samedi 11 janvier 2014

Palestro vu par Raphaëlle Branche - critique de Jean Monneret

Historia innocents Palestro

 

Algérie 1956 :

l’embuscade de Palestro

vue par Raphaëlle Branche (A.Colin 2010) [1]

 Jean MONNERET

 

Introduction

18 mai 1956.
Partie en mission près des gorges de Palestro à 80 km au Sud Est d’Alger, une section de militaires français tombe dans une embuscade. Elle fait 17 morts  dans leurs rangs à la suite d’un échange de coups de feu avec les hors-la-loi se réclamant du FLN. «Dépouillés de leurs armements et vêtements, les Français sont mutilés. Certains visages rendus méconnaissables…..» R. Branche. p. 6 du livre. Précisons qu’ils ont été mutilés par les villageois voisins après que les blessés aient été achevés.

 

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le corps d'une victime, Maurice Feignon, médecin, à Palestro

Une opération fut déclenchée pour retrouver 4 soldats faits prisonniers (9e RIC). L’un d’eux fut tué accidentellement pendant l’opération de sauvetage. Un survivant put être ramené. Demeurèrent deux disparus dont les corps ne furent jamais retrouvés.

Bilan très lourd du côté français. Il faut dire que ces soldats, plutôt inexpérimentés, étaient tombés sur une des plus redoutables sections de l’ALN en Wilaya 4 : le commando bien équipé et très actif d’Ali Khodja, déserteur de l’armée française.

Le lendemain 19 mai. Une opération de ratissage eut lieu au douar des Ouled Jerrah (Djerrah). 44 personnes y furent abattues. Raphaëlle Branche (R.B. ci-après) suggère qu’il s’agit d’exécutions sommaires [2].

Il faut à présent entrer dans le livre de R.B. Non pas pour être éclairé sur Palestro, mais plutôt, pour être familiarisé avec sa thématique personnelle et sa façon particulière d’aborder les évènements de la Guerre d’Algérie. Sa méthode est analysée ci-après. Les faits étant connus des spécialistes, l’important pour elle sera l’avant et l’autour. À quoi s’ajoute une autre question : pourquoi Palestro ?

Palestro vidéo Branche


Car, c’est l’époque du rappel sous les drapeaux des réservistes et de l’envoi du contingent en Algérie. Or, ce sont eux, jeunes du contingent et réservistes qui ont été tués, achevés et mutilés durant ce sombre épisode. Cela frappe les esprits. Dès lors, et un peu paradoxalement, la France interpellée par ces morts alors qu’elle est assez réticente, dans ses profondeurs, à cet engagement des siens, - nous sommes encore à l’époque de la conscription et du service militaire obligatoire -, va abandonner une partie de sa réserve.

R.B. le comprend : «...c’est en fait la violence des Algériens [Pour R. B. les Algériens sont les Musulmans. Les autres habitants de l’Algérie sont les colons, les Français ou plus rarement les Pieds Noirs] qui est montrée du doigt et commentée. C’est elle qui choque et qui constitue l’axe principal autour duquel s’organise la représentation de l’évènement en France.» (p. 8).

R.B. va donc s’efforcer, tout au long du livre, de nous expliquer que ledit évènement se situe en un lieu historiquement particulier, et, que la violence des indigènes, membres de l’Armée rebelle ou simples villageois, auxquels elle attribue, contrairement aux habitudes de l’époque, une nationalité algérienne putative (qu’ils n’avaient pas et dont sont, déjà, exclus les Européens et, accessoirement, les Juifs locaux) [3] est, en somme, le produit d’une lourde histoire renvoyant à d’autres violences. Pourquoi R.B. est-elle amenée à parler des villageois, dans cet épisode hautement militaire ? Parce qu’ils sont impliqués dans l’assassinat des blessés et les mutilations des soldats morts.

Ecrit-elle dès lors pour justifier cette violence ? Non. Mais n’aura-t-elle pas tendance à l’amoindrir et à la relativiser ? Elle est semble-t-il, persuadée qu’elle fait ainsi son travail d’historienne. Certaines formulations sont pourtant des plus délicates, parfois inappropriées. Ne serions-nous pas en fait dans la culture de l’excuse ?

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l'adjectif "colonial"

Entrons dans ce livre, lequel intéresse autant par les faits racontés que par ce qu’il révèle des générations ayant grandi après le conflit, et, de leurs perceptions particulières de cette guerre.

Palestro est d’abord qualifié de bourg colonial, appellation qui paraîtra anodine à certains et qui est pourtant loin de l’être. L’adjectif a en effet pour R.B. un sens nettement péjoratif. Son emploi ressemblera donc davantage à un jugement préconçu qu’à une catégorie à valeur véritablement historique.

L’entreprise militaire opposée à la rébellion est coloniale. «Colonial» l’état d’esprit des Français qui ont conquis l’Algérie. «Colonial» l’ensemble du passé français en ce pays. Palestro, bourg colonial est aussi le symbole, - (R.B. parle bizarrement d’icône) – de ce qui s’est passé avant : «ce qu’ont subi les Algériens et aussi leurs réactions», attribuées au «peuple», à la «population», plus rarement «aux masses» et analysées, bien entendu, comme traduisant une relation de cause à effet.

Palestro est donc «un espace colonisé [qui] se combine à un espace ignoré [4], un espace domestiqué à un espace de résistance. Si l’embuscade marque, c’est sans doute parce qu’elle fait rejouer les failles anciennes» (page 9).

On touche là un point caractéristique de la façon d’écrire de R.B. Elle est soucieuse de faire revivre le passé comme les contradictions du moment et du lieu, mais, elle le fait d’une manière imagée, littéraire, presque poétique par moment ce qui la dispense parfois de fournir des faits précis. Ajoutons, sans méchanceté aucune, que les effets littéraires qu’elle utilisé sont parfois discutables. Que signifie faire rejouer les failles anciennes ? On fait jouer des articulations, mais des failles ! Passons !

Acceptons pourtant une autre affirmation : «sous la surface de l’évènement, d’autres histoires sont présentes» que l’historienne va «identifier, décrypter, et restituer dans leur épaisseur» (sic). D’accord. Mais l’auteur, à son insu, ne révélera-t-elle pas quelques présupposés ou préjugés ? Au risque d’en affaiblir ses analyses ?

Un groupe de frères, embryon de la nation, se révélant alors à elle-même… (p. 21)

Étrange expression : où il y a nation il y a lutte nationale, là c’est la lutte «nationale» qui est censée créer une nation. On nous dit même qu’il s’agit d’un embryon, on ne saurait mieux dire que ladite nation n’a pas encore vu le jour.

Dans ce chapitre, l’auteur semble éprouver quelque sympathie pour l’ALN. Elle ne craint pas d’embellir l’activité de ses combattants systématiquement appelés maquisards. Elle note avec une certaine fascination la rigueur de l’organisation et de l’entraînement de ces derniers.

L’implication des civils

R.B. est persuadée que les hommes d’Ali Khodja sont soutenus par la population. Elle se base sur ce que lui ont raconté les anciens du commando. «Aucune guérilla» écrit-elle «ne peut survivre sans l’appui des civils.» Il faudra donc qu’elle explique pourquoi celle-ci n’a pas survécu puisque dans son esprit (à elle R.B.) elle avait le soutien de la population. C’est une des contradictions fondamentales de ce livre. Nous y reviendrons.

p. 26. «Ce qui prouve que le peuple algérien est avec nous c’est que nous ne sommes jamais dénoncés» avait dit Ouamrane (le chef de la Wilaya 4 à cette époque) à Robert Barrat, un propagandiste du FLN.

Raphaëlle Branche enregistre cette affirmation sans sourciller. Or, s’il n’y a pas de dénonciation - à cette époque précise -, c’est que les éventuels opposants savent ce qui les guette : la mort précédée des supplices les plus affreux. Ultérieurement, quand la montée des exactions FLN sera devenue immense et la présence militaire française accrue, des musulmans s’enhardiront à dénoncer les «maquisards». Tout simplement parce qu’ils sauront à qui s’adresser pour le faire. On verra alors se modifier les rapports de force. La rébellion se sera évaporée et le prétendu soutien de la population avec.

Mais R.B. continue sa description des hommes du FLN. «Le soutien aux combattants de l’ALN se traduit par une aide quotidienne pour les loger et les nourrir… etc. Elle nous indique pourtant : …que les plus récalcitrants sont éliminés… Elle ajoute d’ailleurs : «Parfaire l’exécution de l’embuscade, c’est aussi achever les blessés français. Sans doute en fut-il ainsi à Djerrah [5] (hameau où eut lieu l’embuscade) pour certains d’entre eux (sic). Mesure propitiatoire dérisoire afin d’éviter les représailles, les cadavres français sont déplacés loin du village

Et en effet, des civils indigènes n’ont pas apprécié que les «maquisards» aient frappé si près de chez eux. «On va tout nous brûler.» disent-ils (p. 32). Les rebelles ont alors frappé les civils et infligé des amendes à certains. Tiens donc ! On croyait que les civils soutenaient les rebelles. C’est ce que nous explique R.B. «même à Djerrah, village acquis aux maquisards (sic) tous doivent être soumis et obéir absolument (resic).»

C’est bien donc d’avoir le soutien de la population mais cela n’empêche que celle-ci se doit de la boucler et de marcher droit (p. 32). Après tout la «nation» est encore à l’état embryonnaire.

Les choses changeront quand l’armée française implantera des SAS. Nous verrons cela plus loin.

Dans sa proclamation du 1er novembre 1954, le FLN affirmait qu’il était le seul représentant authentique, «qualifié» du peuple algérien. Qualifié par quoi ? Par le fait, qu’il dirigeait un soulèvement. Nos braves socialistes français de l’époque eurent toujours du mal à avaler cela. Comment pouvait-on prétendre représenter un peuple sans élection, et de surcroît  en maniant le gourdin et le couteau envers les dissidents .

R.B. (p. 33) évoque cependant la chose. «Le terrain militaire vient confirmer ce que les négociations politiques tentent d’obtenir : seul le FLN peut être le représentant du peuple algérien. ( !!)»

Car l’influence du FLN est forte. «Cependant la population est loin de lui être acquise partout. La situation est instable et un mouvement de balancier est nettement perceptible ( ?)» (p. 33)

Cet aveu qui contredit la propagande précédente démontre donc que tout le babil antérieur sur le soutien de la population était de la rhétorique. Car, nous dit R.B. «La présence du FLN s’est traduite aussi par des formes de pression diverses (ô le bel euphémisme !) de l’exécution d’individus considérés comme traîtres et dont les cadavres sont ensuite exhibés ; à la multiplication d’interdits entravant la vie ordinaire [6]…..» Entre mars et août 1956, 120 personnes sont tuées sur le territoire de la commune (par le FLN).

«Des Français aussi peuvent être visés (R.B. veut dire des Européens) …ils paient de leur vie leur lien avec l’entreprise de domination coloniale rejetée.» (p. 35). Leur lien !!

R.B. nous apprend pourtant que les enfants (en mars 1956) ne sont pas épargnés. Quel lien ont-ils avec la domination coloniale ? Mais, nous assure l’auteur, il se trouve qu’au sein de l’ALN, la décision de s’en prendre à des civils non armés est discutée, voire contestée. Et par qui ? Et quand ? R.B. n’a pas le temps de nous informer.

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Mustapha "Ali" Khodja

Alors faisons-le ici :

Ce sera discuté et, vite oublié, en août 1956, plusieurs mois après donc, lors de ce que le FLN a appelé le congrès de la Soummam. L’opportunité de ces actes sera contestée, mais, Krim et Ouamrane couvriront leurs subordonnés : Ali Khodja et Amirouche. Ensuite, on en parlera plus. Le FLN continuera donc à massacrer des civils non armés Européens et arabo-berbères confondus.

«La peur touche aussi les civils algériens» nous dit en effet R.B. Aurait-elle compris que le terrorisme consiste à terroriser ?

Car des régions entières demandent la protection de l’Armée française (p. 37). C’est au point qu’à en croire R. B., Abane lui-même chef FLN très influent se demande, en mars 1956, si ce n’est le commencement de la fin. Pour lui certainement, puisqu’il sera liquidé par ses propres compatriotes, «frères» et compagnons d’armes dans les mois qui suivront.

Madame Branche nous garde le meilleur pour la conclusion «alors que le renforcement de l’ALN / FLN est incontestable, le fait que les français continuent d’être informés de ce renforcement et possèdent de bons renseignements atteste un contrôle (R.B. veut dire mainmise) encore imparfait des habitants [7].» On nous avait dit le contraire avant, à savoir que les «maquisards» n’étaient pas dénoncés.

Décidément, ce chapitre aurait dû s’appeler vicissitudes du soutien populaire aux rebelles. Néanmoins R. B. continue à parler de la région de Palestro comme d’un espace sûr pour les insurgés.

 

1 - Coup d’éclat d’une guérilla conquérante

 

Histoires d’une embuscade

Son introduction est en effet étonnante. Logiquement le début d’un livre d’Histoire a pour objectif de présenter la recherche, l’enquête (istoria = enquête en grec) à laquelle va se livrer l’historien. Il annonce ce qu’il faut éclairer et comment il va s’y prendre. La lumière apparaître au fur et à mesure de ses découvertes.

Rien de semblable dans le livre de R.B. dont l’Introduction s’appelle Histoires d’une embuscade p. 11. «Le lecteur est invité à y [étude] entrer par une attention soutenue aux espaces». Arrive ensuite un développement où R.B. ne semble pas craindre d’afficher d’emblée quelque a priori... «[Espaces] ceux-ci sont en effet les enjeux essentiels de la guerre ; il s’agit fondamentalement de lutter pour ou contre l’Indépendance de l’Algérie.» (p. 11)

Or, toutes les guerres à ce jour ont eu, fondamentalement ou pas, dans leurs objectifs la conquête de certains espaces. Pour prendre le premier exemple qui me vient à l’esprit, l’actuel conflit qui ravage la Syrie, a montré l’importance pour le pouvoir comme pour la rébellion de tenir telle ou telle ville ou, a contrario, de les perdre.

R.B. semble persuadée que le but de l’activité militaire française durant la Guerre d’Algérie était de lutter contre l’Indépendance de ce pays. Il n’en était rien. Jamais la classe politique française que ce soit sous la IVe république ou sous le régime gaulliste n’a affirmé un tel objectif.

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Sans entrer dans le détail, on peut affirmer ceci : tout historien étudiant cette période notera que les dirigeants de la France, exceptés peut-être Mitterrand et Mendès-France, au tout début, n’ont jamais exclu l’évolution de l’Algérie vers un changement de statut. Depuis l’affirmation de la personnalité algérienne, jusqu’à l’autodétermination de 1959 en passant par le slogan : …la France restera en Algérie [mais sans dire sous quelle forme] jusqu’au fameux triptyque de Guy Mollet : cessez-le-feu, élections, négociations. Nous pouvons écrire que jamais [ou presque si l’on excepte les premières réactions de 1954] les dirigeants politiques français n’ont affirmé comme leur objectif de guerre (puisque Guerre il y avait) l’opposition à l’Indépendance de l’Algérie.

À plus forte raison ne fut-ce jamais l’objectif des opérations militaires, officiellement en tout cas, mais il n’y a pas d’objectifs militaires «officieux»). Le but fut : la pacification et l’organisation d’une consultation populaire. En mêlant la question de l’Indépendance, aux opérations militaires R. B. démontre une erreur d’analyse de ce que fut le conflit algérien. L’objectif réel était différent : ne pas négocier sous la contrainte d’une défaite militaire [8].

