samedi 17 février 2007

L'Afrique suicidaire (Jean-Paul Ngoupandé - 2002)

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L'Afrique suicidaire

Jean-Paul NGOUPANDÉ

 

Le discrédit qui frappe les Africains n'a pas d'équivalent dans l'histoire contemporaine de l'humanité. Pendant les siècles de la traite négrière, nous étions assurément des victimes. Aujourd'hui, nous sommes nous-mêmes les principaux fossoyeurs de notre présent et de notre avenir. Au sortir de l'ère coloniale, nous disposions d'appareils d'État certes embryonnaires et répressifs, mais qui avaient le grand mérite de remplir efficacement les missions élémentaires qui leur étaient dévolues : sécurité, santé publique, éducation nationale, entretien des voies de communication.

Aujourd'hui, les États sont liquéfiés dans la plupart de nos pays, les gardes prétoriennes et les milices politico-ethniques ont supplanté l'armée, la police et la gendarmerie, qui ne sont plus que les ombres d'elles-mêmes. L'insécurité s'est généralisée, nos routes et les rues de nos villes sont devenues des coupe-gorge.

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Milices des "Tribunaux islamiques" en Somalie (source)


La tragédie du sida nous rappelle dramatiquement qu'avec des administrations efficaces et responsables nous aurions pu endiguer le fléau à ses débuts. Au lieu de cela, plus de 20 millions d'Africains, dont une majorité de jeunes et de cadres bien formés, ont déjà été arrachés à la vie, victimes des tergiversations de nos États et d'une ambiance sociale délétère et ludique où le sens de la responsabilité individuelle et collective s'est évaporé. Les crises politico-militaires et les violences de toutes sortes, l'appauvrissement des États pris en otage par des coteries prédatrices, la propension des dirigeants à se préoccuper essentiellement de leur sécurité et des moyens de conserver le pouvoir, tout cela a conduit au fait qu'un secteur aussi décisif pour le présent et l'avenir que l'éducation est naufragé un peu partout.

L'insécurité et le désordre général, la criminalisation rampante d'États de plus en plus contrôlés par des systèmes mafieux, les lourdeurs administratives et l'absence de règles transparentes occasionnées par une corruption endémique font que les investisseurs privés ne se bousculent pas à nos portillons, loin de là. Même les donateurs publics nous considèrent désormais comme des puits sans fond et des cas d'acharnement thérapeutique.

Plus de quarante ans après la vague des indépendances de 1960, nous ne pouvons plus continuer d'imputer la responsabilité exclusive de nos malheurs au colonialisme, au néocolonialisme des grandes puissances, aux Blancs, aux hommes d'affaires étrangers, et je ne sais qui encore. Il faut que nous acceptions désormais d'assumer : nous sommes les principaux coupables.

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Le basculement de nos pays dans la violence, le laxisme dans la gestion des affaires publiques, la prédation sur une vaste échelle, le refus de nous accepter entre ethnies et régions, tout cela a des causes principalement endogènes. L'admettre sera le début de la prise de conscience, et donc de la sagesse.

On me dira que c'est dédouaner trop facilement la responsabilité de l'extérieur. Mais les accusations de ce type, nous n'avons fait que les proférer depuis quarante ans, surtout nous, les intellectuels. Le problème aujourd'hui, c'est que les accusés ne prêtent plus la moindre attention à nos réquisitoires qui ont, soit dit en passant, pris un bon coup de vieux, parce que le monde dont nous parlons n'est plus le leur.

Nos jérémiades, nos gesticulations ne touchent plus personne outre-Méditerranée et outre-Atlantique. Je crains en réalité que nous ne nous trompions de planète. Depuis la fin du conflit idéologique entre l'Est et l'Ouest, nous ne sommes plus un enjeu parce que nous ne pesons plus dans la nouvelle compétition, celle de la conquête de marchés porteurs.

Un et demi pour cent des échanges commerciaux dans le monde (dont 40 % pour le pays de Mandela) : voilà ce que représente l'Afrique subsaharienne sur le nouvel échiquier de notre planète. Autrement dit, nous ne sommes rien, et nous n'avons pas voix au chapitre. Cela se constate aisément, pour peu que nous prêtions attention aux préoccupations des grands décideurs, aux flux commerciaux et aux centres d'intérêt des médias.

