jeudi 3 mai 2012

Thiaroye, novembre-décembre 1944, Sénégal

tirailleurs_senegalais1 

 

les prisonniers de guerre «indigènes»

en métropole :

persistance du mensonge et de l'oubli

Armelle MABON

 

Les combattants «indigènes» faits prisonniers par les Allemands en juin 1940 sont – pour le plus grand nombre – internés en France dans des frontstalags et non en Allemagne (près de 70 000 en 1941). Les Allemands ne veulent pas les garder sur leur sol de peur de contamination raciale, des maladies tropicales alors que le souvenir de la «honte noire» avec l'occupation de la Rhénanie par les troupes noires en 1919 reste gravé  comme une blessure nationale.

img_2911
troupes françaises de tirailleurs sénégalais, prisonniers des Allemands en 1940

Ces quatre années de détention sur le sol français donnent un aspect singulier à cette captivité par la mise en place d'un monde colonial au sein même de l'hexagone. Du fait du remplacement des sentinelles allemandes par des officiers et des fonctionnaires civils français dans les Arbeikommandos, le travail forcé encore utilisé dans les colonies trouve son extension en métropole.

Une collaboration d'État qui est vécue par ces prisonniers de guerre comme une trahison. Les services de marainnage organisés pour réconforter ces hommes qui ne reçoivent plus de nouvelles de leur famille sont parfois accompagnés d'une fervente évangélisation.

Le soutien de la population locale et des services sociaux qui va jusqu'à l'aide aux évasions, parvient à réduire la distance entre deux mondes qui se découvrent et s'entraident. Le ralliement des évadés à la Résistance accentue cette proximité alors que les unions mixtes et la naissance de nombreux enfants métis mettent à mal la volonté de la puissance coloniale de maintenir les colonisés comme de simples sujets dotés de droits moindres.

C'est dans ce contexte qu'intervient la libération de ces prisonniers par les FFI ou les troupes alliées et la préparation des retours. Cette libération est entachée de suspicions des autorités françaises avec l'impact supposé de la propagande germanique et anticoloniale sur ces hommes. Les ex-prisonniers revendiquent le règlement de leur solde et les droits inhérents à leur statut. En réponse, ils reçoivent des promesses qui attisent une colère déjà perceptible.

27084339

 

La tragédie de Thiaroye

Le 3 novembre 1944, à Morlaix, 2000 tirailleurs sénégalais doivent embarquer pour le Sénégal mais 300 d'entre eux refusent de monter à bord du Circassia tant qu'ils n'ont pas perçu leur solde et sont envoyés à Trévé dans les Côtes d'Armor. À l'escale de Casablanca, 400 hommes refusent de poursuivre le voyage et c'est donc 1280 tirailleurs sénégalais qui débarquent à Dakar le 21 novembre 1944 pour être immédiatement transportés à la caserne de Thiaroye (1).

img098

Conformément à la volonté du ministre des Colonies, les anciens prisonniers doivent être rapatriés le plus rapidement possible dans leurs villages et ventilés selon leur territoire d’origine (2). 500 hommes doivent prendre le train pour Bamako le 28 novembre. En métropole nombre de formalités préalables – habillement, paiement des rappels de solde de captivité, remboursement des livrets de caisse d’épargne, examen des droits à avancement, vérification des grades FFI – n’ont pas été remplies.

Les opérations s’en trouvent singulièrement compliquées. Les cinq cents hommes en partance pour Bamako, n’ayant pas obtenu satisfaction sur le règlement administratif de leur temps de captivité, refusent de prendre le train.

D’après les archives, et selon la réglementation en vigueur au moment de leur départ de Morlaix, ils n’ont perçu qu’un quart de leur rappel de solde avec la promesse qu’ils toucheraient le complément une fois arrivés à Dakar.  Le général commandant supérieur étant en tournée, c’est le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie (3) qui entame les palabres, alors que sa voiture est bloquée par les tirailleurs.

Zonguo Reguema du Burkina Faso, témoin direct de la tragédie de Thiaroye se rappelle que le général leur a annoncé qu’ils ne seront pas payés à Dakar mais dans leur cercle (4). Dans son rapport écrit après la mutinerie, le général Dagnan indique qu’il leur a promis d’étudier la possibilité de leur donner satisfaction après consultation des chefs de service et des textes.

Sur cette ultime promesse, les tirailleurs le laissent partir après qu’il eût exprimer sa satisfaction personnelle d’ancien prisonnier de les revoir. Bénéficiant d’un congé de captivité, il a quitté l’Allemagne en 1941 «pour lever, instruire et mettre sur pied les belles unités sénégalaises (5)».

article_8515_6_0

Mais la conviction du général Dagnan est formelle : le détachement est en état de rébellion, le rétablissement de la discipline et l’obéissance ne peut s’effectuer par les discours et la persuasion (6). Se considérant pris en otage, il met sur pied une démonstration de force militaire pour impressionner les anciens prisonniers de guerre. Le général commandant supérieur de Boisboissel, revenu de tournée, donne son accord pour une intervention le 1er décembre au matin à l’aide de trois compagnies indigènes, un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses, deux bataillons d’infanterie, un peloton de sous-officiers et hommes de troupes français (7).

Le bilan officiel est de vingt-quatre tués, onze décédés des suites de leurs blessures, trente-cinq blessés, quarante-cinq mutins emprisonnés (8). Du côté des forces armées, on déplore un tirailleur blessé et trois officiers contusionnés.

Roger Bokandé, tireur d’élite du bataillon de Saint-Louis appelé pour cette opération de maintien de l’ordre, se souvient des anciens prisonniers arborant fièrement leurs galons, faisant face aux officiers français et ne montrant aucune peur, tomber sous une rafale de mitraillettes (9). Tout comme Zonguo Reguema, il précise que ce sont les Blancs qui ont tiré.

Thiaroye

 

Réécriture de l’histoire

Les différents rapports qui ont suivi ce funeste 1er décembre mentionnent un énervement perceptible depuis le débarquement à Dakar du fait que seul l’échange des billets de banque français en billets AOF est effectué. Le général Dagnan énumère les doléances des anciens prisonniers : paiement de l’indemnité de combat de 500 francs, d’une prime de démobilisation, d’une prime de maintien sous les drapeaux, après la durée légale, équivalent à la prime de rengagement (10).

À aucun moment le général Dagnan n’indique le rappel de solde (les trois quarts restants), alors que cette promesse non tenue cristallise les mécontentements. Le 12 décembre 1944, le colonel Siméoni écrit qu’à Morlaix «cette promesse a été faite à la légère pour calmer les prisonniers et pour se débarrasser de ce personnel encombrant. En fait, [ils] avaient perçu plus que leurs droits (11)». Cette assertion contredit l'indication donnée par le ministre des Colonies Pléven au gouverneur de l’AOF sur les dispositions prises en faveur des prisonniers de guerre rapatriables :

«Il a été décidé d’une part de leur faire des rappels de solde dont un quart seulement sera payable en France, d’autre part de les faire bénéficier d’une prime de démobilisation de cinq cents francs qui sera réglée à l’arrivée des ayants droit en AOF. Enfin, il avait été envisagé de doter chaque militaire indigène rapatriable d’un complet en toile. Malheureusement, en raison du peu de tissu dont on dispose en France, il n’a pas été jusqu’ici possible de réaliser ce projet (12)

afrik

Ces ex-prisonniers n'ont donc perçu qu'1/4 de leur solde. Le télégramme du 18 novembre 1944 émanant de la Direction des troupes coloniales attire expressément l’attention sur l’opportunité de régler au mieux et le plus rapidement possible les situations des militaires indigènes coloniaux et prisonniers de guerre. Il mentionne que la totalité de la solde doit être payée avant embarquement et non un quart comme prévu initialement. En tout état de cause, ces hommes auraient dû percevoir la totalité de leur solde à l'arrivée à Dakar.

