vendredi 28 septembre 2018

guerre d'Algérie : la raison d'État occulte toujours les morts et les disparus (Michel Renard)

rue d'Isly, 26 mars 1962

 

 

Guerre d'Algérie : la raison d'État

occulte toujours les morts et les disparus

Michel RENARD

 

En prenant position, le 13 septembre dernier, sur la «disparition» du mathématicien Maurice Audin en juin 1957, le président Macron n’a rien apporté à la connaissance historique. Nous n’en savons pas plus, après cette reconnaissance par l’État d’une «injustice», qu’avant.

La douleur de Josette Audin, veuve du disparu, et de ses enfants en a peut-être reçu du réconfort : voir admise la responsabilité de l’État dans la mort du communiste Maurice Audin répondait à leurs vœux obstinés depuis de nombreuses années.

Mais cet acte symbolique vise au-delà. Il est aveu d’un dispositif politique qui a marqué négativement l’histoire nationale sous la IV République : «si sa mort est en dernier ressort le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué : le système «arrestation-détention» mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période», a déclaré Emmanuel Macron.

Moins que l’armée qui a exécuté, ce sont donc les politiques qui portent la responsabilité première. Et ici, une très large majorité de députés qui avait voté les «pouvoirs spéciaux» le 12 mars 1956 : socialistes, communistes (sauf 6 qui n’ont pas pris part au vote), radicaux et MRP. Seuls les poujadistes, Le Pen et quelques autres ont voté contre. Au total, 455 voix contre 78. À s’en tenir au «système légal» pointé par le président de la République, c’est bien le corps politique national qui a ouvert l’engrenage conduisant à la mort de Maurice Audin.

Ce qui choque dans la politique mémorielle de Macron à l’égard de cette guerre, c’est sa partialité systématique… surtout venant après la qualification, le 14 février 2017, de «crime contre l’humanité» attribuée par lui à la présence française en Algérie. Car les «injustices» et morts occultées ne manquent pas au cours de la séquence 1954-1962. Et puisque le communiqué de l’Élysée affirme «encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre d’Algérie, français et algériens, civils et militaires», aidons le président Macron à ouvrir les dossiers.

Pour les historiens, les morts restées mystérieuses depuis soixante ans, côté français comme côté algérien, n’ont jamais été taboues. Les investigations et les témoignages se sont multipliés.

Avec pour auteurs, à côté de Guy Pervillé de l’université de Toulouse, surtout des historiens extérieurs à l’enseignement universitaire comme Jean Monneret, Jean-Jacques Jordi, Roger Vétillard, le général Maurice Faivre, Grégor Mathias ou Guillaume Zeller, sans oublier les enquêtes persévérantes des militants du Cercle algérianiste et autres associations de Pieds-Noirs.

Mais nombre d’épisodes comme les assassinats de civils par le FLN, la fusillade de la rue d’Isly en mars 1962, les exactions des «barbouzes» contre l’OAS, l’inaction face aux disparus d’Oran à l’été 1962 ou le sort des harkis, restent plombés au regard des vérités d’État.

 

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Les morts de la rue d’Isly

Le 26 mars 1962, sept jours après la «fin» officielle de la guerre, les civils algérois venus manifester pacifiquement contre le bouclage du quartier de Bab-el-Oued, subissent les tirs délibérés et sans sommation d’un bataillon du 4e régiment de tirailleurs algériens. On compte 46 morts selon le bilan officiel mais 82 selon la contre-enquête du journaliste Jean-Pax Meffret (Bastien-Thiry : jusqu’au bout l’Algérie française, 2003).

Aucun fait probant n’autorise à envisager une provocation de l’OAS. La responsabilité du massacre incombe à l’autorité française, tutrice de l’ordre public selon les accords d’Évian.

Et nommément à trois personnages : le général Ailleret, commandant supérieur des forces en Algérie ; le préfet de police Vitalis Cros, qui disposait de moyens militaires placés sous les ordres du général Capodanno ; Christian Fouchet, haut-commissaire.

Ce dernier, selon Jean Mauriac, aurait livré cette confidence : «J’en ai voulu au Général de m’avoir limogé au lendemain de mai 1968. C’était une faute politique. Il m’a reproché de ne pas avoir maintenu l’ordre : Vous n’avez pas osé faire tirer. J’aurais osé s’il l’avait fallu, lui-ai-je répondu : Souvenez-vous de l’Algérie, de la rue d’Isly. Là, j’ai osé et je ne le regrette pas, parce qu’il fallait montrer que l’armée n’était pas complice de la population algéroise» (L'après-De Gaulle : notes confidentielles, 1969-1989, 2006, p. 41).

 

entrée rue d'Isly, 26 mars 1962, barrage

 

Dès 1972, le journaliste Jean Lacouture avait mis en cause la méthode des militaires : «Ailleret et Capodanno savent pourtant que toutes les troupes ne sont pas prêtes à de telles tâches, qui exigent autant de sang-froid que de discernement. Quand il a été question, quelques jours plus tôt, de faire appel au 4e régiment de tirailleurs algériens (RTA), son chef, le colonel Goubard, a mis en garde les généraux : c’est une excellente troupe au combat mais composée de paysans naïfs qui risquent de perdre la tête dans la fournaise d’Alger. Le général Ailleret acquiesce et donne l’ordre par écrit de ne pas engager le 4e RTA dans une telle affaire : cet ordre ne devait jamais être transmis» (Le Monde, 25 mars 1972).

Benjamin Stora a livré la suite : «L’ordre n’est pas transmis, et c’est le lieutenant Ouchène Daoud qui se retrouve responsable sur place. Quoi qu’il en soit, les consignes venues de Paris, et plus précisément de l’Élysée, étaient nettes : ne pas céder à l’émeute. Lorsque Ouchène Daoud et ses supérieurs demandent dans quelles conditions ils pourraient, le cas échéant, faire usage de leurs armes, au siège de la Xe région militaire, on leur répond : "Si les manifestants insistent, ouvrez le feu". Mais, comme au temps de la "bataille d’Alger" en 1957, nul ne voudra confirmer cet ordre par écrit» (La gangrène et l’oubli, 1991, p. 107).

L’enquête judiciaire fut bâclée. Les résultats de l’enquête policière du commissaire Pierre Pottier n’ont pas été rendus publics. L’armée s’est opposée à toute audition ainsi qu’à la communication du dispositif des unités engagées. Aucune commission d’enquête, parlementaire ou autre, n’a jamais été diligentée.

Un Livre blanc constitué de témoignages directs réunis par le grand arabisant Philippe Marçais, député d’Alger, fut édité dès 1962 ; ouvrage interdit et republié sous le titre Livre interdit en 1991. Deux Européennes d’Alger, Francine Dessaigne et Marie-Jeanne Rey, ont publié une étude accusatrice en 1994 : Un crime sans assassin. Un documentaire de Christophe Weber, conseillé par Jean-Jacques Jordi, a été diffusé sur France 3 en 2008 : Le massacre de la rue d’Isly. Le dossier a été repris par Jean Monneret dans Une ténébreuse affaire: la fusillade du 26 mars 1962 à Alger (l'Harmattan, 2009). Mais rien n’y fait jusqu’à présent.

Pourquoi les fusillés de la rue d’Isly continueraient-ils de porter la marque infamante des vaincus de l’histoire ? Il est largement temps de leur rendre justice. Même s’il est plus embarrassant de se confronter à l’ombre tutélaire du général De Gaulle qu’aux politiciens de la IV République. Même si une certaine rhétorique anticoloniale risque d’y laisser des plumes.

 

rue d'Isly, 26 mars 1962, victime
victime de la fusillade, rue d'Isly, 26 mars 1962

 

 

Un silence d’État

«De tous les événements liés à la guerre d’Algérie, aucun n’a subi une occultation aussi complète que le massacre subi à Oran, le 5 juillet 1962, soit quelques mois après les accords d’Évian, par une partie de la population européenne de la ville», écrit Guy Pervillé : «en quelques heures, 700 personnes ont été tuées ou ont disparu sans laisser de trace» (Oran, 5 juillet 1962, leçon d’histoire sur un massacre, Vendémiaire, 2014).

La tragédie d’Oran s’inscrit dans une phase au cours de laquelle le FLN, plus ou moins contraint par le cessez-le-feu de cesser les opérations proprement militaires, se livre à des enlèvements d’Européens aux abords des quartiers musulmans des grandes villes d’Algérie et jusque dans le bled. Entre le 19 mars et le 31 décembre 1962, il y a eu 3019 personnes enlevées dont les deux tiers ne sont jamais réapparues, selon Jean Monneret (La tragédie dissimulée : Oran, 5 juillet 1962, Michalon, 2006) qui, aujourd’hui évalue ce chiffre à plus de 3500.

Jean-Jacques Jordi relève que c’est Alger le département qui compte le plus de disparus (40%) contre Oran (35%) ; et que 86% des enlèvements ont eu lieu entre le 19 mars et la fin septembre (Un silence d’État. Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie, Soteca, 2011). Le même auteur parle de silence d’États au pluriel en soulignant que si la France commence à lever le secret – mais à quand la reconnaissance officielle ? – l’Algérie a «manié un déni total de ces exactions, considérant les assassins comme des justiciers».

 

Monneret, Jordi, Pervillé, trois couv

 

À Oran, les Européens ont subi assassinats et enlèvements ce 5 juillet 1962. Le Journal d’un prêtre en Algérie. Oran, 1961-1962, du père Michel de Laparre a consigné des témoignages abominables. À la date du 7 juillet, il écrit : «On a vu des Mauresques éventrer des femmes dans des magasins, leur arracher les yeux et leur couper les seins. C’était un beau carnage. Les Arabes raflaient les hommes par camions entiers "pour contrôle" et consultaient à chaque nom les listes de l’OAS. Beaucoup d’hommes ont été ainsi abattus sur place ou fusillés au commissariat central» (cité par Guy Pervillé, Leçon d’histoire…).

La grande majorité des enlèvements s’est conclue par la disparition, laissant les familles avec un drame épouvantable jamais clos.

Les mobiles de ce nouveau terrorisme sont divers : crapuleux, représailles contre l’OAS, volonté d’épouvanter les Européens pour les pousser à l’exode. Mais un autre historien, Grégor Mathias, a en étudié un aspect particulièrement terrifiant : les détenus ont été soumis à des prélèvements sanguins forcés, pour guérir les Algériens blessés, à Alger (quartier de Beau-Fraisier au nord-ouest de la Casbah), Oran, Mostaganem, Tlemcen et en Kabylie. Grégor Mathias multiplie les références et cite même un document militaire portant le n° SP.87.581/AFN du 13 juillet 1962, rédigé par le colonel Vaillant, chef de corps du 1er régiment étranger d’infanterie.

Le document cite notamment la lettre d’un militaire à son frère relatant qu’il a été enlevé le 8 mai sur la plage des Sablettes à Arzew, à 30 km d’Oran : «La lettre manuscrite de deux pages donne trois types d’informations : les conditions très précises de détention, la description des procédures de prélèvements sanguins, et la manière dont il va procéder pour envoyer la lettre» (Grégor Mathias, Les vampires à la fin de la guerre d’Algérie. Mythe ou réalité ? Michalon, 2014). Ce document a été livré par le légionnaire, Jorge Saavedra, fils d’un ambassadeur chilien, travaillant à la Sécurité militaire et chargé de détruire une partie des archives lors de l’évacuation de la Légion étrangère de Sidi Bel Abbès en Oranie.

Jean-Jacques Jordi présente également des documents d’archives prouvant «qu’une grande partie des enlevés, encore disparus de nos jours, ont été torturés. Les enlevés dont les corps étaient retrouvés portaient très souvent des traces de sévices et de torture». Il ajoute que «le 21 avril 1962, des gendarmes d’Oran en patrouille découvrent "quatre Européens entièrement dévêtus, la peau collée aux os et complètement vidés de leur sang". Ces personnes n’ont pas été égorgées mais vidées de leur sang de manière chirurgicale !» (Un silence d’État, p. 106-107). La gendarmerie d’Arcole, en Oranie, enregistre l’enlèvement de nombreux européens en avril 1962 motivé par deux buts : vérifier si la personne appartient ou non à l’OAS ; collecter du sang au profit des hôpitaux du FLN installés dans l’agglomération d’Oran.

 

Guillaume Zeller et Gregor Mathias, deux couv

 

Le plus scandaleux est que ces infâmes exactions se sont déroulées dans des villes où l’armée française était toujours présente et capable d’intervenir. À Oran, par exemple, 15 000 militaires environ se trouvaient en garnison.

Mais les Français n’ont pas été protégés. Et la responsabilité en incombe au pouvoir politique au plus haut niveau. Dans ses mémoires, Pierre Pflimlin, rapporte qu’en conseil des ministres, à la question de Louis Jacquinot, ministre d’État, de savoir si les Français pourraient bénéficier de la protection de l’armée française après l’indépendance, De Gaulle a répondu : «Il n'en est pas question. Après l'autodétermination, le maintien de l'ordre public sera l'affaire du gouvernement algérien et ne sera plus le nôtre. Les Français n'auront qu'à se débrouiller avec le gouvernement» (De Gaulle, Éric Roussel, 2008).

Il y a bien eu faillite d’État. Le nombre de disparus de 1955 à mars 1962, en période de guerre, est de 330 personnes. Mais du 19 mars au 31 décembre 1962, période de «paix» et d’indépendance, on compte 1850 disparus. Alors que les accords d’Évian devaient assurer la sécurité de tous les éléments de la population, on a consenti à un terrorisme causant cinq fois plus d’enlèvements d’Européens que durant les années de guerre. Pour caractériser cette discordance chronologique, Jean-Jacques Jordi a recours au terme d’«épuration ethnique» : un climat de terreur a été entretenu pour aboutir au départ des indésirables dans la nouvelle nation algérienne.

Il faut signaler l’action du lieutenant français Rabah Kheliff qui, à Oran, a agi selon sa conscience et, transgressant les ordres (il a été sanctionné ensuite par le général Katz), a fait libérer des dizaines de prisonniers d’une section ALN devant la préfecture. Mais, pour l’essentiel, la France est restée l’arme au pied, négligeant le secours à ses citoyens.

La vérité sur le terrible été 1962 vient bousculer la bonne conscience anticoloniale et les schémas des livres d’histoire de nos écoles : «La faiblesse de la France devant les exigences de l’Exécutif provisoire algérien, puis de Ben Bella, jette une ombre singulière sur le souci de grandeur nationale que l’on prête à Charles de Gaulle. Peut-on nier que la France avait les moyens d’effectuer un retrait d’Algérie plus digne ?» écrit Guillaume Zeller (Oran, 5 juillet 1962, un massacre oublié, Tallandier, 2016).

Ne serait-il pas légitime de déployer, pour ces centaines de morts et de disparus, l’arsenal d’élucidation et de reconnaissance de l’État qu’on a accordé au disparu Maurice Audin ?

Michel Renard
directeur éditorial du site Études Coloniales
article paru dans Marianne, 28 septembre 2018

 

Marianne, 28 sept 2018 (1)

Marianne, 28 sept 2018 (2)

Marianne, 28 sept 2018 (3)

Marianne, 28 sept 2018 (4)
Marianne, 28 septembre au 4 octobre 2018

 

 

les historiens de la guerre d'Algérie qui bousculent

la raison d'État et le légendaire anti-colonial

 

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de gauche à droite et de haut en bas : Jean Monneret, Jean-Jacques Jordi, Guy Pervillé,
Grégor Mathias, Guillaume Zeller, le général Maurice Faivre

 

 

Jordi, verso couv
verso de couverture du livre de Jean-Jacques Jordi

 

 

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mercredi 26 septembre 2018

C’est l’Algérie qui a trahi Maurice Audin (et) Et le FLN instaura une Algérie arabo-musulmane, Jean-Pierre Lledo

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C’est l’Algérie qui a trahi Maurice Audin

le communiste Maurice Audin ne s’était

pas engagé au nom de la France

par Jean-Pierre LLEDO *

 

Récemment honoré au plus haut sommet de l’État après qu’Emmanuel Macron a présenté des excuses officielles à sa veuve, le communiste Maurice Audin s’était engagé non pas au nom de la France, mais au nom d’une Algérie indépendante. Il est donc absurde de le traiter de «traître» à la nation française.