«…Empli du sens que les acteurs historiques investissent en lui, il [l’évènement] peut déployer toute sa force et même révéler à ses acteurs le pouvoir qu’ils ont de faire l’histoire.» (p. 11). Peut-être, mais encore faut-il ne pas partir de prémices fausses. Or, que lisons-nous ? «…Dans tout le pays en effet, l’identité s’est construite par le jeu de différences et de ressemblances qui a été celui de l’entreprise coloniale française (coloniser pour civiliser, coloniser pour assimiler, coloniser pour réduire l’altérité ou la cantonner) comme il a été celui de la lutte anticoloniale du FLN (mettre les Français dehors, redéfinir les contours d’une identité collective algérienne dégagée de cette influence)... Être attentif à ce qui s’est joué dans cette partie extrême [9] de l’Algérie, à l’entrée de la Kabylie c’est tenter d’éclairer ces constructions identitaires

identité collective ?

Constructions identitaires ! [10] Le mot est lâché. On pourrait même parler de reconstructions identitaires car, s’il y a une chose qui n’existe pas et n’existera probablement jamais, c’est l’identité algérienne [À moins de détruire médiatiquement ou par pression politique la véritable culture autochtone : la berbère].

Aucune identité collective algérienne ne s’est construite dans ce pays, ni durant le conflit ni après. Je ne sais pas au juste ce qu’entend R.B. par le jeu de différences et de ressemblances, mais dans une contrée où les Berbères sont profondément attachés à leur particularisme, où beaucoup sont conscients d’être pris dans un processus d’anéantissement culturel engagé depuis plusieurs siècles, l’identité algérienne est une abstraction, plus précisément une construction de la propagande FLN.

Et puisque R.B. est très intéressée par l’épaisseur du temps colonial, invitons-là à remonter jusqu’à la colonisation arabe qui vit la terre profondément berbère de Saint Augustin, de Saint Cyprien et de Tertullien devenir une conquête de l’Islam.

Dire que le but de la colonisation française fut de civiliser, d’assimiler, de réduire l’altérité ou de la cantonner ressemble à une inutile concession à la propagande du FLN.

La IIIe république a pu laisser entendre, parfois, que son but était d’assimiler l’Algérie à la France, non pas d’assimiler les populations mais les institutions. Cet objectif fut explicitement abandonné dans les années 1930. Il faut tenir compte également de la longue politique ethno-différentialiste des Bureaux Arabes puis de l’Empereur, qui précéda 1870. De plus ce qui a suivi les années 1920 du XXe siècle, fut une lente, malheureusement trop lente, avancée vers un accès croissant des Musulmans à la citoyenneté.

Menée au travers d’une évolution chaotique, avec des oppositions diverses et un manque d’audace que, rétrospectivement, on peut juger affligeant, cette progression trop timide, n’excluait pas la perspective de  l’émancipation complète de l’Algérie y compris sur le plan institutionnel. Raymond Aron l’avait bien compris qui affirmait dans son livre La tragédie algérienne que reconnaître la personnalité algérienne, ce qui fut fait par le statut de 1947 conçu par Edouard Depreux, c’était reconnaître, à terme, et compte tenu du contexte international, que l’Indépendance de l’Algérie ne pouvait être exclue (à jamais). Le but de l’Armée française ne fut donc pas de s’opposer à l’Indépendance de l’Algérie (quoi qu’aient pu dire, penser ou croire certains militaires de l’époque).

Aron tragédie couv

 

Mais revenons à R.B. :

«À sa manière (?), l’embuscade du 18 mai 1956 est une occasion de réfléchir sur les violences en jeu dans ces affrontements. Là aussi, l’articulation de l’infime et du global est aussi celle du singulier et du similaire» (p. 12)

«En effet tendre une embuscade puis mutiler les soldats n’est ni original ni propre aux maquisards des hauteurs de Palestro, ni aux Kabyles, ni aux Algériens ou encore aux combattants musulmans.»

«Les pratiques violentes évoquent en effet une forme de violence classique des guerres en terrain colonial (souligné par nous – c’est l’explication tautologique type), lorsque la guérilla est le mode dominant de combat, que la technologie s’oppose à la connaissance du terrain, la violence à distance à la violence de corps à corps, etc….. (?) Rapprocher cet évènement d’autres embuscades similaires [11] conduit à se défier du piège culturaliste qui en rabattrait (sic) les traits saillants sur des caractéristiques indigènes spécifiques.»

Les atrocités commises après le combat contre nos soldats relèveraient-elles de la spécificité du combat anticolonial ? Ou du contexte algérien auquel R.B. associe une longue habitude de la violence (du côté français) qui amène une violence en retour du «colonisé ».

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On pourrait discuter longtemps sur ce point. On pourrait analyser ligne à ligne le texte un peu jargonneux de l’historienne. Il tend à relativiser la violence atroce du FLN, violence gratuite [12] autant que contre-productive – car elle a durablement dressé l’opinion publique en France contre les insurgés – mais aussi violence aux conséquences imprescriptibles et ineffaçables.

Dans un prochain chapitre, nous reviendrons sur ce point. Mais plutôt que de prolonger les réfutations et les contestations, nous préférons rappeler ici ce que dit un jour le père de Camus et qui fut rapporté plus tard à son fils. Il s’agissait d’un contexte voisin et assez semblable. Faisant son service militaire au Maroc dans l’entre-deux guerres, le père de l’écrivain avait eu à connaître du cas d’un soldat français enlevé, tué et mutilé par des insurgés. Son commentaire fut le suivant : «Un homme ça s’empêche.» Ceci marqua le jeune Albert, qui le raconte dans Le Premier Homme. Ce sera aussi notre commentaire pour clore ce premier chapitre.

 

2 - Le vrai visage de la guerre (p. 41)

Cette partie du livre est largement consacrée à la présentation de la section martyre.

188 000 hommes ont été fournis en renfort à l’Armée de Terre en Algérie.

Hervé Artur, le sous-lieutenant qui commandait la section présente à Palestro a été volontaire pour l’Algérie. Il avait résilié (R.B. dit, on ne sait trop pourquoi, «dénoncé») son sursis. Ses parents vivaient au Maroc. Il était de ces Français très hostiles à la rébellion et décidés à la combattre. Il a 30 ans. Il est l’aîné de ses hommes.

Ces derniers malgré une formation en métropole, étaient loin d’être aguerris. La 6e compagnie du 2e Bataillon s’était vue confier la garde des Gorges de Palestro. Ce qui peut paraître quelque peu aventureux.

Aux Beni Amrane [13], le capitaine Bonafos fait office d’introducteur aux réalités locales. Le sous-secteur de Palestro a à sa tête le colonel Fossey-François officier chevronné et déjà prestigieux.

À l’échelon de la section, un lieutenant d’active, le lieutenant Pierre Poinsignon est le commandant de la 6e compagnie.

Le sous-lieutenant Hervé Artur aurait dû être au milieu de ses hommes durant l’embuscade. Il a choisi de marcher en tête, ce qui est, paraît-il, une faute. En outre, l’effectif minimal est de 2 sections réglementairement. Ce point n’a pas été respecté. Ainsi que d’autres d’ailleurs : la section Artur a eu 2 semaines de formation quand il faudrait 2 mois. Les media annonceront 22 rappelés égorgés ou disparus dans une embuscade. L’information sera reprise dans le Journal du Dimanche.

R.B. parle des «atrocités» subies. Pourquoi les guillemets ? (p. 55). Elle récidive en parlant de soldats «massacrés». Un des soldats Raymond Serreau est toujours porté disparu à ce jour.

Une évocation diverse de la presse de l’époque suit. France Observateur - c’est à noter – estime que les récits de mutilation sont de pures créations du service d’action psychologique de l’Armée.

Autre point à remarquer : le 18 mai 1956 est, en France, le jour d’une très grande manifestation des rappelés à la gare de Grenoble.

p. 60. R.B. écrit «morts pour la France». Pourquoi les guillemets ? Les parents du lieutenant Artur viendront à Beni Amrane. On lui décernera la croix de la valeur militaire à titre posthume.

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obsèques des victimes de Palestro, Benni Amrane

p. 68. Les commentaires de R.B. (Personnalité de l’Algérie) montrent qu’elle comprend fort mal la politique du gouvernement français de l’époque. Guy Mollet jugera plus tard que France Soir et Paris Presse ont fait plus de mal que les communistes (p. 69).

Le 19 juin 1956 – importance de la chronologie. Les premières exécutions de condamnés à mort FLN ont lieu à la prison Barberousse à Alger. Ceci déclenche un cycle d’attentats aveugles contre les Pieds Noirs.

R.B. pense (mais sans le prouver de manière précise) que ces exécutions ont un lien avec Palestro. Elle va jusqu’à dresser un portrait d’Abd-el-Qader Ferradj un des condamnés à mort exécuté. Il a participé à l’attentat du Col de Sakamody qui s’est traduit entre autres, par l’assassinat de la petite Françoise Salle (février 1956). Mais R.B. «plaide» que son engagement nationaliste était récent. Ce qui n’est pas le cas de Zabana  son co-accusé.

Pour reprendre son expression, l’auteur écrit que cette exécution (Zabana et Ferradj) est un ersatz (sic) de celle des responsables de l’embuscade de Palestro.

La vague d’attentats aveugles contre les Européens qui suivra dans Alger (le 20 juin) a, bien entendu, pour but affiché de venger les 2 exécutés. Les méthodes du FLN n’ont pas varié. R.B. suggère (emploi du conditionnel) que les 2 militaires portés disparus à Palestro auraient pu être fusillés en représailles par les rebelles. Ceci sous-entend que de mai 1956 jusqu’au 19 juin, ils auraient été prisonniers de l’ALN (Le Monde du 12 juin 1956) d’après un renseignement de la DST et 1H1504 SHD.

 

3 - L’Algérie sauvage (p. 77)

La sauvagerie des attaquants est mise en doute par l’historienne (p. 81) ; elle n’hésite pas à écrire «terroristes» avec des guillemets. On ne verra pas de photos des militaires mutilés ni à l’époque, ni aujourd’hui. Voici ce que devient le tout sous la plume de R. B. «les récits de mutilations lors de l’embuscade du 18 mai 1956, lesquels n’ont trouvé aucune traduction photographique médiatisée».

Par cette phrase jargonneuse, R.B. veut dire que les photos des corps mutilés n’ont pas été publiées dans la grande presse. Bien évidemment, le respect des familles, le souci de ne pas choquer expliquent largement cette réserve.

Mais R.B. n’est jamais en peine de produire des analyses particulières : «L’absence des corps mutilés des militaires français a offert une caisse de résonnance extraordinaire à l’imaginaire colonial.» (sic) L’emploi du mot imaginaire est ici significatif imaginaire et fruits de l’imagination sont proches. Toute l’information qui circule alors est en fait retenue. Ne pas montrer les corps profanés, c’est en fait respecter les familles et ne pas tomber dans le piège FLN qui a fait massacrer ces hommes (les blessés) et les a fait mutiler pour effrayer le contingent… «Voilà ce qui vous attend si vous tombez entre nos mains».

R.B. ne comprend pas tout cela et préfère s’étendre sur l’imaginaire «colonial». Que seraient les «imaginations» en réalité si l’on avait montré les cadavres défigurés et mutilés ?

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carte postale, Les gorges de Palestro

Ce qui apparaît en fait c’est que les [bandes ALN ne respectent ni les règles de la guerre ni celles de l’honneur] ce qui a été démontré de façon superfétatoire, tout au long du conflit, et pas seulement à Palestro (p. 84).

Puis, développement quelque peu fantaisiste sur la psychologie collective en France. Les images mentales vont venir combler l’absence de représentations photographiques et de récits précis des violences subies. Aurait-il fallu montrer ces photos, pour éviter ces «images mentales ». Il est au contraire vraisemblable qu’elles auraient suscité une répulsion bien plus grande encore et que lesdites images mentales qu’évoque l’auteur sont encore à des lieues,  au-dessous, de la réalité. Ce qui n’est pas écrit c’est que pour R.B. l’imaginaire des Français doit être empli d’images négatives racistes.

Car l’auteur est là qui va mettre de l’ordre dans tout ce désordre… Ils [les Français] y voient confirmé l’un des discours les plus prégnants [fréquents ?] sur les indigènes d’Algérie : celui d’un peuple sauvage et cruel. L’existence de structures culturelles coloniales anciennes s’y trouve en même temps révélée et attestée... démontrant, écrit-elle (p. 84) que les indigènes d’Algérie sont restés des sauvages, elle est une illustration parfaite de leur caractère criminel

Or, ceci est inexact. À aucun moment, les populations d’Algérie ne sont mises en cause collectivement mais comme tout est censé se dérouler dans l’imaginaire, R.B. peut tout affirmer même si rien de ce qu’elle assène n’est confirmé par les documents et les textes de l’époque. Il est vrai qu’elle prend des précautions purement rhétoriques comme celle-ci : «Même si les discours officiels s’efforcent de maintenir une distinction entre les rebelles et l’ensemble de la population musulmane» (p. 87).

Ils ne s’efforcent pas. Ils le font ; c’est tout. Il faudrait n’avoir aucun bon sens, aucune connaissance du pays et, aucune idée de la communication pour faire l’inverse.

Ceci n’empêche pas l’auteur de s’enfoncer dans son ornière interprétative : «Les violences des maquisards et des civils sont, en réalité, confondues dans un récit qui insiste sur le déchaînement, le dérèglement et l’atavisme.» Ce «en réalité» en dit long sur le côté interprétatif des analyses de l’historienne.

Il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination pour saisir ce que signifient dans cet épisode massacres et mutilations. Ils constituent le déshonneur du FLN qui les a ordonnés (ou laissés commettre dans le meilleur des cas).

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4 - Dans la voie de la violence (p. 105)

 C’est l’histoire de Palestro qui va revivre quelque peu dans les pages de ce chapitre. Elles s’ouvrent par un anachronisme ; nous renvoyons nos lecteurs à l’annexe en fin de chapitre où nous étudions ce point.

p. 105 suite. R.B. s’engage dans un développement prévisible. Lequel ? La violence du colonisé, celle du 18 mai 1956 à Palestro comprise, ne peut être examinée (et moins encore condamnée) sans tenir compte des «violences coloniales»les précédant. L'auteur ne parlera pas de circonstances atténuantes ; elle ne le suggère même pas. Pour elle, il s’agit d’une chose allant de soi.

Elle cite au début de son chapitre - tout naturellement est-on tenté d’écrire -, Franz Fanon (quelle référence !) : «Le colonialiste ne comprend que la force.» L’on pense irrésistiblement à ce que Camus appelait la légitimation du meurtre.

Ce que la préface de Jean-Paul Sartre à ce livre de Franz Fanon Les damnés de la terre a rendu encore plus explicite :

«Tuer un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups ; restent un homme mort et un homme libre».

Mais il n’y a pas que le meurtre… Quid des mutilations et de la barbarie ? Faut-il croire que le colonialiste ne comprend que cela aussi ? Si tuer un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, est-ce que le mutiler ce sera faire d’une pierre trois coups ? À tous ces errements de Sartre et de Fanon, nous opposerons encore une fois la phrase de Camus «Un homme ça s’empêche. »

(p. 105). Dans la vallée de l’Isser, le développement du village européen et de l’agriculture reposa, pour R.B., sur une spoliation massive et un appauvrissement brutal de la population locale.

En 1873, la loi Warnier permet la distribution de titres de propriété individuelle. Un marché foncier (important selon R.B.) se met en place (p. 100). La mise sous séquestre des terres des tribus révoltées accroît ce mouvement.

Notons que ce «mouvement» est entièrement l’œuvre du nouveau régime républicain qui va s’efforcer de prendre le contrepied de la politique de l’Empereur et de bureaux arabes qui respectaient l’identité musulmane (ou prétendue telle) de la population.

Certaines familles européennes venant d’Alsace-Lorraine - que le Traité de Francfort du 10 mai 1871 contraignit à partir -, dans leur désir de rester françaises se rendirent en Algérie. Le nom de la famille Becker qui fournit plusieurs maires au village est passé à l’Histoire.

