vendredi 1 février 2008

compte rendu de lecture : Le Dê Tham par Claude Gendre (Jean-Pierre Renaud)

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Le Dê Tham, un livre de Claude Gendre

Jean-Pierre RENAUD



Livre intéressant, très documenté et illustré de beaucoup d’images sur un personnage méconnu, en tout cas en France, de l’histoire du Tonkin au cours de la période 1885-1913. Véritable héros de roman, chef de bande de pirates, mais aussi rebelle à la présence française au Tonkin, l’ouvrage de Claude Gendre nous donne la chronologie minutieuse de la vie aventureuse du Dê Tham. Le sous-titre Un résistant vietnamien à la colonisation française mérite un commentaire particulier.

Dans son rapport de mission (1902), en qualité de Gouverneur Général de l’Indochine (1897- 1901), le décrivait effectivement comme rebelle «Le Dê Tham n’était pas un bandit, mais un chef annamite rebelle qui tenait la campagne contre nous depuis dix ans» (p.74), et il avait réussi, au cours de son mandat, à obtenir sa soumission en 1897, en combinant les opérations militaires et la négociation.

Il convient de rappeler que le Gouverneur Général avait absolument besoin de cette soumission, car comme l’a fort bien rappelé l’auteur, le Yen Thé, situé à une soixantaine de kilomètres de Hanoï, menaçait la présence française au Tonkin, alors qu’il avait besoin de la paix pour négocier en métropole un grand emprunt d’équipement  de 200 millions de francs, de l’ordre de 200 millions d’euros. L’auteur reprend les descriptions du Yen Thé dues à différents auteurs - notamment Gallieni et Lyautey - confrontés à sa pacification, précisément en qualité d’adversaires du Dê Tham, l’année précédant sa soumission supposée. Le Yen Thé était une jungle inextricable qui couvrait un relief aussi inextricable !

Le même rapport Doumer évoquait le démantèlement de deux bandes de pirates chinois dans les hautes régions du Tonkin, et cette évocation nous conduit à élargir la réflexion sur le rôle du Dê Tham au cours de cette période historique.


Pirate ou patriote ?

Car il est très difficile de démêler dans les hauts faits de ce rebelle ce qui relevait de la piraterie endémique du Tonkin et de ses convictions politiques, qualifiées aujourd’hui de nationales.

Aux yeux de Gallieni et de Lyautey, le Dê Tham était le chef d’une bandes de pirates, donc au cours de la première période de sa vie, au cours de laquelle les troupes coloniales ont combattu de nombreuses bandes de pirates, chinois et annamites. Gallieni avait réussi à pacifier les hautes terres du Tonkin, en obtenant la collaboration du Maréchal Sou, représentant de l’Empereur de Chine dans le Quang-Si.

Deux périodes méritent, à mon avis, d’être distinguées, la démarcation étant celle de la soumission du Dê Tham en 1897, soumission à plusieurs détentes, dans sa chronologie et son sens rituel. Car, que faut-il penser de cette soumission qui conduit le rebelle à bénéficier d’une «concession»  coloniale, contestable, comme celles attribuées alors à plusieurs centaines d’européens ?

Double jeu à l’asiatique, peut-être, mais doublée plus tard d’une cérémonie de soumission rituelle qui ne pouvait manquer d’avoir un retentissement politique dans l’univers confucéen du respect du pouvoir de la cour de Hué.

À la date de cette soumission, toutes les autres bandes avaient été décimées, chinoises, chinoises et annamites, ou annamites, car il était, une fois de plus, difficile de faire le partage entre la piraterie chinoise et la piraterie annamite, et les gouverneurs généraux ont été obligés d’obtenir la coopération de la Chine pour mettre fin à la piraterie chinoise du Tonkin.

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groupe de pirates des bandes du Dê Tham

Les chefs des bandes pirates du Tonkin ont toujours manœuvré habilement entre les deux cours des fils du ciel, celles de Hué et de Pékin, la première se reconnaissant selon les rapports de force, comme plus ou moins vassale de celle de Chine.

Une situation politique et internationale aussi inextricable que celle du Yen Thé !

D’ailleurs le Dê Tham, au cours de la deuxième période de rébellion, postérieure à 1897, s’est trouvé l’allié paradoxal de rebelles chinois réformistes qui prônaient la république en Chine, alors que, lui, se plaçait toujours sous le «ciel» de Hué. C’est une fois de plus la coopération entre la France et la Chine qui mit fin à cette révolte.

Il est donc délicat d’examiner le parcours de ce rebelle sans  appeler en garantie l’arrière plan des relations entre France, Chine, et Annam, aussi bien au cours de la première période de rébellion qu’au cours de la deuxième, qui vit l’intervention d’un nouveau facteur international, la victoire maritime du Japon sur la Russie, en 1905, victoire qui eut un immense retentissement en Asie. Cette victoire était de nature à donner des ailes à la rébellion du Yen Thé, ce qui fut le cas. Le livre de Claude Gendre montre bien le type de relations qui pouvait exister alors entre le Tonkin et le Japon, lequel n’était pas encore perçu comme le nouveau conquérant de l’Indochine.

Alors double, triple, quadruple jeu ? Personne ne le saura, mais assimiler le Dê Tham à nos résistants de la Deuxième Guerre mondiale, me parait exagéré, sauf à souligner que la France eut en effet beaucoup plus de résistants de la dernière heure que de résistants de la première heure, mais laissons de côté les paroles de l’Évangile.

D’aucuns diraient sans doute que le regard de l’auteur est un peu trop marqué par une empathie pour son héros, et que l’esprit de son récit exprime peut être une sorte de remords colonial.

Mettre sur le même plan le Dê Tham et Hô Chi Minh, parait excessif, même si le roman national du Vietnam en a fait un héros de l’indépendance, car à partir de 1897, le Dê Tham n’eut pas vraiment de rivaux. Ils étaient tous morts ou ralliés.

Encore un mot sur les campagnes de presse évoquées par l’auteur (p.79) : le Tonkin d’alors ne comptait pas beaucoup de lecteurs, et la plupart d’entre eux étaient directement ou indirectement des salariés ou des «obligés» de la colonie, de l’ordre de quatre à cinq cents citoyens français. Doumer écrivait d’ailleurs qu’il ne lisait jamais les journaux locaux. Il ne leur trouvait aucun intérêt. Le sujet de la presse coloniale de la métropole et des colonies mériterait de faire l’objet de thèses, si ce n’a déjà été fait,  afin de mesurer le rôle de ces journaux, lequel, à mon sens, est souvent largement surestimé. En tout cas pour la période antérieure à 1914, et sans doute aussi entre les deux guerres.

Jean Pierre Renaud
le 24 janvier 2008

- voir : le Dê Tham, résistant vietnamien à la colonisation française, Claude Gendre


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soumission du plus vieux partisan du Dê Tham et
de son gendre (carte postale ancienne)



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mercredi 30 janvier 2008

bagne de Poulo Condor / Con Son (Jean-Michel Rocard)

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un rappel historique sur Poulo-Condor

Jean-Michel ROCARD


La France a du mal à reconnaître les erreurs du passé : c’est le cas de celle, monumentale, du bagne de Poulo-Condor construit dans les années 1880 à l’image de celui de Cayenne (Guyane). Et les Américains, dans les années 1960, et les Vietnamiens de l’Oncle Ho eux-mêmes après leur indépendance ont utilisé ce même bagne, il faut le dire. En effet, les premiers ont été à l’origine d’une extension des camps d’internement qui étaient déjà nombreux sur l’îlot montagneux (environ 100 km2 de surface) ; les seconds s’en sont servis pour se débarrasser des opposants au régime communiste.

Cet archipel, à l’origine inhabité, situé en mer de Chine (appelée maintenant par les Vietnamiens "Mer de l’Est") à180 km au sud-est du Cap Saint-Jacques a un climat chaud et humide avec une végétation luxuriante et subtropicale. Au début des années 1700, c’était un "Établissement anglais" ; l’Empereur d’Annam "Gia Long" le céda à Louis XVI en 1787 mais "Poulo-Condor" (Pu Lao Kundur, en malais, veut dire "île aux courges") ne fut effectivement occupé par les Français qu’en 1861 (Second Empire). L’idée d’y construire un pénitencier d’où les bagnards n’auraient pas la possibilité de s’échapper s’imposa d’elle-même dans les années 1880. J’en ai eu la preuve, personnellement, car, jeune officier de marine pendant mon service militaire, j’ai participé à l’opération de sauvetage de quelques bagnards fugitifs qui avaient tenté de prendre le large en barque au début du mois de février 1953 et qui eussent été dévorés par les requins si nous n’avions pas été là !

Dans les années 1990, le gouvernement vietnamien décida de transformer l’archipel en lieu touristique et le bagne en musée du souvenir. Idée intéressante : en effet, la baie abritée par un cirque de montagnes est magnifique, les touristes sont attirés par les plages , avec possibilité de plongée sous-marine et par le parc national. Nous y sommes allés, mon épouse et moi, le jour du Nouvel An 2008. Elle, en touriste fort intéressée, et moi en pèlerinage : 55 ans après, les souvenirs étaient encore très proches, en particulier ma colère d’alors devant l’impossibilité où je me trouvais de témoigner mon indignation.

Jean-Michel Rocard
Toulouse le 9 janvier 2008

Quelques informations pratiques :
Comment accède-t-on à Con Dao ? Par un avion (ATR 72 de la Vietnam Airlines, 64 places, 45 mn de vol) depuis Ho Chi Minh Ville qui atterrit à l’aéroport de Con Son. Service minimum (un verre d’eau aux voyageurs classés en deux catégories = les touristes attirés par les plages plus que par l’histoire et les familles vietnamiennes qui viennent pour le devoir de mémoire, comme moi mais pas pour les mêmes raisons !)
A 13 km de l’aéroport, par une route sinueuse (jalonnée encore de bornes Michelin !), dominant la baie et son cirque de montagnes (586 m altitude max) et au loin les autres îlots de l’archipel, se trouve l’hôtel d’Etat "Saïgon Con Dao Resort". Accueil chaleureux, petits pavillons (anciennes maisons coloniales), bonne climatisation, propreté impeccable, bon restaurant, le tout en bordure de mer à côté de la villa du Gouverneur du pénitencier, elle-même transformée en musée du souvenir. À 500 m de là se trouve un hôtel privé à 5 * "Con Dao Resort" avec piscine, plage privée en face du port et bureau de tourisme Ces hôtels ont chacun leur site internet.Jean_Michel_Rocard

- cf. site de Jean-Michel Rocard

- Jean-Michel Rocard : biographie (en langue anglaise)


photos de Jean-Michel Rocard


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arrivée en avion

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le port qui n’a pas changé depuis 1953

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Une grande salle de détention

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corvée de nettoyage

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Le cimetière des dizaines de milliers de victimes
(dont le seul crime était de vouloir l’indépendance de leur pays !)