 

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Cédric Villani

 

Qu’un député LREM, mathématicien issu d’une famille pied-noir, Cédric Villani, le lui ait fortement conseillé, comme cela se dit, ou que ce soit sous une autre impulsion que, n’étant pas dans le secret des dieux, je ne peux deviner, il reste que la décision du nouveau président Macron de soulever la chape du silence d’Etat qui recouvrait, depuis 1957, la disparition du jeune prof de maths à l’université d’Alger, Maurice Audin, membre du PCA clandestin (Parti communiste algérien), alors qu’il avait été arrêté, puis torturé par les parachutistes de Massu en 1957 durant la «Bataille d’Alger», surligne également tous les autres silences de l’État français en rapport à la guerre d’Algérie.

Et même si cette subite décision se voulait le début d’un mea culpa contagieux et réciproque qui apurerait tous les comptes entre la France et l’Algérie et cicatriserait définitivement toutes les blessures encore béantes, on pourrait encore s’interroger : mais pourquoi avoir commencé par Audin ?

 

Pourquoi faire passer Audin avant les autres ?

En effet, en admettant qu’avant de reprocher au FLN ses exactions, ses purges, son terrorisme et une pratique généralisée de la torture et de la mutilation des corps, à l’encontre de tous ceux qui refusaient son autorité, ou simplement pour appliquer une stratégie de purification ethnique qui sera couronnée de succès par un des plus grands déplacements de population de l’histoire humaine en 1962, le président français ait voulu montrer qu’il commençait par balayer devant sa propre porte, la question têtue demeure : oui mais pourquoi d’abord Audin ? Parce qu’il était «Français» ?

Or si l’on se place uniquement du point de vue de la responsabilité de l’armée française vis-à-vis des «Français», il y avait pourtant de quoi faire, et à une bien autre échelle.

D’abord vis-à-vis des Harkis, ces musulmans qui avaient préféré s’engager dans l’armée française plutôt que dans l’ALN, non pas parce qu’ils étaient des «traîtres» mais tout simplement parce qu’ils se sentaient plus en sécurité avec la France qu’avec leurs frères, rivaux de clans et de tribus, lesquels au demeurant continuent de régir le destin chaotique de l’Algérie depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’intermède tragique de cette deuxième guerre civile que fut la «décennie noire» des années 1990, et qui fit autant de morts que la première des années 1950 et 1960.

Sur ordre du président De Gaulle, 150 000 harkis furent désarmés et abandonnés, c’est-à-dire jetés en pâture à tous les instincts sadiques de vengeance des soldats de l’ALN, et des membres des clans et des tribus opposés. Plus de la moitié périrent, le reste, grâce à la désobéissance de nombreux officiers français, arrivèrent à s’échapper, et à rejoindre une France qui, pour les remercier de leur loyauté, les parqua dans les mêmes camps qu’avait ouvert pour les Juifs le Maréchal Pétain, juste avant de les envoyer à Auschwitz, à la demande de qui vous savez… Au moins ces derniers auront-ils reçu des excuses à titre (très) posthume, d’un autre président, lui ni maréchal ni général.

 

harki massacré, Paris-Match, 24 février 1962
harki massacré sous les yeux de sa femme et de son enfant, Paris-Match, 24 février 1962

 

 

De Gaulle n’a pas protégé les non-musulmans

enlevés par le FLN

Par ordre d’importance numérique des méfaits de l’armée française vis-à-vis des «siens», on pourrait dans un second temps l’accuser, ainsi que son chef, le président-général De Gaulle, de n’avoir pas protégé les non-musulmans enlevés, par milliers, par le FLN-ALN, dans les villes comme dans les campagnes, disparus eux aussi à jamais, et ce à partir du 19 Mars 1962, alors que les «Accords d’Evian» dits de «cessez-le-feu», en faisaient obligation à la France et à son armée.

Dans un troisième temps, et à l’instar de ce nouveau scénario macabre à l’œuvre en catimini dans toute l’Algérie, il y a responsabilité de l’armée française dans le massacre spectaculaire du 5 Juillet 1962 à Oran, alors que l’Algérie était déjà officiellement indépendante depuis deux jours. Sur ordre de son chef local, le Général Katz, qui lui-même en avait reçu l'ordre du président-général De Gaulle, elle laissa faire durant plusieurs jours le massacre organisé tant par les chefs du FLN d’Oran que par l’ALN aux ordres de son chef d’état-major Boumediene déjà positionné à Tlemcen.

Et alors que juifs et chrétiens tentaient d’échapper à la foule hystérisée, elle leur ferma au nez ses casernes, ne leur laissant plus que l’horreur d’être égorgés et étripés sur place ou d’être emmenés dans des centres de détention, et d’y être affreusement torturés avant d’être flingués, enfin jetés dans le sinistre «Petit Lac», escale prisée, depuis, des oiseaux de proie migrateurs.

 

Un silence d’État

Le seul historien qui a eu le courage d’écrire sur cet épisode, après des années d’épluchage de toutes les archives disponibles sur le sol français, Jean Jacques Jordi (Un Silence d’État) chiffre le nombre des tués (et des disparus à jamais) à plus de 700 personnes, chrétiens, juifs, mais aussi des musulmans. Et lorsque les gouvernants de France auront le cran d’exiger de leurs homologues algériens, l’ouverture des archives algériennes, ce chiffre se démultipliera sans aucun doute par deux ou trois.

 

Jordi couv

 

Enfin, dans un quatrième temps, il y a évidemment cet affreux carnage du 26 Mars 1962 commis toujours par la même armée française et toujours avec l’aval du même président-général, qui en plein cœur d’Alger tira à bout portant et au fusil mitrailleur sur des milliers de pieds-noirs de tous âges, sans défense, en tuant plus de 80 et en endeuillant des centaines.

Sauf à considérer qu’il y a des bons et des mauvais disparus, on voit donc bien que Maurice Audin était loin d’être la seule victime «français» du fait des manquements de l’armée française, et que la tragédie endurée par l’épouse Josette et la famille Audin est bien loin d’être exceptionnelle. La récente décision du président Macron ne la réduit d’ailleurs qu’en partie, puisqu’à ma connaissance on n’a toujours pas révélé où se trouvaient les restes du défunt sans sépulture.

J’ose espérer en tout cas que l’épouse et la famille Audin se solidariseront désormais avec toutes les autres épouses et familles de victimes «françaises» de l’armée française.

 

Et le FLN vira à l’islamo-nationalisme

Il me faut à présent envisager l’angle de vue de ceux qui ont déjà soulevé la responsabilité multiple de l’armée française, et par là-même rectifier quelques affirmations abusives. Beaucoup ont qualifié Audin de «traître». Traître à qui ? À la France ? Mais Audin, membre du Parti communiste algérien, s’était engagé non pas au nom de la France, mais au nom d’une Algérie indépendante, non pas comme «Français  mais comme «Algérien».

Se serait-il d’ailleurs engagé s’il avait su que dès l’indépendance acquise, les députés de la première Assemblée constituante algérienne, s’empresseront d’adopter un Code de la nationalité n’accordant automatiquement la nationalité algérienne qu’aux seuls musulmans, obligeant les autres à en faire la demande, humiliation à laquelle se refusèrent la quasi-totalité des communistes non-musulmans, dont son épouse Josette et sa famille, quitte à aller habiter dans le pays combattu, la France, et à en garder la nationalité ?

L’ironie de l’histoire ne fait pas toujours sourire, et les communistes non-musulmans n’en ont pas été les seules cibles. Les Harkis et les pieds-noirs qui s’étaient voulus «Français» n’ont-ils pas été pareillement «trahis» par ceux qu’ils croyaient être les leurs, par celle qu’ils désignaient comme leur «mère-patrie», et que, faute de mieux, eux aussi se sont résignés à rejoindre ? Ce qui rend compréhensible la récente initiative en faveur d’un peuple pied-noir en quête d’un territoire, et qui se dote aussi d’un «État». Si la démarche peut paraître tardive et/ou utopique, du moins est-elle émouvante et chargée de sens.

 

Beaucoup voulaient rester en Algérie

En vérité, les uns et les autres ont été victimes de leur propre naïveté, des lois implacables de la géopolitique, d’une foi respectable mais aveugle, et donc aussi de leurs propres faiblesses, idéologiques et numériques.

Le peuple pied-noir venu de tout le bassin méditerranéen depuis un siècle et les Juifs, présents depuis vingt siècles pour les uns et cinq siècles pour les autres, lesquels dans leur grandes majorité n’avaient jamais mis les pieds en métropole, aspiraient à rester en Algérie. Mais tel n’était le vœu ni du mouvement islamo-nationaliste depuis sa naissance dans les années 20, ni plus tard de son bras armé le FLN-ALN : l’adoption du Code de la nationalité en 1963 n’étant que la conséquence du projet ancien d’une Algérie exclusivement arabo-musulmane.

 

Algérie CNI

 

Face à cette exclusion et au nombre, que pouvaient donc faire les pieds-noirs et les Juifs ?  S’identifier à la France pour qu’elle les protège ?

Mauvais calculs de tous ceux qu’ils se donnèrent comme représentants politiques. Les quatre méfaits de l’armée française contre «les siens» n’étaient pas en effet un hasard, mais la conséquence logique de ce qui était devenu l’unique impératif catégorique de la France : éloigner l’Algérie de l’influence soviétique et conserver la mainmise sur le pétrole saharien.

Passer à la lutte armée pour défendre le droit des non-musulmans à demeurer en Algérie comme les y convièrent les chefs de l’OAS ? C’était bien la pire des solutions, sachant qu’ils seraient pris entre les feux du FLN et de l’armée française.

 

Quand le Parti communiste défendait

une nation algérienne plurielle

À la limite, une stratégie d’affirmation pacifique pour s’imposer à la table de négociations, alors que le FLN-GPRA s’autoproclamait «seul représentant du peuple algérien», aurait pu donner quelques résultats… En tout cas, cela aurait eu l’avantage de démontrer à l’opinion internationale que la guerre de «libération» du FLN était au moins autant une guerre d’épuration.

Le projet communiste qui se voulait indépendantiste et internationaliste, incluant pour sa part les non-musulmans dans une Algérie autonome et indépendante, aurait-il pu être une alternative ?

C’est ce que pensèrent beaucoup de pieds-noirs et de Juifs qui rejoignirent massivement le Parti communiste algérien dès les années 1920. Bab El Oued la rouge était loin d’en être le seul symbole.

En 1939, Maurice Thorez, le dirigeant du PCF en tournée en Algérie fit une série de conférences pour défendre l’idée d’une «nation en formation» algérienne à partir des différentes origines, berbère, juive, arabe, méditerranéenne et africaine… La flèche fit mouche et les islamo-nationalistes touchés dans leur fondement ethnique réagirent bien sûr comme un seul homme, faisant savoir que l’Algérie était une nation depuis toujours. Et qui plus est arabo-musulmane, si pour d’aucuns cela n’allait pas de soi ! Même les Berbères, pourtant les premiers habitants de cette terre, en étaient exclus et il n’est pas étonnant de les voir aujourd’hui réclamer leur indépendance.

 

Thorez en Algérie, février 1939
Maurice Thorez en Algérie, février 1939

 

 

Un grand espoir déçu

Ces discours qui drainèrent des foules, et pas seulement communistes, suscitèrent un grand espoir chez tous ceux qui, comme les modérés du parti de Ferhat Abbas, voulaient croire en une Algérie «plurielle» en vertu du «vivre-ensemble» en vogue aujourd’hui…

Et c’est cet espoir – qui grandissait au fur et à mesure de la politisation de la société algérienne dans les années 50, toutes origines confondues – que les islamo-nationalistes voulurent mettre en échec avant qu’il ne devienne une réalité irréversible, en créant le FLN-ALN, puis en déclenchant la guerre le 1er Novembre 1954 : acte qui ne constitue que le premier coup d’Etat du FLN contre la société algérienne, car il y en aura ensuite une quantité d’autres, visibles et invisibles.

25 septembre 2018

 

 

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Et le FLN instaura une Algérie arabo-musulmane

La guerre d'«algérianisation» de l'Algérie

par Jean-Pierre LLEDO

 

On sait qu’en Algérie la justification du choix de la lutte armée par l’impraticabilité de la voie politique est devenue un dogme indiscutable et indiscuté. Jusqu’à aujourd’hui. Or, cette «vérité» reprise sans esprit critique par nombre de spécialistes français de l’histoire algérienne n’est qu’un gros mensonge.

Il suffit pour s’en convaincre de mettre en coordonnées, des années 1920 aux années 1950, la croissance du nombre des associations, politiques, syndicales ou autres, de leurs adhérents, du nombre de meetings, de défilés et des participants à toutes sortes d’élections, du nombre de journaux, y compris nationalistes et communistes, du nombre de revues intellectuelles et artistiques, de livres édités, de galeries, etc. pour voir se dessiner les courbes uniformément ascendantes de la politisation de toutes les populations, mais aussi de leur cohabitation tranquille. Démonstration mathématique que la voie pacifique, loin d’être impraticable, était au contraire en train d’ouvrir des horizons nouveaux à des millions de gens de toutes origines, les intellectuels jouant un rôle catalyseur…

 

La paix dont on ne voulait pas

Et contrairement à ce que certains ont dit, les intellectuels non-musulmans, libéraux ou communistes, humanistes, pacifistes, de gauche ou apolitiques avaient les meilleures relations avec leurs collègues musulmans, de Mouloud Feraoun à Emmanuel Robles, de Mohamed Dib à Jean Pélégri, de Kateb Yacine à Jean-Pierre Millecam, de Malek Haddad à Jean Sénac, de Mohamed Khadda à Sauveur Galliéro, de Mohamed Issiakem à Louis Bénisti, et j’en passe des dizaines d’autres à commencer par le grand frère incompris Albert Camus qui, pourtant, voyait mieux et plus loin que tous.

 

Roblès et Feraoun en Kabylie
Emmanuel Roblès et Mouloud Feraoun en Kabylie

 

Cette histoire intellectuelle de l’Algérie des années 1930, 40 et 50, personne n’a osé la faire, et pour cause, elle ferait éclater les dogmes islamo-nationalistes, et l’idéologie manichéiste de ces historiens qui se proclament «anticolonialistes».

On pouvait imaginer alors qu’une telle évolution de la cohabitation et de la politisation de la société algérienne où s’apprenaient peu à peu les rudiments de la démocratie (on ne frappe ni on ne tue son adversaire, mais on l’écoute avant de le contredire, et éventuellement on peut même le ridiculiser par l’ironie ou la caricature), comme en témoignent toutes les rubriques des journaux de cette époque, aurait pu déboucher sur une indépendance soft qui n’aurait porté préjudice à aucune des populations, ni aux liens avec la France, et qui aurait épargné à tous tant de sang et de misères, et surtout pour l’Algérie, tant de régressions ultérieures.

Au lieu de quoi nous avons eu la guerre. En privilégiant la lutte armée, on a marginalisé et délégitimé les élites politiques algériennes, toutes idéologies confondues, puis transmis le pouvoir aux militaires et aux extrémistes de tous bords. Scénario décrit avec précision par le trop lucide Camus. Et l’Algérie paye jusqu’à aujourd’hui la note.