1889. La population européenne de ce centre s’oriente à la baisse dès la fin du XIXe siècle néanmoins,à l’échelon de la commune mixte et cela en valeur absolue et relative. La cause : de mauvaises années agricoles. 1899, 10,5 de Français européens en moins. 48,5 de Français musulmans. Thiers et Beni Amrane se vident. 445 personnes à Palestro au début de la rébellion en 1954.

(p. 102-103). Développement consacré au monument commémorant les colons de 1871. R.B. le qualifie d’imposant.

R.B. nous invite alors à plonger dans le passé de dépossession de l’époque y compris dans ce qui a précédé l’insurrection de 1871.

Un long développement

Une longue histoire de bornages et de conflits domaniaux suit. Elle expliquerait le soulèvement quasi unanime des tribus locales qui voient l’administration française comme biaisée et injuste envers eux. Les confréries appellent à la guerre sainte. La Rahmaniyya, selon R.B., a un pouvoir d’implication réel. Selon l’auteur qui s’appuie sur Louis Rinn [14], le marché de Palestro ruine celui des Ammals et obère d’importance celui des Beni-Khalfoun.

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Janvier 1873. 8 condamnés à mort. 8 autres envoyés en déportation. Une pétition amènera une remise de peine pour Saïd ou Ali ou Aïsse plus Ben Ramdane et 3 autres allègements (p. 115). Saïd Ben Ramdane précédemment condamné à mort et Ahmed Ben Dalmane arrivent à faire lever le séquestre sur leurs terres. Les tribus Ammals et Krachnas seront plus particulièrement visées.

12 familles européennes doivent s’installer aux Beni-Amrane. Le Préfet devra expulser par la force les indigènes qui refusent de partir vers d’autres terres. Les 600 ha du petit centre de colonisation sont multipliés par 5. Les terres disponibles augmentent en superficie. Les Beni-Khalfoun perdent leur terre sur le versant droit de l’Isser. Un tiers environ. R.B. affirme que les terres les plus fertiles sont perdues pour les indigènes.

Les indigènes doivent donc se resserrer sur leurs terres et utiliser les moindres parcelles. À la fin du siècle, la pression démographique commence à devenir considérable. Pour R.B., c’est naturellement un effet du séquestre. Toutefois, la pression démographique a d’autres causes dont elle ne dira rien : progrès de l’hygiène due à la présence européenne, recul subséquent de la mortalité infantile.

L’offre de travail manuel sans qualification croît aussi largement. Les habitants de cette région vont donc travailler en Mitidja. Bien sûr, une certaine exploitation en résulte. Des bandes criminelles apparaissent aussi (p. 119).

L’État dit «colonial» n’adhère d’ailleurs pas à toutes les entreprises et initiatives des «colons». En 1890, le Préfet refuse d’exproprier les indigènes. Le village de Palestro se développe. À la fin du XIXe siècle, il est l’un des plus prospères. Toutefois, et selon R.B., il semble à ce moment avoir acquis tout son développement. Pour appuyer sa démonstration, R.B. cite la note 71 du chap. 4 plus cote 77 du dossier ANOM ; un palier est atteint suivi d’une décroissance.

(p. 121). R. B. reconnaît qu’elle part d’un postulat : celui d’une «identité collective définie par l’Histoire et, en l’occurrence ici par la dépossession foncière».

À notre avis, il s’agit là d’un élément bien réducteur : en particulier pour former une identité collective. Naturellement, on ne peut attendre de R.B. qu’elle fasse allusion à l’Islam, religion taboue dans la France d’aujourd’hui. Or, il y a bien d’autres éléments encore qui entrent en jeu : l’identité berbère toute proche et très vivace [15].

L’attitude des tribus locales vis-à-vis du pouvoir turc avant la conquête. Madame Branche qui aime beaucoup évoquer l’épaisseur du temps historique n’en tient compte que lorsqu’il s’agit de la période française. Turcs, Arabes, Berbères, absents !

La violence déployée dans la région de Palestro au printemps 1956, revêt des sens multiples : criminelle pour les uns, libératrice pour les autres. Soyons attentifs car nous allons bientôt retrouver les arguments poids-plume à la Franz Fanon.

«Plus intimement aussi [la violence] témoigne qu’il existe, au sein de la société algérienne, une envie collective (souligné par moi) d’autres formes de pouvoir et d’avenir.» (p. 122)

Pas si collective que ça. Et là nous retrouvons à nouveau l’idéologie anticoloniale avec sa manie de voir des peuples unanimes partout. Tel est le sens de ce collectif.

«Sur cette terre marquée par la violence et l’humiliation, tuer des militaires français, abimer leurs corps, c’est reprendre possession de soi (sic) : agir» (p. 122 dernier paragraphe).

Et voilà ! Passez muscade.

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Et cela continue. p. 123. R.B. se livre à une hypothèse (gratuite ?) sur le lieutenant Artur qui commandait la section.

«Ne jugeait-il pas en effet qu’il était nécessaire de tutoyer tout le monde, y compris les chefs de djemaa qu’il tenait pour les responsables personnels de la lutte contre le FLN ?»

Réponse de R.B. : «Peut-être a-t-il payé de sa mort son arrogance. »

En tout cas, Artur n’est plus là depuis longtemps pour répondre à ce type d’accusation. Heureusement : R.B. a nuancé son propos : «La vengeance ciblée est une hypothèse peu probable

La violence n’est jamais émancipatrice. Voilà ce qu’il convient de dire à cette historienne. Ce qui compte ce n’est pas l’épithète, c’est le substantif.

Certaines révoltes sont peut-être inévitables. Lorsqu’elles éclatent il faut leur imposer des limites car elles sont toujours un mal. Comme le souhaitait Camus, le révolté doit mettre sa fièvre et sa passion à diminuer l’occurrence du meurtre autour de lui. Car, et oui, «il y a des moyens qui ne s’excusent pas

Enfin pages 124, 125, 126, on trouvera encore une analyse relative à la mutilation des soldats. Selon R.B., celle-ci fut opérée par des femmes et elle fait l’objet d’une analyse psycho-anthropologique plutôt faible.

«Le FLN a su se présenter comme le vengeur de ces violences séculaires» p. 128.

Mais cela ne suffit pas pour R.B. il faut aussi que ces actions fassent exister une collectivité politique nationale (?) discriminée par les Français et désormais en lutte.» (p. 129). R.B. ne prend-elle pas pour argent comptant la rhétorique FLN la plus creuse ?. Un peu plus loin on apprend qu’Ali Khodja a peut-être (merci pour ce peut-être) réussi l’amalgame de l’homme d’honneur et du maquisard (on dit d’habitude bandit d’honneur).

p. 123. «Dans cette embuscade à laquelle ils participent, les habitants de Djerrah ont su trouver leur place !» (?)

«Ils l’ont inscrite à l’intérieur du cadre élaboré par la société locale : elle fonctionne comme ces pratiques violentes qui ressortissent aux gestes de l’honneur social [16] (entendre comme un ensemble de réalités qui colorent leurs interactions à l’intérieur de leur société et qui, de ce fait, sont aussi soumises à des variations selon les situations). Dans le Rif (où se trouvait le père d’Albert Camus, noté par Jean Monneret) celui qui a triomphé de cette manière c’est-à-dire par ruse s’expose ensuite en tirant un coup de feu en l’air


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1er commentaire

annexe au chapitre 4


Sur des Tyroliens «italophones »

À la page 93, est mentionnée l’arrivée en 1868 de «Tyroliens»... Madame Branche les décrit curieusement comme tels. Il est pourtant précisé que la première messe fut dite, à leur venue, en italien (p. 95). L’auteur, malgré cette indication opposée, continue d’affirmer qu’ils étaient Tyroliens, ce qui peut surprendre. Le Tyrol du Sud en Italie, se confond avec le Haut Adige, région bien connue pour être germanophone.

Cette région fait aujourd’hui partie de la République Italienne mais, à l’époque dont parle R.B., en novembre 1868, elle était sous domination autrichienne. Pour cette période, des Tyroliens italophones ça sonne bizarre. Il est invraisemblable que telle ait été l’origine des immigrants venus à Palestro. Il est plus probable qu’ils étaient originaires du Trentin zone voisine de l’Adige autour de Bolzano, territoire italophone celui-là.

Ce n’est qu’après la Grande Guerre, en 1919 donc, que l’Italie s’empara du Haut Adige, territoire d’ailleurs demeuré germanophone jusqu’à ce jour. Il résista en effet à la vaste immigration italienne que le régime mussolinien y avait organisée pour des motifs nationalistes. L’assimilation recherchée fut mise en échec et aujourd’hui nombre d’habitants de cette zone, toujours germanophone se verraient bien rattachés à l’Autriche.

Puisque la messe d’inauguration du village fut dite (le sermon) en italien, ce détail eut dû empêcher R.B. de commettre un anachronisme en parlant de Tyroliens. Mais ne soyons pas sévère. Sans doute, l’auteur n’a-t-elle fait que retranscrire les archives qu’elle a lues. Pour les scribes de l’époque : Tyrol, Haut Adige, germanophones, italophones cela devait paraître obscur et compliqué. Une vraie tchoutchouka comme l’eût dit Cagayous.

 

2e commentaire

annexe au chapitre 4


Sur le tutoiement

Lorsque quelqu’un dans l’Algérie d’antan reprochait à un Français d’Algérie de tutoyer un peu trop facilement les arabo-berbères, il révélait immédiatement, et sans évidemment en être conscient, son ignorance des réalités locales. Mgr Duval en arrivant en Algérie «s’illustra» de la sorte.

Dans un pays méditerranéen, les gens se tutoient très facilement. En Italie, par exemple, le tutoiement est de rigueur entre collègues de travail, amis des amis, voisins, paroissiens etc… Aujourd’hui encore lorsque des pieds noirs se rencontrent, comme cela nous arrive souvent, pour la première fois, dans une conférence, un colloque, une commémoration, une réunion quelconque, le tutoiement est aisé et naturel.

Il en était bien évidemment ainsi avec les Musulmans, collègues de travail, voisins, amis etc… Il en était d’autant plus facilement ainsi que la langue arabe ignore le vouvoiement. L’arabo-berbère s’adressant à un pied-noir le tutoyait donc tout naturellement. Celui-ci savait qu’il n’avait pas à s’en offusquer et tutoyait à son tour. La chose était banale, naturelle et sauf à s’adresser à des notables, elle ne posait aucun problème. Y voir aujourd’hui une familiarité déplacée reposant sur une sorte de mépris raciste est une reconstruction a posteriori, inspirée par l’européocentrisme.

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5 - Empreintes et échos

Une région bouleversée p. 142. Nous sommes en 1957.

À Palestro, se concentrent les Français et les pouvoirs... ce que résume ainsi R.B. : «une commune qui tente en fait de rattraper en quelques années comme ailleurs en Algérie, les retards accumulés vis-à-vis de la population autochtone pendant de longues décennies». Ce qui est vrai malheureusement. Mais ces retards ne sont pas dus aux Européens du coin quoiqu’on dise aujourd’hui. Néanmoins, c’est à eux qu’on les a fait payer. Injustice suprême

Palestro est élevée au rang de sous-préfecture.

Note 9 / 2 bureau / + DOP y pratiquent la torture.

Note 10. 11. 12.

Sur tous ces points, des vérifications s’imposent. La torture ne fut pas absente du conflit. Mais les adversaires de l’Armée française n’ont jamais prouvé qu’elle fût généralisée. R.B. parle en outre ici de viols. La note 14 du Père Luca demanderait ainsi que la note 15 appuyée sur Mgr Duval, dont l’objectivité est sujette à caution, de sérieuses vérifications.

On y lirait ceci : «Là où passe compagnie il ne reste plus un poulet ni une vierge. Le colonel fait le mort. [Le] capitaine de SAS tue.» (note 15). Présenter ceci comme un témoignage valide alors que le témoignage humain est des plus fragiles et alors qu’il s’agit d'affirmations, sans preuves, contre l’Armée française, est intellectuellement discutable.

R.B. écrit alors ceci : «L’existence de cette violence, arbitraire bien souvent, débridée parfois, ne peut seule rendre compte des évolutions de la population algérienne, qui tantôt paraît (sic) passive tantôt semble pencher vers la France tantôt lui préfère le FLN.» (p. 144)

L’utilisation ici des verbes paraître et sembler est remarquable. Si R.B. est contrariée par l’évolution en question, elle écrira : elle paraît passive, si elle est contrariée par son ralliement à la France, «elle semble pencher en faveur de la France».

Dans ces cas-là, il s’agit d’une illusion. C’est ce qu’elle suggère. Mais si la population préfère le FLN, faut-il comprendre que là c’est du solide ? En fait, comme elle semble tenir le FLN en estime, elle a du mal à comprendre que la population se rallie à la France.

On apprend même que les habitants de Beni-Amran (qu’elle s’obstine à écrire sans "e" pour ne pas faire comme à l’époque coloniale) se sont distingués par leur peu de soutien à la cause du FLN.

Sans doute est-ce le travail du capitaine de la SAS ? N’a-t-il pas réussi, ici, à constituer une alternative fiable aux actions des nationalistes ?

Question ? Est-ce de lui que parlait Mgr Duval précédemment ? Rappelez-vous Le capitaine de SAS tue. Tiens ! Il ne faisait pas que cela, dirait-on ! Le capitaine Bonafos est l’artisan d’une manifestation de 3 000 femmes aux Ouled Hadada. Tiens ! Là aussi les viols étaient, nous a-t-on suggéré, innombrables.

Le capitaine Bonafos demande même au sous-préfet de libérer des internés administratifs retenus pour délits mineurs. Il fait même distribuer de la semoule aux familles. R.B. en profite pour souligner que le village des Ouled Djerrah a été rasé après l’embuscade. D’après les cartes de 1853 et celle de 1959, lorsqu’on les rapproche, cette zone est devenue zone interdite entre ces deux dates. La population afflue donc dans la vallée.

Néanmoins (et, pour R.B. ce n’est pas négligeable), Omar Oussedik, chef adjoint de la W. 4, affirme que la Zone 1 s’est maintenue durant tout le conflit.

Au printemps 1958, il faut bien néanmoins le constater, de nombreux jeunes s’engagent dans les harkas ou les SAS.

Le curé (Luca ?) [17] note un accroissement des volontaires pour les forces de l’ordre, chez les indigènes. Des groupes d’autodéfense apparaissent (et non paraissent ou semblent) partout.

La réalité c’est que le FLN est vu comme l’ennemi de la paix par la population.

p. 149. Malgré cela, R.B. pense que Ali Khodja et ses «hommes» sont des sortes de héros ! Comprenne qui pourra !

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p. 151. Tout le passage sur les harkis est à lire.

De tels passages dans le livre de R.B. compensent. Elle ne veut pas qu’on lui reproche, d’ignorer délibérément les violences du FLN et ses crimes. Alors, de tels aperçus de sa part, montrent qu’elle est au courant. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’un petit a priori pour ses chers «maquisards».

 

6 - Conclusion

À propos du village de Ouled-Djerrah qui fut rasé

[souvent appelé simplement Djerrah ou Djerah]

p. 153. R.B. signale que vers 1972, le cinéma de Lakhadria (Palestro), à son ouverture, prit le nom de Djerrah. Ce village où eut lieu l’embuscade, et auquel les habitants furent associés dans la participation aux mutilations de nos soldats, a connu un destin tragique.

En effet, l’Armée française l’a détruit en rasant systématiquement les maisons qui le composaient au motif qu’il y avait responsabilité collective des habitants.

R.B. note, sans y insister d’ailleurs que le nom de Djerrah est tenu pour glorieux localement (puisqu’il fut marqué par un échec de l’armée française), mais localement seulement.

Tout au plus note-t-elle que Franz Fanon a signalé «le massacre de la population du village comme l’un des exemples emblématiques de l’inégale valeur de la vie dans l’Algérie française.» (p. 153)

Référence. Dans les Damnés de la Terre, réed. Gallimard, Folio 1991, p. 123

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une référence ?