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liens

- quelques photos tirées du site photos.bidouze.com

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- aller voir ce site

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- Vietnam : retour à Poulo Condor, l'île du bagne

- carte situant l'île de Poulo Condor (Con Son)

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mardi 18 décembre 2007

Le DÊ THÁM, résistant vietnamien (Glaude Gendre)

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Hoàng Hoa Tham, dit le Dê Thám

résistant à la colonisation française

du Tonkin


Le personnage de Hoàng Hoa Tham, dit le Dê Thám, héros national dans son pays est aujourd'hui totalement inconnu du public français. Il tint pourtant en échec le corps expéditionnaire français au Tonkin durant les trente ans qui s'écoulèrent entre le début des années 1880 et le 10 février 1913. Le "tigre de Yên Thê", à l'origine un modeste paysan illettré, révéla dans l'action un authentique génie militaire qui fit de lui un grand chef de guerre profondément patriote et humain.


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- Le Dê Thám (1858-1913). Un résistant vietnamien à la colonisation française, Claude Gendre, L'Harmattan, 2007.

- compte rendu par Alain Truong sur son site

- compte-rendu, par Nguyên Thi Trang : Courrier du Vietnam, 23 avril 2007

- note de lecture par Charles Fourniau dans AAVF, juillet 2007

- compte rendu de lecture dans Thanh-Nien

- compte rendu dans Tin-Tuc : couverture et Tin-Tuc texte de l'article


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présentation éditoriale

Le personnage de Hoàng Hoa Thám, dit le Dê Thám, est aujourd’hui à peu près totalement inconnu du public français. La figure s’est peu à peu dissipée dans la nuit des temps de celui qui, avec une poignée d’hommes, tint en échec le corps expéditionnaire français au Tonkin durant les quelque trente ans qui s’écoulèrent entre le début des années 1880 et le 10 février 1913.
Paysan illettré, il se révéla dans l’action un authentique génie militaire, à la fois stratège et tacticien, qui sut mettre au point des techniques de combat et de camouflage qu’utilisèrent, quelques décennies plus tard, les combattants du Viêt Minh. Jamais vaincu, jamais capturé, sa mort fut le fruit de la trahison et des basses oeuvres de la police coloniale.
Mais le Dê Thám ne fut pas seulement un redoutable chef de guerre ; à la fois subtil et déterminé, porteur d’un idéal patriotique indéfectible, attaché aux valeurs traditionnelles de son pays, pénétré des croyances et des superstitions qu’il partageait avec la paysannerie tonkinoise dont il était issu, les divers aspects de la personnalité du «tigre du Yên Thê» font également de ce dernier un être profondément humain.
Son origine populaire et sa passion sans borne pour l’indépendance de sa patrie firent de lui, trois décennies après son assassinat, un modèle auquel chaque combattant viêt minh s’identifia spontanément. C’est ainsi que le paysan-soldat qu’il fut de son vivant devint le héros national qu’il est aujourd’hui.

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TABLE DES MATIÈRES

Préface Introduction

1. La situation politique et militaire de l’empire d’Annam à la veille de l’action du Dê Thám
2. Origines et jeunesse
3. Le Yên Thê, sanctuaire et théâtre d’opérations
4. Le sac du Palais impérial et la naissance du mouvement «Cân Vu’ong»
5. Le Dê Thám en action
6. La «soumission» du Dê Thám
7. Le Dê Thám concessionnaire
8. La victoire du Japon
9. Les évènements de 1908
10. Les opérations contre le Dê Thám
11. La traque du fugitif (1910 – 1912)
12. La fin du Dê Thám
Conclusion
Annexes
Cartes et croquis
Sources

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BON DE COMMANDE

À retourner à L’HARMATTAN, 7 rue de l’École Polytechnique 75005 Paris
Veuillez me faire parvenir ............ exemplaire(s) du livre Le Dê Thám
au prix unitaire de 19.50 €+ 4.05 € de frais de port, + 0,80€ de frais de port par ouvrage supplémentaire, soit un total de................€.
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Vous pouvez aussi commander cet ouvrage directement à votre libraire habituel.

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AUTEURClaude_Gendre_portrait

Claude Gendre est à la fois ingénieur et maître ès-lettres. Engagé de longue date dans la défense des langues et cultures identitaires, il est l’auteur de École, histoire de France et minorités nationales (Édit. Fédérop. 1979). Il a par ailleurs publié en 2003, avec l’aide du Conseil Général des Pyrénées-Orientales, une Histoire de l’olivier en Roussillon (Édit. Trabucaire) ainsi que, en 2004, Le combat de Dong-Dang, récit autobiographique ayant pour cadre le Tonkin.

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iconographie


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photo de Dê Thám en 1905


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Le Dê Thám entouré de ses petits-enfants


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"groupe de pirates des bandes du Dê-Thám"


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"pirate amené à Cho-Go pour être interrogé par l'interprète officiel de la Colonne"


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"Tonkin, Yen-Thè - groupe de pirates des bandes du Dê-Thám,
tués à l'affaire de Lieu-Dê le 17 novembre 1908"


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Tonkin, Yen-Thè - la nommée Thi Nho, troisième femme du Dê-Thám
et sa fillette Thi Thè


- source internet des photos (la plupart provenant de la collection Dieulefils)

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présentation du livre à l'ambassade

du Vietnam à Paris, 5 juillet 2007


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Paris, 5 juillet 2007, autour de M. Nguyen Dinh Bin, ambassadeur


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à droite de l'ambassdeur, Claude Gendre


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Paris, 5 juillet 2007, l'ambassadeur et l'auteur


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mardi 30 octobre 2007

Les membres des Chambres de Commerce d’Hanoi et d’Haiphong, (Claire Villemagne)

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Les membres des Chambres de Commerce

d’Hanoi et d’Haiphong,

de leur création aux années Doumer

communication dans le cadre du colloque PDR/FOM (9 novembre)

Claire VILLEMAGNE-RENARD


Au début des années 1880, l’extension des possessions françaises en Extrême-Orient se fait au nom du commerce et dans le but d’accroître les débouchés économiques de la France. Mais, l’inertie commerciale et entrepreneuriale des Français sur place est souvent dénoncée d’une part par les hommes politiques et par l’opinion publique de métropole, et d’autre part par le gouverneur général et les résidents sur place.

Pourtant, un groupe de commerçants et de colons n’hésitent pas à investir tous ses capitaux, ses espoirs et sa vie même dans l’économie du nouveau protectorat. Lequel ne leur laisse aucune place dans la vie politique puisqu’ils sont exclus de la représentation municipale (ils sont nommés adjoints et non élus), et ne possède aucun représentant à la chambre des députés.

Dans ce contexte, la création de deux chambres de Commerce, l’une à Hanoi l’autre à Haiphong, permet à cette microsociété de se faire entendre par le biais des élections concernées. L’étude prosopographique des membres de ces chambres pose plusieurs questions : quel est l’itinéraire de ces membres ? Sont-ils représentatifs de leurs coreligionnaires ? Leur participation à ces instances modifie-t-elle leur activité ?

Le groupe se constitue d’une centaine d’individus (1), généralement les plus anciennement installés, ou ceux responsables des commerces et activités les plus lucratifs. Cette élite sociale et économique connaît une permanence certaine sur l’ensemble de la période étudiée, de la mise en place des chambres de commerce en 1886 jusqu’au départ de Paul Doumer d’Indochine en 1902.

Pour le cas d’Hanoi, les dix-huit compositions existantes permettent de dresser une liste de 49 membres (l’année 1892 est marquée par une élection des membres des deux chambres de commerce). Dans le cas d’Haiphong, les archives permettent de dégager seize compositions (il n’existe aucune donnée pour les années 1888 et 1898) qui débouchent sur une liste de 50 individus. D’emblée, la composition de la Chambre de commerce d’Haiphong montre une certaine instabilité sur l’ensemble de la période ce qui s’explique par la fragilité économique de cette place où les entreprises sont plus nombreuses, plus actives, avec des capitaux plus lourds, mais où les faillites sont également plus importantes.

Le choix de ce corpus est simple : il n’existe aucun recensement précis de la population européenne avant 1911, d’où la nécessité de choisir une structure stable aux individus facilement identifiables. D’autre part, cet échantillon de commerçants et colons français représentent environ 5% (2) de cette même catégorie de la population présente au Tonkin de 1886 à 1902. Pour constituer la liste des membres des chambres de Commerce, trois types de sources sont disponibles : les annuaires du Tonkin et de l’Indochine, les procès verbaux des séances des chambres, la presse locale. Pour autant, ces documents ne permettent d’établir que des listes. L’étude prosopographique de ce groupe nécessite donc l’analyse d’autres archives : l’état civil de l’administration coloniale, les petites annonces et les articles de presse citant la vie quotidienne, les demandes de concession de terrains, les doléances auprès de l’administration du protectorat, les casiers judiciaires et surtout les fonds notariés.

À ces difficultés matérielles, il faut ajouter que plusieurs documents sont introuvables au CAOM, comme l’établissement d’une liste des commerces patentés. Ainsi, cette étude prosopographique est difficile d’un point de vue méthodologique : il s’agit à la fois d’identifier des parcours individuels et de constituer un portrait de groupe. Dans ce cadre, la connaissance préalable et fine des archives est indispensable. Or la constitution de fiches individuelles est une démarche spécifique et de longue haleine, certains n’apparaissant que de façon lacunaire dans les documents disponibles.

