mardi 14 mai 2019

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim et prisonnier d'Abd el-Kader

le hussard Testard

 

 

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim

et prisonnier d'Abd el-Kader

précisions biographiques

 

Louis Testard était cavalier au 2e régiment de hussards, en Algérie. Son unité, le 2e escadron, fit partie des éléments engagés dans la bataille de Sidi-Brahim (23-26 septembre 1845). Au cours du combat, Testard offrit son cheval au capitaine Courby de Cognord tombé à terre après que sa monture eût été blessée. Il est du nombre des onze prisonniers de guerre qui restèrent quatorze mois en captivité auprès des troupes d'Abd el-Kader. Ils sont libérés le 23 novembre 1846.

La personnalité de Louis Testard (1820-1871) est un peu éclipsée par le fait que ses souvenirs ont été racontés par Hippolyte Langlois (1819-1884) qui a fait figurer son seul nom sur la couverture du livre : Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader (1859) [texte en ligne sur Gallica].

 

Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, couv

 

Son prénom même n'est jamais mentionné dans l'ouvrage. Je l'ai découvert dans un décret impérial du 30 mai 1868 qui accorde à 72 militaires des pensions de retraite à titre d'ancienneté de service.

 

décret impérial, 30 mai 1868
décret impérial, 30 mai 1868

 

Le livre, Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, évoque le village natal de Louis Testard : Chanéac, en Ardèche. Une recherche dans l'état civil de cette commune permet de retrouver son acte de naissance : le 20 janvier 1820.

 

Louis Testard, naissance, 20 janvier 1820
acte de naissance de Louis Testard, 20 janvier 1820

 

L'ouvrage contient également le récit du contrat de mariage, passé devant Me Planchard, notaire à Paris, à la mi-novembre 1849 (p. 346) ainsi que l'allusion aux fonctions occupées par Louis Testard en 1852 quand il entrevoit Abd el-Kader à Paris : il est planton aux Tuileries (p. 348).

Il était donc possible d'envisager qu'il résidait dans la capitale et qu'il y était également décédé ; une investigation dans l'état civil de Chanéac (Ardèche) ne permettait pas d'y repérer son nom. Après dépouillement des tables décennales de l'état civil parisien, je finissais par trouver la date de son décès : le 25 mai 1871, dans le 9e arrondissement. Il n'aura donc guère profité de sa retraite obtenue trois ans plus tôt...

 

Louis Testard, décès, 25 mai 1871
acte de décès de Louis Testard, 25 mai 1871

 

Il faut signaler que la captivité des prisonniers de Sidi-Brahim avait déjà été racontée par Ernest Alby (1809-1868) dans son livre Les vêpres marocaines, ou les derniers prisonniers d'Abd el-Kader écrit en 1851 et publié en 1853.

Michel Renard

 

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Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, table

 

Testard, libération prisonniers
la libération des prisonniers, novembre 1846

 

 

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dimanche 24 mars 2019

Comment l'Algérie devint française, de Georges Fleury

Comment l'Algéri devint française, Georges Fleury, couv

 

 

Comment l'Algérie devint française

un livre de Georges Fleury

 

Tout commence le 30 avril 1827 par les célèbres trois coups d'éventail que le dey Hussein donne, au cours d'une audience, au consul de France, Pierre Deval. À l'origine de ce geste, une dette non réglée par la France, et la piraterie incessante menée par les Barbaresques, encouragée en sous-main par le dey.

Après la rupture des relations diplomatiques, l'escalade est rapide : blocus d'Alger par la marine française, destruction de comptoirs par le dey. Décision est prise d'envahir l'Algérie et, le 5 juillet 1830, l'escadre commandée par l'amiral Duperré et l'armée du général de Bourmont s'emparent d'Alger. La Régence est supprimée, signant l'effondrement de la présence turque vieille de plusieurs siècles.

D'abord accueillis comme des libérateurs par la population, les Français ne tardent pas à rencontrer une résistance d'abord sporadique d'émirs locaux, puis bien organisée en la personne d'Abd el-Kader, "le serviteur du Tout-Puissant", vingt-deux ans, qui descend en ligne directe de Mahomet. Sa haine du régime turc, son prestige et son autorité morale font de lui le seul émir capable d'unir les clans.

Abd el-Kader engage la lutte contre les Français avec des succès divers. Les hésitations de la politique coloniale française expliquent que le général Desmichels puisse signer un traité avec lui, en 1834, lui reconnaissant une souveraineté sur une partie importante du pays. La France ayant opté pour une occupation partielle de l'Algérie, le traité de la Tafna, en 1837, confirme la souveraineté d'Abd el-Kader sur les deux tiers du territoire.

La guerre ne tarde pas à reprendre à cause de l'extension de la présence française. Malgré son acharnement, Abd el-Kader ne peut résister aux colonnes expéditionnaires du " père Bugeaud ", gouverneur de l'Algérie de 1841 à 1847. En 1843, la prise de sa smala par le duc d'Aumale signe le début de la fin. L'Algérie devient française. Commencent alors cent quinze ans de colonisation, de passions et de guerres...

 

 

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samedi 26 janvier 2019

à propos du livre de Roger Vétillard, "La dimension religieuse de la guerre d'Algérie", par Joëlle Hureau

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Roger Vétillard

La dimension religieuse de la guerre d'Algérie, 1954-1962

par Joëlle Hureau

 

Le nouveau livre de Roger Vétillard se présente d'emblée comme un hommage à un ami brutalement décédé, Gilbert Meynier, et l'accomplissement d'une promesse implicite. Et de fait, cet historien est quasi omniprésent par les nombreuses références à ses écrits et à son point de vue sur la question étudiée.

Cela établi, l'auteur entreprend une exploration des ressorts religieux du F.L.N. au cours de la guerre de 1954-1962. Il dépasse même ce propos, en montrant que le recours à l'islam a fonctionné après l'indépendance de l'Algérie et depuis. Des annexes consistantes complètent cet ouvrage dont les qualités sont indéniables.

Comme dans ses publications précédentes, Roger Vétillard fait preuve d'un grand éclectisme dans la recherche et l'utilisation des sources. Ses arguments s'inspirent d'historiens, très différents par leur démarche et parfois par leurs prises de position. Il s'appuie également sur des sites internet très divers, des témoignages oraux et des films documentaires.

La partie la plus féconde est sans doute la quatrième consacrée au rôle de l'islam dans l'Algérie indépendante, car elle dépeint une Algérie peu connue du commun des lecteurs. Les annexes les plus remarquables concernent les textes de lois algériens, l'influence des préceptes religieux chez différents chefs du F.L.N., les religions non-musulmanes et la guerre d'Algérie, le rêve d'une Algérie plurielle.

Moins convaincantes sont la deuxième et la troisième parties. «Le façonnement de la société "indigène" par l'islam» annoncé par le titre de la deuxième partie est difficilement perceptible. Douze siècles de passé musulman sont masqués par l'action de quelques leaders relativement récents : Abd-el-Khader (proclamé émir en 1832), l'émir Khaled (1919-1923), Messali Hadj et l'Association des Oulémas algériens (entre les années vingt et 1954).

Par contraste, la place accordée aux déclarations approximatives d'Ahmed Djebbar (1) semble excessive. Car, conclure que «la population autochtone», avant 1830, acceptait la domination des Ottomans, «également musulmans», en raison de l'occultation par la religion de «tout précepte national», revient à ignorer les fréquentes révoltes que l'autorité turque eut à juguler. En tirer argument pour ajouter «que les Algériens refuseront parfois – des décennies durant – que leurs enfants fréquentent l'école française» paraît tout aussi hâtif. À titre de démenti, la fréquentation de l'école coranique n'a nullement détourné Zighoud Youcef (2) et Larbi Ben M’hidi (3) de l'école primaire française où ils obtinrent le certificat d’études.

école arabe, Algérie, 1911
école arabe, 1911

L'observation de Charles-Robert Ageron (4) relative à la désertion des écoles laïques au profit des écoles coraniques mérite aussi examen. «Entre 1935 et 1954, le nombre d’écoles coraniques sous le contrôle de l’Association des Oulémas est passé de 70 à plus 120» constatait l'historien.