Je cite Fanon «comptent pour du beurre, la mise à sac des douars Guergour, de la dechra Djerah (sic), le massacre des populations qui avaient précisément motivé l’embuscade».

[On ne sait pas ce que veut dire ce dernier membre de phrase, que nous soulignons].

Or, ceci mérite néanmoins quelques commentaires.

En écrivant dans son livre, p. 153, ce que Fanon a dit dans son propre ouvrage, il me semble que R.B. fait erreur. Fanon n’était pas un historien mais un agitateur politique.

Sa haine de la colonisation, et de bien d’autres choses, ne le portait pas à l’objectivité et personne ne s’en étonnera.

Mais l’historien a le devoir de respecter les faits. Or, si le village a été rasé, sa population n’a pas été massacrée. Fanon, tel qu’il l’écrit, laisse entendre que la population du village fut massacrée par les Français. Connaissait-il d’ailleurs les dessous et le contexte de cet épisode ? L’orthographe fantaisiste du nom, le fait que Fanon évite de dire Palestro, qu’il ait l’air de renverser l’ordre des facteurs et qu’il parle d’une embuscade motivée par le massacre (confusion sur le déroulement chronologique), autant d’éléments ne plaidant pas en faveur de la clarté d’analyse de l’auteur. Laissons-là ce personnage. Notons toutefois que R.B. a cru utile de le citer donnant ainsi du crédit à cette phrase de Fanon pourtant si peu historique ?

Car enfin que s’est-il passé à Ouled Djerrah après l’embuscade ? selon R.B. p. 181.

«Dans l’après-midi qui suit la découverte des cadavres français, 44 Algériens sont liquidés sommairement. La majorité de l’aveu même des autorités militaires responsables, sont des fuyards qui cherchent à échapper à l’encerclement au nord de la zone nord de l’embuscade…».

Le tir sur les fuyards dit R.B. est autorisé depuis une instruction ministérielle de 1955. Ce n’est pas exact à 100%, mais il est vrai que ceci a pu servir à camoufler des exécutions sommaires. Les militaires français engagés dans l’opération Remou [18] eurent à rechercher Artur et sa section antérieurement.

Dans le dossier I H 3452/1, il est indiqué, selon R.B., que l’on avait informé les soldats français de l’état dans lequel on avait retrouvé leurs camarades. Il semble en outre que 1/3e RIC (CR d’opération signé Peillard I H 3452/1) ait découvert un charnier. Aucune indication n’est donnée sur la nature de ce charnier.

Il n’en demeure pas moins - l’historienne semble le comprendre -, que l’état d’esprit des militaires français n’est pas à la gentillesse. «La discipline de feu des intéressés aura à en souffrir» et «la recommandation de ne pas tirer sur des autochtones n’ayant fait aucun acte hostile» également.

Il semble, écrit-elle, que la retenue n’ait pas été l’effet recherché dans cette opération. [19] (p. 181).



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Toutefois et même si l’historienne a raison sur ce point, 44 exécutions sommaires ce n’est pas «le massacre de la population du village» comme l’écrivit mensongèrement Fanon. R.B. aurait peut être dû prendre nettement ses distances par rapport à cette affirmation ?

N’importe quel lecteur lisant aujourd’hui qu’après l’embuscade et l’acharnement ignoble contre nos soldats, le village d’Ouled Djerrah «fut rasé», pensera que les habitants du village subirent le même sort que ceux d’Oradour.

R.B. évoque quant à elle la destruction du temple de Jérusalem par Nabuchodonosor et celle du Palais Royal de Persépolis par Alexandre.

Pourtant, et même si des excès furent commis, il est à peine nécessaire de préciser qu’en fait, il n’y eut rien de comparable. L’exécution de 44 «fuyards», avec ce que ce terme comporte d’ambigu, ne représente qu’une partie de la population. Sans doute était-ce trop. Mais laisser entendre que toute la population fut passée par les armes serait bien peu objectif.

R.B. veut ensuite à démontrer, que ces excès en retour favorisèrent finalement les maquisards lesquels, jusqu’au bout, restèrent populaires dans les montagnes. On avait cru comprendre le contraire…

Jean Monneret

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Indications bibliographiques

- Jean Noël, Journal d’un administrateur à Palestro, Ed. Baconnier, voir dans le livre p. 32 – note 50 de R. B. p. 189.

- M.Guily qui fut un des premiers présidents du CDHA, avait été administrateur à Palestro.

- Voir aussi I H 1651 (SHD) en plus de 1 H 3452.

- p. 145, indications de R.B. sur Ouled Djerrah rasé. Les cartes militaires l’indiqueraient

 


[1] Raphaëlle Branche, L'embuscade de Palestro. Algérie 1956, Armand Colin, 2010.

[2] D’autres comme Franz Farron laisseront entendre que les villageois furent massacrés, comme si tous avaient été passés par les armes. Ce qui inexact.

[3] Et alors que sont inclus dans cette nationalité putative les Musulmans hostiles au FLN même si leur hostilité va jusqu’au rejet de l’Indépendance.

[4] Le français de R.B. est parfois très moderne. Il faut sans doute comprendre ici : ignoré délibérément voire laissé de côté. Le dialecte français moderniste est truffé d’anglicismes.

[5] Tout le monde retint le nom de Palestro à l’époque mais le village le plus proche s’appelait Ouled Djerrah. Le plus étrange, c’est que ce nom signifie chirurgien en français. Pour un lieu où l’on achevait les blessés !! Quel paradoxe !

[6] Quels sont ces interdits ? fumer, priser, faire appel à la justice française. R.B. nous précise qu’il s’agit là de la vie ordinaire telle que la France coloniale l’avait organisée. Fumer, priser, aller au tribunal c’est cela en effet l’abjection coloniale.

[7] (comprendre sur les habitants).

[8] Comme à la suite de Dien Bien-Phu en Indochine par exemple.

[9] À 80 km d’Alger ( ? )

[10] On notera le pluriel prudent.

[11] R.B. ne nous dit pas lesquelles.

[12] Gratuite mais pas inutile car elle vise à terroriser les jeunes soldats du contingent. Ceci fut aussi contre-productif car sachant ce qui les attendait s’ils tombaient aux mains du FLN, ceux-ci se radicalisèrent alors que beaucoup étaient venus en Algérie avec bien des réticences. Tout ceci aggrava la violence générale. Mais après tout n’était-ce pas aussi le but du FLN : la montée aux extrêmes ?

[13] Lieu de cantonnement des militaires tués.

[14] Louis Rinn  Marabouts et Khouans.

[15] Si vivace que dans certains villages arabophones, une partie des habitants (à cette époque) parle berbère et l’autre un patois mi arabe mi kabyle que de purs arabophones comprennent mal.

[16] Julien Pitt-Revers. Cambridge. Essay on the Anthropology of the Mediterranean p. 215.

[17] Il semble que dans l’esprit de l’auteur, les témoignages des ecclésiastiques sont considérés comme particulièrement valables. Certes, ces personnes doivent être créditées a priori d’une valeur morale, mais les hommes, en matière de témoignage, ne sont pas immunisés, loin de là, contre le subjectivisme. Ils réagissent en fonction de leurs habitudes mentales et pas uniquement en fonction de ce qu’ils ont vu.

[18] Opération de recherche des soldats français et de chasse aux rebelles.

[19] Si tel fut le cas, on peut toujours estimer que la répression collective est en toute hypothèse une erreur dans ce type de guerre. En l’occurrence seul le FLN en aura tiré bénéfice. Mais il est facile d’écrire cela 56 ans après. Sur le moment et dans ce contexte les excès sont difficiles à éviter.

 

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 - sur ce livre : Blog-Notes, 23 décembre 2013

 

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lundi 26 août 2013

le débat à propos du 5 juillet 1962 à Oran (3) - Jean Monneret

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Oran, 5 juillet 1962,

ce qui reste à démontrer

Jean MONNERET

 

De multiples interrogations subsistent en ce qui concerne cette journée du 5 juillet. On peut les ramener à deux :

- 1) Qui a déclenché la fusillade ?

- 2) Y a-t-il eu une machination et ourdie par qui ?

S’il est une question à laquelle les gens sont susceptibles de répondre en fonction de leurs présupposés personnels, c’est bien la première. Or, il ne s’agit pas de convaincre les convaincus mais de faire un travail aussi scientifique que possible. N’ayant pas personnellement l’assurance qui permet de tout trancher, je reste sur ce point dans l’incertitude.

En revanche, tout le monde ou presque (1) paraît d’accord pour mettre hors de cause l’OAS, dont les commandos avaient quitté Oran. Seul le Général Katz fait allusion, dans son livre (2) à de possibles desperados de l’Organisation (sans la nommer). Sa démonstration est toutefois des plus laborieuses. Je l’ai souligné à la page 109 de mon ouvrage sur le sujet (3).

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Répondre à la deuxième question est tout aussi difficile. J.F Paya s’estime, pour sa part capable de résoudre ces deux énigmes. Il semble persuadé que sa présence en Oranie en 1962, qui s’est prolongée à Mers-el-Kébir jusqu’en 1965, lui donne un avantage pour analyser le 5 juillet. Toutefois ce qu’il écrit est loin d’être toujours convaincant.

Paya insiste sur le conflit qui opposait alors le GPRA (4) au clan Ben Bella/Boumediene. Ce dernier étant le chef de l’État Major Général de l’Armée de Libération Nationale (5), basée aux frontières algéro-marocaine et algéro-tunisienne. C’était en effet le problème de l’heure et toute la presse nationale et internationale ne parlait que de cela.

L’EMG défiait l’autorité du GPRA, ce qui avait pour résultat d’introduire au sein du FLN une très grave cassure à la veille du référendum. Celui-ci eut lieu néanmoins, mais au lendemain de sa tenue, les deux groupes antagonistes se redisputèrent avec ardeur la direction de la future Algérie.

L’Indépendance ayant été proclamée le 3, qu’elle était la situation le 5 juillet ? C’était une veillée d’armes. Le GPRA avait quitté Tunis pour Alger. Le clan Ben Bella/Boumediene était installé à Oujda, au Maroc, c’est pourquoi Paya les désigne comme les conjurés d’Oujda (6).

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le G.P.R.A.

Le GPRA dirigé par Ben Khedda, son président, avait le soutien de la Wilaya 4, l’algéroise ; il recevait aussi l’appui de la wilaya 3, la kabyle. Le GPRA avait lancé un appel à manifester le 5 juillet, date anniversaire symbolique de la prise d’Alger en 1830 (7), afin de fêter la «libération» du pays. L’Oranie, bien tenue en mains par les benbellistes (Paya dixit), n’avait pas prévu de manifestation (toujours selon Paya).

Néanmoins les appels à cette célébration lancés sur les ondes de Radio-Alger furent naturellement entendus à Oran et un défilé s’organisa. Paya présente les choses ainsi : «Mais à Oran, les animateurs (?) assez anti-FLN de l’extérieur, s’empressèrent d’obéir au GPRA».

Cette situation ne pouvait que déplaire à l’EMG qui voyait en le GPRA l’ennemi juré. Or, ces manifestations le mettaient en valeur. Les benbellistes entreprirent, dit Paya, de les saboter.

Ainsi, toujours selon Paya, la ville d’Oran allait devenir le 5 juillet 1962 un théâtre important de l’affrontement entre le GPRA et l’EMG. Notre auteur est très affirmatif : le massacre des Européens résulte d’une machination tramée par le clan Ben Bella /Boumediene.

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Des agents dudit clan déclenchèrent une provocation en centre-ville durant le défilé des Musulmans. Leur but : discréditer le GPRA. Citons Paya :

«…Pour les conjurés d’Oujda Ben Bella et Boumediene, qui allaient s’installer à Tlemcen, cela ne pouvait se passer ainsi. Il leur fallait démontrer que les partisans du GPRA n’étaient pas capables d’assurer l’ordre, tout en conjurant le risque d’une enclave européenne dans la zone Oran- Oran/Mers-el-Kébir (souligné par nous).

Mais surtout, ils préféraient avoir un prétexte pour faire intervenir massivement cette armée des frontières sans paraître faire un coup d’État (souligné par nous).

Bien sûr, la population ne comprenait rien à ce qui se passait. Mais une fois sur place, elles (les troupes venues du Maroc) mirent surtout au pas leurs opposants et les éléments musulmans perturbateurs que la provocation avait déchaînés…» (8).

Comme on le voit, notre auteur procède surtout par affirmations. Il est persuadé que l’appel du GPRA lancé sur les ondes fut repris à Oran par des éléments hostiles à l’EMG.


Oran benbelliste ?

De tels éléments ont sûrement existé, mais Paya les présente comme «influents». Il parle même de «responsables». Ceci paraît à première vue, contradictoire avec le fait qu’il évoque lui-même ensuite une Oranie «bien tenue en mains par les benbellistes» (9).

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Notre auteur va plus loin en affirmant quelque chose d’étonnant qui aurait bien besoin d’être solidement étayé : des banderoles furent confectionnées avec le slogan : «À bas le culte de la personnalité».

Paya a parfaitement raison d’y voir un mot d’ordre codé contre Ben Bella. Ainsi dans Alger, où dominait la wilaya 4, hostile à ce dernier, ce slogan était, à la même époque, placardé sur tous les murs. Mais la capitale où je me trouvais alors (10), était aux mains de gens farouchement opposés à l’EMG.

Rien de semblable à Oran où la situation était rigoureusement différente. L’Oranie (la wilaya 5) était un bastion benbelliste. Adhérer à l’analyse de Paya impliquerait de reconsidérer tout ce que l’on sait de la situation locale. L’Oranie, (en tous cas Oran), aurait été non pas traversée mais profondément ravagée par les luttes de clans du moment.

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Oran pourtant tenue par Si Bakhti, homme lige de Ben Bella est curieusement présentée comme influencée par les partisans du GPRA. Et bigrement puissants pour être capables d’organiser un vaste défilé, de leur propre chef (c’est le cas de le dire), et avec leurs propres slogans anti Ben Bella. C’est là un renversement de perspective surprenant qui va à l’encontre de tout ce qui s’écrivit sur le moment et dans les chroniques ultérieures. Nous verrons plus loin quelles justifications donne Paya à cette présentation des faits.

Car notre auteur va toujours plus loin. Rappelons qu’il prête à l’EMG, qu’il désigne comme  «les conjurés d’Oujda», une intention machiavélique : «…Il  leur fallait démontrer que les partisans du GPRA n’étaient pas capables d’assurer l’ordre, tout en conjurant le risque d’une enclave européenne dans la zone Oran/Oran-Mers-el-Kébir».

Attention ici ! Si les mots ont un sens, cette phrase porte inévitablement à penser que le maintien de l’ordre à Oran-ville dépendait de partisans du GPRA. Sans cela, comment les accuser d’incompétence après le massacre ?

Or, comment souscrire à une telle vision des choses ? Et Bakhti compagnon de route de Ben Bella depuis les lointains épisodes de l’Organisation Spéciale était-il une potiche ? Ou bien était-il lui-même partisan du GPRA ? Là, ce serait un scoop ! Et Souaiah El Houari, le préfet désigné par la wilaya 5 ?

Les questions sont donc nombreuses et l’analyse de Paya paraît plus que sommaire. Évidemment chacun a le droit de s’écarter des sentiers battus et de chercher à expliquer les choses à sa manière. Encore faut-il le faire avec des arguments solides et être cohérent. Est-ce le cas ?

 

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arrestation d'Européens par des membres de l'ALN à Oran au lendemain
des fêtes de l'indépendance proclamée le 3 juillet 1962.
Photo publiée dans
Paris-Match du 14 juillet 1962


enclave européenne ?

