait pas approuvé l'exploitation de l'affaire.
 
Maurice Faivre, historien CFHM et
Académie des sciences d'Outre-mer

 

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mardi 20 mars 2012

l'Europe et son passé colonial - Olivier Dard

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Comment l'Europe fait face à son passé colonial

Olivier DARD

 

Le 18 mars a eu lieu le 50e anniversaire des accords d’Évian. Les relations des États européens avec leurs anciennes colonies sont-elles aujourd'hui aussi problématiques qu'entre la France et l'Algérie ? Réponse avec l'historien français Olivier Dard, co-directeur avec Daniel Lefeuvre de L'Europe face à son passé colonial.

Touteleurope.eu : Vous attendiez-vous à une importante commémoration du 50e anniversaire des accords d'Evian, le 18 mars ?

120319_Dard_150_100Olivier DARD : On pouvait s'attendre, c'était en tout cas l'avis de plusieurs historiens parmi lesquels Jean-Charles Jauffret, à ce que les diplomaties ne parlent pas beaucoup de cet anniversaire. D'une part le traité d'amitié franco-algérien n'a toujours pas vu le jour, et plusieurs éléments conflictuels entre les pays demeurent. D'autre part, la France apporterait actuellement une aide militaire précieuse à l'État algérien contre Al Qaïda au Maghreb islamique.
Cela n'a pas empêché la presse d'en parler, en particulier la presse régionale du sud de la France et les grands hebdomadaires, qui ont tous fait leurs numéros sur la Guerre d'Algérie.

Touteleurope.eu : Dans le reste de l'Europe, l'indépendance des anciennes colonies donne-t-elle lieu à des commémorations équivalentes ?

Olivier DARD : Dans l'ensemble, non. L'empreinte coloniale varie selon les pays d'Europe. Deux pays se rapprochent de la France : le Portugal et la Belgique. À l'instar des Français en Algérie, le premier a connu un phénomène de rapatriés, les "Retornados". Ceux-ci sont revenus de l'Angola et du Mozambique suite à la proclamation de l'indépendance par ces pays, et ont rencontré des problèmes d'adaptation, cependant moindres que les pieds-noirs en France.

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retornados : Portugais revenus d'Angola après l'indépendance

Il est intéressant de noter par ailleurs que l'effondrement de l'empire au Portugal dans les années 1970 correspond à la fois à l'avènement de la démocratie et à l'intégration européenne. Or l'Europe marque, pour ce pays structuré par l'attachement à son ancien Empire colonial, une transformation fondamentale.

Mais c'est en Belgique qu'on peut retrouver le plus de ressemblances avec la mémoire coloniale française. La "repentance coloniale" dont parle Daniel Lefeuvre y est aussi très présente, avec des amalgames réguliers entre Seconde Guerre mondiale, décolonisation et immigration.
Depuis les années 1960 existe également une polémique relative à l'implication de l'État belge dans l'assassinat du Premier ministre de RDC, Patrice Lumumba, en 1961.

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Patrice Lumumba

Bien qu'aujourd'hui la communauté scientifique s'accorde à innocenter la Belgique, la question n'en continue pas moins de susciter le doute chez certains. Comme l'Algérie pour la France, le Congo est ainsi restée une épine plantée dans le pied de la Belgique. Et le parallèle est d'autant plus saisissant si l'on se rappelle d'un slogan des adversaires français de l'indépendance lancé en Belgique : "Alger-Léo : deux fronts, une seule guerre !".

 Enfin, partout les conflits coloniaux sont absolument inséparables de la Seconde Guerre mondiale et de sa mémoire. Dans tous les camps, colonialistes et indépendantistes, on se bat au nom de la "résistance".

Touteleurope.eu : La mémoire coloniale est-elle plus apaisée dans les autres pays d'Europe ?

Olivier DARD : Globalement, les relations des anciennes puissances coloniales avec leurs anciennes colonies sont aujourd'hui normalisées. C'est d'ailleurs le cas de la France avec le Maroc, la Tunisie, l'ancienne Indochine…

Il n'en reste pas moins partout des souvenirs douloureux. Par exemple, les Anglais considèrent qu'ils ont "réussi" leur décolonisation, mais ce n'est pas aussi évident pour un certain nombre d'historiens, dont je fais partie. Il faut comparer ce qui est comparable : l'Angleterre n'avait pratiquement pas de colonies de peuplement, mais lorsque c'était le cas comme au Kenya, cela s'est plutôt mal passé. Et pour cause : les Européens présents sur le territoire colonial depuis plusieurs générations ont eu quelques difficultés à admettre un tel changement.

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l'armée britannique et les Mau Mau au Kenya

Notons par ailleurs que, comme pour le Portugal, la construction européenne prend le relais de l'idéal impérial : les premières demandes d'adhésion des Anglais se déroulent au début des années 1960, à l'époque où le commerce britannique se déplace rapidement du Commonwealth vers le continent européen. Ce qui semble indiquer que pour les Britanniques, l'ère des empires est à l'époque définitivement close.

La conquête italienne de l'Ethiopie en 1935-36 a longtemps été perçue comme n'ayant pas posé de difficultés particulières. Par conséquent, cet épisode s'inscrit dans une mémoire collective qui pense la colonisation italienne comme "douce", à l'opposé de l'occupation allemande. Or l'historiographie a montré que le régime fasciste avait utilisé des gaz de combats, normalement interdits. Ce qui prouve que le conflit a été particulièrement violent. Du côté libyen, Silvio Berlusconi avait trouvé un certain nombre d'accommodements avec le colonel Kadhafi, y compris des excuses de l'État italien. L'avenir nous dira si ces relations restent normalisées avec le nouveau régime libyen.

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En Espagne aujourd'hui, la question coloniale semble être passée au second plan, malgré les questions liées à l'immigration notamment marocaine. Aux Pays-Bas, le traumatisme suscité par la perte de l'Indonésie au lendemain du second conflit mondial a ressurgi dans les années 1970 et est encore présent, comme en témoignent le radicalisme de certains discours anti-islam. Enfin, le cas allemand est intéressant malgré la relative modestie de son ancien empire colonial : le pays a en effet réussi à normaliser ses relations avec ses anciennes possessions du Sud de l'Afrique, évitant ainsi de voir ressurgir des amalgames entre le massacre des Hereros du début du XXe siècle et la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Olivier Dard
professeur à l'université de Metz

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Posté par michelrenard à 09:36 - - Commentaires [3] - Permalien [#]