En l’absence d’une société civile détruite par la première guerre des années 50, puis par la gouvernance totalitaire post-indépendance, enfin par la deuxième guerre des islamistes dans les années 90, l’Algérie continue d’être pilotée par une police politique originellement appelée SM («Sécurité militaire»), omnisciente, omniprésente et omnipotente, mais qui pour donner le change place à la tête de l’Etat des potiches, quand ce ne sont pas des fantômes comme avec l'actuel Bouteflika, ne reculant même pas devant leur assassinat lorsqu’ils ont des velléités d’indépendance, comme ce fut le cas avec Boudiaf.

 

S’algérianiser, c’est-à-dire s’arabiser

Dans ce nouveau contexte du déclenchement de la «guerre de libération», le 1er Novembre 1954, que pouvait donc le Parti communiste algérien, où contrairement aux partis islamo-nationalistes, l’on ne devait pas jurer sur le Coran pour adhérer et où l’on pouvait donc être musulman, juif ou chrétien ? Que pouvait donc un parti qui se réclamait des valeurs républicaines modernes, dans un environnement où les neuf dixièmes de la population se voulait «arabo-musulmane», laquelle trente années après l’indépendance accordera la majorité de ses suffrages à un mouvement islamiste dont Daech n’est qu’une pâle copie ?

Le Parti communiste algérien (PCA) ne pouvait que se soumettre ou disparaître. Et c’est ce qu’il fit, il se soumit. Et, depuis plus de deux décennies, on peut même dire qu’il a disparu, après avoir réapparu clandestinement en 1966, sous le nom de Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS). La soumission idéologique du PCA avait d’ailleurs commencé quelques années plus tôt, dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à la suite des évènements de Sétif en mai 1945.

Les islamo-nationalistes avaient organisé une insurrection qui visa essentiellement la population civile non-musulmane (plus de 120  morts) et qui devait mener un « gouvernement provisoire » devant la tribune de la Conférence de San Francisco, alors qu’en ce printemps-là, elle était en train de poser les fondements de la future ONU. En réaction, et sous le drapeau français, les Tirailleurs sénégalais et les Tabors marocains se livrèrent à une répression impitoyable (6 000 à 8 000 tués) comme en témoignent tous les anciens de cette région.

Sur le moment, le PCA (dont le secrétaire de Sétif, Albert Denier, avait eu les poignets tranchés, sans doute parce que facteur et membre de la fanfare municipale), taxa cette insurrection irresponsable de «fasciste». Mis sur la défensive à cause de ces propos, le PCA fit tout pour faire amende honorable et trouva un bouc émissaire : la proportion trop importante des non-musulmans dans ses rangs. Il allait falloir «s’algérianiser», c’est-à-dire en fait s’arabiser…

 

Sétif, la Poste, cpa
Albert Denier était contrôleur à la Poste, secrétaire du PCA de Sétif

 

 

Le PCA, un dhimmi comme un autre ?

Le PCA renonçait ainsi de fait à sa vocation internationaliste pour faire sienne lui aussi la stratégie ethnique des nationalistes. Et le déclenchement de la guerre en 1954 accentuera ce renoncement. Mais du coup, il ne pouvait plus se distinguer en tant que seul parti portant le projet d’une Algérie plurielle et ne pouvait plus se prévaloir de représenter le prolétariat non-musulman. Sur l’autel d’une Algérie indépendante et socialiste qu’il appelait de ses vœux, il sacrifia donc son projet et son électorat pied-noir et juif. Les militants communistes non-musulmans, eux, avalèrent la couleuvre avec discipline, on les avait habitués à ça, le Parti avait toujours raison.

On pourrait certes objecter que le PCA exprima ses réserves quant à la politique du terrorisme urbain pratiqué par le FLN contre la population civile chrétienne et juive. Il y a de nombreux écrits qui le prouvent. Mais il est tout aussi vrai que jamais il ne la condamna, et que jamais il n’en fit une condition du maintien de son appui au FLN.

La raison en est très simple : le FLN-ALN l’aurait liquidé en quelques semaines. Quand on sait comment le mouvement MNA de Messali Hadj, pourtant chef divinisé du nationalisme algérien depuis les années 1930, fut liquidé, on peut imaginer ce qui serait advenu des communistes dont plusieurs membres furent assassinés sans état d’âme par l’ALN dès leur arrivée dans le maquis des Aurès (Laid Lamrani, Georges Raffini, André Martinez, Abdelkader Belkhodja et Roland Siméon).

Cependant et à moins d’être contredit par des historiens qui auraient obtenu des documents le prouvant, on ne peut pas dire non plus, comme je l’ai lu en plusieurs endroits ces derniers temps, que «Maurice Audin était un collaborateur des terroristes», ou que «le PCA avait aussi participé au terrorisme FLN». Comme preuve, on cite les noms de l’étudiant en médecine Daniel Timsit et de l’ingénieur Giorgio Arbib qui effectivement montèrent un laboratoire de fabrication de bombes et formèrent plusieurs militants du FLN… Sauf que ces deux-là étaient en rupture de ban avec le PCA auquel ils reprochaient ses réserves, sa mollesse et son refus de se fondre entièrement dans le FLN… !

À ma connaissance l’on peut affirmer que le PCA n’incita, ni n’organisa de sa propre initiative aucun acte de terrorisme «aveugle» contre des civils (comme c’était la règle pour le FLN), à l’exemple de son militant Fernand Iveton qui, malgré les risques et les dangers, renvoya la bombe qu’on venait de lui remettre afin de faire retarder l’heure d’explosion après le départ des ouvriers de son usine (la bombe sera désamorcée, lui-même arrêté, mais il n’en sera pas moins guillotiné).

Pour autant, le PCA peut-il se soustraire à l’accusation de complicité avec une organisation de tueurs, célébrés comme des combattants de dieu, («moudjahidine»), alors qu’au plus fort du terrorisme urbain du FLN, en 1956, il signa un accord «d’alliance» avec lui ?

Cet «accord» arraché à un FLN plus que rétif à l’idée de se laisser infiltrer par les communistes, mais qui espérait en retour obtenir plus facilement la caution et le soutien du «camp socialiste», ne prévoyait aucune participation communiste à l’élaboration de la stratégie du FLN et encore moins, comme on peut l’imaginer, un partage d’autorité. Le PCA venait de se comporter comme tous les dhimmis du monde musulman (catégorie islamique pour désigner la soumission des «gens du Livre» auxquels on doit protection, moyennant impôt et acceptation de diverses humiliations dans la vie quotidienne).

 

Algérie,+histoires+à+ne+pas+dire

 

Histoires à ne pas dire

Une des clauses de cet «accord» était que les militants communistes qui rejoindraient les maquis devaient s’intégrer dans l’ALN à titre individuel, et en coupant tout lien organique avec leur parti. De ce fait, si l’on peut décharger le PCA de l’accusation de terrorisme, on ne saurait en faire autant de la totalité de ces communistes devenus soldats de l’ALN : à l’armée on obéit aux ordres ou l’on se fait fusiller.

Mésaventure qui dut arriver à Abdelkader Djidel, ce militant communiste arabe qu’avait recruté mon père à la fin des années 1940 et qui était resté un de mes héros… Jusqu’au moment où alors que je tournai à Oran l’épisode du massacre du 5 Juillet 1962 (de mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire, interdit en Algérie depuis 2007), je compris en le questionnant, et alors qu’il s’empêtrait dans divers mensonges, qu’il s’était retrouvé ce jour-là, à faire le guet dans le quartier de la Marine, tandis que d’autres étaient en train d’assassiner des Juifs et des pieds-noirs…

Et j’eus beau me dire qu’à l’armée on obéit, ce fut pour moi la fin d’un de mes derniers héros, et la cerise sur le gâteau d’un désenchantement déjà sérieusement entamé…

Jean-Pierre LLEDO
26 septembre 2018

jp-lledo

 

* articles parus dans Causeur.fr les 25 et 26 septembre 2018

 

 

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vendredi 14 septembre 2018

la France au Cameroun, 1919-1960 : un livre de Marc MICHEL

bureau de vote, Yaoundé, Anom
bureau de vote, Yaoundé, 1947, Archives nationales d'outre-mer, base Ulysse

 

 

la France au Cameroun, 1919-1960

un livre de Marc MICHEL

 

 

La France au Cameroun, couv


Le Cameroun faisait partie d’une ancienne colonie de l’Empire allemand confisquée à l’issue de la Première Guerre mondiale, et «confiée» aux vainqueurs par les nouvelles instances internationales mises en place par la Conférence de la Paix en 1919 (la Société des Nations, ancêtre de l’ONU).

La France avait obtenu une partie du Togo et une partie du Kamerun. L’histoire de la France au Cameroun abordée ici est celle du Cameroun oriental, le «Cameroun français» et c’est l’histoire de la politique qu’elle a suivie dans ce pays qui ne fut jamais une colonie «comme les autres».

Après la Seconde Guerre mondiale, dans les débats et les oppositions au colonialisme, la France l’emporta dans le bras de fer engagé contre ses adversaires et elle gagna la bataille d’opinion et d’influence sur le plan international, comme aussi sur place où elle trouva des alliés et des collaborateurs à qui elle transféra finalement le pouvoir.

Aux yeux de ses opposants, elle illustra au Cameroun la politique consistant à «partir pour mieux rester» en laissant l’autorité entre les mains d’une «marionnette» à la tête d’un régime «fantoche» en 1960.

C’est de cette histoire, de ses réalités, de ses ambiguïtés et de sa fin violente dont il est question ici.

Marc Michel, professeur émérite de l’université de Provence, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Afrique, l’histoire coloniale et la décolonisation, a écrit de nombreux ouvrages sur ces sujets. Il a été directeur de la revue Outre-Mers. Revue d’histoire et co-fondateur du site Études Coloniales.

 

affiche Du Congo au Cameroun, Expo, 1922, Anom
affiche Exposition nationale coloniale de Marseille, 1922, Anom, base Ulysse

 

tirailleurs soudanais, Anom
tirailleurs soudanais au Cameroun, 1905-1907, Anom, base Ulysse

 

Yaoundé, bâtiment CFAO, Anom
Yaoundé, bâtiment de la CFAO, Anom, base Ulysse

 

Cameroun, carte, Anom
le Cameroun, après 1946, Anom, base Ulysse

 

 

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samedi 18 août 2018

la traite esclavagiste n'est pas à l'origine de la révolution industrielle, Bernard Lugan

Bernard Lugan, 7 avril 2018 (1)

 

 

la traite esclavagiste n'est pas

à l'origine de la révolution industrielle

Refuser la repentance coloniale

Bernard LUGAN

 

 

Extrait de l'intervention de Bernard Lugan au colloque "Fiers d'être Européens"

 

Que nous dit l’école de la culpabilisation européenne ? Elle nous dit que c’est grâce aux profits de la traite européenne que la révolution industrielle européenne s’est produite ; donc la substance volée à l’Afrique est à l’origine de la richesse de l’Europe ; dans ces conditions nous sommes redevables aux Africains d’aujourd’hui qu’il nous faut accueillir… puisque nous les avons pillés et que nous avons bâti notre richesse sur leur dos.

 

l'Europe ne s'est pas enrichie sur la traite

L’histoire, et notamment l’école anglo-saxonne, a fait litière de cela. L’avantage du libéralisme, au sens anglo-saxon, est qu’il n’a pas de tabou. Les découvertes scientifiques faites dans le monde anglo-saxon passent dans la réalité de tous les jours. Alors qu’en France, nous avons de grands chercheurs – Pétré-Grenouilleau, par exemple – qui ont traité la question mais qui n’arrivent pas à franchir le mur du silence parce qu’il y a le cercle de feu.

Pourquoi ? Parce que tous les programmes du Secondaire sont faits par des bolcheviks ou des post-bolcheviks ; parce que les livres du Secondaire sont faits par des gens qui sont partisans de l’école de la culpabilisation, parce que le corps enseignant est décérébré et parce que nos hommes politiques manquent de volonté.

Donc ce que nous savons, nous historiens, c’est que l’Europe ne s’est pas enrichie sur la traite. Je vais prendre l’exemple des Britanniques, de l’Angleterre, du monde britannique. Nos collègues d’Oxford et de Cambridge ont publié depuis vingt ans des sommes considérables, d’énormes livres que personne, malheureusement, ne lit en France…

L’esclavage a-t-il été à l’origine de la révolution industrielle britannique ? Non. Pour trois grandes raisons. Au XVIIIe siècle, à l’époque de l’apogée de la traite, les navires négriers anglais représentaient seulement 1,5% de la flotte commerciale anglaise, moins de 3% de son tonnage. Deuxième point, les historiens britanniques ont montré que la contribution de la traite esclavagiste à la formation du capital anglais se situe annuellement à 0,11%. Et troisième point, les bénéfices tirés de la traite ont représenté moins de 1% de tous les investissements liés à la révolution industrielle anglaise. Alors, certes, des Anglais s’enrichirent, mais pas l’Angleterre.

En France, nous avons les mêmes études. Pétré-Grenouilleau a démontré cela. Il a démontré que la traite n’est pas à l’origine de la révolution industrielle française.

 

Bernard Lugan, 7 avril 2018 (2)

 

comment expliquer...?

Prenons le problème par l’absurde. Comment expliquer, si la traite avait été à l’origine de la révolution industrielle française – qui n’a pas eu lieu au XVIIIe siècle, à l’époque de l’apogée de la traite et alors que le commerce colonial français était supérieur au commerce colonial anglais – comment expliquer que la France n’a pas fait sa révolution industrielle à cette époque ? Pourquoi la révolution industrielle française s’est produite après l’abolition de la traite ? Et enfin, pourquoi cette révolution industrielle s’est-elle faite non pas à Nantes, non pas à Bordeaux mais en Lorraine, dans la région lyonnaise, loin des ports négriers des siècles précédents ?

Si, véritablement, la traite esclavagiste avait été à l’origine des révolutions industrielles européennes, le Portugal constituerait un contre-exemple. Ce pays occupait une place énorme dans la traite sur toute la zone du golfe de Guinée jusqu’en Angola : 60% de la traite provenait de cette région et le Portugal détenait 45% de ces 60%. Si les profits de la traite expliquaient la révolution industrielle, aujourd’hui le Portugal devrait être une grande puissance. D’autant qu’il a décolonisé beaucoup plus tard. Or, le Portugal n’a jamais fait sa révolution industrielle et, jusqu’à son entrée dans l’Europe, était une sorte de tiers-monde.

Que dire, enfin, de l’industrialisation de pays qui n’ont jamais pratiqué la traite – ou seulement d’une manière anecdotique ? Que dire de l’industrialisation de l’Allemagne ? De la Tchécoslovaquie ? De la Suède ? Pays qui n’ont pas pratiqué la traite. Nous sommes donc face à un pur mensonge.

Et ce mensonge a évolué pour dire nous dire aujourd’hui que nous avons introduit la traite en Afrique, provoqué la vente des hommes. Là encore, nous sommes dans le mensonge le plus total.

 

la traite a toujours existé en Afrique

La traite a toujours existé en Afrique. Elle a existé d’une manière traditionnelle mais aussi d’une manière arabo-musulmane. C’est nous qui avons mis fin à cette traite. La réalité, c’est qu’une partie de l’Afrique s’est enrichie en vendant l’autre partie de l’Afrique. La réalité, c’est que la traite des Noirs a été faite par d’autres Noirs, des Noirs qui ont vendu leurs «frères» noirs.

 

traite Atlantique, carte Bernard Lugan

 

Toutes les taches rouges sur la carte montrent les royaumes esclavagistes partenaires des Européens. En effet, les Européens n’allaient pas chasser les esclaves. Pourquoi prendre le risque des maladies, le vomito-negro, les tribus… ? On attendait dans les bateaux, en bonne pratique commerciale, que les partenaires – maîtres du marché et des flux du marché – viennent livrer les hommes qu’ils avaient capturés ou qu’ils avaient achetés à ceux qui les avaient capturés plus au Nord.