Les deux chambres de commerce d’Hanoi et d’Haiphong sont créées par décision du sous-secrétariat des Colonies du 1er août 1884. Pour autant, leur mise en place ne date que de juin 1886, treize ans après la première tentative de conquête et moins de trois ans après l’instauration du protectorat. Inclure les années Doumer à cette étude permet d’établir s’il existe une rupture avec la période précédente ou s’il ne s’agit pas davantage d’une continuité générale. D’autre part, ces années sont marquées par un essor conséquent de l’activité économique de l’Indochine, nourrie par la création d’infrastructures tels les chemins de fer du Yunnan.

Chacune des chambres comptent une douzaine de membres (3), nommés par le gouverneur général. Dans un premier temps, les résidents d’Hanoi et d’Haiphong président les chambres qui ont seulement un statut consultatif. Une rupture intervient en 1889, année de réformes introduisant l’élection consulaire en vue de résoudre une crise entre les chambres et l’administration. Les délibérations deviennent libres. Les chambres de commerce se distinguent alors des conseils municipaux sur deux plans : leurs membres sont élus et leurs délibérations ne sont plus soumises à l’approbation du résident supérieur.

Cette réforme du printemps 1889 dote les chambres de commerce d’enjeux propres qui dépassent les débats économiques. L’arrêté du 16 février 1889 fixe les modalités de l’élection, les premières ayant lieu le 17 mars 1889. Dans un contexte de lutte de pouvoir entre l’armée et l’administration civile, les chambres de commerce offrent un rare espace d’expression pour les colons expatriés. Par ailleurs, on peut distinguer le cas des simples membres et celui des présidents, secrétaires et trésoriers dont les rôles sont moteurs au sein de ces institutions. Faire partie du bureau d’une chambre est une ambition pour beaucoup.

Leur rôle principal des chambres est de s’attaquer à d’importantes questions économiques. Elles relaient également les  préoccupations et les aspirations majeures des négociants et entrepreneurs concernant entre autres la péréquation des patentes, le fret, le transit, les assurances et surtout, les droits de douane à l’importation et l’exportation. Elles répondent aussi aux commerçants établis en métropole. Tous les courriers relatifs aux aspects commerciaux (renseignements concernant les produits, les associations possibles, la recherche d’emplois…) leur sont transmis et ce sont les présidents des chambres qui sont chargés de cette correspondance. À ce titre, ils jouent un rôle indispensable de médiateurs. De même au cours de leurs voyages personnels, ils témoignent de leur utilité. C’est ainsi que sont contactées les chambres de commerce de Paris, de Lyon, de Marseille, …, ou même le ministre du Commerce lors de séjours en France des présidents d’Hanoi et d’Haiphong. 


La représentativité des membres au sein

de la société coloniale

L’ensemble des membres des chambres de Commerce d’Hanoi et d’Haiphong sont des hommes. Pour autant, quelques femmes exercent une activité commerciales de façon indépendante au Tonkin. Leur activité relève de trois secteurs : restauration, couture et comédie. Parmi les premières, on peut établir la liste suivante non exhaustive : Rose de Beire propriétaire du Café des Officiers à Hanoi dès 1885 ; la veuve Carbonnel propriétaire du Restaurant français d’Haiphong en 1885 ; Jeanne Delaplace gérante d’un café d’Hanoi en 1885 également ; Anne-Marie Poulain limonadière à Hanoi en 1887 ; Eva Allen tenancière d’un café buvette à Hanoi en 1888 ; Félicie Maillard veuve Audoynaud limonadière ; Berthe Meriel, propriétaire du Café du Tour du Lac ; toutes deux à Hanoi en 1890 ; Piquemal gérante du Chalet du Lach Tray à proximité d’Haiphong en 1890… La veuve Audoyanud est emblématique de quelques tenancières de buvette soupçonnées de prostitution : son premier époux est décédé en 1887 lui laissant une fille à charge. Elle vit ensuite maritalement avec Désiré Hottois dont elle a un fils. Tous deux décèdent du choléra en 1890. Un rapport de l’administration coloniale établit en 1891 : «Actuellement cette dame tient un café, uniquement fréquenté par la troupe. Sa moralité laisse à désirer. Elle a eu un enfant le 25 novembre 1888 et est actuellement enceinte. Des renseignements de police, il résulte qu’elle se livrerait même à la prostitution. Sa fille qui doit être âgée de douze ans environ est en pension à Haiphong, mais elle vient fréquemment chez sa mère où elle a le spectacle de son inconduite.»(4) En 1896, elle épouse pourtant Clément Coutereau, mariage qui légitime ses deux enfants nés en 1892 et 1893 de père inconnu.

Jeanne de Camilli, veuve Labenski, mariée en seconde noce à Alfred Levasseur, est une ancienne cabaretière. Elle poursuit l’activité de son mari en devenant propriétaire de l’Indépendance tonkinoise en 1900. Les artistes sont moins nombreuses et souvent de passage avec des troupes en tournées. Parmi elles, on peut citer : Héloïse Longuetti, artiste lyrique sous le nom de Jeanne Préval, présente  à Hanoi en 1885. Enfin, deux couturières sont établies au Tonkin : Joséphine Prestavery à Hanoi en 1889 et Mary Memmer à Haiphong en 1890.

Les membres des chambres de Commerce appartiennent à une tranche plus âgée de la population commerçante du Tonkin. Surtout, il s’agit d’hommes d’expérience qui n’en sont pas à la gestion de leurs premières affaires. Certains exerçaient auparavant en métropole, comme Numa Bourgoin-Meiffre qui appartient à une famille vosgienne, établie dans un commerce de commissions et d’export-import basée à Paris boulevard du Temple. D’autres ont une première expérience en Asie, sur les places de Saigon ou d’Hongkong, comme Jules d’Abbadie, entrepreneur et armateur à Haiphong, directeur des Messageries fluviales du Tonkin en association avec Auguste Marty, anciennement employé de Constantin, armateur basé à Saigon.  Il existe quelques exceptions dont Guillaume fils, mais dans ce cas précis, celui-ci a été associé aux activités familiales très jeunes.

Certaines catégories de commerçants et colons sont donc exclus de représentativité aux chambres de Commerce : ceux qui s’installent après avoir été démobilisés des troupes de marine présentes au Tonkin, ceux plus jeunes qui viennent tenter leur chance dans ce nouveau protectorat…

Leur domaine d’activités est varié : négociants, pharmaciens, entrepreneurs, industriels, adjudicataires de l’administration coloniale…, ce qui est un échantillon représentatif de l’ensemble des colons. Mais, leur spécificité réside plutôt dans le volume d’affaires traitées et l’assise financière dont ils disposent. Tous sont propriétaires, associés ou gérants des plus grosses sociétés présentes alors : Daniel Bernhard est fermier des abattoirs d’Hanoi, en association avec son beau-frère Eugène Koenig en 1894 et fermier des alcools, toujours en association avec Koenig, en 1898 ;  Julien Blanc est pharmacien à Hanoi depuis 1886, d’abord en association avec Noël Reynaud, puis seul dès juin 1887, lorsque ce dernier s’installe rentier et propriétaire à Haiphong, preuve du caractère rémunérateur de l’entreprise ; son collègue d’Haiphong, Edouard Brousmiche, prend la succession de Dewost et devient propriétaire de la Pharmacie centrale française et étrangère de l’Indochine en 1890.

Quant à Bourgoin-Meiffre, cité précédemment, c’est un entrepreneur incontournable de la place d’Hanoi : il détient le monopole de la vente de badiane, ou anis étoilé, en 1890. Pour cette exploitation commerciale, il a monté une distillerie de plantes aromatiques à Hanoi en 1889. En 1896, il fonde également une entreprise de Briqueterie et tuilerie du Grand Bouddha sur un terrain de 20 000 m² avec une machine à vapeur de 300 chevaux importée de métropole. Pour autant, son activité principale reste la filature : la société Bourgoin-Meiffre et Cie est fondée en 1893, en association avec cinq industriels parisiens, alsaciens ou vosgiens. Elle succède a une première société fondée dès 1884 qui appartenait en propre à Bourgoin-Meiffre. Son capital est ouvert à 900 000 francs (soit environ 15 millions d’euros actuels) !

Si tous les membres des chambres de Commerce du Tonkin ne possèdent pas une telle richesse, aucun n’est en difficultés financières, malgré le nombre assez élevé de faillites, lesquelles sont plus nombreuses à Haiphong qu’à Hanoi. Aucun petit négociant ou petit entrepreneur, dépendant directement de l’administration ou soumis aux aléas financiers n’est présent dans ces instances. L’élite économique et financière y figure.

D’ailleurs, l’étude de la liste (5) des abonnés téléphoniques en 1899, est révélatrice. Pour Hanoi, sur neuf abonnés dont seulement cinq individuels et quatre sociétés, trois sont membres de la chambre de Commerce : Numa Bourgoin-Meiffre, Ernest Schneider et Raoul Debeaux. Celle d’Haiphong est plus longue : dix-huit abonnés dont douze individuels et six sociétés, huit sont membres des chambre de Commerce : Alcide Bleton, Charrière, Linossier, Jules Lefebvre, Jean-Baptiste Malon, Jules d’Abbadie, Porchet et Spéder. La comparaison de ces listes permet bien d’affirmer les capacités économiques des membres siégeant dans les instances commerciales.


