dimanche 29 mars 2009

Essai sur la colonisation positive

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Marc Michel,
Essai sur la colonisation positive



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- Marc Michel, Essai sur la colonisation positive. Affrontements et accommodements en Afrique noire, 1830-1930, éditions Perrin, avril 2009.

L'historien, spécialiste de la colonisation, répond ici à la polémique qui a nourri les débats il y a peu. Depuis la fin du commerce honteux jusqu'à l'apogée de la domination coloniale, il s'attaque aux idées reçues, "trop simples" dit-il, et veut insuffler le doute dans nos esprits…
Il y a comme une malédiction.
D'abord, on oublie des faits jadis connus de tout Français : par exemple, que la France et l'Angleterre furent au bord de la guerre pour un endroit perdu du Nil, Fachoda ; que des centaines de milliers d'Africains vinrent combattre en Europe ; que les Zoulous ont mis fin au rêve bonapartiste en tuant le prince héritier, etc.
Ensuite, on multiplie les inepties. On jauge la colonisation à l'aune de ses bienfaits ou de ses méfaits ; on prétend que les Africains ne sont pas "entrés dans l'Histoire" ; on assimile colonisation et extermination sans réaliser combien le jugement est anachronique et déplacé.
Marc Michel, historien spécialiste consacré des études africaines, passe au tamis de sa longue expérience cette lancinante question du "positif" et du "négatif" de la colonisation. Dans un essai passionnant, il remet à l'endroit un siècle et demi d'histoire coloniale.

Professeur émérite à l'université de Provence, Marc Michel a publié notamment une biographie de Gallieni, L'Appel à l'Afrique (1914-1918), et Décolonisations et émergence du tiers monde.

Marc








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diffa offerte aux Européens par une notabilité arabe

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les ouvrages de Marc Michel


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commander : Les Africains et la Grande Guerre. L'appel à l'Afrique, 1914-1918, Khartala, 2003.

Pendant la Grande Guerre, 200 000 "Sénégalais" d'AOF ont servi la France, plus de 135 000 sont venus combattre en Europe, 30 000 d'entre eux, soit un sur cinq, n'ont jamais revu les leurs.
Dans le malheur de la guerre, ces sacrifiés ne le furent ni plus ni moins que leurs frères d'armes, les fantassins de la métropole. Néanmoins, leur sacrifice constitue encore aujourd'hui un élément très sensible des relations entre la France et l'Afrique. La "cristallisation" des pensions, autrement dit le gel de la dette contractée par la métropole, reste au coeur du contentieux. C'est l'histoire de cet engagement des Africains au service de la France que retrace d'abord ce livre.
La participation des Africains à la Grande Guerre ne se borne pas à cet impôt du sang. Profondément secouée par une série de catastrophes, sécheresse, épidémies, disette et famine, l'Afrique occidentale française est d'abord confrontée à une crise brutale provoquée par l'entrée en guerre ; puis elle est soumise à un effort de production sans précédent en direction de la métropole. La sortie du conflit ne s'effectue pourtant pas dans le désastre et les révoltes généralisées ; Blaise Diagne, seul Noir "médiatique" à l'époque, réussit même à mener à bien un tout dernier recrutement, au-delà de toute espérance.
Mais, comme le montre ce livre, une AOF nouvelle émerge où s'enracinent des germes de protestations modernes. Enfin, la Grande Guerre a modifié de façon plutôt positive les regards réciproques entre Africains et Français ; mais elle a aussi ouvert la voie à un infâme réquisitoire de "la Honte Noire" ("die schwarze Schande"), récupéré dans l'arsenal du racisme hitlérien. C'est aussi la genèse d'un imaginaire empoisonné que veut éclairer ce livre.


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commander : Décolonisations et émergence du tiers monde, Hachette, 2e édition, 2005.

En 1939, les empires coloniaux semblaient à leur apogée.
25 ans plus tard, ils ont pratiquement cessé d'exister. Comment expliquer ce phénomène majeur du XXe siècle, les décolonisations des peuples soumis à la domination de l'Europe ? Les étapes de ce processus sont examinées ici à la lumière des relations internationales. Les décolonisations ont constitué, en effet, un facteur décisif du passage d'un monde bipolaire, celui de la Guerre froide, au monde multipolaire et chaotique contemporain.
Elles ont contribué à l'émergence d'un nouvel acteur sur la scène internationale : le tiers monde.


Jules_Isaac        















commander : Jules Isaac, un historien dans la Grande Guerre - Lettres et carnets, 1914-1917, Armand Colin, 2004.

Mobilisé en août 1914, à 37 ans, l'historien Jules Isaac partagea la vie des fantassins pendant plus de trente mois sur l'Aisne, en Champagne, à Verdun, avant d'être blessé et évacué de son observatoire de la forêt de Hesse, au-dessus de Vauquois, à la fin juin 1917.
Pendant toute cette période, il échangea avec son épouse Laure une correspondance très régulière relatant sa vie au front, et la barbarie quotidienne à laquelle, comme tous ses camarades, il était confronté. Ces lettres inédites, poignantes et lucides, puisqu'elles témoignent à la fois d'une expérience personnelle et du regard de l'historien sur l'événement, sont ici réunies pour la première fois. Un apport capital à la mémoire d'un conflit dans lequel on s'accorde à voir, à juste titre, la matrice du XXe siècle.


Gallieni
















commander : Gallieni, Fayard, 1989.

Patriote, républicain, laïc et colonial, Gallieni fut à l'unisson de ces modérés qui façonnèrent la IIIème République dans le sillage de Gambetta.
Il fut certainement aussi le général qui, jusqu'à la victoire de 1918, atteignit une popularité que seul Boulanger avait égalée. Elle reposait sur la reconnaissance émue que lui témoigna le petit peuple de Paris dont, aux heures les plus sombres de 1914, il avait galvanisé la résolution et dont il avait partagé le sort. Quant à l'homme, il demeura simple toute sa vie, même s'il ne dédaigna pas, au faîte de sa carrière, les attraits de la gloire et du pouvoir, et sa vie privée ne donna prise à aucune médisance (seuls l'éloignement et les soucis d'argent assombrirent un moment son bonheur familial).
Autoritaire, il le fut ; arbitraire, jamais. Austère, il le fut aussi, mais ennuyeux, jamais. Homme d'ordre mais figure originale, il ne se laissa jamais enfermer par les préjugés. Surtout, si l'on retient l'image du gouverneur militaire de Paris au visage sévère derrière ses lorgnons, on doit tout autant retenir celle du jeune homme ardent qui piaffait de s'enfoncer au coeur de l'Afrique et se prit d'une véritable fièvre d'écriture que celle de l'homme mûr prenant plaisir aux joies familières au milieu des siens.
Esprit moralisateur mais jamais étroit, il incarna à sa manière l'honnête homme de la IIIe République, belle illustration des vertus de la "médiocratie" du temps.

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commander
: La colonisation européenne, Documentation photographique, 2004.


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mercredi 11 mars 2009

Léon Humblot à la Grande Comore (photos)

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quelques photos de la Grande Comore,

sur plaques de verre,

provenant de Léon Humblot


Léon Humblot (1852-1914), le "grand sultan blanc" était un naturaliste que le Museum d'histoire naturelle de Paris envoya aux Comores en 1883. Par son initiative personnelle et l'accord avec le sultan Saïd Ali (1885), il permit finalement à la France de prendre le contrôle de cette île. Léon Humblot devint Résident de la Grande Comore de novembre 1889 à juin 1896.

 

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Léon Humblot


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Léon Humblot, à droite ; au milieu, il s'agirait de Georges Laurent,
ingénieur agricole de la société la France coloniale à partir de fin mai 1899
(communication de son petit-fils Jean-Luc Laurent, mai 2009)

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Georges Laurent, à Anjouan (photo transmise par son petit-fils Jean-Luc Laurent,
mai 2009 ; les autres photos de cette page sont dues à M. Dulac)

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légende (à venir)


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dessin dû à Saïd Ali (?)

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à droite, Léon Humblot

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légende (à venir)



Ces images inédites nous ont été fournies très aimablement  par M. Dulac, arrière-petit-fils de Léon Humblot qui vient de verser copie de sa collection aux Archives nationales d'outre-mer (Anom, anciennement Caom, à Aix-en-Provence).

Marie-Hélène Degroise, conservatrice aux Anom explique que les Archives nationales d'outre-mer "conservent déjà un très bel album (FR ANOM 8Fi15) de clichés réalisés par Léon Humblot, lorsqu'il était à la fois le directeur-fondateur de la compagnie de plantes à parfum et le résident de France à Anjouan, ainsi qu'un fonds de plaques de verre venant de la Société Comores-Bambao (FR ANOM 151AQ), qui a racheté la compagnie de [Léon Humblot] dans les années 1930".

Michel Renard

- lien vers la notice de ces archives : FR Caom 151 AQ 1 à 27


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Léon Humblot figure-t-il sur cette carte postale ancienne ?

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Cette carte, légendée, "la mosquée dans un village", semble avoir saisi une scène sur laquelle figure Léon Humblot. Ne serait-ce pas lui, tout à fait à droite, vêtu de ses habituels chemise et pantalon blancs, la barbe fournie et le front dégarni, tenant de sa main droite un casque colonial ?

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photo_lg_comoros
source


la Grande Comore

Alfred MARTINEAU (1933)

La Grande Comore est un long fuseau de 70 kilomètres de long sur 15 de large en moyenne ; sa superficie est 90 000 hectares. En cet espace si resserré par la mer se dresse un massif montagneux, que domine, à 2 400 mètres, un volcan éteint. Sauf de rares parties, où la couche de terre est assez épaisse pour permettre des cultures, le reste de l'île n'est qu'un amas de laves, recouvertes de mousse et parfois d'un peu d'humus, dans les anfractuosités desquelles poussent cependant de fort beaux arbres, d'une très grande puissance.

Pas le moindre ruisseau ; deux sources seulement d'un très faible débit, l'une au nord, l'autre au sud ; des puits d'eau saumâtre en bordure du littoral, telle est l'île, l'une des plus pittoresques pourtant et l'une des plus attachantes qui soient au monde. La population y est assez dense, 50 à 60 000 habitants, répartie en un certain nombre d'agglomérations, toutes situées au bord de la mer. Pas une seule habitation dans l'intérieur, où il n'y a ni eau ni terres de culture. L'eau de pluie est partout recueillie dans des citernes.

de petits sultanats rivaux

On ignore tout des origines de cette île, qui, se trouvant sur la route de Zanzibar à Madagascar, aurait été sans doute la relâche obligatoire de tous les navires naviguant dans ces parages, si des rades avaient offert aux navires une sécurité suffisante : on lui préférait Anjouan, où la mer est moins agitée. Elle fut islamisée de très bonne heure et, selon les habitudes moyenâgeuses, était divisée en sept ou huit sultans indépendants, lorsqu'elle se trouva en contact avec les Européens.

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Fomboni en Grande Comore

Le plus important de ces États était celui de Bambao, au centre de l'île, avec Moroni pour capitale ; puis venaient ceux de Badjini, chef-lieu Foumboni, - Mitsamiouli, avec un chef-lieu du même nom ; - Hammamet ; - Boundé et Houachili. Or, vers l'année 1850, régnait à Moroni un souverain, du nom d'Hamet. [Ahmet] Ce sultan fut naturellement en guerre avec ses voisins et, après des alternatives de succès et de revers, finit par être vaincu et détrôné. Vainement il sollicita l'intervention de la France, qui venait de s'établir à Mayotte ; elle se désintéressait encore des autres îles de l'archipel. Ahmet se réfugia à Anjouan, où l'une de ses filles épousa Saïd Omar, le fils du sultan régnant Abdallah. De cette union naquit un fils, Saïd Ali, dont le nom devait être tant de fois prononcé.

Des années passèrent et Hamet [Ahmet] mourut. Mais il vint un jour où Saïd Ali, ayant grandi, songea à faire valoir les droits qu'il tenait de sa mère. Il vint à Moroni et fut proclamé sultan de Bambao. restaient les autres princes, ses rivaux. Il ne pouvait songer au succès définitif qu'avec l'appui d'une puissance étrangère et demanda celui de la France. Un de ses rivaux demanda celui de l'Angleterre. Pour compliquer la situation, les Allemands qui - nous sommes en 1884 - rêvaient de se constituer un empire dans l'Afrique orientale avaient débarqué des hommes à la Grande Comore et leur drapeau avait même été arboré sur les hauteurs qui dominent Foumboni.

le rôle joué par Léon Humblot

La situation fut sauvée d'une façon providentielle par un naturaliste français, qui se trouvait depuis dix-huit Humblot__11_mois dans l'île, à la recherche des orchidées les plus rares ; ce naturaliste ne craignit pas de sortir de son rôle d'explorateur pour faire remplacer le drapeau allemand par le drapeau français et pour traiter, au nom de la France, la reconnaissance de Saïd Ali comme souverain de la Grande Comore. Ce naturaliste était M. Humblot.

L'accord provisoire entre M. Humblot et Saïd Ali ne reçut pas l'agrément intégral de notre gouvernement qui n'osa pas accepter le protectorat qu'on lui offrait et laissa à M. Humblot le soin d'aller comme il l'entendrait et au mieux des intérêts de la France.

M. Humblot conclut avec Saïd Ali, le 5 octobre 1885, un traité régulier en vertu duquel Saïd Ali, sans reconnaître un protectorat qu'on négligeait, s'engageait à n'accepter celui d'aucune puissance étrangère dans le consentement de la France. En vertu du même traité, Saïd Ali donnait à M. Humblot en toute propriété, sans impôt ni location, toutes les terres dont il pourrait avoir besoin et s'engageait en outre à n'accorder aucune autre concession, qu'avec l'assentiment de M. Humblot.

C'était mettre l'île sous le protectorat effectif, non de la France, mais d'un Français. Il est vrai que Saïd Ali, simple sultan de Bambao, disposait en faveur de M. Humblot de terres qui ne lui appartenait pas, de même qu'il disposait aussi en faveur de la France d'un protectorat éventuel sur des sultanats indépendants. Comme toute question mal posée, cette convention allait peser lourdement sur les destinées de la Grande Comore. Illusoire en 1885, elle se posa avec toutes ses conséquences, le jour où Saïd Ali devint sultan de l'île entière et où le protectorat français fut officiellement établi.

sultan_Sa_d_Ali

Ce jour n'allait pas tarder. Les Anglais acceptèrent sans récriminer la convention du 5-octobre, mais il n'en fut pas de même des Allemands qui, n'ayant pas qualité pour intervenir directement, poussèrent à la résistance le sultan de Badjini. La guerre tourna mal pour Saïd Ali, qui ne tarda pas à être assiégé dans sa capitale et réduit à la dernière extrémité. Dans cette occurrence, il ne fut pas malaisé à M. Humblot de faire valoir au gouvernement de Mayotte que le succès du sultan de Badjini équivaudrait à un succès de l'Allemagne et à l'établissement d'un protectorat étranger sur la Grande Comore.