Dans son rapport écrit le 15 mars 1945 donc bien après le 1er décembre, l’inspecteur général Mérat cite les propos du général Dagnan : «si le télégramme incitait nettement aux initiatives, il n’est pas certain toutefois qu’[il] autorisait implicitement de s’affranchir des règlements en vigueur ni d’une gestion serrée des fonds publics (13)». Ces propos laissent supposer que, sciemment, il n’a pas appliqué le principe imposant le règlement de la totalité de la solde.

En décembre 1944, une disposition de la Direction des troupes coloniales mentionne les mesures administratives à appliquer aux colonies pour les anciens prisonniers de guerre en sus des rappels de solde et des paiements de livrets d’épargne : indemnité forfaitaire de 500 francs, prime de démobilisation de 500 francs, sauf pour les tirailleurs admis à se réengager, prime de combat de 500 francs. Ces mesures sont très proches des doléances rapportées par le général Dagnan, dont le fond ne lui avait pas paru sérieux mais plutôt un prétexte à insubordination (14).

Le 12 janvier 1945, les instructions pour le bureau colonial confirment les trains de mesures en faveur des anciens prisonniers coloniaux : prime de démobilisation, règlement total de la solde de captivité, indemnité de congé de libération, costume civil du libéré démobilisé, bons de chaussures et linge de corps, «en un mot les mêmes droits et avantages que les libérés démobilisés métropolitains (15) En réalité les «mêmes droits» sont à géométrie variable.

Trois mois après cette note, l'inspecteur Mérat insinue à nouveau que les revendications importantes sont généralement injustifiées : «Ainsi les réclamations des ex-prisonniers de guerre étaient fondées sur une faible part, […] en matière de solde, tous les ex-prisonniers avaient touché en France plus que leur dû, […] les indications ont été données dans la métropole par des personnes irresponsables (16).»v

En réalité, ils n'avaient perçu qu'1/4 de leur solde et ont réclamé leurs justes droits d'anciens prisonniers de guerre. Il faut également mentionner le pécule ou livret du prisonnier. La législation de l’époque accorde aux prisonniers de guerre français une rétribution symbolique d’un franc par jour jusqu’en juin 1943, puis de 4 francs jusqu’à la Libération, soit une solde maximale et dérisoire de 2 758 francs (17). Ce pécule devait également être attribué aux originaires des colonies, ce que refuseront le gouverneur général Cournarie et le général de Boisboissel :

«Il est certain que l’attribution de nouveaux avantages pécuniaires aux ex-prisonniers, après leur libération, n’aurait alors aucun effet moral appréciable sur leur comportement futur. Par ailleurs, et surtout, étant donné que les militaires rapatriés sont déjà en possession, au moment de leur retour chez eux, d’un avoir considérable, l’octroi d’un pécule supplémentaire serait sans intérêt s’il s’agissait de sommes modestes, soit absolument contre-indiqué s’il s’agissait de libéralités importantes (18)

Le général de Boisboissel indique en outre qu’aucun décret ou document officiel ne prévoit l’attribution d’un pécule aux militaires indigènes car ils ne sont pas de nationalité française (19). Un pécule de 1 000 francs leur sera quand même alloué en mars 1945 – près de trois fois moins que pour un prisonnier de guerre métropolitain, payable à chaque prisonnier à son arrivée dans la colonie d’origine, un rappel devant être fait à ceux qui sont déjà rentrés. Le ministère des Colonies a ouvert un crédit de 30 millions pour l’octroi de ce pécule (20).

27084266

L’administration française a toujours estimé que les Africains ne savaient pas se servir utilement des sommes perçues. Ainsi, la mise en place des prestations familiales a été retardée jusqu’en 1956, sous prétexte que les Africains dépenseraient cet argent pour la polygamie et l’alcool.

Les rapports contradictoires de l’armée après la mutinerie de Thiaroye posent question sur leur utilisation dans le processus de clarification des événements. Une lecture comparée des textes réglementaires et des rapports fait apparaître que la revendication majeure des anciens prisonniers – le paiement de la totalité des rappels de solde – est minorée, voire expurgée des rapports. Plus précisément, tout est commenté pour que les trois quarts de rappel de solde dus n’apparaissent pas en tant que tels.

Les forces armées stationnées à Dakar ne voulaient pas ou ne pouvaient pas assurer ce paiement malgré la réglementation formelle. Il «fallait» donc obvier à la preuve d’une revendication des plus légitimes réprimée dans le sang. L’absence de télégrammes officiels réglementant les droits de ces anciens prisonniers dans les archives (21) pourrait s’inscrire dans cette tentative d’occultation ou de travestissement des faits.

 

Quand la rumeur sert à camoufler une responsabilité

Depuis plusieurs années et de manière récurrente une rumeur provenant de diverses sources explique une soi-disant complexité dans le retour des ex-prisonniers à travers l'échange de marks en francs CFA alors que, comme nous venons de le voir, les rapports officiels bien que fallacieux n'évoquent aucunement la présence de marks et la difficulté de ce change avant la mutinerie. Il est difficile de dater l'origine de cette rumeur mais elle pourrait bien partir de l'interview d'un ancien prisonnier condamné pour fait de mutinerie, Doudou Diallo, devenu un personnage politique important au Sénégal.

L'article intitulé «L'aube tragique du 1er décembre 1944» publié dans la revue Afrique histoire  n° 7 de 1983 reprend cette interview. Si la monnaie allemande est évoquée, Doudou Diallo ne parle pas pour autant d'un problème de change de marks en francs CFA à Thiaroye, il indique juste qu'il était en possession de marks d'occupation qui, en fait, a été une monnaie qui a eu cours très peu de temps au début de l'occupation mais que les personnes détentrices ont dû restituer.

img098+-+Copie

Il est probable que des prisonniers en ont gardés mais cela devait représenter une somme bien marginale. C'est à Morlaix que Doudou Diallo a demandé à les changer et non à Thiaroye. L'historien sénégalais Mbaye Guèye cite, dans un long article sur Thiaroye, Doudou Diallo mais en situant la demande de change à Thiaroye : «Enfin ils souhaitaient pouvoir échanger leurs marks d'occupation contre la monnaie qui avait cours en Afrique française (22)».

Dans une interview diffusée en 2010 sur Internet dans le cadre du cinquantième anniversaire des Indépendances, Ibrahima Thioub, directeur du département Histoire de l'Université Cheik Anta Diop et successeur de Mbaye Gueye, reprend cette interprétation en l'amplifiant car il évoque le paiement en marks du travail de ces prisonniers dans  les camps en Allemagne et la difficulté du change (23).

Déjà en 1994, l'historien Yves Benot, pourtant peu suspect d'allégeance avec le pouvoir militaire, indique clairement le change de marks : «Des tirailleurs sont libérés des camps de prisonniers de guerre allemands et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils sont rassemblés au camp de Thiaroye à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks (24)».

Ce passage est régulièrement repris sur différents sites internet sans que le livre soit toujours cité et avec, parfois, des rajouts pour le moins inopportuns comme ici : «Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks (monnaie officielle de la République fédérale d’Allemagne depuis juin 1948)». Le passage entre parenthèse ne figure pas dans l'ouvrage d'Yves Benot (25) qui ne donne pas plus d'éléments sur la provenance de ces ex-prisonniers en indiquant seulement «des camps de prisonniers de guerre allemands» sans préciser en France occupée, la confusion sur le lieu de détention est alors possible.

