dimanche 24 mai 2020

attentats commis par le FLN en métropole : 1391 morts

Aurore, 3 avril 1961, attentats FLN
L'Aurore, lundi 3 avril 1961

 

 

attentats commis par le FLN en métropole

 

Une récapitulation générale des attentats commis par le FLN, au 31 décembre 1961, donne un total de 2 153, ayant fait 1 391 morts et 1 593 blessés (1). Ce sont les Algériens qui en sont les premières victimes, avec 1 269 morts et 1 296 blessés, devant les «civils» au nombre de 75 tués et 155 blessés, les policiers ayant compté 47 morts et 142 blessés dans leurs rangs.

«Des couvre-feux à Paris en 1958 et 1961 :
une mesure importée d'Algérie pour mieux lutter contre le FLN ?»,
Sylvie Thénault, Politix, 2008/4, n° 84, p. 167 à 185. [lien vers la publication]

1) archives de la Préfecture de police, Ha 44 (sous dérogation).

 

* voir l'article : «le nombre de victimes de l'OAS».

 

art Thénault 2008

 

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lundi 11 mai 2020

la guerre d'Algérie a-t-elle été une guerre de religion ? Charles-Robert Ageron (1988)

El Moudjahid, 8 juin 1959

 

 

la guerre d'Algérie a-t-elle été une

guerre de religion ?

Charles-Robert Ageron (1988)

 

Je voudrais pour ma part m'interroger sur une question fondamentale pour notre propos et que je formulerai ainsi : les chrétiens, les juifs et les musulmans d'Algérie ont-ils ressenti – ou non – la guerre comme ayant une dimension religieuse ?

Aujourd'hui il est, je crois, de bon ton de répondre par la négative. Mais le fait n'est pas aussi évident qu'on le dit. Une approche vécue et une étude historique posent le problème.

Du côté algérien il est affirmé que cette guerre de libération nationale n'eut aucune conno­tation religieuse et que le FLN, créé par quelques révolutionnaires nationalistes très laïci­sés, se prononçait "pour une démocratie ouverte à tous sur la base de l'égalité entre Algé­riens, sans distinction de race ou de religion". Cette phrase est une citation de l'éditorial du n° 1 du journal El Moudjâhid rédigé par Abbane Ramdane.

Pourquoi El Moudjahid (djihad) et non Al Mokâfih (combattant) ?

Mais précisément l'auteur dut s'expliquer devant l'opinion internationale sur le titre choisi pour le journal du FLN. Pour­quoi El Moudjâhid, le combattant de la guerre sainte, du djihâd ? Abbane Ramdane affirmait contre l'évidence que la notion de djihâd c'est "la quintessence du patriotisme libéral et ouvert" et, avec plus de vraisemblance, que "le nom glorieux de moudjâhid" est celui-là même que le peuple a attribué "avec bon sens" aux patriotes. À quoi l'historien peut objec­ter que si le FLN a retenu ce titre et non pas celui d'Al Mokâfih (le combattant au sens laïc du terme) – titre qui sera repris plus tard par un journal communiste marocain –, ce choix est déjà en soi hautement significatif. Il confortait d'ailleurs l'appel du 1er novembre 1954 qui parlait de restaurer "un État algérien démocratique et social dans le cadre des principes islamiques".

Abbane Ramdane entendait bien en réalité retrouver et réaf­firmer l'identité musulmane de son peuple et il n'ignorait pas que les fellahs luttaient pour leur foi en se battant pour la liberté. La preuve en est que, réserve faite pour les chrétiens "frères" (engagés dans le FLN), il s'opposait au maintien de la minorité chrétienne en Algérie ; ce qu'il avoua sans fard à quelques émissaires français dont Jean-Marie Dome­nach.

Pourquoi cette intransi­geance, sinon pour des mobiles religieux ? Faut-il rappeler que l'Islam fait devoir à ses fidèles de se soustraire à la sujétion des chrétiens fût-ce par l'exil et que pour lui la seule cohabitation tolérable est celle de chrétiens ou de juifs "sujets" (dhimmi) d'un pouvoir musulman ?

Autre exemple : on se leurre souvent en France sur la signification des expressions "nation algérienne", "Peuple algérien" dans les années 193O à 1960. En fait la Nation algé­rienne se définissait en [pages 27//28] termes de religion : elle s'arrêtait pour les gens du PPA-MTLD aux frontières de la communauté arabo-musulmane. Le premier journal natio­naliste ne s'appelait-il pas Al Umma (la communauté musulmane) avant d'être retraduit en fran­çais par "nation".

 

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membres du FLN en prière

 

l'intransigeance de Ben Bella et de Bentobbal

Mieux vaudrait aussi ne pas cacher qu'un leader comme Ben Bella, pré­senté comme un militant très laïcisé, a toujours insisté pendant la guerre d'Algérie sur le caractère islamique des futures institutions politiques, ce qui sous-entendait, pour tous les Musulmans, le refus d'y faire une place aux minorités chrétienne et juive. Aussi bien con­naît-on le discours tenu aux cadres du FLN et de l'ALN en mars 1960 par un autre leader, Lakhdar Bentobbal, alors ministre du GPRA : "le peuple algérien n'acceptera jamais de pla­cer un Européen ou un Juif au sein du gouvernement ou à un poste de responsabilité".

Vis-à-vis des Juifs d'Algérie, dira-t-on que le FLN, malgré les lettres qu'il adressa "à ses chers compatriotes algériens", les ait tenus pour des concitoyens à part entière ? Il apparaît bien plutôt qu'il espérait seulement désolidariser une partie de la communauté juive de la nation française. Pour lui, le décret Crémieux de naturalisation collective des juifs algériens en 1870 n'existait pas ; cette citoyenneté octroyée par la France était de nul effet.

Dans sa perspective, les Juifs demeuraient une communauté religieuse et raciale et une minorité au même titre que les étrangers d'origine européenne (400.000 disait-il) et que les Français d'origine (également au nombre de 400.000) le Moujâhid ne reconnaissait comme juifs "algériens" que ceux qui n'avaient jamais renié leur origine algérienne en se proclamant Français ou sionistes. Tous les autres étaient des "traîtres".

Bien entendu ce langage impolitique et menaçant n'eut pas les résultats escomptés. Les Juifs d'Algérie ne renièrent pas la France et lorsque l'heure de vérité sonna aux accords d'Évian, le FLN ne parla plus des droits éventuels de ses "compatriotes juifs". II ne fut ques­tion que de la minorité française".