Les membres des chambres de Commerce choisis

par procuration

Seule exception, des membres nettement moins fortunés qui doivent leur siège à leur fonction de représentants de grandes sociétés : tel François Jame, employé de la maison de commerce bordelaise Denis frères (6), présente à Saigon dès 1862, avec une succursales d’abord à Haiphong en 1883, puis une seconde à Hanoi.
Le premier ne laisse pas indifférent. Loin d’adopter une attitude discrète en sa qualité de mandataire de Denis frères, il n’hésite pas à multiplier les provocations et se sert de la tribune de la Chambre de commerce d’Haiphong pour sa popularité personnelle. Ainsi, lors d’un dîner en présence du gouverneur général, son discours de fin de repas ne passe pas inaperçu. Le scandale s’explique par le contenu du discours, et également par sa forme. Il s’agit d’un toast chanté au ton des plus relevés :

«M’sieur le gouverneur, j’viens vous faire
mon petit boniment
car le p’tit Jame est s’crétaire
et remplace l’président,
c’qu’est pas un’sinécure
Y me faut en toute occasion
Endosser ma noir’ pelure
R’présenter l’commerce d’Haiphong
Au nom ‘la Chambre d’Commerce
M’sieu, j’viens vous saluer,
Vous dir’ la cris’ que traverse
L’colon qu’a beau s’r’muer
Faut tend’ une oreille indulgente
Aux Haiphongeois très embêtés.
Notre ville est vraiment charmante
Mais ça schlingue de tous côtés
Le colon a été bien brave
Risquant ses capitaux,
Vidant son bas. C’est du courage
Et ça n’rapport’ pas gros !…
Nous sommes malheureux, péchaire !
L’emprunt … et vite encore !
Sans ça d’horreur, oh ! je tressaille :
Nos famill’ vont a’ler tout nu,
Une ficelle autour d’la taille,
Et rien d’aut’ pour cacher leur c…
M’sieu je vous le demande en grâce
Reniflez un instant
Vous sentez ? vous fait’ la grimace
Nos marr’puent bougrement !
Bien sûr, sans être trop difficile
Quand le vent souff’ de ce côté
F’rez bien en traversant la ville
De vous fich’ les doigts dans le nez.»(7)

La presse locale insiste sur le caractère isolé et singulier de cette démarche : 
«Piquet finit en buvant à la prospérité d’Haiphong. Alors François Jame, sans y être en rien autorisé par ses collègues de la Chambre de Commerce qui sont fort mécontents, et avec raison, donne lecture d’un factum où il parle de l’emprunt, des martres, du marasme des affaires… Si nous disons un mot de ce piteux discours, ânonné péniblement, c’est afin que le gouverneur général ne puisse pas supposer que la Chambre de Commerce d’Haiphong qui possède des hommes remarquables, ait songer à confier à Jame le soin de la représenter.» (8)

Aussi, quelques mois plus tard, lorsque Jame perd le mandat de la maison Denis frères, certains négociants s’inquiètent du maintien de Jame au sein de la chambre de Commerce. Le Courrier de Haiphong relaie ces craintes :
«On nous demande si François Jame a donné sa démission de membre de la chambre de commerce. Nous ne le pensons pas. Mais il ne peut manquer de le faire, sachant bien que s’il a été élu membre de la chambre de Commerce, ce n’est pas à lui personnellement que cet honneur a été fait par les électeurs consulaires, mais à l’agent de la maison Denis frères. Il aurait dû donner sa démission, dès le jour où la procuration de la maison Denis frères lui a été retirée.» (9)

D’autres membres siègent au nom de grandes sociétés. Ernest Bancal siège à la chambre en tant que représentant de la maison Ulysse Pila et Compagnie (10). Arrivé à Haiphong en 1884, il y établit l’agence principale de la maison et des succursales à Hanoi et Nam Dinh. Lors de sa direction des comptoirs de la société Pila au Tonkin, le Protectorat signe avec celle-ci des contrats concernant la construction et l’exploitation de Docks et de Magasins centraux. À son décès en juillet 1890, l’hommage qui lui est rendu est unanime, car Bancal a su s’imposer sur la place d’Haiphong par ses liens avec la maison Ulysse Pila et Compagnie, et au-delà par sa personnalité propre :

«Ceux qui ont approché Bancal à cette époque, ont pu voir de quelle ardeur au travail il était capable, quelle intelligence il apportait dans la direction d’une des maisons les plus importantes du Tonkin. On l’a vu ensuite organiser les Docks, défendre pied à pied contre l’administration elle-même un contrat qu’elle voulait déchirer après l’avoir signé librement, et finir par avoir gain de cause, par vaincre toutes les résistances. Nous l’avons vu apporter à ce journal dont pendant deux ans et demi, il a présidé le conseil d'administration, toujours beaucoup de calme, de bon sens dans la discussion, et au milieu des intérêts divers, parfois passionnés, se montrer toujours d’une correction parfaite, ne jamais laisser percer ni impatience ni mauvaise humeur. Et dans toutes ces luttes, au milieu de tout son travail, Bancal savait se faire apprécier et du gouvernement et de la population entière. Pendant que l’administration le nommait conseiller municipal, le suffrage des électeurs le portait à la Chambre de Commerce.» (11)

Autre exemple, Charles Henri Tartarin représente la maison Fontaine et Cie. Fondée en 1887, ses débuts commerciaux ont concerné des articles de quincaillerie en provenance de Paris.
«En 1892, la maison Fontaine avait déjà acquis un développement considérable et assuré le débouché de ses articles, tant aux particuliers qu’à l’administration, dont elle était un des principaux fournisseurs. Au mois de mars 1894, l’exploitation fut continuée par une société anonyme dont le siège social se trouve à Paris, 181 rue Saint-Honoré. Actuellement [en 1900] le comptoir français du Tonkin est une des plus fortes maisons de la place tonkinoise. Elle continue, sous la nouvelle direction, à augmenter son essor commercial, tant au point de vue de l’importation que de l’exportation. La maison s’occupe encore de commission, et offre aux acheteurs un intermédiaire assuré et sérieux pour toutes les transactions. Les magasins du comptoir français sont installés rue Paul Bert, dans la rue la plus importante du quartier européen. Leur étendue permet à cet établissement d’avoir toujours un stock de marchandises suffisant pour faire face à toutes les commandes.» (12)


Des itinéraires personnels spécifiques ?

Au-delà de ces quelques membres siégeant dans les instances commerciales par procuration, chacun offre un itinéraire particulier. A ce titre, on peut distinguer deux catégories : ceux représentatifs surtout des espoirs et des ambitions coloniales et d’autres plus consensuels. Parmi ces derniers, les deux pharmaciens du Tonkin, Julien Blanc et Edouard Brousmiche, précédemment cités. Leur position commerciale est spécifique puisqu’ils sont à la fois indépendants et bénéficiaires d’un statut protégé. Tous deux ne souffrent donc d’aucune concurrence. Pour autant, des différents personnels peuvent apparaître : ainsi Julien Blanc qui apparaît très aimé par ailleurs, est critiqué pour sa gestion de la société Philharmonique d’Hanoi. Le métier d’entrepreneurs correspond davantage à la première catégorie évoquée, incarnant les espoirs et les ambitions coloniales.

L’itinéraire de Numa Bourgoin-Meiffre a déjà été évoqué aux travers de ses activités de distillerie, de filature et de briqueterie. Celui de Charles Vézin est différent de par son métier d’entrepreneur public. Arrivé au Tonkin en 1886, en même temps que Paul Bert, il travaille surtout pour le compte de l’administration. Sa société exploite les ciments et la chaux hydraulique d’Hongay et commercialise des buses en ciment de Portland. Il est également un des quatre administrateurs du Courrier de Haiphong. En juillet 1892, alors qu’il contrôle l’avancée de travaux réalisés pour le compte du Protectorat, il est enlevé par une bande de pirates chinois contrôlée par Luu-Ky.

Prisonniers pendant plus de quatre semaines, il est relâché au prix d’une rançon de 25 000 piastres, payée par l’administration. Cet événement fait suite à un précédent : l’enlèvement des frères roque qui s’était terminé par la remise d’une rançon de 50 000 piastres. Dans un courrier que Vézin parvient à faire passer à un de ses proches le 3 juillet 1892, il écrit : «Mon cher M. Luya, j’ai reçu votre envoi, merci, je mourais de soif et de faim – ne pouvant avaler du riz. Prière de m’envoyer deux pantalons et paletots, chaussettes, et encore pain et vin. Je viens d’avoir une entrevue avec Luu-ky qui me croit fort riche et se montre exigeant ; j’ai de la peine à lui démontrer le contraire…» (13)

Au-delà des controverses (14) au sujet de la complicité de l’ensemble des congrégations chinoises installées au Tonkin,  c’est bien le statut de Charles Vézin qui a motivé son enlèvement. Déjà celui des frères Roque portait sur de riches armateurs. Ici, avec Vézin, Luu-ky frappe un grand coup : un entrepreneur aisé, proche de l’administration du protectorat. Si dans un premier temps Charles Vézin envisage de se retirer de ses affaires pour un retour définitif en métropole, il se ravise et reprend ses activités. Il s’impose dans des marchés importants dont le plus emblématique est la sous-traitance d’une adjudication réalisée entre l’administration et l’entreprise parisienne Soupe et Raveau concernant la réalisation d’une ligne de chemin de fer de Phu Lang Thuong  à Lang Son (15). L’adjudication est conclue par contrat en date du 17 février 1893 et la sous-traitance est acceptée officiellement le 29 avril 1895. Suite à une réclamation concernant le renseignement de ces travaux, Vézin perçoit, le 27 mars 1898, la somme de 160 000 piastres (16) et abandonne tout autre recours juridique possible en contentieux. Ces délais de paiement nécessite des finances saines et solides, mais les marchés s’avèrent rémunérateurs et l’entreprise Vézin et Cie est l’un des plus importantes du Tonkin.

La Chambre de Commerce d’Hanoi se distingue de celle d’Haiphong par la présence de membres d’une même famille, celle des  Schneider et celle des Guillaume. Les Schneider sont deux frères. L’aîné, Ernest Hippolyte est libraire et papetier, établi à Hanoi au 52 rue Paul Bert. En avril 1891, il ouvre une succursale (17) à Haiphong, gérée par un de ses employés : Georges Faucon. Quant à son frère, François Henri (souvent désigné par les initiales FHS), il débute sa carrière au Tonkin comme chef d’atelier de l’imprimerie du gouvernement général en 1883. Progressivement, il s’ouvre à une clientèle privée, d’abord pour l’impression de cartes de visite. Il reprend les locaux de l’imprimerie Crettier, installée rue des Brodeurs à Hanoi, en novembre 1885, et bénéficie de la reprise de l’ancienne imprimerie gouvernementale, la première établie au Tonkin, dans des conditions avantageuses.

