vendredi 26 août 2016

l'oasis de Sidi Yahia d'Oujda, un livre de Badr Maqri

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l'oasis de Sidi Yahia d'Oujda,

un livre de Badr Maqri

 

 

L'histoire de l'oasis de Sidi Yahia, dans les environs d'Oujda, dans le cadre de la mémoire collective judéo-chrétienne et musulmane, sous protectorat français (1912-1956), par Badr Maqri, universitaire marocain.

 

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samedi 29 août 2015

compte rendu du livre de Guy Pervillé, par Gregor Mathias

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le livre de Guy Pervillé sur les Accords d'Évian

par Gregor MATHIAS

 

Guy Pervillé, Les accords d’Évian (1962). Succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne (1954-2012), A. Colin, collection U, 2012, 288 pages.

Guy Pervillé Évian couvGuy Pervillé

Les accords d’Évian ont souvent été vus comme scellant définitivement 132 ans de présence coloniale en Algérie et terminant huit années de guerre. Or, pour l’historien Guy Pervillé, les accords d’Évian ne sont pas uniquement un point d’arrivée, mais sont surtout le début d’un nouveau départ entre le nouvel État et la France. Les nouvelles relations franco-algériennes représentent d’ailleurs la partie la plus importante de l’ouvrage.

Après avoir évoqué la genèse de l’idée de nation algérienne, Guy Pervillé rappelle que les autorités françaises de la IVe République et le FLN n’ont jamais abandonné l’idée de négocier dès janvier 1956. Interrompues avec les événements de mai 1958 et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, les négociations reprennent à partir de décembre 1959.

 

Les accords d’Évian, «un bien étrange document» (R. Buron)

Si la plupart des commentateurs se sont focalisés sur le non-respect des accords concernant le cessez-le-feu, le sort des supplétifs et les Européens d’Algérie, Guy Pervillé nous rappelle que les 93 pages des accords d’Évian, signés le 18 mars 1962, «[sont] «un bien étranger document» [expression de R. Buron, un des négociateurs français], qui combinaient un accord de cessez-le-feu entre deux forces armées, (…), un accord politique (…) prévoyant d’acheminer par étapes le territoire français d’Algérie au statut d’État indépendant, et enfin un projet de traité entre deux États».

Guy Pervillé évoque les divergences entre le GPRA et les représentants français : la trêve demandée par la France comme préalable aux négociations, la représentativité exclusive des Algériens par le GPRA, le statut des Européens incompatible en contradiction avec l’unité du peuple algérien, le problème du Sahara, territoire intégré ou non à l’Algérie et les bases militaires françaises à Mers-el-Kébir et au Sahara.

Les réactions de la presse aux accords d’Évian sont évoquées allant des éditoriaux de la presse de Nation française parlant «d’un cessez-le-feu qui aggrave la guerre» et la constitution «d’un dispositif guerrier où l’ennemi à battre, est constitué par un million d’Européen et deux millions de musulmans consciemment fidèles» à L’Humanité réclamant désormais «l’épuration des éléments fascistes de l’armée, de la police, de la justice et de la haute administration».

 

Des accords mal respectés par les deux parties

L’ouvrage consacre toute une partie à la difficile application des accords d’Évian. L’OAS sabota les accords en multipliant les attentats contre les Musulmans et les forces de l’ordre. Le FLN «contourne» les accords d’Évian : si l’armée française perd 58 soldats dans des combats avec l’OAS, 32 pertes sont dues aux combats avec l’ALN dans les deux premiers mois du cessez-le-feu. De plus, l’ALN enlève 93 militaires et plus de 1 000 civils entre le 19 mars et le 2 juillet sans compter les massacres d’Européens à Oran.

Les attentats du FLN ne cessent pas, puisque 380 attentats répondent aux attentats de l’OAS. Les anciens supplétifs et les élus sont victimes de représailles, contrairement aux déclarations de garanties des personnes. Le gouvernement français estime que l’exode des Français d’Algérie ne dépassera pas les 100 000 personnes par an pendant quatre ans. Cette estimation sera bien loin de la réalité, puisqu’en mai 1962, ce chiffre était déjà atteint…

La France, elle aussi, n’a pas respecté les accords d’Évian puisqu’elle ne veille pas à sa bonne application : l’armée reste cantonnée dans ses casernes ; les commissions mixtes fonctionnent mal ; les supplétifs et leurs familles menacés ne sont pas rapatriés massivement.

Les accords d’Évian mettent au grand jour les tensions qui traversent le GPRA. G. Pervillé rappelle la démission, le 27 juin, de cinq membres du FLN de l’Exécutif provisoire pour protester contre la non-application des accords d’Évian concernant les enlèvements et les exactions touchant les Européens et protester contre l’anarchie qui s’installait en Algérie.

Il publie des extraits du programme de Tripoli du GPRA du7 juin 1962 estimant que les programmes de coopération des accords d’Évian établissaient des liens de dépendance «néocoloniale» dans les domaines économiques et culturels avec la France et s’opposent à toute présence d’Européens en Algérie. Ainsi voit-on se dessiner, à la veille de l’indépendance en Algérie, au sein de la nouvelle élite algérienne une tendance marxisante francophobe à une tendance réaliste plus francophile souhaitant conserver des liens de coopération avec la France.

 

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la délégation algérienne aux accords d'Évian, mars 1962

 

Une coopération franco-algérienne tumultueuse

Après l’indépendance, la France continue à assurer le fonctionnement financier du Trésor algérien jusqu’au 29 décembre 1962 et accorde une assistance dans les domaines de l’énergie, de l’enseignement et du développement économique d’un montant de 2,3 milliards de francs de 1962 à 1969. Des accords sont signés pour réguler l’immigration algérienne qui passée l’euphorie de l’indépendance cherche à gagner la France pour des raisons économiques.

Les relations franco-algériennes après l’indépendance sont davantage influencées par des intérêts. Pour la France, il s’agit de préserver ses bases d’essais militaires chimiques et nucléaires et ses centres d’exploitation d’hydrocarbures au Sahara, ainsi que de maintenir son influence culturelle en Algérie. De son côté, l’Algérie souhaite conserver le plus longtemps possible l’aide financière française, assurer l’exportation de sa production viticole sur le marché français, permettre l’émigration de travail de ses compatriotes en France, s’approprier les biens vacants des Européens et nationaliser les hydrocarbures du Sahara, seule ressource financière importante de l’Algérie indépendante.

La France n’ayant plus d’intérêt au Sahara après la nationalisation des hydrocarbures, l’Algérie ne dispose plus de moyens de pressions sur elle, les relations que l’Algérie voudrait à nouveau privilégier ne le sont plus dans les années 1970.

L’arabisation de l’enseignement et l’islamisation de la société algérienne dans les années 70 par H. Boumedienne favorisent l’émergence d’une contestation sociale portée par un islam radical. Un premier maquis islamiste apparaît même en 1982 annonçant 10 ans à l’avance la guerre civile algérienne.

En 1991-1992, le régime Chadli impopulaire subit les contrecoups de la chute des prix du pétrole et l’échec électoral face au parti  islamiste du Front islamique du salut.

Guy Pervillé évoque les arguments faisant le parallèle ou non entre la décennie noire de la guerre civile algérienne appelée également «la deuxième guerre d’Algérie» (1990-2000) et la guerre d’indépendance (1954-1962). Il interprète ce retour à la violence comme un refus des autorités algériennes, pendant 30 ans, de faire un travail critique sur l’usage délibéré de la violence dans leurs luttes pour l’indépendance, reprenant ainsi l’autocritique de Mohammed Harbi, acteur de l’indépendance et historien du FLN, qui évoquait «l’échec d’une génération n’ayant pas su trouver les chemins de la liberté».

 

Un ouvrage pour favoriser une meilleure compréhension de notre histoire commune

Cette «génération finissante», selon les mots d’A. Bouteflika au pouvoir depuis 1999, laisse enfin la place à une nouvelle génération d’Algériens qui trouvera dans cet ouvrage les clefs de compréhension de son passé, histoire indispensable à connaître pour procéder à une nouvelle étape de la réconciliation franco-algérienne.

Cet ouvrage dense et passionnant donnera également des connaissances actualisées aux professeurs d’histoire-géographie de lycée préparant leurs élèves pour le programme de «Questions pour comprendre le vingtième siècle» de classe de Première ES/L/S sur l’histoire de la guerre d’Algérie ou le programme de Terminale ES/L/S sur «L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie».

Gregor Mathias

Gregor Mathias

 

 

 

 

 

 

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lundi 20 juillet 2015

Jean-Louis Marçot : "Comment est née l'Algérie française"

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Jean-Louis Marçot

Comment est née l'Algérie française

1830-1850 : la belle utopie

 

 

Sans doute fallait-il être pied-noir et avoir souffert dans sa chair la séparation avec l’Algérie pour entreprendre ce travail d’historien exceptionnel qui interroge les causes de la violence de la décolonisation algérienne. 
Jean-Louis Marçot, pour ce faire, remonte au «pourquoi» et au «comment» la France a colonisé l’Algérie. Il reconstitue le contexte dans lequel le projet colonial s’inscrit, sa généalogie, ainsi que le débat politique et idéologique de l’époque.

Il s’attache à comprendre les racines du choix qui ont fait de l’Algérie une colonie de peuplement et comment celles-ci plongent dans la question sociale dont la Révolution française a été la première tribune et qu’ont pensée dans des directions divergentes les fondateurs du socialisme moderne : Saint-Simon, Fourier, Owen et Buonarroti.

Il étudie aussi les raisons qui ont poussé le socialisme à s’impliquer dans le projet colonial alors qu’en héritier des Lumières, il n’était pas destiné à le cautionner. L’analyse des deux écoles qui se sont le plus intéressées à l’Algérie – la saint-simonienne et la fouriériste – est, de ce point de vue, éclairante de même que l’engagement singulier de quelques socialistes notoires, Lamennais, Cabet, Proudhon et Cavaignac, à l’exception d’Auguste Comte.

Il nous retrace enfin l’histoire de la conquête et de la colonisation d’un territoire que le colonisateur a nommé Algérie avant de montrer comment les socialistes sont devenus les prosélytes de la colonisation peuplante et ont élaboré cette utopie de l’Algérie française, qui apparaissait dans l’immédiat comme un remède à la crise de l’emploi et à long terme comme le tremplin d’un nouveau modèle social.

Cet essai ébranle les catégories qui établissent que colonialisme et anticolonialisme sont l’apanage, pour le premier, de la droite et de l’extrême droite et, pour le second, du socialisme. La question est douloureuse et la simplification a toujours pour but d’instrumentaliser les faits. L’auteur, résolument de gauche, ne prétend pas disqualifier le socialisme mais montrer qu’à faire fi des contradictions intrinsèques à une question – quelle qu’elle soit – on bascule très vite dans l’aveuglement.

présentation éditoriale

 

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- éditions de la Différence, 4 octobre 2012

 

* cf. Jean-Louis Marçot, "Les premiers socialistes français, la question coloniale et l’Algérie", Cahiers d'histoire, revue d'histoire critique, 124, 2014, p. 79-95.

* résumé : Après avoir évoqué la formation en France, à l’issue de la Révolution, d’un nouveau projet colonial débarrassé de l’esclavage, l’auteur s’applique à montrer comment la création de l’Algérie (par la conquête et la colonisation de la Régence d’Alger) s’inscrit dans ce projet, et comment les premiers socialistes y participent.
Combattant les libéraux alors opposés au nom de l’économie politique, ils s’engagent en faveur d’une «Algérie française» qui, à leurs yeux, offre la possibilité d’expérimenter et de vérifier la supériorité de l’association, de créer des emplois et des ressources nouvelles pour l’industrie et l’agriculture, de contribuer à la mise en valeur de la planète au titre de «l’exploitation du globe». De nombreuses preuves et exemples de cet engagement sont cités.

 

Jean-Louis Marçot
Jean-Louis-Marçot

 

- le site de Jean-Louis Marçot

 

Jean-Louis Marçot site

 

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mardi 16 décembre 2014

l'affaire Maurice Audin, par Jean Monneret

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Vérités et propagandes sur l’Affaire Audin

(1957-2012)

Jean MONNERET

 

la Bataille d’Alger

En quoi consiste l’affaire Audin ? Il s’agit d’une disparition. Celle d’un jeune mathématicien, assistant à la Faculté d’Alger. Membre du Parti Communiste Algérien (P.C.A.) et favorable à l’Indépendance, il était soupçonné d’avoir hébergé des militants clandestins de son parti, lequel était dissous depuis le 13 septembre 1955. Ceci se produisit en pleine Guerre d’Algérie, durant un épisode appelé la Bataille d’Alger.

Maurice Audin fut arrêté dans la nuit du 11 au 12 juin 1957 par les paras de la 10e D.P. Le bruit courut assez vite qu’il avait été torturé. Il fut assigné à résidence et, le 1er juillet, on apprit qu’il s’était évadé et n’avait pas reparu. Au début du même mois, son épouse Josette et ses avocats (communistes) très sceptiques quant à l'évasion, portèrent plainte contre X pour homicide volontaire. Le bruit se répandit cette fois qu’il était mort sous la torture. L’affaire Audin commençait.

Que s’était-il passé ? Ou plutôt peut-on savoir ce qui s’est passé ? Essayons de répondre.

Le 20 juin 1956, le Front de Libération Nationale[i] (FLN) avait déclenché dans les rues d’Alger une vague d’attentats aveugles contre les Européens. Deux rebelles, pris les armes à la main, venaient d’être exécutés à la prison Barberousse. En représailles, Ouamrane, le chef de l’insurrection dans l’Algérois avait ordonné d’abattre tout pied-noir âgé de 18 à 60 ans. Ces attentats contre des civils innocents s’étaient multipliés ; femmes et enfants n’étant pas épargnés.

 

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À l’automne, l’horreur des agressions à la bombe commises dans des établissements du centre-ville, au Milk Bar, à la Cafétéria, au Coq-Hardi et en bien d’autres lieux bouleversa l’opinion en Algérie et en France, comme d’ailleurs, l’opinion internationale, car, les correspondants de presse rapportaient et filmaient quotidiennement ces événements. Le 10 août 1956 un attentat contre-terroriste dans la Casbah fit de nombreux morts

Devant la gravité de la situation, le ministre résidant, le socialiste Robert Lacoste, avait décidé le 7 janvier 1957, de remettre les pouvoirs de police du Préfet Baret au général Massu. Les parachutistes qu’il commandait investirent la capitale. Ils entreprirent d’y démanteler sans mollesse les réseaux du FLN.

Le 9 juin 1957, un nouvel attentat de ce dernier au Casino de la Corniche, à Saint-Eugène, fit 8 morts et une dizaine de blessés, surtout parmi les jeunes israélites qui, nombreux, fréquentaient cet établissement. Des femmes, des jeunes filles figurèrent en nombre parmi les victimes.

 

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L’arrestation d’Audin se produisit trois jours plus tard. Elle ne découlait pas des activités du FLN que nous venons de décrire. Le parti communiste algérien auquel avait appartenu le jeune mathématicien était certes favorable à l’indépendance de l’Algérie, mais son interpellation n’était pas en lien direct avec les bombes déposées dans Alger par les réseaux nationalistes[ii].

Les communistes et les nationalistes algériens avaient des relations aussi tendues que complexes. Leur hostilité remontait au moins aux années 1930 et, à l’époque du Front Populaire, la presse du parti appelait les nationalistes, des nazionalistes. En 1945, au moment des événements de Sétif, les communistes étaient de ceux qui réclamaient la répression la plus ferme contre les fauteurs de trouble[iii].

Quelques mois après le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954, le PCA, initialement très réservé, avait créé sa propre organisation de lutte armée, les Combattants de la Libération (C.D.L.). Ces derniers avaient eu la prétention de mener un combat autonome. La désertion de l’aspirant communiste Maillot avec emport d’armes, les avait incités à créer leur propre maquis.

 

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Le FLN ne l’entendait pas de cette oreille et il avait imposé aux CDL de remettre les armes de Maillot et de se dissoudre pour rejoindre, individuellement, les maquis nationalistes. Le PCA officiellement interdit, continuait d’exister clandestinement en distribuant des tracts et en diffusant des journaux. En revanche, il avait dû abandonner toute velléité de diriger, ou même simplement d’influencer, le déroulement de la lutte armée. C’était le monopole du FLN.

Des militants communistes organisaient secrètement des filières d’accueil pour leurs propres dirigeants traqués. Ils les cachaient ou les exfiltraient[iv], selon le cas. Maurice Audin était un important hébergeur. Les parachutistes l’accusaient d’avoir abrité chez lui le nommé Caballero, chef communiste en cavale.

Les militaires arrêtèrent Audin (11/12 juin 1957) et ayant organisé une souricière dans son appartement, ils y appréhendèrent, trois jours après, le nommé Henri Alleg, ex-directeur du journal communiste interdit Alger-Républicain. Les deux hommes furent conduits au centre de tri d’El Biar. Ils y furent interrogés sans ménagement et Alleg détailla plus tard, les épreuves endurées dans un livre publié en France et, intitulé La Question.

 

La Question
La Question, d'Henri Alleg, 1957

 

Dès le début du conflit algérien, les milieux intellectuels métropolitains s’étaient émus de la brutalité des interrogatoires menés par certains groupes de militaires français. Une véritable campagne s’étant engagée en ce sens, alimentée par des journaux comme L’Express, France Observateur et L’Humanité.

Atténuée par l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement socialiste en janvier 1956, elle reprit de plus belle lorsqu’il devint évident que le nouveau gouvernement allait amplifier les opérations militaires. Et non pas faire la paix comme il l’avait laissé entendre.

Dans les milieux opposés à la Guerre d’Algérie et plus ou moins favorables à l’indépendance, la torture fut souvent présentée comme une activité systématique et généralisée des militaires français (ce qui était inexact mais la désinformation sur ce point n’a jamais cessé). La dénonciation de la torture se centra vite sur le cas du mathématicien et un Comité Audin fut créé en novembre 1957.

 

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Maurice Audin

 

Les disparitions durant la Guerre d’Algérie furent assez fréquentes : plusieurs milliers de civils en furent victimes tant du fait de l’activité des forces de l’ordre, que du fait des rebelles du FLN. Pourquoi la victime Audin a-t-elle connu ce traitement médiatique «privilégié» ? Pourquoi ce disparu-là fut-il élevé au rang de symbole de la lutte menée par des intellectuels (de gauche pour l’essentiel) contre la torture ?

Un premier élément de réponse nous est fourni par le fait que le problème de la torture mobilisait bien au-delà du milieu communiste. Ce fut l’habileté de ceux qui soutinrent le Comité. Ils débordaient largement les cercles communistes, même si ceux-ci jouèrent un rôle important.