L'association mentionnée ayant été créée en 1931, le nombre d'écoles passées sous son contrôle durant les cinq premières années de son existence - 70, une moyenne de 14 par an - est impressionnant ; en revanche, sa progression entre 1935 et 1954 paraît modérée, moins de 3 par an. Ce qui enlève à cette preuve par les chiffres beaucoup de sa pertinence.

 

le religieux : la part de stratégie

La troisième partie - Quand l'islam s'installe dans la guerre d'Algérie - pâtit de la méthode adoptée. Décider que 45 faits, arguments, raisonnements seront les indices décisifs de la démonstration se mue en piège dans lequel les 33 derniers ont été pris. Souvent superflus, ils vont parfois à l'encontre du raisonnement suivi (5). Synthétisés, les points restants auraient gagné en force. Toutefois, et fort heureusement, leur analyse montre que le rôle joué par l'A.U.M.A. (6) dans l'épanouissement du nationalisme algérien l'amène non seulement à se rallier au F.L.N., mais encore à le noyauter.

Les liens de l'A.U.M.A. avec les Frères musulmans égyptiens, l'arabo-islamisme proche oriental et le wahhabisme sont clairement indiqués, de même que le rôle essentiel joué dans le F.L.N. par ses fondateurs et militants-phares (7) et leurs points communs : racines kabyles, expatriation, implication dans l'insurrection de 1871 et/ou appartenance à la même confrérie. On remarque enfin l'hégémonie de l'Est algérien dans le combat pour l'indépendance.

À ces constats font écho les antécédents historiques. Les liens des confréries algériennes - par exemple, celle que dirigeait la famille d'Abd-el-Kader - avec leurs éponymes proche- orientales sont anciens. La forte résistance de l'Algérie orientale à la domination française fut précoce et opiniâtre : d'abord personnifiée par l'intraitable bey de Constantine, Hadj Ahmed Bey, puis par El Mokrani, le plus connu des chefs de l'insurrection kabyle de 1871.

Dès 1830, la force fédératrice de l'islam était connue des autorités françaises qui, pour la canaliser, ont «inventé» (8) le culte musulman et suivi de près l'activité de l'A.U.M.A. La place de l'islam algérien dans la mobilisation pour l'indépendance n'était pas ignorée des historiens (9). L'islam guerrier que décrit Roger Vétillard est profondément retravaillé par des influences extérieures. Il ne réduit pas pour autant la guerre d'Algérie à un conflit religieux. À travers la conviction religieuse, il laisse transparaître la part de stratégie, d'où l'ambiguïté qu'il signale fréquemment (10). Ainsi, on perçoit que, dans ce conflit, la victoire totale et incontestable du F.L.N. importait autant, sinon plus, que le triomphe de la religion.

Joëlle Hureau
agrégée et docteur en histoire

Joëlle Hureau, photo

 

 

 

 

 

1 - Ancien ministre algérien de l'Éducation nationale et de la recherche.
2 - Qui commanda un temps la wilaya II.
3 - D'après un article cité en note p. 29.
4 - Note 39, p. 26.
5 - Le 35e, qui souligne que des dix commandements de l'A.L.N. seul le dernier est relatif à la religion, en est un exemple.
6 - Association des Ulémas musulmans algériens.
7 - Mohamed Bachir El Ibrahimi, Fodil Ourtilani, Tewfik El Madani, Mohamed Khattab Fergani, Abd al-Hafiz Amokrane El Husni, Amar Ouzegane.
8 - Oissila Saaidia, «L’invention du culte musulman dans l’Algérie coloniale du XIXe siècle», L’Année du Maghreb [En ligne], 14 | 2016, mis en ligne le 21 juin 2016, consulté le 22 août 2018.
URL : http://journals.openedition.org/anneemaghreb/2689
9 - L'auteur l'indique bien lorsqu'il se réfère à Benjamin Stora à propos de sa préface au livre de Monique Gadant en 1988 ou de son livre L'Algérie en 1995 publié en 2012.

10 - Notamment lorsqu'il cite Guy Pervillé à propos «des principes contradictoires du F.L.N», p. 53.

 

  • Roger Vétillard, La dimension religieuse de la guerre d'Algérie 1954-1962, éditions Atlantis, Friedberg, 2018 - 185 p.

 

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dimanche 30 décembre 2018

un autodafé pour les orientalistes (à propos du livre d'Edward Saïd), Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, 24 octobre 1980

Orientalisme et Saïd, couv et portrait

 

 

Par un article paru dans Le Monde du 24 octobre 1980, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz proposait une critique acérée de l'ouvrage du palestinien Edward Saïd consacré à "L'orientalisme". Ce livre est adulé par la bien-pensance anti-occidentale alors qu'il est truffé de lacunes et d'erreurs méthodologiques.

Voici cet article.

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, vers 1980 (2)
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz

 

rencontres avec l'Islam

Un autodafé pour les orientalistes

Jean-Pierre PÉRONCEL-HUGOZ

Edward Saïd récuse les images que les Occidentaux ont données de l'univers arabe

 

Henri Guillemin s'est fait une réputation en remettant en cause tel ou tel personnage historique. Edward Saïd, professeur de littérature anglaise à l'université Columbia, à New-York, s'attaque, lui, à toute une science, vieille de deux siècles, dans sa version moderne : l'orientalisme. Devant une telle entreprise on incline d'abord au scepticisme.

Certes, la discipline visée n'a pas, loin de là, produit que des chefs-d'œuvre, parmi les quelque quatre-vingt mille ouvrages qu'elle a suscités dans les langues européennes depuis 1800 ; mais elle a tout de même contribué à restituer leur passé préislamique à l'Égypte ou à la Mésopotamie, et elle a apporté à l'intelligentsia occidentale une connaissance, certes insuffisante de l'univers arabo-musulman (1), mais mille fois plus large que le savoir sur l'Occident répandu parmi l'élite pensante arabophone - l'«occidentalisme» qui, en deux cents ans, n'a donné que quelques centaines d'études, restant un projet.

Puis on se dit : après tout, pourquoi pas ? Rien n'est sacré, ni définitif. De plus, l'auteur a un profil qui peut séduire ; d'origine palestinienne, élevé en Égypte, attentif à la culture française, âgé aujourd'hui d'à peine quarante ans, ne rabâchant pas les vieux clichés marxisants chers à nombre de ses pairs il a en outre la vertu, une fois établi à New-York, de braver, avec le groupe des diplômés arabes américains, le robuste conformisme intellectuel, trop marqué par le sionisme, de cette ville.

 

De Dante à Kissinger

Et on se lance dans le texte très serré de l'Orientalisme. Dès l'introduction, on bute sur Flaubert, rescapé de Sartre et qui, bien que n'ayant jamais prétendu au titre d'orientaliste, eut l'imprudence de commettre un certains nombre de pages orientales. Cela lui vaut, cette fois, d'inaugurer le jeu de massacre qu'Edward Saïd va mener d'une seule haleine durant quatre cents pages contre les orientalistes, ou assimilés, français et anglo-saxons.

Les ébats auxquels Flaubert se livra (à Esneh, en Haute-Égypte, et non pas à Ouadi-Halfa, à la frontière soudanaise, à environ 500 km de là, comme l'écrit E. Saïd), avec l'aimée Koutchouk-Hanem, peuvent servir de «prototype au rapport de forces entre l'Orient et l'Occident et au discours sur l'Orient que [ce rapport de forces] a permis».

L'orientalisme implique bien «volonté de savoir et connaissance», mais cela est gâté par le fait qu'il est «tout agression, activité, jugement». Si Flaubert, malgré sa prétention à vouloir par son art «ramener l'Orient à la vie», reste malgré tout, comme Nerval, un «écrivain de génie», il est aussi «l'incorrigible créateur d'un Orient imaginaire» et sa vision est «négative».

Avant eux, Dante a eu le tort, dans l'Enfer, d'infliger un «châtiment (...) particulièrement répugnant» au prophète «Maometto», «sans fin fendu en deux du menton à l'anus» pour avoir été «seminator di scandalo e di scisma». Après eux, Kissinger a commis l'erreur de diviser la planète entre des sociétés occidentales «newtoniennes» et un tiers-monde qui, selon l'ancien secrétaire d'État américain, n'a pas admis que l'univers réel soit extérieur et non pas intérieur à l'observateur.