Ainsi, la crainte attribuée à l’EMG de voir s’établir une enclave européenne dans cette zone et à cette époque  est fortement invraisemblable. Le FLN s’en était justement inquiété six mois auparavant, lorsque l’OAS était à son apogée. Le 5 juillet, il n’y avait plus d’OAS. D’autre part, une enclave européenne n’aurait pu exister qu’avec le soutien de l’armée française. Les chefs de celle-ci avaient en juillet 1962 des préoccupations tout autres. Parler, comme le fait Paya, d’une enclave qui se serait créée «de facto» dans la zone concernée est peu crédible. La population européenne y avait déjà considérablement diminué.

Les analyses de notre ami reposent également sur un autre point clé : Ben Bella et Boumediene auraient eu besoin d’un prétexte pour faire intervenir l’Armée des Frontières dans Oran. On ne voit pas pourquoi. La chose est pour lui évidente, et depuis plus de vingt ans, il revient inlassablement sur ce thème.

Or, il y a un point de comparaison. Quelques jours avant et après le 5, l’Armée des frontières s’installa dans le Constantinois à partir de la Tunisie. Elle le fit sans coup férir et sans se soucier de quiconque. Elle occupa d’abord Souk- Ahras puis Constantine en mettant entre parenthèses les chefs locaux trop indépendants. On ne voit pas ce qui l’aurait empêché de faire la même chose à l’Ouest avec ou sans prétexte. D’autant qu’il n y avait pas en Oranie de chefs locaux connus susceptibles de s’opposer à l’EMG. Et comme l’a bien vu Harbi, personne en Algérie n’était prêt à mourir pour le GPRA. (Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité.p. 358).

Paya a souvent présenté les troupes FLN de l’intérieur de l’Oranie comme un ramassis de gens réunis à la hâte, équipés de bric et de broc, voire dépenaillés. Absolument rien n’indique qu’ils aient eu l’intention de contrer l’ALN de l’extérieur (11). Mais si tel eût été le cas, comment auraient-ils pu s’opposer aux troupes de Boumediene bien équipées et longuement formées à la conquête du pouvoir ?

 

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Notre auteur semble fermement croire que le prétexte éventuel du maintien de l’ordre défaillant était indispensable à l’EMG pour entrer à Oran. Sans cela, dit-il, cette entrée eût ressemblé à un coup d’État ou à un putsch.

La belle affaire ! C’est là prêter à l’équipe benbelliste une délicatesse de sentiments et des préoccupations morales en politique. Franchement, peu d’indications permettent de l’en créditer et, là encore, ce type d’arguments ne convaincra que les convaincus. Rappelons qu’en investissant Constantine à l’autre bout de l’Algérie, l’ALN des frontières n’a pas hésité à arrêter un chef aussi prestigieux que le colonel Boubnider, dit Saout el Arab. Elle mit également à l’ombre, dans la foulée, un ministre du GPRA et non des moindres : Lakhdar Ben Tobbal.

Pour agir ainsi ses chefs n’avaient eu besoin d’aucun prétexte autre que leur ambition et leur soif du pouvoir. Ils se souciaient peu que cela ressemblât à un putsch, c’est ce à quoi ils se préparaient depuis des années.

 

discussion des justifications de J.-F. Paya

Pétitions de principes, postulats, simples affirmations abondent chez Paya. Voyons maintenant les justifications qu’il lui arrive de fournir de-ci de-là.

Voici ce que je lis en juin dernier sur internet émanant de lui : «…..Aujourd’hui, tous les éléments dont nous disposons : témoignages français et algériens, neutralisation d’unités de la force locale la veille du 5, ordre du jour ALN d’Oujda du 5 au matin tendent à prouver que les conditions de la réussite de la provocation à l’émeute et au désordre furent réunies et sciemment orchestrées par les éléments de l’ALN/FLN qui voulaient prendre le pouvoir en Algérie…».

Paya évoque souvent des  informateurs musulmans qui lui auraient fourni des tuyaux exceptionnels. Malheureusement, il s’agit de gens demeurés anonymes dont nous ne savons rien. Leurs témoignages datent-ils de1962 ou de plusieurs années après ? Un seul témoin de ce type est nommé  dans son livre électronique (12). Son texte ne contient aucune révélation et ne prouve rien. D’autant qu’il est unique en son genre. Testis  unus… Historiquement parlant, tout cela est sans valeur.

Autre chose : notre auteur semble persuadé, à partir d’un seul exemple, que la force locale (13) était «neutralisée» le 5 juillet. Au risque de le peiner, je dois lui signaler que les archives militaires ne confirment pas ce point. Le cahier d’enregistrement du GAOR signale au contraire qu’un européen est molesté par des éléments de ladite force locale. L’heure est indiquée : 15H30 (page 399 de mon livre La phase finale...).

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Dans le dossier 1H3206 du SHD, une autre unité de la force locale, la 502e UFO est en revanche signalée pour son souci de protéger les Européens dans les rues d’Oran. Cette unité entièrement composée de Musulmans est conduite par le lieutenant Bacouche, auquel hommage est rendu (14). Je ne vois donc pas d’où l’auteur tient l’information selon laquelle les forces en question auraient été «neutralisées». Il cite le cas d’une unité qui aurait été désarmée, mais ceci ne signifie pas qu’elles le furent toutes et partout.

Venons-en à l’ordre du jour de l’ALN d’Oujda, que Paya a publié à maintes reprises (15) et qu’il brandit comme la preuve décisive de ce qu’il affirme. Ce texte contient une recommandation : «veiller à la sécurité des populations et particulièrement sur celles (sic) de la minorité européenne».

Ceci fait écho à ce qu’avait dit 48 heures auparavant Si Bakhti lors du défilé des katibas de l’ALN (intérieure) à la lisière des quartiers musulmans, à proximité du boulevard du Corps Expéditionnaire Français. Bakhti annonçait que les Européens seraient protégés et même que ceux qui s’en prendraient à eux seraient passés par les armes. Il suffit de reprendre la presse de l’époque : Le Figaro et Le Monde par exemple pour avoir les détails.

Paya interprète le document de l’ALN extérieure d’une façon très surprenante : en effet, il est à première vue étonnant qu’un document, qui recommande de protéger les Européens, soit présenté comme la preuve qu’on va les massacrer. Pas très cartésien.

Mais, aux yeux de notre auteur il n’y a pas de contradiction et l’explication en est très simple : si l’EMG parle de protéger les Européens, c’est tout simplement qu’il sait d’avance qu’ils vont être massacrés puisque c’est ce qu’il a projeté. CQFD. Il suffisait en effet d’y penser.

Autre justification utilisée par Paya à l’appui de sa thèse : il cite un texte de Bruno Etienne de 1977 (16). Celui-ci indiquerait qu’un groupe opérationnel de l’ALN du Maroc serait entré à Oran aux premiers jours de juillet 1962. «C’est lui», dit B. Etienne, «qui paraît responsable des massacres et des disparitions du 5 juillet à Oran» 

Comme on le voit, la date est vague : aux premiers jours, le groupe concerné paraît responsable. Aucune source n’est citée. Notre auteur le constate aussi mais semble considérer qu’un historien du calibre de Bruno Étienne n’aurait pas écrit cela sans raisons. Faisons lui donc confiance et croyons-le sur parole ; c’est tellement plus simple ainsi.

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Autre point qui laisse songeur : Paya a analysé le film d’Yves Courrière : La Guerre d’Algérie, souvent montré à la télévision. Il a établi, à juste titre selon moi, que le montage était «mensonger» (17) et que, concernant Oran, on présente des événements du 5 juillet comme s’étant produits le 17 juin. Mais pourquoi diantre va-t-il ensuite suggérer qu’il détient la preuve photographique de la provocation benbelliste (18) lorsque le même film, dûment trafiqué donc invalide, montre des gens «pris de bas en haut sur un immeuble récent d’Oran, se passant une arme, …car ceux-là ont été pris en plein midi d’après le soleil…» ? !!

Chacun voit midi à sa porte, comme dit le proverbe.

Nous pourrions continuer de la sorte. Il nous semble préférable d’arrêter ici. Dans une lettre qu’il a adressée à Paya, le professeur Pervillé, dont le sens de l’euphémisme est vif, voit dans les écrits de son correspondant «…une vision mémorielle rétrospective à 28 ans de distance.»

C’est aussi mon avis. Je le regrette car les intentions de notre ami sont excellentes mais son parti-pris de négliger les archives (sauf, mais ça n’arrive jamais, si elles confirment ses thèses), la légèreté de ses démonstrations, ses généralisations abusives minent sa recherche pourtant menée avec sincérité et passion.

Il peut continuer dans la même voie et s’accrocher mordicus à ses écrits, au mépris de toute méthode historique. Il y a plus intelligent à faire : revoir l’ensemble en abandonnant l’a priori du complot benbelliste. Qui sait si un jour des archives nouvelles privées ou officielles, algériennes (19) ou françaises ne contribueront pas à nous éclairer davantage. Mais actuellement, présenter de vagues indices comme des preuves, multiplier les démonstrations aventureuses, bref faire de la reconstruction mémorielle, c’est tourner le dos à l’Histoire.

Certes, on trouvera toujours du monde pour se délecter du complotisme. Voyez la légende du Masque de Fer  forgée de toutes pièces par Voltaire et récemment démolie par l’historien Christian Petitfils. Voyez aussi, les centaines d’ouvrages consacrés à la prétendue survie du Dauphin Louis XVII ; thèse aujourd’hui bien mise à mal par la science.

Car le public est ainsi. Comme l’écrivit Erasme : «L’homme est bâti de telle manière que les fictions font beaucoup plus d’impression sur lui que la Vérité».

Jean Monneret

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- débat Oran, 5 juillet 1962 - Jean Monneret (1) : débat avec Jean-François Paya

- débat Oran, 5 juillet 1962 - Jean Monneret (2) : la recherche des faits : l'heuristique

- débat Oran, 5 juillet 1962 - Jean Monneret (3) : ce qui reste à démontrer

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1 - Il est remarquable que le communiqué du FLN d’Oran, diffusé au lendemain du drame, ait évité de mettre en cause l’OAS. Contrairement d’ailleurs au FLN algérois.

2 - L’Honneur d’un général. Ed. L’Harmattan.

3 - La Tragédie dissimulée. Ed. Michalon.

4 - Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.

5 - Désigné ci-après comme l’EMG.

6 - Ultérieurement, ils s’installèrent à Tlemcen en Algérie.

7 - Le 5 juillet est une date importante en Islam ; ceci n’est pas souvent dit. Saladin obtint ce jour-là la reddition de Guy de Lusignan après la bataille d’Hattin en 1187, ce qui marqua la fin du Royaume Franc en Terre Sainte.

8 - Livre électronique Ed. Calaméo p. 5

9 - Ibidem p.5                                                                                                               

10 - J’ai relaté ces événements dans un court récit intitulé Mourir à Alger Ed. l’Harmattan

11 - Certes Paya ne l’affirme pas ce qui rend encore moins compréhensible cette histoire de prétexte.

12 - Édition Calaméo p.19 et 20.

13 - Officiellement appelée UFO, Unités de la Force de l’Ordre.

14 - p. 254 de La Phase Finale de la Guerre d’Algérie.

15 - Notamment p.158 et suivantes du tome III du livre l’Agonie d’Oran.

16 - Selon Paya, dans Culture et Révolutions. Ed. du Seuil 1977.

17 - Vol.II p.152. L’Agonie d’Oran.

18 - Ibidem p. 140.

19 - Des historiens algériens se montrent de plus en plus rétifs aux versions historiques d’État que l’on veut leur imposer.

 

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jeudi 15 août 2013

film "Je vous ai compris", Georges Fleury

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une diffusion internationale

Georges FLEURY

 

Bonjour, je ne tiens pas à revenir [voir ici] sur la critique acide du général Faivre concernant le film Je vous ai compris auquel j'ai participé en tant que coauteur et co-scénariste. Même à ma proche entrée dans ma 75e année, je considère toujours qu'on dort très mal sur le matelas du passé ! Que seul, l'avenir est porteur d'espoir, puisque, au passé, on ne peut plus rien changer, sinon avec d'inutiles "on aurait pu" ou "on aurait dû" ou encore des nuées de "si"...!

Après les deux premières diffusion sur Arte en France, en Suisse alémanique et en Belgique, du film dont je parle, sont nés un DVD, une version plus historique destinée aux lecteurs de tablettes. Puis la version papier paraîtra le 28 août prochain chez Casterman.

Et, grâce aux relais de TV5 Pacifique et TV5 Asie, le film lui-même sera diffusé le 18 septembre en Asie puis le 25 du même mois en Inde. À ces fins, Je vous ai compris a été sous-titré en anglais, français, japonais , vietnamien, chinois et coréen.

TV5 Monde Asie et Pacifique est accessible à 42 millions de foyers en Inde, au Vietnam, au Japon à Hong Kong, à Singapour, au Népal, au Kazakstan, en Papouasie, en Mongolie etc...

Si je me permets de vous adresser ce message, c'est parce-que j'estime sincèrement que votre site ne manque jamais de courage. Dans la vie, il faut savoir cueillir par-ci par-là des petits bonheurs qu'on ne peut se retenir de partager. Je vous ai compris est pour moi de ceux-là.

Comme l'est également la récente et inattendue impression en Algérie - sans aucune censure, je l'ai contrôlé ! - d'un de mes livres publié chez Perrin Comment l'Algérie devint française (1830-1848) par un éditeur de Béjaia !

Cordialement vôtre.

Georges Fleury

 

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lundi 12 août 2013

Camus et le terrorisme, par Jean Monneret

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 «À l'heure ou nous parlons, on jette des bombes

dans les tramways d'Alger. Ma mère peut ...»

 un livre de Jean Monneret sur Camus

général Maurice FAIVRE

 

Dans cet ouvrage, Jean Monneret s'applique à retracer ce que fut l'évolution intellectuelle d'Albert Camus face au système politique du terrorisme. Il analyse les principaux ouvrages de l'auteur, dont l'Homme révolté et Les Justes, et les commentaires qu'en ont tirés Olivier Todd, Robert Zaretsky et Michel Onfray.

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Il part de la déclaration du Prix Nobel en décembre 1947 - déclaration souvent falsifiée - qu'il rectifie comme suit :
«À l'heure ou nous parlons, on jette des bombes dans les tramways d'Alger. Ma mère peut se trouver dans l'un de ces tramways. Si c'est cela la justice, je préfère ma mère». Il contredisait ainsi le sens de l'Histoire des idéologues, et l'idée que «la fin justifie les moyens».
 
Exclu du parti communiste en 1937, Camus a suivi les contradictions du communisme à l'heure du voyage de Laval en Russie. En Algérie, ces contradictions conduisaient à accuser les nationalistes de fascisme.

En 1942-43, l'expérience de la Résistance, à Lyon puis à Paris, révèla à Camus l'abjection totalitaire du nazisme et du stalinisme, et lui fit condamner l'avilissement de l'homme dans les camps. Il constatait également que la résistance française ne pratiquait pas le terrorisme, contrairement à l'opinion de Badinter.
 
L'opposition de Sartre contre Camus, développée dans les colonnes des Temps modernes, met en lumière le rôle des juges-pénitents, compagnons de route de la révolution soviétique, elle-même héritière de la terreur de 1793. La même illusion conduit au soutien du FLN, adepte du terrorisme révolutionnaire, et dont la prétention laïque s'appuie en fait sur la théocratie islamiste et provoque la guerre civile arabo-musulmane.

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Tout en condamnant la pratique de la torture, Camus observe que la dénonciation de la répression encourage les terroristes. L'échec de sa campagne pour la Trève civile entraîne son refuge dans le silence, face à une situation inextricable où l'Algérie meurt de résignation généralisée.
 
Passant en revue les justifications de la violence «libératrice du peuple», de Zohra Driff à Pontecorvo et à l'exposition du Musée de l'Armée, l'auteur relève un nœud inextricable d'accusations qui se poursuit dans la guerre civile des années 90. La vertu du révolté, selon Camus, serait au contraire de ne pas céder au mal.
 