Quant aux Européens d'Algérie, réserve faite pour les groupes de chrétiens "engagés", leurs réactions d'ensemble pendant la guerre vis-à-vis des Musulmans (ou des "Arabes") furent en grande partie celles du rejet d'une communauté tenue pour ennemie du nom chrétien. Les prétendues "fraternités franco-musulmanes" furent une trouvaille de l'Ac­tion psychologique, non une réalité. De vieux Français d'Algérie expli­quaient aux "Francaouis" ("métropolitains naïfs") que ces soi-disants Algériens nationalistes défilaient depuis la fin des années 1930 l'index (châhad) levé comme dans la profession de foi islamique (cha­hâda) et que dans les douârs, ils allaient voter en groupe en psalmodiant des versets cora­niques. [pages 28//29]

À leurs yeux ne pouvaient être tenus pour Français que les convertis au christianisme et les naturalisés volontaires, c'est-à-dire ceux qui avaient renoncé au statut musulman.

Pour la plupart des Français d'Algérie, la guerre d'indépendan­ce et la Révolution algé­rienne n'existaient pas : il y avait seulement des "terroristes téléguidés par la Ligue arabe ou les leaders du panarabisme et des moudjahidines fanatiques qui chargeaient en criant "Allah Akbar".

 

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membres du FLN en prière

 

le sentiment que la guerre était une guerre de religion

Bien sûr, je ne dis pas qu'ils avaient raison de croire que cette guerre était essentielle­ment une guerre de religion, mais tel était leur sentiment au plus profond d'eux-mêmes. D'où leurs réactions indignées lorsqu'ils entendaient dire que des Chrétiens, voire même des évêques, pouvaient pactiser avec les fellaga et les panislamistes.

Chrétiens traditionalistes, peu informés de la position de l'Église vis-à-vis de la décoloni­sation, ils croyaient que les buts du FLN, c'étaient la destruction totale de tout ce qui était européen, la conversion forcée à l'Islam des survivants, l'instauration d'un État théocra­tique et raciste, d'un "totalitarisme médiéval", comme le leur affirmait le gouver­neur géné­ral Jacques Soustelle.

Ainsi s'explique sans doute la peur immense qui s'empara, en 1960, des Chrétiens et des Juifs auxquels le FLN proposait certes en 1961 de devenir Algériens, mais seulement "sur la base d'un patriotisme homogène et unificateur". Comment auraient-ils pu accepter de communier dans ce patriotisme fondé sur la personnalité arabo-musul­mane, dès lors surtout que leur était obstinément refusée la garantie de sauvegarde d'une double nationalité française et algérienne ?

Faut-il s'étonner que la conscience populaire des masses algériennes ait confondu natio­nalité et appartenance religieuse dès lors qu'inconsciemment peut-être la même identifica­tion inspirait à l'époque la grande majorité des Juifs et des Chrétiens d'Algérie ? Certes la Révolu­tion algérienne n'a pas été d'abord un jihâd, ni la guerre des Français une croisade.

Cela dit, la connotation religieuse de la guerre d'Algérie ne peut pas être évacuée par l'historien. Elle explique en partie l'exode massif des Juifs (les premiers à partir, dès 1961) et des Chrétiens. Elle explique aussi les débats de l'Algérie en 1963 sur le code de la natio­nalité et vingt ans après l'adoption d'un code du statut personnel qui interdit par exemple le mariage d'une Algérienne avec un non-musulman. Bref les idéologies meurent alors que les religions demeurent.

 

Charles-Robert Ageron : Une guerre religieuse ?
in : La guerre d'Algérie et les chré­tiens, sous la direction de François Bédarida et Étienne Fouilloux,
Cahier de l'Institut d'Histoire du Temps présent, n° 9 (octobre 1988), p. 27-29.
Merci à Jean-Jacques Jordi de nous avoir transmis ce texte.

 

 

sur cette question

 

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Une deuxième édition, augmentée et enrichie, du livre de Roger Vétillard va bientôt paraître.

 

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dimanche 3 mai 2020

les disparus civils européens de la guerre d'Algérie

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les disparus européens de la guerre d'Algérie

 

 

Personnes disparues présumées décédés : 1583 personnes

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  • source : Jean-Jacques Jordi, Un silence d'État. Les disparus civils européens de la guerre d'Algérie, éditions Soteca, 2011, p. 155.

 

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dimanche 5 avril 2020

Pierre Vidal-Naquet, par François Dosse (décembre 2019)

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une biographie de Pierre Vidal-Naquet

par François Dosse, décembre 2019

 

Vidal-Naquet, ou la «religion de la preuve»…

mais pas toujours

 

Spécialiste de l'historiographie et de l'histoire des intellectuels (La saga des intellectuels français, 1944-1989, 2018), auteur prolixe de biographies de figures de la pensée française (Paul Ricœur, Michel de Certeau, Pierre Nora, Castoriadis), François Dosse, né en 1950, vient de publier une biographie d'un personnage aux multiples facettes : Pierre Vidal-Naquet (né en 1930 et mort en 2006) : Pierre Vidal-Naquet, une vie (La Découverte, janvier 2020, 660 p.).

Cet historien atypique a parcouru les champs de l’Antiquité et ceux de notre époque immédiatement contemporaine.

Il fut l'un des contributeurs de l'anthropologie historique de la Grèce ancienne à la suite de Jean-Pierre Vernant (19184-2007) et engagé dans deux des principaux combats de sa vie : l'opposition à la guerre d'Algérie, avec son livre paru en 1957, L'Affaire Audin , et la contestation de l'utilisation de la torture, d'une part ; la riposte aux négationnistes du génocide des juifs et des chambres à gaz par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale (Les Assassins de la mémoire, recueil, 1987 ; avec son célèbre article paru dans la revue Esprit en 1980 : «Un Eichmann de papier», qui visait Faurisson, d'autre part.

Pierre Vidal-Naquet est, avec justesse, qualifié de «dreyfusard» de la fin du XXe siècle, animé au plus profond de lui par l'idée de justice, d'inacceptabilité de l'erreur judiciaire et du mensonge d'État.

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Mais il a été dreyfusard en assumant les règles de son métier d’historien. Ce fut le cas, par exemple, avec L’Affaire Audin, qui paraît le 20 mai 1958, dont on apprend que le travail d’accumulation de documents et de réflexion est celui de Vidal-Naquet mais que la rédaction finale revient à Jérôme Lindon, alors directeur des Éditions de Minuit qui refusa, cependant, que son nom n’apparaisse.