Ensuite, Edward Saïd place sur la sellette Chateaubriand, à «l'esprit de vengeance chrétien» et qui, sans vergogne, «s'approprie (l'Orient), le représente et parle pour lui» ; mais l'auteur de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem a plus de chance que Lamartine, «Chateaubriand de basse époque», compromis par un Voyage «impérialiste» au Levant... Goethe, Byron et Hugo ne voient tous trois dans l'Orient qu'un «lieu d'occasions originales» pour rimer.

 

Même Marx

Michelet dit «exactement le contraire de ce qu'il faut dire» sur cette partie du monde. L'Anglais Lane, auteur de Manners and Customs of the Modern Egyptians, réédité plusieurs fois depuis 1836 et encore en 1978, traduit sa «mauvaise foi» en se déguisant en mahométan. Le réalisme de Renan est «raciste». Marx lui-même, que l'on s'étonne de rencontrer dans ces allées bourgeoises, est épinglé pour avoir émis des idées «romantiques et même messianiques» sur l'Orient. Massignon, enfin, le grand Massignon (1883-1962), a bien laissé des «interprétations d'une intelligence presque écrasante», mais son Orient «hors du commun» est «un peu bizarre».

L'une des principales faiblesses de la thèse d'Edward Saïd est d'avoir mis sur le même plan les créations littéraires inspirées par l'Orient à des écrivains non orientalistes, dont l'art a nécessairement transformé la réalité, et l'orientalisme purement scientifique, le vrai. C'est du reste au sein de celui-ci que quelques rares noms trouvent grâce à ses yeux : l'Anglais Norman Daniel (2) et les Français Jacques Berque, Maxime Rodinson, Yves Lacoste, Roger Arnaldez.

En revanche un nom comme celui de Vincent Monteil, à l'œuvre si ample, si généreuse sur le monde musulman, n'est même pas cité une fois ! Pas plus que ceux d'autres spécialistes contemporains comme Régis Blachère, Henri Corbin, Henri Laoust, Louis Gardet, Robert Mantran, René Raymond, le Père Jacques Jomier, etc. C'est le cas aussi du baron de Slane, qui, au siècle dernier, rappela pourtant au monde l'existence cinq siècles plus tôt d'Ibn Khaldoun, inventeur de la sociologie.

Quelle lacune enfin de ne pas même mentionner l'arabisant Antoine Galland, qui, sous Louis XIV, sauva de l'oubli ce monument de la culture arabe que sont les Mille et Une Nuits, dont la future publication complète en arabe devait être en partie traduite du français !

Quant à Champollion, le temps n'est pas encore venu de lui chercher querelle pour avoir déchiffré les hiéroglyphes, mais son maître, Silvestre de Sacy, «père de l'orientalisme», n'est au fond qu'un compilateur «cérémonieusement didactique». Et les «savants» qui acceptèrent de suivre Bonaparte en Égypte ont droit à des guillemets, car ils inaugurent une période où «la spécialité de l'orientaliste (sera) mise directement au service de la conquête coloniale».

Ce qu'Edward Saïd ne dit pas - mais le sait-il ? - c'est que cent quatre-vingts ans après cette expédition, on discute encore au Caire pour savoir s'il ne serait pas impie de traduire in extenso dans la langue du Coran, car ils sont consacrés à des «idoles», les trente-trois volumes monumentaux de la Description de l'Égypte, publiés en France de 1803 à 1828 et que l'auteur de l'Orientalisme ravale au rang de «grande appropriation collective d'un pays par un autre».

 

Rejeter Ibn Khaldoun ?

Même si tous les orientalistes - qu'il faut désormais appeler des «spécialistes d'aire culturelle...» - avaient été des auxiliaires de la colonisation, ce qui n'est pas le cas, il crève les yeux qu'il resterait quand même d'eux un énorme apport scientifique pour une meilleure connaissance des sociétés orientales.

Si cet apport doit être refusé à cause de son utilisation passée ou actuelle à des fins politiques ou en raison des positions personnelles dépassées de certains orientalistes, il faut brûler également maints voyageurs arabes du Moyen Âge ou le Père Huc et ses pérégrinations sino-tibétaines, les premiers pensant à islamiser, le second à évangéliser ; il convient même de rejeter Ibn Khaldoun à cause de son colonialisme arabe, de sa dureté à l'égard des minoritaires chrétiens et de son racisme à l'endroit des Noirs...

En réalité, même s'il s'en défend, Edward Saïd, bien qu'il soit d'origine chrétienne et de formation américaine, participe - sans nuance, ce qui est grave de la part d'un intellectuel - au grand refus musulman (3) qui, de Fès à Lahore, tente aujourd'hui de faire échapper l'islam tant à l'influence occidentale qu'au regard étranger. Surtout à ce regard.

Au cri sophistiqué de l'universitaire arabe de New-York, accentué encore par la blessure palestinienne, répond le prône du vendredi de n'importe quelle mosquée du Caire en 1980 : «Les incroyants n'ont pas le droit de venir voir comment nous vivons, comment nous traitons nos femmes, comment nous gouvernons notre patrie islamique...».

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
Le Monde, 24 octobre 1980

 

1 - L'orientalisme stricto sensu peut englober l'Asie entière et l'Afrique arabisée, mais Edward Saïd s'est essentiellement consacré à l'orientalisme arabisant.
2 - Auteur d'Islam and the West, il vit aujourd'hui avec sa femme chez les dominicains du Caire.
3 - Edward Saïd relève que Massignon - prémonitoirement ? - se représente "l'islam [comme] une religion sans cesse impliquée dans des refus".

 

 

L'Orientalisme, 2006

 

 

 

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vendredi 7 décembre 2018

la colonisation : une bonne affaire ? par Daniel Lefeuvre (2007)

Expo coloniale, Marseille, 1916, affiche René Lataste
Marseille, Exposition coloniale, avril-novembre 1906

 

 

la colonisation : une bonne affaire ?

Daniel LEFEUVRE (2007)

 

Indiscutablement , les enjeux économiques figurent en bonne place parmi les facteurs qui poussèrent les Européens à se lancer à la conquête du monde, et Jules Ferry professe un lieu commun lorsqu’en 1885 il lance la formule devenue célèbre : «La colonisation est fille de la politique industrielle». Qu’attend la France, qu’espèrent ses industriels, ses négociants et ses épargnants de la possession d’un empire colonial ? L’intérêt économique des colonies doit être examiné sous trois aspects principaux :

  • Dans quelle mesure celles-ci ont-elles été un réservoir de matières premières et de produits agricoles ?
  • Quels débouchés ont-elles offerts à l’industrie métropolitaine ?
  • Quels placements avantageux ont-elles permis ?

 

un réservoir de matières premières ?

Depuis le milieu du XIXe siècle, les achats de matières premières constituent une part prépondérante des importations françaises (50% en 1885, 59% en 1913, 61% en 1928, 45% en 1953) et le principal facteur du déficit récurrent de la balance commerciale. D’où l’intérêt de la conquête coloniale pour beaucoup : elle permettrait d’apporter à la France les matières premières dont elle est dépourvue ou qu’elle produit en quantité insuffisante, d’offrir des débouchés pour ses productions industrielles et des placements rémunérateurs pour ses capitaux. Mais l’empire a-t-il répondu à ces attentes ?

Des premières décennies de la révolution industrielle jusqu’à l’avènement des décolonisations, l’essentiel des importations françaises de matières premières se concentre sur six à sept produits : la houille, le coton, la laine, la soie, les oléagineux, le bois, puis, à partir de la Première Guerre mondiale, le pétrole.

Les colonies ont-elles permis de pallier ces pénuries ? S’agissant de la houille, la réponse est négative. Certes, de très riches gisements sont exploités au Tonkin, mais leur commercialisation se fait en Asie et la France continue de se fournir en Europe, auprès de la Grande-Bretagne, de la Belgique et de l’Allemagne. Que la société des charbonnages du Tonkin ait été une excellente affaire pour ses actionnaires est indiscutable, mais croire que la domination coloniale sur cette région ait allégué la contrainte énergétique de la France est un leurre.