Pierre Vidal-Naquet, le secrétaire du Comité Audin et sa cheville ouvrière, était représentatif de ce genre de personne, hostile à la torture certes mais peu favorable au communisme stalinien. Il était même de sensibilité trotskyste, ce qui dans ce contexte ne pouvait pas tomber plus mal, car l’antagonisme était alors très vif entre ce courant et les communistes «orthodoxes».

Dans la France de 1957, ceux-ci étaient à peine informés de la déstalinisation et étroitement formatés pour un appui inconditionnel à leurs chefs Maurice Thorez et Jacques Duclos. Ils connaissaient mal le rapport Khrouchtchev de 1956 contre Staline et le bureau politique du PCF cachait à peine son hostilité à ce texte (invariablement désigné dans sa presse comme «le rapport attribué au camarade Khrouchtchev»).

Mais Vidal-Naquet et les animateurs du Comité surent faire taire leurs divergences qui n’étaient pas minces. Ils collaborèrent très longtemps sur ce dossier précis en mettant entre parenthèses leurs désaccords[v]. La chose, à cette époque, était des plus rares.

 

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Son livre L’affaire Audin[vi], contient d’autres éléments qui éclairent les raisons pour lesquelles le cas du jeune mathématicien devint emblématique. Citons la page 30 :

«Nous étions quelques-uns à penser que cette bataille [contre la torture] avait besoin d’un nom et d’un symbole comme l’avait été autrefois Alfred Dreyfus et ce fut le nom de Maurice Audin qui fut choisi.

Le nom, et la référence à l’affaire Dreyfus, étaient bien et mal choisis. Ils étaient bien choisis parce que Maurice Audin était à la fois un Européen, ce qui évitait les réactions racistes contre les SNP (sans nom patronymique). Mohammed, un communiste ce qui lui attirait la sympathie d’une fraction alors importante de l’opinion – et, de fait la presse communiste ne cessa jamais de mettre en avant le nom de celui qu’elle appelait «le jeune savant» - avec, il est vrai, en contrepartie, l’hostilité d’autres secteurs. Il était, enfin un universitaire, un mathématicien de niveau honorable[vii], dont la thèse venait d’être achevée sous la direction de Laurent Schwartz, très jeune de surcroît – il avait vingt-cinq ans -, ce qui provoquait des solidarités corporatives, et d’abord celle de ses collègues assistants, dont j’étais.»

 

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Pierre Vidal-Naquet

En résumé, à la question : pourquoi Maurice Audin, disparu de la Bataille d’Alger, fut-il été au centre d’une campagne de soutien à son épouse et de dénonciation des pratiques des militaires français qui l’ont arrêté, nous répondrons, - avec son défenseur principal Pierre Vidal-Naquet -,

- parce que Maurice Audin était européen,

- parce qu’il était communiste,

-  parce qu’il était universitaire.

Ajoutons enfin que Madame Josette Audin, épouse du disparu, joua un rôle-clé. Disposant de contacts universitaires, juridiques et administratifs, elle connaissait les codes et les ressorts de la société européenne. Bien conseillée, elle put agir sans délai lorsqu’elle apprit que son mari s’était évadé (l’évasion n’étant qu’une des thèses, aujourd’hui battue en brèche, expliquant la disparition d’Audin).

Il faut reconnaître aussi que tout au long des décennies écoulées, cette dame fit preuve d’une ténacité hors du commun. La mobilisation de l’appareil communiste ne faiblira pas davantage. Elle se manifesta en particulier par l’inlassable activité d’avocats dévoués et compétents.

 

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Maurice et Josette Audin

 

 

un double problème

Au cours de la Bataille d’Alger, des instances militaires locales chargées d’interroger les suspects utilisèrent la torture pour obtenir des renseignements. Ce point est établi et aucun historien ne le conteste, d’autant moins que le général commandant ces opérations, Jacques Massu l’a indiqué dans ses mémoires : «Le procédé le plus couramment utilisé, en sus des gifles, était l’électricité par usage des génératrices des postes de radio (la gégène : première syllabe du mot génératrice) et application d’électrodes sur différents points du corps. Je l’ai expérimenté sur moi-même dans mon bureau d’Hydra au début de 1957, et la plupart de mes officiers en ont fait autant» (J. Massu La vraie bataille d’Alger Ed. Plon p. 165).

Les responsables militaires de cette époque aujourd’hui décédés comme Massu ont déclaré non moins régulièrement avoir reçu des instructions des dirigeants politiques auxquels ils obéissaient. Ceux-ci leur ont toujours assuré qu’ils seraient «couverts» pour ce qui adviendrait. Ces personnages appartenant à la sphère politique étaient, pratiquement toujours, des hommes de gauche. Certains commentateurs aujourd’hui ont tendance à gommer leurs responsabilités. Celles-ci doivent être rappelées et non pas exclusivement attribuées à des militaires.

Parmi les officiers français, certains de tout premier plan, étaient hostiles à la torture et le firent savoir : le colonel Yves Godard alors placé à la tête du secteur Alger-Sahel, le colonel Trinquier chargé d’assurer la collecte des renseignements, le commandant Helie Denoix de Saint-Marc et de nombreux autres officiers moins connus[viii]. Un autre officier Jacques Parîs de Bollardière s’est opposé à la torture. Il l’a fait dans des conditions spéciales, en approuvant publiquement le livre de Jean-Jacques Servan-Schreiber Lieutenant en Algérie et en se plaçant en opposition déclarée à la politique gouvernementale. Sa manière d’agir ne pouvait avoir le soutien de ses collègues dans l’Armée.

Dans cette étude, nous ne dirons pas que l’armée française en Algérie a utilisé la torture. Cette formulation par trop générale est celle de milieux antimilitaristes ou favorables au FLN. La réalité est infiniment plus complexe ; la torture fut utilisée, mais, ni systématiquement ni partout.

 

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le général Maurice Schmitt, lieutenant pendant la guerre d'Algérie

 

Un officier du 3e RPC qui participa à la Bataille d’Alger, le général Maurice Schmitt devenu ultérieurement Chef d’État-Major des Armées, entre 1987 et 1991, écrivit deux livres concernant l’épisode algérois de sa carrière, car, il fut mis en cause par d’anciens terroristes. Après avoir rappelé le côté atroce des activités de ceux-ci, le général (alors lieutenant) a indiqué que dans de nombreux cas, la destruction des filières du FLN n’avait pas nécessité la torture.

La confession des terroristes s’est souvent produite sans pression physique. Nombre de réseaux purent être détruits parce que des terroristes eux-mêmes, leurs chefs parfois, les livrèrent pour obtenir de sauver leur vie. Le général Schmitt affirme ceci : «…..Je maintiens que grâce à M. Moulay  (Un terroriste ayant avoué sans contrainte), les interrogatoires durs qui, je l’ai écrit, nous répugnaient ont pu être très limités voire évités. » Alger-Eté 1957, éd L’Harmattan, 2002, p. 24.

Un autre soldat français de grande classe et de grand courage, le lieutenant-colonel Allaire arrêta Larbi Ben M’Hidi, très important chef du FLN. Jacques Allaire nous a expliqué que l’interpellation de celui-ci se fit sans violence. Uniquement par astuce en recourant à la manipulation et à l’infiltration. Son témoignage est enregistré et déposé au CDHA à Aix en-Provence, 29 avenue de Tubingen). Remis à l’équipe d’Aussaresses  (voir 2e partie ) Ben M ’Hidi fut ensuite exécuté.

Le problème moral que pose l’usage de la torture ne saurait être traité à la légère. Il en est tout particulièrement ainsi dans un pays de civilisation chrétienne comme la France.

L’écriture sainte[ix] enseigne en effet que l’homme fut créé par Dieu «à son image, selon sa ressemblance». En d’autres termes, la personne humaine a une valeur intrinsèque car elle comporte un élément divin ; elle est donc d’une certaine façon, sacrée. Le catholicisme enseigne en outre que le corps humain est le temple du Saint Esprit.

En Occident, les non-croyants et les agnostiques admettent généralement que toute personne humaine revêt une dignité propre, ne serait-ce que parce qu’ils vivent dans une société profondément marquée par le christianisme. Ils peuvent aussi se référer à des valeurs de caractère humaniste ou à des traditions gréco-latines.

Albert Camus, qui était agnostique, a souvent déploré l’usage de la torture qu’il jugeait contre-productif. En revanche, il a toujours eu soin de le faire sans tapage afin de ne pas fournir d’aliment ou de justification à l’emploi de la violence terroriste contre les civils.

 

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Il n’est pas étonnant, par conséquent, qu’une fois révélée, l’affaire Audin ait suscité une émotion considérable dans les milieux intellectuels français. Toutefois, il est déplorable que ces mêmes milieux sensibles à ce cas Audin, soient demeurés largement indifférents au sort de plus de 3 000 Européens[x] enlevés par le FLN, notamment après le 19 mars 1962. N’oublions pas également celui de plusieurs de harkis torturés, emprisonnés et parfois massacrés après l’Indépendance.

Qu’un homme civilisé s’interroge sur la torture est parfaitement dans l’ordre des choses. On peut donc comprendre que l'intelligentsia soit troublée. Mais la dignité de la personne humaine est indivisible. Elle ne saurait dépendre des étiquettes politiques dont on affuble les victimes ou les bourreaux.

Rappeler la dignité de la personne est une chose et l’on ne saurait s’étonner si certains, jadis, s’émurent du sort de Maurice Audin. On peut cependant leur reprocher un manquement grave : leur silence en 1962 quand les victimes cessèrent de se trouver dans le camp des indépendantistes et se situèrent dans celui des partisans de l’Algérie française.

Pierre Vidal-Naquet écrivit, il est vrai, dans le Monde pour dénoncer les tortures infligées à des militants de l’OAS, et le traitement indigne des harkis. Mais il se tut ensuite. Sauf erreur, il n’a pas évoqué le problème des Européens enlevés aveuglément par le FLN après le 19 mars 1962, ou encore le massacre d’Oran, le 5 juillet 1962 (évalué à 671 victimes, disparues et décédées).

 

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Le deuxième manquement grave de ces intellectuels français fut le suivant : ils n'ont jamais dit comment il fallait lutter contre le massacre des civils innocents. Chacun comprend que la torture est un moyen déplaisant. Mais comment obtenir des renseignements ?

À vrai dire nombre des intellectuels que bouleversait la torture ne s'en souciaient pas. Pour beaucoup d'entre eux, la rébellion était légitime les victimes civiles du terrorisme étaient des victimes collatérales. Pour beaucoup, l'objectif était d'aider  le peuple algérien «à se libérer». D'où l'effrayant silence des mêmes lorsqu'en 1962, les Pieds Noirs déjà martyrisés pendant huit ans de guerre durent subir un surcroit d'enlèvements et de contraintes. Cela ne les intéressait pas.

Pour la plupart d’entre eux, le peuple algérien était globalement dressé pour sa liberté. Ce qui était faux. Mais pour ces intellectuels, combattre la torture ce n’était pas seulement combattre pour un principe, c’était aussi contribuer à l’émancipation d’un peuple opprimé.

Cette vision des choses, jamais remise en question, a nui à leur objectivité. Citons par exemple Vidal-Naquet : «...Reste qu’un peuple, le peuple algérien, était écrasé par une force considérable, issue d’un grand pays industriel moderne qui s’appuyait sur une minorité raciste de colons. » Affaire Audin , p. 32, op. cit. En 3 lignes, 3 erreurs au minimum.

 

un engrenage

L’affaire Audin soulève un autre problème : il a été affirmé que le jeune universitaire s’est évadé et il est porté disparu depuis 1957, or, il n’a jamais reparu. Le TGI de la Seine l’a déclaré décédé en mai 1966 (P. Vidal-Naquet, op. cit. p. 180). Que lui est-il donc arrivé ? Peut-on éclaircir son sort final ?

À Alger en juin 1957, l’atmosphère était tendue au plus haut point. Le 2 du mois, des bombes avaient explosé au carrefour de l’Agha et à la Grande Poste à l’heure de la sortie du travail faisant de nombreux morts et blessés parmi les travailleurs européens et musulmans qui rentraient chez eux. Le 9, Yacef Saadi chef des commandos FLN la capitale commettait un attentat antisémite en faisant sauter le Casino de la Corniche (comme évoqué plus haut).

Aux exactions du FLN répondirent la recherche accrue du renseignement et les arrestations de militants clandestins. Les parachutistes investis de pouvoirs de police, démantelaient jour après jour les réseaux de poseurs de bombes. Usant des méthodes que nous avons rappelées, les «léopards» portèrent des coups sévères à la rébellion.

Or, depuis quelque temps déjà les militants communistes étaient dans leur collimateur. Depuis l’accord de juin 1956 conclu entre le PCA et le FLN, un certain nombre de militants communistes dont quelques Européens appartenant aux CDL avaient rejoint les rangs du FLN[xi]. À en croire le général Aussaresses dont nous reparlerons ultérieurement, le général Massu soupçonnait les communistes d’être partie prenante aux attentats meurtriers des réseaux de Yacef Saadi[xii]. Les militaires français étaient donc très désireux d’arrêter et d’interroger des communistes.

En réalité, à cette époque et depuis les accords, le PCA avait renoncé à diriger des groupes de lutte armée. Le CDL avait été dissous et ceux qui participaient aux activités du FLN le faisaient à titre individuel. Le Parti continua néanmoins d’exister sur le plan politique. Difficilement, car il était interdit et ses chefs traqués. L’un d’eux, André Moine fut particulièrement visé par les paras qui le soupçonnaient de diffuser un journal communiste clandestin Liberté ainsi qu'un autre destiné aux militaires du contingent venus servir en Algérie, La voix du soldat.

 

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L'Écho d'Alger, 16 juin 1960

 

Un militant du PCA le docteur Hadjadj, avait donné le nom et l’adresse d’Audin comme celui d’un hébergeur important. Le jeune universitaire était donc impliqué dans cette activité parfaitement illégale puisque le parti était dissous. Mais il n’avait rien à voir avec les anciens CDL et il n’était pas lié à l’activité des poseurs de bombes.

Les militaires français ont-ils sincèrement cru qu’Audin était un «gros poisson» et qu’ils devaient le faire parler impérativement ? Dans le contexte de l’époque ce n’est pas impossible, d’autant que nombre d’entre eux avaient vécu l’expérience indochinoise qui les avait convaincus de la puissance et de la perversité du communisme. Ceci n’éclaire pas pour autant le sort exact d’Audin.

Est-il mort sous la torture du fait d’un accident cardiaque ? (hypothèse envisagée par Vidal-Naquet).

Fut-il exécuté secrètement par les hommes de l’adjoint de Massu, Paul Aussaresses comme celui-ci le dira au journaliste Jean-Charles Deniau avant de mourir ?

Nous reviendrons sur ces points dans la deuxième partie de cette étude.

Toutefois une troisième explication toute différente fut, sur le moment, officiellement fournie : le mathématicien s’était évadé. Un rapport du colonel Mayer qui commandait le 1er RCP dont faisait partie les parachutistes interrogeant le mathématicien établissait qu’Audin s’était enfui le 21 juin vers 21h 40. Une jeep le conduisait à la PJ. Le détenu n’étant pas enchaîné en aurait profité pour détaler. Le sergent Misiri chargé du transfert fut sanctionné (certains ont mis en doute la réalité de cette sanction).

Le général Jacques Allard, alors à la tête de la Xe région militaire diligenta une enquête de gendarmerie qui confirma l’évasion[xiii]. Malgré ces éléments importants, ces circonstances de la disparition d’Audin n’ont guère convaincu. Elles furent en tout cas, immédiatement mises en doute par son épouse et ses avocats. Les uns et les autres accusèrent un certain lieutenant Ch….. d’avoir assassiné l’universitaire.

Vidal-Naquet émit une hypothèse distincte : Maurice Audin n’avait pas quitté le centre de tri et il était mort sous la torture.

De longues joutes judiciaires allaient s’ouvrir marquées par un déplacement de l’affaire à Rennes (comme pour Dreyfus), des rejets par la Cour de Cassation et une loi supplémentaire d’amnistie du 22 décembre 1966 qui aboutit à la déclaration que l’action judiciaire était éteinte.

La guérilla juridique menée par les partisans d’Audin se poursuivit durant de longues années. Des campagnes de presse occasionnelles s’efforcèrent de relancer l’affaire avec un succès limité. Elle connut un nouvel essor en 2001, avec des déclarations du commandant, devenu général, Paul Aussaresses, ce que nous allons examiner ci-après.

Jean Monneret
- le site de Jean Monneret


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Chronologie succinte de l’Affaire Audin


20 juin 1956 : Le FLN déclenche une vague d’attentats aveugles contre les Européens dans Alger.

7 janvier 1956 : Les pouvoirs de police du préfet Baret sont transmis au général Massu. La campagne contre la torture s’intensifie en métropole.

2 juin 1957 : Attentats de l’Agha et du Carrefour de la Grande Poste. Des bombes placées dans les socles en fonte des lampadaires les transforment en obus qui fauchent des dizaines de travailleurs européens et musulmans.

9 juin 1957 : Attentat au Casino de la Corniche : de nombreux jeunes israélites, habitués des lieux sont touchés.

11/12 juin : Maurice Audin est arrêté par des paras du 3ème RPC.

15 juin : Henri Alleg, important dirigeant communiste, est arrêté au domicile d’Audin où une souricière a été tendue.

22juin : Mme Audin apprend que son mari est assigné à résidence. Le bruit court qu’il a été torturé.

1er juillet : Elle est informée que son mari s’est évadé.

4 juillet : Assistée par ses avocats communistes, elle porte plainte contre X pour homicide.

Début décembre 1957 : Création à Paris du comité Maurice Audin.

13 mai 1958 : Parution du livre de son secrétaire, Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin.

23 juin 1960 : Le procès concernant Audin a lieu à Rennes.

10 août 1960 : La Cour de cassation rejette le pourvoi de Mme Audin.

24 août 1961 : Le Comité Audin proteste contre la torture qui vise des militants OAS. Un des avocats communistes de Mme Audin démissionne.

Juillet 1961 : Les avocats du comité déposent un long mémoire.

20 avril 1962 : Ordonnance de non lieu.

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[i] Organisation dirigeant la rébellion indépendantiste en Algérie.

[ii] Contrairement à ce qu’une partie de la presse de l’époque laissait entendre car, elle avait tendance à parler d’une collusion du FLN avec les communistes, les choses étaient plus compliquées.

[iii] D’inspiration nationaliste et là aussi accusés d’être des agents hitlériens.