À l’intention des historiens actuels qui vitupèrent le positivisme au nom de théories fumeuses sur le «discours», la mémoire et la narratologie, on répondra : «la méthode [de Vidal-Naquet] s’inspire des enseignements de l’école des historiens méthodiques qui, avec Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, a défini en 1898 la critique interne et externe des documents. La décantation des informations passant du registre de la mémoire à celui de l’histoire est exemplaire de cette méthode qui singularise Vidal-Naquet, dont le modèle de surplomb est l’affaire Dreyfus» (p.85).

On trouve, dans le récit de François Dosse, toute une riche galerie de personnages de la vie intellectuelle, éditoriale et journalistique et la mention d’épisodes qui méritent le rappel. Comme l’opposition aux «loi mémorielles».

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À l’occasion des déclarations de l’islamologue américain Bernard Lewis sur les massacres d’Arméniens en 1915 qui lui valent des poursuites judiciaires, Vidal-Naquet écrit au directeur du Monde :

  • «J’apprends que Bernard Lewis et vous-même êtes poursuivis par des associations arméniennes pour avoir publié l’opinion du professeur de Princeton sur le génocide arménien. Je ne suis pas d’accord sur cette question avec Bernard Lewis, et comme d’autres historiens, j’avais signé un texte exprimant ce désaccord. Cela dit, je n’en suis que plus à l’aise pour vous dire que je tiens ces poursuites pour parfaitement scandaleuses. Je tiens la "loi Gayssot" pour elle-même scandaleuse, et je tiens l’application que l’on veut faire au Monde de cette loi pour un deuxième scandale. Il s’agit purement et simplement du principe même de la liberté » (p. 438-439).

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Il ne sera pas fait, dans ce court article une recension complète de l’ouvrage. Mais on relèvera quelques points de vue évolutifs sur la dimension de la guerre d’Algérie mais aussi quelques erreurs et oublis.

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À revers de toute l’histoire coloniale réelle, Vidal-Naquet tente de définir la violence du FLN avec l’argument suivant :     

  • En 1989, il publie Face à la raison d’État. Un historien dans la guerre d’Algérie. Il y écrivait : «La violence algérienne nous apparaissait fondamentalement comme une riposte à une violence coloniale et raciste qui n’avait guère connu d’interruption depuis 1830» (cité par Dosse, p. 121). Est-il pertinent de parler de violence «algérienne» comme si elle était le fait de toute une population ? Et en oubliant qu’il y a eu une violence inter-algérienne ? Est-il pertinent d’évoquer une «violence coloniale et raciste» essentialisée et qui aurait duré durant tout le temps de la présence française ? Bien sûr que non. C’est écraser une période de plusieurs dizaines d’années sur des moments d’affrontements qui ne furent ni généralisés territorialement ni durables.

Mais l’historien est capable de changer de point de vue. Toujours tiré de Face à la raison d’État, Dosse retient l’épisode suivant.

  • Ainsi, en 1995, «à l’occasion d’un débat amical organisé par la revue Esprit, Vidal-Naquet reconnaît n’avoir pris conscience du rôle politique de l’islam dans le processus d’émancipation du peuple algérien pendant la guerre d’indépendance que tardivement, à partir des événements d’octobre 1988. De son côté Thibaud confirme cette cécité et incrimine un habile habillage masquant cette dimension religieuse, au point même que de bons observateurs sur le terrain n’avaient rien vu venir» (p. 147-148).
    Sur ce sujet, on renvoie à l’étude de Roger Vétillard, La dimension religieuse de la guerre d’Algérie, 1954-1962 (éd. Atlantis, 2018) qui montre que l’islam a tout de suite été une arme du FLN.
    Pour preuve une référence qui ne figure pas dans le livre de Roger Vétillard mais que nous apportons au débat. Dans les Cahiers du Communisme, revue du PCF, Léon Feix, responsable des questions coloniales, écrit en février 1955 contre les dirigeants nationalistes qui ont «repris la formule de "l’Algérie musulmane"» (1). La question religieuse est donc bien perçue par les premiers soutiens au FLN, dès le début de l’affrontement.

Une erreur de propos rapporté.

  • Est-ce de Vidal-Naquet ou de son biographe (?) mais une erreur se glisse dans la phrase datant de 1997 : «Vidal-Naquet réitère ses préventions par rapport aux nationalismes qui portent la guerre comme la nuée porte l’orage» (p. 366).
    La phrase célèbre est de Jean Jaurès à qui on fait dire : «le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage», et qui, en réalité, a déclaré à l’Assemblée nationale le 7 mars 1905 : «Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage» (2).

 

17 octobre 1961

Autre légèreté de François Dosse, qui aurait pu se documenter sérieusement, au sujet de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris. Les chiffres de victimes sont fantaisistes.

  • Il évoque la librairie de François Maspéro et écrit : «Dans le lieu même de sa librairie, les policiers aux ordres du préfet de Paris, Maurice Papon, s’acharnent alors sur les corps au sol. Et ce soir-là, ils assassinent et précipitent des dizaines d’Algériens matraqués dans les eaux de la Seine, alors que leur manifestation se voulait non violente» (p. 113).
    Plus loin, il réédite les mêmes approximations erronées : «le massacre méthodique à Paris, le 17 octobre 1961, de plus de deux cents nationalistes algériens par des policiers français, perpétré à l’initiative du préfet de Paris, Maurice Papon» (p. 123).
    La formule est reprise une troisième fois : «Vidal-Naquet réclamait avec d’autres que Papon réponde de ses actes devant la justice pour ses méfaits commis de 1942 à 1944, mais aussi pour sonrôle en tant que préfet de prolice de Paris le 17 octobre 1961, quand au moins deux cents Algériens ont trouvé la mort dans un massacre qu’il avait orchestré en plein Paris» (p. 429).

 

La vérité sur le 17 octobre 1961

D’où sortent ces «au moins deux cents morts» du 17 octobre ? Quelle est la source de cette estimation ? Jamais la «preuve» (3) n’est avancée ni justifiée. Pourquoi déjà ne pas mentionner que cette manifestation avait été interdite ?

Que le FLN avait abattu nombre de policiers dans les mois précédents ? Que les Algériens ont été contraints d’y aller par les sbires armés et menaçants de ce même FLN ?