En 1830, l’espoir de transformer l’Algérie en un immense champ de coton n’est pas absent des motivations de la conquête coloniale, et lorsque, deux ans plus tard, le débat fait rage pour savoir s’il faut étendre les premières conquêtes françaises à tout le territoire de l’ancienne Régence, la possibilité de produire sur place cette matière première que la France importe à grand frais est au cœur des débats. Mais, malgré bien des tentatives, en Algérie d’abord puis en Afrique subsaharienne - en particulier avec l’aménagement des boucles du Niger -, jamais les colonies n’ont livré plus de 18% du coton transformé en France, encore reste-t-il à examiner à quel prix. Le constat est encore plus amer pour les autres fibres textiles : pour la laine comme pour la soie, l’apport colonial a été nul ou presque.

Certes, l’empire devient, dès la fin du XIXe siècle, un réservoir important de produits pour la métropole. Le détail de ses livraisons montre qu’à l’exception des phosphates, du caoutchouc et du bois, elles portent essentiellement sur des produits agricoles : arachides, cacao, café, riz, sucre de canne et vins.

La question qui se pose alors est de savoir si la domination coloniale offrait un avantage particulier. Elle mérite d’être examinée sous trois angles :

  • la rareté des produits concernés,
  • la sécurité de l’approvisionnement
  • et le coût moindre.

À nouveau, la réponse est chaque fois négative. Si elle l’avait voulu, la France aurait pu se fournir en arachides dans les Indes anglaises, en café au Brésil ou en Gold Coast, en sucre au Brésil ou à Cuba, en cacao en Gold Coast, en caoutchouc en Malaisie, et en phosphates aux Etats-Unis. Quant aux vins que l’Algérie et la Tunisie écoulaient, entièrement ou presque, en France, sauf pendant les années 1875-1890, ils n’étaient en rien indispensables à l’économie métropolitaine, l’Italie, l’Espagne, le Portugal pouvant livrer des produits similaires.

Ainsi, et contrairement aux espoirs des «colonistes», il n’y a jamais eu de complémentarité entre les besoins essentiels de l’industrie française et les importations en provenance des colonies, à l’exception des arachides, du phosphate et du caoutchouc.

L’expérience de la Première Guerre mondiale a, par ailleurs, montré que la France ne tirait, sur le plan commercial, aucun avantage stratégique à posséder un empire colonial. Malgré les très fortes contraintes imposées aux populations colonisées, qui ont entraîné nombre de disettes, voire de famines, les importations en provenance des colonies n’ont eu qu’un caractère marginal par rapport aux livraisons des Alliés ou des pays neutres et ont, de surcroît, fortement chuté, faute de navires en nombre suffisant, par rapport à l’avant-guerre.

Enfin, contrairement à bien des idées reçues, les productions coloniales n’ont jamais été achetées à vils prix. En 1961, une étude réalisée par le ministère des Finances pour évaluer les conséquences économiques et financières de l’indépendance de l’Algérie estime que le lien colonial eut «pour conséquence de faire payer par la France la plupart des exportations algériennes à des prix de soutien sensiblement supérieurs aux cours mondiaux» ; un surprix évalué à 68%.

Et ce qui est vrai pour l’Algérie l’est pour toutes les productions de l’empire : les bananes étaient payées 20% au-dessus des cours mondiaux, les oléagineux 32%, le caoutchouc 13%. Si le commerce des phosphates d’Afrique du Nord ne bénéficia d’aucun tarif privilégié, leur exploitation, en revanche, fut l’objet de nombreuses subventions (pour le transport et la manipulation en particulier) correspondant à une ristourne de 40% du prix du produit. Le pétrole algérien, découvert en 1956, n’échappa pas à cette règle.

Comme réservoir de produits, le principal élément positif de la domination coloniale a donc été de permettre à la France de régler ses achats en francs et d’économiser ainsi de précieuses devises.

 

Expo coloniale, La Rochelle, 1927
La Rochelle, Exposition coloniale, 1927

 

un client privilégié ?

Mais l’empire a été également, et tout précocement, un client privilégié, puisque sa part dans les exportations françaises est passée, entre 1913 et 1953, de 13,73% à 37%. De plus, face aux vicissitudes des marchés étrangers, le débouché colonial a joué un rôle stabilisateur : de 1880 à 1958, les exportations vers l’empire ont progressé, en francs constants, au rythme annuel moyen de 3,8%, alors que les ventes à destination de l’étranger ne s’accroissaient que de 1%.

Pendant la grande dépression des années 1930, la stabilité des exportations vers l’empire a également permis de compenser, mais pour parti seulement, l’effondrement des ventes à l’étranger. Le raisonnement en pourcentage ne doit pas, ici, tromper : si la part de l’empire dans les exportations est passée de 13% en 1928 à 27% en 1938, il ne faut pas y voir une croissance réelle des ventes, qui tendent plutôt à stagner, mais la conséquence de l’effondrement de celles destinées à l’étranger. Tous les secteurs d’activité, au demeurant, n’ont pas tiré parti de ce repli impérial d la même manière.

Pour certains l’empire a bien constitué une planche de salut face à la fermeture des débouchés étrangers. Ainsi, de 37 000 tonnes en 1928, les exportations de tissus de coton vers l’étranger s’effondrent-elles à 4 000 tonnes en 1938, tandis que celles à destination des colonies s’élèvent de 36 000 à 43 500 tonnes. Les tissus de soie ne bénéficient pas d’une telle aubaine. Certes, la part de l’empire, marginale en 1928, représente 18% des exportations en 1938. Mais, alors que la valeur des expéditions en direction de la Grande-Bretagne recule de 1 280 millions de francs en 1928 à 300 millions de francs dix ans plus tard, les ventes aux colonies n’atteignent pas, en 1938, 180 millions de francs.

Enfin, contrairement à une idée reçue, si le marché colonial a bien été un marché protégé, cette protection était loin d’être absolue. En 1938, à l’heure de «l’autarcie» triomphante, le tiers des tissus de coton, la moitié des machines et des automobiles importées par les colonies sont de provenance étrangère.

Compagnon des mauvais jours, le débouché colonial paraît conserver ce rôle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : en 1952, il absorbe 42,2% des exportations totales de la France (27,4% en 1938). En outre, le solde positif de la balance commerciale de la France avec la zone franc (240 milliards de francs en 1952) comble une partie du déficit des échanges avec l’étranger (410 milliards). Qui se soucie alors de savoir que cet excédent est en réalité financé par des transferts massifs de capitaux publics qui permettent aux territoires d’outre-mer d’équilibrer leur balance des paiements avec la métropole ?

À partir de 1952, le débouché colonial décroche inexorablement. Certes, il continue de s’accroître (plus 55,7% en francs courants entre 1952 et 1961) mais à un rythme bien moins soutenu que celui des marchés étrangers qui augmentent dans le même temps de 218%. Cet essoufflement affecte tous les secteurs d’activité.

L’empire, désormais, est devenu la béquille des branches d’activités incapables d’affronter la concurrence internationale et l’un des facteurs qui entravent la modernisation de l’économie française. Les secteurs dynamiques de l’économie ont, avant l’indépendance des territoires coloniaux, engagé avec succès la reconversion géographique de leurs échanges, si bien que les indépendances de l’Indochine, du Maroc et de la Tunisie, puis de l’Algérie, n’affectent pas la croissance globale des exportations françaises qui augmentent de 33% entre 1952 et 1957, et de 111% entre 1957 et 1963.

Preuve que si le capitalisme français s’est appuyé, de façon sectorielle ou ponctuelle, sur le débouché colonial, ce dernier ne lui était pas indispensable.

Les ventes aux colonies se font, généralement, à des cours supérieurs à ceux pratiqués à la «grande exportation». En 1938, le quintal de produit chimique est vendu 146 francs à l’étranger et 195 francs dans l’empire, les outils respectivement 288 et 390 francs.