Le gouverneur vint à Moroni avec le Labourdonnais, dont les feux mirent en fuite l'armée d'investissement. Saïd Ali, rétabli en ses États, reconnut aussitôt le protectorat de la France, qui le reconnut par contre comme sultan de la Grande Comore (1886).

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l'aviso Labourdonnais (1875-1893)

les conflits de pouvoir

Comme conséquence du traité de 1886, la France envoya à la Grande Comore un résident, M. Weber, pour assister Saïd Ali. Ce résident se heurta tout d'abord aux difficultés créées par le traité de 18856, partout où il rencontrait M. Humblot, ses privilèges et ses exemptions. Il en prit du dépit, de la mauvaise humeur et comme une colère secrète de sentir à tout moment ses efforts paralysés et sa volonté tenue en échec. Dès lors commença entre M. Humblot et l'administration une lutte qui n'a jamais cessé.

Dans les premiers conflits, M. Humblot fut soutenu par Saïd Ali, qui lui témoignait ainsi sa reconnaissance, et cette situation dura jusqu'en 1889, date où, pour détruire cet antagonisme naissant, le gouvernement confia à M. Humblot les fonctions de résident.

Cette abdication devait amener M. Humblot à encourager la conquête de l'île tout entière par Saïd Ali, pour qu'il put retirer lui-même tous les avantages contenus dans le traité de 1885. De là une série d'actes qui mécontentèrent les indigènes et provoquèrent en 1890 une révolte de Badjini et en 1891 une insurrection de l'île presque tout entière. Saïd Ali, traqué jusqu'en ses propres États, dut abandonner sa capitale et se réfugier à Mayotte. L'appui de la France l'y attendait ; le gouverneur détacha un navire de guerre et l'autorité de Saïd Ali fut rétablie. On en profita pour réaliser l'unité effective de la Grande Comore, en supprimant tous les sultans et en centralisant entre les mains d'un seul vizir toute l'action administrative. Les cadis et les chefs de village furent maintenus, mais placés entre les mains du sultan et du résident.

Comme le traité de 1885 avait amené les premiers conflits entre l'administration et M.-Humblot, le triomphe de Saïd Ali amena sa rupture avec le concessionnaire privilégié de la Grande Comore. Saïd Ali avait pris avec lui des engagements en 1885 ; il fallait les tenir ou entrer en lutte : Saïd Ali entra en lutte.

Malheureusement pour lui, le texte des conventions était formel et l'esprit n'en venait pas corriger la lettre. M. Humblot, agissant au nom d'une société, ne se croyait pas en droit de transiger sur les privilèges qui lui avaient été accordés et s'entêtait dans une opposition qui tenait autant à son caractère qu'à la validité de ses droits. L'opposition entre les deux hommes devint tellement vive que, quand M. Humblot fut victime d'une tentative d'assassinat en août 1893, tout le monde accusa Saïd Ali d'avoir été l'instigateur du crime. Cependant Saïd Ali était innocent, comme l'ont démontré les enquêtes administratives et judiciaires.

Les relations restèrent ainsi très mauvaises entre le sultan et le résident, jusqu'au jour où, par un attentat inexcusable, un navire de guerre français étant arrivé à Moroni, Saïd Ali fut invité à s'y rendre, sous prétexte d'une fête. Pendant la nuit, le navire leva l'ancre avec son hôte royal, qu'il conduisit à Mayotte, puis à Diego-Suarez et enfin à la Réunion.

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Saïd Ali, ex-sultan de la Grande Comore

Le contre-coup fut le retrait à M. Humblot de ses pouvoirs, titre et fonctions de résident, qui furent à nouveau confis à un administrateur de carrière. Et de nouveau ce fut la lutte avec M. Humblot, lutte d'amour-propre et d'autorité où il est parfois difficile de dégager exactement les responsabilités. Les accusations mutuelles des intéressés amenèrent à plusieurs reprises le département à envoyer des missions d'inspection, dont les conclusions ne furent jamais les mêmes.

Tandis que M. Humblot, le grand sultan blanc, professait comme opinion que les campagnes de presse coûtent trop cher et qu'il y a moins de désavantages pour un homme à se laisser attaquer qu'à se faire défendre, Saïd Ali était en rapport avec des publicistes qui essayaient de passionner l'opinion et agissaient sur le parlement lui-même. Ils obtinrent en effet que le sultan dépossédé revînt dans ses États, mais pour quelques semaines seulement et après un acte d'abdication régulière, qui sanctionnait en fait sa dépossession de 1893 (convention du 12 septembre 1909).

Un procès en reddition de compte, qui dura une vingtaine d'années, s'ouvrit en même temps devant les tribunaux pour apprécier si M. Humblot n'avait pas abusé des avantages que lui avait donnés l'acte de 1885 ; il portait sur plusieurs centaines de milliers de francs et aboutit à l'obligation pour la Société de la Grande Comore de payer à l'ancien souverain ou à ses ayant-cause une somme de 10 000 francs.

un grand seigneur

M. Humblot est mort en 1914 à Niombadjou, sa demeure préférée. On a jugé diversement son rôle : il est certain qu'il s'est établi et consolidé à Grande Comore par des procédés qui rappellent vaguement ceux de Pizarre et de Fernand Cortez : comme les deux grands conquérants espagnols, il a mis au service de sa propre fortune une volonté et une énergie qui firent l'admiration de tous ceux qui l'ont connu ; comme les deux grands Espagnols, il a estimé que la morale proprement dite ne relevait pas de la conquête ; mais il y avait, dans tous ses actes, des allures de grand seigneur qui plaisaient et dans ses relations personnelles des délicatesses de sentiment qui touchaient. C'était un homme et c'est un nom qui mérite de ne pas être oublié.

Alfred Martineau, tiré de Histoire des colonies françaises,
dir. Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (1929-1933), tome VI, 1933, p. 292-297
(les intertitres sont de nous)
notice biographique sur Alfred Martineau

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source


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Ville de M'Roni, panorama de la ville, partie du palais de Said'Ali et de la Résidence,
décembre 1897 ; photo: Henri Pobéguin 
(source)


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liens

- photos de Léon Humblot, déposées à la Société de Géographie, sur le site comores-online.com

- deux clichés dus à Léon Humblot, sur le site du vice-rectorat de Mayotte

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à droite, Léon Humblot, au centre Georges Laurent
(cliché fourni par M. Dulac)

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mercredi 25 février 2009

histoire de Mayotte

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Mayotte : entretien

avec le professeur Jean Martin

Professeur émérite d’histoire à l’Université de Lille III, spécialiste de la colonisation et de la décolonisation, du monde musulman au XIXe siècle, ainsi que des Comores, est l'auteur d'un ouvrage conséquent sur cet archipel, Comores, quatre îles entre pirates et planteurs (l'Harmattan, 1983 et 1984 ; rééd. 2000). Jean Martin nous raconte Mayotte. - par Ismail Mohammed Ali (RFO)

 

JeanMartin120209- Ismail Mohammed Ali : On va évoquer l'archipel des Comores et l'une de ses îles, Mayotte. Dites-nous : "Rêvez-vous d'île plus verte que le songe ?"
Jean Martin : Dixit Saint-John Perse qui disait « J’ai rêvé d’île plus verte que le songe ». Oui, je crois que je suis très insulaire. On m’a souvent fait remarquer, pas très charitablement, que ça correspondait à une faille de caractère, mais j’ai toujours aimé les îles. « Je suis un homme des îles qui regarde passer les cargos » a dit l’écrivain Le Clézio, plus près de nous.

- Quand avez-vous entendu parler pour le première fois de cet archipel des Comores ?
Jean Martin : Cela remonte à mon adolescence. Il y avait dans le grenier de mes grands-parents de vieux livres que plus personne ne lisait sauf moi. Notamment un ouvrage, qui datait de 1890 environ, qui s’appelait Nos colonies, qui passait en revue tous les territoires de l’empire colonial français et c’est comme ça que je me suis attardé sur Mayotte et les Comores de manière générale.

- Ce qui vous a amenez, par la suite, à travailler de manière gigantesque à un double ouvrage intitulé Comores, quatre îles entre pirates et planteurs ; avec un premier tome consacré aux razzias malgaches et aux rivalités internationales du XVIIIe siècle à 1875, et un second tome sur la genèse, la vie et la mort du protectorat. Pourquoi un tel travail-?
Jean Martin : Ma curiosité pour les Comores s’explique de deux manières. D’une part, mon intérêt pour les îles, je viens de vous en parler. Ce qu’on appelle la mezzophilie ou plus simplement le tropisme insulaire. J’ai toujours aimé les sociétés insulaires et d’autre part mon attrait pour l’islam. Or aux Comores, les deux se rejoignent : l’insularité et l’islam. J’étais en quête d’un sujet de thèse et celui-là m’est venu tout naturellement à l’esprit.

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- Dans l’avant-propos de votre ouvrage Comores, quatre îles entre pirates et planteurs, vous écrivez, je vous cite «En entreprenant de l’histoire de l’archipel des Comores, de l’île de Mayotte et des sultanats de Mohéli, Anjouan et la Grande Comore à la fin du XVIIIe siècle jusqu’à 1912, nous avons surtout envisagé de nous livrer à une étude de l’histoire de la colonisation, celle de l’instauration des Européens dans l’archipel, de leur pénétration fortuite et timide, de leurs rivalités, pour finir par la prise de possession des Comores par la France et d’une domination mal acceptée. Plus d’un siècle allait voir les quatre îles passer de sultanats africains traditionnels à celui de morne dépendance d’une grande puissance coloniale». Que voulez-vous dire par «d’une domination mal acceptée» ? 
Jean Martin : Le problème est que les Français s’établissent à Mayotte en 1843, après un traité passé en 1841, après un traité qui leur avait cédé la possession de l’île. Puis, ils établissent leur protectorat en 1886 sur les trois autres îles de l’archipel : Grande Comore, Mohéli et Anjouan. Cette domination française d’une grande puissance européenne n’a pas bien été acceptée par les Comoriens. Elle a engendré des révoltes. Si à Mayotte, il n’y a pas eu beaucoup de mouvements de résistances parce que l’île de Mayotte était peu peuplée, il y a quand même eu un soulèvement en 1856 avec la «Révolte de Bakari Koussou». Les travailleurs des plantations, qui étaient assez maltraités, se sont révoltés. Ce qui a mis en cause un instant, n’est-ce pas, l’ordre colonial. Quant aux trois autres îles, il y a eu des mouvements de résistance spectaculaires notamment à Anjouan en 1891. Il y a eu une révolution des paysans pauvres et des esclaves qui a menacé le protectorat français très sérieusement. Il a fallu évacuer l’île et la reconquérir au prix d’une expédition militaire.

- Qui était Bakari Koussou ?
Jean Martin : Je ne connais pas grand-chose de lui. Je suis allé à Mayotte et je n’ai pas pu recueillir beaucoup d’informations à son sujet. C’était un Sakalave. La population de Mayotte est mélangée culturellement parlant s’entend. Vous avez des individus de langue comorienne et des individus qui représentent peut-être le tiers de la population qui sont de langue malgache. Ils parlent principalement la langue sakalave et aussi dans certains villages la langue betsimisaraka, par exemple dans la baie de Bouéni. C’était un sakalave, un compagnon d’un des derniers sultans de Mayotte : Adrian Tsouli. Ce dernier a vendu son île aux Français moyennant une rente de 5 000 francs par an et quelques autres avantages. Bakari Koussou estimait peut-être que l’on ne l’avait pas suffisamment récompensé du rôle qu’il prétendait avoir joué dans la cession de l’île à la France. Toujours est-il qu’il a exploité le mécontentement des travailleurs des plantations sucrières et coloniales, mécontentement très grand et très justifié et qu’il a fomenté, donc, un soulèvement en 1856.

- Vous dites qu'il était originaire d'un village qui aurait disparu aujourd'hui ?
Jean Martin : C’est le village de Bouyouni. Bakari Koussou est désigné par les documents d’archives comme le chef de ce village ; c’eut été un village peuplé de Mayottais d’origine malgache. Or ce village n’apparait plus ou n’apparait plus comme peuplé de malgaches. Les habitants parlent la langue comorienne.

- Sait-on à quel endroit ce village se situait ?
Jean Martin : Pas exactement, vous savez il y a des déplacements. Les gens pratiquaient la culture sur brulis. Ce qui fait qu’il y avait des déplacements constants de populations et de village. Des villages qui se trouvaient à tel endroit, dix ans ou quinze ans plus tard, n’apparaissent plus au même lieu.

mayotte_mahorais_musulman- Ces Malgaches dont vous parlez, sont-ce des Malgaches arrivés aux premiers temps de l'histoire du peuplement des Comores ou alors sont-ils seulement cette vague d'hommes issus de la cour du roi d'origine malgache Adrian Tsouli fuyant son royaume du Boina au Nord-Ouest de Madagascar ?
Jean Martin : Il y a plusieurs hypothèses sur le peuplement des Comores, donc de Mayotte. Mais, il est vraisemblable que beaucoup de ces gens de langue malgache, car on hésite à les appeler Malgaches, sont en fait les anciens habitants de Mayotte. Les gens de langue swahilie, qui parlent shi-maoré (le mahorais) seraient venus par la suite. Les Comores étaient une passerelle entre la côte orientale de l’Afrique et Madagascar. Ces Malgaches comme on les appelle ici correspondent aux Austronésiens. Ils étaient aussi présents sur les autres îles de l’archipel. Ce seraient des habitants venus du Sud-Est asiatique et qui seraient venus peuplés les Comores et Madagascar. Cette hypothèse est une hypothèse parmi tant d’autres. Vous savez il y a beaucoup de controverses. Il y a dans les universités d’Afrique du Sud des tenants de la thèse des bantous qui vous diront que les Bantous ont peuplé les Comores avant toute autre population. Ce qui est quand même difficile à admettre. Les Bantous n’ont jamais été de grands constructeurs de bateaux qui auraient fabriqué des barques suffisantes pour gagner les Comores à partir de ce qui est aujourd’hui le Mozambique.

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source de cette image

 

- Revenons à la personnalité d'Adrian Tsouli . On en entend souvent parler, mais qui était-il vraiment ? Avait-il vraiment un rôle fort dans la politique locale ?
Jean Martin : Non. Il suffit de lire attentivement ce que j’ai écrit, parce que c’est évidemment assez complexe. C’est un chef du Boina, région côtière donc sakalave du Nord-Ouest de Madagascar, qui est en difficulté parce que l’île de Madagascar est en voie d’unification politique. Les Mernes, les habitants du plateau central, sont en train d’unifier l’île. Je crois que le roi qui régnait dans ce qui est aujourd’hui Tananarive ou Antananarivo vers 1800 avait dit à son fils : «Souviens-toi que ta rizière n’a d’autres limites que la mer». Ce qui veut dire que les Mernes ont vocation à unifier l’île sous leur autorité bien évidemment. Tous ces chefs des royaumes périphériques se sentaient menacés. C’est ce qui amène Adrian Tsouli à émigrer à Mayotte à se mêler aux guerres incessantes qui opposent les sultans comoriens entre eux.