Quant au nombre de victimes, la propagande du FLN et du régime algérien a longtemps avancé le chiffre d’au moins 400 morts. En 1997, devant la Cour d’assises de Bordeaux, Jean-Luc Einaudi, qui avait publié un livre dénonciateur en 1991, a témoigné sur le 17 octobre 1961 lors du procès intenté à Maurice Papon pour son action de 1942 à 1944. Il a présenté une liste de 73 tués et de 67 disparus. Dans la liste des 73 «tués» le 17 octobre 1961, produite par Jean-Luc Einaudi, on compte 17 morts le jour même. 28 sont décédés antérieurement à cette manifestation. 10 sont morts postérieurement à cette date. 18 sont notés morts à une date indéterminée.

On ne peut donc imputer tous ces décès à la seule manifestation du 17 octobre, en particulier ceux morts antérieurement, ni ceux ceux dont la date ne peut être fixée. Comme on ne peut déterminer qui sont les auteurs des assassinats. La police bien sur, mais on sait aussi que le FLN a réglé des comptes. Sur un total de 67 «disparus » fournis par Jean-Luc Einaudi, on rencense : 38 disparus le 17 octobre 1961, 4 disparus antérieurement à cette date, 18 après, et 7 à une date indéterminée.

On ne peut donc parler de «centaines» de morts à l'occasion du 17 octobre 1961 ni imputer tous ces décès avec certitude à la seule police française.

L'historien Jean-Paul Brunet a affirmé : «Si l’on se limite à la répression des manifestations des 17 et 18 octobre, je suis parvenu, et sans avoir été démenti par aucune nouvelle étude, à une évaluation de plusieurs dizaines (de 30 à 50), en comptant large» (4).

 

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génocide en Algérie ?

Cette biographie a beau peser ses 660 pages, elle comporte un oubli important : la position de Pierre Vidal-Naquet à l'égard des opinions, française ou algérienne, qui prétendent que la France aurait commis un génocide en Algérie. Le terme avait reçu un certain écho après la création de la Fondation du 8 mai 1945 par l'ancien ministre Bachir Boumaza en 1990 qui prétendait que les massacres de Sétif avaient causé la mort de 45 000 Algériens. (5).

En France, en 2005, le politiste Olivier Le Cour Grandmaison publie un livre au titre boutefeu : Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l'État colonial, devenu la bible de tous les indigénistes actuels. Il a eu droit à une longue critique historienne en règle infligée par Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet qui qualifient son livre de «sottisier» :

  • «Olivier Le Cour Grandmaison surfe sur une vague médiatique, avec pour fond de commerce des humains désemparés, et peu portée à l'analyse critique, cela en fignolant un sottisier plus qu'il ne s'appuie sur les travaux d'historiens confirmés (...) Dommage que ce livre, à la fois boursouflé et hâtif, ne puisse pas vraiment faire la preuve des bonnes intentions dont il est pavé. Nous sommes trop foncièrement anticolonialistes pour nous en réjouir. Il reste que l'air du temps de la dénonciation médiatique ne suffit pas à arrimer à la science des convictions et à faire d'OLCG un historien plausible. Le contexte social, économique et politique actuel est encore fécond qui continuera à générer de telles tonitruances idéologiques à vocation surtout médiatique» (6).
  • «Ajoutera-t-on que les dénonciations d'OLCG furent énoncées plusieurs décennies avant lui par de vrais historiens - Charles-André Julien, André Nouschi, Charles-Robert Ageron... -, et en un temps où il y avait courage à le faire, à la différence d'aujourd'hui, et où n'existaient pas encore les fosses d'orchestre médiatiques de la bureaucratie algérienne, toujours avide d'engranger telles cautions solidaires françaises à même de conforter le discours ordinaire victimisant de légitimation de son pouvoir. Discours auquel, faut-il le préciser, les bureaucrates en question ne croient évidemment pas, mais dont il leur paraît qu'il peut encore servir à tenir un peuple toujours imaginé sous l'emprise de la langue de bois unanimiste usuelle».

Pierre Vidal-Naquet récuse toute allusion à un génocide auquel on pourrait ramener la période coloniale française en Algérie. François Dosse aurait pu le dire.

Michel Renard

 

1 - Cahiers du Communisme, n° 2, février 1955, p. 147-167 ; cité par Jacob Moneta, Le PCF et la question coloniale, 1920-1963, éd. François Maspéro, 1971, p. 211 et  233.
2 - Cf. Daniel Lefeuvre et Michel Renard, Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? Larousse, 2008, p. 219.
3 - «J’ai la religion de la preuve» dit Vidal-Naquet, cf. p. 514.
4 - «Les victimes du 17 octobre 1961 selon Jean-Luc Einaudi», Études Coloniales, 22 janvier 2012.
5 - Voir les livres et travaux minutieux de Roger Vétillard
sur le sujet.
6 -  «Coloniser, exterminer : de vérités bonnes à dire à l'art de la simplification inéologique», Esprit, décembre 2005, relayé sur Études Coloniales, ici.

 

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mardi 31 mars 2020

parution de : Une mémoire algérienne, de Benjamin Stora aux éditions Robert Laffont

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parution de : Une mémoire algérienne,

de Benjamin Stora aux éditions Robert Laffont

 

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Né en 1950 à Constantine, en Algérie, Benjamin Stora a été professeur des universités, inspecteur général de l’Éducation nationale et président du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Il a enseigné dans plusieurs universités françaises et à l’étranger (New York, Rabat, Hanoï et Berlin). Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur l’histoire de la guerre d’Algérie, du Maghreb contemporain, de la décolonisation ou des relations entre juifs et musulmans.

 

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Benjamin Stora, né à Constantine en 1950, évoque les grands chapitres de sa vie et ses engagements à gauche, jalonnés de combats et de désillusion. L’historien a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude de ce pays qui l’a vu naître il y a soixante-neuf ans, et "Une mémoire algérienne" regroupe six de ses livres, notamment le très beau les Clés retrouvées qui raconte son enfance à Constantine. (Libération)

"L’œuvre de Benjamin Stora se confond pour partie avec la mémoire et l’histoire de la guerre d’Algérie. Un de ses grands thèmes de recherche, intimement lié à son parcours individuel tel qu’il le relate dans trois de ses ouvrages.

Dans Les Clés retrouvées, il évoque son enfance juive à Constantine et le souvenir d’un monde qu’il a vu s’effondrer ; dans La Dernière Génération d’Octobre, son militantisme marqué très à gauche avec son cortège de désillusions. Les Guerres sans fin témoignent d’un engagement mémoriel qui se fonde sur une blessure collective et personnelle que seules la recherche et la connaissance historiques peuvent aider à panser.