En 1956, la balance nette des échanges entre la métropole et les colonies, du fait des surprix acquittés par ces dernières, dégage un solde de 273 millions de francs. Si certaines entreprises bénéficient de cette véritable aubaine, il faut rappeler que, pour une part croissante, les achats des colonies reposent sur des transferts de capitaux publics de métropole, comme le constate l’ancien directeur du Trésor, François Bloch-Lainé, dans son livre La Zone franc, publié cette année-là :

  • «Le système du pacte colonial, si critiqué depuis la guerre, s’est presque renversé au bénéfice des pays d’outre-mer. Désormais, ceux-ci importent beaucoup plus en provenance de la métropole qu’ils n’exportent vers elle. La différence […] est compensée par des transferts de capitaux, pour la plupart publics, qui sont effectués dans le sens métropole/outre-mer. [… Tout se passe comme si la France fournissait les francs métropolitains qui permettent à ses correspondants d’avoir une balance profondément déséquilibrée : ainsi s’opère, aux frais de la métropole, le développement économique de tous les pays d’outre-mer, sans exception».

 

Bloch-Lainé, La Zone franc, 1956, couv

 

des placements avantageux ?

Un dernier aspect reste à examiner : les colonies ont-elles constitué un lieu privilégié et particulièrement rémunérateur pour les investisseurs ? Avec près de deux milliards de francs d’investissement direct à la veille de la Première Guerre mondiale, l’empire colonial se classe déjà au tout premier rang parmi les lieux de l’investissement privé, derrière l’Amérique latine et la Russie, mais à égalité avec l’Espagne et loin devant l’empire Ottoman. En outre, les taux de profit des sociétés coloniales se révèlent supérieurs à ceux des sociétés exerçant leur activité en métropole ou à l’étranger.

Les années 1920 prolongent cette tendance : entre créations de nouvelles sociétés et appels de celles déjà existantes, ce sont 6 746,2 millions de francs qui sont placés dans l’empire, entre 1919 et 1929, soit 67,5% du total de l’investissement direct extérieur français de cette décennie. Quant aux profits, s’ils fléchissent légèrement, ils restent cependant à des niveaux élevés.

Il serait pourtant erroné de mesurer la rentabilité de l’investissement colonial à l’aune de ces seules données.

En effet, ce qui caractérise le placement de capitaux dans les colonies, c’est l’importance des risques encourus : sur les 469 sociétés coloniales étudiées par Jacques Marseille, 182, soit 38%, ont rapidement cessé d’exister, en particulier dans le secteur minier (53%), les sociétés agricoles et les plantations (46%), engloutissant ainsi les économies de nombreux épargnants. Cependant, si, au cours de la dépression économique des années 1930, nombre de petites entreprises coloniales disparaissent, les plus importantes parviennent à subsister et même à prospérer, à l’exception toutefois des sociétés minières et des sociétés commerciales affectées par l’effondrement des cours et/ou des ventes des matières premières.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le contraste est saisissant entre le dynamisme de la croissance métropolitaine et le déclin des affaires coloniales, malgré la poussée de l’investissement public.

Le rendement des capitaux investis dans l’empire s’effondre, alors même que l’État ne ménage pas ses efforts, sous forme d’aides directes ou par de multiples dégrèvements fiscaux pour encourager l’engagement outre-mer. Parallèlement au processus de décolonisation, et même, très souvent, le précédant, on assiste donc à un désengagement massif de l’investissement privé dans les colonies. Toutefois, au moins en Algérie, ce désengagement n’est pas généralisé : préparant l’indépendance prochaine, un certain nombre d’industriels, massivement soutenus par les pouvoirs publics - notamment dans le cadre du plan de Constantine - implantant des filiales dans le pays pour ne pas perdre totalement ce marché.

Si l’on suit le grand économiste et historien de l’économie Paul Bairoch, il n’est pas exclu que l’entreprise coloniale ait nui au développement économique de la France, plus qu’il ne l’aurait favorisé.

Et, comme pour les Pays-Bas qui ont connu une accélération de leur croissance après la disparition de leurs territoires ultramarins, la perte - si tant est que le mot soit approprié - de l’empire ne s’est pas accompagné des convulsions économiques et sociales annoncées par certains. Bien au contraire, elle a entraîné une accélération de la croissance. En queue de peloton des pays de l’OCDE jusqu’en 1962, la France en rejoint la tête après cette date, qui correspond, on le sait, à l’indépendance de l’Algérie…

 

Daniel Lefeuvre, notice «Une bonne affaire ?»,
in Dictionnaire de la France coloniale,
dir. Jean-Pierre Rioux,
Flammarion, 2007, p. 483-490.

Dictionnaire France coloniale, couv

 

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Foire de Bordeaux, 1923, affiche
Foire de Bordeaux, 1923 

 

 

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mercredi 28 novembre 2018

non..., les immigrés n'ont pas "reconstruit" la France après 1945

billet de 10 francs, 1947

 

 

les immigrés n'ont pas "reconstruit"

la France après 1945

Daniel LEFEUVRE (2008)

 

Quelle part les immigrés ont-ils prise au rétablissement de la France après 1945 ?

Dès lors qu’on veut nous persuader que les «Kabyles ont reconstruit la France», il n’est pas malvenu d’apprécier la pertinence de cette allégation à l’aune de quelques données chiffrées.

Tous les historiens de l’économie française s’accordent pour estimer qu’en 1950-1951, la France s’est relevée des destructions de la guerre. Cinq à six ans d’efforts et de sacrifices considérables ont été nécessaires pour parvenir à ce résultat.

En 1951, 150 000 Algériens et moins d’une dizaine de milliers de Marocains et de Tunisiens sont en France : ces 160 000 coloniaux à supposer que tous soient des actifs – comptent alors pour moins de 1% de la population active totale. Difficile d’admettre qu’une si faible proportion ait pu parvenir à un tel résultat !

Mais, objectera-t-on, si les ouvriers algériens sont encore peu nombreux, on ne peut nier qu’ils occupent dans l’industrie les tâches les plus difficiles, les plus dangereuses, les plus rebutantes et les moins bien rémunérées. Ils font ce que les Français ne veulent plus faire. De ce point de vue, leur apport est donc bien indispensable, comme le directeur des établissements Francolor le reconnaît, en février 1947 : "Nous avons beaucoup de mal à trouver des ouvriers français. Cette année, les travailleurs nord-africains nous ont bien dépannés."

Cette certitude, désormais gravée dans les Évangiles de la bien-pensance, repose pourtant sur une lecture partielle – et donc partiale – d’une réalité autrement plus complexe. La lecture partielle se fonde sur un constat statistique : en 1952, 71% des Nord-Africains travaillant en métropole sont des manœuvres, 24% des OS et seulement 5% des ouvriers qualifiés (Rapport général de la commission de la main-d’œuvre du Commissariat général du Plan, Revue française du travail, n° 3, 1954, p. 29).

À Renault-Billancourt, en 1954, 95% des ouvriers algériens sont manœuvres ou OS. Incontestablement, la plupart des ouvriers algériens se situent donc bien aux échelons les plus bas de la hiérarchie ouvrière.


sur 19 000 manœuvres et OS chez Renault en 1950,

seuls 17% sont nord-africains

Mais, de partielle, la lecture devient partiale, dès lors que, de ce constat, on glisse vers l’idée qu’ils se substitueraient systématiquement aux Français désormais absents de ces postes, c’est-à-dire que le monde des manœuvres et des OS serait essentiellement peuplé de travailleurs coloniaux. Or, si l’on observe l’origine des ouvriers qui occupent ces emplois, on trouve d’abord des ouvriers français, puis des ouvriers italiens, belges, espagnols, polonais, etc., qui, sur ce plan, partagent le sort de leurs camarades nord-africains.

Renault-Billancourt, premier employeur d’Algériens, occupe 19 000 manœuvres et OS au début des années 1950. Sur ce total, 3 200 sont nord-africains, soit moins de 17% (cf. thèse de Laure Pitti, Ouvriers algériens à Boulogne-Billancourt, 2002).

Autrement dit, les quatre cinquièmes des ouvriers les plus humbles de Billancourt ne viennent pas d’Afrique, mais des régions de France et des pays voisins d’Europe.

Sans mésestimer l’apport de la main d’œuvre coloniale à l’entreprise de reconstruction, affirmer qu’elle a joué un rôle décisif à cette occasion n’est pas seulement excessif. À ce niveau d’exagération, c’est de fable – ou de mensonge – qu’il faut parler !