À Mayotte, Adrian Tsouli se convertit à l’Islam, la religion pratiquée sur place, dans l’unique but de se faire admettre par la population et prend le nom de Sultan Boubah Sadiq. Il a été accepté un temps par une partie de la population. Mais, il n’avait pas beaucoup d’illusions sur la longévité de son installation à Mayotte et il savait tôt ou tard que les sultans d’Anjouan qui disposaient de forces armées bien supérieures aux siennes allaient probablement le déloger avec l’aide d’un chef betsimisaraka qui s’était établi près de la baie de Bouéni, dans le Sud de Mayotte, qui s’appelait Adrianavi. Il y a d’ailleurs une montagne au Sud de Mayotte qui s’appelle le «Boundru Dranavi» : la colline d’Adriananavi.

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Adrian Tsouli, orthographié Ardrian Souli

 

Évidemment cette île dont il risquait fort d’être bientôt chassé mieux valait la vendre au plus offrant pendant qu’il était encore temps. C’est ce qui l’amène à vouloir céder «son île». Il l’aurait tout aussi bien vendue à l’Angleterre. Mais les Anglais n’étaient pas très désireux de l’acquérir et même un missionnaire religieux et un agent politique, le Révérend Griffith a adressé à Adrian Tsouli une lettre très dure rédigée en termes très menaçants : «You are a bad man and disshevelled» etc.... Enfin bon, une lettre pleine de menaces.

Par bonheur pour Adrian Tsouli en 1840 puis en 1841, Monsieur Passot envoyé de l’amiral De Hell, gouverneurdecouverte_mayotte9 de Bourbon, qui est aujourd’hui La Réunion, fait escale à Nosy Be. Il traite avec la reine, une cousine et/ou nièce d’Adrian Tsouli, une petite reine sakalave, vend volontiers son île à La France et aussitôt Adrian Tsouli écrit à Passot qu’il voudrait bien se lier à la France par un traité analogue. Car, d’une part, il est en danger, par la menace des Anjouanais représentent pour lui et puis bien entendu il aime la France depuis toujours. N’insistons pas sur cet aspect des choses. L’année suivante en Avril 1841, Passot revient à bord d’un petit navire de guerre, «Le Colibri».

Il fait escale à Mayotte et considère que c’est une rade magnifique. Les Français recherchent une compensation à la perte de l’île de France, de l’île Maurice, qu’ils avaient perdu en 1815. Ils ne se consolaient pas de la perte de la rade de Port-Louis. Cette belle rade, ils pensent l’avoir trouvé à Mayotte. C’est comme ça que la transaction se fait assez rapidement. Adrian Tsouli recevra une pension de 1 000 piastres - piastre d’Espagne ou Taller de Marie-Thérèse, ça équivaut à 5 francs de l’époque -, donc 5 000 francs par an. Deux de ses deux enfants pourront être élèves à l’île Bourbon dans un collège s’il le désire et il aura quelques autres gratifications et cadeaux ; voilà l’essentiel du traité.

- Comment Adrian Tsouli était-il perçu par la population indigène ?
Jean Martin : Il était bien accueilli par la population sakalave, mais les Mahorais proprement dits devaient très mal admettre sa domination. Il faut dire que les Mahorais étaient très peu nombreux. La population de l’île pas estimée à plus de 5 000 habitants à cette époque-là. Certes, il n’y a pas eu de comptabilité précise ni de recensement. Il y avait fort peu d’habitants. L’île avait été dévastée par des guerres entre Ramanetaka, un autre chef malgache convertit à l’islam et établit sur l’île voisine de Mohéli, et les sultans d’Anjouan. Puisque Mayotte était un théâtre d’affrontements et beaucoup d’habitants s’étaient enfuis.

- Qui régnait à Mayotte avant Adrian Tsouli ? À qui revient la légitimité du pouvoir ?
Jean Martin : Il est difficile de parler de légitimité. Il y avait une dynastie régnante à Mayotte, un mfaoumé (un sultan). Le dernier connu s’appelait Boina Combo. Mais, il a été tué par Ramanetaka au cours des guerres qui l’opposait à Mohéli.

- Que pensez-vous de l'appellation "Comores, l'archipel aux sultans batailleurs" ?
Jean Martin : Le terme n’est pas de moi, mais d’un historien français [Urbain Faurec], l’auteur d’un petit ouvrage intitulé Les Comores, l’archipel aux sultans batailleurs. Il y a quand même eu beaucoup de conflits dans l’histoire de l’archipel des Comores : des conflits dynastiques, des luttes intestines à l’intérieur de chaque île et des luttes qui opposaient les îles les unes aux autres. On ne peut pas le nier.

sultan_d_Anjouan_intern__Nouvelle_Cal_donie
gravure tirée de l'Illustration, 1891,
le sultan Said Athmann, chef des rebelles d'Anjoun,
interné en Nouvelle-Calédonie

- On ne parle pas de la France comme le royaume aux princes batailleurs. Pourtant la France n'a pas manqué de ce conflits de se genre, notamment au Moyen-Âge...
Jean Martin : L’exemple du Moyen-Age chrétien occidental est très bon. Il est évident qu’il y avait des guerres presque constantes entre les seigneuries du territoire français et du territoire allemand, de l’Europe occidentale. Quand apparaissent les grand États nationaux et que ces guerres féodales et seigneuriales prennent fin apparait le phénomène des grandes compagnies. Les guerriers au service de tous ses seigneurs se mettent à piller le pays et à le dévaster comme ils l’ont toujours fait. Le pape trouve un moyen très ingénieux de se débarrasser d’eux en les envoyant combattre à Jérusalem en leur disant vous allez délivrer le tombeau du Christ tombé aux mains des musulmans. Or, chacun sait que les musulmans n’ont jamais empêché les pèlerins chrétiens d’aller se rendre dans les lieux Saint d’Al-Qods. Mais, il suffisait de le dire. C’est comme ça que les chrétiens sont partis pour la Palestine.

- Pour le cas des Comores, ces luttes étaient loin d'être à l'image du haut et du bas Moyen-Âge. Elles n'étaient pas sanguinaires et encore moins meurtrières, si l'on se rapporte à l'ouvrage de Damir Boulinier et Ottino, Histoire d'une ligéne royale à la Grande Comore.
Jean Martin : Oui. Une bataille acharnée aux Comores, c’était une bataille où l’on relevait sept morts sur le terrain. Dieu merci, ce n’était pas les guerres sanglantes auxquelles le XXe siècle nous a fait assister. Les royaumes de la Grande Comore étaient en voie d’unification. Encore au XVIIIe siècle, Anjouan était diffusée en deux sultanats Domoni et Mutsamudu. Il y a eu une unification de l’île sous le règne d’un sultan Aboubacar Bin Salim du nom de Sultan Ahmed (je crois). Depuis, une cheffesse coutumière régnait à Domoni, une royauté traditionnelle. Anjouan étant un État unifié s’impose forcément aux autres îles. Je pense qu’à la Grande Comore, le processus était beaucoup plus lent. Sans l’intervention coloniale française, les Grand Comoriens auraient, je pense, terminé le processus d’unification de leur île et l’auraient transformée en sultanat unique. C’est que Saïd Ali Mfaoumé a fait, me direz-vous. Mais il l’a fait avec l’aide du colonisateur. Cette unité aurait été faite fatalement au profit d’un des principaux lignages Inya Fwambaya et Inya Matswa Pirusa, ceux de l’Itsandra ou du Bambao. Le clan Mdombozi, dans le Mbadjini au Sud de l’île, n’aurait pas eu les moyens d’imposer sa domination à l’ensemble de l’île.

- Quand êtes-vous allé à Mayotte pour la première fois ?
Jean Martin : J’ai mis les pieds à Mayotte pour la première fois en 1967, et puis après j’ai été invité par la collectivité territoriale bien plus tard.

- Quand vous mettez les pieds dans cet archipel pour la première fois, quelles ont été vos impressions ?
Jean Martin : Certainement, on est dépaysé. On croit être dans un carrefour de civilisations. On a l’impression d’être à la pointe extrême de la civilisation malayo-polynésienne. Quand vous regardez certains villages de Chiconi à Mayotte, vous avez vraiment l’impression d’être dans certains villages indonésiens à Sumatra ou à Java. L’avance extrême des Malayo-polynésien et l’avance orientale des swahilis. Quoiqu’il y a quelques villages swahilis à Nosy Be.

- L'aspect swahili et africain est-il plus fort à la Grande Comore ?
Jean Martin : Certainement et peut-être moins fort qu’à Anjouan. Cette île est quand même la plus proche de la côte africaine. Elle a dû servir très longtemps de dépôt d’esclaves, transportés par boutres depuis la côte de Mozambique. Il y avait quelques individus de langue malgache sur l’île de Mohéli à Ouallah. Certains disent que ce sont les descendants des guerriers du sultan Abderrahmane (Ramanetaka), qui est mort vers 1840 dans cette île. La fille Djumbe Fatima a eu des aventures très connues...

- Quelle est la particularité de Mayotte dans l'archipel des Comores ?
Jean Martin : Elle n’a jamais été protectorat. Elle est devenue colonie française quand les Français en ont pris possession en 1843. Elle a été beaucoup plus imprégnée par la présence française que les trois autres îles des Comores. D’autre part, il y a eu un colonat important de gens, de petits colons, venus de La Réunion, qui ont développé durant un certain temps la production sucrière et par la suite celle des plantes à parfum. Avant 1841, Mayotte me parait avoir été plus ou moins une dépendance d’Anjouan, il y a bien une liste de sultans que j’ai donnée dans cet ouvrage mais j’ai l’impression que les sultans en question étaient des vassaux de ceux d’Anjouan, qui leur payaient tribut. Et des liens familiaux existaient entre les deux familles régnantes. Les sultans d’Anjouan prétendaient que les sultanats de Mayotte et de Mohéli leur appartenaient. Mohéli, ça ne fait pas de doute. Elle était une dépendance d’Anjouan. Mayotte, ça dépendait de la puissance des sultans d’Anjouan ; tantôt Mayotte se déclarait indépendante.

14_juillet___Mayotte

 

- On rapporte que le dialecte comorien d'Anjouan et celui de Mayotte [comorien oriental] seraient similaires avec quelques variantes d'accent, comme on dit également que le dialecte comorien de Mohéli serait plu sproche de celui de la Grande Comore [comorien occidental]...
Jean Martin : Cela ne m’étonnerait. Cela confirmerait la thèse de liens très étroits entre Anjouan et Mayotte. Mohéli était comme une réserve agricole et d’élevage pour les sultans d’Anjouan.

- Ce rapport de classe est-il à l'origine des problèmes que rencontrent au quotidien les Anjouanais à Mayotte ?
Jean Martin : Les Anjouanais sont mal vécus à Mayotte ; mais sont-ils bien vécus à Ngazidja [Grande Comore] ? Beaucoup de Grand Comoriens m’ont dit qu’ils supportaient mal la présence des Anjouanais. Anjouanais signifient «petits boutiquiers âpres au gain» et autres... Comme il y a beaucoup d’Anjouanais en service à Mayotte parce que cette île a été plus développée, leur présence n’est pas toujours bien admise.

- Les choses vont-elles aussi loin à la Grande Comore ? Anjouanais est devenu un terme générique...
Jean Martin : Oui, à Mayotte, «Anjouanais» est devenu un terme générique pour désigner tout immigrant indésirable. Cela ne m’étonne pas, c’est lié au statut de Mayotte, qui est restée dans la République française et qui essaie par tous les moyens de se prémunir contre l’immigration sauvage.

- Mayotte n'aurait jamais été un protectorat mais une colonie...
Jean Martin : Une colonie avant l’ensemble comorien. C’était une petite colonie dès 1843, puis en 1886, les trois autres îles deviennent des protectorats. Elles ont un résident qui représente la France. Pendant ce temps-là, le sultan règne et continue de rester en place. En 1912, il y a une loi qui annexe les îles, qui supprime les souverainetés indigènes [régime du sultanat]. Les trois îles sont annexées et il y a une colonie de Mayotte et dépendances ou des Comores. Cette colonie deviendra pendant un temps une province administrée par le gouverneur général de Madagascar. En 1975, le président Ahmed Abdallah proclame l’indépendance unilatérale des Comores. À ce moment-là les Mahorais s’y opposent et obtiennent de [la France] de former une collectivité territoriale de la République française.

pacification_Comores
"la pacification des Comores :
indigènes de l'île d'Anjouan venant faire leur soumission à la France"

- Ce fameux référendum n'a pas tenu compte de l'avis de la population comorienne (Anjouan, Mayotte, Grande Comore et Mohéli). Ce fut un décompte île par île et non global comme dans toute consultation démocratique...
Jean Martin : Il a tenu compte des populations comoriennes. Il y avait un pluriel qui avait son importance après consultation non pas de la population mais des populations. C’est ce sur quoi les Mahorais se sont appuyés pour dire évidemment que l’indépendance avait été rejetée localement par la population de Mayotte. Mayotte n’avait donc pas à suivre le chemin des trois autres îles.

- Dans votre ouvrage, vous dites : "Les Comores sont exiguës et il pouvait apparaître douteux que leur histoire pût faire l'objet d'un travail de quelconque importance". Cette exiguïté appelle-t-elle un même ensemble comorien avec une même population ou plusieurs populations ?
Jean Martin : Je serais tenté de vous répondre qu’il y a des populations comoriennes, puisqu’on voit actuellement que les Comoriens, je parle de l’ex-République islamique, paraissent rechercher une formule fédérale assez souple, qui respecte l’identité culturelle de chaque île.

- N'empêche qu'en 1975, l'ensemble des habitants de l'archipel des Comores (Anjouan, Mohéli, Mayotte et Grande Comore) avaient choisi massivement d'accéder à l'indépendance, donc de fuir la tutelle française. Au moment où les Comoriens ont marqué leur volonté manifeste d'indépendance, il n'y avait aucunement la volonté chez eux de voir quatre exécutifs à la tête de cet État-nation.
Jean Martin : En effet, cette volonté [d’une formule fédérale] se serait manifestée par la suite. C’est évident.

- Le référendum qui donne l'anti-indépendance à Mayotte et lui permet de se maintenir dans le giron français était-il légal ?
Jean Martin : Il y a un principe fondamental de l’Organisation Africaine qui est l’intangibilité des frontières coloniales. Comme vous le savez en Afrique, les États se sont formés dans les frontières qui avaient été celles de défuntes colonies et les dirigeants africains ont eu pour principe, à quelques exceptions près, de respecter cette règle fondamentale. On ne peut que les en approuver, autrement ils auraient précipité le continent africain dans des guerres à n’en plus finir s’ils avaient voulu revenir sur les frontières tracées, arbitrairement il est vrai, par le colonisateur. Mais toute frontière est arbitraire. On dit aussi qu’en Afrique continentale, il y a des tribus, des ethnies par des frontières arbitrairement établies par les colons. Mais croyez-vous qu’en Europe on n’observe pas la même chose ?