En 1889, il fonde une nouvelle société (18) de typographie, lithographie, reliure et gravure, à Hanoi, rue du Coton. Il se distingue par la qualité de ses travaux. Ainsi en 1890, il est félicité pour l’impression d’un plan de la ville d’Hanoi, échelle 1/10 000ème, avec le commentaire du Courrier de Haiphong : «On ne ferait pas mieux en France chez le premier cartographe» (19). Sa société est prospère, surtout du fait de ses relations avec l’administration. Il est chargé de l’impression des imprimés officiels en 1890. Mais la concurrence est rude et le marché de 1891 est soumis à adjudication à laquelle participent deux autres imprimeurs : Chesnay d’Hanoi et Crébessac d’Haiphong. Une polémique s’engage avec ce dernier qui ne paie qu’une patente de libraire et non d’imprimeurs, mais qui a soumissionné à un tarif préférentiel sur Schneider. C’est pourtant ce dernier qui est retenu par l’administration. Crébessac ne manque pas de protester auprès de la chambre de Commerce d’Haiphong laquelle se positionne en sa faveur en émettant le vœu unanime : «que lorsque l’administration juge à propos de recourir à une adjudication pour fourniture quelconque, les offres les plus avantageuses soient définitivement acceptés lorsque les conditions exigées par le cahier des charges ont été rigoureusement remplies.» (20)

Par contre la Chambre de Commerce d’Hanoi refuse de s’impliquer dans le débat : «tout en désirant donner satisfaction aux vœux légitimes pouvant se produire parmi les commerçants dont elle s’efforcera toujours de soutenir les intérêts, la chambre déclare, en l’espèce, ne pouvoir se faire juge du bien ou du mal fondé de l’irrégularité invoquée par le gouverneur général, dont elle ignore absolument les motifs et passe à l’ordre du jour.» (21) D’ailleurs si Crébessac et FH Schneider siègent tous deux à la chambre de Commerce d’Hanoi, ce sont sur des années différentes : cinq années de participation pour le dernier : 1888, 1891, début 1892, 1893 et 1894 ; contre huit années pour le second qui lui succède : fin 1892, de 1895 à 1897, et de 1899 à 1902.

La saga Guillaume semble débuter en 1886 par l’exploitation de carrières de pierres calcaires à Keso (22). La concession définitive de cette propriété leur est attribuée en 1888. Dix ans plus tard, ils en deviennent propriétaires. Son exploitation leur permet de fournir des moellons, des pierres de taille pour construction et des pierres cassées destinées aux travaux de la ville de Hanoi ou à l’empierrement des routes. Les Guillaume y installent également des ateliers de marbrerie et de pierre de taille. La fratrie est composée d’Henri, Jules et Charles ; le premier décède en 1888 (23).

«Dans ces ateliers, une scierie à vapeur débite le marbre en plaques d’épaisseurs diverses, pour tables, cheminées, carrelages… Deux sortes de marbres sont utilisées par messieurs Guillaume : le marbre noir et le marbre blanc et rouge. Le premier provient des carrières que ces messieurs possèdent à Ninh Binh. Le deuxième est extrait des carrières de Thanh Hoa. Leur qualité est excellente. Les carrières de Ninh Binh fournissent aussi des pierres de taille qui sont également débitées dans les ateliers de Keso. Pour assurer le transport des matériaux, à leur extraction des carrières de Ninh Binh et de Thanh Hoa, (ils) ont organisé un service de jonques qui fonctionne avec régularité sur les cours d’eau qui relient Keso, Hanoi, Ninh Binh et Thanh Hoa. 75 jonques, de 40 à 70 tonnes, font le service de Keso à Hanoi, et 20 autres jonques assurent le transport de Ninh Binh et de Thanh Hoa à Hanoi.» (24)

Le tout est géré par une société en nom collectif, sous la raison Guillaume frères, fondée le 28 décembre 1891 par Charles et Jules, avec un capital très restreint de vingt piastres (25). Il s’agit d’une «entreprise de travaux de constructions de bâtiments et autres». Jules est plus spécialement chargé de la trésorerie. Tous deux constituent une seconde société (26) en association avec Joseph Borel, agriculteur à Keso, pour une exploitation de caféiers. La société commencera à partir du 1er janvier 1892. Les Guillaume fournissant les terrains appelés Vallée de la Cressonnière qu’ils ont acquis en 1888, dont ils sont propriétaires situés à Keso et les plants de caféiers ainsi que tous les autres terrains qu’ils pourront acquérir à Keso durant la durée de la société. Ils ont choisi Joseph Borel pour ses compétences : c’est lui qui est chargé de la direction du travail de la surveillance et de la conduite de toutes les personnes attachées à l’exploitation et généralement de tout ce qui a rapport aux travaux de culture, alors que Jules Guillaume gère la partie administrative dont les achats, les ventes et la correspondance.

En 1898, la plantation est un exemple de réussite pour les deux familles, Joseph Borel étant secondé par ses frères. Elle exploite alors près de 330 000 caféiers (27). Les éloges ne s’arrêtent pas là puisqu’ils « n’ont pas borné là leurs efforts. Ils ont encore adjoint à la plantation une ferme importante qui comprend 250 vaches et 500 chèvres qui, non seulement fournissent des fromages et des beurres vendus à Hanoi, mais donnent, en outre, le fumier nécessaire à la plantation. Deux taureaux français sont attachés à cette belle ferme, et leur croisement avec les vaches du pays fournit un bétail très apprécié.» Leur participation à la chambre de Commerce d’Hanoi est difficile à appréhender. Contrairement au cas des Schneider, l’étude prosopographique s’avère plus délicate dans le cas des Guillaume. Les documents de la chambre de Commerce font état des «frères Guillaume», de «Guillaume père», de «Guillaume fils», de « Guillaume aîné» ou de «Guillaume». Trop rarement les prénoms sont mentionnés pour se repérer facilement dans cette fratrie pourtant incontournable d’Hanoi. Sur l’ensemble de la période, les Guillaume siègent treize années, avec des absences uniquement en 1886, 1888, 1889 et 1901. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils se succèdent : Henri en 1888, puis Jules jusqu’en 1900, puis Charles.

Pour compléter cette étude prosopographique des membres des chambres de Commerce, il convient d’en présenter quatre membres qui offrent la particularité d’avoir siéger sur l’ensemble de la période.


Des candidats inamovibles

Quatre membres se dégagent ici : pour Hanoi, Debeaux et Sébastien Godard  avec respectivement treize et quinze participations ; et pour Haiphong, Félix Charrière et Raoul Linossier avec chacun onze participations. Cette longévité remarquable se double d’un poste à responsabilité au sein des instances commerciales, pour trois d’entre eux : Debeaux occupe le poste de secrétaire et de vice-président , Godard est président  ou vice-président, chacun pendant cinq années. Quant à Linossier, il est secrétaire de la chambre d’Haiphong durant sept années.

D’où la question de la spécificité de ces membres que l’on peut établir sur leur âge ou leur expérience, leur connaissance et leur pratique commerciale précédente d’une place asiatique, et enfin leur participation dans diverses association ou aux conseils municipaux.
Le cas Debeaux est révélateur puisque comme les Guillaume et les Schneider il s’agit d’une fratrie. Honoré et Raoul siègent tous deux, de façon successive à la chambre de commerce d’Hanoi. Ils fondent les Magasins généraux Debeaux frères en 1885 (28).

Par contre, ils offrent deux particularités : être plus jeunes que leurs confrères : Honoré est sans doute né en 1861 seulement (29) et Raoul en 1858 (30) ; avoir commencé dans le ravitaillement des troupes et avoir réussi leur reconversion après le départ des troupes. Ainsi, ils se lancent dans l’exportation de quelques produits du Tonkin comme les peaux de buffles, la soie ou les essences des bois de benjoin. Preuve de leur réussite, l’Union de France, compagnie d’assurance métropolitaine, leur confie la direction d’une succursale. «Les magasins sont installés à Hanoi, rue Paul Bert, et la clientèle y trouve un choix magnifique de toutes sortes d’articles. (…) Tous les articles sont représentés dans ces magasins généraux. Les objets les plus divers y sont rassemblés : l’acheteur n’a que l’embarras du choix. L’orfèvrerie, la faïencerie, la porcelaine, la lingerie, les chaussures, les armes de chasse et de guerre, les costumes coloniaux, la parfumerie, l’horlogerie, l’ameublement, toutes ces diverses branches d’articles commerciaux sont débitées par la maison, et dans des conditions exceptionnelles de qualité et de garantie. Les magasins de Debeaux jouissent, du reste, d’une réputation méritée, et sont les fournisseurs très appréciés de la plupart des villes du Tonkin.» (31)

En dehors de cette maison de commerce d’Hanoi, les frères Debeaux possèdent l’Hôtel du Commerce à Haiphong (32), construit en 1887, ouvert au public le 8 janvier 1888, les premiers propriétaires étant Gandaubert et Peyre. Le 1er mai 1898, les frères Debeaux le rachètent avant de l’agrandir et de le moderniser :
«L’hôtel par lui-même se compose d’un bel établissement qui peut mettre 50 chambres à la disposition des voyageurs ; les chambres comprennent, si on le désire, des cabinets de toilette fort bien aménagés. La maison possède aussi de très confortables salles de bains et des appareils à douches. Une vaste salle à manger, des salons particuliers et une grande salle qui sert de café sont à la disposition des voyageurs. Le service est fait par des boys indigènes qui s’acquittent avec adresse de leurs différentes fonctions. Stylés à l’européenne, ils servent avec une correction parfaite et une soumission évidemment préférable à l’arrogance de certains serviteurs des grands cafés parisiens. L’éclairage, la ventilation et les sonneries sont mues par l’électricité. En un mot, l’hôtel du Commerce de Haiphong rivalise, de la façon la plus avantageuse, avec bien des hôtels de premier ordre de la Métropole.» (33)
L’ensemble est complété par un magasin général qui permet aux voyageurs de se munir de tout le nécessaire avant de s’installer ou de visiter l’intérieur du Tonkin.