La thèse camusiennne de 1937, Métaphysique chrétienne et néoplatonisme, révèle certains ressorts de sa philosophie. Il oppose l'héritage gréco-latin de Plotin et Saint Augustin au messianisme marxiste et au nihilisme des mauvais génies de l'Europe (Hegel et Nietzsche). Il se prononce ainsi pour la philosophie méditerranéenne de la mesure.
 
En conclusion, Jean Monneret estime que le terrorisme, devenu islamiste et mondial, appelle le recours aux armes spirituelles. Plusieurs annexes documentées complètent cette réflexion enrichissante.
Maurice Faivre
le 12 août 2013

Jean Monneret, Camus et le terrorisme, Michalon, septembre 2013, 190 pages, 16 euros.

 

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samedi 10 août 2013

Juifs de Tunisie, 1942-1943, par Claude Nataf

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les juifs de Tunisie sous le joug nazi

9 novembre 1942 - 8 mai 1943

Claude NATAF

 

À l’occasion du 70e anniversaire de la rafle des Juifs de Tunis, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah publie en partenariat avec les éditions Le Manuscrit : Récits et témoignages rassemblés, présentés et annotés par Claude Nataf. Préface de Serge Klarsfeld.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, 90 000 Juifs vivaient en Tunisie. Entre novembre 1942 et mai 1943, le pays fut occupé par les forces de l’Axe. Les Juifs connurent alors «l’angoisse, les rançons, les pillages, les souffrances du travail forcé et des dizaines de morts» (Serge Klarsfled).

L’action anti-juive était dirigée par le colonel SS Walter Rauff. Ce dernier avait été responsable de la mort de centaines de milliers de Juifs, assassinés dans des camions à gaz (ancêtres des chambres à gaz) des pays baltes à la Yougoslavie.

En Tunisie, l’objectif était également de mettre en œuvre la «Solution finale». Quelques personnes furent ainsi déportées vers l’Europe. L’avancée des Alliés et leur domination militaire ont heureusement contrarié les plans nazis.

- Collection «Témoignages de la Shoah» : Les Juifs de Tunisie sous le joug nazi 9 novembre 1942 - 8 mai 1943, 358 pages / 27 illustrations EAN : 9782304040623.
Prix : 25,90 €

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rafle, décembre 1942


Cet ouvrage regroupe plusieurs témoignages, dont celui de Maximilien Trenner, interprète en charge des relations avec les Allemands et celui de Georges Krief, jeune avocat.
Il présente des récits sur les camps de travail comme celui de Bizerte, directement géré par les SS, ou ceux qui dépendaient de l’armée italienne. Le sort des Juifs de Sousse et de Sfax y est également évoqué.
«Ces récits sont éclairés par le remarquable appareil critique de Claude Nataf qui réussit brillamment à faire de ces pages de mémoire des pages d’histoire.»

Serge Klarsfeld

Président de la Société d’histoire des Juifs de Tunisie, Claude Nataf est à l’origine du renouveau d’intérêt pour cette histoire. Il a dirigé cet ouvrage et les deux autres livres de la collection «Témoignages de la Shoah» consacrés à la Tunisie.

 

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blindés allemands à Tunis

 

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grande synagogue de Tunis

 

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mardi 30 juillet 2013

à propos du 5 juillet 1962 à Oran (Jean Monneret)

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le débat à propos du 5 juillet 1962 à Oran

deuxième chapitre

 

la recherche des faits : l'heuristique

Jean MONNERET

 

Si j’en crois les linguistes, le mot historia vient du grec istoria qui signifie : enquête. Et c’est une véritable enquête que l’historien doit mener pour retracer le déroulement d’une journée, les faits qui l’ont marquée, leurs causes.

Or depuis des siècles, l’histoire se fait avec des documents écrits. Les sources écrites, les archives, peuvent être soumises à la critique, tant externe qu’interne. Il serait toutefois déraisonnable de les récuser par principe et systématiquement. Rien ne serait plus antihistorique.

Malheureusement, à écouter certains de nos compatriotes, on devrait non seulement rejeter les archives, militaires ou autres, qui concernent le 5 juillet 1962, mais encore leur préférer à priori les témoignages. Ce serait un renversement de toute la méthodologie en histoire. Inutile de dire que ceci ferait planer des doutes importants sur le sérieux d’une telle démarche.

critique du/des témoignage(s)

En effet, les sources narratives, qu’il s’agisse de récits rédigés ou de témoignages oraux, se sont longtemps heurtées à une réserve marquée des historiens.

À l’époque présente, la discipline historique s’accommode des témoignages individuels écrits ou oraux, mais en soumettant leur utilisation à des conditions précises. L’une d’elle est de les admettre pour autant qu’ils émanent de sources diversifiées voire opposées.

Car une certaine suspicion s’attache au témoignage humain de par sa fragilité. Depuis les expériences célèbres du professeur Claparède à Genève en 1905 jusqu’à celles du journaliste Gabriel Domenech du Méridional-La France dans les années 1950, le côté subjectif du témoignage individuel a été largement démontré. *

L’histoire tend à devenir toujours plus scientifique. Comment pourrait-elle négliger cet acquis qu’est le constat avéré de la fragilité du témoignage ? Il faut donc examiner ce dernier avec esprit critique, mais là aussi, sans le récuser systématiquement, ce qui serait également déraisonnable.

Le témoignage individuel est subjectif, car les gens réagissent à un événement, non pas uniquement en fonction de ce qu’ils ont vu (bien qu’ils en soient eux-mêmes absolument convaincus) mais en fonction de leurs habitudes mentales.

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Il en est tout particulièrement ainsi lorsque l’on a affaire à des gens émus, placés devant un événement grave et bouleversant. L’historien doit alors être en garde contre les erreurs possibles ou les partis pris du locuteur concerné. Il faut donc vérifier, contrôler et recouper les dires des témoins, sans bien sûr les récuser. La variété des sources est par conséquent indispensable. **

Un autre défaut inhérent au témoignage individuel est d’être partiel. Limité par définition, il ne permet pas d’avoir une vue d’ensemble d’un phénomène. Les témoignages à la première personne où le narrateur tend à se donner le beau rôle, (type le Général Katz dans son livre), doivent spécialement appeler la réserve.

Il faut se méfier également des témoignages qui apparaissent quasi miraculeusement quarante ou cinquante ans après les faits. Même s’ils ne sont pas forcément controuvés, la mémoire évolue, elle magnifie ou réduit certains événements vécus.

En outre, durant le laps de temps écoulé, le témoin a lu des livres ou entendu des témoignages semblables au sien ou différents. Avec le passage des années, certains ne distinguent plus entre leurs lectures et leurs souvenirs. Que dire des témoignages de seconde main, du genre  «Je n’étais pas là, mais un tel m’a dit que… » ? Leur fiabilité est quasiment nulle.

 

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cartons d'archives aux ANOM d'Aix-en-Provence

les sources écrites

La situation la plus favorable est donc celle où l’on dispose de témoignages diversifiés que l’on peut confronter à des sources écrites : archives, rapports, registres ou photographies, documents en tous genres que l’on peut utiliser simultanément. Les faits peuvent alors être établis  du mieux possible. Tel est précisément le cas du 5 juillet 1962 à Oran.

Naturellement il faut aussi éviter le dogmatisme et garder à l’esprit qu’une recherche, pour progresser, doit s’étaler dans le temps. Ce qu’un travail a établi à un moment donné, eut être complété ou amélioré par la découverte de nouveaux documents. Ceci s’est produit par exemple grâce aux efforts de Jordi concernant les disparus.

Aussi la critique tant des sources que des enquêtes doit rester ouverte ; elle peut avoir du prix à condition d’éviter l’esprit de système. Multiplier les objections à un livre, paragraphe par paragraphe ou ligne par ligne, n’a en revanche aucun intérêt.

Quant à la récusation totale des archives militaires ou autres au prétexte rudimentaire qu’elles seraient censurées ou caviardées ***, voilà qui a peu de chances de recueillir l’approbation des spécialistes. C’est méconnaître les ressources de l’archivistique en France. Il serait plus subtil au contraire de réclamer une ouverture aussi large que possible de tous les fonds.

Ces principes absolument basiques ayant été précisés, il nous reste à nous efforcer de dégager : les faits que l’on peut raisonnablement tenir pour établis concernant le 5 juillet et l’ensemble de ceux qui restent à prouver. Ce dernier point fera l’objet de notre troisième chapitre.

 

A - Les faits établis à propos du 5 juillet 1962 à Oran :

1) On peut tenir pour substantiellement démontré que l’armée française avait ordre de rester consignée dans ses casernements ; ordre exécuté à de rares exceptions près.

2) Il est également démontré que des centaines d’Européens furent massacrés et/ou enlevés ce jour là. Certains furent tués dans  les rues de la ville, d’autres conduits à la périphérie et tués à leur tour.

3) Il est également établi que dans son livre L’honneur d’un général, Joseph Katz a affirmé, à maintes reprises, des choses inexactes, contredisant différentes pièces d’archives du Service Historique de la Défense.

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- Sur le premier point, je me souviens qu’alors que je rédigeais ma thèse, le général Faivre avait attiré mon attention sur le Cahier d’Enregistrement du GAOR (Groupement Autonome d’Oran longtemps appelé Secteur).

Ce document contient les entrées relatives aux exactions signalées au Secteur et les directives du général Katz. Celles-ci sont au nombre de deux, inscrites à deux intervalles différents : consigne rigoureuse des troupes. Horaire : 12H05 et 12H15.

J’ai obtenu l’autorisation de reproduire ce passage. Il figure dans les annexes de mon livre La phase finale de la guerre d’Algérie, aux pages 398 et 400. On me dira que c’est un fait connu. Et alors ?

Aurait-il fallu se priver d’une preuve aussi significative ? À l’heure où d’aucuns parlent d’agir vers les organismes internationaux ce serait bien irréfléchi.

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- Sans revenir sur le décompte des tueries déjà évoqué, il est clair que de nombreux Pieds-Noirs furent massacrés dans les rues d’Oran. D’autres furent massacrés dans des zones suburbaines particulièrement au Petit-Lac.

Malheureusement, les témoignages ici sont rares. Celui d’une jeune femme arabo-berbère publié en transcription dans mon livre et oralement dans le DVD de Claire Feinstein est hélas unique en son genre. Quelques rares personnes conduites en ces lieux ont pu être sauvées mais leurs récits ne nous sont pas parvenus.

Fort heureusement, les archives militaires viennent à notre secours. Le 2e Bureau de l’Armée française a reçu de nombreux renseignements de tout type sur les exactions commises au Petit-Lac. Feu Guy Pujante en avait, me semble-t-il, publié des extraits.

Le 2e Bureau fit procéder à une reconnaissance photographique par hélicoptère. Celle-ci est mentionnée dans mon livre La phase finale,  page 278. Je n’ai malheureusement pas eu l’autorisation de publier ce cliché. Celui-ci, très net, montre la présence d’une vingtaine de tombes collectives, de charniers rectangulaires se détachant de façon très géométrique sur le sol plus clair.

Jean-Jacques Jordi [Un silence d'État. Les disparus civils européens de la guerre d'Algérie, éd. Soteca, 2011] a également consulté ce dossier. Il a eu, contrairement à moi, l’autorisation de reproduire cette photo. Hélas le résultat est de qualité moyenne alors que l’original est d’une parfaite précision. Néanmoins, c’est une preuve précieuse et il n’y a aucun doute sur la réalité du massacre perpétré là.

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photo du charnier du Petit-Lac à Oran (livre de Jordi, p. 88)

 

- Le général Katz a menti à plusieurs reprises. (Cf. mes 2 livres.)

D’abord en cherchant assez piteusement à dissimuler la non-intervention de l’Armée qu’il avait ordonnée et confirmée. Il n’hésite pas à écrire ceci :

 ….«l’Armée, je le répète est intervenue sur le champ…..», page 330 de son livre. Ceci est démenti par son double ordre aux troupes, précité, de demeurer consignées, double ordre dûment enregistré dans les archives.

Mais Katz va plus loin car dans un rapport du Corps d’Armée émanant directement de son Cabinet, on peut lire que : «...le 8e RIMA, le 4e et le 2e Zouaves, ainsi que le 5e R.I se portèrent sur les lieux de la fusillade et s’employèrent à protéger les Européens », page 357.

Or, ces interventions étaient des interventions dites d’initiative, (c.à.d. prises spontanément par les responsables des unités) qui ne devaient rien, tout au contraire, aux ordres du général .

En d’autres termes, ce dernier avec un culot digne d’une meilleure cause, s’attribue le mérite d’interventions qu’il avait interdites. Il est inexact en outre de dire que ces interventions ont eu lieu «dès les premiers coups de feu», page 357. Le 8e RIMA et le 5e R.I sont intervenus - les archives à nouveau nous l’apprennent - à 13H15 et 13H30, soit deux bonnes heures après le début des troubles.

Le général n’hésite pas à parler du «prétendu charnier» du Petit-Lac, page 331. Or, il ne peut avoir ignoré les rapports de son 2e Bureau et les photos prises pendant la reconnaissance à vue. L’affirmation qu’il envoya un gendarme enquêter sur place, lequel «ne décèle rien», l’odeur n’étant pas «plus pestilentielle qu’ailleurs», page 332, est singulièrement ridicule. 

Jean MONNERET

 

* Ceux qui voudraient se documenter sur ce point peuvent lire les articles de Régis Pouget de l’Université de Montpellier et ses livres. Il en existe une foule d’autres, la bibliographie est immense.

** Les historiens qui me liront me pardonneront de devoir énoncer de telles vérités premières. Mais tous les lecteurs ne sont pas historiens et il faut placer le débat avec Jean-François Paya sur des bases claires.

*** Caviardée : veut dire biffée à l’encre noire, dont la couleur évoque le caviar. En 22 ans, j’ai consulté des centaines de pièces d’archives sur l’Algérie, je n’en ai pas vu une seule qui le soit. 

 

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Jean Monneret

 

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mercredi 3 juillet 2013

les Bureaux arabes en Algérie - archives

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Bureaux arabes - source

 

les archives des Bureaux Arabes de l'Algérois

en ligne sur le site des ANOM

 

Les Archives Nationales d'Outre-mer (ANOM, anciennement CAOM) viennent de mettre en ligne un  nouvel instrument de recherche :

Gouvernement général de l'Algérie - Bureaux arabes de l'Algérois - Registres (Série II, 1830-1912)

http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/ark:/61561/wu656f0b.classification=Par_territoire

 

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chefs arabes et officiers du Bureau arabe - source

 

histoire administrative des Bureaux arabes (site des ANOM)

Dès le lendemain de l'installation française en Algérie se posa le problème de l'administration des populations indigènes mais aucune solution durable ne fut mise en place avant le gouvernorat du général Bugeaud et sa réglementation fondatrice.

À côté de l'état-major qui s'occupait des questions militaires, Bugeaud créa un organisme chargé plus spécialement des tribus, et notamment du contrôle de leurs notables. Un arrêté du 16 août 1841 rétablit la direction des affaires arabes, momentanément disparue, confiée désormais à un officier ayant autorité sur tous les fonctionnaires indigènes.

À la suite de l'extension du territoire soumis à l'autorité française, territoire désormais majoritaire, des «bureaux arabes» régis par l'arrêté ministériel du 1er février 1844, furent créés dans les principaux centres. Cet arrêté fut complété par plusieurs autres, par des instructions et circulaires, ainsi que par un Exposé du lieutenant-colonel Daumas, comportant étude des populations et des attributions des autorités.

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Si Ferrouk El Gueblouti, cadi des Hanoucha Ben Kermich,
mokhrani du bureau arabe, Capitaine d'état-major Lewal,
commandant supérieur de Souk-Harras,
Abd-el-Kader Ben Youssef, tirailleur indigène nègre
(cercle de Souk-Harras)
- source


Une direction des affaires arabes était désormais établie dans chaque division territoriale militaire (Alger, Oran et Constantine) afin de traiter les relations avec les populations des territoires «militaires», mis en place par l'ordonnance du 15 avril 1845 et où les colons européens étaient presque absents.