Croyez-vous qu’il n’y a pas de Basques des deux côtés de la frontière franco-espagnole, qu’il n’y a pas de Catalans des deux côtés de la frontière franco-espagnole, qu’il n’y a pas de Flamands dans le territoire français et dans le territoire de la Belgique ? Et ainsi de suite, je pourrais multiplier les exemples. Toute frontière est une convention arbitre. Alors pour les archipels, c’est plus difficile et il y a souvent des ruptures. Vous en avez un exemple, il y a pas très longtemps en Indonésie, quand l’île indonésienne de Timor (oriental), qui n’avait pas été colonisée par les Pays-Bas mais par les Portugais à la différence du reste de l’archipel, a fait sécession. Cette sécession a été reconnue par la collectivité internationale.

- Ce n'est pas le cas à Mayotte.
Jean Martin : Oui, ce n’est pas le cas pour Mayotte, car le colonisateur était le même.

centenaire_m_daille_militaire_Comores

 

- Comment l'historien que vous êtes, spécialiste des Comores et de la colonisation, voit-il la manière de certains individus à vouloir séparer l'histoire de Mayotte de l'ensemble de l'archipel des Comores ?
Jean Martin : C’est certainement une erreur de vouloir étudier Mayotte séparément des trois autres îles Comores. Il est évident qu’il y a une très grande analogie linguistique, culturelle, historique entre Mayotte et Anjouan, Mohéli et Grande Comore. Même si le régime politique de Mayotte est différent - on ne sait pas ce que sera l’avenir, mon métier est de connaître le passé et non de prévoir l’avenir, Mayotte est une des Comores.

- Est-il juste de comparer la société mahoraise à la société créole, à la société réunionnaise ?
Jean Martin : Ah non ! La société mahoraise n’est pas une société créole. La société réunionnaise a été faite de toute pièce puisque cette île était parfaitement vierge de toute présence humaine quand les Français s’y sont établis. Les Français ont été des Français, des Malgaches, des esclaves noirs, puis des coolies, des Indiens etc... C’est ainsi que s’est fait le peuplement créole réunionnais, par ce mélange, cette juxtaposition.

Mayotte a été vraisemblablement peuplée par les habitants de la zone costière de l’Afrique, les Swahilis. Le mot sahel vient de l’arabe, littoral. Ce sont ces habitants qui auraient, semble t-il, transporté des esclaves noirs de la côte d’Afrique aux Comores. Il y a toujours eu une pénétration d’Arabes venus de la péninsule arabique en petit nombre mais en continu. Ces Arabes par la religion ont imposé leur langue, au moins amené de nombreux mots de leur langue. Ce qui fait que la langue comorienne comporte aujourd’hui une syntaxe et de nombreux mots arabes. Je ne vois donc rien de comparable entre la société mahoraise et la société créole.

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photos anciennes

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photos anciennes

- Quel lien entretiennent les Comores avec l'esclavage ?
Jean Martin : L’esclavage devait être dans l’ancienne société comorienne, notamment au XVIIIe siècle, une pratique assez courante. C’était l’esclavage musulman traditionnel. Vous pouvez vous rapporter à l’article «Abd» dans l’Encyclopédie de l’Islam. C’était un esclavage patriarcal pour la bonne raison qu’il n’y avait pas d’économie de plantations très importante. Mais par la suite, avec la demande émanant des Mascareignes (Maurice [île de France], Réunion [île Bourbon]), les Comores vont devenir un pivot du trafic négrier parce que les sultans comoriens comprennent tout le bénéfice qu’ils peuvent tirer du commerce des esclaves.

Ils vont chercher des esclaves dans la côte d’Afrique, par navigation par boutre. Ils sont amenés à la Grande Comore, à Anjouan et également à Mohéli et les sultans locaux les revendent aux Européens avec des navires de plus fort tonnage. Puis en 1848, l’esclavage est aboli dans les colonies françaises, en 1833, il l’avait été dans les colonies britanniques, alors ce trafic prend fin. Mais il s’y substitue un autre trafic qui n’est qu’une autre forme déguisée de l’esclavage : le trafic des engagés libres. C’est-à-dire que les sultans comoriens continuent de faire venir des esclaves puisqu’eux ne l’ont pas aboli dans leurs États.

Des navires viennent de La Réunion ou de l’île Maurice en présence d’un délégué de l’administration, un individu monte sur le bateau. Il répond «ewa [oui]» à une question posée dans une langue qu’il ne connait pas. Et il se retrouve engagé, pour cinq ans, dans les plantations qui se trouvent à Mayotte, l’île Maurice ou à La Réunion. Au XVIIe siècle, il y avait peu de rapport entre La Réunion et les Comores, parce que les Comores étaient une escale empruntée par les navires de la route des Indes surtout à l’aller. Beaucoup d’entre eux passaient par le canal du Mozambique qui touchait Anjouan et quelque fois la Grande Comore et plus rarement Mayotte, car on connaissait mal le lagon. Mohéli n’offrait pas beaucoup de ressources.

Les relations des Comores avec La Réunion se développent au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle quand les invasions malgaches s’abattent sur les Comores. Il y a dans la période 1880/1785-1810/1815 des razzias malgaches qui s’abattent sur l’archipel des Comores et déciment sa population. Le but de ces invasions est de se procurer des esclaves que l’on ramène à la côte malgache et qui sont ensuite vendus, par exemple à Tamatave, aux négriers des Mascareignes ou d’ailleurs. C’est sûr que parmi les premiers habitants de La Réunion et de Maurice, il y avait des Comoriens.

Concernant les Comores et La Réunion, on sait aussi que certains sultans ont été invités par le gouverneur de Bourbon. En 1842, il y a eu une révolution à Anjouan et un prince comorien Saïd Hamza El Macela s’est réfugié à l’île Maurice pour des raisons de conflits dynastiques. Le sultan Saïd Ali ben Saïd Omar, suzerain de la Grande Comore, a été déporté à La Réunion par le colonisateur. C’est à la fin du XIXe siècle, quand le planteur français Léon Humblot l’a fait impliquer dans un meurtre dont il était parfaitement innocent et l’a fait déposer par les autorités françaises, notamment le gouverneur Lacascade. Il avait été déporté d’abord à Madagascar, il n’y est pas resté très longtemps et ensuite à La Réunion, où il a attendu que justice lui soit rendu. Parmi ses enfants, certains sont nés à Madagascar et à La Réunion. Sur l’île Bourbon, il a eu des enfants avec une femme créole.

- Est-il vrai que la France a envoyé des Comoriens jusqu'au bagne de Guyane ?
Jean Martin : De la Nouvelle-Calédonie, je l’ai entendu dire et c’est certain. De Guyane, je n’en ai jamais entendu parler. Il s’agissait d’opposants politiques lors de la révolution de 1891 à Anjouan et à d’autres mouvements de résistance à la Grande Comore. Il y a eu, en quelque sorte, des résistants comoriens internés, un temps, à la Nouvelle-Calédonie. Et je pense que certains se sont fixés dans cette île. Il y a en Nouvelle-Calédonie, à Bourail, que l’on appelle le village kabyle, le col des Arabes ou le village des Arabes, qui est un village musulman - vous pouvez voir le cimetière et une mosquée et une école coranique construites par des fonds saoudiens, et les habitants de ce village sont très mélangés.

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Madagascar et les îles de l'océan Indien, en 1843

Il y a des descendants d’Algériens déportés après la révolte de Mokrani en 1871, des Kabyles donc, il y a des descendants de Comoriens et tout cela s’est mélangé. Ces déportés Kabyles ou Comoriens ont eu des femmes mélanésiennes de sorte que cela a abouti à une population fortement métissée. Il y a parmi eux des Indonésiens musulmans qui sont venus s’ajouter librement. Tous ont en commun la religion musulmane. Aujourd’hui, ils seraient assez hostiles à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie et seraient plutôt loyalistes, partisans des liens avec la France.

- Actuellement on parle beaucoup de l’évolution statutaire de la collectivité départementale de Mayotte. À Mayotte, les habitants souhaitent majoritairement voir leur île évoluer en département français quand dans les autres territoires d’Outre-mer français les habitants tendent vers plus d’autonomie. Comment voyez-vous cela ?
Jean Martin : Oui... Cela parait assez singulier. Je pense que l’attachement des Mahorais à la République française n’est peut-être pas entièrement désintéressé si vous voulez mon sentiment. Les lois et les avantages sociaux auxquels peuvent prétendre les Mahorais ne sont pas un argument mineur dans leur détermination à rester français. C’est ainsi que je vois les choses ; ça contribue à faire de Mayotte une espèce d’eldorado pour la population comorienne des autres îles, notamment d’Anjouan qui vit très difficilement. Cela ne fait pas une situation très saine, parce que les Mahorais sont une population d’assistés et vous avez des Anjouanais qui sont souvent en situation irrégulière qui sont sous-payés par les Mahorais pour effectuer tout le travail qu’il y a à faire. C’est d’ailleurs la même chose en Guyane avec les Surinamais qui viennent s’y établir et c’est pareil en Martinique et en Guadeloupe où l’on voit des Haïtiens, qui viennent faire les gros travaux d’agriculture, de bâtiments et travaux publics sous-payés.

- Que pensez-vous du terme d'immigrés clandestins concernant les ressortissants comoriens des îles d'Anjouran, Mohéli et de Grande Comore, utilisé à Mayotte ?
Jean Martin : Le déplacement des ressortissants comoriens des trois autres îles des Comores vers Mayotte est, en effet une migration. Mais à partir du moment où Mayotte constitue une collectivité départementale de la République française, il y a une frontière. Autrement c’est une population qui a toujours eu coutume de se déplacer d’une île à l’autre. Depuis toujours, il y a eu des Grand Comoriens [et des Anjouanais] établit à Mayotte.

- Younoussa Bamana, ancien édile et figure du combat pour la départementalisation française de Mayotte, déclarait : «On peut toujours pisser au sommet du Mont Shoungui, mais la pisse retombera toujours en bas». Une façon assez directe de dire que l’instauration de visas en 1995 et le gonflement des effectifs de la police maritime ainsi que la montée de radars n’empêchera pas les Comoriens des trois autres îles de venir à Mayotte.
Jean Martin : C’est évident que ce n’est pas avec les bras qu’on arrête la mer. Il n’y aurait pas une île où l’argent coule à flot et les autres qui crèvent de faim... comme à Anjouan. Il y aura forcément une transfusion.

- Les Mahorais ont-ils vraiment plus à y gagner ?
Jean Martin : Il m’est difficile de répondre. Les Mahorais paraissent satisfaits actuellement de leur statut. Est-ce qu’ils le seront tout autant dans trente ou dans cinquante ans ? Je n’en sais rien. Le droit local a déjà subi des modifications, la polygamie est en voie de disparition. Mais vous savez la polygamie est en voie de disparition dans la plupart des pays musulmans. À la Grande Comore, par exemple, c’est rarissime. Il est très rare de trouver des jeunes femmes de moins de 40 ans qui acceptent le mariage polygame. Par rapport aux avantages sociaux qu’ils retirent de leur statut français, c’est quand même peu de choses. Le droit local ? Je ne sais pas s’ils se battront beaucoup pour un statut que beaucoup de pays musulmans tendent à abandonner peu à peu. Le Maroc a adopté un nouveau code de la famille qui rend la polygamie très difficile.

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cadi comorien

- Quelle est la particularité de cet islam mahorais ?
Jean Martin : C’est le même dans toutes les Comores. Les Comoriens sont musulmans sunnites de rite shaféite. C’est un islam confrérique avec des mosquées de type indonésien qui subit l’influence de l’Indonésie. C’est-à-dire des mosquées sans minarets. Les confréries sont assez bien développées, notamment la shaduliya. Il y en a d’autres comme la qadriya etc... La shaduliya serait la plus développée si l’on en juge la grande mosquée qu’ils ont construite à Moroni à la Grande Comore, où se trouve le mausolée du grand marabout El-Maarouf. Il est mort en odeur de sainteté en 1904 sur cette même île. Un islam confrérique, mais un islam bien vivant. Il est peu probable qu’il y ait des courants extrémistes. Il y a bien sûr des collèges islamiques qui se sont créés. Le problème est que ces gens ne trouvent pas d’emplois. Avec un cursus uniquement religieux, difficile de trouver à s’employer.

- L'état civil mahorais a être francisé, figé...
Jean Martin : Mais on est passé d’une civilisation de l’oralité à une civilisation de l’écrit. Les Comoriens ont toujours eu une écriture, mais c’était avant tout pour des textes religieux, de chroniques historiques, littéraires et aristocratiques. Ce n’était pas pour une écriture administrative. Or, maintenant il faut se doter d’une écriture administrative et fixer les règles de la langue comorienne ou des langues comoriennes. Je ne crois pas que ce soit une très bonne chose comme certains auteurs qui écrivent en français qui vous parlent de Ndzouani, Ngazidja, Moili ou Maore. Quand on écrit en Français, on doit désigner une île, une ville, un territoire quelconque par son nom français. Je vous parlerais de Pékin et non de Beijing, de Londres et non pas de London. Je ne vois pas l’intérêt de recourir à des termes que les Comoriens ont parfaitement le droit d’employer dans leur langue.

- Aux Antilles, les Antillais ont imposé l'enseignement du créole à l'école... N'y a-t-il pas un travail à effectuer sur le dialecte shi-maoré, notamment son enseignement ?
Jean Martin : Certainement, il y a des travaux à faire au niveau linguistique. Ce qui risque d’arriver c’est que le français se répande très largement à Mayotte et que le shi-maore soit marginalisé. Il serait très ennuyeux que cette langue ne soit parlée que dans les universités et ne soit plus qu’un objet d’étude pour des chercheurs et des savants. Enfin, on n’en est pas encore là.

propos recueillis par Ismaël Mohamed Ali
source

 

 

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géographie

mayotte1

- géologie et hydrogéologie à Mayotte

 

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bibliographie

Comores_Jean_Martin_couv

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lundi 27 octobre 2008

Binger, explorateur de l'Afrique occidentale

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un capitaine explorateur de l'Afrique

au temps des colonies

Claude AUBOIN


Présentation du livre par l'auteur

Biographie de Louis Gustave Binger (1856-1936).
Binger_assis_sous_une_tenteNé à Strasbourg, décédé à L’Isle-Adam. Explorateur de la Boucle du Niger (Mali, Burkina-Faso, Côte d’Ivoire) 1887-1889. Envoyé en mission par le gouvernement français pour délimiter les frontières entre la Gold-Coast anglaise (Ghana) et la Côte d’Or française (Côte d’Ivoire) 1892-1893. Premier Gouverneur de la Côte d’Ivoire 1893-1895. Directeur des Affaires d’Afrique au Ministère des Colonies 1897-1907.