Après la Seconde Guerre mondiale comme à l’issue de la Grande Guerre, la main-d’œuvre coloniale n’a pas eu l’importance numérique et donc économique qu’on lui accorde généralement.

Son rôle dans le relèvement national est même marginal – ce qui ne veut pas dire inutile – et une autre politique migratoire aurait pu, sans difficulté, pallier son absence.

Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale,
Flammarion, 2006, p. 154-157.

 

 

chaîne de montage Renault
chaîne de montage chez Renault

 

 

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lundi 12 novembre 2018

La mort mystérieuse du colonel Halpert, le 15 février 1946 à Constantine, compte rendu de Gilbert Meynier

Colonel Halpert, couv

 

 

Roger Vétillard,

La mort mystérieuse du colonel Halpert,

le 15 février 1946 à Constantine

Gilbert MEYNIER *

 

Le colonel Émile Halpert, juriste de formation, était depuis le 21 janvier 1946, le commissaire du gouvernement - le procureur -  auprès du Tribunal Militaire Permanent (TMP) de Constantine chargé de traiter les dossiers de plus de 3 000 personnes arrêtées lors des soulèvements de mai 1945 du Constantinois.

Roger Vétillard rappelle ce que fut le soulèvement de Sétif - souvent médiatiquement présenté comme «les massacres de Sétif» : le 8 mai 1945, de sanglants accrochages y éclatent : avant 7 heures, un Européen est tué au marché aux bestiaux ; la police est sur les dents. Peu après avoir été lancée à 8h.30, une manifestation d’Algériens engagés pour l’indépendance, brandissant le drapeau algérien, se heurte aux forces de police qui interviennent pour saisir les drapeaux [1].

S’ensuivent des entrechocs sanglants. Les manifestants se répandent dans la ville, agressent et tuent 23 Européens. L’armée rétablit l’ordre en moins de deux heures, 33 manifestants sont tués. Le soulèvement s’étend dans la région de Sétif, et au-delà. Plus de 80 Européens y sont tués les 8 et 9 mai - ce jour, l’armée entreprend sur les Algériens une répression brutale -nombre d’innocents y perdent la vie.

Á Guelma, une manifestation indépendantiste - interdite par le sous-préfet André Achiary - débute à 17h.30, et se heurte aux forces de l’ordre ; le porte-drapeau est tué. L’armée ayant refusé d’intervenir, le sous-préfet constitue des groupes d’une «milice civile d’auto-défense» d’Européens qui assaille les manifestants nationalistes algériens. Plus de 2 500 sont arrêtés et jugés par un Tribunal Populaire, plusieurs centaines sont condamnés à mort. Début juin, Achiary est mis à pied par le préfet Lestrade-Carbonnel, il est inculpé pour ses agissements punitifs qui font l’objet d’une enquête par le Tribunal Militaire de Constantine.

3000 dossiers à instruire

Arrivé à Constantine, le colonel Émile Halpert doit conduire l’instruction de 3 000 dossiers, tâche difficile et lourde. Tant les documents que les témoignages disent que cet homme probe et ouvert s’y est investi avec beaucoup de sérieux et d’application. Le préfet Petitbon, successeur de Lestrade-Carbonnel, attesta sa droiture, son indépendance, son goût de la vérité. Il avait notamment en charge des dossiers sensibles, tels ceux de Ferhat Abbas - arrêté le 8 mai 1945 - et de Achiary.

Le 15 février, André Le Troquer, ministre de l’Intérieur, arrive à Constantine et reçoit le colonel en fin d’après-midi à la Préfecture en présence du gouverneur Chataigneau. L’entretien est houleux et on retrouve deux heures plus tard, dans sa chambre d’hôtel, le corps du colonel tué d’une balle dans la tête. Officiellement, on parle de suicide, mais des rumeurs d’assassinat se propagent : Le Troquer, Achiary, les nationalistes algériens sont tour à tour accusés.

Roger Vétillard mène autour de cette mort une enquête à la fois historique et policière. Il explore les archives, retrouve des témoignages, interroge la famille. Il met le doigt sur des erreurs et des manquements dans les rapports de police. Il s’interroge sur les intentions du ministre de l’Intérieur Le Troquer, sur l’intervention possible d’Achiary, sur les déclarations du capitaine Lefranc [2]. Il analyse la personnalité d’Émile Halpert, son passé professionnel et familial, l’impact émotif de la mort de son fils Jacques, qu’il avait incité à faire des études de médecine, et qui, engagé comme brancardier, avait été tué un an plus tôt sur le front, en Alsace : autant de facteurs à même d’aboutir à un suicide.

Il analyse les raisons de tactique politique qui auraient pu pousser le ministre à exiger du colonel, quelques semaines après la levée de l’état de siège (décembre 1945), moins d’un mois avant la loi d’amnistie générale du 10 mars 1946, une décision judiciaire à laquelle le procureur Émile Halpert se serait opposé - soit qu’il fasse libérer Ferhat Abbas alors qu'Émile Halpert l’aurait tenu pour responsable, ou plus plausiblement qu’il le maintienne en prison - ce que, au vu de la personnalité d'Émile Halpert, ce dernier ne pouvait accepter : il dut considérer que, du fait de la fin de l’état d’urgence, les dossiers devaient être transférés aux juridictions civiles. Il s’interroge sur le pourquoi de l’officialisation de la mort du colonel seulement quatre jours après son décès, et sur le fait qu’il était, en moins de huit mois, le troisième magistrat à occuper le poste de commissaire du gouvernement auprès du TMP - chose normalement peu courante pour des affaires aussi importantes.

Enfin, Roger Vétillard s’interroge sur les menaces que le ministre aurait pu avancer pour contraindre le magistrat à suivre des directives que ce dernier refusait d’assumer. Le Tribunal militaire était-il encore compétent pour juger des hommes impliqués dans des affaires qu’il instruisait en vertu d’un état de siège, levé depuis deux mois ? Et la perspective de la prochaine amnistie générale joua-t-elle un rôle ?

le décompte des victimes

Sur le nombre des victimes, il faut remercier Roger Vétillard de ne pas s’être engagé dans «la bataille des chiffres» [3]. Sur les victimes européennes – 103 -, tout le monde est d’accord. Pour les victimes algériennes, Roger Vétillard cite l’historien Daho Djerbal - pour lequel le chiffre, communément avancé, de 45 000 morts n’est pas soutenable - Rachid Mesli et Abbas Roua, du CRHDA [4] (entre 8 000 et 10 000 morts), Annie Rey-Goldzeiguer (quelques milliers de morts). L’estimation de l’historien Jean-Charles Jauffret est de «moins de 10 000 victimes, disparus compris», ce qui est pour lui «considérable par rapport aux 45 000 insurgés» [5] - Mohammed Harbi m’a dit partager cette évaluation.

projet d'insurrection ?

In fine, une critique : l’historien peut-il confirmer le point de vue de Roger Vétillard sur ces événements de mai 1945 dont il voit pour soubassement un projet d’insurrection ? : prévue par le PPA [6] de Messali Hadj, elle aurait eu pour objectif de mettre en place un gouvernement provisoire algérien, installé à la ferme Mayza, près de Sétif, aux fins de représenter l’Algérie à la Conférence de San Francisco de juin 1945 [7]. Pour RV, les incidents de Sétif ont été interprétés à tort par les responsables locaux comme le signal du soulèvement qui n’aurait été envisagé que dans les semaines suivantes.

En fait, si l’on se réfère, notamment, au paragraphe («Le PPA dans la clandestinité. La taupe creuse») du livre de Mohammed Harbi Aux origines du FLN : le populisme révolutionnaire en Algérie [8], on apprend que, si l’idée d’une insurrection germait dans le Constantinois, ce furent plus les ressentis populaires de ras le bol que le PPA et Messali - alors transféré à El Goléa puis assigné à résidence à Brazzaville - qui l’attisèrent.