Benjamin Stora a étudié en ce sens le rôle spécifique joué par les grands acteurs de ce conflit singulier. Dans Le Mystère de Gaulle, il analyse l’attitude de ce dernier lors de sa prise du pouvoir en 1958 et sa décision d’ouvrir des négociations avec les indépendantistes en vue d’une solution de compromis associant de manière originale la France et l’Algérie. Dans François Mitterrand et la guerre d’Algérie, écrit avec François Malye, il montre les contradictions de celui qui, avant de devenir un adversaire de la peine de mort, la fit appliquer sans hésiter en 1957 en tant que ministre de la Justice au détriment des Algériens. C’est enfin de la longue histoire des juifs en terre algérienne qu’il est question dans Les Trois Exils.

Cet ensemble, qui porte la marque d’un historien majeur, permet de mieux comprendre la genèse, le déroulement et l’issue d’une tragédie où se mêlent un conflit colonial livré par la France, un affrontement nationaliste mené par les indépendantistes algériens et une guerre civile entre deux communautés résidant sur un même territoire. Ce sujet, resté sensible pour nombre de nos compatriotes, continue d’alimenter des deux côtés de la Méditerranée des débats passionnés." (présentation éditoriale)

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mardi 10 mars 2020

le livre numérique de Jean Monneret sur le massacre du 5 juillet 1962

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le livre numérique de Jean Monneret

sur le massacre du 5 juillet 1962

 

Le minutieux travail d'investigation effectué par Jean Monneret sur les massacres d'Oran le 5 juillet 1962 est disponible à cette adresse :

https://jean-monneret.com/2019/09/24/5-juillet-1962-documents-darchives/

 

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samedi 7 mars 2020

Algérie, le sentiment anti-français : un dossier de "Secours de France"

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Algérie, le sentiment anti-français

un dossier de l'association Secours de France

 

Le bulletin de l'association Secours de France a consacré trois pages au sentiment français en Algérie qui, en réalité, sert de propagande au régime en place à Alger depuis des décennies. Nous l'avons déjà traité sur ce site (lire ici). Nous reproduisons aujourd'hui les arguments récents proposés par l'association Secours de France.

 

Secours de France, Pâques 2020 (1)

Secours de France, Pâques 2020 (2)

Secours de France, Pâques 2020 (3)

 

 

 

Qu'est-ce que l'association Secours de France ?

 

Secours de France, Pâques 2020 (4)

 

 

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lundi 2 mars 2020

Les disparus de la guerre d'Algérie (1954-1962) : un guide de recherche

fiche disparu

 

Les disparus de la guerre d'Algérie

(1954-1962) : un guide de recherche

 

Plusieurs services d'archives viennent de publier un guide de recherche relatif à toutes les catégories de disparus durant la guerre d'Algérie  :

  • Algériens disparus en Algérie
  • Algériens disparus en France
  • Français civils disparus en Algérie
  • Français militaires disparus en Algérie
  • Harkis et autres membres des forces supplétives de l'armée française disparus en Algérie.

Attention, il s'agit bien d'un guide recherche et non d'une base de données numérisées comme celle qui recense les morts de la Première Guerre mondiale sur le site Mémoire des hommes.

__________________

 

Voici le texte introductif

Le présent guide sur les disparus de la guerre d'Algérie (1954-1962) s'inscrit dans le contexte de la déclaration du Président de la République du 13 septembre 2018 sur la mort de Maurice Audin, qui «vise notamment à encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre d’Algérie, français et algériens, civils et militaires».

Le guide offre pour la première fois un panorama d’ensemble sur les archives relatives aux disparus de la guerre d’Algérie, quel que soit le lieu en France où elles sont conservées. Il vous dirige vers les principaux fonds susceptibles de répondre à une recherche. À l’archiviste revient de mettre les fonds à disposition du public (en expliquant ce qu’ils contiennent et le contexte de leur production) ; c’est l’objet de ce guide. Au public ensuite de s’en emparer et de les exploiter.

Ce guide a été conçu pour être accessible à tous, chercheur ou non. S’il a pour but de faciliter vos recherches, celles-ci n’en demeurent pas moins difficiles et seront peut-être même infructueuses, pour plusieurs raisons :

- Certains documents sont aujourd’hui perdus.

- Il n’existe pas de liste nominative complète des disparus de la guerre d’Algérie ; l’administration de l’époque n’en a jamais produite et les éléments qui permettraient de le faire sont potentiellement dispersés entre plusieurs fonds et répartis entre plusieurs institutions de conservation. L’établissement d’une telle liste relève de la recherche historique.

- La qualité des informations données par les documents impose la prudence : des renseignements concernant une même personne peuvent diverger, selon le document consulté.

- Les noms qui figurent dans les archives peuvent comporter des erreurs ou des variantes pour une même personne ; c’est cette orthographe que l’on retrouve aussi dans les inventaires qui décrivent les archives. Cette remarque concerne les noms des Algériens, pour lesquels il peut par ailleurs y avoir confusion entre nom et prénom, mais aussi les noms d’origine européenne.

Ce guide est le fruit d'une étroite collaboration interministérielle : piloté par le Service interministériel des Archives de France, il a été co-rédigé avec les Archives nationales, les Archives nationales d'outre-mer, les Archives de Paris et la Préfecture de Police de Paris ainsi qu'avec le ministère des Armées (Direction du patrimoine, de la mémoire et des archives, et Service historique de la Défense) et le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (Archives diplomatiques).

 

Définition

Les "disparus" auxquels ce guide est consacré sont ceux qui ont été considérés comme tels au moment où les dossiers ont été constitués ; ils concernent donc ceux dont le corps n'a pas été retrouvé mais aussi des personnes qui ont pu réapparaître ensuite ou dont le corps a été retrouvé plus tard. Le guide n'aborde pas en revanche la notion de "victime" en général (blessés physiques, victimes économiques, psychologiques, etc.), qui est plus large.