Son exploration de la boucle du Niger, recommandée par le général Faidherbe et subventionnée par le Ministère, et qu’il réalisa pacifiquement, fut une grande réussite. Elle apporta au monde des informations géographiques, géologiques, ethniques, botaniques sur de vastes  régions inconnues de l’Afrique de l’Ouest. Jules Verne lui demanda conseils pour l’écriture d’un de ses livres. Il fit le récit de ses aventures dans un ouvrage en deux volumes qui fut un succès de librairie et constitue aujourd’hui la «mémoire» de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. La carte «Binger» fit référence auprès de l’administration, des explorateurs et des militaires, pendant de nombreuses années.

La pertinence de sa mission de délimitation de frontières, sa connaissance du pays et de ses habitants lui valurent d’être le premier Gouverneur de la Côte d’Ivoire. Il est reconnu aujourd’hui comme le «père fondateur» de ce pays comme me l’expliquait l’ambassadeur de ce pays en France.

Revenu à Paris pour raison de santé, il fut nommé Directeur des Affaires d’Afrique. Á ce poste, il dut préparer le règlement des grands problèmes africains de cette époque, et notamment l’affaire de Fachoda. Á sa mort, l’État lui fit des funérailles nationales. Il fut le grand père de Roland Barthes, le célèbre sémiologue.
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Une exposition sera présentée à partir d’Avril 2009 au Musée de l’Isle-Adam, sur le thème «Images d’une Afrique en mutation (1884-1914) autour de l’explorateur Gustave Binger», dont l’auteur est commissaire, sous le patronage de Monsieur Axel Poniatowski, député-maire de la ville, et qui accueillera bon nombre d’invités de prestige. Le livre y sera présenté.

Plusieurs conférences, sur ce même thème, sont dors et déjà prévues et organisées pour répondre à la demande de municipalités et d’associations.

La Côte d’Ivoire fait parler et écrire sur elle depuis quelques années principalement à cause du contexte politique et elle restera au devant de l’actualité dans les mois qui viennent puisque de nouvelles élections présidentielles, qui risquent d’être mouvementées, sont prévues dans les mois qui viennent.

J’ai estimé qu’il était intéressant de revenir sur la création et les premiers pas de ce pays qui fut confié à l’administration de Binger, afin de mieux comprendre ses difficultés présentes, son maillage ethnique, ses courants commerciaux mais également d’avoir une idée sur son potentiel géologique et forestier.

Claude Auboin



BENEVENT_BINGER

      

Biographie de Louis Gustave BINGER (1856-1936) Explorateur de l’ Afrique Occidentale, premier Gouverneur de la Côte d’Ivoire, Directeur des Affaires d’Afrique au Ministère des Colonies. Ayant été au cours de ses deux grandes expéditions, tour à tour, botaniste, zoologue, géographe, sociologue, géologue, ethnologue et  s’est entouré de photographes. Il a participé à la construction de l’Afrique moderne.    
Livre au format  130 x 210, de 327 pages avec 85 illustrations.

31663766
en couverture, peinture de Richard Paraire

Bon de commande
(livraison prévue début décembre 2008)
AU TEMPS DES COLONIES  «BINGER»
Explorateur de l’Afrique Occidentale


NOM :                                       PRENOM :
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Nombre d’exemplaires : ……..   X  22 €   =

Frais de port : 3,90 € pour 1 exemplaire/ 5,10 € pour 2 exemplaires
Au delà, prière de contacter l’auteur.

Chèque de règlement à l’ordre de M. Claude AUBOIN
4, avenue Binder 95290 L’ISLE-ADAM
date et signature

contact : auboin.claude@wanadoo.fr

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Binger_assis_sous_une_tente



6583359

                                 édition du 21 décembre 1889 : "Du Niger au golfe
                                de Guinée", par L.-G. Binger


A9456
Binger Louis-Gustave, (Capitaine)
Du Niger au Golfe de Guinée par
le pays de Kong et le Mossi

Paris, Société des Africanistes, 1980,
reproduction anastatique de l'édition de 1892
 

6583424
édition du 12 janvier 1890


6611714
édition du 12 novembre 1897


5686569
photographie



449px_Louis_Gustave_Binger_1856_1936
cimetière Montparnasse à Paris


timbre


Bingerville_palais_du_gouverneur
palais du gouverneur à Bingerville (Côte d'Ivoire) à l'époque coloniale...


TP_1390
...devenu aujourd'hui un orphelinat

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liens

- le blog de Claude Auboin (plusieurs documents iconographiques sur Louis-Gustave Binger)

- la mission du capitaine Binger en 1888, dans : "Document du mois : Traité entre la France et le roi de Djiéboudou, 4 mai 1897", capitaine  Valérie Caniart (Service historique de la Défense)

- Binger et le Burkina

Binger et Naaba Wobgho

Certes, Binger n'a pas joué un rôle primordial dans l'histoire du Burkina, ni même dans celle de la colonisation. Il a pourtant été l'un des premiers européens à visiter le royaume de Ouagadougou. De plus, son récit offre un témoignage des coutumes Mosse à la fin du XIXe siècle. D'ailleurs, saluer le Mogho Naaba aujourd'hui requiert le respect des règles pas si différentes de ce que l'on peut lire chez Binger.

Le compte rendu du voyage de Binger de 1887 à 1889, une somme de près de 1000 pages, publiée en 1892 par la "Société des Africanistes" est toujours une référence. Un livre tout à fait passionnant où l'on découvre, racontée par un de ses acteurs directs, la politique coloniale de la France (de l'Angleterre et du reste de l'Europe). Mais Binger, bien que militaire, et sûr de sa supériorité de blanc, a eu une approche assez moderne, proche de celle d'un ethnologue.

En juin 1888, il est au pays Mossi et rencontre celui qui deviendra le Mogho Naba Wobgho. Il trouve un royaume organisé, un roi dont la politique pas si naïve que ce que l'on décrit trop souvent à propos de cette époque.

Le texte de cet ouvrage est disponible sur le site de la BNF. On notera qu'il s'agit d'une publication dans "Le Tour du Monde", probablement antérieure à l'édition de la Société des Africanistes mais la BNF indique 1860, ce qui est impossible (1890 ?).

Source BNF, ouvrage de 1890

Cette illustration extraite de l'ouvrage a comme légende "Naba WOBGO de Ouagadougou à la tête de son armée (Photo d'archives)" (sic). De fait, lors du passage de Binger en territoire Mosse, Boukary, frère du Naba Sanom, n'était pas encore le Mogho Naba Wobgho mais il s'agit bien de lui !

Malgré ce premier contact pacifique et quasiment amical avec Binger, le Naba Wobgho est connu pour avoir résisté aux Français, menés il est vrai cette fois par les sanglants Chanoine et Voulet, héritiers des colonnes infernales de Tureau, précurseurs de la division Charlemagne. Hélas, et pour la honte de la France.

Allez, on se souviendra plutôt de Binger, malgré les préjugés (parfois bien lourds) qui l'empêchaient d'être totalement moderne.

source

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mercredi 16 avril 2008

réponse de Jean-Pierre Renaud et dernière réponse de Jean Fremigacci

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Mots et rapprochement de

mots pertinents ?

après la réponse de Jean Fremigacci

Jean-Pierre RENAUD


«Critiquez le (cet essai) mais sans m’injurier» Beaumarchais

À en juger par les mots utilisés par un historien (ridicule… ignorance abyssale...) [lire cet article], aurais-je offensé une nouvelle autorité de la critique historique ? L’histoire des historiens serait-elle à l’abri de toute critique ?

Passons ! Et revenons aux mots importants

Je rappelle tout d’abord que le sous-titre visé était : Des mots justes ? Donc avec un point d’interrogation !


guérilla

1 - J’ai contesté le sens donné à «guérilla» dans la phrase : «Les résistances ne peuvent s’exprimer que par la guérilla». La guérilla, dans l’acception des dictionnaires et des bons auteurs militaires (y compris Mao Tsé-Toung) est une guerre de partisans avec embuscades, ce qui ne fut pas le cas dans les colonies évoquées, au delà de celui de Madagascar, qui n’en fut pas non plus une. Il est possible d’interpréter la conquête de la grande île comme une «guerre d’opérette», mais elle mettait face à face deux petites armées, composées de milliers d’hommes, également équipées en armement moderne (canons et fusils à tir rapide), qu’il faut replacer dans le contexte des expéditions coloniales de l’époque.

Fut-elle vraiment une galéjade pour l’armée malgache et ses «honneurs» qui croyaient pouvoir pratiquer une stratégie indirecte, avec le concours efficace des deux généraux qu’étaient traditionnellement, selon Radama 1er, la fièvre et les communications ? Car il ne s’agissait évidemment pas là, comme au Soudan et au Dahomey, d’une guerre à l’échelle européenne, mais la guerre franco-chinoise du Tonkin des années 1884-1885  y ressembla beaucoup.

En ce qui concerne l’Afrique, quoi de mieux que d’inviter nos lecteurs à se reporter aux pages 149 et 151 de L’histoire générale de l’Afrique (Unesco,1987, tome VII, sous la direction de A. A. du Bohaen), pages figurant dans la partie intitulée "Initiatives et résistances africaines en Afrique occidentale de l’Ouest".

Cette analyse décrit bien des situations de résistance militaire qui n’avaient pas grand-chose à voir avec une guérilla.


mémoire d'effroi

2 - J’ai contesté également l’interprétation donnée à l’insurrection de 1947 : 

«Une mémoire d’effroi se constitue, longtemps refoulée du fait qu’après 1960 le pouvoir revint à des collaborateurs des Français… - ce qui rend très difficile, face à une question devenue, pour l’intelligentsia et la diaspora malgache, l’équivalent de ce qu’est l’esclavage pour les Africains et les Antillais

Ma critique porte sur le rapprochement entre l’insurrection et l’esclavage, en observant que les traumatismes de l’esclavage malgache sont beaucoup plus présents dans la mémoire malgache que l’insurrection. Le dit effroi s’inscrit beaucoup plus, à mon avis, dans l’épidémie ou la mode des victimisations mémorielles, qui escamotent la mémoire collective beaucoup plus profonde des stigmates de l’esclavage.

À ce sujet, et en premier lieu, je propose à nos lecteurs de prendre connaissance de l’éditorial intitulé "Patriotisme de pacotille", paru le 31 mars 2008 à Antananarivo dans le journal Tribune. Cet éditorial évoque précisément la mémoire de l’insurrection, pour ainsi dire inexistante, et ma foi, pour juger de l’état actuel de l’opinion malgache, le jugement d’un journaliste vaut bien celui d’un historien.

En deuxième lieu, et afin d’apprécier le sens de mes propos et l’étendue de mon ignorance abyssale, je les invite également à se reporter à un document très intéressant, intitulé L’esclavage à Madagascar - Aspects historiques et résurgences contemporaines- Actes du Colloque International sur l’esclavage, Antananarivo, 24-28 septembre 1996

Ils seront en mesure de comprendre pourquoi je continue à penser qu’il est hardi d’effectuer le rapprochement mémoriel en question.

Ces Actes constituent une somme de contributions riches et précises d’historiens malgaches, dans leur grande majorité, et ces contributions démontrent clairement que la mémoire de l’esclavage a beaucoup contribué à structurer l’histoire malgache, et qu’elle continue à le faire.

Donnons leur la parole :

"Après l’abolition de l’esclavage à Madagascar le devenir immédiat des esclaves émancipés", par G. A. Rantoandro (p. 273), et dans le dernier paragraphe de sa conclusion (p. 288) :

«L’insertion des esclaves émancipés s’annonce donc très longue : on a voulu laisser dans l’oubli un problème social dont les séquelles étaient, à l’époque, prévisibles. Même de nos jours, elles ne sont pas près de disparaître et dans les paysages et dans les représentations collectives.»

Madagascar_femme_hova
Madagascar : femme hova en filanzane

La quatrième partie des actes du colloque porte le titre "Résurgences et Séquelles" (p. 292). La plupart des études faites montrent que la stigmatisation des anciens esclaves et de leurs descendants existe toujours, et qu’elle revêt des aspects multiples, politiques, économiques, sociaux, culturels.

Citons également un extrait de la conclusion de l’étude de F. Rajaoson intitulée "Séquelles et résurgences de l’esclavage en Imerina"(p. 353).

"De ce qui précède, il convient de souligner la nécessité d’un dépassement pour une vraie libération sous-tendue par une lutte quotidienne. En effet, les combats menés sur le plan socio-économique, pour les droits de l’homme et contre l’exclusion, devraient intégrer la banalisation du parler vrai pour une réelle libération psychologique, aussi bien des Mainty que des Fotsy.    

Le dépassement des séquelles et des résurgences de l’esclavage, qui relèvent des non-dits de l’histoire de la société merina, suppose une éducation permanente des citoyens, notamment sur l’importance d’une conscience nationale devant transcender les particularités des groupes" (p. 353).


persistance des blessures

L’ensemble des contributions converge sur le constat de la persistance de blessures et de discriminations qui affectent les descendants d’anciens esclaves malgaches, et c’est la raison pour laquelle le rapprochement fait entre mémoire de l’insurrection et esclavage ne parait pas fondé.

Et comment ne pas noter enfin que depuis 1972, soit depuis 36 ans, arrivée d’un chef d’État marxiste au pouvoir, l’Amiral, les Malgaches ont eu maintes occasions de défoulement mémoriel ?

Quant à mon «ignorance abyssale» de l’histoire contemporaine de l’île, je renvoie l’auteur de cette appréciation louangeuse au contenu d’une contribution très documentée du même ouvrage, dont il connaît sans doute l’existence, celle de J. R. Randriamaro, intitulée, "L’émergence politique des Mainty et Andevo au XXème siècle" (p. 357).

Son analyse montre parfaitement le rôle qu’ont joué les différents partis qui les ont représentés dans les crises successives qui ont jalonné l’histoire récente de l’île. Rappelons que l’AKFM, parti marxiste, disputait alors au Padesm le même électorat prolétarien, pendant la période de la guerre froide.

Les différentes formations politiques qui se sont succédé au pouvoir ne se sont pas fait faute d’ailleurs de manipuler l’électorat des mainty et des andevos.

Le débat engagé sur la mémoire de l’insurrection et de l’esclavage a donc son importance, mais je regrette que le petit livre en question n’ait pas mentionné, sur un plan général, et sur le plan particulier de Madagascar, le mot ancêtre, un mot capital : la culture des ancêtres éclaire toute l’histoire de l’île, et encore son présent. Et à cet égard, le mot famadihana (retournement des morts), serait sans doute plus approprié, au même titre que fady, que les quelques mots populaires que l’auteur aurait pu citer, tels que ramatoa ou sakafo ! Mais conviendrait-il peut être de laisser les Malgaches s’exprimer à ce sujet.