Il y a donc pour nous, en ce début de IIIe millénaire, une urgence absolue : nous préoccuper de ce que nous avons à faire nous-mêmes pour tourner le dos à la logique de l'autodestruction, tenter de nous réinsérer dans l'économie mondiale, et tout essayer pour en finir avec la marginalisation.

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Le premier signe attendu de nous par les rares bonnes volontés qui s'expriment encore en faveur de l'Afrique est que nous commencions enfin à pointer du doigt la racine du mal africain : nous-mêmes, autrement dit nos dirigeants, nos élites, et même nos populations dont la résignation parfois désarmante laisse le champ libre aux seigneurs de la guerre et offre une masse de manœuvre aux gouvernements tribalistes et prévaricateurs. Un début de visibilité de notre prise de conscience plaiderait en notre faveur et encouragerait ceux qui croient qu'il n'est pas raisonnable de gommer du jeu mondial plus de 700 millions d'Africains subsahariens.

Car là est l'autre facette du débat sur l'Afrique : c'est le sens qu'il convient de donner à l'afro-pessimisme radical. Sous prétexte qu'il y a des blocages entretenus par les Africains eux-mêmes et qui créent des problèmes apparemment insolubles, le point de vue qui se répand de plus en plus dans les pays développés est qu'il faut ignorer définitivement le continent noir puisqu'il se révèle congénitalement incapable de se prendre en charge. Donc, l'Afrique, ça n'existe plus, c'est perdu pour le développement, et cela devient même problématique pour l'assistance humanitaire, la dernière chose que l'on puisse y faire.

Incroyable myopie ! Ce continent jouxte l'Europe : une quinzaine de kilomètres par le détroit de Gibraltar, et environ 200 kilomètres séparant le cap Bon de la Sicile. La décomposition d'un continent si proche ne peut pas ne pas poser de problèmes au nord de la Méditerranée. Le 11 septembre 2001 nous enseigne que l'interdépendance est plus que jamais la règle sur notre planète, et que les problèmes sont bien plus partagés qu'on ne le pense généralement. Il n'y a pas de cloisonnement étanche.

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À l'occasion du sommet qu'il a organisé à Dakar le 17 octobre dernier, et qui n'a malheureusement pas mobilisé beaucoup de dirigeants africains, le président Abdoulaye Wade a eu cette formule tout à fait pertinente : l'Afrique est devenue une vaste passoire pour toutes sortes de trafics. Il suffit d'observer la "sécurité" dans nos aéroports et à nos frontières terrestres et maritimes, la facilité avec laquelle des étrangers peu recommandables peuvent se procurer nos passeports diplomatiques, les valises tout aussi "diplomatiques" servant à faire passer en fraude diamants, or, devises (y compris de la fausse monnaie), drogue et toutes sortes d'objets délictueux.

D'accord donc pour que nos amis français nous interpellent fermement quant au délitement de nos pays, dont nous portons la responsabilité principale. Il ne faut pas qu'ils aient peur de nous dire la vérité en face. Le complexe du colonisateur n'a plus lieu d'être : l'amitié doit désormais se nourrir de vérités, y compris les vérités crues.

Les pires pour nous, ce sont ceux qui jouent à nous caresser dans le sens du poil. La tape sur l'épaule est certes un geste amical, à condition qu'elle ne nous conforte pas dans l'idée infantilisante selon laquelle nous sommes les gentilles et innocentes victimes d'un complot international contre l'Afrique. Il ne faut plus nous flatter. Quant à nous, nous gagnerons en crédibilité à partir du moment où nous serons capables de nous regarder en face, pour reconnaître enfin que tout ce qui nous arrive est d'abord de notre faute. Nous serons plus crédibles pour dire à tous ceux qui considèrent l'Afrique comme un continent perdu qu'ils ont tort.

Elle est certes en panne, mais décréter sa mise hors jeu définitive ne règle aucun problème. Entre la condescendance, qui signifie mépris et infantilisation, et l'abandon qui ne dit pas son nom et qui est une forme de politique de l'autruche, il y a place pour un regard responsable sur la crise africaine.