Tous ces royaumes ont tiré une fortune considérable de la traite. D’ailleurs, cette zone s’est appauvrie après l’abolition qui a fait disparaître leurs ressources. Ces royaumes ont été rayonnants aux XVIIe, XVIIIe et début du XIXe siècles puis ont disparu au cours du XIXe quand les Européens ont aboli la traite. C’est le moment de la décadence de la zone côtière et de la renaissance de la zone sahélienne. C’est un phénomène parfaitement connu des historiens, qui a fait l’objet de dizaines de thèses. Mais, à la différence de l’Angleterre, ces idées ne passent pas dans la grand public.

 

nous avons libéré les Africains de la traite

Pourquoi l’Angleterre ne connaît-elle pas ce phénomène de la repentance ? Tout simplement parce que les découvertes des universitaires ne sont pas censurées par la doxa officielle. En France, nous sommes dans une Albanie mentale et dans le dernier pays post-marxiste.

Un exemple. En 1750, Tegbessou, le roi du Dahomey – grand royaume esclavagiste – vend chaque année plus de 9 000 esclaves, que ses forces capturaient plus au Nord, aux négriers européens. Les revenus qu’il en tirait – calculés par les historiens britanniques – infiniment supérieurs à ceux des armateurs esclavagistes de Liverpool ou de Nantes.

Ces points autorisent à dire que nous n’avons pas pillé l’Afrique à l’époque de la traite. Non seulement nous ne l’avons pas pillée mais c’est nous qui avons libéré les Africains de la traite.

Bernard Lugan
historien, universitaire
directeur de la revue L'Afrique réelle
7 avril 2018, source

 

Bernard Lugan, 7 avril 2018 (3)

 

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samedi 11 août 2018

La dimension religieuse de la guerre d'Algérie : Roger Vétillard remet les pendules à l'heure

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Roger Vétillard

remet les pendules à l'heure

par Jean MONNERET

 

«La guerre d'Algérie (1954-1962) a revêtu une dimension religieuse, manifestement, négligée ou ignorée des historiens de tous bords qui ont choisi de l'étudier à l'aune d'une vision anticoloniale ou anticommuniste» indique la quatrième de couverture du dernier livre de Roger Vétillard (1).

Il est bon que soient rappelées d'aussi saines vérités, si l'on songe au déferlement de désinformation auquel, depuis trente ans, nous sommes soumis en la matière. Que la dimension religieuse de la guerre d'Algérie ait été négligée ou délibérément ignorée, c'est peu dire. Elle fut soigneusement occultée.

les "frères", pas les "compatriotes"

Une bonne part de l'intoxication des milieux intellectuels et journalistiques français fut, à cet égard, l'œuvre de la Fédération de France du FLN, secondée par les habituels «idiots utiles» de recrutement local. Lesquels, en l'occurrence se révélèrent plus utiles qu'idiots, et même, redoutablement efficaces.

Ainsi, lorsqu'en 1956, se répandirent divers documents du Congrès de la Soummam du FLN, ces agents d'influence en mirent systématiquement quelques uns en exergue : l'autogestion ouvrière, la réforme agraire, et les appels aux Juifs d'Algérie.
  Ces derniers, tenus justement pour autochtones et d'abord considérés comme «frères», furent, après publication, simplement désignés comme
  «compatriotes». L'impact de ce texte n'en fut pas moins considérable, non pas chez les intéressés, qui le reçurent avec une notable indifférence, mais, dans les couloirs de l'ONU. C'est du moins de qu'affirmera plus tard Mohammed Lebjaoui, ex-responsable de la Fédération de France (2).

Tout cela était assez largement dû à André Mandouze, auteur chez Maspéro de La révolution Algérienne par les textes. Ce livre contribua d'importance à persuader notre intelligentsia jobarde que le FLN était un groupe de sympathiques résistants, animés de sentiments socialisants et, de surcroît, laïques.

Ce dernier point fut facilité par le fait que la Fédération de France fut la seule organisation des indépendantistes algériens à se déclarer telle. Il en résulta un effet d'optique : les porte-coton du FLN crurent que le tout ressemblait à la partie qu'ils côtoyaient. Bien sûr, certains hebdomadaires et quotidiens contribuèrent aussi, dans une vaste mesure, à masquer la nature réelle de la rébellion algérienne et l'horreur de son terrorisme.

 

El Moudjahid, 1958
El Moudjahid, 1958

 

D'autres furent relativement plus lucides. J'ai souvenir d'un article où Charles-Robert Ageron commentait le fait que le journal du FLN s'appelât El Moudjahid, donc, en français, le djihadiste. Pourquoi s'interrogeait-il alors n'ont-ils plutôt choisi le mot rafiq, camarade, courant chez les socialo-communistes ? La réponse s'imposait d'elle même : parce qu'ils n'étaient pas socialo-communistes mais islamistes.


Pourtant, ceux qui voulaient savoir savaient. Roger Vétillard, avec la minutie et le sérieux qu'on lui connait, détaille les mille et un textes et prises de position des chefs révolutionnaire algériens, ne laissant aucun doute sur leurs préoccupations religieuses. Ils sont innombrables.

Cela ne signifie pas, pour autant, que la rébellions ait été unie lorsqu'il s'agissait d'envisager l'avenir du pays. À ce jour encore, les militants Kabyles restent hostiles à l'arabo-islamique pour des raisons que l'on comprend. Et ils ont l'impression (très fondée) d'avoir été floués, eux, qui les premiers, parlèrent d'Algérie algérienne (3).


Il n'en demeure pas moins que l'idéologie arabo-islamique a triomphé avec Ben Bella et Boumedienne. Ce qui était dans la logique des choses ; n'en déplaise aux amis parisiens de cette révolution. Ils n'avaient pas vu ce qui crevait les yeux.

Dans cet ordre d'idées, on nous permettra de rappeler le livre d'un autre Roger (Le Doussal est son patronyme). L'auteur découvrit pendant le conflit, que le regroupement des révoltés algériens se faisait, non autour de la Nation, du Nationalisme, d'un drapeau ou de l'Histoire mais autour de la guerre sainte... dont la résurgence... «si étrangère à la mentalité laïque (m'avait paru), naïvement rangée dans les oubliettes du Moyen-Age» (4). Cette expérience pratique et directe d'un responsable du maintien de l'ordre le rendait évidemment imperméable à la propagande de ceux qu'il combattait. D'où son témoignage. Bravo aux deux Roger !

Jean Monneret

 

1 - La dimension religieuse de la guerre d'Algérie, préface de G. Mathias, éd. Atlantis.
2 - Mohamed Lebjaoui, Vérités sur la révolution algérienne, Gallimard, 1970.
3 - Notamment en 1948, lors de la crise «berbériste» qui secoua le M.T.L.D.
4 - Roger Le Doussal, Commissaire de police en Algérie, éd. Riveneuve, p. 225-256.

 

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vendredi 10 août 2018

Roger Vétillard, tous ses livres et articles

Roger Vétillard, couvertures

 

 

Roger Vétillard

tous ses livres et articles

sur Études Coloniales

 

 

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La Dépêche, 15 septembre 2017

 

 

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Roger Vétillard

 

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jeudi 9 août 2018

proposition de loi, massacre Oran 5 juillet 1962

Oran, 5 juillet 1962 (1)Oran, 5 juillet 1962 (2)

 

 

proposition de loi

visant à reconnaître le massacre

de la population française à Oran

le 5 juillet 1962

 

Proposition de loi présentée par Laurence Trastour-Isnart, Michèle Tabarot, Patrice Verchère, Éric Pauger, Bernard Brochand, Éric Ciotti, Bernard Deflesselles, Éric Diard.

Laurence Trastour-Isnart (2)

 

proposition loi Oran 62 (1)

proposition loi Oran 62 (2)

proposition loi Oran 62 (3)

proposition loi Oran 62 (4)

proposition loi Oran 62 (5)

 

 

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Laurence Trastour-Isnart, Nice-Matin, 21 juin 2017

 

 

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dimanche 5 août 2018

Jean-Paul Faivre, biographie

Jean-Paul Faivre, L'Expansion française dans le Pacifique (1953)

 

 

Jean-Paul Faivre, biographie *

l'historien oublié de l'océanisme

Michel RENARD

 

Jean-Paul Faivre (XXe siècle) est un historien injustement oublié. Il était spécialiste de l'océan Pacifique et de l'océan Indien aux époques pré-coloniale puis coloniale, ainsi que des voyages maritimes.

Collaborateur régulier du Journal de la Société des océanistes, de la Revue française d'histoire d'outre-mer, et du Bulletin de la Société d'histoire moderne.

 

îles Marquises, photo 2
îles Marquises

 

I - Biographie

1 - Repères

Curieusement, il n'existe aucune biographie, aucune notice nécrologique, aucun écrit in memoriam qui fournirait des renseignements personnels et d'état civil sur Jean-Paul Faivre. Les sociétés savantes auxquelles il a appartenu comme les revues pour lesquelles il a fourni des centaines de chroniques (Journal de la Société des océanistes, Revue française d'histoire d'outre-mer) n'ont jamais honoré sa mémoire.

Seul, le Répertoire des agrégés de l'enseignement secondaire (1809-1960) livre la date à laquelle il a été reçu à l'agrégation d'histoire : 1933 ; en précisant qu'il était ancien élève de l'ENS (1). L'Annuaire de l'Association Amicale des anciens élèves de l'École normale supérieure, édition de 1981, fournit la date de son entrée à l'École : 1928 ; cette année-là, la promotion Lettres compte 30 reçus parmi lesquels : Maurice Bardèche, Jean Beaufret, Robert Brasillach, Claude Jamet, Maurice Le Lannou (devenu géographe) et Simone Weil.

À ces indices, s'ajoute une allusion de Jean-Paul Faivre dans un compte rendu du livre d'Émile de Curton (1908-1993) (2), Tahiti 40. Récit du ralliement à la France Libre des Établissements français d'Océanie (1972) : «Nous avons eu l'honneur de rencontrer le docteur de Curton, ancien gouverneur de Tahiti pour la France Libre, en 1945 à Paris, alors que nous étions chargé d'une étude sur le ralliement pour le premier numéro du Journal des Océanistes. Un homme de la même génération que nous...» (3), qui permet de suggérer qu'il est né autour de 1910.

Aucun renseignement connu ne permet de préciser la date de sa mort. On constate la disparition de toute mention de ses publications après l'année 1976, et l'Annuaire de l'Association Amicale des anciens élèves de l'École normale supérieure, en 1981, le mentionne sans mettre son nom en gras, typographie réservée aux morts.

Jean-Paul Faivre habitait au n° 9 de la rue de Maubeuge à Paris (9e arr.).

 

2 - Carrière professionnelle

Jean-Paul Faivre, professeur agrégé d'histoire (4), a enseigné à Paris, au lycée Rollin (5) (6) devenu, en 1944, lycée Jacques-Decour (7).  Il y est resté jusqu'à la fin de sa carrière.

Il est docteur ès lettres en 1952, avec une thèse principale sur l'expansion française dans le Pacifique (1800-1842) soutenue en Sorbonne le 23 février de cette année-là. Le jury de thèse comprenait notamment : Pierre Renouvin, Charles-Hippolyte Pouthas, Charles-André Julien (8). En 1962, est publiée sa thèse complémentaire : Le contre-amiral Hamelin et la marine française.

 

lycée Rollin Decour
lycée Rollin devenu Jacques-Decour (Paris)

 

 

II - Activités scientifiques

1 - Société des océanistes

Dès la création de la Société des océanistes, Jean-Paul Faivre en devient membre et participe à ses activités (9). Le 26 janvier 1945, par exemple, il y fait part de son travail sur «Le ralliement à la France Libre des colonies du Pacifique» (10).

Le 20 mai 1949, il : «commente un projet de Musée de l'Homme, datant du début du XIXe siècle, dont il a trouvé la trace dans ses recherches concernant l'expédition Baudin et dont il nous expose les principales lignes en en soulignant toute la modernité» (11).

 

Journal de la Société des océanistes, n° 1, décembre 1945

 

Le 27 mai 1955 : «la parole est donnée à M. Jean-Paul Faivre, docteur ès lettres, qui, à propos des récentes commémorations en l'honneur du cinquantenaire de la mort de Jules Verne, nous donne lecture d'une communication fort érudite concernant : Jules Verne et l'exotisme indien à la fin du XIXe siècle. Le conférencier, après une étude très poussée des sources de la vie de Jules Verne et une relecture de ses œuvres, nous dit les interférences de l'Océanie dans les œuvres du grand visionnaire, tant dans la navigation maritime et sous-marine, que dans ses anticipations aériennes. L'intérêt de cette étude justifiera sa publication dans les miscellanées du prochain numéro du journal (12). La séance est levée à 18 h 30 après de nombreuses précisions données par M. Jean-Paul Faivre à des auditeurs curieux ou érudits. Elle groupa 32 personnes» (13).

  • Jean-Paul Faivre assure une rubrique régulière de comptes rendus de lecture dans le Journal de la Société des océanistes, particulièrement les parutions en langue anglaise.

 

2 - Centre de recherches historiques pour le Pacifique

Le Centre a été créé en mars 1973 sous la présidence du pasteur Raymond Leenhardt (14) et la vice-présidence de Jean-Paul Faivre. Il publie les Cahiers d'histoire du Pacifique. Son siège est à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) (15).

 

 3 - Société d'histoire moderne

Jean-Paul Faivre appartenait à la Société d'histoire moderne et participait régulièrement à ses séances de travail. Il fournissait des comptes rendus de lecture à son bulletin (16)

 

Société d'histoire moderne, bulletin, 1965

 

 

Atuona
village d'Atunoa, îles Marquises, Polynésie française

 

 

III - Œuvres et travaux

1 - L'expansion française dans le Pacifique, 1800-1842

A - La soutenance de thèse

La thèse de Jean-Paul Faivre, L'expansion française dans le Pacifique, 1800-1842, a fait l'objet de plusieurs analyses pas toujours concordantes. Comme de tradition, la soutenance - selon le compte rendu de René Rémond - a vu certains éléments du jury contester des aspects du travail présenté, par exemple, ses limites chronologiques :

  • «les vastes sujets font-ils les grands sujets ? ne sont-ce pas de faux beaux sujets ? Et d'abord les dimensions arrêtées par M. Faivre ne font-elles pas du sien un trop vaste sujet ? M. Renouvin ne semble pas loin de le penser ; M. Pouthas le déclare positivement : à son avis, M. Faivre eût bien fait de le limiter plus strictement, il eût ainsi évité de flotter entre trois sujets qui le sollicitent tour à tour : l'expansion française, et même européenne, dans le Pacifique proprement dit, la pénétration en Extrême-Orient, enfin la politique française sur la façade ouest de l'Amérique du Sud. En manière de contre-partie, M. Pouthas eût volontiers vu le sujet prolongé jusqu'en 1848, au lieu d'être borné à la date de 1842, dont il conteste la signification» (8).

Les approbations du jury compensaient les critiques :

  • «quinze années de minutieuses investigations ont patiemment assemblé les matériaux, lentement disposé les éléments. À ce travail de préparation, celui qui exige les plus longs délais, M. Faivre a apporté un certain nombre de qualités très appréciables, car ce sont celles qui font le chercheur scrupuleux et le probe érudit : la conscience, la prospection méthodique et aussi la curiosité d'esprit, le goût du détail révélateur. Animées par son amour de la mer et sa tendresse pour les marins, elles font de M. Faivre le bon historien naval auquel M. Renouvin décerne un brevet mérité» (8).

Défaut d'interprétation d'ensemble ?