 

lien : https://francearchives.fr/fr/article/166418920#/

 

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mardi 14 janvier 2020

colonisation : un bilan d'une brève parenthèse dans l'histoire de l'Afrique, Bernard Lugan

Arte décolonisation Afrique, déc 2019 (2)

 

 

colonisation : un bilan d'une brève parenthèse

dans l'histoire de l'Afrique

par Bernard Lugan

 

La chaîne Arte [décembre 2019] vient de se surpasser dans le commerce de l’insupportable escroquerie historique qu’est la «légende noire» de la colonisation. Or, le bilan colonial ne pourra jamais être fait avec des invectives, des raccourcis, des manipulations et des mensonges.

Regardons la réalité bien en face : la colonisation ne fut qu’une brève parenthèse dans la longue histoire de l’Afrique. Jusque dans les années 1880, et cela à l’exception de l’Algérie, du Cap de Bonne Espérance et de quelques comptoirs littoraux, les Européens s’étaient en effet tenus à l’écart du continent africain. Le mouvement des indépendances ayant débuté durant la décennie 1950, le XXe siècle a donc connu à la fois la colonisation et la décolonisation.

Quel bilan honnête est-il possible de faire de cette brève période qui ne fut qu’un éclair dans la longue histoire de l’Afrique ? Mes arguments sont connus car je les expose depuis plusieurs décennies dans mes livres, notamment dans Osons dire la vérité à l'Afrique. J’en résume une partie dans cet article.

 

1) Les aspects positifs de la colonisation pour les Africains

La colonisation apporta la paix
Durant un demi-siècle, les Africains apprirent à ne plus avoir peur du village voisin ou des razzias esclavagistes. Pour les peuples dominés ou menacés, ce fut une véritable libération. Dans toute l’Afrique australe, les peuples furent libérés de l’expansionnisme des Zulu, dans tout le Sahel, les sédentaires furent libérés de la tenaille prédatrice Touareg-Peul, dans la région tchadienne, les sédentaires furent débarrassés des razzias arabo-musulmanes, dans l’immense Nigeria, la prédation nordiste ne s’exerça plus aux dépens des Ibo et des Yoruba, cependant que dans l’actuelle Centrafrique, les raids à esclaves venus du Soudan cessèrent etc. À l’évidence, et à moins d’être d’une totale mauvaise foi, les malheureuses populations de ces régions furent clairement plus en sécurité à l’époque coloniale qu’aujourd’hui…

La colonisation n’a pas pillé l’Afrique

Durant ses quelques décennies d’existence la colonisation n’a pas pillé l’Afrique. La France s’y est même épuisée en y construisant 50.000 km de routes bitumées, 215.000 km de pistes toutes saisons, 18.000 km de voies ferrées, 63 ports équipés, 196 aérodromes, 2000 dispensaires équipés, 600 maternités, 220 hôpitaux dans lesquels les soins et les médicaments étaient gratuits.

En 1960, 3,8 millions d’enfants étaient scolarisés et dans la seule Afrique noire, 16.000 écoles primaires et 350 écoles secondaires collèges ou lycées fonctionnaient. En 1960 toujours 28.000 enseignants français, soit le huitième de tout le corps enseignant français exerçaient sur le continent africain. Pour la seule décennie 1946 à 1956, la France a, en dépenses d’infrastructures, dépensé dans son Empire, donc en pure perte pour elle, 1400 milliards de l’époque. Cette somme considérable n’aurait-elle pas été plus utile si elle avait été investie en métropole ?

En 1956, l’éditorialiste Raymond Cartier avait d’ailleurs écrit à ce sujet : 

«La Hollande a perdu ses Indes orientales dans les pires conditions et il a suffi de quelques années pour qu'elle connaisse plus d'activité et de bien-être qu’autrefois. Elle ne serait peut-être pas dans la même situation si, au lieu d’assécher son Zuyderzee et de moderniser ses usines, elle avait dû construire des chemins de fer à Java, couvrir Sumatra de barrages, subventionner les clous de girofle des Moluques et payer des allocations familiales aux polygames de Bornéo.» Et Raymond Cartier de se demander s’il n’aurait pas mieux valu «construire à Nevers l’hôpital de Lomé et à Tarbes le lycée de Bobo-Dioulasso».

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Jacques Marseille [1] a quant à lui définitivement démontré que l’Empire fut une ruine pour la France. L’État français dût en effet se substituer au capitalisme qui s’en était détourné et s’épuisa à y construire ponts, routes, ports, écoles, hôpitaux et à y subventionner des cultures dont les productions lui étaient vendues en moyenne 25% au-dessus des cours mondiaux. Ainsi, entre 1954 et 1956, sur un total de 360 milliards de ff d’importations coloniales, le surcoût pour la France fut de plus de 50 milliards.

Plus encore, à l’exception des phosphates du Maroc, des charbonnages du Tonkin et de quelques productions sectorielles, l’Empire ne fournissait rien de rare à la France. C’est ainsi qu’en 1958, 22% de toutes les importations coloniales françaises étaient constituées par le vin algérien qui était d’ailleurs payé 35 ff le litre alors qu’à qualité égale le vin espagnol ou portugais était à 19 ff.

Quant au seul soutien des cours des productions coloniales, il coûta à la France 60 milliards par an de 1956 à 1960.

Durant la période coloniale, les Africains vivaient en paix

Dans la décennie 1950, à la veille des indépendances, à l’exception de quelques foyers localisés (Madagascar, Mau-Mau, Cameroun) l’Afrique sud-saharienne était un havre de paix.

Le monde en perdition était alors l’Asie qui paraissait condamnée par de terrifiantes famines et de sanglants conflits : guerre civile chinoise, guerres de Corée, guerres d’Indochine et guerres indo-pakistanaises. En comparaison, durant la décennie 1950-1960, les habitants de l'Afrique mangeaient à leur faim, étaient gratuitement soignés et pouvaient se déplacer le long de routes ou de pistes entretenues sans risquer de se faire attaquer et rançonner. Soixante-dix ans plus tard, le contraste est saisissant : du nord au sud et de l'est à l'ouest, le continent africain est meurtri :

- Dans le cône austral, ce qui fut la puissante Afrique du Sud sombre lentement dans un chaos social duquel émergent encore quelques secteurs ultra-performants cependant que la criminalité réduit peu à peu à néant la fiction du "vivre ensemble".

- De l'Atlantique à l'océan Indien, toute la bande sahélienne est enflammée par un mouvement à la fois fondamentaliste et mafieux dont les ancrages se situent au Mali, dans le nord du Nigeria et en Somalie.