   
Parmi les conseillers municipaux d’Hanoi, un des frères Debeaux siège en 1890, 1892 et 1893. Tous deux restent associé dans leur affaire de commerce, mais Raoul développe également des activités personnelles, sans doute fortement rémunératrices, d’abord comme entrepreneur de transport en 1895 et 1896. Surtout en 1899, il devient fermier des alcools en association avec un certain Danzer ; ce qui lui permet de fonder en 1901 la Société du Nord de l’Annam, qui gère la distillation et la vente d’alcool, de l’opium et du sel dans les trois provinces de Than Hoa, Vinh et Ha Tinh.
Sébastien Godard jouit d’une respectabilité sans faille. C’est certainement aussi un des négociants les plus âgés d’Hanoi (34). Précédemment négociant en Lorraine à Jouy aux Arches, puis à Hongkong  en 1885. Il correspond donc à un profil déjà signalé de commerçant expérimenté. Sa société est une importante maison de commerce : elle compte des ateliers spéciaux pour la sellerie, la cordonnerie, la ferblanterie, le mobilier. En 1903, ses ateliers sont dirigés par des contremaîtres français. Par ailleurs, Godard fait l’unanimité dans la communauté européenne. Preuve en est une lettre du résident maire d’Hanoi en réponse à une enquête de sociabilité et d’honorabilité commerciale. Il le décrit comme un des plus sérieux et des plus importants négociants de cette ville, où il jouit d’une excellente réputation sous le rapport de l’honorabilité et de la droiture dans les affaires, parmi ses collègues. «De plus ce négociant dont les affaires sont prospères, possède dans Hanoi deux immeubles que l’on peut évaluer à 100 000 francs au minimum.» 35)


Quant à Félix Charrière, 38 ans en 1894, c’est aussi un commerçant précédemment installé sur une place asiatique. Associé à un certain Berthet de Saigon, leur maison est spécialisée pour la commission, l’expédition dans l’intérieur et la consignation de divers produits, particulièrement le vin et le tabac, et pêle-mêle horlogerie, parfumerie, quincaillerie, articles de Paris, articles de ménage et de popotes, conserves alimentaires, comestibles et fromage de gruyère, armes, munitions, articles de chasseurs et de fumeurs, bonneterie, lingerie, sellerie (36). En 1894, la succursale d’Haiphong est suffisamment importante pour que Charrière engage un employé de commerce : Alphonse Poinsard (37). Cette maison est rattachée à Bertrand et Charrière de Besançon (38). Il est également membre du conseil municipal d’Haiphong de 1892 en 1894, et à nouveau en 1899, et membre  des Prévoyants de l’avenir en 1891 et président  de la même association en 1894 (39). 

Enfin, Raoul Linossier est d’abord attaché à une grande maison de commerce de Saigon, E. Baud et Cie. D’employé de commerce à Saigon, il devient gérant administrateur des succursales d’Hanoi et d’Haiphong (40) en avril 1889. Il est également membre de diverses associations : il est ainsi commissaire de la Société des Courses en 1893 et 1899, trésorier des Prévoyants de l’avenir en 1893 et 1894, jusqu’au poste enviable de membre du conseil municipal d’Haiphong de 1895 à 1899, sans interruption. En 1899, il s’associe à Jean-Baptiste Ricardoni, pour le commerce de quincaillerie avec deux succursales : Hanoi et Haiphong. Le 5 avril 1894, ils achètent à Noël Reynaud négociant à Haiphong un terrain de 1750 m², borné par le boulevard de la République, au prix de 10 000 francs (41). Leur entreprise reste pour autant liée à Baud et Cie par des échanges de procuration par exemple.

En conclusion, il apparaît bien des traits spécifiques aux membres des chambres de Commerce du Tonkin : expérience, pratique commerciale de l’Asie, assise financière de leur société, investissement personnel dans plusieurs structures. Pour certains, on peut rajouter l’appartenance à une famille reconnue, une certaine proximité avec l’administration (adjudicataires divers, exécutant dans le cadre de contrat ou membre des conseils municipaux) ou encore la reconnaissance unanime des places d’Hanoi et d’Haiphong, soit par une forme d’honorabilité, soit par une absence de concurrence marquée. Dans ces deux cas, l’entrepreneur ou le négociant se trouve placé en dehors de confrontations trop fortes. L’appartenance aux structures consulaires valide bien un statut social enviable des plus enviables. Par ailleurs, les années Doumer n’apportent aucune modification sensible de la composition consulaire, tout au plus un renouvellement générationnel.

Claire Villemagne-Renard
le blog "Pionniers du Tonkin"

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lundi 22 octobre 2007

"Terre des oublis", un roman de Duong Thu Huong (Claire Villemagne)

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Terre des oublis, un roman vietnamien

de Duong Thu Huong

Claire VILLEMAGNE

 

Terre_des_oublis_couvAvec Terre des oublis, Duong Thu Huong nous ouvre une fenêtre sur le Vietnam actuel. Lesthuhuong séquelles de la guerre sont toujours visibles et actives, dans la vie sociale et dans la sphère privée. Miên est l’heureuse épouse d’Hoan. Veuve de guerre, des régions montagneuses, elle a refait sa vie avec ce bel homme venu de l’Est, d'une ville côtière. Leur couple incarne la modernité vietnamienne : la réussite sociale grâce aux exploitations de poivriers et de caféiers dans les montagnes du centre, et au développement du commerce dans une ville du littoral. Tous deux sont beaux, leur peau est claire, Hoan ressemble à un acteur de cinéma, grand et fort.

Pour autant, leur itinéraire s’inscrit dans la tradition vietnamienne : si Hoan n’est pas allé aux combats, c’est pour cause médicale. Ils ont acquis leur niveau social suite à un travail acharné et à un sens aigu pour les affaires. Leur mode de vie est à la fois moderne et traditionnel : la maison dispose de tout le confort possible, de l’électroménager aux installations sanitaires. Mais le jardin, l’architecture, les meubles traduisent un ancrage fort dans la tradition.  Hoan néglige les savons et produits de toilette occidentaux, il utilise toujours des décoctions à base de feuilles de basilic, de citronnier et de pamplemoussier comme sa mère le faisait. Le respect des ancêtres et des morts est essentiel : le visage tutélaire de l’instituteur Huy ne le quitte pas, ce père disparu reste un appui majeur et un guide respectueux.

Le respect des morts et de la tradition, c’est ce qui guide Miên lorsque son premier mari, mort aux combats, surgit soudain bien vivant. Le poids social, le regard et les commentaires des villageois du Hameau de la Montagne et surtout son sens du devoir la poussent à quitter Hoan pour reprendre une vie commune avec Bôn. Elle n’abandonne pas seulement un second mari aimant, mais aussi un enfant de cinq ans désiré et choyé, un statut social des plus enviables et un bonheur sans faille.

Bôn est bien l’inverse d’Hoan : plus petit, sa peau sombre et ses yeux lui donnent un air de cham. Il a subi toutes les violences de la guerre : combats acharnés, bombardements sauvages, survie dans la jungle, crise de paludisme… Il a connu la peur, la souffrance, la faim et la soif. Il incarne le Vietnam de l’après Libération nationale : courageux mais sacrifié pour la cause commune, ballotté au gré des batailles. Lui aussi est ancré dans la tradition vietnamienne, hanté par les fantômes laissés derrière lui, respectueux de ses morts (parents, compagnons d’armes et sergent) et de sa responsabilité familiale envers sa sœur Ta, mère célibataire débauchée et sans fierté.

voa_duong_thu_huong_ny_27406_210Ce triangle amoureux est éclairé par l’auteur. Elle nous donne les clefs nécessaires : le passé de chacun qui pèse dans leurs choix, leur mode de vie, leurs goûts et leurs espoirs… Au-delà de Miên, Hoan et Bôn, le lecteur découvre le Vietnam. Sa cuisine savoureuse et parfumée s’impose comme un art de vivre. Sa sensualité, même la plus crue, est longuement décrite. Les liens familiaux et sociaux sont finement analysés. Terre des oublis offre un aller sans retour pour le Vietnam, un aller dont on ne se remet pas tant les destins décrits sont forts et ambivalents, servis par une écriture séduisante et un récit remarquable.

Claire Villemagne

liens

- une biographie de Duong Thu Huong

- une autre biographie de Duong Thu Huong

- le livre sur decitre.fr

- le livre sur Amazon.fr


Terre_des_oublis_couv


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jeudi 11 octobre 2007

Que faire de l'Annam ? (Onésime Reclus)

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Que faire de l'Annam ?

Onésime RECLUS, 1889 - commentaire : Claire VILLEMAGNE



15_tbl_3Cette «colonie» qui n’en est pas une, est celle qui a le plus enthousiasmé les Français ; pourtant sa nature est telle, qu’elle aurait dû les enthousiasmer le moins. Prendre un grand pays, un fleuve illustre, sept à huit cents lieues de côtes, quinze à vingt millions d’hommes, c’est moins que rien si l’on ne peut tourner ce peuple à vous ressembler par l’esprit, l’âme et la langue. Ce qui condamne tout aussitôt deux espèces de colonies : celles qui sont densément peuplées : cas du Tonkin et de la Cochinchine ; et celles qu’éclaire un soleil hostile, sous un climat où l’on ne peut se perpétuer qu’à la longue, à la très longue, lorsque déjà les arrière-petits-fils des conquis ont rempli toutes les places vides : et tel est le cas de l’Annam.

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"Les gracieux méandres du canal de Phu Cam" (source Caom)

Encore si l’Annamie était une île ainsi que Madagascar, isolée dans la mer, n’ayant aucun recours contre l’envahissement des conquérants sept fois supérieurs par les armes, par l’énergie puisée à la source éternelle du climat froid, tempéré tout au moins, par la force de l’ambition, par le génie, par le cœur, la tête, le verbe. Mais justement, l’Annamie touche au plus stable des empires, au plus grouillant des peuples, à l’idiome le plus parlé, encore qu’il soit presque indigne de la voix humaine. On a même dit que cet empire, la Chine, absorbera le monde. Jamais, quand même elle garderait longtemps encore l’avantage du nombre ; tout lui fait défaut de ce qui donne l’ascendant pour de courtes années ou bien pour de longs siècles. Il lui manque ce qui est jeune, spontané, noblement inquiet, sainement viril, et qu’elle a surabondamment tout ce qui est sénile, y compris le calcul, la prudence, la sagesse et l’impuissance finale. Les Jaunes, certes, ne mangeront pas les Blancs. Il y a dans le Slave, l’Allemand, l’Anglais, le Français, le Péninsulaire, le Romain, le Franco-Canadien, le Yankee, l’Argentin, dix fois la jeunesse, la force, le vouloir, l’orgueil qu’il faudra, si vient enfin le jour de la lutte, pour faire du monsyllabophone de l’Extrême-Orient le domestique payé des fils poilus d’Europe et d’Amérique, voire leur esclave, au cas où l’esclavage, renaîtrait sous une forme nouvelle : car qui peut dire comment tournera l’histoire ?