Le reproche principal concerne l'élucidation globale, par-delà la masse de connaissances révélées :

  • «M. Faivre a le goût de la chronique, mais son procédé d'exposition, presque exclusivement narratif, le montre trop. L'histoire, c'est sans doute le récit, mais c'est aussi un essai d'explication. Or, M. Faivre ne s'y est risqué que trop rarement, par intermittences, et comme de biais : peut-être par excès de modestie. C'est ainsi que, d'un ouvrage riche en renseignements (qui contient entre autres des indications assez neuves sur le commerce français en Amérique du Sud), et d'une utilité certaine, M. Renouvin est amené à dire que l'horizon de l'historien est étriqué : le reproche a de quoi surprendre pour un sujet de dimensions aussi vastes, mais son horizon intellectuel n'est pas à la mesure de ses proportions géographiques. M. Faivre n'a pas formulé assez d'hypothèses, il a pêché par défaut d'imagination comme par excès de minutie, les deux vont au reste de pair. De cette expansion dans le Pacifique, il ne propose pas une interprétation d'ensemble» (8).

 

baie de Matavai, Tahiti, 1776
baie de Matavai, Tahiti, peinture de William Hodges, 1776

 

B - La portée de la thèse

 Pierre Chaunu - qui travaillait alors à sa propre thèse (Séville et l'Atlantique, 1504-1650) (17) depuis des années -, a rendu compte de la thèse de Jean-Paul Faivre dès sa publication et contrebalancé les critiques formulées lors de la soutenance :

  • «Jean-Paul Faivre a eu le mérite d'éclairer un point important d'histoire avant lui obscur : le rôle de la France dans l'océan Pacifique de la première moitié du XIXe siècle. On pourra discuter son cadre chronologique ; il était dicté par un vide bibliographique. Jean-Paul Faivre est allé droit à nos ignorances. Il les a comblées, parfois au delà de toutes espérances» (18).

Il en résume les trois branches qui correspondent aux grandes articulations de la vie politique française :

  • «La période du Consulat et de l'Empire n'a été, dans ce domaine, que l'objet d'une activité intermittente et sporadique : l'expédition Baudin (19 octobre 1800 - 16 avril 1804), plus scientifique que politique, et, de 1808 à 1811, une domination formelle sur l'Insulinde batave. La Restauration serait un vide, sans la façade d'une Amérique latine en procès d'émancipation qui s'ouvre alors au commerce étranger, même français. Plus de 150 pages, enfin, sont heureusement consacrées aux réalisations de la Monarchie de Juillet. Au moment où l'Angleterre brise le mur d'isolement de la Chine et jette un peu par inadvertance les fondations d'une Australasie britannique, la France, partie pour faire pièce à l'Anglais, pour soutenir les mission scatholiques, partie, aussi, pour affirmer une présence jugée nécessaire à notre commerce sur la côte américaine du Pacifique, prend possession des Marquises et établit son protectorat sur Tahiti (18).

Le Pacifique n'est pas un

Pour Pierre Chaunu, la grande difficulté à laquelle s'est heurtée Jean-Paul Faivre : «résidait dans l'absence totale d'unité de l'espace envisagé».

  • «Le Pacifique n'est pas un, dans la première moitié du XIXe siècle. Il n'existe plus et, de toute manière, le rôle de la France y est second. (...) Pour qu'il existe ce Pacifique, il faut attendre, en fait, autour et au delà de 1850, le débouché sur l'autre océan des États-Unis, et vingt ans après le Meiji. (...) Dans la première moitié du XIXe siècle, le pont permanent entre les deux rives n'existe pas, moins qu'avant et sans que rien n'annonce encore les lignes qui, plus tard, joindront l'Amérique-Pacifique à l'Extrême-Orient. Comment en irait-il autrement, avant l'or de la Californie, avant les premiers chemins de fer transcontinentaux, avant que la Chine ne s'entr'ouvre et que le Japon ne s'ouvre ? ce morcellement, le livre de Jean-Paul Faivre le traduit et le subit : en fait, dans chacune de ses articulations chronologiques, on retrouve les trois Pacifiques qu'il faut distinguer : une bordure extrême-orientale, un Pacifique des îles et une côte Pacifique de l'Hispano-Amérique» (18).

 

Carte_de_l'océan_Pacifique,_1906

 

L'historien se concentre sur le Pacifique des îles, celles que «les Bougainville et les Cook ont découvertes dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle» :

  • «Jean-Paul Faivre en fait admirablement l'histoire détaillée sous l'angle français. (...) On saura désormais, par le moindre détail, comment l'occupation française des Marquises et le protectorat tellement controversé, alors, de la France sur Tahiti résulta, en 1842, du dépit d'avoir laissé échapper la Nouvelle-Zélande, des rivalités missionnaires indissolublement liées au nom de Pritchard, mais surtout de la nécessité pour soutenir le commerce français sur la côté hispano-américaine du Pacifique, d'une base solide dans le grand Océan» (18).

Le Pacifique français : la côte Pacifique de l'Amérique latine ?

C'est l'aspect du livre de Jean-Paul Faivre qui paraît à Pierre Chaunu «le plus intéressant et le plus riche d'enseignement» :

  • «Le Pacifique français n'est-ce pas, paradoxalement, la côte Pacifique de l'Amérique latine ? Dans ce domaine, le commerce, et partant la présence française, a, depuis les premières années du XVIIIe siècle, de solides racines. Il vient dès l'Indépendance, très tôt, en deuxième position, loin derrière l'Anglais, mais avant le Yankee. Jean-Paul Faivre a le mérite de l'avoir bien établi, pour une Amérique hispanique qui, même au sortir de l'Indépendance, est encore - nous en sommes intimement convaincus - héritière en cela de l'époque coloniale, une Amérique Pacifique. Jean-Paul Faivre nous montre le triomphe, dans le Chili ou le Pérou naissant, des modes françaises. Le commerce français atteint l'élite, le commerce anglais, la masse indienne et métisse. Et avec le commerce, les biens culturels eux aussi pénètrent» (18).
  • «Et, finalement, dans cet espace Pacifique qui a perdu le semblant d'unité de la période coloniale, sans avoir encore atteint celle que lui conféreront la conquête de l'Ouest nord-américain, le steam-ship et l'ouverture commerciale du monde sino-nippon, l'Amérique hispanique Pacifique n'est-ce pas, dans l'espace délimité par Faivre, la meilleure et la plus sûre conquête française, une conquête culturelle que le hasard des batailles ne risquait pas de compromettre ?» (18).

 

Plaza_de_la_Independencia_(1910)
place de l'Indépendance à Concepción (Chili), 1910

 

 

2 - Jules Verne et le Pacifique

Jules Verne n'a pas connu le Pacifique. Et pourtant, par ses lectures, sa curiosité géographique, sa connaissance pratique des manœuvres à la voile et ses rencontres, il a donné de cet océan une image différente de celle que l'Europe avait eu au siècle précédent grâce aux explorations maritimes. Sur 72 ouvrages de l'écrivain, 29 touchent plus ou moins au Pacifique. Jean-Paul Faivre a analysé le rôle de cet océan dans l'œuvre de Jules Verne (12).

  • «Dans le Pacifique de Jules Verne, s'affrontent toujours, depuis le XVIIIe siècle, les races autochtones et les Blancs. Autant qu'un Kipling, il est ingénument convaincu de la supériorité de l'homme blanc et de sa mission civilisatrice. Même à un Indien européanisé comme Nemo, Cyrus Smith enseigne qu'on ne lutte pas victorieusement contre une évolution nécessaire et somme toute bienfaisante (L'Île mystérieuse, 3e partie, p. 573). Les seuls héros de couleur sont ceux des Tribulations d'un Chinois : souvenir de Voltaire ou de Montesquieu, hommage à une vieille et délicate civilisation, ou à un grand pays qui, faiblement encore, se modernise (Kin-fo utilise électricité, téléphone, phonographe)» (12).
  • «Mais l'homme de la nature n'habite plus les îles comme au temps de Bougainville, la Nouvelle-Cythère (20) a disparu, malgré l'émerveillement du “quatuor concertant” de l'Île à hélice devant la beauté tahitienne. Ici, l'indigène n'est que partie du décor» (12).
  • «Jules Verne partage le point de vue du naturaliste Leschenault qui écrivait dès 1802 : “Pour moi, je pense... qu'on ne sauroit trop se méfier d'hommes dont la civilisation n'a pas adouci le caractère”. Comme les Sioux ou les bandits mongols pilleurs de trains (Claudius Bombarnac), les anciens Taï-pings qui piratent autour de la Grande Muraille (Tribulations...), les descendants des Incas qui mettent Lima à feu et à sang (Martin Paz), les insulaires du Pacifique jouent le même rôle que ces cataclysmes dont Jules Verne est si friand : celui d'éprouver ses héros, de présenter à leur constance les obstacles à vaincre dans cette lutte contre les forces hostiles qui constitue le fond des Voyages extraordinaires. Son ethnographie est encore pauvre, malgré l'abondance des descriptions didactiques. Le morceau le plus réussi, familier à tous les lecteurs des Enfants du capitaine Grant, c'est l'évocation des funérailles d'un chef Maori et du tabou, inspirée librement mais fidèlement d'un article de Dumont d'Urville (Revue des Deux Mondes, 1831, vol. 3, p. 197-214). Mais ces races sont condamnées par l'impact de la civilisation» (12).
  • «On ne s'étonnera pas que Jules Verne ait choisi le Pacifique comme théâtre des épreuves de tant de ses héros. Immense océan, presque aux antipodes de l'Europe, toujours auréolé de mystère, mis à la mode par les grandes découvertes du siècle précédent. On pouvait encore tout y trouver, tout pouvait arriver, toute cité nouvelle pouvait s'y élever. La civilisation d'un âge positif en effleurait les bords, la barbarie y régnait encore, les outlaws ou les proscrits volontaires pouvaient toujours s'y réfugier. Des naufragés ignorés ont pu y attendre la fin de la dernière guerre. Mais le merveilleux de Jules Verne reste géographique : pas de races légendaires, d'utopies symboliques à la Butler (Erewhon) ou à la Melville (Mardi). Explorateurs et géographes, actualité et faits divers, servent de point de départ à ses constructions. Lointain, certes, le Pacifique lui était pourtant assez familier et le devenait assez aux yeux des lecteurs, pour donner à la fiction l'accent de la vérité» (12).

 

Verne Voyages extraordinaires, Hetzel, couv
Jules Verne, Voyages extraordinaires

 

 

3 - Le contre-amiral Hamelin et la marine française

Dix ans après sa thèse principale, Jean-Paul Faivre publie sa thèse secondaire en 1962 : Le contre-amiral Hamelin et la marine française. Il ne faut pas confondre Emmanuel Hamelin, né à Honfleur (1768-1839), le contre-amiral - celui dont parle Jean-Paul Faivre - avec son neveu Ferdinand Hamelin, né à Pont-l'Évêque (1796-1864), qui fut amiral sous le Second Empire.

 

Honfleur,_place_Hamelin,_cpa
Honfleur, la place Hamelin

 

L'ancien administrateur colonial Hubert Deschamps rend compte de ce travail dans la Revue française d'histoire d'outre-mer :

  • «En bon historien, il n'a pas recherché le héros exceptionnel mais l'homme moyen, significatif d'une époque. Hamelin n'a rien de brillant ; ce n'est ni un homme de lettres, ni un homme de cour ; il ne s'est signalé ni par une victoire ni par une défaite à l'échelon national. C'est un pur marin, l'incarnation même de la marine française révolutionnaire et impériale. (...) il est assez mal vu sous l'Empire par le ministre courtisan Decrès dont la pusillanimité, suggère M. Faivre, fut une des raisons des échecs maritimes napoléoniens. (...) À travers lui, dans cette biographie d'une haute qualité, dense, bourrée de faits, l'auteur a su évoquer, à sa manière exacte et minutieuse, l'histoire des océans, des découvertes et de la marine de son temps, avec ses déficiences et ses grandeurs» (20).

Dans le Bulletin de la Société d'histoire moderne, l'historien François Gadrat (21) signale ce travail sur le contre-amiral Hamelin :

  • «Cet Emmanuel Hamelin, non encore amiral, M. Faivre, l'avait déjà rencontré, tout au début d son ouvrage capital sur L'Expansion française dans le Pacifique (1800-1842). Il figurait dans la mission Baudin chargée par le Premier Consul d'une reconnaissance dans les mers australes pour y dénicher quelque Terre Napoléon. (...) Appelé sous la Révolution à servir dans la marine de guerre, il ne tarde pas à émerger en raison d'une expérience qui le distinguait de tant de chefs improvisés. (...) Sous l'Empire, une nouvelle randonnée dans les mers australes, cette fois dans l'océan Indien, devait confirmer sa réputation. Sous les ordres du général Decaen, il y pratiqua la guerre de course, onéreuse aux Anglais, et il y maintint jusqu'en 1810 le pavillon national. (...) Parvenu au rang de contre-amiral et à la dignité de baron, lorsqu'en 1814 les Bourbons furent restaurés, il ne demandait qu'à les servir maintenant que les mers étaient redevenues libres. Il dut attendre, pour un nouvel emploi, la guerre d'Espagne en 1823. Bloquer Cadix où les libéraux espagnols retenait le roi, Ferdinand VII, telle était sa mission. (...)» (22).
  • «Dans cet ouvrage abondamment documenté, on trouve mieux qu'une simple biographie, car, fidèle au titre, M. Faivre ne cesse pas d'associer son personnage aux vicissitudes d'une marine que Napoléon aurait bien aimé relever de ses défaites d'Aboukir et de Trafalgar. Compromis par les clauses du premier traité de Paris, ce redressement ne put être repris dès ses débuts par la Restauration. L'auteur avance qu'il aurait pu être hâté si les avis du contre-amiral Hamelin avaient été pris en considération, mais ce roturier ne fut jamais bien en cour» (22).

 

Voyage autour du monde, Bougainville, édition 1772

 

 

IV - Programmes scolaires

Au double titre de spécialiste et de professeur de lycée, Jean-Paul Faivre s'est souvent préoccupé de la place des grandes expéditions maritimes dans les programmes de l'enseignement secondaire.

  • «La belle histoire de la découverte du Monde vient, pour des raisons qui nous échappent, de disparaître presque totalement des programmes scolaires. Même les gens les plus cultivés n'en connaissent que les aspects pittoresques et, lorsqu'il s'agit de Tahiti, érotiques. Rares, très rares sont, même dans notre enseignement supérieur, les spécialistes qui la connaissent» (23).
  • «Si l'histoire de la découverte du monde a disparu des programmes scolaires et, malgré un Le Gentil (24) ou l'ouvrage collectif auquel ont collaboré entre autres nos collègues Mollat (25) et Charliat (26), est en général ignorée dans notre enseignement supérieur, il n'est que plus urgent de signaler la thèse récente de Jean-Étienne Martin-Allanic (27), qui renouvelle un sujet à la fois trop connu et par trop méconnu. Une étude presque exhaustive des sources imprimées, et complète des sources d'archives, privées et publiques, françaises et étrangères, a permis de replacer Bougainville à son rang - le premier - parmi les navigateurs de son temps et l'un des premiers parmi ceux de tous les temps (...)» (28).

 

colonies françaises d'Océanie
colonies française d'Océanie, manuel scolaire, 1938

 

 

V - Publications de Jean-Paul Faivre

1 - Ouvrages

  • L'expansion française dans le Pacifique, 1800-1842, éd. Nouvelles éditions latines, 1953.
  • Le contre-amiral Hamelin et la marine française, éd. Nouvelles éditions latines, 1962.

 

21712214005        Jean-Paul Faivre, Le contre-amiral Hamelin et la marine française (1963)

 

2 - Préfaces

  • Aux origines de l'anthropologie française. Les Mémoires de la Société des Observateurs de l'Homme en l'an VIII, Jean Copans et Jean Jamin, éd. Le Sycomore, 1978, p. 11-23.