C'est ainsi que l'on voit apparaître sur des sites internet une nouvelle réécriture de l'histoire :   «Comme si cela ne suffisait pas, bon nombre de ces survivants seront condamnés jusqu’à 2 et 3 ans de prison ferme pour "insubordination". Certains sortaient des camps de concentration nazis ! (26)». Ainsi la corrélation entre présence de marks et internement en Allemagne et pourquoi pas en camps de concentration se trouve légitimée.

Sur le site royaliste Les Manants du Roi, Philippe Lamarque, docteur en droit, apporte des précisions qui ne font que rajouter de la confusion : «Les autorités militaires françaises veulent les renvoyer au plus vite chez eux. Mais la situation est plus compliquée qu’elle n’y paraît, principalement pour une question d’argent. Capturés en 1940 et réquisitionnés par l’Organisation Todt, chargée des travaux de fortification du Reich - notamment le célèbre «mur de l’Atlantique» -, ces hommes ont perçu leur solde plus un salaire d’ouvrier. Les tirailleurs exigent à bon droit de changer les Reichsmark qu’ils ont reçus contre des francs [...] (27)».

Peu de prisonniers de guerre «indigènes» ont été réquisitionnés par l'Organisation Todt qui allait puiser des contingents d'ouvriers essentiellement auprès des Groupements de Travailleurs Etrangers (GTE).  Dans cette interview, Philippe Lamarque assure que ce sont les noirs qui ont tiré sur les mutins sous prétexte que les officiers blancs avaient présenté ces ex-prisonniers comme des traitres à la solde de l'Allemagne. S'il est fort probable que cette méthode discréditant ces hommes a pu être utilisée, rien ne permet de dire que leurs frères de couleur les ont tués sur ordre. Les témoignages de Roger Bokandé et Zonguo Reguema contredisent ce discours préservant les officiers français.

arton66

La presse nationale s'engouffre également dans la rumeur : «À Thiaroye, la mort pour solde de tout compte. Il y a soixante ans, le 1er décembre 1944, les tirailleurs sénégalais, réclamant leur salaire, furent massacrés. En novembre 1944, l'armée rapatrie à Dakar les tirailleurs sénégalais, démobilisés après avoir été tirés des camps de prisonniers allemands où il avaient échoué pour avoir défendu la France au combat en juin 1940. Contrairement aux combattants «français» blancs ils n'ont pas reçu leurs arriérés de solde, pas plus qu'on n'a échangé leurs marks (28)».

Avec de telles assertions, il n'est pas étonnant que les lecteurs fassent valoir leur étonnement en demandant pourquoi les Sénégalais ont été libérés en 1944 alors que les prisonniers «blancs» n'ont recouvré la liberté qu'en mai 1945. Même si Thiaroye n'a pas suscité de nombreuses recherches chez les historiens, des travaux solides existent cependant depuis plusieurs années (29). Evidemment, ils n'accréditent pas cette thèse rampante d'une captivité en Allemagne, d'un problème d'échange de marks mais, force est de constater que la rumeur trouve une prégnance par une propagation peu usitée par les historiens : l'image. Dans certains documentaires, se glisse furtivement cet épisode d'échange de marks comme dans  «Tirailleurs une mémoire à vif» de Florida Sadki (2006). Le film d'animation de Rachid Bouchareb "l'ami ya bon" (2004) (30) se présente ainsi :

«1er décembre 1944 - Un jour d'infamie. Des tirailleurs sénégalais sont libérés des camps de prisonniers de guerre allemands et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils sont rassemblés au camp de Thiaroye à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks...» et s'achève avec ces mots : «Le 1er décembre 1944 au camp de Thiaroye, les Tirailleurs sénégalais qui réclamaient leur solde impayée durant leur détention en Allemagne furent massacrés».

Ce petit film d'animation d'une belle esthétique et d'une grande force visuelle est visionné des milliers de fois via internet. Nous avons prévenu Rachid Bouchareb via sa maison de production de cette grave erreur historique mais nous n'avons vu aucune rectification pourtant indispensable pour enrayer cette rumeur qui offre un alibi à la France pour ne pas reconnaître l'ampleur de ses responsabilités dans ce drame.

Si le spectacle de Rap «À nos morts» sur Thiaroye écrit et joué par Farba Mbaya, mis en scène par Yann Gilg se sert des images du film l'ami y a bon en décor (31) (2009), le texte d'une grande sobriété  s'arrête à l'essentiel : la France ne veut pas payer la solde due.

870432_3_f5f1_des-tirailleurs-senegalais-a-l-instruction-dans
tirailleurs sénégalais à l'entraînement

La belle exposition «L'outre-mer français dans la guerre 39-45» (32) évoque la tragédie de Thiaroye  en reprenant malheureusement  cette méprise puisqu'il est indiqué que les ex-prisonniers revenant des camps allemands étaient en colère car ils avaient pu échanger que la moitié de leurs marks.

Il est impératif désormais de stopper cette rumeur qui devient une réécriture de l'histoire : puisque ces ex-prisonniers possèdent des marks c'est qu'ils revenaient d'Allemagne... Peut-être faut-il prendre les moyens de grande diffusion comme le cinéma pour parvenir à restaurer une histoire qui ne saurait supporter plus longtemps cette rumeur dommageable à la mémoire de ces hommes et des Français qui ont su leur montrer un bel élan de solidarité.

La France d'après-guerre a  tenté d'effacer les traces de cette tragédie mais aussi de leur présence en terre métropolitaine pour ne pas avouer le remplacement des sentinelles allemandes par des officiers français, pour ne pas avouer le sort réservé aux femmes françaises devenues mères célibataires d'enfants métis et aux pères que la France voulait déchoir de leur autorité paternelle mais aussi pour ne pas donner à lire les commentaires peu flatteurs voire racistes de l'Armée qui réfutait à ces hommes l'intelligence pour comprendre la noblesse de la Résistance.

 

tirailleurs-senegalais


Histoire et commémoration

L'historien qui cherche la vérité du passé avec des moyens scientifiques réveille aussi les mémoires.  Confronté à l'oubli pesant qui forcément interroge, il est amené à utiliser tous les moyens lui permettant de s'approcher de cette vérité. En histoire contemporaine, l'appel aux témoignages permet de suppléer aux défaillances des archives écrites. Mais la confrontation avec des témoins, au-delà de l'émotion qu'elle peut susciter et qu'il faut savoir gouverner, entraîne parfois l'historien dans la commémoration au sens d'un devoir de mémoire pour rendre justice. En combattant l'oubli, l'historien s'associe à la commémoration.

Paul Ricœur estime que le «devoir de mémoire» est un impératif mais déplore  «l’inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli» (33).  Mais il existe un autre spectacle inquiétant qui peut se révéler à travers  l'édification de stèles, symbole des commémorations. Les inscriptions, parce qu'inaliénables, ont leur importance et l'historien, par sa connaissance du passé, s'il est sollicité aide à trouver les mots nécessaires.

La mémoire des prisonniers de guerre internés à Quimper a voulu ainsi être honorée. À l'origine du réveil mémoriel, j'ai effectivement été sollicitée pour la fabrication de la stèle. Les personnes chargées de ce dossier, maire compris, ont sans doute estimé que  mettre des chiffres très précis issus des documents que je leur avais transmis auraient plus d'impact pour ce souvenir.

J'ai eu beau leur prouver que ces chiffres ne correspondaient pas à la réalité, que les prisonniers métropolitains étaient comptabilisés deux fois, que leur hommage oubliait un grand nombre de ces prisonniers et que le libellé ne permettait pas aux Nord-Africains de loin les plus nombreux de se retrouver sur cette stèle,  rien n'y a  fait. La délégation à la Mémoire n'a pas plus obtenu gain de cause. La rigueur scientifique ainsi malmenée entraîne une contruction mémorielle galvaudée qui positionne les honorés comme des quémandeurs d'une réparation et non comme des citoyens qui trouvent enfin une vraie reconnaissance.