Mais ici, tout à côté de la Chine, l’attraction du «Vénérable Empire» a bien plus de force que la nôtre. Sagement nous devons craindre que Cochinchinois, Tonkinois, Annamites ne voient toujours en elle un soleil levant, jamais  un soleil couchant ; et surtout que l’action des colons chinois, cent fois plus nombreux que les nôtres, n’amène de jour en jour à la «chinoiserie» des peuples plus qu’à demi chinois déjà par l’origine, l’être intime, les idées de derrière la tête, les mœurs, les usages, le parler ; en un mot par toute la civilisation. Car bien certainement les Giao-Chi confinent aux Chinois ; d’abord physiquement, puis par l’esprit et par la conscience.

Onésime Reclus, La France et ses colonies, tome second Nos colonies,
Paris, Librairie Hachette et Cie, 1889, pp. 488-490


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Groupe de paysans de l'Annam (source Caom)


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Contexte

Onésime Reclus (1837-1916) est le frère d'Elisée Reclus, le grand géographe. Il servit dans un régiment de Zouaves en Algérie et voyagea beaucoup en Afrique et en Europe. Il écrit articles et ouvrages de géographie, mais son œuvre est également politique. Si Onésime analyse la géographie de la France, il se montre aussi fervent partisan de l'expansion coloniale française, notamment en Afrique. Il crée le terme de "francophonie" vers 1880 et promeut à la fois les caractéristiques géographiques de son pays, "le plus beau royaume sous le ciel", et le destin colonial français comme participation à la confrontation internationale. Dans ce jeu des puissances, le facteur linguistique lui paraît essentiel. Il décrit avec un lyrisme patriotique les paysages et les populations de France, après que Jules Michelet, sur le même mode, en eut exposé l'histoire. Mais sa conception de l'expansion coloniale ne sort pas des thèses mercantilistes ni raciales. Elle est géographique, linguistique, démographique. L'argumentation d'Onésime Reclus est attachée à l'idée d'influence du milieu et au rôle de la langue qui cimente empires et civilisations.

Commentaire

L'auteur est partisan d'abandonner les colonies d'Asie afin que la politique coloniale française se concentre sur l'Afrique : cette zone géographe est plus proche et la colonisation lui paraît plus aisée. La mise sous tutelle passe par l'imposition de la langue métropolitaine, d'où l'importance de la francophonie dans sa vision politique en matière coloniale.
On retrouve dans le texte un dédain profond concernant les langues chinoise et vietnamiennes, qualifiées de "monosyllabophones". Ce mépris pour ces langues d'Asie imprime toute la pensée d'Onésime Reclus : les Asiatiques en peuvent être que les domestiques des Européens, voire leurs esclaves. L'auteur ne développe pas une théorie raciale : il récuse l'existence de races, les hommes s'étant mêlés depuis l'origine du monde. Par contre, "c'est la langue qui fait le peuple", d'où son combat pour la francophonie et la domination de la langue française sur le monde.

Claire Villemagne

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les cinq frères Reclus, de g. à d. : Paul, Élisée, Élie, Onésime, Armand



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mardi 9 octobre 2007

de Nguyen Ai Quoc (1917-1923) à Hô Chi Minh (1946)

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«de Nguyen Ai Quoc (1917-1923)

à Hô Chi Minh (1946)»

samedi 13 octobre à Montreuil


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Dans le cadre de l’exposition «Hô Chi Minh à Paris»

la ville de Montreuil, le Centre d’information

et de documentation sur le Vietnam

et le Musée de l’Histoire vivante

vous invitent à la conférence :

«de Nguyen Ai Quoc (1917-1923) à Hô Chi Minh (1946)»


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le samedi 13 ocobre à 16 heures

table ronde avec

Pierre Brocheux,

Thierry Levasseur,

et Alain Ruscio


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1520  Nguyen Ai Quoc, au congrès de Tours, fondation
de la Section française de l'Internationale Communiste (P.C.F.) en décembre 1920


bibliographie

- Pierre Brocheux, Hô Chi Minh, Presses de Sciences Po, 2000.

- Alain Ruscio, Hô Chi Minh, textes, 1914-1969, L'Harmattan, 2000.

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samedi 17 mars 2007

J'avais 19 ans lorsque je suis arrivé en Indochine en 1951 (Claude Pierré)

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J'avais 19 ans

lorsque je suis arrivé en Indochine

en 1951

un commentaire de Claude PIERRÉ


Indochine

J'avais 19 ans lorsque je suis arrivé en Indochine en 1951, comme militaire, sous-officier. J'ai donc participé à cette guerre, avec des supplétifs, ou je combattais dans le sud une guérilla, en employant les mêmes méthodes que l'ennemi. Une guerre féroce ou dans chaque camp on ne faisait pas de prisonniers.

Pourtant, maintenant avec le recul, on se rend compte que ce pays est magnifique, sa population courageuse et généreuse. Jamais nous n'aurions dû nous faire la guerre. Tous mes camarades militaires, sans exception, ont la nostalgie de ce pays. Non seulement du pays, mais aussi de sa population. Nous étions faits pour nous entendre et travailler ensemble. Ces gens, lorsqu'ils vous donnent leur amitié, c'est sans arrière pensée, et sincère. Aucune rancune, ni d'un coté ni de l'autre.

Personnellement, je connais ici, en France, de nombreux Vietnamiens. Ce sont mes meilleurs amis, et depuis de très nombreuses années. Avec eux, l'amitié ne s'émousse jamais. L'amitié est à vie.

Je ne suis jamais retourné au Vietnam, mais j'ai bien l'intention d'y aller un jour ou l'autre. Je pourrais parler de ce pays et des Vietnamiens pendant des heures, et si nous devons aider un pays, c'est bien celui-là.

Posté par Claude Pierré,
samedi 17 mars 2007 à 22:34

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Je ne suis jamais retourné au Vietnam...


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samedi 10 mars 2007

biographie de Hô Chi Minh en langue anglaise

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biographie de Hô Chi Minh, par

Pierre Brocheux


une traduction en langue anglaise


- Ho Chi Minh. A Biography (Cambridge University Press, 2007), traduit par  Claire Duiker

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Description
Ho Chi Minh is one of the towering figures of the twentieth century, considered an icon and father of the nation by many Vietnamese. Pierre Brocheux's biography of Ho Chi Minh is a brilliant feat of historical engineering. In a concise and highly readable account, he negotiates the many twists and turns of Ho Chi Minh's life and his multiple identities, from impoverished beginnings as a communist revolutionary to his founding of the Indochina Communist Party and the League for Independence of Vietnam, and ultimately to his leadership of the Democratic Republic of Vietnam and his death in 1969. Biographical events are adroitly placed within the broader historical canvas of colonization, decolonization, communism, war, and nation building. Brocheux's vivid and convincing portrait of Ho Chi Minh goes further than any previous biography in explaining both the myth and the man, as well as the times in which he was situated.

Contents
Preface; Timeline; Chronology; 1. In search of a future; 2. Missionary for the revolution; 3. Under the sword of Damocles (1931–1945); 4.The father of the nation; 5. The force of circumstance; Bibliography.

Reviews
"The founder of the Democratic Republic of Vietnam emerges as an appealing but still somewhat enigmatic figure in this impressionistic biography." -Publishers Weekly

"A noted French scholar of colonial and contemporary Vietnam, Brocheux (The Mekong Delta) has written a fascinating account of Ho Chi Minh the man (born Nguyen Sinh Cung in 1890) and 'Uncle Ho' the myth." -Patti C. McCall, Library Journal.brocheux_gros_plan2


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l'édition en langue française

Présentation de l'éditeur
Grande figure du mouvement communiste international du XXe siècle, Hô Chi Minh (1890-1969), le père de l’indépendance vietnamienne, a pâti ces dernières décennies des révélations sur les crimes de Staline et Mao, et apparaît relégué aujourd’hui dans la galerie des tyrans rouges sur lesquels pèse désormais l’opprobre universelle. Loin de redonner une virginité à «l’oncle Hô», cette biographie, écrite par un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de l’Indochine, cherche à comprendre comment ce redoutable homme d’action, qui changea cent fois d’identité, connut l’exil pendant plus de trente ans dans toutes les régions du globe et manqua mourir mille fois, a pu devenir cette icône figée, emprisonnée sous la chape de plomb d’un mausolée qu’il désavouait, devenu objet de culte après avoir été élevé au rang de héros2228897957 national et de génie tutélaire.

Du jeune mousse parti explorer le monde à bord d’un paquebot au président vieillissant mis à l’écart des décisions, en passant par le militant exalté du Parti socialiste à Paris (1917-1923), l’agent du Komintern en Asie (1924-1931), l’exilé de Moscou (1934-1938) puis de Canton (1938-1941), le fondateur du Viet Minh (1941), le proclamateur de l’indépendance vietnamienne (1945), le chef de la résistance nationale (1946-1954) et le président du Nord Viet Nam (1954-1969), la longue vie de Hô Chi Minh a connu bien des péripéties et s’inscrit au cœur des événements qui ont marqué l’histoire des pays dans lesquels il vécut : la naissance du PC français, les purges sanglantes de Staline, la montée en puissance de Mao, la guerre sino-japonaise, la guerre d’Indochine, la constitution du bloc soviétique, puis le conflit sino-soviétique, et enfin la guerre du Viet Nam.