 

3 - Articles

Auteur de très nombreux comptes rendus de lecture dans le Journal de la Société des océanistes : 106 publications de 1945 à 1974 ; et dans la revue Outre-Mers. Revue d'histoire : 69 publications de 1955 à 1975 (29). Il livre aussi le fruit de ses lectures au Bulletin de la Société d'histoire moderne.

 

Michel Renard

 

* Je reprends la matière (texte et images) d'un article que j'ai rédigé pour une encyclopédie en ligne. Je l'ai légèrement modifié (ajouts) et j'ai enrichi l'iconographie.

 

Notes

1 - Les agrégés de l'enseignement secondaire. Répertoire 1809-1960 [archive]. Sa qualité de normalien reste à vérifier, on n'en trouve aucune mention ultérieure.

2 - Émile de Curton, 1908-1993 : notice data.bnf.fr [archive].

3 - Jean-Paul Faivre, «Curton, Émile de, Tahiti 40. Récit du ralliement à la France Libre des Établissements français d'Océanie», Journal de la Société des océanistes, n° 42-43, tome 30, 1974, p. 128 [archive].

4 - «Procès-verbaux des séances de la Société», Journal de la Société des océanistes, tome 4, 1948. p. 140 [archive].

5 - «Au printemps de cette année [1950], Yves Person, que j'ai connu élève au lycée Rollin, se présentait à moi aux Archives de France et me parlait de certaines recherches qu'il y poursuivait.», Jean-Paul Faivre, «Les origines de la colonisation française en Nouvelle-Calédonie, d'après un travail récent», Journal de la Société des océanistes, tome 6, 1950, p. 241 [archive].

6 - «Chronique de l'histoire coloniale. L'Océanie et le Pacifique (1939-1955)», Jean-Paul Faivre, Revue d'histoire des colonies, tome 42, n° 148-149, 1955. p. 450 [archive].

7 - «Une économie polynésienne primitive : Tikopia», Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 3ᵉ année, n° 1, 1948. p. 98 [archive].

8 - Compte rendu par René Rémond dans la Revue historique, 1953 [archive].

9 - Il devient membre du Conseil de la Société en juin 1952 ; cf. «Procès-verbaux des séances de la Société», Journal de la Société des océanistes, tome 8, 1952, p. 266 [archive].

10 - «Assemblée extraordinaire du 22 décembre 1944 suivi des Procès verbaux des séances de la Société», Journal de la Société des océanistes, tome 1, 1945, p. 120 [archive].

11 - «Procès-verbaux des séances de la Société», Journal de la Société des océanistes, tome 5, 1949, p. 173 [archive].

12 - «A propos d'un cinquantenaire : Jules Verne (1828-1905) et le Pacifique. Contribution à l'étude de l'exotisme océanien au XIXe siècle», Journal de la Société des océanistes, tome 11, 1955, p. 135-147 [archive].

13 - «Procès-verbaux des séances de la Société», Journal de la Société des océanistes, tome 11, 1955, p. 127 [archive].

14 - Raymond Leenhardt (1903-1982), fiche data.bnf.fr [archive].

15 - Jean-Claude Nardin, «Le Centre de recherches historiques pour le Pacifique» Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 63, n° 230, 1er trimestre 1976, p. 144 [archive].

16 - Bulletin de la Société d'histoire moderne, n° 4, 1965 [archive].

17 - De 1955 à 1957, Huguette et Pierre Chaunu ont publié les sept volumes des cent cinquante ans de la comptabilité portuaire de Séville avec l'Amérique. Sur le base de cet énorme matériau, Pierre Chaunu avait soutenu sa thèse en 1954. Cf. le compte rendu de Pierre Goubert [archive] et la note critique de Fernand Braudel [archive].

18 - Pierre Chaunu, compte rendu dans la Revue historique, 1956, p. 150-153 [archive].

19 - Nom donné par Bougainville à Tahiti.

20 - Hubert Deschamps Hubert, «Jean-Paul Faivre : Le contre-amiral Hamelin et la marine française», Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 49, n° 174, premier trimestre 1962, p. 148-149 [archive].

21 - François Gadrat (1891-1971) ; cf. sa nécrologie [archive].

22 - François Gadrat, Bulletin de la Société d'histoire moderne , n° 1, 1963, p. 13-14 [archive].

23 - Jean-Paul Faivre, «Bougainville, d'après un ouvrage récent : Bougainville navigateur et les découvertes de son temps, par Jean-Étienne Martin-Allanic», Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 52, n° 186, premier trimestre 1965. p. 140-146 [archive].

24 - Georges Le Gentil (1875-1953) est notamment l'auteur d'une Découverte du monde (1954) [archive].

25 - Michel Mollat du Jourdain (1911-1996) est un historien médiéviste.

26 - Pierre-Jacques Charliat (1900-1984) est notamment l'auteur d'une collective Histoire universelle des explorations (1957) [archive] ; cf. sa notice data.bnf.fr. [archive].

27 - Jean-Étienne Martin-Allanic (1886-1968) ; cf. sa notice nécrologique [archive] par Patrick O'Reilly.

28 - Jean-Paul Faivre, Bulletin de la Société d'histoire moderne , 1965, p. 34 [archive].

29 - Faivre, Jean-Paul, notice des contributions, site Persée.fr [archive].

 

îles Marquises, photo
îles Marquises

 

 

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mercredi 25 juillet 2018

la navigation sur le Mékong, découverte d'une chaloupe française en Thaïlande (Frédéric Pécout, Inrap)

le Massi sur le Mékong, postée en 1909

 

 

la navigation sur le Mékong

découverte d'une chaloupe française en Thaïlande

Frédéric Pécout, Inrap

 

Plan

Introduction et méthodologie

1 - Localisation

2 - Les données de la découverte

3 - Historique de la navigation sur le fleuve Mékong

  A – Le fleuve Mékong

  B – La présence française, le commerce, la navigation

  C – Sur le plan local (Mékong), que se passe-t-il ?

  D – La navigation sur le Mékong au Laos et dans le secteur de la découverte

4 - Expertise de la chaloupe à vapeur

Conclusion

Discussion et critique

Bibliographie

Annexes

Études complémentaires

Listes des figures

 

_____________________

 

ajout iconographique par Études Coloniales

 

cours du Mékong (1)
le cours du Mékong

 

cours du Mékong (2)
le cours du Mékong

 

Haïphong, chaloupe française l'Agnès
chaloupe française L'Agnès, à Haïphong (Tonkin)

 

Haïphong, chaloupe fluviale
chaloupe fluviale à Haïphong (Tonkin)

 

Auguste Pavie, 1895
Auguste Pavie et les membres de la Commission franco-anglaise du Haut-Mékong, 1895

 

Auguste Pavie, 1895, verso

 

 

_____________________

 

 

Introduction et méthodologie

À la suite de la découverte de l’épave d’une chaloupe française à vapeur dans le fleuve Mékong en Thaïlande, la conservatrice du musée de Ban Chiang (Madame Le Chef du Musée National de Ban Chiang, Mme S. Yuanyaidee), nous a sollicités pour réaliser une expertise archéologique et historique. Cette étude permet de retracer l’histoire de la navigation et du commerce sur le Mékong, des différentes compagnies de navigation françaises présentent durant de très nombreuses années et d’apporter des indices pouvant identifier cette épave.

Une méthodologie d’analyse rigoureuse a été mise en place. Plusieurs déplacements ont été réalisés, à Paris aux Archives de la Bibliothèque de France, à Vincennes aux Archives du ministère de la Défense, à Nantes aux archives Marines du Bureau Véritas et aux archives Dubigeon (archives de la Maison des Hommes et des Techniques), à Fréjus, Nice et Aix-en-Provence afin d’étudier les Archives d’Outre-Mer.

Il est à noter qu’une bonne partie des archives de l’Indochine est restée au Vietnam. L’ensemble de la presse économique d’Indochine : Les Annales économiques d’Indochine, l’Essor économique de l’Indochine ont été étudiés (sur la plage historique de 1890 à 1950), l’Eveil économique de l’Indochine ainsi que les différents bulletins d’associations diverses : d’anciens combattants, les anciens de la Marine, collectionneurs de cartes postales du Laos…

Une analyse critique et de synthèse a ensuite été faite sur l’ensemble de cette documentation. Quatre mois ont été nécessaires à l’élaboration de cette expertise en collaboration avec les conservatrices du Musée National de Bang Chiang (Mme S. Yuanyaidee, Madame Le Chef du Musée National de Ban Chiang, Mme P. Teeravutchuvong, conservatrice).

 

1 - Localisation

L’épave de la chaloupe a été découverte dans le fleuve du Mékong dans la province de Bueng-Kan proche du village de Ban Tha kraï. Cette province est située au nord-est de la Thaïlande, elle est bordée au nord par le fleuve Mékong qui forme sa frontière avec le Laos (fig. 1).

 

Pécout (1)

 

 

2 - Les données de la découverte

Des témoignages locaux indiquent qu’une chaloupe à vapeur française a coulé en septembre 1947 proche du village de Ban Tha Kraï Province de Bueng-Kan. Bien connue des habitants du village, deux premières tentatives de renflouement échouent en 1948 et 1951. Il faut attendre le 28 février 2016 et certainement d’autres moyens plus importants pour que l’opération réussisse (fig. 2).

 

Pécout (2)

 

La coque est présente sur plus de 95%, la chaudière également mais toutes les structures supérieures ont disparu. Le Département des Beaux-Arts est chargé de l’inventaire et de l’étude (fig. 3). Les relevés de la chaloupe ont été réalisés par le bureau des fouilles sous- marines.

 

Pécout (3)

 

 

3 - Historique de la navigation sur le fleuve Mékong et de la présence française en Cochinchine.

 

A - Le fleuve Mékong.

Le fleuve Mékong prend sa source à Lasagongma à une altitude de 5.224 mètres, dans la province de Qinghai au Tibet. Le fleuve a une longueur estimée de 4 350 à 4 909 km. Sur la moitié de sa longueur le fleuve coule en Chine pour former ensuite la frontière entre la Birmanie et le Laos sur 200 km. Il rejoint ensuite son affluent le Ruak au triangle d’or. Ce point marque la séparation entre le haut et bas Mékong.

Le fleuve forme alors la frontière entre le Laos et la Thaïlande puis coule sur un secteur uniquement au Laos (rapides et gorges). Proche de Vientiane le fleuve redevient frontière avec la Thaïlande puis passe uniquement au Laos formant la région de Si Phan Don juste avant l’ensemble des chutes de Khône.

Le fleuve passe ensuite au Cambodge (rapides de Sambor) juste avant la capitale Phnom-Penh. Après la capitale, le Mékong se divise en deux : Le Bassac et le Mékong. Au Vietnam le Mékong se sépare en deux branches qui s’appellent le Tiên Giang - Mékong ou fleuve de l’avant et le Hâu Giang - Bassac ou fleuve à l’arrière. Ces deux branches rentrent en mer de Chine par neuf estuaires appelés Sông Curu Long – le fleuve des neufs dragons.

Dans certains secteurs le fleuve dépasse 3.000 mètres de largeur pour une profondeur variant de 1 à plusieurs dizaines de mètres de profondeur (fig. 4).

 

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B - La présence française, le commerce, la navigation

Avant 1887, la Cochinchine, colonie française, le Cambodge, l’Annam et Tonkin, pays de protectorat, étaient administrés séparément, les deux premiers relevaient du ministère de la Marine et des Colonies, les deux derniers, du ministère des Affaires étrangères. Par décret d’octobre 1887, l’Union indochinoise fut placée sous l’autorité d’un gouverneur général relevant du ministère des Colonies (fig. 5).

 

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Fig 5

 

À partir de 1905, l’Indochine représente l’ensemble des possessions et protectorats qui englobent les États actuels du Vietnam, du Laos, du Cambodge (conquis entre 1858 et 1896).

Avec l’invasion de l’Indochine durant la Seconde Guerre mondiale par le Japon, la position de la France est affaiblie et fait ressurgir des nationalismes indochinois dès la fin du conflit dont le résultat fut la guerre d’Indochine avec le Viet-Minh (Ho Chi Minh) de 1946 à 1954.

 

C - Sur le plan local (Mékong), que se passe-t-il ?

Après plusieurs expéditions (dont l’expédition d’Auguste Pavie), un traité est signé en juillet 1893 entre le Royaume de Siam et la France. Ce traité porte sur le renoncement du Royaume de Siam sur les territoires de la rive gauche du Mékong. Durant plusieurs mois deux canonnières fluviales La Grandière et Le Massie (fig. 6 Localisation Tha-Kêk) ont exploré sous l’intitulé «mission Hydrographique du Haut Mékong» les différents rapides et défilés du fleuve.

 

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Ces différentes explorations ont mis en évidence la dangerosité de plusieurs rapides et chutes notamment aux défilés de Khône et envisager la construction d’un chemin de fer sur l’île principale de Khône. Les chaloupes sont démontées et acheminés par tronçon puis remontés après les rapides (fig. 7).

 

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Caractéristiques des deux chaloupes construites aux ateliers Dubigeon de Nantes : 22 tonnes, 26 mètres de long et démontables en cinq tranches.

Les pirogues, par contre, peuvent passer les chutes par «basses eaux» comme par «hautes eaux»  (fig. 8).

 

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 Fig. 8 : la chaloupe Le Garcerie transportée par voie ferrée pour le franchissement des rapides de Khône.

 

À partir de 1894 trois bateaux : Le Colombert, Le Trentinian et Le Garcerie assurent un service régulier. Un service postal est assuré par «Les Messageries Fluviales de Cochinchine». Cette compagnie française dès sa création (1881) a le quasi monopole du transport et du commerce sur le Mékong. Ces liens étroits avec le gouvernement lui permettent d’assurer à la fois des missions pour le gouvernement comme le service réguliers postales mais également le transport de denrées et de passagers.

À partir de cette période et jusqu’à l’indépendance de l’Indochine, le commerce fluvial est intense avec la création et le développement de la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine (1881-1927, dont la plupart des bateaux font partie et construits aux chantiers navals Dubigeon situés à Nantes en France).

Cette compagnie a le monopole du transport et du commerce sur le Mékong ainsi que le monopole du service du transport du courrier pour l’état comme nous l’avons déjà signalé (annexe 1 : Convention pour l’exploitation des services postaux, Gouvernement Général de l’Indochine et la Société des Messageries Fluviales).

Cette compagnie cède en 1927 sa branche transport au profit de la Compagnie Saïgonnaise de Navigation et de Transport (mais ce sont les mêmes propriétaires) qui elle-même fut rachetée en 1938 par la Société de Chalandage et Remorquage de l’Indochine.

La plupart des témoignages locaux (presses, populations, entreprises de plantations d’hévéa, de riz, bois précieux….) ne mentionne toujours que le nom des Messageries Fluviales de Cochinchine.

Pour développer le commerce et assurer un bon fonctionnement, la société fait donc appel dès 1890-95 aux Chantiers Naval Dubigeon, constructeur naval situé à Nantes pour réaliser et faire construire (en grande partie) toute une flotte de navires essentiellement des chaloupes à vapeur de différents tonnages composant plusieurs flottilles (annexe 2 liste de prix pour les voyageurs).

Dès 1923, on note déjà dans les archives la présence de la flottille du Laos composée de 8 chaloupes à vapeurs de dimensions différentes et assurant un trajet journalier entre les différentes escales (Annexes 1 et 2).

Cette flottille se composait :

- du Pavie construit vers 1909, vapeur à 2 hélices en acier, longueur 35 mètres pour une largeur de 5,5 mètres, construit aux ateliers Dubigeon pour les Messageries Fluviales (fig. 9).