[iv] Ainsi le Secrétaire Général du PCA, Larbi Bouhali avait-il été expédié dans les pays de l’Est dès le début des troubles en Algérie. Il passa toute la Guerre d’Algérie en URSS.

[v] Il est à noter cependant qu’à la fin de la Guerre d’Algérie, en 1962, Vidal-Naquet condamna les tortures infligées à certains militants de l’OAS. Ceci entraînera l’opposition d’un avocat communiste du Comité, Maître Jules Borker.

[vi] Les Éditions de Minuit, 1958 et 1959.

[vii] On remarquera que Vidal-Naquet ne reprend pas à son compte l’expression Le jeune savant que le parti communiste, expert en désinformation, accolait souvent au nom d’Audin.

[viii] Voir l’ouvrage du professeur Jauffret Ces officiers qui ont dit non à la torture, Ed. Autrement. Pour Denoix de Saint-Marc et le colonel Trinquier on peut consulter des vidéos provenant de INA.fr. Pour Godard Le livre blanc de l’armée française en Algérie. Ed. Contretemps 2002 p. 117.

[ix] Genèse 1, 26.

[x] Le chiffre de 3 018 européens enlevés fut fourni au Sénat le 7 mai 1963 par M. Jean de Broglie. Les travaux récents de Jean-Jacques Jordi Un silence d’État, Ed. Soteca (p. 155) établissent que sur ce total 1 583 d’entre eux sont restés à ce jour portés disparus.

[xi] Le plus connu d’entre eux Ferdinand Iveton, accusé d’avoir déposé une bombe à l’usine à gaz où il travaillait fut arrêté et guillotiné.

[xii] Ce qui était vrai de quelques-uns d’entre eux comme le Dr Timsit ou Giorgio Arbib qui avaient participé à la confection d’explosifs mais ils étaient intégrés à l’organisation FLN ce qui n’était pas le cas de Maurice Audin.

[xiii] La thèse de l’évasion a été très affaiblie par le fait que la TGI de la Seine a déclaré Audin décédé, en mai 1966. En outre, le sergent Misiri interrogé par le journaliste a affirmé que l’évasion n’était qu’un simulacre. Voir l’ouvrage de J.-C.Deniau p. 212, La vérité sur la mort de M. Audin.

 

 

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Le livre de Jean-Charles Deniau (1)

Jean MONNERET

 

Le journaliste Jean-Charles Deniau prétend avoir résolu l’énigme de la disparition d’Audin. Pour cela, il a longuement interrogé le général Aussaresses, devenu nonagénaire et quelques-uns de ses acolytes de l’époque. Un seul a accepté (ou pu) répondre à ses questions : Pierre Misiri, déjà  cité.

Paul Aussaresses était à l’époque commandant. Il fut un personnage-clé de la Bataille d’Alger. Deniau lui a fréquemment rendu visite en Alsace, ces dernières années, où, soigné par son épouse, il a passé les derniers  moments  de sa  vie.

Jacques Massu était investi de pouvoirs de police à Alger. Il avait un état-major officiel dirigé par son adjoint le colonel Godard, grand résistant (2). Six régiments furent engagés dans la capitale contre le FLN. On sait aujourd’hui qu’à côté de cet état-major officiel, le général Massu en avait créé un autre, clandestin. Paul Aussaresses était à sa tête.

 

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Paul Assaresses, capitaine

 

À ce stade de notre exposé, nous devons indiquer que nous allons être amené à citer abondamment Paul Aussaresses. Ceci est nécessaire pour expliciter notre désaccord sur certains points avec le livre de Jean-Charles Deniau.

Chacun comprendra que ceci répond à un impératif didactique. Pour autant, nous ne considérons pas le témoignage du général Aussaresses comme entièrement crédible. L’abondance des faits évoqués et des détails fournis le rendent néanmoins d’une certaine façon incontournable.

De nombreux officiers supérieurs et généraux ont émis des jugements sévères sur le général Aussaresses (réunis en partie dans le Livre Blanc de l’Armée française en Algérie, Ed. Contretemps (pages 15, 16, 17). Son témoignage n’est pas entièrement fiable mais le considérer simplement comme nul et non avenu serait très opposé à la méthode historique.

Voici comment l’intéressé expose son rôle dans son livre Services Spéciaux, Ed. Perrin, 2002 (p. 90 et suivantes).

 

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«…Indépendamment de l’E.M. préfectoral qu’il était en train de constituer à raison de deux officiers par régiment de la 10e D.P., soit une dizaine au total (3), Massu avait jugé utile la création d'un état-major parallèle. Parallèle pour ne pas dire secret…

Colonel_TRINQUIERMassu avait eu besoin de deux adjoints : le colonel Trinquier [ci-contre, à gauche] pour le renseignement et un autre pour l’action. Le deuxième adjoint devait entretenir un contact permanent avec les services de police, les commandants de régiments et les OR [officiers de renseignements] de ces régiments. Massu m’avait choisi pour ce poste, solution judicieuse vu le nombre de gens que je connaissais…» (souligné par nous).

 

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Aussaresses indique en outre (p. 92) que sa nomination était due également au colonel Godard [ci-contre, à droite], lequel, hostile à la torture et à l’implication de l’Armée dans un travail de police, ne voulait pas s’y trouver mêlé. La nomination d’Aussaresses à l’état-major clandestin était donc un cadeau empoisonné. De plus, Godard et lui s’entendaient mal depuis l’Indochine pour des raisons tant personnelles que militaires.

Aussaresses commente ainsi cette partie de son récit : «…Je n’ai pas pu dire non à Massu. Ou j’acceptais ou je quittais l’armée. Quitter l’armée c’était quitter les services spéciaux, c’était renoncer à un idéal, c’était trahir (4). Alors je suis monté dans ma jeep et, à contrecœur je suis parti pour Alger».

Selon le général (alors commandant) Aussaresses (p. 97), Massu lui aurait dit  ceci : «Non seulement le FLN tient Alger, mais ses principaux chefs y sont installés. Tout le monde le sait. Aujourd’hui Aussaresses, nous allons les liquider, très vite et par tous les moyens : ordre du gouvernement. Puisque vous n’étiez pas volontaire, vous savez que ce n’est pas un travail d’enfant de chœur…».

La suite allait le confirme : «J’étais l’homme des services spéciaux de la Bataille d’Alger» commente Aussaresses (p. 102). Entre le 15 et le 16 janvier 1957, des milliers de suspects furent interpellés (p. 110). Bien d’autres allaient suivre. Dans cet épisode, Paul Aussaresses fut, pour reprendre ses termes (p. 124) «le chef d’orchestre de la contre-terreur».

 

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Une grève insurrectionnelle tentée par le FLN fut brisée, vigoureusement. Les filières terroristes furent également détruites sans ménagement. Là encore, il suffira de laisser parler Aussaresses : …«ma mission m’amenait à organiser les arrestations, à trier les suspects, à superviser les interrogatoires  et les exécutions sommaires (p. 143) (5).

Sans que la chose soit dite, les régiments occupant un secteur comprirent que le rôle du commandant et de son équipe était de les soulager des tâches désagréables, dont l’exécution de gens tenus pour dangereux ou trop abîmés par les interrogatoires.

Une large majorité des suspects appréhendés était ensuite conduite dans des camps où ils étaient assignés à résidence. Les gens recrutés de force par le FLN étaient parfois libérés ou invités à gagner les rangs de l’Armée ou de la police. Les interrogatoires de ceux des interpelés qui étaient tenus pour dangereux étaient menés sans états d’âme.

Parmi eux, les participants à des attentats étaient liquidés. «Mes hommes, écrit Aussaresses, partaient à une vingtaine de kilomètres d’Alger, dans des maquis lointains et les suspects étaient abattus d’une rafale de mitraillette avant d’être enterrés» (p. 147).

C’est dans ce contexte particulièrement sulfureux qu’il faut replacer l’arrestation et la disparition de Maurice Audin. En interrogeant longuement Aussaresses devenu grabataire, le journaliste Deniau lui a arraché ce qu’il pense être ses ultimes secrets, d’où son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin. Il s’est en outre efforcé de voir ceux qui furent les collaborateurs du vieux général à l’époque. L’un d’eux (Ga… ) a refusé de le rencontrer. Un autre, être un peu simple et quasiment illettré, ne pouvait guère le renseigner, il s’est donc concentré sur l’ex-sergent Pierre Misiri qui fut un des responsables des exécutions sommaires. Ce dernier a commencé par dire qu’Audin était mort durant un interrogatoire (p. 137).

On remarquera donc que ce récit affaiblit davantage encore la thèse officielle de l’évasion d’Audin. Rappelons que Misiri était dans la jeep censée transporter le mathématicien. Il qualifie d’ailleurs toute la chose de «simulacre» (page 212).

Toutefois Jean-Charles Deniau, s’est montré fort peu convaincu par l’hypothèse d’une mort accidentelle sous la torture. Il a donc décidé de ré-aborder l’affaire Audin avec le général Aussaresses, « face à face » (p. 181). En cuisinant le vieux général il a réussi à lui arracher trois éléments d’information :

Massu était persuadé qu’Audin savait où se cachait André Moine. Celui-ci était le responsable suprême du PCA clandestin (6). Il était chargé de la publication secrète du journal Liberté et aussi de La Voix du soldat, organe de propagande destiné aux militaires du contingent. Aussaresses ne croyait guère qu’Audin sache où se trouvait Moine, en raison du cloisonnement inhérent à l’action clandestine.

Le vieux général a démenti l’hypothèse selon laquelle un certain lieutenant Ch … avait étranglé Audin dans un moment de fureur, rumeur ayant circulé à l’époque.

Pierre Misiri était en contact direct avec Aussaresses pour les «choses délicates» (comprendre les exécutions)… «quand il y avait quelque chose de sérieux à faire», selon son expression (p. 213 du livre  de  Deniau).

Jean-Charles Deniau va, à partir de là, redoubler d’insistance vis-à-vis d’Aussaresses. Il affirmera devant lui que l’ordre d’exécuter le jeune universitaire ne pouvait venir que du général Massu.

 

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le général Aussaresses, à la retraite

 

Aussaresses en viendra (par lassitude ?) à acquiescer à l’insistante demande du journaliste. Or, le général très fatigué, rappellera de toute son énergie résiduelle que Massu agissait sur les ordres du Ministre résident Robert Lacoste. À quoi il ajoutera ceci : «Massu croyait qu’Audin savait tout et c’est Audin qui a payé pour tout le monde» (p. 232).

Naturellement, le journaliste s’en montre satisfait. Mais n’est-ce pas tout simplement ce qu’il voulait entendre ? Par l’effet d’une espèce de tautologie cette hypothèse qu’il tient pour la bonne, lui paraît être La Vérité.

 

bien des versions...

Aussaresses après avoir évoqué l’évasion d’Audin puis sa mort accidentelle par la maladresse d’un gardien (p. 220) en vient à présent à admettre que le mathématicien est mort par une décision de Massu. Au terme de ces longues interrogations, le vieux général est-il encore crédible ? Madame Audin, pour sa part, affichera son scepticisme (7) et elle rappellera qu’Aussaresses n’avait jamais cessé de mentir.

Le général précisera qu’Audin fut exécuté à une vingtaine de kilomètres d’Alger et enterré au même endroit. Ceci permettra au journaliste d’annoncer, dans un premier temps, que la tombe (sic) de Maurice Audin se trouve entre Zéralda et Koléa (indication pour le moins imprécise) (8). Le plus sensationnel dans ce livre est la mise en cause directe et personnelle du général Massu comme donneur d’ordres. À quoi il faut ajouter l’accusation concernant un certain lieutenant Ga… , déjà cité, auteur allégué du coup fatal.

Et puis finalement, Aussaresses prendra sur lui d’avoir «donné l’ordre de tuer Audin» (p. 248). Ce qui contredit le point précédent et exonère Massu comme le lieutenant Ga… d’une responsabilité directe dans le meurtre. Ce que Deniau tend à sous-estimer, car il en tient pour la culpabilité de Massu. Au total, on conviendra qu’il y a bien des versions du décès d’Audin et bien des virevoltes de la part des intéressés.

Il faut savoir en outre que Deniau n’est pas le seul à harceler Aussaresses. Il fait allusion ; je le cite : « … [à] tous les  journalistes  qui, depuis bientôt quinze ans, tentent de percer le mystère de la mort de Maurice Audin. De Paris ou de province, ils téléphonent régulièrement  au général Aussaresses».

 

l'entrevue avec Misiri

Aussaresses a donc été accusé d’avoir menti et souvent. Pourquoi Jean-Charles Deniau est-il convaincu d’avoir réussi à connaître, et lui seul, la vérité au point d’intituler son livre en conformité ? Ceci découle, pour une bonne part, de ses rencontres avec Misiri. Celui-ci vit dans le Midi. Il dira d’abord qu’étant arabo-berbère, il se limitait à interroger les prisonniers non ou insuffisamment francophones. Dans un deuxième temps, il a admis que l’évasion d’Audin fut montée de toutes pièces (p. 212).

Lors de sa nouvelle rencontre avec le journaliste, Misiri va plus loin. Il répondra affirmativement à la question de savoir s’il était présent à l’exécution d’Audin et à l’inhumation de sa dépouille.

Jusque-là, il avait été question d’un cadavre enterré entre Zéralda et Koléa. Or, cette fois, Misiri parle d’une ferme proche de Sidi-Moussa. Commentaire de Deniau : «...Du bout des lèvres, Misiri vient de briser le silence entretenu par l’Armée» (p. 240), car l’intéressé parle, il admet que la mission était ultrasecrète et que le silence était impérativement requis. Il admet encore que l’ordre de liquider Audin fut donné par Aussaresses. Celui-ci n’avait confiance,  rappelons-le, que dans sa petite équipe.

 

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Elvire et Paul Aussarasses

Pour sa part, le journaliste ne manque pas de s’appuyer sur le mot écrit par Madame Aussaresses, sous la dictée de son mari. Dans ce texte envoyé au journaliste, le général s’accuse nommément : «J’ai donné l’ordre de tuer Audin» (p. 248) (9).

Or, ceci, il faut le redire que cela plaise ou non, n’est pas vraiment en concordance avec un élément précédent de l’enquête de J-C. Deniau. Le journaliste a en effet la conviction que l’ordre suprême venait de Massu (p. 230 et 231). Or, Aussaresses dans son aveu signé, n’accuse pas ce dernier.

Dans le seul document écrit qu’il laisse, à ce sujet, il endosse et lui seul, toute la responsabilité. Certes on objectera qu’Aussaresses avait accusé Massu précédemment. Dans une conversation animée (qu’on peut supposer enregistrée et qui se trouve aux pages 230 et 231 de son livre), le général nonagénaire avait admis la responsabilité de son supérieur. Mais sur l’énorme insistance  du journaliste (souligné par nous).

 

la conversation Deniau/Aussaresses

 

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Jean-Charles Deniau

 

L’échange qui eut lieu entre le journaliste et le général est au cœur du livre. Il est trop important pour que nous évitions de le citer ici. Je renvoie aussi le lecteur à l‘ouvrage concerné :

- «…Comment ?

- Eh bien ! On l’a tué au couteau.

- Et pourquoi ?

- Pour qu’on pense, si on le trouvait, qu’il avait été tué par les Arabes. Nous, on ne tuait pas souvent au couteau. Voilà et qui a décidé de ça, c’est moi. Ça vous va ?

- Je cherche seulement la vérité. (Il s’énerve)

- La vérité, c’est qu’on a tué Audin.

- Qui l’a tué ?

- Un capitaine dont j’ai oublié le nom et qu’on nous avait prêté pour ça.

- Et après, vous avez monté le coup de l’évasion ?

- Voilà.

- Mais l’ordre a été donné par qui ?

- Par moi.

- Et Massu… il est dans le coup ?

- Oui.

- Vous, vous êtes un soldat et vous obéissez, n’est-ce pas ?

- Oui. Bien sûr, j’ai obéi à Massu. Mais c’est mon initiative (10) parce que j’avais appris par Massu la colère du G.G. (11) voyant que les «cocos» français venaient dans ses plates-bandes…

 

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Bigerad, Massu et Lacotse, en janvier 1957

 

- Mais, dites-moi, rien ne pouvait se faire à l’époque sans Massu. C’était lui qui décidait tout…

- Oui, oui..

- Vous préférez prendre sur vous, plutôt que d’accuser Massu ?

- Voilà, c’est ça…»

Ce passage démontre clairement la pression qu’exerce le journaliste. Lorsque le vieux général rappelle qu’il doutait qu’Audin pût savoir où se cachait André Moine, ce qui différencie nettement sa position de celle de Massu, qui lui en était persuadé, le journaliste ne veut pas en tenir compte ; «je connais cette antienne » (p. 231).  N’est-ce pas parce que, dans son esprit, il y a une unité de pensée entre Massu et Aussaresses ?

Le premier ordonne,  le second exécute ; oubliés leurs désaccords !

Reprenons donc ce que dit Aussaresses : «C’était»,  dit-il, «mon  initiative». À la question de savoir si l’ordre d’exécuter venait de Massu, il répond affirmativement, mais très bas, et du bout des lèvres. Lorsqu’à la page 231 suivante, le journaliste revient à la charge en ces termes  :

- «Mon Général, j’ai tourné la question dans tous les sens. Ma conclusion c’est que l’ordre d’exécuter Audin, il vous a été donné par Massu ? (Silence et très bas) (nous soulignons)

- Oui. Vous pouvez le dire maintenant.

Ce n’est pas une question de J.C. Deniau, c’est une affirmation. Mais Aussaresses se reprend presqu’aussitôt :

- Oui… Mais attendez… il le tenait du G.G. (Ministre résidant). Je traduis ce que le G.G. (le ministre résidant Lacoste) pensait…»

Le vieux général n’affirme pas avoir reçu un ordre direct et personnel d’un supérieur. Il traduit nous dit-il. Il interprète, en fait, la volonté de ses supérieurs. Bref, pour nous lecteurs, le doute reste permis quant à l’existence d’un ordre précis et direct de  Massu.

Jean-Charles Deniau est certes un journaliste parfaitement compétent. Nous ne discutons pas son honnêteté intellectuelle mais son affirmation de la page 232 : « Il [Aussaresses] n’a fait qu’exécuter l’ordre de son supérieur hiérarchique » ne nous convainc pas.

Le vieux général fait allusion à une hiérarchie qui n’est pas seulement militaire mais politico-militaire.

Lorsqu’il fait allusion à l’exécution des ordres, la formulation est floue : «Bien sûr, j’ai obéi à Massu. Mais c’est mon initiative». Auparavant, à la question : «L’ordre a été donné par qui ?» il répond : «Par moi».