Alors oui, je fais sans doute partie «des gens à qui il faut tout expliquer !»

Jean Pierre Renaud
15 avril 2008

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Madagascar_guerriers_Antandroy
Madagascar : guerriers Antandroy


Seconde et dernière réponse

à Jean-Pierre Renaud

Jean FREMIGACCI


La réponse de M. Renaud est à côté de la plaque et ne fait qu'ajouter à ma consternation et à ma conviction qu'il n'a, hélas, pas la compétence nécessaire pour parler d'histoire de Madagascar.


campagne de 1895

- Sur la campagne de 1895 : où sont "les vraies batailles" que M. Renaud voit "au débarquement des troupes françaises" jusqu'à "enfin la prise de Tananarive" ?

Au lieu de répondre, il se replie sur une "stratégie indirecte" appuyée sur la fameuse référence aux généraux Hazo (la forêt ) et Tazo (la fièvre)... armes par excellence de la guérilla, comme on devait le voir en 1947.

En réalité, pas un Malgache n'ignore que la vraie résistance à la conquête coloniale a été constituée par les guérillas populaires de 1896 à 1902, des Menalamba aux Sakalava, Mahafaly, Antandroy... Je rappelle que nous ne traitons ici que du cas de Madagascar, et pas de l'Afrique, d'Isandhlwana ou d'Adoua. La référence au T. VII de l'Histoire de l'Afrique  de l' Unesco est hors de propos.


esclavage, problème interne

- Sur la question de l'esclavage, M. Renaud essaie encore de noyer le poisson et ne fait qu'ajouter de la confusion à son contre-sens initial.

Que l'on relise mon texte : je n'ai fait référence à la mémoire de l'esclavage que dans le cadre des relations entre Français d'un côté, Africains et Antillais de l'autre. Ce, pour préciser que ce problème ne se pose pas dans les relations franco-malgaches, et que la mémoire d'effroi de 1947 en tient lieu comme base de ressentiment et d'exigence de repentance vis-à-vis de la France.

Je n'ai bien entendu jamais écrit qu'il n'y avait pas de mémoire de l'esclavage chez les anciens andevo. Mais c'est là un problème interne à la société malgache, non un problème franco-malgache. Pour s'en sortir, M. Renaud mélange tout, mémoire de 1947 et mémoire de l'esclavage, en avançant une thèse plus que discutable suivant laquelle la seconde serait beaucoup plus pesante et présente que la première. La comparaison n'a en elle-même en effet aucune pertinence pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, mais que tout historien de Madagascar connaît bien.

Je me contenterai de citer deux phrases de M. Renaud. La première suscitera la colère de mes collègues malgaches (dont mes amis et anciens étudiants Jean-Roland Randriamaro et Gabriel Rantoandro cités par M. Renaud). Il s'agit de l'affirmation concernant :
- "...la mémoire de l'insurrection, pour ainsi dire inexistante, et ma foi, pour juger de l'état actuel de l'opinion malgache, le jugement d'un journaliste vaut bien celui d'un historien".

Heureusement, la seconde les fera rire. Il s'agit de :
- "...L'AKFM, parti marxiste, disputait alors au PADESM  le même électorat prolétarien pendant la période de la guerre froide".
Vraiment ? L'AKFM, parti de la grande bourgeoisie protestante d'origine surtout andriana de Tananarive, a été créé en 1958 à une époque où le PADESM avait disparu... Et son "marxisme " n'empêchait pas son chef, le Pasteur Andriamanjato, de prêcher le dimanche au très select temple d'Ambohitantely dans la Haute-ville de Tananarive. Il y est toujours, d'ailleurs.

Je m'arrêterai là, il y aurait encore beaucoup à dire...

Jean Fremigacci
16 avril 2008

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Madagascar : guerrier Sakalava


Madagascar_guerrier_sakalava__1_
Madagascar : guerrier Sakalava


articles de ce blog cités en références

- Réponse à J.-P. Renaud sur Madagascar, Jean Fremigacci :  11 avril 2008

- À propos du livre Les mots de la colonisation, Jean-Pierre Renaud : 14 mars 2008 

- Parution du livre Les mots de la colonisation : 14 janvier 2008
 

autres liens

- iconographie expédition Madagascar 1895 : military-photos.com
 

Madagascar_Antandroy___la_saga_e
Madagascar : guerrier Antandroy à la sagaïe


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vendredi 11 avril 2008

réponse de Jean Fremigacci

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réponse à J.-P. Renaud sur Madagascar

Jean FREMIGACCI


C'est avec consternation que j'ai pris connaissance de la note critique de J.-P. Renaud rendant compte du petit livre Les mots de la colonisation. M. Renaud s'en prend en particulier à la rubrique Insurrection malgache dont je me trouve être l'auteur. Je le cite :

"Première observation : la répression de 1947 n'a pas été occultée. À titre d'exemple, le livre de P. Boiteau paru en 1958 l'évoque longuement, et une multitude d'autres sources, notamment les journaux de l'époque..."

Cette critique est absurde : je n'ai jamais écrit que la répression de 1947 avait été occultée, mais exactement le contraire, en parlant de "Cette révolte, médiatisée dès mai 1947..." et je n'ignore rien des échos qu'elle a eu en Métropole, ayant entre autres dirigé l'excellent mémoire de maîtrise de Grégoire Pourtier sur "Les évènements de 1947 à Madagascar à travers la presse parisienne" (Paris I, CRA, 1999).

J'ai souligné en revanche le refoulement de la mémoire d'effroi de cette révolte. Je rappelle que j'ai enseigné à Madagascar de 1965 à 1988, J'y ai vécu la première commémoration de 1947 qui a eu lieu en... 1967 : le mot d'ordre gouvernemental était d'observer un pieux recueillement et le silence, il ne fallait pas diviser les Malgaches. Et à la Fac, les étudiants en Histoire se plaignaient auprès de leurs profs que leurs parents refusaient de leur parler de ce qu'ils avaient vécu en 47...

Madagascar_ancien_esclave


esclavage...

Mais une seconde critique est tout aussi mal venue. Elle porte sur ma phrase "...ce qui rend le travail des historiens très difficile face à une question devenue, pour l'intelligentsia et la diaspora malgaches, l'équivalent de ce qu'est l'esclavage pour les Africains et Antillais".

Il est d'abord ridicule de me mettre en demeure de démontrer mon affirmation à l'aide "d'enquêtes d'opinion". Car d'une part je rappelle que mon texte ne devait pas dépasser 3000 signes, d'autre part, tous les historiens savent combien 1947 a été pour les Malgaches le traumatisme majeur (voir mon article dans L'Histoire, n° 318, mars 2007 ).

Mais il est encore plus ridicule de m'objecter sentencieusement : "Quant à l'esclavage, il suffit de rappeler que c'est le pouvoir colonial qui l'a supprimé dans la grande île". Car c'est justement ce que sous-entend mon texte. J'ai déjà abordé la question (cf. la revue Sociétés & Représentations, n° 22, oct. 2006, pp. 81-91), mais il y a des gens à qui il faut tout expliquer :

1) l'esclavage est le grand reproche des Africains et Antillais à la France ;

2) à Madagascar, on ne peut utiliser ce thème, car l'esclavage, aboli par les Français, avait été une institution sociale majeure du royaume merina, lui-même importateur d'esclaves africains au XIXe siècle ;

3) dans ces conditions, c'est la répression de 1947, au besoin amplifiée par une légende noire, qui fournit matière à demande de repentance de la part du colonisateur.

Pour faire bonne mesure, J-P Renaud ajoute un point de vue totalement faux : "Une bonne [!!] enquête dirait peut-être que l'effroi véritable s'inscrirait beaucoup plus dans la mémoire des descendants d'andevo (esclaves) que dans celle des habitants actuels de l'île par rapport à l'insurrection de 1947".

C'est là, de la part de M. Renaud, montrer une ignorance abyssale de l'histoire contemporaine de Madagascar. Car les groupes statutaires dominés de la société merina (Mainty et Andevo) ont formé la clientèle du PADESM, le parti francophile ennemi des insurgés de 1947 et la mémoire d'effroi dont je parle concerne avant tout les groupes dominants Andriana et Hova.

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Madagascar, construction de la voie ferrée du lac Alaotra

En fait, c'est tout l'article de M. Renaud que je juge criticable. Laissant aux autres auteurs le soin d'y répondre, je citerai encore un exemple, le reproche que des mots malgaches comme fady ("tabou") ne figurent pas dans le livre : mais, outre le fait qu'il ne s'agissait pas de faire un dictionnaire ethnologique, s'il avait fallu citer des mots malgaches repris par les colonisateurs, bien d'autres mots se seraient imposés avant fady : fokonolona ("communauté villageoise"), ramatoa ("madame", qui prend le sens colonial de "bonne"), manafo ("homme de peine"), sakafo ("repas"), kapoaka (boite de lait Nestlé devenue la mesure du riz quotidien, 400 grammes ; "gagner sa kapoaka" = gagner sa vie), et j'en passe...

Je relève encore deux erreurs graves dans l'article de J.-P. Renaud :

- Lors de la conquête de 1895, il voit des batailles entre armées française et malgache au débarquement (??), puis lors de la remontée vers la capitale, et enfin avec la prise de Tananarive (!) : galéjade que tout cela... Toute la campagne de 1895 n'a fait que 14 tués au combat côté français (mais plus de 5000 morts de maladie, c'est une autre histoire).
Un historien malgache, Manassé Esoavelomandroso a fait justice de ces soi-disantes "batailles" voici plus de 30 ans : cf "Le mythe d'Andriba", revue Omaly sy Anio, n° 1-2, 1975, p. 43-73
. La prise de Tananarive ? 3 coups de canon et on a vu monter le drapeau blanc, les soldats sont restés l'arme à la bretelle...

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Tananarive, monument commémoratif
de la campagne de 1895

- J.-P. Renaud n' a jamais rencontré le terme d'«indigénophile» ? Dommage pour lui, il est d'un usage courant, surtout dans les années 1910-1930, dans la presse des colons de Madagascar, pour désigner péjorativement tout fonctionnaire colonial qui prend la défense des Malgaches notamment sur la question du travail forcé.

Très cordialement et sans rancune.

Jean Fremigacci


Tamatave__rue_du_Commerce
Tamatave, la rue du Commerce


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Tananarive, l'avenue de la Libération


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mercredi 6 février 2008

Saint-Louis du Sénégal

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Saint-Louis du Sénégal

images d'une ville au passé colonial



Saint_Louis_rue_principale
la rue principale de Saint-Louis, début du XXe siècle


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avenue de Guet N'Dar


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panorama


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rue principale el-Gothni


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mairie


place_des_Cocotiers
place des Cocotiers


quais_fleuve_S_n_gal
quais du fleuve Sénégal


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Saint-Louis du Sénégal - description Unesco

Fondée par les colons français au XVIIe siècle, Saint-Louis s'urbanisa au milieu du XIXe siècle. Elle fut la capitale du Sénégal de 1872 à 1957 et joua un rôle culturel et économique prépondérant dans l'ensemble de l'Afrique occidentale. La situation de la ville sur une île à l'embouchure du fleuve Sénégal, son plan urbain régulier, son système de quais et son architecture coloniale caractéristique confèrent à Saint-Louis sa qualité particulière et son identité.

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histoire de Saint-Louis

- une histoire de Saint-Louis, sur le site officiel de la ville

- un passé historique, une situation privilégiée


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cartes et plans


290px_Senegal_carte


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carte des régions du Sénégal
(source : senegalaisement.com)


saint_louis


- une photographie aérienne légendée (site officiel de la ville)


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bibliographie


- Saint-Louis. Mémoires d'un métissage, Jean-Pierre Biondi, Denoël, 1987

Biondi_Saint_Louis_couv



















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mardi 27 novembre 2007

un regard réducteur et anachronique (Jean-Pierre Renaud)

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un regard réducteur et anachronique

sur le rôle

des officiers en Afrique coloniale

Jean-Pierre RENAUD


Cf. - "Les troupes de marine en Afrique à la fin du XXème siècle : le cas du Soudan français", Lieutenant Benjamin Leroy, Revue Historique des Armées, n°247, année 2007

rha247Avant tout compte rendu de lecture et d’analyse, formulons une remarque préliminaire qui a son importance sur un tel sujet : la hardiesse d’interprétation dont fait preuve l’auteur de cet article, hardiesse qui fait plaisir de la part d’un représentant d’un monde militaire plus souvent formaté par la discipline et l’obligation de réserve. Mais il convient de voir si l’audace du propos trouve sa justification dans la solidité de l’analyse historique.

L’auteur examine rapidement la conquête du Haut-Sénégal, devenu le Soudan en 1886 [le Mali d'aujourd'hui], entre le commandement de Faidherbe, antérieur à 1870, et l’année 1894, date de l’occupation de Tombouctou. Une première réserve au sujet de l’affirmation : «Jusqu’en 1890, la France n’a pas de véritable politique coloniale, ni de perspective précise sur le long terme» (page 115). Pourquoi cette date de 1890 ? Aucune explication. Pour autant que la France ait jamais eu une politique coloniale...

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chemin de fer du Sénégal au Niger : un chef de section

Une description trop caricaturale du monde des officiers de l’infanterie et de l’artillerie de marine : «Portrait d’un marsouin de l’époque…» (p.116). «Les officiers de l’infanterie de marine sont, à cette époque et en règle générale, des hommes sortis parmi les derniers de Saint Cyr» (p. 117). «Combinant la soif d’aventures, de gloire, le nationalisme et la frustration née de la défaite, se dresse alors le portrait moyen d’un officier d’Afrique, d’un fanatique prêt à tout pour donner à la France un nouveau morceau de terre» (p. 118).

Le «régime du sabre (p.120)»…

«Ces coloniaux cherchent à agir comme ils l’entendent, sans en avoir à en référer à chaque instant à des supérieurs lointains ou à des civils incompétents. (p. 120)

Mais pour être efficaces, cela suppose le maintien sur place, non d’administrateurs étroitement contrôlés par le secrétariat des Colonies, mais d’officiers indépendants agissant comme de véritables despotes éclairés. La conception que les militaires se font du rôle de chef de la colonie est plus proche d’un Bonaparte Premier Consul que d’un préfet représentant le gouvernement. (p. 121)

Les relations entre administrateurs civils et militaires sont rarement bonnes, voire franchement mauvaises lors du renvoi d’Archinard

Ce mépris du civil et la prétention d’être seuls capables de juger des situations locales amènent ces hommes à la violation systématique des instructions reçues. Une attitude trop agressive risque cependant d’irriter le ministère, mais Faidherbe trouve la solution en camouflant des campagnes en mesures de sécurité, et en faisant vibrer la vieille corde française de la souveraineté territoriale. Il inaugure ainsi une tradition d’indiscipline et d’hypocrisie, où il garde toujours quelque mesure, mais qui fera remarquablement école parmi les commandants supérieurs

tirailleurs_brousse
Tombouctou : une compagnie de tirailleurs dans la brousse


Appréciations anachroniques

J’ai envie de dire à l’auteur de ces lignes : pourquoi autant d’appréciations anachroniques et d’affirmations péremptoires ?