 

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 Fig. 9 : plan du Pavie, archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

 

- du Massie, à l’origine chaloupe canonnière à vapeur de 26 mètres de longueur construite pour la Marine Nationale et rachetée par les Messageries Fluviales, daté de 1893 (fig. 10, 11 et 12).

Le Massie a participé à la «Mission hydrographique du Haut Mékong» du Lieutenant de vaisseau Georges Eugène Simon 1897 avec une chaloupe le Han Luong.

 

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 Fig. 10 : les Chaloupes Han Luong et Le Massie sur l’ïle de Khône

 

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 Fig. 11 : chaloupe canonnière Le Massie ?, 1893.

 

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 Fig. 12 : l'avant de la chaloupe Le Massie sur l’île de Khône.

 

- La Garcerie, vapeur de 50 mètres de longueur, construit pour les Messageries Fluviales en 1895 (fig. 13 et 14), ancien atelier naval Dubigeon à Nantes.

 

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 Fig. 13 : la chaloupe La Garcerie sur l’île de Khône.

 

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Fig. 14 : chaloupe à vapeur La Garcerie, archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

 

- Le Gougeard, cette chaloupe est un vapeur à spardeck et équivalent aux chaloupes Colombert et Trentinian.

- Le Colombert, chaloupe à vapeur à spardeck (fig.15 et 16) de 50 mètres de longueurs.

 

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 Fig. 15 : le vapeur Le Colombert au bord du Mékong, Laos.

 

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Fig. 16 : vapeur Le Colombert à l’escale, Laos.

 

- L’Albatros, aucune information sur cette chaloupe, seul indication dès 1923 comme faisant partie de la flottille de Laos pour la Compagnie des Messageries Fluviales.

- Le Trentinian  chaloupe à vapeur à spardeck, équivalent du Colombert, fera naufrage dans le Mékong en 1928, présent dans la flottille du Laos dès 1914 (fig. 17, 18 et 19).

 

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 Fig. 17 : le Vapeur à spardeck Le Trentinian à l’appontement à Nong Seng.

 

Suite à une fuite d’essence le vapeur Trentinian explose à 5 kilomètre en amont de Thakhek le 4 février 1928 causant la mort de plusieurs personnes.

 

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 Fig. 18 : passage sur la voie ferrée de l’île de Khône.

 

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 Fig. 19 : borne du naufrage du Trentinian

 

- Le Vanneau, équivalent du Massie, présent dans la flottille du laos dès 1914.

 Flottille du Laos MM. Bertron, capitaine du Pavie ; Angéli, chef-mécanicien du Pavie ; Bozec, capitaine du Garcerie ; Dursen, capitaine du Colombert : Paravissini, capitaine du Trentinian ; Boluix, patron du Vanneau ; Huu, patron du Massie ; Grangier, patron du Gougeard ; Lavopel, patron de L'Albatros ; Thomas, inspecteur-mécanicien ; Guillot, inspecteur-mécanicien. 

Mais à  la lecture des différentes archives notamment celles de la Bibliothèque Nationale en particulier le fond des archives de l’Indochine, on s’aperçoit rapidement que la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine a plutôt été un frein au développement économique du Laos et de sa région en s’opposant systématiquement au développement des routes et des voies ferrées (annexe 3). Malgré la présence de quelques chaloupes chinoises, la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine a continué à assurer des lignes régulières malgré plusieurs naufrages dont le Lagrandière en 1910 (fig. 20) et le Trentinian en 1928 (annexe 4).

 

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Fig. 20 : le naufrage de la chaloupe Lagrandière juillet 1910.

 

D - La navigation sur le Mékong au Laos et dans le secteur de la découverte.

Plusieurs difficultés pour la navigation sont présentes dans le secteur de la découverte de la chaloupe à Bueng-Kan :

- Tout d’abord le fleuve n’est pas balisé avant 1923 rendant périlleux certains passages.

- Pendant la période des basses eaux, les petits fonds essentiellement dans ce secteur, composés de sable, de roches et de galets, interdisent de naviguer à tout bateau calant plus d’un mètre. Le tirant d’eau est donc très limité d’où la nécessité d’avoir un bateau à fond plat avec hélice sous voûte comme pour l’épave de la chaloupe ou comme la chaloupe le Massie.

- Un autre problème apparait également car dans ces conditions particulières l’utilisation de l’hélice est mauvaise réclamant une puissance de machine disproportionnée avec le tonnage du navire. Les bateaux le Massie, le Vientiane et l’épave découverte à Bueng-Kan ont un moteur à vapeur avec une chaudière importante ne laissant que peu de place pour le transport des marchandises ; la qualité du bois de chauffe (local) est également en cause.

- La vitesse doit être au minimum de 12 nœuds pour franchir les différents rapides les plus puissants. Le Massie qui n’a donné aux essais que 10 nœuds 5 possède une machine de 120 chevaux ; le bâtiment a toutes les difficultés à franchir les rapides.

- Le conflit avec le Viet-Minh dès 1946 installe un climat d’insécurité notamment par la présence de mines dans certains secteurs du fleuve (deux dragueurs de mines coulent en 1949, la Glycine et le Myosotis, fig. 21, 22).

 

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Fig. 21 : naufrage du navire de guerre Le Glycine, 21 avril 1949.

 

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Fig. 22 : rapport du naufrage du navire Le Myosotis le 20 juin 1949.

 

 

 

4 - Expertise de la chaloupe à vapeur   

 

Renflouée le 28 février 2016 par deux équipes : l’armée thaïlandaise (bureau des ports et service d’archéologie sous marine), la chaloupe a fait l’objet d’un premier relevé par le Département des beaux Arts (fig. 23).

 

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 Fig. 23 : relevé de l’épave de la chaloupe. La partie centrale s’est affaissée.

 

Le bâtiment était échoué à environ 5 mètres de profondeur, le navire a coulé du côté de la Thaïlande. La proue était face au Laos d’après les informations des plongeurs et tout proche du rivage.

Le bâtiment est complet sur presque 95% de sa coque (fig. 23 et 24).

 

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 Fig. 24 : profils et coupes de l’épave (en mètre).

 

La coque est en tôles métalliques d’acier doux composée de plaques régulières rivetées, soudées et jointes par des poutrelles métalliques. L’hélice est en bronze à quatre ailes déployées de grand diamètre et la ligne d’arbre est présente. Ce type d’hélice, imposante, permet avec la forme particulière de l’arrière d’utiliser au mieux le travail transmis par le propulseur (fig. 25).

 

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 Fig. 25 : l’hélice en bronze de l’épave, Photo, Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

L’exemple est le même pour les deux navires La Grandière et Le Massie de la Compagnie des messageries Fluviales et construit au chantier naval Dubigeon à Nantes à la fin des XIXème siècles.

La chaudière présente est plus récente que le navire, elle date de 1923 et correspond à une grande campagne de rénovation lancée cette même année (fig. 26) par Les Messageries Fluviales bien consciente de devoir moderniser une partie de sa flotte (et sous la pression du gouvernement d’Indochine et de la presse).

Un taquet (dispositif d’arrêt) de proue est aussi présent, permettant de fixer les cordages (fig. 23 et 37). Les deux taquets de la chaîne d’ancre sont également présents ainsi qu’une partie de la chaîne (fig. 23 et 37).

 

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Fig. 26 : chaudière de la chaloupe, plaque du constructeur de la machine à vapeur,
photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

Le constructeur correspond à une petite entreprise Nantaise (Société A. Des Brûlais et Reliquets associé à un autre constructeur Nantais Ch. Faivre, fig. 27) spécialisée dans la construction de machine à vapeur.

 

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 Fig. 27 : plaque des deux constructeurs Ch. Faivre et A. Des Brûlais & Reliquets,
photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

La première machine à vapeur doit certainement correspondre au modèle affecté à ce type de bateau pour la compagnie, certainement «compound» à pilon et à condensateur par surface mais pas assez puissante (vitesse aux essais maximum de 10 nœuds).

La chaudière présente également une plaque de contrôle du bureau Véritas Marine (vraisemblablement le bureau de Saïgon) comme l’atteste les marques présentes : visites et contrôles les 26/06/1935, 02/07/1936, 17/07/1940, 07/071941 (fig. 28).

 

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Fig. 28 : plaque du Bureau Véritas Marine, contrôle de l’état de la chaudière, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

Le bâtiment mesure dans son état actuel 20m50 de longueur pour une largeur maximum dans sa partie centrale de 4,5 mètres (fig. 23 et 24). Les infrastructures supérieures ont disparu, que ce soit le pont supérieur, la cuisine, les cabines et le poste de pilotage, seul demeure la coque et la chaudière. Ceci peut s’expliquer à la fois par le nombre d’années séjournées dans le fleuve (naufrage en 1947) qui, on le rappel, par un débit très fort avec plusieurs phases de crues annuelles, par les dégâts subits par les filets des pêcheurs et vraisemblablement par le pillage (fig. 29).

 

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Fig. 29 : vue de l’intérieur de la chaloupe vers l’avant, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

D’après les témoignages des anciens, le navire aurait pris l’eau et coulé, le bateau transportait en dehors des marchandises habituelles du vin destiné à la ville de Vientiane au Laos (nord) et en provenance de Nakhon Phanom côté Thaïlande (sud).

L’ensemble du mobilier archéologique est homogène, composé de vaisselles, de bols en faïence, d’un bol de fabrication américaine de marque Cesco -1944-, provenant certainement de la dotation de vaisselle du capitaine du navire (fig. 30), de fragments de chaussures, épées, coupes-coupes, briquets, fragments de pneus Michelin modèle 130-140/50 superconfort, modèle produit dès 1934.

 

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Fig. 30 : mobilier archéologique, bol de fabrication américaine de marque CESCO-1944,
photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

Tout cet ensemble témoigne d’une vie importante à bord, les différents bateaux de la Compagnie ex-des Messageries Fluviales de Cochinchine assuraient des liaisons régulières entre les différentes escales (fig. 31 et 32).

 

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Fig. 31 : mobilier archéologique, fragment de pneu Michelin vers 1934,
photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

 

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 Fig. 32 : mobiliers archéologiques, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

L’étude des archives des ateliers Dubigeon (archives de La Maison des Hommes et des Techniques, Nantes) a permis de déterminer avec précision qu’un grand nombre de bateaux de la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine ont été réalisés dans ces ateliers avec plusieurs ébauches de navires de différents tonnages et de différentes propulsions (fig. 33, 34 et 35).

Ces demandes correspondent à des besoins bien particuliers comme des bateaux à faible tirant d’eau par exemple, pour les vapeurs constituant la flottille du Laos ou pour des navires plus importants à une grande capacité de stockage et affectés à la ligne Saïgon-Pnom-Penh (Annexe 2).

 

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Fig. 33 : Histoire des Ateliers navals Nantais, Les Ateliers Dubigeon,
Archives de La Maison des Hommes et des Techniques, Nantes.

 

 

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 Fig. 34 : exemple d’étude pour les Messageries Fluviales, vapeur de 26,2 mètres,
archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

 

 

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Fig. 35 : exemple d’étude pour les Messageries Fluviales,
petit vapeur destiné à la navigation du Haut Mékong,
archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

 

 

Conclusion

L’étude de l’épave de cette chaloupe à vapeur se fait l’écho d’une occupation et d’une vie intense (commerce…) sur et autour du fleuve Mékong. Le corpus du mobilier archéologique trouvé dans l’épave renvoie à un contexte de la fin du XIXe siècle et au milieu du XXe (fig. 30, 31 et 32). Il est bien sûr impossible d’effectuer une étude sur les horizons stratigraphiques, la chaloupe ayant été pillée deux fois (1948 et 1951) et les conditions de son renflouage en février 2016 ont été soignées mais aucun relevé n’a été fait en condition subaquatique.

Le mobilier archéologique renvoi à :

- du matériel  de consommation (ustensiles culinaires, bols, couverts fragments de céramiques, faïences à décor (notamment la représentation de coqs…….) ;

- du mobilier de la vie courante (fragments de chaussures, briquets, armements…) ;

- du mobilier archéologie définissant une notion de commerce (fragments de pneus….), proche de sa mission première, le commerce et le transport de marchandises et de voyageurs sur le Mékong (fig. 30, 31 et 32).

 

 

Discussion et critique.

La figure 11 citée plus haut mentionne le nom de la chaloupe Le Massie mais cette identification est fausse. L’étude plus précise des photos, cartes postales, documents divers de la chaloupe Le Massie fig. 10 et 12, précise que nous avons affaire à un bâtiment très élancé, droit avec un poste de commande en partie basse, sans pont supérieur, mesurant 26 mètres de longueur.

Deux cabines ou deux compartiments distincts sont présents. Le document photographique (fig. 11) a, sur plusieurs autres documents, été mal identifié, entrainant par là beaucoup d’erreurs d’interprétations. Cette chaloupe possède un poste de commande (ou kiosque) en partie haute, de plus, l’avant du bateau s’élève légèrement et ne présente pas du tout le même profil que pour les fig. 10 et 12 qui elles, sont certifiées comme étant Le Massie sans conteste possible.

Cette chaloupe pourrait donc être Le Vanneau, autre chaloupe faisant partie de la flottille du Laos (Annexe 1). Elle pourrait correspondre au plan des Ateliers Dubigeon sous l’inventaire n°TN 2320 A044 (fig.36). On note aussi la présence sur l’avant de l’épave d’une partie de la chaîne d’ancre (fig. 37).

L’arbre de transmission est partiellement présent malgré les nombreuses années dans le Mékong.

 

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Fig. 36 : plan type d’une chaloupe à vapeur de 20 mètres pouvant correspondre à la découverte,
archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

 

Une discussion très poussée a été entreprise notamment avec les archivistes des ateliers Nantais. Même si une grande partie des archives de l’Indochine est restée au Vietnam, l’analyse des photographies prises par les conservatrices du Musée National de Ban Chiang a permis d’apporter des informations précises sur la morphologie générale de la chaloupe. Cette chaloupe possède deux cales, une avant et une arrière, ainsi qu’un magasin en partie avant.

 

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Fig. 37 : l’avant de l’épave, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

La morphologie général de cette chaloupe correspond plutôt à celle du Pavie mais avec des dimensions plus modestes. Pour rappel le Pavie mesure 35 mètres de longueur pour une largeur maximum de 5,5 mètres et posséde deux hélices (fig. 9). L’épave fait 20,5 mètres de longueur pour une largeur maximum de 4,5 mètres dans son état actuel, mais il faut rester prudent car une partie (très minime) de l’arrière a disparu.

Est-ce la cause du naufrage ? Vraisemblablement, car les témoignages des anciens rapportent une rentrée d’eau importante, peut être à la suite d’un choc avec des rochers.

Le bateau en tout cas, va dans un premier temps s’échouer côté Thaïlandais, à proximité du rivage.

Enfin, dans un second temps, une étude sur place (Thaïlande) plus précise portant sur l’ensemble du mobilier archéologique découvert dans l’épave, associée à une analyse plus approfondie sur l’épave elle-même, semble être indispensable.

 

Bibliographie

- La Mission Pavie Indo-Chine, Atlas, A. Pavie, éditions Challamel, Paris, 1903

- L. De Reinach, Le Laos Tome II, éditions A. Charles, Paris, 1901.

- R. Meyer, Le Laos, Imprimerie d’Extrème-Orient, Hanoï, 1930.

- Fonds des archives de la Bibliothèque Nationale de France série F 2242, Les Messageries Fluviales de Cochinchine, contrats pour le service postal, Imprimerie Kugelmann, 1895.

- Fonds des archives de la Bibliothèque Nationale de France, bulletin l’Eveil économique de l’Indochine de 1890 à 1937.

- Bulletin de l’ANAI, Association Nationale des Anciens et Amis de l’Indochine et du Souvenir Indochinois, Numéro 24, 2011.