L’homme, brillant quoique modeste, ne fut pourtant jamais un théoricien de la révolution ou un habile stratège militaire, à l’instar de ses illustres condisciples, Lénine, Trotsky ou Mao. Exploitant ses indéniables talents de diplomate, favorisés par un réel pouvoir de séduction et un esprit vif mû par une curiosité toujours en éveil, il fut essentiellement un organisateur et un pédagogue au service de son peuple. Résolument empiriste, il tenta avec sincérité d’adapter le léninisme à un pays non industriel et longtemps soumis à la domination coloniale, explorant une «voie nationale» qui ne sut pourtant éviter les excès de la dictature du prolétariat. Coincé entre les deux «pays frères», Chine et URSS, Hô ne parvint pas à la fin de sa vie à éviter les répercussions du schisme sino-soviétique sur le parti communiste vietnamien et ne put empêcher l’intervention massive des Américains dans le Sud Viet Nam, entraînant une guerre meurtrière qui se poursuivit après sa mort.

Loin de l’image du perfide et cruel Annamite véhiculé par une Histoire-cliché, cette biographie nous dévoile les faiblesses d’un homme en proie à ses contradictions, dont la constitution chétive lui occasionna maintes maladies mais ne l’empêchait pas de manier activement pelle et pioche aux côtés de ses soldats, et qui prit un malin plaisir à brouiller les pistes sur sa vie en rédigeant lui- même ses mémoires, tapées sur la fidèle Hermès portative qui ne le quittait jamais, une Lucky Strike, ses cigarettes préférées, à la bouche…

L'auteur vu par l'éditeur
Vietnamien d’origine, ayant enseigné à Saïgon entre 1960 et 1968, en pleine guerre du Viet Nam, Pierre Brocheux s’est toujours efforcé d’explorer les complexités de l’histoire mouvementée des pays d’Extrême-Orient. Ses ouvrages – Indochine française, la colonisation ambiguë (La Découverte, 1995) et Du conflit d’Indochine aux conflits indochinois (sous sa direction, Complexe, 2000) - en font un des meilleurs spécialistes reconnus de l’histoire de l’Indochine. Il développe ici, en se fondant sur une documentation vietnamienne inédite en France, les premières bases d’une biographie de Hô Chi Minh écrite pour les Presses de Sciences Po en 2000. Il est actuellement maître de conférence émérite de l’université de Paris VII.

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Hô Chi Minh en 1946 (source)


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"Oncle Hô"


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Giap et Hô Chi Minh


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(source)




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vendredi 2 mars 2007

L'Indochine, ni gloire ni honte (Antoine Audouard)

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L'Indochine, ni gloire ni honte,

Antoine AUDOUARD


Le 23 novembre 1946 est couramment indiqué comme date de déclenchement de la guerre d'Indochine. Cet anniversaire n'est pas en France l'occasion d'une large commémoration - pas plus que ne l'avait été, il y a 352___Image_largedeux ans et demi, l'anniversaire de la chute de Dien Bien Phu (7 mai 1954). Ce refus du masochisme peut se comprendre.

Un retour sur nous-mêmes et ce qui se joua entre ces deux dates serait pourtant utile. Dans notre perpétuel débat intérieur sur fierté (le rôle positif de la colonisation) et repentance (pratique de la torture, exactions, etc.), il peut nous donner l'occasion d'une méditation sur la nation, d'un examen de conscience qui ne débouche ni sur les hymnes revanchards, ni sur les hypocrites actes de contrition.

Comme le suggère François Bizot à propos du génocide cambodgien dont il fut témoin, il nous faudrait pouvoir, face aux événements personnels et nationaux qui nous stupéfient, nous arracher plus vite aux émotions pour répondre à la seule question qui compte : comment cela a-t-il été possible ? Et répondre suppose une distance, une forme de neutralité - ou en tout cas de tranquillité intérieure - qui nous font souvent défaut.

L'examen des conditions dans lesquelles la France tenta de rétablir ses droits dans ce qu'avant la guerre onGHLeclerc3Shat appelait sans complexe son empire, et qui fut cosmétiquement rebaptisé l'Union française, a des allures de commentaire d'actualité. Au risque de choquer, il faut donc rappeler que ce mouvement fut une expression de ce que la France avait alors de meilleur : les de Gaulle et Leclerc, ceux qui avaient gardé l'honneur dans une période où la marchandise se faisait rare. C'est la 2e DB, libératrice de Paris, qui embarqua pour Saïgon, avec pour instruction de libérer le delta du Mékong de l'occupation japonaise comme Paris et Strasbourg l'avaient été de l'occupation allemande. En mars 1946, des accords de paix furent signés avec Ho Chi Minh reconnaissant l'unité du Vietnam et son avenir comme "Etat libre".

On peut aujourd'hui questionner ce sens de la grandeur nationale qui obséda de Gaulle, lui reprocher d'avoir fait la sourde oreille aux rapports de ses proches sur la situation locale où le mouvement d'indépendance nationale s'était forgé dans la guerre et ne s'arrêterait plus ; il est enfin difficile de ne pas juger son commencement à la lumière de sa fin, la lumière grise de Dien Bien Phu, ses montagnes de cadavres, ses files de prisonniers.

Pourtant, on ne peut lui dénier sa part d'idéalisme, de désintéressement, de foi presque mystique, à vocation universelle, dans un passé et un futur. Pour la dernière fois dans notre longue histoire s'exprimait sans réserve la part guerrière et rêveuse d'une nation chez qui l'esprit de conquête avait pris diverses formes au cours de son histoire.

Au lendemain précisément de la libération de la barbarie nazie, des Français utilisèrent, au nom de ces valeurs, des moyens qui nous font toujours mal, à soixante ans de distance. Ce furent les massacres de Sétif, en Algérie ; ce fut la répression de l'insurrection de Madagascar, ce fut enfin, en ce fameux 23 novembre 1946, ce qu'il fut convenu d'appeler "l'incident de Haiphong".

Untitled_1LAu départ, dans une situation politique confuse, une ambiance d'insurrection rampante, l'arraisonnement d'une jonque chinoise donne lieu à un échange de coups de feu. Puis, à certains niveaux du commandement militaire et politique français, on juge bon de "donner une bonne leçon" aux Vietnamiens. Le bombardement de la ville de Haiphong commence. L'estimation de son bilan a notablement varié au fil du temps : au plus fort de la protestation anticoloniale, on parla de 20 000 morts, puis les chiffres semblèrent se stabiliser entre 6 000 et 10 000.

Des années plus tard, le maire de Haiphong de l'époque confia à l'historien américain Stanley Karnow que son estimation personnelle se situait aux alentours de 500, "tout au plus". On irait presque jusqu'à dire "peu importe".

Toujours est-il qu'en quelques jours, l'émotion nationale était à son comble : le malheureux Léon Blum, 5262_7revenu aux affaires pour un intérim dont il ne voulait pas, et qui avait signé quelques jours plus tôt dans le journal socialiste Le Populaire un éditorial appelant à l'indépendance vietnamienne, se trouva être celui qui, à l'unanimité, fit voter par la Chambre les crédits militaires pour l'Indochine. L'historien norvégien Stein Tonnesson rapporte que quelques jours plus tard, quand déjà en effet la guerre faisait rage à Hanoï, le vieux socialiste en versa des larmes devant l'arbre de Noël du Populaire. Bien sûr, Léon Blum ne pouvait imaginer la boue de Dien Bien Phu ou la bataille d'Alger ; mais il ne lui échappait pas, sans doute, que ce commencement tragique ne pouvait engendrer une fin heureuse.

Ces larmes me reviennent toujours en mémoire devant la pauvreté des débats dans lesquels nous nous enlisons quand nous revenons sur cette période : on nous donne le choix entre nous glorifier de notre oeuvre civilisatrice - comme si nous étions encore dans les années 1930, en train de préparer l'Exposition universelle - ou poser des plaques pour ressasser notre honte - comme si nous devions perpétuellement nous excuser du tragique même de l'histoire en général, et de la guerre en particulier.

Engagé dans un travail de recherche, j'ai rencontré des crimes affreux et des sacrifices émouvants, des moments d'horreur et d'autres de pure beauté ; j'ai parlé à des Français passionnément amoureux du Vietnam, et à des Vietnamiens qui rêvent et espèrent en français. J'ai senti peu à peu pénétrer en moi un héritage dont la complexité et les ambivalences sont la richesse même. Mais tout se passe comme si dans la tendance générale à rectifier les torts par la voie du droit, notre passé aussi passait à la moulinette.

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...des moments d'horreur et d'autres de pure beauté...

Pascal Bruckner conteste la "tyrannie de la pénitence" qui fige dans une forme de statut de la victime ceux dont les ancêtres ont subi des torts, ou des crimes ; mais on pourrait ajouter que, par un parallélisme douteux, nous nous enfermons dans un "statut du coupable" - de collabos virtuels, nous voici peu à peu par héritage transformés en tortionnaires et bientôt en nazis. L'examen honnête et exigeant du passé peut être douloureux : il ne doit pas se transformer en procès de Nuremberg permanent. Or un zèle vigilant s'exerce à faux, qui sans cesse reclasse des coupables et des victimes - camp enviable duquel, sans doute, nous nourrissons l'illusion qu'une purification rétrospective peut nous faire pardonner.

Avec cynisme, l'excellent démocrate qu'est le président Abdelaziz Bouteflika l'a bien compris, qui nous force au silence sur ses crimes présents au nom de nos crimes passés ; les Vietnamiens n'agissent pas autrement, signant avec leurs ennemis d'hier des pactes économiques ou financiers qui enterrent non seulement un regard sur des millions de victimes de ce qui fut aussi une guerre civile, mais aussi les droits politiques fondamentaux de leurs citoyens d'aujourd'hui.

Ce qui est ici mentionné ne devrait pas déboucher sur le silence, mais sur la terreur et l'admiration mêlées face à ce que nous sommes capables de faire, en tant qu'hommes et en tant que nations. C'est au prix de cette redoutable intimité avec nous-mêmes que la volonté de comprendre et l'éventuelle capacité à agir l'emporteront sur l'inutile désir de juger.

Antoine Audouard, écrivain
Le Monde, 28 novembre 2006

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- extraits de : Un pont d'oiseaux

- commander : Un pont d'oiseaux d'Antoine Audouard (Gallimard, 2006)





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- compte rendu de lecture, par Alexandre Fillon, Lire.fr

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