Aussaresses fait donc allusion à des ordres donnés de manière globale et à la promesse d’une couverture pour les actes répréhensibles. Il évoque selon nous un ordre de ce type qui lui laissait une marge de manœuvre et dont il prend la responsabilité.

Aussaresses n’a-t-il fait qu’exécuter un ordre direct et précis de Massu ? On peut le croire ou ne pas le croire. Tout est dans le ne… que … Il n’y aura pas de preuve autre que ce dialogue des pages 230, 231, 233.

Est-ce une preuve ?

Pour justifier la marge de doute qui subsiste à nos yeux, il faut en revenir à la lettre écrite par Madame Aussaresses et, rappelons-le, dictée par son mari. Ce court texte est clair.

Le général Aussaresses revendique sans ambages une responsabilité personnelle et entière : «J’ai donné l’ordre de tuer Audin.»

N’a-t-il fait qu’exécuter un ordre de ses supérieurs hiérarchiques dans ces conditions ? Peut-être. Peut-être pas.

Nous ne pouvons en tout cas qu’indiquer notre scepticisme lorsque Deniau, fort du oui (très bas) par lequel Aussaresses a acquiescé à son insistante question, affirme :

«Je viens de marquer un point capital» (p. 232). La suite montre, dans une certaine mesure, que le journaliste tire une conclusion précipitée : «Même, s’il s’en défend (sic), Paul Aussaresses n’a fait qu’exécuter l’ordre de son supérieur hiérarchique…».

Nous ne pouvons qu’être en désaccord.

Aussaresses s’en défend en effet et cela ne peut être escamoté. Qu’il fût sous les ordres de Massu, nul ne le conteste. Qu’il ait exécuté Audin sur l’ordre direct immédiat du chef de la 10e D.P., voilà qui n’est pas vraiment  établi.

Car, curieusement, J-C. Deniau ne rappelle pas que Robert Lacoste, avant Massu, était à l’origine de la chaîne hiérarchique, ce que fait Aussaresses. Or, Jacques Massu n’est plus de ce monde. Il ne peut se défendre. Donc, ce qui peut paraître «évident»  en  termes de  journalisme, l’est beaucoup moins pour un historien. Un témoignage ne peut constituer une preuve. Surtout s’il est arraché à un vieillard cacochyme, au seuil de la mort.

Est-ce la raison pour laquelle Deniau a voulu conforter son enquête en reparlant à Pierre Misiri ? Celui-ci eut en effet de tardives réminiscences à propos d’une ferme où serait  enterré  Audin. Près, cette fois, de Sidi-Moussa.

Le journaliste photographiera une ferme qu’il repère entre Baraki et Sidi-Moussa. Le cliché envoyé par Ipad atteint Misiri en France en direct sur son portable. L’ex-sergent croit reconnaître le lieu… Cinquante-cinq ans après… Deniau écrit d’ailleurs prudemment : «… que les erreurs sont toujours  possibles » (p. 265). Certes.

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entrée de Zéralda

 

Conclusion

Le principe testis unus, testis nullus [un témoin unique est un témoin nul] s’applique en histoire comme dans les prétoires. Pierre Misiri, est bien un témoin unique. Qu’il ait pu reconnaître une ferme fantôme, abandonnée par ses propriétaires pieds-noirs partis en Australie, et cela plus d’un demi-siècle après et, depuis l’autre rive de la Méditerranée, relève de l'exploit.

Après une première évocation de Zéralda et de Koléa comme dernières demeures d’Audin, qui sont à l’Ouest d’Alger, nous voici à Baraki au Sud-Est de la capitale. Pour faire bonne mesure, un algérien a déclaré récemment qu’il se souvenait qu’Audin avait été enterré à Oued-El-Alleug au cimetière de Ben Salah  (El.Watan.com  23/10/14).

En ce qui concerne la responsabilité directe de Massu, le doute est d’autant plus permis que l’on éprouve un malaise à voir discrètement gommée la responsabilité des hommes politiques. Aussaresses pour sa part, a tenu à rappeler avec insistance qu’au-dessus des militaires il y  avait des politiques (p. 231).

Sans mettre en question la sincérité de ceux qui ont entrepris des recherches délicates sur un passé douloureux où le manichéisme n’a pas sa place, il paraît indispensable que des historiens fassent  entendre  leur voix.

Si l’on compare le bruit fait autour du cas Audin et le silence d’État qui a accompagné la disparition de 1 583 européens d’Algérie, dont le plus grand nombre après le 19 mars 1962, on est obligé de constater que pour certains intellectuels de l’époque, il y avait deux poids et deux mesures.

Hypersensibilité et hypermnésie pour un disparu indépendantiste, sensibilité réduite au minimum ou absente pour de malheureux civils pieds noirs qui n’eurent que le tort d’être au mauvais endroit au mauvais moment. On évoque souvent un devoir de mémoire. Il y a aussi un devoir d’objectivité.

Jean Monneret
historien

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1 - La Vérité sur la Mort de Maurice Audin, Ed. Equateurs 2012.

2 - Il combattit dans le maquis des Glières.

3 - Quatre régiments parachutistes, plus le 5e RCA et le 25e Dragons auxquels s’ajoutaient deux détachements d’intervention et de reconnaissance.

4 - Souligné  par nous.

5 - Souligné  par nous.

6 - Lequel a écrit un livre de souvenirs, Ma guerre d’Algérie. Ed. Sociales 1979. C’est un plaidoyer pro domo où les non-dits abondent.

7 - L’Humanité, 9 janvier 2014, interview par H. Zerrouki.

8 - www.radiomaghrebemergent .com.  Vingt à trente kilomètres séparent les deux localités.

9 - Innocentant ainsi le lieutenant Ga… membre de la «petite équipe» d’Aussaresses. Rappelons que ce lieutenant refusa de rencontrer le journaliste.

10 - Souligné par nous.

11 - Aussaresses entend par là Robert Lacoste.

 ________________

 

- le site de Jean Monneret

 

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samedi 2 août 2014

Mémoires du général-major Benmaalem

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le général Benmaalem : un point de vue

assez objectif, sur plusieurs affaires du FLN

général Maurice FAIVRE

 

Benmaalem Hocine, Mémoires du général-major Benmaalem, tome I, La guerre de libération nationale, éditions Casbah 2014, 268 pages.

Originaire d'El Kalaa, la forteresse naturelle des Beni Abbès, Hocine Benmaalem s'est engagé en 1956 dans l'ALN, à 17 ans et demi ; il a été Commandant de Région et ministre, et a terminé sa carrière aux cotés du président Chadli en 1992. Il rapporte avec un grand souci d'objectivité les évènements qu'il a vécus pendant la guerre de libération. Les tomes suivants ne devraient pas manquer d'intérêt.

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l'auteur dédicace ses mémoires

Il revient sur l'histoire de son douar, attaché à son autonomie et à l'idéologie des oulemas, classé en zone interdite en 1959 ; l'auteur a été formé par un instituteur engagé, dans une école publique incendiée par le FLN, avant d'intégrer le lycée de Sétif où il souffre de l'inégalité sociale. À la suite de la grève étudiante de mai 1956, il rejoint le maquis et se trouve à Ifri au moment du Congrès de la Soummam.

Repéré par Amirouche, il devient son secrétaire et l'accompagne dans son enquête de septembre-octobre 1956 en Wilaya des Aurès, puis dans sa mission à Tunis en 1957 (date non précisée). De juin 1957 à avril 1959, il suit les cours des académies militaires de Syrie et du Caire. Sous-lieutenant dans l'ALN de Tunisie, il est brimé par le capitaine Chabou et le colonel Mohammedi ; exfiltré par Ahmed Bencherif, il sert dans un bataillon frontalier avant d'être affecté en 1960 à la Direction générale de l'instruction. En avril 1961, il suit un stage d'artillerie en Tchécoslovaquie. Après l'indépendance, il se rend à Sétif et est intégré dans la wilaya 1 par le colonel Zbiri.

La relation par l'auteur du Congrès de la Soummam confirme les décisions importantes prises pour l'organisation politique et militaire de la Révolution ; mais la primauté du politique et de l'intérieur sur l'extérieur sera rejetée par le CNRA d'août 1957. Le rapport de mission d'Amirouche dans l'Aurès est très intéressant, il décrit ses relations conflictuelles avec Omar Benboulaid et Adjoul. Le déplacement à Tunis, parfois menacé par les opérations françaises, permit à Amirouche de dialoguer avec Ouamrane, Bouglez, Mahsas, le Cdt Kaci, F. Fanon, de recueillir Noël Favrelière, et de s'opposer au CCE qui voulait l'envoyer au Maroc.

Benmaalem exprime son admiration de la personnalité du colonel Amirouche, qui n'était ni sanguinaire, ni anti-intellectuel, mais actif et infatigable (contrairement à Mohammedi Said) ; il est attentif au moral des combattants et de la population. Il est cependant responsable des arrestations lors de la bleuïte, dont les erreurs sont estimées à 10 % ; les manoeuvres du capitaine Léger sont relatées avec précision. L'ALN extérieure, l'organisation de l'instruction (DGI) et la formation des officiers au Moyen-Orient sont bien présentées, avec de légères différences avec l'évaluation du 2ème Bureau (25.000 hommes en Tunisie, manque deux bataillons).

L'auteur donne le point de vue du FLN, assez objectif, sur plusieurs affaires : Oiseau bleu, Melouza, complot de Boudaoui, dissidence de la base de l'Est, népotisme en petite Kabylie, assassinat d'Abane Ramdane, élimination de Lotfi par le colonel Jacquin, les 100 jours du conseil des wilayas.

Il est enfin un observateur impartial de la crise du FLN-ALN, depuis la réorganisation du commandement en janvier 1960, la création conjointe de l'EMG et du CIG, la démission refusée et la dégradation de Boumediene, le contrat de carence au CNRA de Tripoli, la constitution du Bureau politique, et les combats fratricides du 30-31 août 1962 (1.000 morts). Les responsabilités de la crise, qui a porté un coup sévère au prestige de la Révolution, sont partagées entre l'EMG, le GPRA et les Wilayas 3 et 4.

Il estime en conclusion que Krim Belkacem a été brillant à Evian, et que Boumediene a créé une armée efficace, reconvertie en Armée nationale populaire ; mais il a maintenu leurs grades à des officiers supérieurs incompétents. En définitive, il a manqué un chef incontesté à la tête de la Révolution. L'observateur extérieur peut se demander si les ambitions personnelles de plusieurs chefs n'ont pas compromis l'instauration d'un régime démocratique en Algérie, et entraîné l'échec de la Révolution.

Maurice Faivre, le 31 juillet 201

 

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Hocine Benmaalem

 

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vendredi 18 juillet 2014

le livre de Guy Pervillé sur le 5 juillet 1962 à Oran

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le massacre des Européens à Oran,

le 5 juillet 1962 :

"l'événement le plus sanglant de

toute la guerre d'Algérie"


Roger VÉTILLARD, compte rendu

 

Guy Pervillé, Oran, 5 juillet 1962. Leçon d’histoire sur un massacre, éditions Vendémiaire, Paris 2014, 317 p, 20 €. ISBN 978-2-36358-131-0.

 

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Européens d'Oran arrêtés le 5 juillet 1962

 

Guy Pervillé est prolifique : ses publications toujours très documentées se succèdent. Et quand l’Historien rejoint l’Enseignant, il nous propose une leçon d’histoire sur la première journée de l’Algérie indépendante.

 

au moins 679 personnes mortes ou disparues

Le 5 juillet 1962 à Oran la population européenne a été pourchassée, massacrée le jour où l’Algérie fêtait son indépendance. Ce drame a longtemps été occulté par la presse et même par les historiens. Ce sont en effet au moins 679 personnes qui sont mortes ou sont disparues ce jour-là. Quand on constate que la journée du 17 octobre 1961 à Paris qui a fait 32 morts ou celle du 8 février 1962 avec les 9 morts du métro Charonne ont eu et conservent un retentissement médiatique important, on mesure combien le silence sur cette tragédie est scandaleux.

Les écrits sur cette journée ne sont pas rares même s’il a fallu attendre de nombreuses années pour qu’ils soient l’objet d’une certaine attention et qu’ils finissent par ne plus être contestés.

Pourtant dès 1964, le père Michel de Laparre qui a publié le Journal d’un prêtre en Algérie a raconté en détails la vie à Oran en 1962 et notamment pendant les événements du 5 juillet. Dans ses propos, il convenait que les Français de métropole auraient du mal à croire ce qu’il relatait.

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Il y avait bien d’autres témoins, mais personne ne les écoutait. C’étaient des civils, des militaires, tel Jean-Pierre Chevènement qui le premier a parlé de 800 disparus. Puis il y eut les publications de Bruno Étienne, de Fehrat Abbas, Claude Paillat, Gérard Israël, et bien d’autres jusqu’aux derniers ouvrages de Geneviève de Ternant, Jean-François Paya, Jean-Jacques Jordi, Jean Monneret, Guillaume Zeller.

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Guy Pervillé fait une analyse exhaustive et critique de tout ce qui est paru sur le sujet. En enseignant soucieux d’examiner tous les détails, il étudie, confronte les versions, et tente de faire une synthèse aussi objective que possible.

Pourquoi donc le silence s’est-il abattu sur cet épisode ? Parce qu’il est survenu à un moment où la guerre d’Algérie était censée être terminée et la paix être revenue sur un pays que 8 ans de guerre avait meurtri ? Parce que pour certains les pieds-noirs n’avaient que ce qu’ils avaient cherché ? Parce que l’OAS était responsable de tout cela ?

 

pourquoi le général Katz s’est-il tenu à distance des massacres ?

Pourquoi donc l’armée française qui était présente avec 18000 hommes a-t-elle attendu 5 heures avant d’intervenir ? Pourquoi le général Katz s’est-il tenu à distance de ces massacres ? Et quand il dira des décennies plus tard qu’il a suivi les ordres du général de Gaulle, nous avons du mal à le croire car, comme le montre Guy Pervillé, son témoignage n’est pas exempt d’erreurs, d’omissions, et même de contre-vérités.

Comment rendre compte de cette journée en gardant le recul nécessaire à l’historien ? L’auteur, qui connaît mieux que beaucoup de ses confrères cette période de l’histoire de l’Algérie, nous offre avec cette étude historiographique une leçon d’histoire qui ne peut qu’interpeller le lecteur.

Il reste toutefois une question importance sans réponse : quelles sont les raisons de ce massacre ?

Une analyse simpliste a pu désigner l’OAS – les derniers commandos de cette organisation, véritables despérados, pour reprendre le mot du général Katz - comme la responsable unique des débordements que tout le monde reconnaît désormais. Mais il est établi que tous les commandos ont quitté Oran le 28 juin 1962, que les Européens n’avaient plus d’armes, que tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher étaient partis.

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Européens d'Oran arrêtés le 5 juillet 1962

Bien sûr, la stratégie d’affrontement qu’elle avait mise en œuvre à partir du mois de février 1962 pour tenter de provoquer une réaction violente du FLN afin d’amener l’armée française à intervenir, a instauré un climat qui aurait pu favoriser les représailles au moment de l’indépendance. Mais cette présentation n’est guère convaincante. Les Algériens eux-mêmes ne l’authentifient pas.

 

complot lié à la prise du pouvoir par l’État-Major Général de l’ALN ?

S’agit-il comme l’évoque Gilbert Meynier et le soutient Jean-François Paya du résultat d’un complot lié à la prise du pouvoir par l’État-Major Général de l’ALN qui œuvrait pour Ben Bella et Boumediene ? Les archives sont muettes sur cette question. Cette hypothèse est séduisante et aucun élément ne permet de l’éliminer, mais elle se doit d’être étayée par des documents irréfutables pour pouvoir être entérinée. C’est l’avis de l’auteur.

D’autres questions moins essentielles nous interrogent - l’attitude du gouvernement français pendant et après ce drame, le nombre exact de victimes, la passivité de l’armée française - sont posées, les commentaires de l’auteur à leur propos méritent d’être analysés.

Voici donc un ouvrage qui est à ce jour le plus complet sur un sujet qui a enfin franchi le mur du mutisme. Il mérite de la part des historiens et de tous ceux que l’histoire de la guerre d’Algérie interpelle une attention toute particulière.

Roger VÉTILLARD

 

Oran, le 5 juillet 1962 - Guy Pervillé - Ed. Vendémiaire

 

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mardi 25 février 2014

un livre de Mohamed Sifaoui sur l'histoire récente de l'Algérie

9782847366426FS

 

la Sécurité Militaire algérienne (D.R.S.)

"premier parti politique du pays"

un livre de Mohamed SIFAOUI : présentation

 

résumé de l'éditeur

En cette période de «révolutions» arabes et au moment du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, ce pays continue d’être contrôlé par des services secrets omniprésents qui suscitent fantasmes et interrogations.

Cette enquête raconte pour la première fois l’histoire tumultueuse de la Sécurité militaire algérienne, (devenue en 1990 le Département du renseignement et de la sécurité – DRS), en mettant à nu certaines de ses pratiques : liens entretenus un temps par les services algériens avec des organisations terroristes (l’ETA) et avec des milieux du grand banditisme (le gang des Lyonnais), assassinats d’opposants (Khider, Krim, etc.), implication dans l’élimination du président Mohamed Boudiaf, tué le 29 juin 1992, dans la mort des moines de Tibhirine, etc.

Tout en rappelant les crimes des islamistes, l’auteur apporte, sans manichéisme, un regard nouveau sur la guerre civile ayant ensanglanté l’Algérie durant les années 1990. Ce livre permet également de découvrir les dessous de la guerre que se livrent l’Algérie et le Maroc à propos du Sahara occidental, les détails sur l’assassinat, en 1987 à Paris, d’André Ali Mecili, un avocat franco-algérien.

Il revient sur la personnalité et le rôle des différents patrons de ces services : de Abdelhafid Boussouf, leur fondateur, à Mohamed Mediène alias Toufik, qui les dirige depuis 1990. Riche en révélations et témoignages inédits, cet ouvrage relate l’histoire des cinquante années d’une Algérie indépendante sous l’emprise d’une police politique aussi opaque qu’omniprésente, qualifiée par beaucoup d’Algériens de «premier parti politique du pays».

Résultat de plusieurs entretiens avec des responsables civils ou militaires, de rencontres avec d’anciens officiers des «services», cette enquête décrit le rôle joué par le renseignement militaire dans l’histoire du Mouvement national algérien, et sur son utilisation par les hauts gradés comme instrument de pouvoir d’un régime autocratique qui a beaucoup de mal à s’ouvrir à la démocratie.