- Les ports Autonomes de l’Indochine, catalogue d’expositions, section économique, Paris 1931.

- Fonds des archives de La Maison des Hommes et des techniques, Nantes.

- Bulletins de liaison des anciens combattants d’Indochine, n°24, 2014.

- Journal Of Irish, vol.3, n°1- Une entreprise de navigation à vapeur Pondicherienne en Indochine, J.B.P. More, 2008.

- Fonds des Archives, Bureau Véritas Marine, Nantes.

- Archives Nationales d’Outre-Mer, Aix-en-Provence, Fonds l’Indochine.

- Guide des sources de l’histoire de l’Asie et de l’Océanie, Archives et Bibliothèques françaises, tome I, archives et index.

- Guide de recherche sur le Vietnam, Paris, l’Harmattan, 1983.

- État général des fonds, tome III, Marine et Outre-Mer, Paris, Séries FM17, 23, 30, 31, 77-78, 108, 128, série FP1-6, Inventaire Indo 1-4, Inventaire CP 1-3,1980.

- Archives de la SIPH (Société Internationale de Plantations d’Hévéas ex- Société Indochinoise de Plantations d’Hévéas), Paris.

- A. De Vogüé, Ainsi vint au monde La SIPH (1905-1939), Amicale des Anciens Planteurs d’Hévéas Edition Gourci, Vichères, 1993.

- Archives internet www.entreprise-coloniales.fr, Les Messageries Fluviales de Cochinchine (1181-1927), La Compagnie de Commerce et de Navigation d’Extrème-Orient, La Société Financière Française et Coloniales, La Compagnie Saïgonnaise de Navigation et de Transport, La société anonyme de Chalandage et Remorquage de l’Indo-Chine.

- L’Éveil économique de l’Indochine, journal, fonds des Archives (1890-1947).

- Les Annales Coloniales, fonds des Archives (1895-1948).

- Planteurs d’hévéas en Indochine 1939-1954, Amicales des Planteurs d’Hévéas, Editions Daupeley-Gouverneur Nogent le Rotrou, 1996.

- J. Vichot, Répertoire des Navires de Guerre Français, Edition Association des amis des Musées de la Marine, Palais de Chaillot, Paris, 1967.

- J.M. Strobino, Peter Hauff (1873-1951), Les aventures d’un marchand norvégien en Indochine au début du XXème siècle, Hors série de l’AICTPL n°5, juin 2013.

- J.B. Girard, Traité pratique des chaudières marines, Edition Béranger, 1897.

- P. Angrand, Machines marines et moteurs, Edition A. Challamel, Paris, 1913.

- J. Delvert, «Quelques problèmes Indochinois en 1947», L’Information Géographique, 1948, N°2, PP.50-61.

- M. Bodin, Combattants français face à la guerre d’Indochine 1945-1954, édition L'Hamattan, 1998.

 

Annexes

Annexe 1 : Convention pour l’exploitation des services postaux, Gouvernement Général de l’Indochine et la Société des Messageries Fluviales.

Annexe 2 : Prix des passages en premières classe.

Annexes 3 : Article de presse dénonçant le monopole de La Compagnies  ex des Messageries Fluviales de Cochinchine, de l’Eveil Economique de l’Indochine, 1928.

Annexe 4 : Le naufrage du Trentinian, article de l’Eveil Economique de l’Indochine, 1928.

Annexe 5 : Photos de renflouage de la chaloupe, février 2016.

Annexe 6 : Navigation sur le Mékong, les services de la compagnie des messageries Fluviales de Cochinchine, les différentes étapes, 1900.

Annexe 7 : L’Expédition d’Henri Mouhot 1854-1861.

Annexe 8 : Les Archives des Ateliers navals, Nantes, archives de La Maison des Hommes et des Techniques.

Annexe 9 : Archives du Bureau Véritas Marine, Nantes, novembre 2016.

Annexe 10 : Implantation de la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine à Saïgon.

Annexe 11 : différents projets de chaloupe mise à l’étude par les Ateliers Dubigeon de Nantes pour le compte des Messageries Fluviales de Cochinchine (de 1890 à 1927).

 

 

Annexe 1 : Convention pour l’exploitation des services postaux, Gouvernement Général de l’Indochine et la Société des Messageries Fluviales.

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Annexe 2 : prix des passages en premières classe

 

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Annexe 3 : article de presse dénonçant le monopole de La Compagnies  ex des Messageries Fluviales de Cochinchine, de l’Éveil Economique de l’Indochine, 1928.

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Annexe 4 : le naufrage du Trentinian,
article de l’Éveil Economique de l’Indochine, 1928.

 

 

 

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Annexe 5 : photos du renflouage de la chaloupe, février 2016
photos du Musée National de Ban Chiang, septembre 2016. 

 

 

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Annexe 6 : navigation sur le Mékong, les services de la compagnie
des messageries Fluviales de Cochinchine, les différentes étapes, 1900.

Document très intéressant, indiquant de façon précise toutes les étapes
et les différentes liaisons, dont le lieu proche du naufrage Pak-Sane (Laos).

 

 

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 Annexe 7 : l’Expédition d’Henri Mouhot 1854-1861

 

 

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Pécout (54)

Annexe 8 : les Archives des Ateliers navals, Nantes, archives de La Maison des Hommes et des Techniques,
M. Gérard Tripoteau responsable des archives, Novembre 2016.

 

 

Pécout (55)
Annexe 9 : archives du Bureau Véritas Marine, Nantes, novembre 2016.

 Les registres consignent toutes les révisions d’une bonne partie des navires de tous tonnages depuis 1829 dans le monde.

 

 

Pécout (56)
Annexe 10 : Implantation de la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine à Saïgon.

 

 

 

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Les bâtiments sont de différents tonnages avec plus ou moins d’aménagements en fonction des souhaits et demandes de la Compagnie des Messageries ici une gamme moyenne destinée à la navigation sur le Haut Mékong.

 

 

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La Chaloupe de 19 mètres l’Hirondelle des Messageries Fluviales, présente dès 1922 comme faisant partie de la flotte du Mékong (Cambodge) construite en 1894.

 

 

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Exemple de chaloupe équivalent à la chaloupe Le Massie ou le Han Luong.

 

 

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Exemple de chaloupe de 1er Catégorie, plus de 67 mètres de longueur.

 

 

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Chaloupe de 2ème catégorie Le Haïman de 50 mètres de longueur, 1898.

 

 

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L’Argus, petite chaloupe des Messagerie Fluviales, vers 1890.

Annexe 11 : différents projets de chaloupe mise à l’étude par les Ateliers Dubigeon de Nantes
pour le compte des Messageries Fluviales de Cochinchine (de 1890 à 1927).

 

 

Études complémentaires

 

À la suite de nouvelles données (renflouage de la chaloupe) trouvées dans la presse locale de la province de Bueng-Kan, nous proposons une étude complémentaire portant sur les différents reportages photographiques du 28 février 2016 de la presse locale Thaïlandaise. Une préparation longue a été réalisée avec l’utilisation d’une barge et de deux pelles mécaniques (fig. 38 et 39).

 

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Fig. 38 : le renflouage de la chaloupe, les moyens techniques, presse locale, 28 février 2016.

 

Pécout (64)Fig. 39 : aménagement d’une rampe d’accès par les pelles mécaniques, presse locale.

 

 

L’arrière de la chaloupe est proche de la rive de la Thaïlande (fig.40).

 

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Fig.40 : vue arrière de la chaloupe, presse locale, 28 février 2016.

 

Une grue se positionne sur la berge. Plus de 200 bidons d’essences ou d’huiles vides sont positionnés et attachés à la coque de la chaloupe pour faire bouées (fig. 41).

 

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Fig. 41 : l’arrière de la chaloupe, presse locale, 28 février 2016.

 

Une partie de l’arrière de la chaloupe a été détruite lors du naufrage. Grâce à l’aménagement d’une rampe d’accès et avec l’utilisation d’une grue, l’épave est progressivement tirée hors de l’eau (fig. 42 et 43).

 

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Fig. 42 : l’épave sur la rampe d’accès, presse locale, 28 février  2016.

 

 

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Fig. 43 : l’épave est hors de l’eau, presse locale, 28 février 2016.

 

La chaudière est présente ainsi que l’ensemble de la machinerie. La propulsion à vapeur se compose de trois ensembles (fig. 44) :

- un appareil évaporatoire, la chaudière et ses accessoires  A

- un appareil moteur, la machine et ses accessoires  B

- un appareil propulseur, l’hélice  C

 

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Fig. 44 : la propulsion à vapeur, plan d’après P. Angrand, Machines Marines et Moteurs, 1913.

 

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On retrouve tout cet ensemble sur notre chaloupe (fig.45).

A - L’appareil évaporatoire, la chaudière et ses accessoires 

B – L’appareil moteur, la machine et ses accessoires

On observe la présence des conduits (tubes) à l’intérieur de la salle de chauffe, l’eau chaude circule et produit de la vapeur envoyée vers le moteur.

La puissance est ensuite transmise à l’appareil propulseur par la ligne d’arbre vers l’hélice (fig.46).

 

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Fig. 46 : positionnement du propulseur C l’Hélice, la ligne d’arbre de transmission.

 

La chaloupe à donc une chaudière soit à tubes de fumée ou chaudière tubulaire. L’eau entoure les tubes servant au passage de la flamme (fig. 47),

 

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Fig. 47 : localisation des tubes dans la chaudière.

 

soit à tubes d’eau aquatubulaires, dans ce cas l’eau est renfermée dans les tubes autour desquels circulent les gaz. Sur ce système la vapeur formée dans le générateur est amenée par un tuyau collecteur au moteur.

Enfin le témoigne des «anciens» souligne la présence d’un couple de «farang» (étranger –français) disparue dans le naufrage.

 

 

Sources

 

- Le journal régional Thaï rath 28 février 2016.

- Le reportage Télévisé, «Le naufrage du bateau, un couple de farang mort, les fantômes nous regardent ?» mars 2016, Workpoint TV, Télé 23.

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« …..le navire à vapeur transportant du vin .….coulé dans la rivière depuis 60 ans… »

On a également été trouvé selon les articles de presses «un stylo de marque de cognac français, 111 bouteilles de vin, un poing américain, un étui à cigarettes, 15 réservoirs de 40 litres d’huiles, deux bombes RPG, des grenades à main...».

Il est bien sur très difficile d’affiner plus l’étude à partir de photographies, un complément sur le terrain est indispensable notamment pour étudier l’ensemble du mobilier archéologique.

 

 

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La déclaration de la découverte par le département des Beaux-Arts,
le lieu, date, les circonstances.

 

 

 

C’est le petit fils du Vice-amat tri Khunindnilanuraksa (Pilane Nilasamit) qui a sorti l’épave de la chaloupe du Mékong.

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Né le 6 juin 1894 à Nong Khaï (maintenant Bueng-Kan), il semble avoir travaillé avec les Messageries Fluviales de Cochinchine, fonctionnaire du royaume de Siam et attaché au ministère des finances en 1913.

 

 

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Fragments de céramique provenant de la chaloupe, «Charlionnais et Panassier» fabricant de porcelaine à Limoges et associé de 1921 à 1943 à Panassier propriétaire de magasins de vente à Lyon et Toulouse, vaisselle ordinaire. Photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

 

 

Listes des figures

Fig. 1 : Cartes des provinces de la Thaïlande, localisation de la découverte, Province de Bueng-Kan.

Fig. 2 : Renflouage de l’épave de la chaloupe.

Fig. 3 : Renflouage de l’épave, état de la coque.

Fig. 4 : Carte du Mékong.

Fig. 5 : Carte de l’Indochine française.

Fig. 6 P: hotographie des deux canonnières La Grandière et Le Massie.

Fig. 7 : Carte des rapides de Khône.

Fig. 8 : La chaloupe Le Garcerie.

Fig. 9 : Plan de la chaloupe Le Pavie, Archives de la Maison des Hommes et des Techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

Fig. 10 : Les chaloupes Han Luong et Le Massie sur l’île de Khône.

Fig. 11 : La chaloupe canonnière Le Massie ? 1893.

Fig. 12 : Avant de la chaloupe Le Massie sur l’île de Khône.

Fig. 13 : La chaloupe La Garcerie sur l’île de Khône.

Fig. 14 : La chaloupe La Garcerie, Archives de la Maison des Hommes et des Techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

Fig. 15 : Le vapeur Le Colombert au bord du Mékong, Laos.

Fig. 16 : Le vapeur Le Colombert à l’escale, Laos.

Fig. 17 : Le vapeur à spardeck Le Trentinian à l’appontement à Nong Seng, Laos.

Fig. 18 : Passage sur la voie ferrée de l’île de Khône.

Fig. 19 : Borne du naufrage du Trentinian.

Fig. 20 : Le naufrage de la chaloupe Lagrandière, juillet 1910.

Fig. 21 : Le naufrage du navire de guerre Le Glycine, 21 avril 1949.

Fig. 22 : Rapport du naufrage du navire de guerre Le Myosotis, 20 juin 1949.

Fig. 23 : Relevé de l’épave de la chaloupe.

Fig. 24 Profils et coupes de l’épave.

Fig. 25 : L’hélice en bronze de l’épave, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 26 : Chaudière de la chaloupe, plaque du constructeur de la machine à vapeur, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 27 : Plaque des deux constructeurs Ch. Faivre et A. Des Brûlais et Reliquets, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 28 : Plaque du Bureau Véritas Marine, contrôle de l’état de la chaudière, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 29 : Vue de l’intérieur de la chaloupe vers l’avant, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 30 : Mobilier archéologique, bol de fabrication américaine de marque CESCO-1944, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 31 : Mobilier archéologique, fragment de pneu Michelin vers 1934, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 32 Mobiliers archéologiques, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 33 : Histoire des Ateliers navals Nantais, Les Ateliers Dubigeon, Archives de La Maison des Hommes et des Techniques, Nantes.

Fig. 34 : Exemple d’étude pour les Messageries Fluviales, vapeur de 26,2 mètres, archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

Fig. 35 : Exemple d’étude pour les Messageries Fluviales, petit vapeur destiné à la navigation du Haut Mékong, archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

Fig. 36 : Plan type d’une chaloupe à vapeur de 20 mètres pouvant correspondre à la découverte, archives de la Maison des Hommes et des techniques, Atelier Dubigeon, Nantes.

Fig. 37 : L’avant de l’épave, photo Musée National de Ban Chiang, 2016.

Fig. 38 : Le renflouage de la chaloupe, les moyens techniques, presse locale, 28 février 2016.

Fig. 39 : Aménagement d’une rampe d’accès par les pelles mécaniques, presse locale.

Fig. 40 : Vue arrière de la chaloupe, presse locale, 28 février 2016.

Fig. 41 : L’arrière de la chaloupe, presse locale, 28 février 2016.

Fig. 42 : l’épave sur la rampe d’accès, presse locale, 28 février  2016.

Fig. 43 : l’épave est hors de l’eau, presse locale, 28 février 2016.

Fig. 44 : La propulsion à vapeur, plan d’après P. Angrand, Machines Marines et Moteurs, 1913.

Fig. 45 : On retrouve tout cet ensemble sur notre chaloupe.

Fig. 46 : positionnement du propulseur C l’Hélice, la ligne d’arbre de transmission.

Fig. 47 : Localisation des tubes dans la chaudière.

 

 Frédéric Pécout, Inrap

 

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samedi 30 juin 2018

le monde colonial en métropole : liste des articles

Paris, mosquée arabe

 

 

 

le monde colonial en métropole

liste des articles

 

 

 

Malo-les-Bains, marchand arabe
Malo-les-Bains (Dunkerque), "marchand arabe", avant 1914

 

 

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Posté par michelrenard à 06:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]