L'Histoire et les volontés mémorielles ne sont pas en concurrence mais il faut faire preuve d'humilité, d'engagement et d'écoute de part et d'autre comme à Morcenx dans les Landes qui a honoré la mémoire d'un tirailleur, Koutougou Nitiéma, abattu par les Allemands. "Les amis de Brassenx" ont pris appui sur des recherches historiques pour parvenir à reconstituer la vie de Koutougou (34).

Ce travail mémoriel a suscité un élan de coopération par la construction d'un puit à Goumsi au Burkina Faso d'où était originaire Koutougou. Trévé dans les Côtes d'Armor a également érigé une stéle pour les 300 ex-prisonniers de guerre qui avaient refusé de monter sur le Circassia. Cette petite ville de Bretagne est peut-être aussi la première en France à honorer la mémoire des victimes de Thiaroye, modeste rempart en bronze contre une réécriture de l'Histoire qu'il est bien difficile de juguler.

Armelle Mabon
Maître de conférences à l'Université Bretagne Sud
Lorient mars 2012
IMG_0021-300x400

 

** Alertée par Armelle MABON sur la présentation erronée de la tragédie de Thiaroye à l'exposition «L'Outre-Mer français dans la guerre 39-45», Madame Lévisse- Touzé, Directeur des deux Musées Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris a accepté de retirer le texte.

 

- auteur du documentaire «Oubliés et trahis, Les prisonniers de guerre coloniaux et nord-africains» réalisé par Violaine Dejoie-Robin, Grenade productions, 2003

-dernier livre paru : Prisonniers de guerre «indigènes» Visages oubliés de la France occupée, La Découverte, 2010.

- recherche en cours : Parcours de vie d'un prisonnier de guerre sénégalais, ex-boxeur professionnel et de sa marraine de guerre, professeur de latin-grec, à partir d'un échange épistolaire entre 1941 et 1942.

9782707150783

 

__________________________

1 - Renseignements, Dakar, le 21 novembre 1944 (ANS, 21G153[108]).

2 - Le ministre des colonies au gouverneur de l'AOF, Paris, le 31 octobre 1944, signé Pléven (CAOM, 6 [15] D73)

3 - Il fut remplacé par le général Magnan ce qui explique les possibles confusions.

4 -Interview effectuée par Hervé de Williencourt, 1999.

5 - Rapport du général Dagnan, Dakar, le 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

6- Rapport du colonel Le Masie, chef d’état-major, Dakar, 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

7 - Rapport du général Dagnan, 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

8 - Certains pensent que le nombre de tués est beaucoup plus important, jusqu’à deux cents morts.

9 - Documentaire Oubliés et trahis,réalisé par Violaine Dejoie-Robin, auteure Armelle Mabon, produit par Grenade productions, 2003

10 - Rapport sur Thiaroye, l’inspecteur général Mérat, chef de mission, à M. le ministre des Colonies, Dakar, le 15 mars 1945 (CAOM, DAM, 3).

11 - Rapport du lieutenant-colonel Siméoni, 12 déc. 1944 (CAOM, DAM, 74).

12 - Paris, le 31 octobre 1944 (CAOM, 6 (15) D73).

13 - Rapport sur Thiaroye de l’inspecteur général Mérat , op. cit. (CAOM, DAM,3).

14 - Ibid.

15 - AN, F9, 3815.

16 - Ibid.

17 - Le gouvernement français ne s’acquittera de cette dette pour tous les prisonniers de guerre métropolitains qu’en 1958, avec une monnaie dépréciée.

18 - Le gouverneur général de l’AOF au ministre des Colonies, Dakar, le 13 décembre 1944 (ANS, 5D162(89).

19 - Lettre du général de Boiboissel au gouverneur général de l’AOF, 8 décembre 1944 (ANS, 4D68 (89).

20 - Croix-Rouge française, Comité central d’assistance aux prisonniers de guerre en captivité, section outre-mer, procès-verbal réunion du 8 mars 1945 (AN, F9, 3815).

21 - Les circulaires n° 2080 ou n° 260 du 21 octobre 1944, n° 3612 du 4 novembre 1944, n° 6350 du 4 décembre 1944, n° 7820 du 16 décembre 1944 (Direction des troupes coloniales) et la dépêche n° 2669 du 30 janvier 1945 pour les Nord-Africains n'ont pas été retrouvés. Cependant, grâce à la lecture de différents courriers et rapports, il nous est possible de restituer le contenu de ces textes officiels.

22 - Mbaye Gueye, «Le 1er décembre 1944 à Thiaroye où le massacre des tirailleurs Sénégalais anciens prisonniers de guerre», Revue sénégalaise d'Histoire, n°1, 1995, p. 10.

23 - http://afrique.arte.tv/blog/?p=1222

24 - Yves Benot, Massacres coloniaux 1944-1950 : La IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994.

25 - http://dameforever.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/12/01/premier-decembre-1944-au-camp-de-thiaroye-a-l-origine-du-mas.html01.12.2009

26 - http://dday-overlord.forumactif.com/forces-francaises-libres-f20/le-massacre-de-thiaroye-t5452.htm. Voir également http://www.voltairenet.org/article15662.html ; http://www.galgui.info/senegal/premier-decembre-1944-au-camp-de-thiaroye-a-l-origine-du-massacre-des-tirailleurs-s-n-galais.html

27 - http://www.lesmanantsduroi.com/articles/article5143.php, source Historia, novembre 2006.

28 - Ange-Dominique Bouzet, Libération du 1er décembre 2004.

29 - Myron J. Echenberg, «Tragedy at Thiaroye : the senegalese soldiers' uprising of 1944», African labor History, 26 n°4, 1978, p. 109-128 ; Brigitte Reinwald, Reisen durch den Krieg, Klaus Schwartz Verlag, 2005 ; Julien Fargettas, « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye  Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 92, oct.-déc. 2006, p. 117-130 ; Julien Fargettas, Les tirailleurs sénégalais Les soldats noirs entre légendes et réalités 1939-1945, Paris, Tallandier, 2012 ; Eugène-Jean Duval, L’Épopée des tirailleurs sénégalais, L’Harmattan, Paris, 2005 ; Bakari Kamian, Des tranchées de Verdun à l’église Saint-Bernard, op. cit., p. 322 ; Armelle Mabon, « La tragédie de Thiaroye, symbole du déni d’égalité »,  Hommes & Migrations, n° 1235, janvier-février 2002, p. 86-97.

30 - http://www.tadrart.com/tessalit/lamiyabon/

31- http://www.citizen-nantes.com/article-36940999.html

32 - Mémorial du Général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris  Musée Jean Moulin, 4 novembre 2011 – 24 juin 2012.

33 - Paul Ricœur, la Mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.

34 - Maryse Fagotat et Jean-Charles Coumailleau, «Sur les pas de Koutougou Nitiéma»,  Les amis de Brassenx, Bulletin n°16, novembre 2010, pp.15-30.

 

1344 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 14:22 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


mercredi 7 mars 2012

l'éclatement de la Libye

lc069f0 

 

 

l'éclatement de la Libye ou

le retour à une longue histoire

Bernard LUGAN

 
L'éclatement de la Libye que j'avais annoncé dès le 1er avril 2011 [1] a été officialisé le 6 mars 2012 avec la déclaration d'autonomie de la Cyrénaïque. Chaque jour qui passe, les résultats de l'intrusion franco otanienne dans la guerre civile libyenne apparaissent ainsi de plus en plus catastrophiques, deux réalités ayant été totalement ignorées par ceux qui décidèrent de cette insolite expédition :

1) La Libye n'existe pas. 

2) Ses deux principales composantes, la Tripolitaine et la Cyrénaïque ont toujours été opposées.
 