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grandes figures de la Sécurité Militaire algérienne (D.R.S.)

 

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Abdelhafid Boussouf

 

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Kasdi Merbah

 

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Mohamed Mediène alias Toufik

 

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premier chapitre

Toujours est-il que le 18 octobre 1970, Krim Belkacem, membre fondateur du FLN et ancien ministre au sein du GPRA, est étranglé avec sa ceinture et sa cravate dans sa chambre d’hôtel à Francfort après avoir été chloroformé très probablement par plusieurs hommes. Cette pratique, héritée du temps des maquis et de la clandestinité, continue de permettre au régime d’estimer que les contentieux se règlent en interne, en silence et avec cette manière qu’ont les pouvoirs autoritaires et dictatoriaux, sinon mafieux, d’assainir leurs propres rangs en éliminant ceux qui furent leurs amis, camarades, complices, chefs ou subordonnés. Certains parleront de la «raison d’État», mais il est question en vérité de la «raison d’un pouvoir» dont les membres sont souvent prêts à perdre la raison lorsqu’il s’agit de garder ce même pouvoir.

Alger et Paris s’espionnent

Cette série d’assassinats politiques ne doit pas occulter le fait que la SM est employée non seulement dans le musellement de l’opposition, mais aussi dans le renseignement à même d’éclairer la politique de Houari Boumediène. Cela est d’autant plus vrai qu’à peine au pouvoir, son premier but est de nationaliser les richesses du sous-sol dont l’exploitation était assurée jusque-là par des entreprises détenues majoritairement par des firmes étrangères. De ce point de vue, la question relative à la nationalisation des hydrocarbures était devenue, dans l’esprit du chef de l’État algérien, une «véritable obsession».

En plein conflit israélo-arabe en 1967, Boumediène décide de gérer l’après-rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis. Par solidarité avec les «pays frères» et pour se doter d’une stature populaire dans le monde arabe et auprès de la rue algérienne, il a officiellement coupé les ponts avec Washington, mais il sait par ailleurs que son pouvoir, s’il a beaucoup à gagner d’une telle position, perd énormément sur le plan économique, puisque les États-Unis subventionnaient certains produits agricoles de première nécessité importés par l’Algérie et accordaient à ce pays fraîchement indépendant un certain nombre d’aides et autres crédits notamment dans le cadre de ce qui fut appelé à l’époque le programme «Food for peace». Ces facilitations avaient permis aux Algériens de recevoir entre 1962 et 1963, en aides alimentaires, de quoi nourrir 4 millions de personnes.

Le président algérien choisit alors de faire preuve d’un extraordinaire cynisme qui l’incite à adopter un double discours et à jouer ainsi sur deux tableaux. Dans la forme, la prose présidentielle est «anti-impérialiste», sévère à l’égard de l’hégémonie américaine qui de surcroît soutient «l’ennemi sioniste». Boumediène décide, en même temps, de prendre le contrôle de plusieurs entreprises pétrolières présentes dans le sud du pays, en les mettant sous tutelle algérienne : El Paso, Mobil, Shell, Esso, etc. (...)

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Mohamed Siafoui

 

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jeudi 20 février 2014

des Européens avec le FLN dans la guerre d'Algérie

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"soutien européen à la résistance algérienne,

1954-1963"

compte-rendu de lecture

Roger VÉTILLARD

 

Kader Benamara et Fritz Keller, Solidarité en action, soutien européen à la résistance algérienne, 1954-1963, éditions Barkat, Alger 2013.

Fritz Keller et Kader Benamar
Fritz Keller et Kader Benamar

Kader Benamar, algérien, fonctionnaire international, déjà auteur d'un ouvrage remarqué publié en 2012, Éclats de Soleil et d'amertume relatant l'histoire de l'Algérie de 1942 à 1962, s'est associé à Fritz Keller, autrichien, philosophe, militant syndicaliste, auteur de nombreuses publications sur le mouvement ouvrier et estudiantin pour évoquer les groupes qui, en Europe, ont aidé le FLN pendant la guerre d'Algérie de 1954 à 1963.

Les écrits sont nombreux en France et ailleurs en Europe qui évoquent cette question. Mais la plupart d'entre eux limitent leurs recherches à un pays, à une région ou à une mouvance (notamment les trotskistes ou les chrétiens). D'autres publient le témoignage d'un des acteurs de ces événements.

Dans cet ouvrage, les auteurs dépassent ces champs et tentent une revue plus générale qui va de la France aux Allemagnes, de la Suisse à l'Autriche, aux Pays-Bas et au Danemark, à l'Italie, à la Belgique ou encore à la Hongrie et à la Grande-Bretagne.

Des témoignages, quelques documents originaux, des révélations inédites parsèment les 150 pages de ce court opuscule qui sera un guide précieux pour tous ceux qui voudront approfondir ce travail sur ceux que l'on a appelés les "porteurs de valises".

...vite déchantés...

Il faut ainsi parler de ce qui est moins connu : le réseau de rapatriement des légionnaires étrangers établi à Tétouan au Maroc, les aides en argent, en fausse-monnaie, en armes, en assistance diplomatique... Beaucoup de noms, souvent peu connus, sont révélés. Ce réseau d'assistance a tenté de poursuivre ses missions après l'indépendance, surtout sous l'influence des mouvements marxistes-léninistes tant qu'Ahmed Ben Bella fut au pouvoir.

Mais ces mouvements d'extrême-gauche ont vite déchanté. Le FLN se révèle en fin de compte n'être pas la formation progressiste que certains ont imaginée. Les espoirs placés dans l'indépendance algérienne disparaissent rapidement, les perspectives d'une révolution sociale s'estompent peu à peu et en 1965 tous les trotskistes sont expulsés d'Algérie vers la France.

Roger Vétillard
janvier 2014

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samedi 18 janvier 2014

critique du livre de Raphaëlle Branche ("Palestro") par Roger Vétillard

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L'embuscade de Palestro selon

Raphaëlle Branche (Armand Colin, 2010)

Roger VÉTILLARD

 

Ce livre est à ce jour le seul publié qui veut étudier la problématique de cette embuscade, mais finalement n'étudie qu'une seule hypothèse. Sa lecture m'a mis mal à l'aise. C'est pourquoi j'ai repris son étude.

Rappel des faits

En Algérie depuis 18 mois des attentats, des guets-apens, des affrontements ensanglantent le pays. Ce 18 mai 1956, une tragédie éclate dans le ciel métropolitain. Jusqu'ici les drames, les morts, les mutilations ne touchaient que les populations d'Algérie.

Cette fois des familles métropolitaines sont confrontées à l'horreur. La presse s'empare de l'événement et en fait l'archétype du sort des jeunes Français dans une guerre qui ne dit pas son nom. Les opposants idéologiques au conflit s'en emparent pour condamner la mobilisation des jeunes Français.

À 60 km au sud-est d'Alger dans les gorges de Beni Amrane, 21 soldats rappelés du 9e RIC sont en patrouille sous les ordres du lieutenant Hervé Artur. Ils n'ont pas 25 ans, ils appartiennent au contingent de 50000 hommes que le gouvernement de Guy Mollet vient d'envoyer en Algérie pour faire la guerre et non la pacification ou le maintien de l'ordre. Ils sont originaires de l'Île-de-France, ils ont déjà fait leur service militaire, mais ne sont nullement préparés à affronter un ennemi dont ils ne savent rien.

La région est sauvage, le danger y est quotidien. Dans les mois qui précèdent 35 Européens y ont été tués.

Le 25 février 1956 une embuscade au col de Sakamody, non loin de là, sous la conduite d'Ali Khodja a fait 8 morts dont une femme et une enfant de 8 ans. Ali Khodja est le responsable de l'ALN de cette région. Cet ancien sous-officier de l'armée française dispose d'une centaine d'hommes répartis en quatre groupes. Il a reçu un mois plus tôt une livraison d'armes et de munitions amenées par Henri Maillot aspirant déserteur et militant communiste.

La section a ses quartiers dans une maison forestière. Artur est un intellectuel né à Casablanca, rappelé à sa demande alors qu'il préparait l'agrégation de philosophie. Il est toujours de bonne humeur et a conquis ses hommes par sa gentillesse. Il a pour mission de sécuriser la RN5 qui relie Alger à Constantine et qui est régulièrement coupée dans les gorges éponymes.

Au petit jour, les 21 hommes dont 5 pères de famille quittent la maison cantonnière. Ils escaladent une piste raide, l'arme à la bretelle, laissant entre eux un espace d'une dizaine de mètres. Serge Dumas porte le FM, il sera le seul rescapé de cette expédition, celui grâce auquel nous en connaissons les détails.

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gorges de Palestro

À l'approche d'une ligne de crête la fusillade éclate. Les échanges de coups de feu durent une vingtaine de minutes. Il y a 15 tués : 6 rescapés sont faits prisonniers, 4 sont blessés, seuls Dumas et Nillet sont indemnes. Avec Caron, le moins touché, ils suivent les rebelles. Les 3 autres sont abandonnés dans une mechta. Les rebelles ont eu 4 morts et des blessés qui seront soignés par les villageois voisins.

L'alerte est donnée par le sergent Raymond Callu resté à la maison cantonnière. Une section du 9e RIC arrive vers 18 heures. Le lendemain 2 cadavres sont retrouvés sur les lieux du combat en compagnie d'un djounoud blessé qui donne des informations : le piège a été monté avec la complicité de la population du douar Amal. 16 corps sont retrouvés affreusement mutilés à 1 km du douar, déplacés vraisemblablement pour tenter de protéger leurs auteurs. Pour le médecin légiste la mort de plusieurs des victimes est survenue plusieurs heures après les combats. Le 23 mai, les légionnaires du 1er REP localisent la bande de Khodja, tuent 27 hors la loi, font 3 prisonniers et délivrent Dumas. Dans le feu du combat, Jean David-Nillet est tué. Les médias s'emparent de cet épisode.

 

L'exégèse de Raphaëlle Branche

L'analyse de Raphaëlle Branche en replaçant l'épisode dans un contexte historique du siècle précédent a un côté séduisant mais aussi un aspect vulnérable criticable.

L'embuscade a fait date. Elle reste un des rares moments distingués dans les récits de cette guerre. Mais elle n'est pas unique. Elle n'est ni la première, ni la dernière, ni la plus meurtrière. Pourquoi occupe-t-elle cette place? Plusieurs arguments sont avancés :

- Souvent évoquée de façon subliminale, les erreurs ou les fautes ducommandement sont soulignées : "Les hommes envoyés garder les gorges de Palestro comme leurs camarades installés en d'autres points du territoire algérien, sont peu au fait des réalités locales… Le Français rappelé "type 1956" a une formation morale de petit syndiqué en campagne. Quant à la formation militaire, elle laisse bien à désirer".

C'est le bilan de la troupe qu'il a eu à commander depuis le printemps [1] dressé par le commandant Chabot fin 1956. Une étude menée à propos de plusieurs embuscades similaires durant la guerre d'Algérie mais non exhaustive montre que l'erreur de commandement n'est pas exceptionnelle. Ces bévues de la hiérarchie sont autant d'arguments utilisés par les opposants à ce conflit colonial et d'une façon symétrique par les partisans d'une armée de métier. On touche ici l'une des tensions résultant de la mise en place accélérée des renforts en Algérie [2]. Toutefois, l'historienne modère cette critique en rappelant que le bilan de l'embuscade s'inscrit dans la moyenne de la mortalité militaire pour la deuxième partie de l'année 1956 [3].

- la conjoncture politique : le gouvernement de Guy Mollet vient de procéder à un recours massif au contingent, et il utilise cet événement pour justifier sa décision.

- la violence et la cruauté des Algériens sont montrées du doigt et une analogie est suggérée avec l'ensemble de la situation en Algérie, mais les dimensions politiques et militaires de l'engagement sont passées sous silence [4],

- pour en comprendre les ressorts, il faudrait revenir à son nom "Palestro". L'embuscade a lieu sur les hauteurs de ce petit bourg, c'est son nom que les Français utilisent pour désigner abusivement l'événement, dit-elle, car pour les Algériens c'est la bataille de Djerrah.

- plus loin elle affirme que si l'embuscade marque, c'est parce qu'elle fait rejouer des failles anciennes, qu'elle révèle d'anciennes tensions. Sous cet événement une autre histoire est présente : c'est un "palimpseste mémoriel".

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la criticable hypothèse du palimpseste/mémoriel

On revient 85 ans en arrière au moment du massacre de Palestro du 20 avril 1871 pour décrypter celui du 18 mai 1956. Pour elle [5] "Parler de l'embuscade de Palestro [de 1956-nda], c'est inscrire l'action militaire de la guerre dans la continuité de ce massacre [de 1871]".

- Tendre une embuscade puis mutiler les soldats n'est ni original, ni propre aux maquisards des hauteurs de Palestro, ni aux Kabyles, ni aux Algériens ou aux combattants musulmans.

- Enfin, Ali Khodja est un chef exemplaire aimé de ses hommes qui apprécient sa gentillesse et ses qualités humaines, qui épargne les vaincus et impose que des prisonniers soient faits. D'autres épisodes où cet officier est impliqué infirment cette appréciation : les détails de l'embuscade du col de Sakamody le 25 février 1956 ou surtout ceux de la rencontre du 21 septembre suivant avec la section A. G. [6] ne doivent pas avoir été portés à sa connaissance.

 

Des explications singulières ?

Écrire un ouvrage pour dire que le nom de Palestro renverrait plus au souvenir d'un événement antérieur qu'à la localisation de l'embuscade est singulier. En Algérie, dit-elle, on parle de l'embuscade de Djerrah [7], mais sait-elle qu'un tract de l'ALN en juin 1956 la nomme embuscade des Beni-Amrane ? De plus l'embuscade s'est déroulée à 5 km à vol d'oiseau de Palestro bourg de plus de 4000 habitants, alors que Djerrah était une mechta de quelques centaines d'âmes sur les hauteurs des gorges des Beni Amrane appelées aussi gorges de Palestro.

Cette pratique de dénomination des faits de la guerre d'Algérie est courante. Sans remonter aux massacres dits de Sétif où les affrontements dans cette ville ont fait 33 morts dans la population musulmane et se sont terminés à 11h le 8 mai 1945 alors que l'essentiel de l'événement a eu lieu à des dizaines de km les 15 jours qui ont suivi, on peut citer le massacre de Melouza du 3 juin 1957 qui s'est en fait déroulé à Mechta Kasbah près du douar de Beni Ilemane à 11 km à l'ouest de Melouza ou encore la bataille de Souk Ahras en avril 1958 qui s'est déployée à près de 20 km de cette petite ville.

Parler ici de Palestro n'est pas indu, d'autant plus que le nom est familier au vocabulaire français au contraire de ceux des Beni Amrane ou d'Ouled Djerrah. Enfin, il a été donné par la presse française alors que le souvenir de 1871 évoqué par madame Branche est celui des Algériens, cela parait antinomique.

On peut être dubitatif devant la démarche psycho-analytique de Raphaëlle Branche. Où veut-elle en venir ? Attaque-t-elle les théories de l'école de psychiatrie d'Alger pour combattre l'analyse [8] qui explique que la mutilation des corps renvoie à la nuit des temps ? Les psychiatres d'Alger auxquels Franz Fanon s'opposa violemment ont en effet parlé au cours de la première moitié du XXe siècle du primitivisme de la population indigène qui la prédestinerait à une conduite végétative et instinctive. Conception évidemment en accord avec l'air du temps.

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pour Frantz Fanon, ce serait la "dépersonnalisation" le facteur, explicatif
et légitimant, des mutilations des Français par le FLN

Pour Fanon, il faut prendre en compte le fait colonial et la dépersonnalisation qu'il entraine. Pour lui la dépersonnalisation engendrée par la déculturation que subit le colonisé explique son agressivité et dans le cas de Palestro, permet d'interpréter les mutilations des corps.

En quelque sorte, les dégradations imposées aux victimes de l'embuscade de Palestro de 1956 répondraient plus ou moins consciemment à la répression sévère qui a suivi le massacre de 1871. Or aujourd'hui la connaissance de l'inconscient est moins naïve : la dépersonnalisation est surtout névrotique et signe d'une angoisse intense. Elle peut mener à un syndrome dépressif ou en tout cas à la passivité, mais pas à un passage à l'action violente.

À Palestro et ailleurs en Algérie ce sont des révoltés qui agissent. Et la révolte est une action réfléchie mise en œuvre par un groupe conscient qu'il lui est interdit de vivre sa culture et pour lequel éliminer l'ensemble culturel dominant est la seule solution. La révolte n'entre pas dans le champ de la déviance.

Pour le 5e bureau qui conduisait l'action psychologique lors de la guerre, cette pratique de la mutilation des corps relevait d'une pratique culturelle. Il l'a utilisée à des fins de propagande, comme en témoignent les photos de cadavres profanés qui ont été largement diffusées dans la presse ou dans des opuscules de propagande. Il a même utilisé cette méthode brutale en exposant sur la place des villages les cadavres des hors la loi tués au combat, probablement parce que ces spécialistes de l'action psychologique (psychologues, psychiatres, sociologues, ethnologues) étaient convaincus que cette communication était remplie de sens pour ceux qui la subissaient.

Ce n'était pas l'avis de tous les intervenants dans cette guerre psychologique : David Galula était très réservé sur une pratique difficilement admise dans nos sociétés, car elle heurte notre sensibilité où le respect des morts est une valeur très forte. C'est ainsi que France Observateur des 24 et 31 mai 1956 est allé jusqu'à accuser les récits des mutilations d'être de pures créations des services d'action psychologique.

"Mes frères, ne tuez pas seulement…"

Enfin si la mutilation des corps pouvait recevoir une explication liée au palimpseste mémoriel et/ou aux traumatismes causés par la déculturation coloniale, comment analyser les mutilations des corps des moghaznis tués au Abdellys en novembre 1956, ou encore des indépendantistes du MNA massacrés à Melouza en mai 1957, celles de l'officier français blessé, fait prisonnier en janvier 1958 à Aïn Belkacem près de la frontière tunisienne, décédé de ses blessures et dont le corps rendu à l'armée française quelques jours plus tard était également mutilé ou encore des 72 corps retrouvés le long de l'autoroute en juin 1994 dans la même région de Palestro-Lakhdaria, sauf à suggérer que certaines théories résistent mal à la confrontation avec le réel ?

Et puis, faut-il rappeler cette exhortation parue fin 1955 dans "Le Journal des Etudiants" de la Grande Mosquée Ez Zitouna de Tunis à l'attention des algériens en révolte : "Mes frères, ne tuez pas seulement… Mais mutilez vos adversaires sur la voie publique… crevez-leur les yeux… coupez leurs bras et pendez-les" [9] .