Première remarque, l’auteur reprend à son compte la fable des derniers de Saint Cyr, mais aurait-il connaissance d’une étude sérieuse qui aurait été faite à ce sujet, notamment à l’initiative des autorités militaires ? Il faudrait qu’il cite sa source. Qui n’existe pas d’après moi, et aux témoignages d’une excellente historienne de ce domaine de l’histoire militaire et d’un colonel féru de l’histoire de son arme.

Et comment ne pas rappeler également que plusieurs des officiers qui se sont illustrés dans les campagnes évoquées n’étaient pas des cyrards, mais d’anciens polytechniciens, Faidherbe [ci-contre], Borgnis-Desbordes, Archinard, Joffre…, et queFAIDHERB d’autres officiers, appartenant eux, à la Marine Nationale, s’illustrèrent également en positif ou en négatif sur les fleuves Sénégal ou Niger.

Et que beaucoup d’entre eux, les plus jeunes, s’ils furent les derniers de Saint Cyr, affirmation non encore démontrée, s’illustrèrent dans de grands commandements au cours de la première guerre mondiale.

Deuxième remarque, la citation de la page 118 est très proche de la description de Person (p. 364), écrivant lui-même : «Si nous y ajoutons la frustration de 1870, nous aurons le portrait moyen d’un officier d’Afrique, d’un "fana", comme on disait, prêt à tout pour donner à la France un nouveau morceau de terre

Si l’auteur avait beaucoup fréquenté les livres de ces officiers, il n’aurait pas pu se livrer à une telle caricature, et s’il connaissait un peu mieux ce pan de notre histoire coloniale, il ne lui aurait pas été possible de commettre autant d’erreurs.

Car la plupart de ces officiers n’étaient pas les «fanatiques» décrits par l’auteur : ils savaient souvent écrire et bien, dessiner, étudier minutieusement les mœurs des populations locales, apprendre et parler leur langue. Ils n’étaient pas des «despotes», même éclairés. Péroz que cite l’auteur pour illustrer le rôle des officiers dans la politique coloniale, a procédé à beaucoup d’analyses, encore utiles, sur la géographie, l’histoire, les institutions des royaumes et empires du Haut-Sénégal et du bassin du Niger. Il s’est en particulier illustré par sa description très complète de l’Empire de Samory Outre le fait qu’il parlait plusieurs langues du pays !


enfants_de_troupe_tirailleurs
école des enfants de troupe des Tirailleurs indigènes

La description faite de l’attitude de ces officiers à l’égard des indigènes est un peu expéditive : elle ne tient compte, ni des situations stratégiques de conquête, ni de la réalité de la politique indigène concrète de ces officiers. Paternalisme envers les indigènes, sûrement, mépris radical pour les valeurs africaines, considérées comme barbares, certainement pas, si l’auteur avait eu une meilleure connaissance des récits de ces officiers, en citant au choix, Gallieni, Péroz déjà évoqué, Binger, Monteil, Toutée…car leur liste est longue, pour ne parler que de l’Afrique de l’Ouest.

Approximation également des propos que l’auteur tient à la page 118 : «Dans la politique coloniale menéef_tiche_bambara par les officiers des troupes de marine, il est une constante : celle du soutien quasi-systématique apporté aux fétichistes (animistes) [ci-contre : fétiche bambara],… son action est donc marquée par une profonde hostilité à l’Islam politique.»

Un jugement qui ne tient aucun compte du contexte militaire et politique du Haut-Sénégal de l’époque, les deux empires d’Ahmadou et de Samory, s’étant édifiés et continuant à s’édifier, avec des moyens qui n’avaient rien d’angélique, notamment celui de Samory, aux dépens des royaumes animistes, peuls, malinkés, ou bambaras du bassin du Niger.

Ce qui est vrai, c’est que la politique française a beaucoup tergiversé entre un accord avec les deux almamys musulmans, principaux chefs d’empire, Ahamadou et Samory et leur soumission, mais la responsabilité des gouvernements  de l’époque est à mettre en cause, peut-être plus que celle des officiers, très souvent, laissés à eux-mêmes, dans une colonie qui ne coûtait pas beaucoup à la France, sauf en morts de soldats, et qui n’intéressait pas grand monde à Paris.

Il convient de rappeler à ce sujet que Péroz a accompagné à Paris, en 1886, l’un des nombreux fils de Samory, Karamoko pour qu’il fasse connaissance avec la France, le monde moderne de l’époque, et qu’il puisse en faire témoignage à son père.

En résumé, un regard réducteur et trop souvent anachronique sur cette époque et sur le rôle des officiers.

poste_de_Bamba
Soudan français (Mali), poste de Bamba


Troisième remarque : comment est-il possible qu’un officier puisse, en 2007, faire l’impasse sur le contexte historique de l’époque ? Mais il n’y avait pas d’administrateurs civils, et les officiers étaient les seuls à pouvoir, techniquement, exercer des commandements territoriaux. Il ne faut donc pas appeler Bonaparte et les Préfets en renfort. L’Ecole Coloniale n’existait pas encore, et elle mit beaucoup de temps pour pouvoir fournir les cadres civils nécessaires aux nouvelles colonies, qui ne s’appelaient d’ailleurs pas des administrateurs civils.


Le cas du docteur Colin (p. 122)

L’auteur fait un sort au cas du docteur Colin, lequel illustrerait les relations difficiles qu’entretiendraient les officiers avec les civils, épisode que l’historien Henri Brunschwig a analysé dans son livre Le Partage de l’Afrique noire.

Le docteur Colin était avant tout un chercheur d’or attiré par l’or du Bambouk et du Bouré, et s’il est vrai qu’un ministre lui donna une lettre de mission pour se rendre au Soudan, y faire ses prospections, et même y signer des traités, il faut replacer l’affaire dans son contexte historique : les troupes françaises, peu nombreuses, venaient à peine d’atteindre le Niger, à Bamako. Rien n’était encore acquis sur le plan des communications et de la sécurité de la région, et la venue d’un chercheur d’or était tout à fait prématurée, et sans doute inopportune, compte tenu de son objet. Ceci dit, le docteur Colin, selon les années, et les titulaires du commandement supérieur, fut découragé ou aidé, par exemple par Gallieni.

Je serais tenté de dire à propos de l’exemple choisi : caractère anodin.


Le «régime du sabre»
(p. 120) et la politique du fait accompli

Question sur le sous-titre «régime du sabre» : s’agit-il d’une référence à un des livres du député Vigné d’Octon ? Lequel, à la fin du XIXe siècle, s’attacha à dénoncer les exactions coloniales les plus criantes ?

Venons en à présent au discours que l’auteur tient sur la politique du fait accompli des officiers, discours assez classique, qui tient rarement compte de la réalité historique et des conditions d’exercice du commandement dans des contrées lointaines, mal reliées à la chaîne de commandement du pouvoir politique.

Je signale d’ailleurs au lecteur que les recherches historiques que j’ai13108772_p effectuées sur la période des conquêtes coloniales des années 1870-1900 sont parties de la même idée, celle d’après laquelle le concept du fait accompli expliquait une grande partie de ces conquêtes, ce qui n’est pas vrai, comme je l’ai démontré dans mon livre [ci-contre]. (1)

Ce n’est pas vrai au Soudan pour la période 1880-1888. À partir de 1888, Archinard exerça effectivement un pouvoir de proconsul, mais avec la complicité du pouvoir politique, et la ratification de ses initiatives par le gouvernement, qu’il s’agisse de la prise de Koundian, de Kankan, de Ségou, ou de Djenné. Il a fallu cinq ans à ses amis et soutiens politiques à Paris, donc complices, pour sanctionner ses multiples faits accomplis.

En ce qui concerne la prise de Mourgoula en 1882, nous renvoyons le lecteur à l’article que j’ai publié sur le blog «Etudes coloniales», intitulé «Un cas d’école au carré de l’histoire coloniale», car son classement en fait accompli n’est ni assuré, ni significatif dans les opérations de conquête du Soudan.

Il conviendrait d’ailleurs de noter que les officiers de marine sur les canonnières du Niger se sont également illustrés par leur indiscipline, renouant ainsi avec une voie largement ouverte par le fait accompli des amiraux, de La Grandière en Cochinchine, en 1867, puis Dupré au Tonkin, en 1873, et bien avant eux, en 1849,  Dupetit-Thouars à Tahiti.

Tombouctou_nouveau_march_
Tombouctou, le nouveau marché et le poste de police

L’auteur ne fait mention que du cas Boiteux, à Tombouctou. Leur indiscipline, qu’il faut toujours replacer dans son contexte historique et dans une déontologie du commandement, dépassa peut être celle des fantassins et des artilleurs. Celui de Tombouctou eut pour conclusion un des plus grands désastres humains de cette conquête.

Quatre officiers de marine, Davoust, Jaime, Hourst et Boiteux ont fait preuve d’indiscipline au cours de la période examinée, particulièrement Jaime en 1889, et Boiteux en 1893. Le mythe de Tombouctou fonctionnait à plein pour tous les officiers coloniaux, qu’ils soient fantassins, artilleurs, ou marins, mais bien au-delà des coloniaux.

bonnierLe cas de Boiteux, à la fin de 1893, est sans doute le plus emblématique, compte tenu de sa responsabilité indirecte dans la catastrophe de Tacoubao, qui, en janvier 1894, a entraîné la mort de 77 militaires, dont 11 officiers. Mais les responsabilités d’Archinard et de Bonnier [ci-contre - source] ne peuvent être écartées, compte tenu de l’ambiguïté de leurs instructions, et plus haut celles des gouvernements qui n’ont jamais donné d’instructions claires.

Outre le fait que les ministres changeaient tous les six mois ! Et que le plus souvent ils ignoraient tout de la réalité des contrées qu’on leur proposait de conquérir !

Les exemples cités pour illustrer «la violation systématique des instructions reçues» (p.123) ont un rapport limité et faible avec la réalité de la conquête militaire du Soudan. Ils ne servent que faiblement la démonstration de la thèse avancée par l’auteur.

Conclusion de notre lecture et de notre analyse du contenu, dans la forme et le fond de cet article : un survol rapide du cas du Soudan avec des observations et formulations qui sont le plus souvent dénuées de nuances dans la forme et dans le fond.

Une analyse à coups de sabre, avec la reprise des thèses développées par les historiens Yves Person [1925-1982] et Alexander Sydney Kanya-Forstner [The Conquest of Western Sudan, a study in French Militaria Imperialism, 1969, Cambridge Univ. Press], d’après lesquelles le Soudan aurait été conquis par une clique d’officiers, adeptes du fait accompli, thèses qui sont loin d’être démontrées selon les périodes examinées, et compte tenu du fonctionnement concret de la chaîne de commandement militaire et politique, avec au gouvernement des ministres qui ne prenaient pas leurs responsabilités entre 1888 et 1893. La période Faidherbe mériterait une analyse différente, compte tenu de l’époque et de la nature du pouvoir politique.

L’historien Yves Person a produit, après Péroz, une véritable somme sur Samory180px_Almamy_Samory_Tour_ [ci-contre], et il a eu le mérite de rechercher toutes les sources possibles de la tradition orale, mais on peut regretter, qu’en tant qu’historien, il ait laissé souvent courir sa plume, avec une analyse de ce qui pouvait se passer dans les têtes, et en prêtant donc des intentions, souvent orientées, aux officiers dont il a analysé l’action et les responsabilités. Quant à l’historien A.S. Kanya Forstner, dont les analyses sont souvent rigoureuses et acérées, il est possible de lui reprocher peut être sa connaissance incomplète du fonctionnement concret des colonnes et de la relation qu’elles pouvaient entretenir avec le pouvoir militaire ou politique.

Ce que l’on peut dire de façon plus modérée, comme l’a noté le grand historien Henri Brunschwig pour l’Algérie, qui appartint à la Guerre, comme la Cochinchine à la Marine, c’est que le Soudan appartint alors à l’Infanterie et à l’Artillerie de Marine, ainsi qu’aux canonnières de la marine du Niger.

Mais plus grave de la part d’un officier, une méconnaissance complète du terrain, de l’époque, des conditions concrètes du commandement, et de la relation inévitablement conflictuelle qu’entretenait ces officiers coloniaux avec le devoir d’obéissance et la liberté de commandement, problème qui conserve son actualité dans les armées modernes.

Jean-Pierre Renaud

(1)  Le vent des mots, le vent des maux, le vent du large, Jean Pierre Renaud, éditions JPR 2006.

- de Jean-Pierre Renaud, sur Études Coloniales : la parabole de la Propagande coloniale


mosqu_e_Djenn_
mosquée de Djenné (Mali)


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jeudi 15 novembre 2007

bilan chiffré des victimes de la colonisation en Afrique

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bilan chiffré des victimes

de la colonisation en Afrique ?


bilan ?
je recherche en vain sur internet un bilan chiffré des victimes de la colonisation en Afrique et notamment des répressions
comme il existe par exemple un bilan des guerres en Europe
ce renseignement existe-t-il?
merci de me répondre

Posté par LE HERISSE, jeudi 15 novembre 2007 à 08:59


réponse

Qu'appelle-t-on "victimes de la colonisation" ? S'il s'agit du bilan des résistances et répressions [ci-contre, Samory Touré], il n'existe pas d'estimations globales, à ma connaissance... Catherine Coquery-Vidrovitch avance dans Le livre noir du colonialisme (éd. "Pluriel" Hachette, 2004, p. 748-755) l'idée, partagée avec d'autres spécialistes,  que : "ce ne sont pas les guerres de conquête de la fin du XIXe siècle qui firent le plus de victimes. Ellessamory_toure_buste2 furent, sauf exception, courtes : la disproportion des moyens techniques mis en oeuvre fit que les pouvoirs africains résistèrent peu de temps."

Ainsi, dans son livre Le partage de l'Afrique, 1880-1914 (Denoël, 1996, p. 338-339), l'historien néerlandais Henri Wesseling évoque-t-il l'affrontement entre les mahdistes du Soudan et les troupes anglaises de Kitchener : celui ci "arriva à Omdourman, la banlieue occidentale de Khartoum. Le 2 septembre 1898, au lever du jour, la bataille s'engagea. À 11 heures 30, Kitchener rangea ses jumelles de campagne et constata que «l'ennemi avait pris une bonne raclée». Il ne se trompait pas. Dans le camp mahdiste, on dénombra 11 000 tués et 16 000 blessés. Quant à l'armée anglo-égyptienne, elle n'eut à déplorer que 48 morts et 382 blessés. Les fusils automatiques avaient une fois de plus prouvé leur utilité".

les effets induits de la colonisation

Si ce ne furent pas les guerres coloniales qui firent le plus de victimes, Catherine Coquery-Vidrovitch ajoute : "Mais il n'en alla pas de même des effets induits de la colonisation."