Au début de l'année 2011, ce ne fut pas à un soulèvement «démocratique» que nous avons assisté, mais à une tentative de sécession de la Cyrénaïque. Sur ce mouvement vinrent ensuite se greffer les islamistes arabistes radicaux, puis les Berbères arabophones de Zentan et leurs cousins berbérophones de Zouara et du Jebel Nefusa désireux d'en découdre avec un régime qui avait constamment nié leurs droits.

Ainsi donc, dans l'ignorance bétonnée du dossier, l'Élysée prit-il le parti d'un camp contre un autre, croyant, ou pire, feignant de croire, que le CNT était l'émanation d'un peuple en lutte pour ses droits démocratiques alors qu'il n'était qu'un conglomérat d'intérêts contradictoires.

Le colonel Kadhafi massacré dans les conditions que l'on connaît, ses «vainqueurs» se déchirèrent ensuite à belles dents :

- En Tripolitaine, le faible CNT navigua à vue entre les milices islamico-mafieuses de Misrata, les milices islamiques  de Tripoli, les Berbères de Zentan et du jebel Nefusa et les Warfalla [2].

- En Cyrénaïque, les chefs de tribus virent dans le CNT une émanation de la Tripolitaine et ils s'en affranchirent. Ce fut cependant un problème local qui hâta leur décision de proclamer l'autonomie de leur région. Les tribus supportaient en effet de plus en plus mal le climat anarchique résultant des agissements de certaines  milices islamistes fondamentalistes soutenues par une partie du CNT et qui s'en prenaient à leurs pratiques religieuses coutumières.

Dans cette région à forte caractéristique confrérique, l'islam salafiste ou wahhabite voulut en effet interdire le culte rendu aux saints aux les marabouts du Maghreb -  allant jusqu'à détruire leurs tombeaux (voir mon communiqué du 18 janvier 2012).
Tout ceci fit que ce qui devait arriver «arriva» avec la déclaration d'autonomie du 6 mars 2012 prononcée par l'assemblée des tribus de Cyrénaïque qui reconnut comme chef Ahmed Zubaïr al-Sanussi, parent du roi Idriss Ier renversé en 1969 par le colonel Kadhafi, et membre éminent de la famille-confrérie sénoussiste qui régnait sur la région à l'époque ottomane.

En Libye, c'est donc à un retour à la longue histoire que nous assistons. Face à ce puissant mouvement de fond, la démocratie individualiste ou les droits de l'homme apparaissent pour ce qu'ils sont, des modes occidentales passagères bien éloignées des réalités locales. Il est cependant regrettable que les dirigeants français y aient une fois de plus cédé avec pour conséquence le bouleversement de toute la géopolitique sur l'arc de tension saharo-sahélien. 

Bernard Lugan
7 mars 2012


[1] Voir mon communiqué du 1° avril 2011 ainsi que les articles de l'Afrique réelle sur toute l'année 2011.
[2] Voir à ce sujet le numéro de  janvier 2012 de l'Afrique Réelle.

http://bernardlugan.blogspot.com/p/reabonnement-2012.html

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 11:59 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

lundi 20 février 2012

cartes de l'Afrique pré-coloniale et coloniale

 Fort-Joseph en Galam

 

cartes de l'Afrique pré-coloniale et coloniale

tirées de

l'Histoire des colonies françaises (1931)

 

page titre
page de titre du livre de Hanotaux et Martineau

 

dos couv Hist colonies
dos de
couverture

 

carte physique Afr occ et équat
début du livre, non paginée

 

 Fort-Joseph en Galam
Fort Saint-Joseph en Galam, p. 22
lien externe : sites liés à la traite négrière


rivière de Gambie
cours de la rivière de Gambie, p. 30


carte de Gorée
carte de Gorée, p. 37  (à 4 km au large de Dakar, Sénégal),

 

entrée de la rivière de Gambie
entrée de la rivière de Gambie, p. 68

 

carte du haut Sénégal
carte du Haut Sénégal, p. 148

colonie du Sénégal
colonie du Sénégal, p. 167

 

 pénétration des pays voisins du Soudan
pénétration de pays voisins du Soudan, p. 230

 

 Guinée franaise et Côté d'Ivoire
Guinée française et Côte d'Ivoire, p. 263

 

 plan de Conakry
plan de Conacry, p. 266 (Guinée)

 

territoire du Bas-Niger
Territoires du Bas-Niger - Dahomey - Côte d'Ivoire, p. 307

 

AOF chemins de fer
Afrique occidentale française (AOF) : chemins de fer, p. 318

 

port de Dakar
port de Dakar, p. 320

 

 Afrique équatoriale française
Afrique équatoriale française, p. 358

 

Afr équatoriale XVIIe s
carte de l'Afrique équatoriale française au XVIIe siècle,
hors-planche, entre p. 368 et 369

 

Soudan égyptien
Soudan égyptien, p. 514

 

occupation du bassin du Tchad
occupation du bassin du Tchad, p. 544

 

Somalis et Djibouti
Somalis et Djibouti, p. 580

 

missions Bonchamps, Clochette et Charles Miche
Missions de Bonchamps, Clochette, Charles Michel, p. 584


- les cartes sont reproduites ici [en cliquant dessus, on peut les agrandir], à l'état brut, sans commentaires. Il en faudrait. Mais elles sont déjà à la disposition de chacun. Elles proviennent de l'énorme entreprise historique et éditoriale, en six volulmes, dirigée par Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau, à partir de 1929, avec la collaboration de nombreux spécialistes. Le titre, Histoires des colonies françaises et de l'expansion de la France dans la monde, marque évidemment un paradigme historien qui est aujourd'hui dépassé.

Cependant, le savoir narratif et événementiel est toujours valable et peut servir de base à des analyses moins dépendantes d'une idéologie excessivemement empathique et édifiante. Car, c'est un des défauts de notre époque, que de disserter sur l'histoire coloniale en l'absence d'une connaissance de sa réalité positive (ou positiviste). Les slogans (génocide, déculturation, ultra-colonisation...) peuvent revêtir une apparence de réalité parce qu'on ignore ce qu'ont été l'histoire complexe, les rapports et contacts réels entre puissances colonisatrices et peuples colonisés.

Les massacres de la colonne Voulet-Chanoine (1898-1899) ne résument pas les innombrables expéditions, les succès et les échecs sanglants des colonisateurs en Afrique. De nombreux travaux en témoignent, y compris certains récents tels les deux livres de Marc Michel, Essai sur la colonisation positive. Affrontements et accommodements en Afrique noire, 1830-1930 (Perrin, 2009) et Fachoda. Guerre sur le Nil (Larousse, 2010). Ou encore l'incontournable travail de Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle (CNRS, éd. 2010), sans oublier les ouvrages de Henri Wesseling, par exemple : Les empires coloniaux européens, 1815-1919 (Folio-Histoire, 2009). La logomachie repentante actuelle est largement en dessous du savoir de ces auteurs.

Michel Renard

37658182 9782035848321FS de-quoi-fut-fait-l-empire 9782070364503FS

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

lundi 30 janvier 2012

les grossières erreurs du journal "Le Monde" au sujet de Bernard Lugan

 

 2

 

 

Le Monde ou

le Maccarthysme journalistique français

Bernard LUGAN

 

Dans un article d'une rare partialité que Le Monde en date du 27 janvier 2012 consacre au Rwanda, MM. Christophe Ayad et Philippe Bernard me citent de la manière suivante : 

«En 2004 il (Jean-Pierre Chrétien) a participé à une commission d'enquête citoyenne, mise en place par l'association Survie, pour dénoncer le rôle de la France. Cela a valu à Jean-Pierre Chrétien de virulentes attaques de l'historien Bernard Lugan, ancien maître de conférences à l'université Lyon-III, proche de l'extrême droite. Ce dernier a écrit plusieurs ouvrages pour innocenter François Mitterrand, l'armée française et l'Église catholique au Rwanda (François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda, éditions du Rocher, 2005). Il a témoigné en faveur de génocidaires hutu poursuivis devant le TPIR».