- Plus au sud, la Centrafrique a explosé cependant que l'immense RDC voit ses provinces orientales mises en coupe réglée par les supplétifs de Kigali ou de Kampala. Si nous évacuons les clichés véhiculés par les butors de la sous-culture journalistique, la réalité est que l’Afrique n’a fait que renouer avec sa longue durée historique précoloniale.

En effet, au XIXe siècle, avant la colonisation, le continent était déjà confronté à des guerres d’extermination à l’est, au sud, au centre, à l’ouest. Et, redisons-le en dépit des anathèmes, ce fut la colonisation qui y mit un terme.

Aujourd’hui, humainement, le désastre est total avec des dizaines de milliers de boat people qui se livrent au bon vouloir de gangs qui les lancent dans de mortelles traversées en direction de la "terre promise" européenne. Les crises alimentaires sont permanentes, les infrastructures de santé ont disparu comme l'a montré la tragédie d'Ebola en Afrique de l'Ouest ou la flambée de peste à Madagascar, l'insécurité est généralisée et la pauvreté atteint des niveaux sidérants.

Économiquement, et à l’exception d’enclaves dévolues à l’exportation de ressources minières confiées à des sociétés transnationales sans lien avec l’économie locale, l’Afrique est aujourd’hui largement en dehors du commerce, donc de l’économie mondiale, à telle enseigne que sur 52 pays africains, 40 ne vivent aujourd’hui que de la charité internationale

 
2) Les conséquences négatives de la colonisation

La colonisation a déstabilié les équilibres démograhiques africains

La colonisation a mis un terme aux famines et aux grandes endémies. Résultat du dévouement de la médecine coloniale, la population africaine a été multipliée par 8, une catastrophe dont l’Afrique aura du mal à se relever. En effet, le continent africain qui était un monde de basses pressions démographiques n’a pas su «digérer» la nouveauté historique qu’est la surpopulation avec toutes ses conséquences : destruction du milieu donc changements climatiques, accentuation des oppositions entre pasteurs et sédentaires, exode rural et développement de villes aussi artificielles que tentaculaires, etc.

La colonisation a donné le pouvoir aux vaincus de l’histoire africaine

En sauvant les dominés et en abaissant les dominants, la colonisation a bouleversé les rapports ethno-politiques africains. Pour établir la paix, il lui a en effet fallu casser les résistances des peuples moteurs ou acteurs de l’histoire africaine. Ce faisant, la colonisation s’est essentiellement faite au profit des vaincus de la «longue durée» africaine venus aux colonisateurs, trop heureux d’échapper à leurs maîtres noirs. Ils furent soignés, nourris, éduqués et évangélisés. Mais, pour les sauver, la colonisation bouleversa les équilibres séculaires africains car il lui fallut casser des empires et des royaumes qui étaient peut-être des «Prusse potentielles».

La décolonisation s'est faite trop vite

Ne craignons pas de le dire, la décolonisation qui fut imposée par le tandem États-Unis-Union Soviétique, s’est faite dans la précipitation et alors que les puissances coloniales n'avaient pas achevé leur entreprise de «modernisation».

Résultat, des États artificiels et sans tradition politique ont été offerts à des «nomenklatura» prédatrices qui ont détourné avec régularité tant les ressources nationales que les aides internationale. Appuyées sur l’ethno-mathématique électorale qui donne automatiquement le pouvoir aux peuples dont les femmes ont eu les ventres les plus féconds, elles ont succédé aux colonisateurs, mais sans le philanthropisme de ces derniers…

Les vraies victimes de la colonisation sont les Européens

Les anciens colonisateurs n’en finissent plus de devenir «la colonie de leurs colonies» comme le disait si justement Edouard Herriot. L’Europe qui a eu une remarquable stabilité ethnique depuis plus de 20.000 ans est en effet actuellement confrontée à une exceptionnelle migration qui y a déjà changé la nature de tous les problèmes politiques, sociaux et religieux qui s’y posaient traditionnellement.

Or, l’actuelle politique de repeuplement de l’Europe est justifiée par ses concepteurs sur le mythe historique de la culpabilité coloniale. À cet égard, la chaîne Arte vient donc d’apporter sa pierre à cette gigantesque entreprise de destruction des racines ethniques de l’Europe qui porte en elle des événements qui seront telluriques.

Bernard Lugan


[1] Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce, Paris, 1984. Dans ce livre Marseille évalue le vrai coût de l’Empire pour la France.
 
 
Plus d'informations sur le blog de Bernard Lugan

 

Arte décolonisation Afrique, déc 2019 

 

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mardi 24 décembre 2019

Sylvie Thénault et les disparus de la guerre d’Algérie, par Jean Monneret

L'Histoire, Sylvie Thénault

 

 

Sylvie Thénault

et les disparus de la guerre d’Algérie

Jean MONNERET

 

J’aime bien Sylvie Thénault, car, elle a le mérite de dire les choses sans fioritures. Il lui arrive même de montrer de l’humour. Dans son livre Histoire de la guerre algérienne d’Indépendance, elle écrit des choses instructives. On lit ainsi à la page 248 : «Le cessez-le-feu marque la fin de la guerre pour les autorités officielles (sic) des deux pays.» Pour cet auteur, le GPRA-FLN était donc, au 19 mars 1962, une autorité officielle.

Elle ajoute à la page 248 également : « La situation qui perdure au-delà n’est pas de leur fait et, pour cette raison, il serait difficile aujourd’hui, pour les pouvoirs publics français, d’admettre une autre date que celle du 19 mars pour célébrer (sic) officiellement la fin du conflit. Cette conjoncture postérieure au cessez-le-feu créée par les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, explique en grande partie pourquoi les accords d’Evian sont restés lettre morte pour les Français d’Algérie, contraints, dans leur immense majorité à un départ précipité, sans retour ultérieur. »

Elle ajoute à la page 252 : «S’ils fuient le climat de violence créé par l’OAS, les Français d’Algérie partent aussi par peur des réactions algériennes. Ils craignent les vengeances, enlèvements et tortures, de la part de groupes armés qui agissent en se parant de la lutte contre l’OAS

Autrement dit, pour Madame Thénault les groupes armés qui s’en prennent aux Européens et se livrent à une épuration ethnique, ne sont pas du FLN. Ils « se parent de la lutte contre l’OAS » mais ils ne sont pas le FLN qui lui, si l’on comprend bien l’historienne, respecte le cessez-le-feu. De toute manière, les actes dirigés contre les Français d’Algérie, écrit-elle, sont très inférieurs en quantité à ceux de l’OAS … «Ils n’atteignent pas l’ampleur de ceux de l’organisation … lorsque le commandant Azzedine envoie ses hommes, en petits commandos exercer des représailles dans les quartiers européens [1]. Ils font dix-sept morts au hasard.» Une broutille en somme !