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Un tel regard commence d'abord par s'éloigner des idées reçues, en particulier les généralisations hâtives et les conclusions radicales. L'Afrique est un continent. C'est le premier rappel élémentaire à formuler. Sur 53 États, il s'en trouvera bien 2, 3 ou 4 pour prendre le chemin du sérieux. Seule une observation attentive et non dogmatique permettra de les identifier. Dans cette hypothèse, l'intérêt de l'Afrique, de l'Europe et du monde commanderait qu'ils soient franchement appuyés, au lieu du saupoudrage qui n'a jamais induit un cycle de développement. Un appui franc et massif accordé à des pays manifestant clairement une volonté de s'en sortir par le sérieux et le travail acharné servirait le contre-exemple pour les mauvais gestionnaires.

C'est d'ailleurs ce qu'avait indiqué le président Mitterrand lors du 16e sommet des chefs d'Etat de France et d'Afrique en 1990. Erik Orsenna était à ses côtés et aurait, dit-on, fortement inspiré le désormais célèbre discours de La Baule. L'attention excessivement concentrée sur les seigneurs de la guerre est, de ce point de vue, un autre piège qui guette le continent. Aujourd'hui, mieux vaut être un chef rebelle ou un président casseur pour retenir l'attention de la communauté internationale, plutôt qu'un gestionnaire sérieux et discret.

Jean-Paul Ngoupandé
ancien premier ministre centrafricain,
député d'opposition en exil.
Le Monde, 18 mai 2002

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mercredi 25 octobre 2006

les chemins de fer à Madagascar (1901-1936), une modernisation manquée (article de Jean Frémigacci, revue Afrique & Histoire)

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les chemins de fer de Madagascar

(1901-1936) :

une modernisation manquée

un article de Jean FRÉMIGACCI

dans le n° 6 de la revue Afrique & Histoire



L'âge des chemins de fer à Madagascar risque d'avoir été bref. De 1901, qui vit l'ouverture du premier chantier, à 1936, un embryon de réseau de quelque 860 kilomètres fut constitué. Mais, en 2001 sur les 4 lignes qui le composaient, seul le FCE (Fianarantsoa-Côte-Est, 163 km) était encore animé par un modeste convoi quotidien, alors même que le problème des transports était plus aigu que jamais. Depuis, le TCE (Tananarive-Côte-Est, 369 km) a repris du service pour l'acheminement de pondéreux, les hydrocarburesanivorano_chemin_de_fer principalement. Mais la tentative de remise en service du TA (Tananarive-Antsirabé, 158 km) s'est soldée par un déraillement de bien mauvais augure. Dans le contexte politique et idéologique actuel qui privilégie la privatisation de toutes les activités économiques, l'avenir dees chemins de fer malgaches est plus qu'incertain.

Or, incriminer la mauvaise gestion des Républiques successives depuis 1960 n'est pas une explication suffisante. Car une analyse remontant aux origines de ces voies ferrées fait apparaître clairement que l'entreprise a été dès l'origine mal pensée et encore plus mal exécutée. Le calcul économique resta déficient, ce qui rendait illusoires les espérances de développement, elles-mêmes obérées par de sévères contraintes, qu'il s'agisse des conditions de financement, du parasitisme d'intérêts particuliers ou d'effets pervers source de blocage économique. Et surtout, la réalisation fut menée au prix d'un coût social et humain très élevé, qui éclaire notamment les origines de l'insurrection de 1947 dont les chemins de fer furent les axes et la cible, et au-delà, l'hostilité des populations à une modernité toujours perçue comme oppressive.

Jean Frémigacci, Afrique & Histoire, n° 6, p.163

* la suite dans le n° 6 de la revue Afrique & Histoire, novembre 2006


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le FCE est la ligne de chemin de fer Fianarantsoa-Côte-Est


- Jean Frémigacci, maître de conférence à l'université Paris I-Panthéon Sorbonne


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source

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dimanche 14 mai 2006

Afrique-histoires


Afrique-histoires





(à venir)




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art rupestre au Sahara, mi-holocène (période commencée il y a 10 000 ans)




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