 9782268054155FS

 

Le lecteur du Monde aura retenu trois choses :

1) Je serais «proche de l'extrême droite», jugement de valeur permettant de sous-entendre que je ne suis pas crédible et donc par avance disqualifié.

2) J'aurais écrit «plusieurs ouvrages pour innocenter François Mitterrand, l'armée française et l'Église catholique au Rwanda». L'emploi du mot «innocenter» a son importance car il signifie que pour MM. Ayad et Bernard, le président François Mitterrand, l'armée française et l'Église catholique seraient coupables ou pour le moins complices de ce génocide…

Est cité à l'appui de cette affirmation un livre datant de 2005 dans lequel je défends très exactement le contraire de ce que prétendent me faire dire les journalistes du Monde. J'y reprends en effet en la développant l'idée centrale d’un précédent livre [1] qui est que les conditions du génocide résultent de l'engagement pro Hutu de l'Église catholique en 1959, puis de l'obligation démocratique imposée par François Mitterrand au président Habyarimana à partir de 1990.

L'on chercherait en vain dans cette problématique une tentative visant à «innocenter» le président Mitterrand et l'Église catholique. Quant à l'armée française comme elle a quitté le Rwanda fin 1993, soit plus de six mois avant le début de ce génocide, elle n'a effectivement aucune responsabilité dans ce drame contrairement à ce que certains obligés de Kigali cherchent à faire croire.

bidonnage

Les journalistes du Monde sont donc pris en défaut de «bidonnage» car :

- ils n’ont manifestement pas lu mon livre,

- ils tirent directement leurs «informations» de sites informatiques spécialisés dans les dénonciations de basse police.

- Ils omettent en revanche de mentionner un ouvrage plus récent dans lequel je fais le bilan de la question, notamment à travers les travaux du TPIR [2].

3) J’aurais «témoigné en faveur de génocidaires hutu poursuivis devant le TPIR», ce qui serait la suite logique des points 1 et 2. En effet, qu’attendre d’autre d’un «proche de l’extrême droite» qui a osé écrire «plusieurs ouvrages pour innocenter François Mitterrand, l'armée française et l'Église catholique au Rwanda» ?

Le problème est que je n’ai jamais «témoigné en faveur de génocidaires hutu poursuivis devant le TPIR». À quel titre d’ailleurs aurais-je pu le faire puisque je n’étais pas au Rwanda au moment du génocide et que je n’ai donc pas été le «témoin» des faits qui leur sont reprochés ?

En revanche, connaissant intimement le Rwanda où j’ai enseigné et mené des recherches archéologiques durant plus de dix années, pays auquel j’ai consacré deux thèses dont un Doctorat d’État en six tomes, j’ai, pour ces raisons académiques, été six fois assermenté comme Expert par la Cour à laquelle j’ai remis des rapports totalisant près de 2000 pages [3]. Le document joint en annexe et qui émane du Greffe du TPIR permet de mettre en évidence la grave faute déontologique commise par les deux journalistes du Monde.

À leur décharge, il est utile de préciser qu’ils ignorent peut-être que le TPIR étant régi par les règles juridiques anglo-saxonnes, il n’y existe pas d’Experts de la Cour comme en France et que les Experts cités y sont proposés aux Chambres par les parties (Accusation et Défense). Pour chaque affaire, ces experts doivent renouveler leur accréditation, processus long et fastidieux au terme duquel ils sont soit récusés, soit acceptés et dans ce dernier cas, ce n’est qu’après avoir prêté solennellement serment qu’ils deviennent selon le terme anglo-saxon «Witness Expert».

Le contre-sens fait par les journalistes du Monde pourrait donc s’expliquer soit par une désolante mauvaise foi, soit par une maîtrise incertaine de la langue anglaise ajoutée à des connaissances fragmentaires concernant la Common Law.

morale

La «morale» de cette affaire est claire et elle tient en deux points principaux :

1) Nous avons ici la parfaite illustration du naufrage de la presse française qui a perdu une grande partie de sa crédibilité en raison de son Maccarthysme, du formatage et des insuffisances de ses journalistes. Cette presse militante et moribonde qui ne survit que par les aides de l’État et les abonnements institutionnels n’a d’ailleurs plus aucune influence à l’extérieur de sa niche écologique parisiano-conformiste.

2) Je ne ferai pas de droit de réponse et cela pour deux raisons : la première est qu’il serait caviardé et la seconde parce que je touche beaucoup plus de lecteurs et plus rapidement, avec un simple communiqué diffusé par internet. D’autant plus que nombre des visiteurs de mon blog font suivre mes communiqués à leurs réseaux, ce qui en démultiplie les effets.

Bernard Lugan
28 janvier 2012

bernard-lugan_0

http://www.bernard-lugan.com

contact@bernard-lugan.com

 

 


TPIR


[1] Rwanda: le génocide, l’Église et la démocratie, 234 pages, 22 cartes, Le Rocher, 2004

[2] Rwanda. Contre-enquête sur le génocide, 330 pages, 10 cartes, Privat, février 2007.

[3] Expert assermenté par la Cour dans les affaires Emmanuel Ndindabahizi (TPIR-2001-71-T), Théoneste Bagosora (TPIR-98-41-T), Tharcisse Renzaho (TPIR-97-31-I), Protais Zigiranyirazo (TPIR-2001-73-T), Innocent Sagahutu (TPIR-2000-56-T), Augustin Bizimungu (TPIR- 2000-56-T). Commissionné dans les affaires Edouard Karemera (TPIR-98-44 I) et J.C Bicamumpaka. (TPIR-99-50-T).
La synthèse de ces rapports a été faite dans Bernard Lugan (2007) Rwanda : Contre-enquête sur le génocide, Privat.

 

 genocide_rwanda_lugan

 arton843

 

- retour à l'acccueil

Posté par michelrenard à 12:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

lundi 9 janvier 2012

"C'était quand même mieux du temps des Blancs"

togoMUR 

 

"c'était quand même mieux

du temps des Blancs"

Kofi YAMGNANE (19 mai 2010)


journaliste LCP - On va fêter, enfin certains pays vont le faire, certains plus discrètement d'ailleurs, fêter ces cinquante ans d'indépendance. Elle en a fait quoi l'Afrique de cette liberté ? Kofi Yamgnane, vous aviez le désir d'être candidat au Togo, d'être président du Togo. Vous aviez certainement un regard sur ce pays, un désir, un amour... Qu'a fait l'Afrique, et pourquoi pas le Togo, de cette liberté ?

Kofi Yamgnane - "Je ne peux pas généraliser sur l'ensemble des pays francophones ayant accédé à l'indépendance en 1960 et quelques années après. En tout cas, je peux dire que le Togo, mon pays d'origine, n'a rien fait des cinquante ans. C'est cinquante ans pour rien puisque aujourd'hui, les plus vieux dans les villages - j'ai eu l'occasion de tourner dans l'ensemble des villages du Togo - les plus vieux me diisent : Kofi, c'était quand même mieux du temps des Blancs.

C'est extraordinaire comme aveu d'échec ! "c'était quand même mieux du temps des Blancs" : dans nos dispensaires, on n'a pas un flacon de mercurochrome, les Blancs nous en donnaient. On était vaccinés, on ne l'est plus. Les écoles fonctionnaient, il n'y en a plus. Il y avait des pistes qui étaient entretenues, il n'y a en plus. C'est vraiment...

Quand on regarde cela, on a envie d'en pleurer effectivement..."