Roger Vétillard

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[1] Rapport sur le moral du II/9e RIC, 13 décembre 1956, SHD 1H 2423/1 cité p 42.

[2] P. 52.

[3] P. 53.

[4] P. 8 et 9.

[5] P. 93.

[6] Cet épisode fera l'objet d'une publication prochaine.

[7] P. 10 et 85.

[8] P. 88.

[9] Cité par Jean-Jacques Jordi, Un silence d'État, Soteca éd., p 16.

 

 

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samedi 11 janvier 2014

Palestro vu par Raphaëlle Branche - critique de Jean Monneret

Historia innocents Palestro

 

Algérie 1956 :

l’embuscade de Palestro

vue par Raphaëlle Branche (A.Colin 2010) [1]

 Jean MONNERET

 

Introduction

18 mai 1956.
Partie en mission près des gorges de Palestro à 80 km au Sud Est d’Alger, une section de militaires français tombe dans une embuscade. Elle fait 17 morts  dans leurs rangs à la suite d’un échange de coups de feu avec les hors-la-loi se réclamant du FLN. «Dépouillés de leurs armements et vêtements, les Français sont mutilés. Certains visages rendus méconnaissables…..» R. Branche. p. 6 du livre. Précisons qu’ils ont été mutilés par les villageois voisins après que les blessés aient été achevés.

 

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le corps d'une victime, Maurice Feignon, médecin, à Palestro

Une opération fut déclenchée pour retrouver 4 soldats faits prisonniers (9e RIC). L’un d’eux fut tué accidentellement pendant l’opération de sauvetage. Un survivant put être ramené. Demeurèrent deux disparus dont les corps ne furent jamais retrouvés.

Bilan très lourd du côté français. Il faut dire que ces soldats, plutôt inexpérimentés, étaient tombés sur une des plus redoutables sections de l’ALN en Wilaya 4 : le commando bien équipé et très actif d’Ali Khodja, déserteur de l’armée française.

Le lendemain 19 mai. Une opération de ratissage eut lieu au douar des Ouled Jerrah (Djerrah). 44 personnes y furent abattues. Raphaëlle Branche (R.B. ci-après) suggère qu’il s’agit d’exécutions sommaires [2].

Il faut à présent entrer dans le livre de R.B. Non pas pour être éclairé sur Palestro, mais plutôt, pour être familiarisé avec sa thématique personnelle et sa façon particulière d’aborder les évènements de la Guerre d’Algérie. Sa méthode est analysée ci-après. Les faits étant connus des spécialistes, l’important pour elle sera l’avant et l’autour. À quoi s’ajoute une autre question : pourquoi Palestro ?

Palestro vidéo Branche


Car, c’est l’époque du rappel sous les drapeaux des réservistes et de l’envoi du contingent en Algérie. Or, ce sont eux, jeunes du contingent et réservistes qui ont été tués, achevés et mutilés durant ce sombre épisode. Cela frappe les esprits. Dès lors, et un peu paradoxalement, la France interpellée par ces morts alors qu’elle est assez réticente, dans ses profondeurs, à cet engagement des siens, - nous sommes encore à l’époque de la conscription et du service militaire obligatoire -, va abandonner une partie de sa réserve.

R.B. le comprend : «...c’est en fait la violence des Algériens [Pour R. B. les Algériens sont les Musulmans. Les autres habitants de l’Algérie sont les colons, les Français ou plus rarement les Pieds Noirs] qui est montrée du doigt et commentée. C’est elle qui choque et qui constitue l’axe principal autour duquel s’organise la représentation de l’évènement en France.» (p. 8).

R.B. va donc s’efforcer, tout au long du livre, de nous expliquer que ledit évènement se situe en un lieu historiquement particulier, et, que la violence des indigènes, membres de l’Armée rebelle ou simples villageois, auxquels elle attribue, contrairement aux habitudes de l’époque, une nationalité algérienne putative (qu’ils n’avaient pas et dont sont, déjà, exclus les Européens et, accessoirement, les Juifs locaux) [3] est, en somme, le produit d’une lourde histoire renvoyant à d’autres violences. Pourquoi R.B. est-elle amenée à parler des villageois, dans cet épisode hautement militaire ? Parce qu’ils sont impliqués dans l’assassinat des blessés et les mutilations des soldats morts.

Ecrit-elle dès lors pour justifier cette violence ? Non. Mais n’aura-t-elle pas tendance à l’amoindrir et à la relativiser ? Elle est semble-t-il, persuadée qu’elle fait ainsi son travail d’historienne. Certaines formulations sont pourtant des plus délicates, parfois inappropriées. Ne serions-nous pas en fait dans la culture de l’excuse ?

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l'adjectif "colonial"

Entrons dans ce livre, lequel intéresse autant par les faits racontés que par ce qu’il révèle des générations ayant grandi après le conflit, et, de leurs perceptions particulières de cette guerre.

Palestro est d’abord qualifié de bourg colonial, appellation qui paraîtra anodine à certains et qui est pourtant loin de l’être. L’adjectif a en effet pour R.B. un sens nettement péjoratif. Son emploi ressemblera donc davantage à un jugement préconçu qu’à une catégorie à valeur véritablement historique.

L’entreprise militaire opposée à la rébellion est coloniale. «Colonial» l’état d’esprit des Français qui ont conquis l’Algérie. «Colonial» l’ensemble du passé français en ce pays. Palestro, bourg colonial est aussi le symbole, - (R.B. parle bizarrement d’icône) – de ce qui s’est passé avant : «ce qu’ont subi les Algériens et aussi leurs réactions», attribuées au «peuple», à la «population», plus rarement «aux masses» et analysées, bien entendu, comme traduisant une relation de cause à effet.

Palestro est donc «un espace colonisé [qui] se combine à un espace ignoré [4], un espace domestiqué à un espace de résistance. Si l’embuscade marque, c’est sans doute parce qu’elle fait rejouer les failles anciennes» (page 9).

On touche là un point caractéristique de la façon d’écrire de R.B. Elle est soucieuse de faire revivre le passé comme les contradictions du moment et du lieu, mais, elle le fait d’une manière imagée, littéraire, presque poétique par moment ce qui la dispense parfois de fournir des faits précis. Ajoutons, sans méchanceté aucune, que les effets littéraires qu’elle utilisé sont parfois discutables. Que signifie faire rejouer les failles anciennes ? On fait jouer des articulations, mais des failles ! Passons !

Acceptons pourtant une autre affirmation : «sous la surface de l’évènement, d’autres histoires sont présentes» que l’historienne va «identifier, décrypter, et restituer dans leur épaisseur» (sic). D’accord. Mais l’auteur, à son insu, ne révélera-t-elle pas quelques présupposés ou préjugés ? Au risque d’en affaiblir ses analyses ?

Un groupe de frères, embryon de la nation, se révélant alors à elle-même… (p. 21)

Étrange expression : où il y a nation il y a lutte nationale, là c’est la lutte «nationale» qui est censée créer une nation. On nous dit même qu’il s’agit d’un embryon, on ne saurait mieux dire que ladite nation n’a pas encore vu le jour.

Dans ce chapitre, l’auteur semble éprouver quelque sympathie pour l’ALN. Elle ne craint pas d’embellir l’activité de ses combattants systématiquement appelés maquisards. Elle note avec une certaine fascination la rigueur de l’organisation et de l’entraînement de ces derniers.

L’implication des civils

R.B. est persuadée que les hommes d’Ali Khodja sont soutenus par la population. Elle se base sur ce que lui ont raconté les anciens du commando. «Aucune guérilla» écrit-elle «ne peut survivre sans l’appui des civils.» Il faudra donc qu’elle explique pourquoi celle-ci n’a pas survécu puisque dans son esprit (à elle R.B.) elle avait le soutien de la population. C’est une des contradictions fondamentales de ce livre. Nous y reviendrons.

p. 26. «Ce qui prouve que le peuple algérien est avec nous c’est que nous ne sommes jamais dénoncés» avait dit Ouamrane (le chef de la Wilaya 4 à cette époque) à Robert Barrat, un propagandiste du FLN.

Raphaëlle Branche enregistre cette affirmation sans sourciller. Or, s’il n’y a pas de dénonciation - à cette époque précise -, c’est que les éventuels opposants savent ce qui les guette : la mort précédée des supplices les plus affreux. Ultérieurement, quand la montée des exactions FLN sera devenue immense et la présence militaire française accrue, des musulmans s’enhardiront à dénoncer les «maquisards». Tout simplement parce qu’ils sauront à qui s’adresser pour le faire. On verra alors se modifier les rapports de force. La rébellion se sera évaporée et le prétendu soutien de la population avec.

Mais R.B. continue sa description des hommes du FLN. «Le soutien aux combattants de l’ALN se traduit par une aide quotidienne pour les loger et les nourrir… etc. Elle nous indique pourtant : …que les plus récalcitrants sont éliminés… Elle ajoute d’ailleurs : «Parfaire l’exécution de l’embuscade, c’est aussi achever les blessés français. Sans doute en fut-il ainsi à Djerrah [5] (hameau où eut lieu l’embuscade) pour certains d’entre eux (sic). Mesure propitiatoire dérisoire afin d’éviter les représailles, les cadavres français sont déplacés loin du village

Et en effet, des civils indigènes n’ont pas apprécié que les «maquisards» aient frappé si près de chez eux. «On va tout nous brûler.» disent-ils (p. 32). Les rebelles ont alors frappé les civils et infligé des amendes à certains. Tiens donc ! On croyait que les civils soutenaient les rebelles. C’est ce que nous explique R.B. «même à Djerrah, village acquis aux maquisards (sic) tous doivent être soumis et obéir absolument (resic).»

C’est bien donc d’avoir le soutien de la population mais cela n’empêche que celle-ci se doit de la boucler et de marcher droit (p. 32). Après tout la «nation» est encore à l’état embryonnaire.

Les choses changeront quand l’armée française implantera des SAS. Nous verrons cela plus loin.

Dans sa proclamation du 1er novembre 1954, le FLN affirmait qu’il était le seul représentant authentique, «qualifié» du peuple algérien. Qualifié par quoi ? Par le fait, qu’il dirigeait un soulèvement. Nos braves socialistes français de l’époque eurent toujours du mal à avaler cela. Comment pouvait-on prétendre représenter un peuple sans élection, et de surcroît  en maniant le gourdin et le couteau envers les dissidents .

R.B. (p. 33) évoque cependant la chose. «Le terrain militaire vient confirmer ce que les négociations politiques tentent d’obtenir : seul le FLN peut être le représentant du peuple algérien. ( !!)»

Car l’influence du FLN est forte. «Cependant la population est loin de lui être acquise partout. La situation est instable et un mouvement de balancier est nettement perceptible ( ?)» (p. 33)

Cet aveu qui contredit la propagande précédente démontre donc que tout le babil antérieur sur le soutien de la population était de la rhétorique. Car, nous dit R.B. «La présence du FLN s’est traduite aussi par des formes de pression diverses (ô le bel euphémisme !) de l’exécution d’individus considérés comme traîtres et dont les cadavres sont ensuite exhibés ; à la multiplication d’interdits entravant la vie ordinaire [6]…..» Entre mars et août 1956, 120 personnes sont tuées sur le territoire de la commune (par le FLN).

«Des Français aussi peuvent être visés (R.B. veut dire des Européens) …ils paient de leur vie leur lien avec l’entreprise de domination coloniale rejetée.» (p. 35). Leur lien !!

R.B. nous apprend pourtant que les enfants (en mars 1956) ne sont pas épargnés. Quel lien ont-ils avec la domination coloniale ? Mais, nous assure l’auteur, il se trouve qu’au sein de l’ALN, la décision de s’en prendre à des civils non armés est discutée, voire contestée. Et par qui ? Et quand ? R.B. n’a pas le temps de nous informer.

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Mustapha "Ali" Khodja

Alors faisons-le ici :

Ce sera discuté et, vite oublié, en août 1956, plusieurs mois après donc, lors de ce que le FLN a appelé le congrès de la Soummam. L’opportunité de ces actes sera contestée, mais, Krim et Ouamrane couvriront leurs subordonnés : Ali Khodja et Amirouche. Ensuite, on en parlera plus. Le FLN continuera donc à massacrer des civils non armés Européens et arabo-berbères confondus.

«La peur touche aussi les civils algériens» nous dit en effet R.B. Aurait-elle compris que le terrorisme consiste à terroriser ?

Car des régions entières demandent la protection de l’Armée française (p. 37). C’est au point qu’à en croire R. B., Abane lui-même chef FLN très influent se demande, en mars 1956, si ce n’est le commencement de la fin. Pour lui certainement, puisqu’il sera liquidé par ses propres compatriotes, «frères» et compagnons d’armes dans les mois qui suivront.

Madame Branche nous garde le meilleur pour la conclusion «alors que le renforcement de l’ALN / FLN est incontestable, le fait que les français continuent d’être informés de ce renforcement et possèdent de bons renseignements atteste un contrôle (R.B. veut dire mainmise) encore imparfait des habitants [7].» On nous avait dit le contraire avant, à savoir que les «maquisards» n’étaient pas dénoncés.

Décidément, ce chapitre aurait dû s’appeler vicissitudes du soutien populaire aux rebelles. Néanmoins R. B. continue à parler de la région de Palestro comme d’un espace sûr pour les insurgés.

 

1 - Coup d’éclat d’une guérilla conquérante

 

Histoires d’une embuscade

Son introduction est en effet étonnante. Logiquement le début d’un livre d’Histoire a pour objectif de présenter la recherche, l’enquête (istoria = enquête en grec) à laquelle va se livrer l’historien. Il annonce ce qu’il faut éclairer et comment il va s’y prendre. La lumière apparaître au fur et à mesure de ses découvertes.

Rien de semblable dans le livre de R.B. dont l’Introduction s’appelle Histoires d’une embuscade p. 11. «Le lecteur est invité à y [étude] entrer par une attention soutenue aux espaces». Arrive ensuite un développement où R.B. ne semble pas craindre d’afficher d’emblée quelque a priori... «[Espaces] ceux-ci sont en effet les enjeux essentiels de la guerre ; il s’agit fondamentalement de lutter pour ou contre l’Indépendance de l’Algérie.» (p. 11)

Or, toutes les guerres à ce jour ont eu, fondamentalement ou pas, dans leurs objectifs la conquête de certains espaces. Pour prendre le premier exemple qui me vient à l’esprit, l’actuel conflit qui ravage la Syrie, a montré l’importance pour le pouvoir comme pour la rébellion de tenir telle ou telle ville ou, a contrario, de les perdre.

R.B. semble persuadée que le but de l’activité militaire française durant la Guerre d’Algérie était de lutter contre l’Indépendance de ce pays. Il n’en était rien. Jamais la classe politique française que ce soit sous la IVe république ou sous le régime gaulliste n’a affirmé un tel objectif.

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Sans entrer dans le détail, on peut affirmer ceci : tout historien étudiant cette période notera que les dirigeants de la France, exceptés peut-être Mitterrand et Mendès-France, au tout début, n’ont jamais exclu l’évolution de l’Algérie vers un changement de statut. Depuis l’affirmation de la personnalité algérienne, jusqu’à l’autodétermination de 1959 en passant par le slogan : …la France restera en Algérie [mais sans dire sous quelle forme] jusqu’au fameux triptyque de Guy Mollet : cessez-le-feu, élections, négociations. Nous pouvons écrire que jamais [ou presque si l’on excepte les premières réactions de 1954] les dirigeants politiques français n’ont affirmé comme leur objectif de guerre (puisque Guerre il y avait) l’opposition à l’Indépendance de l’Algérie.

À plus forte raison ne fut-ce jamais l’objectif des opérations militaires, officiellement en tout cas, mais il n’y a pas d’objectifs militaires «officieux»). Le but fut : la pacification et l’organisation d’une consultation populaire. En mêlant la question de l’Indépendance, aux opérations militaires R. B. démontre une erreur d’analyse de ce que fut le conflit algérien. L’objectif réel était différent : ne pas négocier sous la contrainte d’une défaite militaire [8].

«…Empli du sens que les acteurs historiques investissent en lui, il [l’évènement] peut déployer toute sa force et même révéler à ses acteurs le pouvoir qu’ils ont de faire l’histoire.» (p. 11). Peut-être, mais encore faut-il ne pas partir de prémices fausses. Or, que lisons-nous ? «…Dans tout le pays en effet, l’identité s’est construite par le jeu de différences et de ressemblances qui a été celui de l’entreprise coloniale française (coloniser pour civiliser, coloniser pour assimiler, coloniser pour réduire l’altérité ou la cantonner) comme il a été celui de la lutte anticoloniale du FLN (mettre les Français dehors, redéfinir les contours d’une identité collective algérienne dégagée de cette influence)... Être attentif à ce qui s’est joué dans cette partie extrême [9] de l’Algérie, à l’entrée de la Kabylie c’est tenter d’éclairer ces constructions identitaires

identité collective ?

Constructions identitaires ! [10] Le mot est lâché. On pourrait même parler de reconstructions identitaires car, s’il y a une chose qui n’existe pas et n’existera probablement jamais, c’est l’identité algérienne [À moins de détruire médiatiquement ou par pression politique la véritable culture autochtone : la berbère].

Aucune identité collective algérienne ne s’est construite dans ce pays, ni durant le conflit ni après. Je ne sais pas au juste ce qu’entend R.B. par le jeu de différences et de ressemblances, mais dans une contrée où les Berbères sont profondément attachés à leur particularisme, où beaucoup sont conscients d’être pris dans un processus d’anéantissement culturel engagé depuis plusieurs siècles, l’identité algérienne est une abstraction, plus précisément une construction de la propagande FLN.

Et puisque R.B. est très intéressée par l’épaisseur du temps colonial, invitons-là à remonter jusqu’à la colonisation arabe qui vit la terre profondément berbère de Saint Augustin, de Saint Cyprien et de Tertullien devenir une conquête de l’Islam.

Dire que le but de la colonisation française fut de civiliser, d’assimiler, de réduire l’altérité ou de la cantonner ressemble à une inutile concession à la propagande du FLN.

La IIIe république a pu laisser entendre, parfois, que son but était d’assimiler l’Algérie à la France, non pas d’assimiler les populations mais les institutions. Cet objectif fut explicitement abandonné dans les années 1930. Il faut tenir compte également de la longue politique ethno-différentialiste des Bureaux Arabes puis de l’Empereur, qui précéda 1870. De plus ce qui a suivi les années 1920 du XXe siècle, fut une lente, malheureusement trop lente, avancée vers un accès croissant des Musulmans à la citoyenneté.