Au degré inférieur, chaque subdivision comptait un bureau arabe, ainsi que les principales localités. Les bureaux étaient subordonnés à la hiérarchie à chaque échelon, et ne constituaient pas une hiérarchie autonome ; un échelon n'avait, à l'égard des niveaux inférieurs, qu'une mission de centralisation des documents et de transmission à l'échelon supérieur. Cette centralisation donna une véritable cohésion à la nouvelle administration, marquée par la forte personnalité du général Daumas.

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général Eugène Daumas (1803-1871)


Chaque bureau de cercle (constitué d'un ensemble de tribus) ou de subdivision comportait du personnel français et indigène, officiers, officier de santé, interprète, cadi (juge et notaire), khodja (secrétaire arabe), secrétaires français, chaouch (planton et chef des cavaliers), spahis et mekhaznis (cavaliers de service).
Le bureau était installé dans un bordj, comportant les logements des officiers, les salles de rapports, une bibliothèque, une salle d'archives, une pharmacie, les écuries, les prisons ; une hôtellerie dépendait du bureau. Demeurant souvent longtemps dans le même poste, le chef de bureau acquérait une connaissance étendue du pays, des habitants, des affaires locales, de l'histoire des tribus ; indispensable, il était l'intermédiaire de tous les services publics et disposait d'une grande autorité.

Les Bureaux devaient avant tout assurer la sécurité par le renseignement, la surveillance, les liens avec les notables. Aussi, les rapports périodiques qu'ils devaient adresser à leur hiérarchie, concernent en grande partie la situation politique, la soumission des tribus, les impôts, la sécurité des communications, les crimes et délits, les amendes. Ils contrôlaient le fonctionnement de la justice musulmane ainsi que celui des mosquées et zaouïas, (établissements religieux ruraux).

Les Bureaux arabes montrèrent une efficacité réelle dans ce domaine, malgré leurs effectifs réduits et l'étendue de leur circonscription. Les officiers devaient aussi mettre en oeuvre le «cantonnement» des tribus sur un territoire, leur délimitation et la répartition des terres entre les douars. Ils s'efforcèrent également, avec des succès très divers, d'introduire des améliorations dans l'agriculture et notamment la culture des céréales et l'élevage, dans le développement des routes et des marchés.

1870 marqua la fin des grands projets des Bureaux arabes. Sous la IIIe République, l'administration de l'Algérie du Nord passa progressivement entre les mains de l'administration civile. En 1922 les tout derniers territoires de commandement militaire de l'Algérie du Nord étaient désormais remis aux fonctionnaires civils.

Source

 

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Bureau arabe départemental d'Oran. [de gauche à droite] Mohammed ben El Hadj Hassen Khodja (secrétaire).
Addour ben Khodra, Cheik des Hanaiane. M Mouin adjoint. M.Olivier, chef du bureau.
Mustapha oued El Hadj Mustapha Bey, cheik du village nègre. Salem ben Djafar, chaouch nègre.

source

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bibliographie

 

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Quatrième de couverture

Commencée avec le débarquement de 1830, la conquête de l'Algérie s'étend sur un quart de siècle jusqu'à l'occupation de la Kabylie, de Charles X à Napoléon III. C'est l'armée d'Afrique qui est alors investie de tous les pouvoirs et qui crée, pour administrer de si vastes territoires, le système des "bureaux arabes".

Pionniers de la pénétration française au sein des populations musulmanes, à la fois bâtisseurs et policiers, juges et despotes, les officiers français des bureaux arabes seront les "Maîtres Jacques" de la colonisation, avant d'être dénoncés par les colons européens de plus en plus nombreux comme les représentants d'un archaïque "régime du sabre".

L'étude de leurs archives, abondantes et précises, a permis à l'historien Jacques Frémeaux de retracer l'existence quotidienne des campagnes algériennes au milieu du siècle dernier, en faisant revivre des personnalités attachantes, comme le général Margueritte et le bachaga Ben Yahia, ou controversées comme le colonel Beauprêtre.

Parler de cette Algérie en France et aujourd'hui ce n'est pas faire de l'érudition gratuite car il s'agit d'un passé commun que, bon gré mal gré, descendants des "conquérants" et descendants des "conquis" doivent apprendre à gérer. Des illustrations, des cartes, un glossaire, des documents complètent ce nouvel ouvrage de la collection "Destins croisés". (1993)

 

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mardi 2 juillet 2013

débat sur les massacres du 5 juillet 1962 à Oran

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à propos du 5 juillet 1962 à Oran (1)

débat avec Jean-François Paya

 Jean MONNERET

 

Introduction

Il paraît important de revenir sur le sujet du 5 juillet 1962 à Oran. En effet, Jean-François Paya contestant une partie de ce que j’ai écrit, je dois m’efforcer de lui répondre. Autant le dire d’emblée : un scepticisme croissant me gagne à mesure qu’il développe ses thèses.

J.F Paya est un ami et comme il ne se départit pas des règles de la courtoisie, il n’y a pas d’inconvénients à entrer avec lui dans une disputatio. J’ai pourtant hésité longuement à le faire, car, trop souvent, les débats entre Français d’Algérie ont tourné au vinaigre. Ceci a nui à notre communauté et l’a affaiblie.

Ici, je m’en tiendrai à une explication sereine en évitant tout jugement péremptoire ou péjoratif et en me bornant à fournir des éléments d’information.

Notre excellent ami Jean-Pierre Pister a écrit dans le numéro de juin 2012 de l’Algérianiste que je ne croyais pas : «à  un quelconque complot pour expliquer le déchaînement de violences» du 5 juillet.

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Je crois utile de rappeler à cet égard qu’en Histoire, il n’y a pas à croire ou à ne pas croire. L’universitaire expérimenté qu’est J-P Pister me comprendra aisément si je lui dis qu’une machination se démontre preuves à l’appui.

Dans les milieux journalistiques et politiques, on a beaucoup abusé des théories complotistes, et sur mille sujets. Il est donc naturel que la science historique soit exigeante en la matière. Je ne rejette pas a priori l’idée d’un complot, mais la démonstration qu’en donne Paya me semble peu convaincante.

Je vais m’efforcer d’expliquer pourquoi. Dans cette première livraison, je traiterai la question des chiffres. Dans la suivante, j’évoquerai les faits. Ils sont loin d’être tous clairement  établis.

Pour finir j’essaierai de montrer que la thèse du complot benbelliste n’est qu’une hypothèse.

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En matière de chiffres, qu’il s’agisse du 5 juillet ou de tout autre épisode de la guerre d’Algérie, une règle devrait s’imposer : éviter de copier le FLN en faisant de la propagande ou de la contre-propagande.

Le FLN raconte que la répression de l’insurrection du 8 mai 1945 à Sétif et Guelma fit 45 000 morts dans la population musulmane. Selon cette organisation, la guerre d’Algérie aurait fait un million de morts dans cette même population. Ce chiffre lui paraissant sans doute trop faible, le FLN l’éleva, à partir de 1962, à un million 500 000 personnes. Ses propagandistes ont imaginé ensuite qu’en les répétant inlassablement ces chiffres finiraient par s’imposer. Grosse erreur ! Ils sont fort justement qualifiés de «chiffres idéologiques» par les historiens.

En ce qui concerne les victimes du carnage d’Oran, il convient de nous en tenir à une démarche toute différente : n’utiliser que des chiffres susceptibles d’être prouvés, même si d’autres, plus élevés, peuvent paraître plus séduisants. En ce domaine, la rigueur paie, même si les difficultés sont plus grandes.

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Dans mon livre sur Oran (1), j’écris à la page 150 que les dossiers (nombreux) du Deuxième Bureau recensent 435 cas d’enlèvements d’Européens (2). Après soustraction des personnes retrouvées ou libérées, on atteint le chiffre de 365 personnes disparues. Il est intéressant de constater que Mme Ducos-Ader, à partir d’une liste et d’une recherche différentes atteint des nombres relativement comparables aux miens.

Toutefois, je me suis gardé de tout dogmatisme et j’ai écrit dans mon livre comme dans différents articles que l’on ne saurait sans doute jamais le bilan exact des victimes de cette funeste journée.

En particulier, il y avait un problème qui n’avait jamais quitté mon esprit : enlevés, disparus et décédés confirmés correspondent à trois catégories qu’il convient de distinguer : une personne peut avoir été enlevée sans être portée disparue. Elle entre alors dans la catégorie des personnes retrouvées, ou libérées, ou encore dans celle des morts dont on a récupéré le corps.

Il y a eu des difficultés considérables pour évaluer ces derniers. Des voyageurs pieds-noirs qui avaient visité le cimetière d’Oran faisaient état d’un registre où l’on dénombrait une vingtaine d’Européens non identifiés inhumés le 5 juillet. Fouad Soufi, fonctionnaire et historien algérien, évoquait de son côté une cinquantaine de décès d’Européens consignés sur les registres d’état civil d’Oran.

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Loin d’accorder à ces chiffres une valeur qu’ils ne pouvaient avoir, je faisais part, p. 149, des incertitudes qui n’étaient pas dissipées. Je me suis toujours efforcé, que ce soit lors de la participation à l’enquête de 2004 menée par l’ANIFOM ou à celle de 2011 dirigée par Jean-Jacques Jordi de faire prévaloir une classification rigoureuse des victimes : enlevées, libérées, retrouvées mortes.

Cette dernière catégorie était de loin la plus difficile à préciser, ne serait-ce que parce que Soufi avait parlé d’inhumations clandestines à propos des Européens tués le 5 juillet.

Ne disposant pas à l’époque, en 2006, date de sortie de mon livre, de documents fiables, je m’en suis tenu aux chiffres que livraient les archives militaires. C’est la démarche la plus rationnelle pour un historien s’il l’accompagne des réserves d’usage, malheureusement les lecteurs oublient souvent ces dernières et ne retiennent que les chiffres.

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Quelques années plus tard, un nouveau progrès fut accompli grâce à la recherche de Jean-Jacques Jordi [ci-contre]. Je n’ignorais pas que des personnalités importantes comme le docteur Couniot, chirurgien oranais très connu, ayant continué à vivre en Algérie après l’Indépendance et lié à beaucoup de gens importants de tous milieux, avait parlé de 700 victimes. Le regretté Monseigneur Boz, éminent collaborateur de Monseigneur Lacaste, le rejoignait dans son évaluation.
Jean-Pierre Chevènement dans son livre (3) parlait, lui, de 800 victimes. Sans négliger ces indications, il était évident qu’elles ne pouvaient pas fonder un bilan solide. La discipline historique - j’y reviendrai -, est très réservée au sujet de la fiabilité des témoignages individuels (4). Il fallait compléter par des documents.

Ce fut le mérite incontestable de Jordi de les mettre à jour, ce qui permit de procéder à une évaluation nouvelle et certainement plus complète.

Au sein de l’armée, en effet, différents rapports avaient été rédigés relativement au 5 juillet 1962. Ces rapports, sur ordre de Pierre Messmer, ne furent pas transmis à la Croix-Rouge, ce qui affaiblit d’autant le texte que celle-ci remit plus tard aux gouvernements, tant français qu’algérien.

Mais un homme, Jean-Marie Huille, commissaire de la Marine (5), fut chargé de croiser l’ensemble des rapports militaires avec les notes qui lui étaient parvenues, pour en tirer une synthèse d’ensemble. Il aboutissait au chiffre de 671 victimes disparues et décédées.

Jean-Jacques Jordi, après lecture du rapport Huille, consulta les dossiers des personnes concernées au Service Central des Rapatriés, il aboutit à un chiffre très voisin de 679 personnes, qu’il ventila en 353 disparues (chiffre proche du mien), et 326 personnes décédées (soit beaucoup plus que nous n’avions pu le savoir jusque là) (6).

C’est là une percée absolument remarquable en matière de recherche historique, qu’il faut saluer hautement. Une très large part du mérite en revient personnellement à Jean-Jacques Jordi.

Un consensus devrait pouvoir se faire aujourd’hui sur un bilan se situant, à quelques unités près, autour de 700 victimes européennes, et de 800 si l’on ajoute les victimes musulmanes, signalées par la presse de l’époque.

 Jean Monneret

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Jean-François Paya

 

1 - La Tragédie dissimulée. Oran 5 juillet 1962. Ed. Michalon. 2006 et 2012 (seconde édition).

2 - J-F Paya conteste que les 440 dossiers de plaintes remis à Ben Bella par le consul général J. Herly confortent ce chiffre au motif qu’une plainte pouvait concerner plusieurs personnes. J-F Paya a raison, mais toutes les plaintes ne concernaient pas non plus des enlèvements. Ce chiffre de J. Herly n’est qu’une indication relative.

3 - Le vieux, la crise, le neuf. Ed. Flammarion. Paya le présente comme un attaché militaire, ce qui peut surprendre.

4 - Un historien ne peut se permettre d’écrire : «il y a eu tant de morts, tel jour, c’est un tel qui me l’a dit». La discipline historique est plus exigeante.

5 - Le hasard, qui fait bien les choses, m’a permis de rencontrer Jean-Marie Huille, de m’entretenir et de correspondre avec lui.

6 - Jordi pense qu’on peut ajouter à ce total une centaine de musulmans.

 

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mardi 4 juin 2013

Un silence d'État : les disparus de 1962

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un DVD sur les Français disparus

en Algérie en 1962

un outil d’information indispensable

Jean MONNERET

 
Pendant longtemps, la tragédie des Français disparus, durant l’année 1962 fut l’immense non-dit de la Guerre d’Algérie. Après le 19 mars 1962, en effet, alors que les protagonistes du conflit, réunis à Evian, y avaient signé un accord de cessez-le-feu, les troubles persistèrent en Algérie.

À partir du 17 avril, les commandos du FLN, en Oranie  et dans l’Algérois, se mirent à enlever des civils européens. Ceci contribua à déclencher chez ces derniers une panique considérable. Elle accentua notamment leur exode massif et chaotique vers la métropole.

Après le 3 juillet 1962, jour où fut reconnue par la France l’indépendance de l’Algérie et alors qu’un nombre relativement important d’Européens continuait à résider dans les grandes villes de la côte, les exactions contre eux se poursuivirent. Par endroits, elles s’amplifièrent même. Le 5 juillet 1362, la ville d’Oran fut le théâtre de centaines d’enlèvements et de massacres de Pieds-Noirs perpétrés dans le centre et à la périphérie de la ville.

Quelques articles furent publiés à l’époque dans des organes de presse comme Le Parisien Libéré ou L’Aurore. Des interpellations eurent lieu au Parlement et des chiffres furent cités au Sénat par M. de Broglie, alors chargé des Affaires Algériennes. Au delà de 1964, un silence épais se mit à régner sur le sujet. Les familles touchées furent abandonnées à leur chagrin et à leurs difficultés.

Le caractère à la fois tabou et mystérieux de ce problème, le passage des années et l’indifférence tant de la grande presse que des milieux officiels reléguèrent le problème au milieu associatif des Français d’Algérie. Très actif mais pas toujours bien inspiré.

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Le peu d’écho extérieur, le découragement qui gagnait les victimes, le vieillissement des gens concernés, la lente et inexorable extinction des témoins menèrent cet épisode à un quasi-oubli. Sur ce terrain presque déserté, toutes sortes de fantasmes et d’interprétations hasardeuses proliférèrent.

En 1992, l’ouverture des archives aux chercheurs permit de créer une situation nouvelle. Des ouvrages divers virent le jour dans les deux décennies qui suivirent. Plusieurs étaient de qualité et appuyés sur des données de plus en plus précises...

Les efforts du général Faivre, l’activité de Monseigneur Boz, l’intervention discrète mais efficace du sénateur Guerry permirent de faire sortir ce drame du confinement. Une recherche approfondie menée par l’historien Jean-Jacques Jordi permit également de mieux cerner le problème.