19 mai 2010, émission "Ça vous regarde", chaîne LCP
"Afrique : qu'a-t-elle fait de sa liberté ?"

 source : http://www.youtube.com/watch?v=vXuLXsriMhU

000_APP2001011098691_0
défilé, mai 1960

- biographie de Kofi Yamgnane sur Wikipedia

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:14 - - Commentaires [9] - Permalien [#]


vendredi 5 août 2011

Pierre Savorgnan de Brazza

 Brazza retouché 2

 

 

Pierre Savorgnan de Brazza

photo inédite

 

Brazza retouché 2

 

"Ce jeune homme dans son cadre doré, c'est Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905). Il s'agit d'une photo de 20x26, sans doute la plus ancienne existante de l'explorateur. Vu son jeune âge, elle est absolument inconnue et inédite, mais même ainsi elle n'intéresse personne. Les quelques spécialistes à qui je l'ai montrée n'ayant fait que sourire ou hausser les épaules."


Serge NAKKACHIAN (Bruxellles)

get-attachment-2

Merci de votre apport à la connaisance iconographique de Pierre Savorgnan de Brazza.
Études Coloniales
- retour à l'accueil
 

Posté par michelrenard à 05:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

jeudi 21 juillet 2011

Winston Churchill, "Voyage en Afrique", 1907

1070564-gf

 

 

Mon voyage en Afrique, 1907, Winston Churchill

 Marc MICHEL

 

Winston CHURCHILL, Mon voyage en Afrique, 1907, collection "Texto," traduit de l’anglais et préfacé par Pierre Guglielmina, 2010, 195 pages.

Ouganda river

Amateurs de safaris, en voilà un qui vous rendra jaloux ! Contemporains qui veulent juger le passé sans les œillères des idées toutes faites et anachronisme, voilà un petit condensé d’interrogations excitantes.

Les éditions Taillandier qui ont eu la bonne idée de publier les œuvres complètes de Winston Churchill dans la collection "Texto", nous ont offert un inédit en Français du grand homme, admirablement traduit par Pierre Guglielmina, Mon voyage en Afrique, 1907.

Le traducteur se demande si ce petit livre, n’est pas «destiné à rejoindre le nouvel enfer des  bibliothèques correctes». Peut-être bien, étant donné le conformisme contemporain ; ce serait vraiment dommage compte tenu du talent littéraire et de la  richesse de réflexions de l’auteur. Prudence ou dédain pour celles-ci, le traducteur insiste seulement sur les qualités littéraires du texte dans sa belle introduction.

Certes, Churchill, jeune ministre de trente et un ans - il vient d’être nommé au Colonial Office, un ministère beaucoup plus important en Angleterre, que le Ministère des Colonies en France) - écrit admirablement, nous entraîne, bientôt étonnés de se découvrir passionnés, grâce à lui, de chasse et de découvertes, dans les hauts plateaux du Kenya, les forêts de l’Ouganda, en safari à pied, à cheval, en pirogue… (Il regrette même de n’avoir pas eu l’idée de la bicyclette)… dans les magnifiques steamers du lac Victoria ou les frêles esquifs du lac Yoga, sur le Nil enfin.

lac Victoria

Un voyage vraiment sportif. À cette occasion Pierre Guglielmina rappelle à quel point la boutade du vieux Churchill interrogé sur son extraordinaire longévité… «No sport» est totalement fausse en l’occurrence. Churchill est infatigable… Il est difficile de le suivre dans son périple de plusieurs mois de plusieurs milliers de kilomètres, et on regrette une carte ; mais qu’importe, on repère les principales étapes qui le conduisaient de Mombasa à Kampala et de là à Fachoda, «appelé désormais Kodok en souvenir du bon vieux temps», dit-il, en laissant le lecteur dans une certaine perplexité (le temps de la «rencontre» avec Marchand, une dizaine d’années ans plus tôt ?).

Ouganda éléphants

Il jette aussi un regard moderne sur la nature ; il s’émerveille de la grâce et de l’élégance des antilopes, de la puissance brutale des rhinocéros, du «panorama majestueux», des éléphants  redoutables ; les seuls animaux auxquels il voue une véritable «haine» sont les crocodiles… Il découvre l’immense Rift où s’étendent les grands lacs africains, le «spectacle merveilleux et unique» qu’offre la traversée des hautes terres du Kenya, la grandeur de la forêt ougandaise comme de la fascination  qu’exerce l’immensité du lac Kyoga : «le temps disparait et il ne reste plus rien que l’espace et la lumière du soleil». L’univers d’Out of Africa

Ouganda couleurs

La révélation la plus merveilleuse, est l’Ouganda, qu’il qualifié de «pays de conte de fées» et de «jardin magnifique». Mais, il n’est pas dupe et il sait que la même nature est aussi mauvaise, trompeuse, perverse, qu’elle réserve les plus mauvaises surprises, les redoutables fourmis auxquelles rien ne résiste, les somptueux papillons dont «la perversité» s’alimente à la pourriture la plus abjecte, «l’horrible fécondité des processus naturels», la maladie qui règne partout. En 1907, il traverse des contrées ravagées au lendemain de la première des grandes épidémies connues de maladie du sommeil qui a duré dix ans et a dépeuplé les régions affectées dans des proportions effarantes, «plus de deux-cent mille personnes  pour une population dans des régions qui n’aurait pas pu excéder les trois cent mille», souligne-t-il lui-même stupéfié et horrifié.

On ne peut que partager l’admiration du traducteur pour le grand écrivain, sa sincérité et sa maitrise ; mais ce n’est pas celui-ci  qu’on voudrait mettre en valeur ici ; c’est l’homme politique réfléchissant à l’Afrique colonisée. Bien entendu, l’action de son pays en Afrique est excellente et l’Angleterre y a envoyé les meilleurs de ses gentlemen : «le jeune Anglais, qu’il soit officier ou colon dans les hautes terres d’Afrique a une allure robuste Ses vêtements sont réduits à rien : un chapeau pour se protéger du soleil, une chemise de flanelle brune à manches courtes, au-dessus du coude, et ouverte sur la poitrine, des knickers kaki coupées à dix centimètres – au moins - au-dessus du genou, des bottines et une paire de  bandes molletières… rien d’autre. La peau exposée au soleil, aux épines et aux insectes…». Il est là pour le service et la grandeur de la Couronne.

Ouganda défricheurs

Mais, il y a tout de même une différence entre l’officier et le colon, entre l’administration nécessaire des «races primitives» (le terme est si courant, presque neutre, aussi banal à l’époque que «pays en voie de développement» aujourd’hui !) et leur exploitation : «le spéculateur, le planteur et le colon frappent déjà à la porte» constate le ministre philosophe qui doute alors un moment de la «mission de l’homme blanc» en Afrique. Or, cette  interrogation n’a pas cessé, quelque soit l’habillement dont on l'a revêtu. La présence de l’homme blanc est-elle-même justifiée, et, à défaut, durable ?

L’Afrique de l’Est est une des rares régions d’Afrique tropicale où elle fut entreprise, en dépit des réalités. Et quoiqu’en ait pensé Churchill lui-même : «Imaginer les hautes terres d’Afrique vidées de leurs habitants primitifs et occupées uniquement par des Européens, lui parait une idée totalement impossible, contredite non seulement par la multiplication des Noirs, mais par l’arrivée des Asiatiques et le «capitalisme pur et simple» : «Une vaste armée de travailleurs africains encadrés par des Indiens ou des Chinois éduqués, eux-memes dirtigés par quelques individus de diverses nationalités faisant usage d’un capital cosmopolite – c’est le cauchemar qui hante la population blanche d’Afrque du Sud et face auquel une certaine population blanche de l’Afrique de l’Est pousse déjà de hauts cris». «L’interdépendance de tous les hommes et de tous les pays ont donné des ailes à l’ambition commerciale de l’Asie et rendu la main d’œuvre asiatique plus mobile qu’elle ne l’avait jamais été auparavant», écrit-il plus loin. On ne peut s’empêcher de penser que le jeune Churchill en 1907 prévoyait déjà les hantises d’aujourd’hui à propos de la «mondialisation» et du «choc des civilisations».