 

Que d’approximations...

Que d’approximations ! Rappelons au passage que Si Azzedine n’est pas à la tête d’un groupe armé «se parant de la lutte contre l’OAS», il est le plus important chef FLN d’Alger dont ses commandos font évidemment partie. Si Azzedine revendique d’ailleurs sans ambages la responsabilité des enlèvements d’Européens à Alger, dans son livre Et Alger ne brûla point (Ed. Stock pages 217 à 231).

Sylvie Thénault se risque ensuite à l’esquisse d’un bilan : «… du 19 mars au 31 décembre 1962, on comptabilise 3 018 Français d’Algérie enlevés, dont 1 245 ont été retrouvés, 1 165 décédés … 603 sont restés disparus.» 1 165 morts (nous voici loin des 17 morts attribués à Si Azzedine [2].

Encore y a-t-il erreur, il ne s’agit pas de morts mais de gens présumés décédés et toujours portés disparus. Le chiffre de 603 que Sylvie Thénault croît être celui des disparus est celui d’une autre catégorie : il s’agit des cas incertains, ceux pour lesquels les informations sûres ont fait défaut. L’auteur a donc tout mélangé en reprenant, sans bien les analyser, des chiffres parus dans le livre de M.M. Stora et Harbi. La Guerre d’Algérie, page 279.

Tout le monde, certes, peut se tromper. Le problème est que cette historienne n’a que partiellement rectifié le tir et corrigé ce type d’erreur. Ainsi, dans un article de la revue L’Histoire en décembre 2019, intitulé Les Disparus de la Guerre d’Algérie, a-t-elle fini par s’apercevoir qu’il y avait effectivement un problème des Européens disparus après le « cessez-le-feu » du 19 mars 1962. Le sort déplorable du disparu Maurice Audin, remontant à cinq années auparavant en 1957, ne pouvait à lui seul, épuiser les données de ce problème. Dans l’article en question, ceci se matérialise, à la fin, par un paragraphe sous-titré «1961-1962, enlèvements et massacres

 

Ne jamais évoquer une responsabilité du FLN...

Malheureusement, il faut bien constater que l’argumentation de base reste la même : Les enlèvements d’Européens, après le 19 mars 1962, renvoient à la responsabilité de l’OAS, laquelle s’est lancée dans un regain de violences après le cessez-le-feu. Cet argument, qui fut celui des anticolonialistes de tout poil pendant des décennies est, il faut bien le dire, plutôt lourdingue. Sylvie Thénault a toutefois la subtilité de ne pas s’en contenter. Elle admet donc que le FLN a également une responsabilité.

Mais attention, pas le FLN en tant que tel. Il ne faut pas faire de tort à cette organisation, parée à ses yeux d’on ne sait quels mérites. Non. Les chefs du FLN ont été « débordés » ; voilà tout. L’auteur va plus loin : ce serait surtout dans la wilaya 4 érigée « en Zone Autonome d’Alger » qu’il y a eu des enlèvements.

Il y a là une très nette confusion : la wilaya 4 n’a jamais été érigée en Zone Autonome d’Alger. C’est la région algéroise, la capitale et sa périphérie donc qui, étant à couteaux tirés avec le chef de la wilaya 4 Si Hassan, décida de faire sécession. Il est vrai néanmoins qu’en matière d’enlèvements d’Européens la Zone Autonome a un bilan fort lourd, autant que celui de la willaya 4 d'ailleurs : un millier de rapts environ entre le 17 avril 1962 et la fin du mois de juillet, en trois mois [3] donc, si l'on additionne les deux activités.

Cette date du  17 avril est précisément celle du déclenchement des rapts à Alger, à Oran, dans l’Algérois et l’Oranie. Cette simultanéité en des lieux aussi dispersés fait évidemment penser à un mot d’ordre central. Un autre fait historique va dans le même sens : le GPRA, dirigé par le FLN a toujours refusé (avant l’Indépendance du moins) de condamner les enlèvements. Des dirigeants très importants du FLN, Ben Khedda, Si Azzedine déjà cité, Reda Malek [4], Ben Bella lui-même [5] ont maintes fois mentionné les enlèvements de Pieds-Noirs dans cette période, sans nier qu’ils aient été commis par le FLN.

Dans son article, Madame Thénault, elle, veut à tout prix, que le FLN ait été «débordé». Elle utilise trois fois cet argument sur deux pages.

Quant au massacre des harkis, définis comme tous ceux qui étaient considérés comme des traîtres à la cause de l’Indépendance - Ce qui est inexact car nombre de harkis étaient favorables à une Algérie indépendante mais non soumise au FLN- , elle en parle à la va-vite, tout en précisant que les disparitions de ces derniers « n’étaient pas recherchées en tant que telles ». On ne peut que déplorer que l’auteur ait jugé inutile de s’attarder sur ce sujet.

Jean Monneret

 



[1] Le 14 mai 1962, Si Azzedine lança ses commandos dans les quartiers européens limitrophes, violant ainsi ouvertement le cessez-le-feu, qu’il se contentait jusque-là, de violer silencieusement en pratiquant les enlèvements.

[2] Jean-Jacques Jordi qui travailla ensuite sur ce bilan basé sur la liste de 3 018 personnes enlevées, publiée par le Ministère des Affaires Etrangères a pu réduire ces cas incertains à 170. Le véritable bilan est donc le suivant :
Européens enlevés : 3 018, chiffre donné par J. de Broglie au Sénat.
Retrouvés décédés : 111 inhumés sans que la plupart des familles soient informées.
Européens toujours portés disparus : 1583
Européens retrouvés vivants ou libérés (après torture souvent) : environ 1435.
Dossiers actuellement incertains : 170.

[3] Nous ne pouvons sur ce point que renvoyer les lecteurs à notre ouvrage La Phase Finale de la Guerre d’Algérie.

[4] L’Algérie à Evian (page 251) Ed. Seuil, 1995.

[5] Hostile aux enlèvements, Ben Bella, une fois au pouvoir, fit libérer de nombreux Pieds-Noirs détenus. En juillet 1962, ses alliés dans l’Algérois Khider et Yacef Saadi firent abattre Rampe Valée le responsable des enlèvements d’Européens au sein de la Zone Autonome.

 

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