Et des tensions existaient entre le PPA et Ferhat Abbas, et les AML [9], à Sétif et Guelma notamment, étaient aux mains du PPA. On notera que Ferhat Abbas était la figure prédominante à Sétif – il y avait entre autres sa pharmacie. Mais, même si, aux fins – plausibles - de garder sa popularité auprès des activistes, il fit des discours publics appelant à un soulèvement anticolonial, il ne fut pas le zaīm de la révolte du 8 mai - ce que RV perçoit. Il faut mettre eu premier plan notamment, au PPA, des figures comme Tayeb Boulahrouf, brandisseur engagé démonstratif du drapeau algérien, rêveur utopiste d’une Algérie où le peuple mobilisé aurait fait se disperser les troupes françaises [10].

Certes des cadres et des militants nationalistes entendaient préparer les masses à l’idée d’une insurrection, mais d’une manière désordonnée, et sans disposer d’une vraie force armée : le projet était vide, et il ne fut pas validé : en fuite après le 8 mai, peu avant son arrestation et son incarcération à Bône/Annaba, Boulahrouf reçut de Chaddli Mekki, cadre du PPA constantinois et président des AML du Constantinois «le ‘‘contrordre’’ d’insurrection»8. Il n’y eut pas en mai 1945 de vrai mot d’ordre insurrectionnel ; et l’historien remarquera que, à la différence du Constantinois, partout ailleurs il y eut le 8 mai des défilés pacifiques. En bref, même s’il put en être un prodrome, le 8 mai 1945 n’eut rien à voir avec le 1er novembre 1954.

un livre denssissime

Sur ce petit - mais densissime - livre de Roger Vétillard, on relèvera que la factualité et l’abondance de noms propres peinent ici et là le lecteur à tout comprendre dans l’instant - il aurait été bon qu’une analyse explicative du soubassement de l’Algérie coloniale soit proposée ; et sur un point, on aurait aimé que Roger Vétillard présente plus clairement au lecteur ce que fut, au fond, cette affaire Abbas, alors que, à ce propos, des informations qu’il m’a fournies lors des échanges que j’ai eus avec lui, il aurait pu en tirer des paragraphes parlants.

Ceci dit, ce livre ne laisse pas indifférent le lecteur. Sur la mort du colonel Halpert : assassinat ou suicide ? Au terme de son enquête, Roger Vétillard donne ses conclusions argumentées - ce fut plausiblement un suicide -, que le lecteur pourra examiner, voire contredire ; et il ne pourra qu’apprécier le fait qu’il finisse par conclure le contraire de ce qu’il put au départ spéculer.

Plus largement, fondé sur tous les documents qu’il a pu consulter et sur nombre de témoignages, méticuleusement analysés et recoupés, le livre de Roger Vétillard est d’une scrupuleuse honnêteté, cela alors même que sa famille a payé un prix lourd dans les massacres de Périgotville/‘Ayn al-Kabīra - il en fait part avec une grande discrétion. Il se réfère à des mémorialistes et à des historiens aussi différents que Roger Benmebarek, Francine Dessaigne, Mohammed Harbi, Boucif Mekhaled, Annie Rey-Goldzeiguer…

En annexes, l’extrait de «Mon testament politique» de Ferhat Abbas est un document marquant, à relire et à méditer. Les cartes et plans de Constantine et les photos illustrent vraiment bien ce petit-grand livre. Et, on l’aura compris, il entraîne le lecteur bien au-delà de son titre.

Gilbert Meynier

* texte inédit de Gilbert Meynier


  • Roger Vétillard, La mort mystérieuse du colonel Halpert, le 15 février 1946 à Constantine, Friedberg : éd. Atlantis, 2016, 94 p. 15€.

 

notes

[1] La veille les organisateurs s’étaient concertés avec les autorités pour accepter qu’il n’y ait pas de drapeau dans la manifestation.

[2] Il était dans ces affaires le juge d’Instruction.

[3] Elle est allée de 1 340 à 100 000 victimes algériennes.

[4] Centre de Recherche Historique et de Documentation sur l’Algérie.

[5] Courriel reçu le 19 décembre 2016.

[6] Parti du Peuple Algérien.

[7] Il était espéré que, suite aux déclarations de Franklin D. Roosevelt, elle mettrait en marche le train de la décolonisation.

[8] Paris : Christian Bourgois, 1975, cf. pp. 16-25.

[9] Amis du Manifeste et de la Liberté.

[10] Cf. Benjamin Stora, Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens 1926-1954, Paris : l’Harmattan, 1985, p. 277.

 

Colonel Halpert, couv

 

 

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samedi 27 octobre 2018

Le Pr. Badr Maqri retrace l’histoire coloniale de la ville d’Oujda (Maroc)

Badr Maqri, couv 2018

 

 

le Pr. Badr Maqri retrace l’histoire coloniale

de la ville d’Oujda (Maroc)

 

L'auteur s’est basé sur le vecteur de l’organisation territoriale, en tant qu'organisation institutionnelle et administrative d'une zone géographique. Et pour que cette organisation soit pertinente et optimale, il a ciblé, deux mesures :

- la distribution  et la clarification des responsabilités entre les différents niveaux de structures territoriales.

- la rationalisation des collectivités territoriales.

Le livre de Badr Maqri, propose une brève présentation postcoloniale, de l'un des aspects de l'histoire du Maroc colonisé.

Il expose l'application de l'organisation territoriale et administrative de la zone française au Maroc, par arrêté résidentiel du 15 février 1949, modifiant l'arrêté résidentiel du 19 septembre 1940. C'est par cette modification; que la zone française, fut divisée à dater du 1er mars 1949 en sept régions : Rabat, Oujda, Meknès, Marrakech, Fès, Casablanca et Agadir.

L'organisation territoriale dans son contexte colonial (protectorat), n'est pas une simple création. Elle est en premier lieu une interprétation du temps et de l'espace, ce qui recouvre l’historique, le social, l’économique, le politique, et même l’ethnique.

La phase «indigène» de l'organisation territoriale, résume tout un ensemble d'assertions politiques, idéologiques et sociales sur la société autochtone.

Les organisations institutionnelle, administrative et professionnelle d'Oujda en 1952, scrutées dans ce livre, ne voilent pas l'existence d'un groupe colonisé et à la fois conquis et dominé.

L'organisation territoriale, selon Badr Maqri, fait partie de ce que Lyautey avait appelé, l'organisation en marche, c'est-à-dire que, les moyens militaires devaient être doublés d'une organisation politique et économique, que l'occupation de quelques points bien choisis, centres d'attraction naturels, était autrement efficace que tous les raids et toutes les colonnes du monde et que le développement des voies ferrées, des marchés, la reprise des transactions, l'appel aux intérêts matériels, la création de soins médicaux, constituaient les meilleurs modes d'action.

 

Oijda, place Clemenceau
Oujda, la place Clemenceau

 

Organiser le territoire d'Oujda en 1952 dans un cadre institutionnel et administratif précis, se réfère, d’après l’auteur, à toute une représentation que le protectorat se fait du Maroc colonisé. C'est une forme de perception de la «pacification» du Maréchal Lyautey.

Selon la déclaration de Lyautey, le 4 février 1897, il n'y aura pas de cliché d'organisation mais une méthode qui a nom souplesse, élasticité, conformité aux lieux, aux temps, et aux circonstances. (p. 8).

Il expliqua sa stratégie le 28 octobre 1903, en affirmant que «toutes les conséquences politiques et économiques de l'occupation d'un pays découlent, forcément, de la manière dont il est procédé à cette occupation, en unissant, dès le début, de la manière la plus étroite, la préparation et l'action politique à l'occupation militaire et en ne perdant jamais de vue le but politique et économique du lendemain. C'est la doctrine Gallieni».

Et parmi ses instructions adressées à Oujda en 1910, aux commandants de secteur des Béni-Snassen (nord d’Oujda) : «l'objectif est de réaliser la pacification matérielle et morale, en habituant les indigènes à notre contact, en leur en faisant apprécier le bénéfice (achat de denrées, protection, arbitrage, assistance médicale) aucune vexation, aucun abus d'autorité, aucune rapine, aucune violence » (p. 14).

Or, l'organisation territoriale d'Oujda en 1952, traduit axiomatiquement, selon Badr Maqri, la manière dont il est procédé à l'occupation de cette ville le vendredi 29 mars 1907.

Autrement dit, l'organisation territoriale du Maroc sous le protectorat français, qu'elle soit urbaine ou rurale, est l'expression sensible de la relation de l’action politique à l'action militaire de l'occupation entre 1912 et 1956.