La consultation d’archives nombreuses, la publication de chiffres sérieux furent à l’origine d’un livre précieux Un silence d’État (éditions Sotéca). Le tout marqua une avancée significative sur le plan historique.

Aujourd’hui, nous voudrions attirer l’attention sur l’existence d’un DVD intitulé Histoire d’un silence d’État qui prolonge et approfondit la connaissance du problème. Il est réalisé par Claire Feinstein, une vidéaste qui avait participé, il y a quelques années, au film Pieds–Noirs. Histoire d’une blessure. Elle a réussi à analyser et à présenter avec beaucoup de précision et d’intelligence cette tragédie longtemps occultée.

Les historiens, les familles, toutes les personnes attachées à la vérité disposent désormais d’un document irremplaçable pour faire connaître cet épisode dramatique dont les conséquences furent gigantesques. C’est aussi une arme contre ceux qui ont entretenu le silence officiel et voudraient prolonger l’omertà.

 Jean Monneret

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Les Disparus. Histoire d’un silence d’État par Claire Feinstein.

13productions. 1 rue Elie Pélas, 13016 Marseille. 

Tel : 04 91091423

contact@13productions.fr          www.13productions.fr

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samedi 27 avril 2013

Jean-François Paya au sujet de livre de Jean Monneret

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à propos de l’ouvrage

La tragédie dissimulée – Oran 5 Juillet 1962

de Jean Monneret (2006)

un point de vue : Jean-François PAYA

 

[nous publions un point de vue dans un débat engagé depuis des années sur les massacres et disparus d'Oran en juillet 1962]

C’est avec un vif intérêt que j’ai pris connaissance du livre de Jean Monneret La tragédie dissimulée – Oran 5 Juillet 1962 en considérant qu’est très positif tout ce qui  contribue à lever le voile sur ce drame occulté même si nous avons des désaccords. C’est ce que j’avais dit publiquement à l’historien algérien Fouad Soufi au colloque de Jussieu en 2002 : «au moins que l’on en parle».

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Fouad Soufi (Oran)

À mon avis ce drame est significatif des premiers jours de l’Algérie indépendante, hors conflits, plus que ceux qui ont eu lieu de part et d’autres en pleines actions de guerre et de terrorisme abordés plus abondamment, selon les tendances et les opinions.

Mais venons en directement aux faits, notre ami comme beaucoup d’historiens se méfient de la mémoire et travaillent surtout sur les archives : mais faut-il encore qu’il y en ait, qu’elles soient fiables et qu’elles ne soient pas édulcorées ou caviardées ; j’avoue que, muni de dérogations, le chercheur dispose de sources d’investigations non négligeables, mais je suis resté sur ma faim.

En effet, plusieurs nouveaux documents sont cités dans cet ouvrage mais presque tous antérieurs au 5 Juillet (par exemple en annexe, un document 2e Bureau du 17/05/62) et peu de chose de nouveau sur cette journée : car comme je l’avais signalé dans la quarantaine de pages que j’avais écrites pour L’Agonie d’Oran (Monneret n’en utilise que deux extraits d’un article, forcément synthétique), il n’y a pas eu d’enquête effectuée et on ne peut trouver ce qui n’existe pas !

2e Bureau

Les seuls dossiers cités du 2e Bureau (p. 150) n’analysent pas les causes et les responsabilités (voir l’affaire d’un présumé tué par l’armée Française en Cote d’Ivoire ?) mais sont relatifs à un recensement non exhaustif de certaines disparitions signalées par différents services dans le désordre d’une population affolée qui quittait le territoire : 453 signalements ramenés à 365 après soustraction de gens retrouvés sans qu’on soit assuré qu’il y ait eu confrontation des deux listes et en faisant abstraction comme nous l’avons souvent dit de très nombreuses personnes isolées surtout de sexe masculin (famille déjà parties) qui de ce fait n’ont pas pu être signalées sur place, plus tard en France, elles n’ont pu être ciblées le 5 juillet (déclarations d’absence sur les lieux de résidence familiale), c’était des conditions différentes de la période antérieure qu’avait étudié avec brio notre auteur.

Par ailleurs, il aurait été intéressant de confronter ces chiffres à celui des «800 disparus du 5 Juillet» (dixit) que déclare être chargé de rechercher Jean Pierre Chevènement – Attaché Militaire au Consulat d’Oran après l’Indépendance, selon lui, il n’en a retrouvé aucun ! (voir son ouvrage).

Chevenement à 20 ans
Jean-Pierre Chevènement
à 20 ans (1959)

Le Consul M. HERLY déclara plus tard que ses services avaient enregistré 440 plaintes à Oran. Mais pour être passé personnellement au Consulat en cette période, déclarer des amis «disparus», j’ai pu constater qu’une plainte pouvait recouvrir plusieurs personnes et qu’on délivrait un récépissé au déposant ! Quant aux victimes musulmanes (près de 80), rien ne prouve qu’elles aient été toutes exécutées par l’ALN locale (reconstituée après le 19 mars) qui a le plus souvent «mis la main à la pâte» dans le massacre selon de rares témoignages de rescapés internés au Stade Municipal en «ville nouvelle» exécutés par petits groupes dans la nuit du 5 au 6 et jusqu’au 10 Juillet selon certains témoins musulmans.

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Oran, le stade (carte postale écrite en 1960)

Donc duplicité de l’ALN des frontières qui était rentrée ; depuis ce moment certains détenus n’étaient plus présentables, on n’en parle peu et donc : «fantasme des Oranais» car il n’y a pas d’archives au sujet de ces victimes musulmanes.

Il ne faut pas oublier que la riposte vigoureuse au F.M. de la Section du 8e RIMA en légitime défense contre la foule, aidée par des éléments armés, qu’on avait lancés contre la gare vers 13h à l’arrivée du train d’Alger (probablement pour perturber l’arrivée d’émissaires du GPRA, selon sources musulmanes) avait fait de nombreuses victimes, ramenées en ville nouvelle voisine par leurs corréligionnaires après le cessez le feu ; d’où confusion.

Ce fait imprévisible fut très édulcoré de part et d’autre et pour cause, il était prévu que l’armée française n’interviendrait pas et le FLN (mais lequel ?) le savait, donc pas d’affrontement conséquent officiel, aussi on laissait planer le doute d’une prétendue riposte d’un commando OAS dans l’hystérie ambiante (toujours témoins musulmans) cela était évidemment criminel.

 

Jean Monneret : contradictions ?

Ensuite, j’en arrive à mon enquête : Jean Monneret manifeste une contradiction : d’un côté, il met en doute (p. 162), avec raison, les témoignages publiés en Algérie «où la liberté d’expression est restreinte»… etc, et d’un autre côté, il préfère s’en tenir aux indications officielles fournies par Fouad Soufi – haut fonctionnaire en poste en Algérie (enfant au moment des faits) que nous avons vu en privé, et entre Oranais, au Colloque de Jussieu en 2002 et qui ne tient pas tout à fait le même discours qu’en public, sans aucune base d’archives.

On attend toujours sa thèse définitive, car même édulcoré, le massacre du 5 Juillet n’existe pas en Algérie, je le signale, car moins qu’en France, il n’y a eu d’enquête ! Bien sûr, il est évident qu’il ne peut reprendre à son compte la thèse du complot de l’EMG de Boumédienne dont le fils spirituel Bouteflika est au pouvoir en Algérie et on le comprend.

Néanmoins, il nous a confirmé et même en public (enregistré par moi) que la direction, disons «intellectuelle», de l’OPA du FLN d’Oran était majoritairement sinon pro GPRA mais surtout anti-État Major de l’extérieur, ce que nous savions depuis 40 ans sur le terrain (traité de «fasciste» par certains devant nous à l’époque).

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Le capitaine Bakhti, parachuté du Maroc à Oran, après le 19 mars, n’était pas a priori le chef incontesté de la zone autonome d’Oran mais d’abord le représentant officiel de la commission mixte de cessez-le-feu auprès de l’armée Française selon les «accords d’Évian». Évidemment il était en froid avec les précédents et les intrigues commencèrent dès ce jour (selon ces accords, l’ALN ne devait jouer aucun rôle politique jusqu’à l’élection d’une Assemblée Nationale).

Bien sûr, les manifestations du 5 Juillet, date emblématique, furent décidées par le Comité Inter-wilayas (anti état-major) à l’intérieur, sauf la Ve Oranie volontairement absente lors d’une réunion à Zémora après le 19 Mars (voir Mohamed Harbi) décision reprise par le GPRA à Alger ensuite, d’où le B.T. du 26 juin émis par le 2e Bureau cité par Jean Monneret et, bien que, je le répète, l’EMG d’Oujda ait interdit ces manifestations avec plus ou moins de succès à l’intérieur de l’Oranie.

Bakhti qui avait promis au général Katz que cela n’aurait pas lieu à Oran, devant l’appel lancé par Radio Alger aux mains du GPRA ne put que s’incliner après des débats préparatoires houleux (toujours témoins musulmans) car les masses qui croyaient encore à l’unité du mouvement n’auraient rien compris à Oran si la manifestation n’avait pas eu lieu.

Un défilé a priori pacifique et structuré avec de nombreux petits scouts (recrutés en masse pour la circonstance) en uniforme était prévu avec le syndicat UGTA, les organisations féminines etc… (nous avons des photos) mais c’était sans compter avec les agents de Boumédienne et certains partisans de Ben-Bella qui manipulèrent la foule. Le commandant du Service Social désarmé vit, avec sa secrétaire, les premiers coups de feu Bd Joffre sur le défilé. Bakhti le savait-il ?

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Oran, boulevard Joffre, 1956

Peu importe, le secret n’était pas si étanche car plusieurs mises en garde individuelles parviennent à certains Européens (voir Agonie d’Oran) de ne pas se rendre à Oran pour l’intérieur (témoignage personnel).

C’est pour cela que les «trois hypothèses» que signale J. Monneret ne sont pas contradictoires, elles sont même concomitantes (p.97). Quant à la «sempiternelle théorie du complot» qu’il dénonce, elle fait partie de toute l’Histoire intérieure du FLN, voir entre autre les ouvrages de deux spécialistes : Mohamed Harbi et Gilbert Meynier, ce dernier a même corrigé, suite à nos observations, la 2e édition de sa volumineuse Histoire intérieure du FLN alors qu’il s’était contenté de reprendre la version du Général Katz : «un affrontement de communautés avec 25 morts Européens !» «De coup d’État en coup d’État», G. Meynier – Science et vie, cinquantenaire en 2004 énumération : en 57 contre Abanne R. ; en 60 Tripoli ; en 62 contre GPRA ; en 65 contre B. Bella etc…).

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Cette politique manipulatoire et provocatrice émaille toute l’histoire de la rébellion depuis les origines du 1er Novembre 54 en passant par la liquidation d’Abane Ramdane «mort au champ d’honneur» l’éviction de Ben Bella et l’assassinat de Boudiaf, sans parler de l’utilisation du terrorisme islamique, plus actuelle. L’école de Boussouf, rompue aux méthodes du K.G.B., a fait recette en Algérie. La hantise de l’EM d’Oujda était que puisse se créer à Oran, de facto avec Mers el-Kébir, une enclave européenne. La volonté de chasser le maximum d’Européens avait été affirmée au congrès de Tripoli (27 mai - 7 juin 1962) après les accords d’Évian sous la pression de l’ALN extérieure (avant la destitution de l’EMG et de Boumedienne par le GPRA).

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Abdelhafid Boussouf

D’ailleurs, nous l’avons dit, le même scénario fut tenté sans succès à Alger avec des sbires dirigés par Yacef Souadi, agent de Boumédienne (voir la presse) et le 6 Juillet le GPRA, dans un communiqué publié, avait gobé «l’attaque des éléments colonialistes de l’OAS»  à Oran. Ce faisant, cela l’obligeait d’admettre l’avancée de l’ALN d’Oujda qui imposait ses hommes aux postes clefs à Oran - ce qu’elle n’était pas habilitée à faire -, dont le préfet Soutïa ; bien sûr, cette ALN préférait user de prétextes et de manœuvres pour prendre le pouvoir (voir toujours Harbi et Meynier et d’autres). Il y en eu d’ailleurs aussi à Constantine sauf qu’il n’y avait plus d’Européens et lorsqu’elle ne put plus manœuvrer, ce fut le choc frontal avec les wilayas de l’intérieur au niveau d’Orléanville.

Faut-il rappeler que l’ALN extérieure n’entra qu’en septembre à Alger, il y aurait beaucoup de choses à ajouter que notre ami Monneret connaît bien, comme le fameux communiqué (classifié 2e B. n°1266/B2/GAOR signé Coadic) de l’EMG d’Oujda en date du 5 Juillet 62 qui après avoir vilipendé le GPRA, prépare ses troupes à «aller protéger la minorité Européenne», on ne peut faire mieux en cynisme pour des Pompiers Pyromanes, comme nous l’avons écrit (voir l'ouvrage L'Agonie d’Oran – volume 3).

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Pourquoi Jean Monneret ne tient-il pas compte de cette archive (alors qu’elles sont rares) que je lui avais cependant communiquée et reproduite dans L’Agonie d’Oran. Je n’ai pas compris non plus, pourquoi le fait pour le FLN de poser son drapeau sur les bâtiments publics, fut «une provocation»... Cela avait été fait dès le 3 juillet dans toute l’Algérie, nous l’avons vu avec douleur mais résignation et une grande partie de nos compatriotes, il faut le dire, avait participé au référendum du 1er juillet, surtout par crainte de cartes d’électeurs non tamponnées pour la suite, en se souvenant que l’équipe Susini appelait à voter «Oui» à Alger (entendu à la radio et vu dans la presse).

Il faut avoir vécu ces moments de désarrois pour se permettre de juger et nous avions bu la coupe jusqu’à la lie. Plus rien ne pouvait nous provoquer pour des gestes suicidaires alors que la France nous abandonnait. Il faut avoir vu dans les quartiers Européens des drapeaux dans les poubelles ! Alors suggérer que nous puissions tomber dans une provocation absurde !

Enfin, pour terminer au-delà de notre débat avec Jean Monneret, l’essentiel est que nous soyons d’accord pour dire que le massacre au-delà des causes et des chiffres fut effectué en présence de notre armée consignée dans cantonnement (voir plans dans PNHA n°92 et Agonie d’Oran 3) sur ordres venus du plus haut sommet de l’État.

Dans le cadre de ce livre qui, nous l’espérons, aura une plus grande audience que L’Agonie d’Oran et, qui après tout, fait aussi connaître notre thèse occultée, il aurait été bon pour souligner cette forfaiture de rappeler les effectifs et les unités dont disposait Katz à Oran : 12 000 hommes intra-muros (voir son livre et les archives) plus les forces extérieures qui étaient aussi l’armée française. Nous avons signalé cela dans la revue Pieds Noirs H.A. de Juillet 1998 sous le titre courageux de la rédaction «De Gaulle est bien responsable des Massacres de Juillet 1962 à Oran».

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général Joseph Katz

Il reste à étudier ce qui apparaît comme évident à mes yeux, et comme l’ont exprimé le Docteur J.-C. PEREZ et même des chercheurs algériens, pourquoi le choix politique gaullien du FLN ALN extérieur sur le GPRA et l’intérieur mais c’est un autre débat.

Toutes choses qui justifient aussi le titre de l’ouvrage de Jean Monneret est le silence assourdissant sur ce drame.

                                                                                              Jean-François PAYA (classe (54/2)
présent à la base de Mers El Kebir jusqu’à fin 1964,
à Rosas – Espagne, le 12 Mars 2006

 

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- voir aussi, Jean-François Paya, "Document ALN du 5 juillet 1962"

- contra : voir la défense du général Katz par Charles-Robert Ageron

 

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Posté par michelrenard à 13:36 - - Commentaires [18] - Permalien [#]