Il faudrait alors parler des pertes démographiques se rapportant à la période de conquête militaire et de domination coloniale, sans que les imputations causales soient évidentes à identifier.

La même auteure explique donc : "D'abord, la colonisation zanzibarite, puis la pénétration européenne massive du XIXe siècle et de la première phase coloniale firent des ravages, dus en majeure partie à l'expansion incontrôlable de grandes endémies : peste bovine introduite à la fin des années 1880, introduction probable et diffusion certaine des maladies vénériennes, expansion majeure de la maladie du sommeil, jusque'alors relativement circonscrite.(...)
Pour la fin du XIXe siècle, on a maintenant assez bien étudié le cycle infernal de la correspondance
cows_for_ibar sécheresse/famine/épizootie/épidémie qui s'attaqua à des populations fragiles, incapables de supporter un double choc, celui de la conquête en même temps qu'un cycle de sécheresses exceptionnelles à partir des années 1880-1890. En Afrique orientale, les périodes 1881-1896, puis 1899-1923 furent toutes deux caractérisées par des épidémies répétées et meutrières de choléra (dont le foyer de diffusion fut plutôt les grands rassemblements de pélerins à La Mecque). La peste bovine, sortie des steppes russes dans les années 1860, toucha d'abord l'Égypte, puis gagna le Soudan occidental en 1865. C'est surtout au début des années 1880 que du bétail infecté fut importé par les Européens en Érythrée à la fois de Russie et d'Inde. À partir de 1889, l'épizootie décima périodiquement le cheptel d'Afrique orientale et australe. En 1896, elle avait atteint la province du Cap en Afrique du Sud. (...)

D'autres maladies, comme la variole importée d'Inde et, localement, les maladies vénériennes, sans doute apportées par les Arabes, ont connu leur expnsion maximale avec le début de la pénétration coloniale : la variole, décelée au XVIIIe siècle, connut ses plus grands ravages en 1885, 1891, 1895, 1898 et 1900. Les maladies vénériennes se généralisèrent en Afrique francophone après la Première Guerre mondiale avec le retour des quelque 160 000 mobilisés. Elles furent de la même façon repérées à Nairobi à partir de 1914.

Certes, les phases de grande sécheresse climatique avaient toujours joué un rôle important, et le fléau acridien était aussi une donnée récurrente des crises de subsistance au Sahel. Mais, par son intrusion brutale, la colonisation eut une responsabilité indéniable en amont - dans la rupture de l'équilibre hommes/ressources ou bétail/ressources -, et en aval, par des incidences démographiques que l'on peut schématiser de la façon suivante : morbidité et mortalité accentuées dans la première moitié du siècle,DAFANCAOM01_30FI071N079_P paupérisation et migration vers les villes ensuite. (...)

L'essor démographique.
Celui-ci a été tardif et est, évidemment, redevable à la politique coloniale. Après la guerre, en effet, les équipements sanitaires furent largement améliorés et accompagnés d'investissements économiques (Fides, plan de Constantine) qui, aussi maladroits fussent-ils souvent, contribuèrent dans l'ensemble à améliorer le niveau de vie des populations. La politique sanitaire préventive, devenue la règle, fit brutalement baisser la mortalité infantile, jusqu'alors de plus de 250‰ à moins de 100‰, résultat quasi automatique des campagnes de vaccination. (...)
Il est donc hors de question d'accuser, après la Seconde Guerre mondiale, la colonisation de méfaits démographiques. Les efforts entrepris sont indéniables.
"

Au sujet des débuts de la période coloniale, le britannique, John IliffeIliffe, professeur d'histoire africaine à l'université de Cambridge [ci-contre], semble plus balancé dans ses considérations :
- "L'Afrique des débuts de la colonisation ne subit pas de catastrophe démographique globale d'une ampleur comparable à celles provoquées en Amérique latine et dans le Pacifique par la conquête et l'arrivée de maladies nouvelles. Les Africains s'étaient déjà adaptés à leur environnement, un de splus hostiles de la planète ; de surcroît, comme ils appartenaient aux populations de l'Ancien Monde, ils avaient déjà, à l'instar des Asiatiques, développé une certaine résistance aux maladies d'origine européenne. La variole, par exemple, fut sans doute plus destructrice en Afrique occidentale pendant la traite. Pourtant certaines régions avaient eu des contacts moindres, tandis que d'autres étaient particulièrement vulnérables en raison de la nature de leur environnement ou de l'invasion coloniale. Une telle diversité entraîna aux premiers temps de la colonisation une crise démographique, mais comme en sourdine : les peuples africains survécurent uneIliffe_couv fois de plus.

«Guerres, sécheresse, famine, épidémies, criquets, peste bovine ! Pourquoi tant de calamités successives ? Pourquoi ?» Le missionnaire François Coillard exprimait ainsi au Bulozi, en 1896, une angoisse très répandue. En elle-même, la conquête militaire ne fut sans doute pas la plus mortelle, mais elle eut, dans certaines régions, des effets dévastateurs.

Les vingt et un ans de guerre sintermittentes à l'issue desquelles les Italiens conquirent la Libye y tuèrent près d'un tiers de la population. En 1904, les Allemands réprimèrent une révolte de Herrero, dans l'Afrique du Sud-ouest, en les chassant dans le désert d'Omaheke ; un recensement de 1911 montre que seulement 15 130 d'entre eux (sur 80 000) avaient survécu. La répression, et la famine, qui vinrent à bout de la rébellion maji maji tuèrent non seulement près d'un tiers de la population dans la région, mais «réduisirent de plus de 25% la fécondité des femmes qui avaient survécu», selon une étude entreprise trente ans plus tard. En Afrique orientale, les combats entre Britanniques, Belges, Allemands et Portugais pendant la Première Guerre mondiale, eurent des effets tout aussi catastrophiques : le taux de mortalité fut effrayant chez les hommes de troupes africains - plus de 100 000 -, et le million de porteurs et de travailleurs, victimes de la maladie et de l'épuisement.

Ce furent des hécatombes exceptionnelles, mais elles montrent que la violence coloniale pouvait avoir des effets importants sur la démographie, bien que par ailleurs la conquête ait également mis un terme à de nombreuses violences locales. (...) À l'échelle du continent, la violence fut moins destructrice que la famine. Dans toute la savane tropicale, les pluies abondantes du milieu du XIXe siècle, diminuèrent durant les années 1880 : il s'ensuivit quarante ans de relative aridité avant qu'elles ne reprennent dans les années 1920. (...)

Les données démographiques fiables sont rares, mais la période qui suivit la conquête fut sans doute la plus destructrice en Afrique équatoriale, où violences, famines, variole, maladie du sommeil, maladies vénériennes et grippe survinrent en même temps. (...)

On ne sait trop si, des années 1880 aux années 1920,  la population totale de l'Afrique augmenta ou déclina : il ne fait aucun doute en tout cas que son évolution fut sans uniformité. Lui en donner une fut l'une des plus importantes conséquences de la domination coloniale" (John Iliffe, Les Africains, histoire d'un continent, éd. Champs-Flammarion, 2003, p. 295-300).

Le collectif d'auteurs qui a rédigé l'Histoire générale de l'Afrique publiée par l'Unesco en 1989, fait une large place aux résistances à la conquête coloniale. Mais à aucun moment on ne trouve de bilan chiffré des victimes de cette conquête. Au terme du volume VII, L'Afrique sous domination coloniale, 1880-1935, est formulée cette conclusion concernant l'héritage du colonialisme sur le plan social : "Le premier effet bénéfique important a été l'accroissement général de la population africaine au cours de la période coloniale. Caldwell a montré que cet accroissement s'était élevé à 37,5% environ, après un déclin initial de la population pendant les deux ou trois premières décennies de domination européenne" (p. 525).

Michel Renard

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mercredi 10 octobre 2007

Les vilaines contrevérités de Bernard-Henry Lévy (Michel Renard)

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Les vilaines contrevérités de

Bernard-Henry Lévy

Michel RENARD


«Guaino, il est raciste. C'est lui qui a fait le discours de Dakar, que le président Sarkozy a prononcé et qu'il a dû découvrir dans l'avion parce que Sarkozy n'est pas raciste. Discours ignoble où l'on disait que si l'Afrique n'était pas développée c'était parce qu'elle n'était pas inscrite dans l'histoire (...). Dire cela en effaçant complètement la colonisation, la destruction du pays par cette époque honteuse du colonialisme, c'est du Guaino et c'est du racisme (...). Ce discours est un discours raciste, celui qui l'a écrit est donc vraisemblablement un raciste» (Bernard-Henri Lévy, France Inter, mardi 9 octobre 2007, à propos d'Henri Guaino, conseiller de Nicolas Sarkozy).

Le texte intégral du discours de Nicolas Sarkozy est publié sur ce blog, avec quelques critiques. Nous le connaissons donc. Prétendre, comme le fait BHL, qu'il "efface complètement la colonisation" est une contrevérité flagrante. Flétrir la thèse d'une Afrique non inscrite dans l'histoire en omettant de dire que Sarkozy appelle justement les jeunes Africains à ne pas écouter "ceux qui veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire"..., c'est une vilaine manipulation.

 

Voilà le passage controversé du discours de Nicolas Sarkozy :

- "Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain,8998 qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. (...)"

Voilà le passage omis par BHL :

- "N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire au nom de la tradition parce qu'une Afrique ou plus rien ne changerait serait de nouveau condamnée à la servitude.
N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui veulent vous empêcher de prendre votre part dans l'aventure humaine, parce que sans vous, jeunes d'Afrique qui êtes la jeunesse du monde, l'aventure humaine sera moins belle.
N'écoutez pas jeunes d'Afrique, ceux qui veulent vous déraciner, vous priver de votre identité, faire table rase de tout ce qui est africain, de toute la mystique, la religiosité, la sensibilité, la mentalité africaine, parce que pour échanger il faut avoir quelque chose à donner, parce que pour parler aux autres, il faut avoir quelque chose à leur dire.
Écoutez plutôt, jeunes d'Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute sa vie à réconcilier les héritages et les cultures au croisement desquels les hasards et les tragédies de l'histoire avaient placé l'Afrique."

aidsmom


Quant à la colonisation..., Bernard-Henry Lévy prend les gens pour des imbéciles. Ce thème occupe une grande partie du discours du président français.

Voilà ce que Nicolas Sarkozy a dit à Dakar à propos de la colonisation :

- "L'Afrique a sa part de reponsabilité dans son propre malheur. On s'est entretué en Afrique au moins autant qu'en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient croire, ce qu'ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l'Afrique.
Ils ont eu tort.
Ils n'ont pas vu la profondeur et la richesse de l'âme africaine. Ils ont cru qu'ils étaient supérieurs, qu'ils étaient plus avancés, qu'ils étaient le progrès, qu'ils étaient la civilisation.
Ils ont eu tort.
Ils ont voulu convertir l'homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu'ils avaient tous les droits, ils ont cru qu'ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l'Afrique, plus puissants que l'âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d'Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.
Ils ont eu tort.             
Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.
Ils ont eu tort.             

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l'ouverture aux autres, l'échange, le partage parce que pour s'ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir.

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Brazzaville, transport d'ivoire, 1946 (source)

Le colonisateur est venu, il a pris, il s'est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.
Il a pris mais je veux dire avec respect qu'il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n'étaient pas des voleurs, tous les colons n'étaient pas des exploiteurs.
Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l'aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l'obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c'étaient les esprits, c'étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l'amour sans voir qu'ils semaient la révolte et la haine.

La colonisation n'est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique. Elle n'est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n'est pas responsable des génocides. Elle n'est pas responsable des dictateurs. Elle n'est pas responsable du fanatisme. Elle n'est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n'est pas responsable des gaspillages et de la pollution.
Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l'amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant.
La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l'estime de soi et fit naître dans son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres.
La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l'embryon d'une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à cœur.
La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l'Europe et le destin de l'Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes.
Et la France n'oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté.             
Nul ne peut faire comme si rien n'était arrivé.             
Nul ne peut faire comme si cette faute n'avait pas été commise.             
Nul ne peut faire comme si cette histoire n'avait pas eu lieu.             
Pour le meilleur comme pour le pire, la colonisation a transformé l'homme africain et l'homme européen."

* *

Bernard-Henri Lévy n'a jamais lu le discours de Dakar. Il n'a retenu qu'une formule citée par les détracteurs du président français sans vérifier par lui-même. Pourquoi prétendre que Sarkozy "efface la colonisation" alors, qu'au contraire, ce dernier affirme qu'il s'agit d'une "grande faute"...? C'est lamentable. Et on ne trouve pas un journaliste pour lui rétorquer cela...

Michel Renard


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dédouaner sarkozy

Je suis un peu surprise par votre défense de Sarkozy quand on voit l'instrumentalisation qu'il fait de la question de la colonisation. Que je sache - il était au gouvernement quand la loi sur les bienfaits de la colonisation a été votée. Que dire aujourd'hui de sa politique et de la création d'un ministère de l'identité nationale. S'il veut aller au bout de son discours - qu'il nous donne d'abord le droit de vote comme il en était question lors de sa campagne électorale. Et qu'il arrête de faire du Le Pen sans Le Pen - bien à vous et merci pour la qualité de votre blog.

Fériel
commentaire, 13 octobre


Réponse

Je ne défends pas le discours de Dakar prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet dernier. Je ne comprends pas qu'on puisse l'évoquer publiquement sans l'avoir lu... C'est tout. Sur ce blog, il a été publié, accompagné des critiques qu'il a soulevées. C'est un texte évidemment discutable. Mais le taxer de raciste en affirmant avec aplomb qu'il "efface complètement la colonisation" (Bernard-Henry Lévy), est un mensonge, tout simplement.
J'entendais, mercredi dernier sur une radio, Gaston Kelman, auteur notamment de Je suis noir et je n'aime pas le manioc, expliquer que le président Sud-africain Tabo M'Beki n'avait pas été choqué par ce discours. Gaston Kelman se disait, par contre, gêné par le fait que le discours s'adressait à la jeunesse alors que cette dernière veut précisément "s'éloigner de cette image de l'Afrique".
Mais, continuait-il, "quant à savoir si l'Africain a de la difficulté à entrer dans l'histoire, c'est un fait que personne ne nie aujourd'hui. C'est un fait réel qu'il y a des difficultés à s'approprier les outils du progrès, à sortir d'une certaine mythologie qui place l'esclavage, la colonisation, la mondialisation et l'Apartheid comme étant les sources de toutes les difficultés de l'Afrique à se développer. Vu sous l'angle de l'Afrique et des mythes, le Président avait tout à fait raison." (source audio)

Michel Renard

mbeki
le président Sud-africain Tabo M'Beki


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