Kamil Kadiri

 

  •  Bdr Maqri est professeur à l’université Mohammed Ier d’Oujda

 

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Oujda, nouveau quartier européen (1)
Oujda, le nouveau quartier européen, époque du Protectorat

 

Oujda, bazar Maroc France
Oujda, bazar Maroc France, époque du Protectorat

 

Oujda, le marché
Oujda, le marché, époque du Protectorat

 

Oijda, place
Oujda, place, époque du Protectorat

 

Oijda, Maroc hôtel restaurant
Oujda, Maroc-Hôtel-Restaurant, époque du Protectorat

 

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Oujda, le nouveau quartier européen, carte postale légendée, époque du Protectorat

 

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Oujda, le nouveau quartier européen, carte postale légendée, époque du Protectorat

 

 

 

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jeudi 18 octobre 2018

Jean Sévillia, Les vérités cachés de la guerre d'Algérie

Sévilla, 2018, couv

 

 

Jean Sévillia

Les vérités cachées de la guerre d'Algérie

Fayard, 24 octobre 2018

 

 

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lundi 8 octobre 2018

le rapport du préfet Ceaux sur les harkis, relevé de quelques erreurs, par le général Maurice Faivre

préfet Ceaux, Saint-Maurice-l'Ardoise (1)
le préfet Ceaux à Saint-Maurice-l'Ardoise (midilibre.fr, 28 avril 2018)

 

 

le rapport du préfet Ceaux sur les harkis :

relevé de quelques erreurs

général Maurice FAIVRE

 

Cet important rapport (200 pages) a été établi par le préfet Ceaux et le Conseiller d’État Chassard, à la demande de la secrétaire d’État aux Anciens combattants.

Je suis sensible au fait qu'il reprend les effectifs historiques que j’ai publiés dans plusieurs ouvrages (1). Sans prendre parti sur les 56 propositions formulées, qui sont de nature politique, j’ai noté un certain nombre d’erreurs historiques :

p. 6. Les directives prescrivaient de laisser les armes enchaînées dans les unités supplétives et régulières. Mais cette mesure n’était pas toujours appliquée. Dans la harka de l’Oued Berd, les harkis allaient en permission avec leur fusil.

p. 9. les effectifs cités par l’historien Charles-Robert Ageron sont souvent faux. Contrairement à son affirmation, les statistiques n’étaient pas trafiquées par le 1er Bureau.

p. 12. Les statuts des différentes catégories de supplétifs sont unifiés en janvier 1959. Le décret du 6 novembre 1961 remplace le recrutement individuel et journalier par des contrats d’engagement renouvelables de 1 à 6 mois.

p. 13. Les fusils de chasse et les lebels ont été transférés des harkas aux Groupes d’autodéfense en septembre 1958. En mars, les harkas sont dotées de fusils-mitrailleur et de fusils de guerre.

Les harkis dites amalgamées ont le même armement que les unités françaises. En 1959, les commandos de chasse reçoivent des fusils automatiques.

p. 17. Challe n’a pas promis de ne pas engager les harkis contre leurs frères musulmans. Il dit l’inverse devant de Gaulle au PC de l’opération Jumelle. Mohamed Harbi, historien du FLN, estime que «les méthodes répressives et les injustice du FLN apparaissent comme les motifs principaux de l’engagement massif des harkis».

 

préfet Ceaux, Saint-Maurice-l'Ardoise (2)
le préfet Ceaux à Saint-Maurice-l'Ardoise (midilibre.fr, 28 avril 2018)

 

p. 19. Les harkis, en majorité non francophones, ont rarement été engagés dans les DOP.

p. 24. Krim Belkacem n’a pas dirigé la wilaya 3 qui n’existait pas avant le Congrès de la Soummam. Le premier chef a été Mohamedi Said, suivi de Yazourene, d’Amirouche et Mohand Ou el Hadj.

p. 25. Le général Fourquet n’était pas opposé aux mesures de recherche des harkis. En revanche le général de Gaulle a recommandé d’en finir avec les auxiliaires, ce magma qui n’a servi à rien (Comité des Affaires algériennes le 3 avril 1962)

p. 26. Les conclusions de la Commission Massenet ont été refusées par le gouvernement (Joxe) le 19 avril 1962.

p. 29. Tous les camps de transit n’ont pas été créés en juin 1962. Larzac est créé le 26 mai, Bourg-Lastic le 19 juin, Rivesaltes et St Maurice en septembre 1962, Bias en janvier 1963.

p. 36. Les moniteurs des camps de transit et hameaux forestiers n’étaitent pas hostiles à la population des camps. La plupart étaient d’un grand dévouement. Voir thèses de Anne Einis, Hamoumou et J. Servier, rapports Leveau-Meliani, Rossignol, Yvan Duran, témoignages des EMSI, Denise Bourgois, André Wormser, Père Merlet.

p. 39. Les centres de transit n’étaient ni des prisons ni des camps Med. Le confort était sans doute insuffisant, mais la formation professionnelle, ménagère et scolaire était pratiquée, y compris à Bias (voir photos).

p. 44. L’accès à la propriété a été favorisée par les préfets et les assistantes sociales.

p. 45. La population rapatriée de 1ère génération comptait 66.000 personnes, dont 21.000 hommes.

général Maurice Faivre

maurice-faivre

 

Maurice Faivre, atelier mécanique
Rivesaltes, photo : général Maurice Faivre

 

Maurice Faivre, Bias
Bias, photo : général Maurice Faivre

 

1 - Il ignore cependant les précisions apportées par Les archives inédites de la politique algérienne, 1958-1962 (Maurice Faivre, L'Harmattan, 2000), L’action sociale de l’armée en faveur des musulmans (Maurice Faivre, L'Harmattan, 2007), La croix Rouge en guerre d’Algérie (Maurice Faivre, Lavauzelle, 2007), les articles de Hamoumou et de Jean-Jacques Jordi sur l’intégration.
Certains historiens cités développent une idéologie antimilitariste ou anticolonialiste (Manceron, Vittori, D. Kerchouche, Boussad Azni). Charles-Robert Ageron dévalorise le combat des harkis et estime que de Gaulle a tout fait pour les rapatrier.

 

Maurice Faivre, couv

 

rapport harkis, préfet Ceaux, juillet 2018

 

 

Voici un extrait de l’histoire des harkis (Maurice Faivre, 2001)

Alors que GMS et Moghaznis étaient engagés sous contrat de 6 mois, les harkis avaient jusqu'en 1961 un statut de journaliers, bien qu'ils restent en service plusieurs mois, et qu'ils soient  payés mensuellement (22.500 AF). Environ 3.000 d'entre eux étaient des rebelles ralliés. Les harkas amalgamées avaient le même armement que les unités régulières. Quant aux autodéfenses, elles étaient armées à 50% de fusils de chasse et de 8 mm, et en principe n'étaient pas rémunérées (MAA 340, 1H 2028, 2029).

S'étant engagés davantage pour la défense de leurs familles que pour la solde, les supplétifs étaient opposés à la conception totalitaire du parti unique du FLN. Ils faisaient confiance à l'armée pour faire évoluer l'Algérie dans un sens démocratique et égalitaire. Le rappel de Challe en mars 1960 ne permet pas de mener à bien son projet de Fédération des UT et des autodéfenses, qui aurait constitué un parti français  opposé au FLN (7T 249).

Crépin, le successeur de Challe, avait promis en janvier 1961 que les harkis, considérés comme vainqueurs, auraient la première place dans l'Algérie future, et qu'ils resteraient groupés et armés pendant un an après le cessez-le-feu (1H 1096/1). Mais dès l'été 1961, le gouvernement décide d'amorcer la réduction des effectifs des harkas et des autodéfenses, et de «civiliser» les SAS, ce qui reviendrait à supprimer les maghzens, alors que Challe leur avait confié la responsabilité opérationnelle des Quartiers de pacification (1H 1304, 2027, 2028, 2556).

Extrait de "L'histoire des harkis",
revue Guerres mondiales et conflits contemporains, 2001,
n° 202-203, p. 55-63.

 

Maurice Faivre, combattants musulmans, couv

 

 

72747345
général Maurice Faivre

 

 

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