Menée au travers d’une évolution chaotique, avec des oppositions diverses et un manque d’audace que, rétrospectivement, on peut juger affligeant, cette progression trop timide, n’excluait pas la perspective de  l’émancipation complète de l’Algérie y compris sur le plan institutionnel. Raymond Aron l’avait bien compris qui affirmait dans son livre La tragédie algérienne que reconnaître la personnalité algérienne, ce qui fut fait par le statut de 1947 conçu par Edouard Depreux, c’était reconnaître, à terme, et compte tenu du contexte international, que l’Indépendance de l’Algérie ne pouvait être exclue (à jamais). Le but de l’Armée française ne fut donc pas de s’opposer à l’Indépendance de l’Algérie (quoi qu’aient pu dire, penser ou croire certains militaires de l’époque).

Aron tragédie couv

 

Mais revenons à R.B. :

«À sa manière (?), l’embuscade du 18 mai 1956 est une occasion de réfléchir sur les violences en jeu dans ces affrontements. Là aussi, l’articulation de l’infime et du global est aussi celle du singulier et du similaire» (p. 12)

«En effet tendre une embuscade puis mutiler les soldats n’est ni original ni propre aux maquisards des hauteurs de Palestro, ni aux Kabyles, ni aux Algériens ou encore aux combattants musulmans.»

«Les pratiques violentes évoquent en effet une forme de violence classique des guerres en terrain colonial (souligné par nous – c’est l’explication tautologique type), lorsque la guérilla est le mode dominant de combat, que la technologie s’oppose à la connaissance du terrain, la violence à distance à la violence de corps à corps, etc….. (?) Rapprocher cet évènement d’autres embuscades similaires [11] conduit à se défier du piège culturaliste qui en rabattrait (sic) les traits saillants sur des caractéristiques indigènes spécifiques.»

Les atrocités commises après le combat contre nos soldats relèveraient-elles de la spécificité du combat anticolonial ? Ou du contexte algérien auquel R.B. associe une longue habitude de la violence (du côté français) qui amène une violence en retour du «colonisé ».

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On pourrait discuter longtemps sur ce point. On pourrait analyser ligne à ligne le texte un peu jargonneux de l’historienne. Il tend à relativiser la violence atroce du FLN, violence gratuite [12] autant que contre-productive – car elle a durablement dressé l’opinion publique en France contre les insurgés – mais aussi violence aux conséquences imprescriptibles et ineffaçables.

Dans un prochain chapitre, nous reviendrons sur ce point. Mais plutôt que de prolonger les réfutations et les contestations, nous préférons rappeler ici ce que dit un jour le père de Camus et qui fut rapporté plus tard à son fils. Il s’agissait d’un contexte voisin et assez semblable. Faisant son service militaire au Maroc dans l’entre-deux guerres, le père de l’écrivain avait eu à connaître du cas d’un soldat français enlevé, tué et mutilé par des insurgés. Son commentaire fut le suivant : «Un homme ça s’empêche.» Ceci marqua le jeune Albert, qui le raconte dans Le Premier Homme. Ce sera aussi notre commentaire pour clore ce premier chapitre.

 

2 - Le vrai visage de la guerre (p. 41)

Cette partie du livre est largement consacrée à la présentation de la section martyre.

188 000 hommes ont été fournis en renfort à l’Armée de Terre en Algérie.

Hervé Artur, le sous-lieutenant qui commandait la section présente à Palestro a été volontaire pour l’Algérie. Il avait résilié (R.B. dit, on ne sait trop pourquoi, «dénoncé») son sursis. Ses parents vivaient au Maroc. Il était de ces Français très hostiles à la rébellion et décidés à la combattre. Il a 30 ans. Il est l’aîné de ses hommes.

Ces derniers malgré une formation en métropole, étaient loin d’être aguerris. La 6e compagnie du 2e Bataillon s’était vue confier la garde des Gorges de Palestro. Ce qui peut paraître quelque peu aventureux.

Aux Beni Amrane [13], le capitaine Bonafos fait office d’introducteur aux réalités locales. Le sous-secteur de Palestro a à sa tête le colonel Fossey-François officier chevronné et déjà prestigieux.

À l’échelon de la section, un lieutenant d’active, le lieutenant Pierre Poinsignon est le commandant de la 6e compagnie.

Le sous-lieutenant Hervé Artur aurait dû être au milieu de ses hommes durant l’embuscade. Il a choisi de marcher en tête, ce qui est, paraît-il, une faute. En outre, l’effectif minimal est de 2 sections réglementairement. Ce point n’a pas été respecté. Ainsi que d’autres d’ailleurs : la section Artur a eu 2 semaines de formation quand il faudrait 2 mois. Les media annonceront 22 rappelés égorgés ou disparus dans une embuscade. L’information sera reprise dans le Journal du Dimanche.

R.B. parle des «atrocités» subies. Pourquoi les guillemets ? (p. 55). Elle récidive en parlant de soldats «massacrés». Un des soldats Raymond Serreau est toujours porté disparu à ce jour.

Une évocation diverse de la presse de l’époque suit. France Observateur - c’est à noter – estime que les récits de mutilation sont de pures créations du service d’action psychologique de l’Armée.

Autre point à remarquer : le 18 mai 1956 est, en France, le jour d’une très grande manifestation des rappelés à la gare de Grenoble.

p. 60. R.B. écrit «morts pour la France». Pourquoi les guillemets ? Les parents du lieutenant Artur viendront à Beni Amrane. On lui décernera la croix de la valeur militaire à titre posthume.

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obsèques des victimes de Palestro, Benni Amrane

p. 68. Les commentaires de R.B. (Personnalité de l’Algérie) montrent qu’elle comprend fort mal la politique du gouvernement français de l’époque. Guy Mollet jugera plus tard que France Soir et Paris Presse ont fait plus de mal que les communistes (p. 69).

Le 19 juin 1956 – importance de la chronologie. Les premières exécutions de condamnés à mort FLN ont lieu à la prison Barberousse à Alger. Ceci déclenche un cycle d’attentats aveugles contre les Pieds Noirs.

R.B. pense (mais sans le prouver de manière précise) que ces exécutions ont un lien avec Palestro. Elle va jusqu’à dresser un portrait d’Abd-el-Qader Ferradj un des condamnés à mort exécuté. Il a participé à l’attentat du Col de Sakamody qui s’est traduit entre autres, par l’assassinat de la petite Françoise Salle (février 1956). Mais R.B. «plaide» que son engagement nationaliste était récent. Ce qui n’est pas le cas de Zabana  son co-accusé.

Pour reprendre son expression, l’auteur écrit que cette exécution (Zabana et Ferradj) est un ersatz (sic) de celle des responsables de l’embuscade de Palestro.

La vague d’attentats aveugles contre les Européens qui suivra dans Alger (le 20 juin) a, bien entendu, pour but affiché de venger les 2 exécutés. Les méthodes du FLN n’ont pas varié. R.B. suggère (emploi du conditionnel) que les 2 militaires portés disparus à Palestro auraient pu être fusillés en représailles par les rebelles. Ceci sous-entend que de mai 1956 jusqu’au 19 juin, ils auraient été prisonniers de l’ALN (Le Monde du 12 juin 1956) d’après un renseignement de la DST et 1H1504 SHD.

 

3 - L’Algérie sauvage (p. 77)

La sauvagerie des attaquants est mise en doute par l’historienne (p. 81) ; elle n’hésite pas à écrire «terroristes» avec des guillemets. On ne verra pas de photos des militaires mutilés ni à l’époque, ni aujourd’hui. Voici ce que devient le tout sous la plume de R. B. «les récits de mutilations lors de l’embuscade du 18 mai 1956, lesquels n’ont trouvé aucune traduction photographique médiatisée».

Par cette phrase jargonneuse, R.B. veut dire que les photos des corps mutilés n’ont pas été publiées dans la grande presse. Bien évidemment, le respect des familles, le souci de ne pas choquer expliquent largement cette réserve.

Mais R.B. n’est jamais en peine de produire des analyses particulières : «L’absence des corps mutilés des militaires français a offert une caisse de résonnance extraordinaire à l’imaginaire colonial.» (sic) L’emploi du mot imaginaire est ici significatif imaginaire et fruits de l’imagination sont proches. Toute l’information qui circule alors est en fait retenue. Ne pas montrer les corps profanés, c’est en fait respecter les familles et ne pas tomber dans le piège FLN qui a fait massacrer ces hommes (les blessés) et les a fait mutiler pour effrayer le contingent… «Voilà ce qui vous attend si vous tombez entre nos mains».

R.B. ne comprend pas tout cela et préfère s’étendre sur l’imaginaire «colonial». Que seraient les «imaginations» en réalité si l’on avait montré les cadavres défigurés et mutilés ?

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carte postale, Les gorges de Palestro

Ce qui apparaît en fait c’est que les [bandes ALN ne respectent ni les règles de la guerre ni celles de l’honneur] ce qui a été démontré de façon superfétatoire, tout au long du conflit, et pas seulement à Palestro (p. 84).

Puis, développement quelque peu fantaisiste sur la psychologie collective en France. Les images mentales vont venir combler l’absence de représentations photographiques et de récits précis des violences subies. Aurait-il fallu montrer ces photos, pour éviter ces «images mentales ». Il est au contraire vraisemblable qu’elles auraient suscité une répulsion bien plus grande encore et que lesdites images mentales qu’évoque l’auteur sont encore à des lieues,  au-dessous, de la réalité. Ce qui n’est pas écrit c’est que pour R.B. l’imaginaire des Français doit être empli d’images négatives racistes.

Car l’auteur est là qui va mettre de l’ordre dans tout ce désordre… Ils [les Français] y voient confirmé l’un des discours les plus prégnants [fréquents ?] sur les indigènes d’Algérie : celui d’un peuple sauvage et cruel. L’existence de structures culturelles coloniales anciennes s’y trouve en même temps révélée et attestée... démontrant, écrit-elle (p. 84) que les indigènes d’Algérie sont restés des sauvages, elle est une illustration parfaite de leur caractère criminel

Or, ceci est inexact. À aucun moment, les populations d’Algérie ne sont mises en cause collectivement mais comme tout est censé se dérouler dans l’imaginaire, R.B. peut tout affirmer même si rien de ce qu’elle assène n’est confirmé par les documents et les textes de l’époque. Il est vrai qu’elle prend des précautions purement rhétoriques comme celle-ci : «Même si les discours officiels s’efforcent de maintenir une distinction entre les rebelles et l’ensemble de la population musulmane» (p. 87).

Ils ne s’efforcent pas. Ils le font ; c’est tout. Il faudrait n’avoir aucun bon sens, aucune connaissance du pays et, aucune idée de la communication pour faire l’inverse.

Ceci n’empêche pas l’auteur de s’enfoncer dans son ornière interprétative : «Les violences des maquisards et des civils sont, en réalité, confondues dans un récit qui insiste sur le déchaînement, le dérèglement et l’atavisme.» Ce «en réalité» en dit long sur le côté interprétatif des analyses de l’historienne.

Il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination pour saisir ce que signifient dans cet épisode massacres et mutilations. Ils constituent le déshonneur du FLN qui les a ordonnés (ou laissés commettre dans le meilleur des cas).

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4 - Dans la voie de la violence (p. 105)

 C’est l’histoire de Palestro qui va revivre quelque peu dans les pages de ce chapitre. Elles s’ouvrent par un anachronisme ; nous renvoyons nos lecteurs à l’annexe en fin de chapitre où nous étudions ce point.

p. 105 suite. R.B. s’engage dans un développement prévisible. Lequel ? La violence du colonisé, celle du 18 mai 1956 à Palestro comprise, ne peut être examinée (et moins encore condamnée) sans tenir compte des «violences coloniales»les précédant. L'auteur ne parlera pas de circonstances atténuantes ; elle ne le suggère même pas. Pour elle, il s’agit d’une chose allant de soi.

Elle cite au début de son chapitre - tout naturellement est-on tenté d’écrire -, Franz Fanon (quelle référence !) : «Le colonialiste ne comprend que la force.» L’on pense irrésistiblement à ce que Camus appelait la légitimation du meurtre.

Ce que la préface de Jean-Paul Sartre à ce livre de Franz Fanon Les damnés de la terre a rendu encore plus explicite :

«Tuer un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups ; restent un homme mort et un homme libre».

Mais il n’y a pas que le meurtre… Quid des mutilations et de la barbarie ? Faut-il croire que le colonialiste ne comprend que cela aussi ? Si tuer un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, est-ce que le mutiler ce sera faire d’une pierre trois coups ? À tous ces errements de Sartre et de Fanon, nous opposerons encore une fois la phrase de Camus «Un homme ça s’empêche. »

(p. 105). Dans la vallée de l’Isser, le développement du village européen et de l’agriculture reposa, pour R.B., sur une spoliation massive et un appauvrissement brutal de la population locale.

En 1873, la loi Warnier permet la distribution de titres de propriété individuelle. Un marché foncier (important selon R.B.) se met en place (p. 100). La mise sous séquestre des terres des tribus révoltées accroît ce mouvement.

Notons que ce «mouvement» est entièrement l’œuvre du nouveau régime républicain qui va s’efforcer de prendre le contrepied de la politique de l’Empereur et de bureaux arabes qui respectaient l’identité musulmane (ou prétendue telle) de la population.

Certaines familles européennes venant d’Alsace-Lorraine - que le Traité de Francfort du 10 mai 1871 contraignit à partir -, dans leur désir de rester françaises se rendirent en Algérie. Le nom de la famille Becker qui fournit plusieurs maires au village est passé à l’Histoire.

1889. La population européenne de ce centre s’oriente à la baisse dès la fin du XIXe siècle néanmoins,à l’échelon de la commune mixte et cela en valeur absolue et relative. La cause : de mauvaises années agricoles. 1899, 10,5 de Français européens en moins. 48,5 de Français musulmans. Thiers et Beni Amrane se vident. 445 personnes à Palestro au début de la rébellion en 1954.

(p. 102-103). Développement consacré au monument commémorant les colons de 1871. R.B. le qualifie d’imposant.

R.B. nous invite alors à plonger dans le passé de dépossession de l’époque y compris dans ce qui a précédé l’insurrection de 1871.

Un long développement

Une longue histoire de bornages et de conflits domaniaux suit. Elle expliquerait le soulèvement quasi unanime des tribus locales qui voient l’administration française comme biaisée et injuste envers eux. Les confréries appellent à la guerre sainte. La Rahmaniyya, selon R.B., a un pouvoir d’implication réel. Selon l’auteur qui s’appuie sur Louis Rinn [14], le marché de Palestro ruine celui des Ammals et obère d’importance celui des Beni-Khalfoun.

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Janvier 1873. 8 condamnés à mort. 8 autres envoyés en déportation. Une pétition amènera une remise de peine pour Saïd ou Ali ou Aïsse plus Ben Ramdane et 3 autres allègements (p. 115). Saïd Ben Ramdane précédemment condamné à mort et Ahmed Ben Dalmane arrivent à faire lever le séquestre sur leurs terres. Les tribus Ammals et Krachnas seront plus particulièrement visées.

12 familles européennes doivent s’installer aux Beni-Amrane. Le Préfet devra expulser par la force les indigènes qui refusent de partir vers d’autres terres. Les 600 ha du petit centre de colonisation sont multipliés par 5. Les terres disponibles augmentent en superficie. Les Beni-Khalfoun perdent leur terre sur le versant droit de l’Isser. Un tiers environ. R.B. affirme que les terres les plus fertiles sont perdues pour les indigènes.

Les indigènes doivent donc se resserrer sur leurs terres et utiliser les moindres parcelles. À la fin du siècle, la pression démographique commence à devenir considérable. Pour R.B., c’est naturellement un effet du séquestre. Toutefois, la pression démographique a d’autres causes dont elle ne dira rien : progrès de l’hygiène due à la présence européenne, recul subséquent de la mortalité infantile.

L’offre de travail manuel sans qualification croît aussi largement. Les habitants de cette région vont donc travailler en Mitidja. Bien sûr, une certaine exploitation en résulte. Des bandes criminelles apparaissent aussi (p. 119).

L’État dit «colonial» n’adhère d’ailleurs pas à toutes les entreprises et initiatives des «colons». En 1890, le Préfet refuse d’exproprier les indigènes. Le village de Palestro se développe. À la fin du XIXe siècle, il est l’un des plus prospères. Toutefois, et selon R.B., il semble à ce moment avoir acquis tout son développement. Pour appuyer sa démonstration, R.B. cite la note 71 du chap. 4 plus cote 77 du dossier ANOM ; un palier est atteint suivi d’une décroissance.

(p. 121). R. B. reconnaît qu’elle part d’un postulat : celui d’une «identité collective définie par l’Histoire et, en l’occurrence ici par la dépossession foncière».

À notre avis, il s’agit là d’un élément bien réducteur : en particulier pour former une identité collective. Naturellement, on ne peut attendre de R.B. qu’elle fasse allusion à l’Islam, religion taboue dans la France d’aujourd’hui. Or, il y a bien d’autres éléments encore qui entrent en jeu : l’identité berbère toute proche et très vivace [15].

L’attitude des tribus locales vis-à-vis du pouvoir turc avant la conquête. Madame Branche qui aime beaucoup évoquer l’épaisseur du temps historique n’en tient compte que lorsqu’il s’agit de la période française. Turcs, Arabes, Berbères, absents !

La violence déployée dans la région de Palestro au printemps 1956, revêt des sens multiples : criminelle pour les uns, libératrice pour les autres. Soyons attentifs car nous allons bientôt retrouver les arguments poids-plume à la Franz Fanon.

«Plus intimement aussi [la violence] témoigne qu’il existe, au sein de la société algérienne, une envie collective (souligné par moi) d’autres formes de pouvoir et d’avenir.» (p. 122)

Pas si collective que ça. Et là nous retrouvons à nouveau l’idéologie anticoloniale avec sa manie de voir des peuples unanimes partout. Tel est le sens de ce collectif.

«Sur cette terre marquée par la violence et l’humiliation, tuer des militaires français, abimer leurs corps, c’est reprendre possession de soi (sic) : agir» (p. 122 dernier paragraphe).

Et voilà ! Passez muscade.

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Et cela continue. p. 123. R.B. se livre à une hypothèse (gratuite ?) sur le lieutenant Artur qui commandait la section.

«Ne jugeait-il pas en effet qu’il était nécessaire de tutoyer tout le monde, y compris les chefs de djemaa qu’il tenait pour les responsables personnels de la lutte contre le FLN ?»

Réponse de R.B. : «Peut-être a-t-il payé de sa mort son arrogance. »

En tout cas, Artur n’est plus là depuis longtemps pour répondre à ce type d’accusation. Heureusement : R.B. a nuancé son propos : «La vengeance ciblée est une hypothèse peu probable

La violence n’est jamais émancipatrice. Voilà ce qu’il convient de dire à cette historienne. Ce qui compte ce n’est pas l’épithète, c’est le substantif.

Certaines révoltes sont peut-être inévitables. Lorsqu’elles éclatent il faut leur imposer des limites car elles sont toujours un mal. Comme le souhaitait Camus, le révolté doit mettre sa fièvre et sa passion à diminuer l’occurrence du meurtre autour de lui. Car, et oui, «il y a des moyens qui ne s’excusent pas

Enfin pages 124, 125, 126, on trouvera encore une analyse relative à la mutilation des soldats. Selon R.B., celle-ci fut opérée par des femmes et elle fait l’objet d’une analyse psycho-anthropologique plutôt faible.

«Le FLN a su se présenter comme le vengeur de ces violences séculaires» p. 128.

Mais cela ne suffit pas pour R.B. il faut aussi que ces actions fassent exister une collectivité politique nationale (?) discriminée par les Français et désormais en lutte.» (p. 129). R.B. ne prend-elle pas pour argent comptant la rhétorique FLN la plus creuse ?. Un peu plus loin on apprend qu’Ali Khodja a peut-être (merci pour ce peut-être) réussi l’amalgame de l’homme d’honneur et du maquisard (on dit d’habitude bandit d’honneur).

p. 123. «Dans cette embuscade à laquelle ils participent, les habitants de Djerrah ont su trouver leur place !» (?)

«Ils l’ont inscrite à l’intérieur du cadre élaboré par la société locale : elle fonctionne comme ces pratiques violentes qui ressortissent aux gestes de l’honneur social [16] (entendre comme un ensemble de réalités qui colorent leurs interactions à l’intérieur de leur société et qui, de ce fait, sont aussi soumises à des variations selon les situations). Dans le Rif (où se trouvait le père d’Albert Camus, noté par Jean Monneret) celui qui a triomphé de cette manière c’est-à-dire par ruse s’expose ensuite en tirant un coup de feu en l’air


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1er commentaire

annexe au chapitre 4


Sur des Tyroliens «italophones »

À la page 93, est mentionnée l’arrivée en 1868 de «Tyroliens»... Madame Branche les décrit curieusement comme tels. Il est pourtant précisé que la première messe fut dite, à leur venue, en italien (p. 95). L’auteur, malgré cette indication opposée, continue d’affirmer qu’ils étaient Tyroliens, ce qui peut surprendre. Le Tyrol du Sud en Italie, se confond avec le Haut Adige, région bien connue pour être germanophone.

Cette région fait aujourd’hui partie de la République Italienne mais, à l’époque dont parle R.B., en novembre 1868, elle était sous domination autrichienne. Pour cette période, des Tyroliens italophones ça sonne bizarre. Il est invraisemblable que telle ait été l’origine des immigrants venus à Palestro. Il est plus probable qu’ils étaient originaires du Trentin zone voisine de l’Adige autour de Bolzano, territoire italophone celui-là.

Ce n’est qu’après la Grande Guerre, en 1919 donc, que l’Italie s’empara du Haut Adige, territoire d’ailleurs demeuré germanophone jusqu’à ce jour. Il résista en effet à la vaste immigration italienne que le régime mussolinien y avait organisée pour des motifs nationalistes. L’assimilation recherchée fut mise en échec et aujourd’hui nombre d’habitants de cette zone, toujours germanophone se verraient bien rattachés à l’Autriche.

Puisque la messe d’inauguration du village fut dite (le sermon) en italien, ce détail eut dû empêcher R.B. de commettre un anachronisme en parlant de Tyroliens. Mais ne soyons pas sévère. Sans doute, l’auteur n’a-t-elle fait que retranscrire les archives qu’elle a lues. Pour les scribes de l’époque : Tyrol, Haut Adige, germanophones, italophones cela devait paraître obscur et compliqué. Une vraie tchoutchouka comme l’eût dit Cagayous.

 

2e commentaire

annexe au chapitre 4


Sur le tutoiement

Lorsque quelqu’un dans l’Algérie d’antan reprochait à un Français d’Algérie de tutoyer un peu trop facilement les arabo-berbères, il révélait immédiatement, et sans évidemment en être conscient, son ignorance des réalités locales. Mgr Duval en arrivant en Algérie «s’illustra» de la sorte.

Dans un pays méditerranéen, les gens se tutoient très facilement. En Italie, par exemple, le tutoiement est de rigueur entre collègues de travail, amis des amis, voisins, paroissiens etc… Aujourd’hui encore lorsque des pieds noirs se rencontrent, comme cela nous arrive souvent, pour la première fois, dans une conférence, un colloque, une commémoration, une réunion quelconque, le tutoiement est aisé et naturel.

Il en était bien évidemment ainsi avec les Musulmans, collègues de travail, voisins, amis etc… Il en était d’autant plus facilement ainsi que la langue arabe ignore le vouvoiement. L’arabo-berbère s’adressant à un pied-noir le tutoyait donc tout naturellement. Celui-ci savait qu’il n’avait pas à s’en offusquer et tutoyait à son tour. La chose était banale, naturelle et sauf à s’adresser à des notables, elle ne posait aucun problème. Y voir aujourd’hui une familiarité déplacée reposant sur une sorte de mépris raciste est une reconstruction a posteriori, inspirée par l’européocentrisme.

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5 - Empreintes et échos

Une région bouleversée p. 142. Nous sommes en 1957.

À Palestro, se concentrent les Français et les pouvoirs... ce que résume ainsi R.B. : «une commune qui tente en fait de rattraper en quelques années comme ailleurs en Algérie, les retards accumulés vis-à-vis de la population autochtone pendant de longues décennies». Ce qui est vrai malheureusement. Mais ces retards ne sont pas dus aux Européens du coin quoiqu’on dise aujourd’hui. Néanmoins, c’est à eux qu’on les a fait payer. Injustice suprême

Palestro est élevée au rang de sous-préfecture.

Note 9 / 2 bureau / + DOP y pratiquent la torture.

Note 10. 11. 12.

Sur tous ces points, des vérifications s’imposent. La torture ne fut pas absente du conflit. Mais les adversaires de l’Armée française n’ont jamais prouvé qu’elle fût généralisée. R.B. parle en outre ici de viols. La note 14 du Père Luca demanderait ainsi que la note 15 appuyée sur Mgr Duval, dont l’objectivité est sujette à caution, de sérieuses vérifications.

On y lirait ceci : «Là où passe compagnie il ne reste plus un poulet ni une vierge. Le colonel fait le mort. [Le] capitaine de SAS tue.» (note 15). Présenter ceci comme un témoignage valide alors que le témoignage humain est des plus fragiles et alors qu’il s’agit d'affirmations, sans preuves, contre l’Armée française, est intellectuellement discutable.

R.B. écrit alors ceci : «L’existence de cette violence, arbitraire bien souvent, débridée parfois, ne peut seule rendre compte des évolutions de la population algérienne, qui tantôt paraît (sic) passive tantôt semble pencher vers la France tantôt lui préfère le FLN.» (p. 144)

L’utilisation ici des verbes paraître et sembler est remarquable. Si R.B. est contrariée par l’évolution en question, elle écrira : elle paraît passive, si elle est contrariée par son ralliement à la France, «elle semble pencher en faveur de la France».

Dans ces cas-là, il s’agit d’une illusion. C’est ce qu’elle suggère. Mais si la population préfère le FLN, faut-il comprendre que là c’est du solide ? En fait, comme elle semble tenir le FLN en estime, elle a du mal à comprendre que la population se rallie à la France.

On apprend même que les habitants de Beni-Amran (qu’elle s’obstine à écrire sans "e" pour ne pas faire comme à l’époque coloniale) se sont distingués par leur peu de soutien à la cause du FLN.

Sans doute est-ce le travail du capitaine de la SAS ? N’a-t-il pas réussi, ici, à constituer une alternative fiable aux actions des nationalistes ?

Question ? Est-ce de lui que parlait Mgr Duval précédemment ? Rappelez-vous Le capitaine de SAS tue. Tiens ! Il ne faisait pas que cela, dirait-on ! Le capitaine Bonafos est l’artisan d’une manifestation de 3 000 femmes aux Ouled Hadada. Tiens ! Là aussi les viols étaient, nous a-t-on suggéré, innombrables.

Le capitaine Bonafos demande même au sous-préfet de libérer des internés administratifs retenus pour délits mineurs. Il fait même distribuer de la semoule aux familles. R.B. en profite pour souligner que le village des Ouled Djerrah a été rasé après l’embuscade. D’après les cartes de 1853 et celle de 1959, lorsqu’on les rapproche, cette zone est devenue zone interdite entre ces deux dates. La population afflue donc dans la vallée.

Néanmoins (et, pour R.B. ce n’est pas négligeable), Omar Oussedik, chef adjoint de la W. 4, affirme que la Zone 1 s’est maintenue durant tout le conflit.

Au printemps 1958, il faut bien néanmoins le constater, de nombreux jeunes s’engagent dans les harkas ou les SAS.

Le curé (Luca ?) [17] note un accroissement des volontaires pour les forces de l’ordre, chez les indigènes. Des groupes d’autodéfense apparaissent (et non paraissent ou semblent) partout.

La réalité c’est que le FLN est vu comme l’ennemi de la paix par la population.

p. 149. Malgré cela, R.B. pense que Ali Khodja et ses «hommes» sont des sortes de héros ! Comprenne qui pourra !

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p. 151. Tout le passage sur les harkis est à lire.

De tels passages dans le livre de R.B. compensent. Elle ne veut pas qu’on lui reproche, d’ignorer délibérément les violences du FLN et ses crimes. Alors, de tels aperçus de sa part, montrent qu’elle est au courant. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’un petit a priori pour ses chers «maquisards».

 

6 - Conclusion

À propos du village de Ouled-Djerrah qui fut rasé

[souvent appelé simplement Djerrah ou Djerah]

p. 153. R.B. signale que vers 1972, le cinéma de Lakhadria (Palestro), à son ouverture, prit le nom de Djerrah. Ce village où eut lieu l’embuscade, et auquel les habitants furent associés dans la participation aux mutilations de nos soldats, a connu un destin tragique.

En effet, l’Armée française l’a détruit en rasant systématiquement les maisons qui le composaient au motif qu’il y avait responsabilité collective des habitants.

R.B. note, sans y insister d’ailleurs que le nom de Djerrah est tenu pour glorieux localement (puisqu’il fut marqué par un échec de l’armée française), mais localement seulement.

Tout au plus note-t-elle que Franz Fanon a signalé «le massacre de la population du village comme l’un des exemples emblématiques de l’inégale valeur de la vie dans l’Algérie française.» (p. 153)

Référence. Dans les Damnés de la Terre, réed. Gallimard, Folio 1991, p. 123

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une référence ?

Je cite Fanon «comptent pour du beurre, la mise à sac des douars Guergour, de la dechra Djerah (sic), le massacre des populations qui avaient précisément motivé l’embuscade».

[On ne sait pas ce que veut dire ce dernier membre de phrase, que nous soulignons].

Or, ceci mérite néanmoins quelques commentaires.

En écrivant dans son livre, p. 153, ce que Fanon a dit dans son propre ouvrage, il me semble que R.B. fait erreur. Fanon n’était pas un historien mais un agitateur politique.

Sa haine de la colonisation, et de bien d’autres choses, ne le portait pas à l’objectivité et personne ne s’en étonnera.

Mais l’historien a le devoir de respecter les faits. Or, si le village a été rasé, sa population n’a pas été massacrée. Fanon, tel qu’il l’écrit, laisse entendre que la population du village fut massacrée par les Français. Connaissait-il d’ailleurs les dessous et le contexte de cet épisode ? L’orthographe fantaisiste du nom, le fait que Fanon évite de dire Palestro, qu’il ait l’air de renverser l’ordre des facteurs et qu’il parle d’une embuscade motivée par le massacre (confusion sur le déroulement chronologique), autant d’éléments ne plaidant pas en faveur de la clarté d’analyse de l’auteur. Laissons-là ce personnage. Notons toutefois que R.B. a cru utile de le citer donnant ainsi du crédit à cette phrase de Fanon pourtant si peu historique ?

Car enfin que s’est-il passé à Ouled Djerrah après l’embuscade ? selon R.B. p. 181.

«Dans l’après-midi qui suit la découverte des cadavres français, 44 Algériens sont liquidés sommairement. La majorité de l’aveu même des autorités militaires responsables, sont des fuyards qui cherchent à échapper à l’encerclement au nord de la zone nord de l’embuscade…».

Le tir sur les fuyards dit R.B. est autorisé depuis une instruction ministérielle de 1955. Ce n’est pas exact à 100%, mais il est vrai que ceci a pu servir à camoufler des exécutions sommaires. Les militaires français engagés dans l’opération Remou [18] eurent à rechercher Artur et sa section antérieurement.

Dans le dossier I H 3452/1, il est indiqué, selon R.B., que l’on avait informé les soldats français de l’état dans lequel on avait retrouvé leurs camarades. Il semble en outre que 1/3e RIC (CR d’opération signé Peillard I H 3452/1) ait découvert un charnier. Aucune indication n’est donnée sur la nature de ce charnier.

Il n’en demeure pas moins - l’historienne semble le comprendre -, que l’état d’esprit des militaires français n’est pas à la gentillesse. «La discipline de feu des intéressés aura à en souffrir» et «la recommandation de ne pas tirer sur des autochtones n’ayant fait aucun acte hostile» également.

Il semble, écrit-elle, que la retenue n’ait pas été l’effet recherché dans cette opération. [19] (p. 181).



bilan Palestro

Toutefois et même si l’historienne a raison sur ce point, 44 exécutions sommaires ce n’est pas «le massacre de la population du village» comme l’écrivit mensongèrement Fanon. R.B. aurait peut être dû prendre nettement ses distances par rapport à cette affirmation ?

N’importe quel lecteur lisant aujourd’hui qu’après l’embuscade et l’acharnement ignoble contre nos soldats, le village d’Ouled Djerrah «fut rasé», pensera que les habitants du village subirent le même sort que ceux d’Oradour.

R.B. évoque quant à elle la destruction du temple de Jérusalem par Nabuchodonosor et celle du Palais Royal de Persépolis par Alexandre.

Pourtant, et même si des excès furent commis, il est à peine nécessaire de préciser qu’en fait, il n’y eut rien de comparable. L’exécution de 44 «fuyards», avec ce que ce terme comporte d’ambigu, ne représente qu’une partie de la population. Sans doute était-ce trop. Mais laisser entendre que toute la population fut passée par les armes serait bien peu objectif.

R.B. veut ensuite à démontrer, que ces excès en retour favorisèrent finalement les maquisards lesquels, jusqu’au bout, restèrent populaires dans les montagnes. On avait cru comprendre le contraire…

Jean Monneret

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Indications bibliographiques

- Jean Noël, Journal d’un administrateur à Palestro, Ed. Baconnier, voir dans le livre p. 32 – note 50 de R. B. p. 189.

- M.Guily qui fut un des premiers présidents du CDHA, avait été administrateur à Palestro.

- Voir aussi I H 1651 (SHD) en plus de 1 H 3452.

- p. 145, indications de R.B. sur Ouled Djerrah rasé. Les cartes militaires l’indiqueraient

 


[1] Raphaëlle Branche, L'embuscade de Palestro. Algérie 1956, Armand Colin, 2010.

[2] D’autres comme Franz Farron laisseront entendre que les villageois furent massacrés, comme si tous avaient été passés par les armes. Ce qui inexact.

[3] Et alors que sont inclus dans cette nationalité putative les Musulmans hostiles au FLN même si leur hostilité va jusqu’au rejet de l’Indépendance.

[4] Le français de R.B. est parfois très moderne. Il faut sans doute comprendre ici : ignoré délibérément voire laissé de côté. Le dialecte français moderniste est truffé d’anglicismes.

[5] Tout le monde retint le nom de Palestro à l’époque mais le village le plus proche s’appelait Ouled Djerrah. Le plus étrange, c’est que ce nom signifie chirurgien en français. Pour un lieu où l’on achevait les blessés !! Quel paradoxe !

[6] Quels sont ces interdits ? fumer, priser, faire appel à la justice française. R.B. nous précise qu’il s’agit là de la vie ordinaire telle que la France coloniale l’avait organisée. Fumer, priser, aller au tribunal c’est cela en effet l’abjection coloniale.

[7] (comprendre sur les habitants).

[8] Comme à la suite de Dien Bien-Phu en Indochine par exemple.

[9] À 80 km d’Alger ( ? )

[10] On notera le pluriel prudent.

[11] R.B. ne nous dit pas lesquelles.

[12] Gratuite mais pas inutile car elle vise à terroriser les jeunes soldats du contingent. Ceci fut aussi contre-productif car sachant ce qui les attendait s’ils tombaient aux mains du FLN, ceux-ci se radicalisèrent alors que beaucoup étaient venus en Algérie avec bien des réticences. Tout ceci aggrava la violence générale. Mais après tout n’était-ce pas aussi le but du FLN : la montée aux extrêmes ?

[13] Lieu de cantonnement des militaires tués.

[14] Louis Rinn  Marabouts et Khouans.

[15] Si vivace que dans certains villages arabophones, une partie des habitants (à cette époque) parle berbère et l’autre un patois mi arabe mi kabyle que de purs arabophones comprennent mal.

[16] Julien Pitt-Revers. Cambridge. Essay on the Anthropology of the Mediterranean p. 215.

[17] Il semble que dans l’esprit de l’auteur, les témoignages des ecclésiastiques sont considérés comme particulièrement valables. Certes, ces personnes doivent être créditées a priori d’une valeur morale, mais les hommes, en matière de témoignage, ne sont pas immunisés, loin de là, contre le subjectivisme. Ils réagissent en fonction de leurs habitudes mentales et pas uniquement en fonction de ce qu’ils ont vu.

[18] Opération de recherche des soldats français et de chasse aux rebelles.

[19] Si tel fut le cas, on peut toujours estimer que la répression collective est en toute hypothèse une erreur dans ce type de guerre. En l’occurrence seul le FLN en aura tiré bénéfice. Mais il est facile d’écrire cela 56 ans après. Sur le moment et dans ce contexte les excès sont difficiles à éviter.

 

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 - sur ce livre : Blog-Notes, 23 décembre 2013

 

arton647

 

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Posté par michelrenard à 21:05 - - Commentaires [6] - Permalien [#]