Mais l’Afrique appartient aux Africains, ce que reconnait notre voyageur. «C’est après tout leur Afrique». Oui, mais l’Africain répugne au travail que l’homme blanc veut lui imposer et pense que celui-ci «est fou». Churchill, en bon disciple de Bentham, n’approuve pas cette sagesse : «je suis clairement d’avis qu’aucun homme n’a le droit d’être paresseux». Mais dans sa vision, les problèmes Afrique de l’Est qu’il visite «sont ceux du monde», «les tensions sociales, raciales et économiques qui torturent la société moderne sont déjà à l’œuvre ici, mais en miniature». On souhaiterait que cette vision pessimiste de l’avenir ait été démentie ; rien n’est moins démontré.

léproserie Ouganda

Ce que voit, pour le moment, Churchill c’est une colonisation avide que seules peuvent corriger le bon gouvernement de l’Angleterre et un partenariat avec un bon gouvernement africain. Il croit l’avoir trouvé lorsqu’il découvre le royaume de l’Ouganda, un État indigène qui fonctionne et qui permettrait d’espérer y fonder un socialisme d’État. L’Ouganda lui parait en offrir les contions optima : un pays riche, un gouvernement régulier, une population pacifique, une puissance extérieure lointaine et protectrice, une administration britannique désintéressée, mais dotée de suffisamment de pouvoirs supérieurs… En réalité, il s’agit simplement de l’Indirect Rule telle quelle fut effectivement appliquée en Ouganda pendant des décennies, et pratiquement jusqu’à l’indépendance.

Idéologue, colonialiste, Churchill était-il «raciste» ? Nous sommes en 1907. Il emploie constamment le mot «race», il parle des «races inférieures»… Le contresens, l’anachronisme est de confondre ce racisme civilisationnel avec un racisme ontologique ; non seulement, Churchill admire la grâce et l’élégance des hommes ou des femmes qu’il rencontre, leur maintien, leur politesse qui prend des formes variées, leur intelligence, il les croit fondamentalement capables de progrès si on leur en laisse l’opportunité… sous la  bienveillante protection de la Couronne britannique, bien entendu ; Churchill est et restera toujours un «impérialiste», pas au sens marxiste, mais au sens «gaullien», si l’on peut dire ! Il juge beaucoup plus sévèrement les colons blancs que «l’avidité foncière» a transformés en possesseurs d’espaces immenses «acquis pour rien ou très peu, tous luttant, tous agités, nerveux, tendus, nombre d’entre eux déçus, certains désespérés, quelques uns détruits».

Ouganda Falls

Au terme de ce voyage raconté avec tant de couleurs et de vivacité, revenu au contact de modernité technique au Soudan, on soulignera l’une des dernières réflexions du ministre-voyageur : «j’ai commencé à réaliser à quel point l’esprit de ces contrées merveilleuses avait pris possession de moi car c’était avec la plus grande réticence et la plus grande difficulté que je me forçais à poursuivre sur le chemin du retour».

Aujourd’hui, réaliserait-on le même périple avec le même plaisir ? En tout cas, Le Voyage en Afrique en 1907, fait encore rêver et réfléchir.

Marc MICHEL

 

14243

 

 1286985387

 

3368100421 

présentation de l'éditeur
Tout jeune sous-secrétaire d'État aux Colonies, Winston Churchill accomplit, à l'automne 1907, une tournée en Afrique de l'Est.
Au cours de son voyage, il combine travail et plaisir : aux parties de chasse au gros gibier et expéditions touristiques, succèdent les rencontres avec des officiels, colons et chefs de tribus. Dans ce récit de voyage, il conte ses journées africaines, décrivant du point de vue d'un Européen du début du XXe siècle l'innocence et le charme des tribus qu'il rencontre tout en dénonçant les abus du colonialisme.
Alternant considérations politiques et descriptions des paysages qui l'émerveillent, Churchill mène son lecteur le long du Nil, en Ouganda et au Kenya. Véritable oeuvre littéraire, ce texte n'avait jamais été traduit en français.

sommaire

  • LE CHEMIN DE FER DE L'OUGANDA
  • AUTOUR DU MONT KENYA
  • LES HAUTES TERRES DE L'AFRIQUE DE L'EST
  • LE GRAND LAC
  • LE ROYAUME D'OUGANDA
  • KAMPALA
  • " EN SAFARI "
  • LES CHUTES DE MURCHISON
  • HIPPO CAMP
  • LE LONG DU NIL BLANC

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 12:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

jeudi 16 juin 2011

Paul Ramalalo, tiatilleur malgache

Tirailleur_Malgache_05112010_04

 

Tirailleurs malgaches

J'ai connu un soldat malgache dans les circonstances suivantes : "Nous avions reçu, vers 1945-46, un Malgache que ma soeur avait adopté comme filleul de guerre, c'était alors la mode. Paul Ramalalo était un grand paysan du sud qui avait dû être robuste. Kidnappé par notre glorieuse armée afin de grossir ses rangs, il vint bravement en France défendre la Liberté et la Civilisation, fut fait prisonnier en 1940 et passa avec ses compatriotes cinq années épouvantables dans un stalag réservé aux troupes coloniales.

Obligés de les relâcher au moment de leur débâcle, les Allemands alignèrent ces sous-hommes et les mitraillèrent. Laissé pour mort, Paul eut pourtant la vie sauve : deux balles lui avaient traversé l'épaule.
Nous allions le dimanche, vers onze heures, le chercher à l'hôpital Saint-Joseph ; il enveloppait avec une lenteur infinie ses longues jambes dans les bandes molletières réglementaires et venait passer l'après-midi chez nous. Il nous parlait de ses buffles qu'il avait hâte de revoir, et des redoutables «Zoulas» ou «Djoulas» (Dioulas ?) les bandits cachés dans la forêt.
Après son départ, nous avons perdu tout contact : comme il n'avait pas répondu à une lettre, nos parents demandèrent à un jeune couple de nos clients, qui avaient des relations dans la Grande Île, de retrouver sa trace ; après enquête, ils leur expliquèrent qu'il était inutile de chercher à le joindre. En fait, il arriva dans l'Île Rouge pendant la sanglante répression coloniale qui fit 100.000 morts (on s'en prenait tout particulièrement aux anciens soldats, réputés dangereux) de mars 1947 à 1948." (Extrait du site temoingaulois.fr)
Pensez-vous que je pourrais retrouver sa trace ?
Merci pour votre blog.

René Collinot

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 17:04 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

lundi 21 mars 2011

un livre sur le Cameroun (1948-1971) : critique

 9782707159137FS

 

 critique du livre Kamerun

Marc MICHEL

 

Thomas DELTOMBE, Manuel DOMERGUE, Jacob TATSITSA, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, La Découverte, 2011, 742 pages, index, photos.

À la lecture de cet énorme pavé, on peut être partagé entre l’admiration et l’agacement. Admiration pour le travail d’enquête et le dépouillement d’un  nombre assez extraordinaire de sources, agacement par leur traitement et l’esprit général du livre. Les auteurs (on ne sait pas comment a été distribué le travail) ont entrepris de raconter les évènements dramatiques qui ont secoué la marche vers l’indépendance de l’ancienne colonie allemande, partagée à l’issue de la Première Guerre mondiale en deux «mandats» de type «C», l’un britannique, l’autre français, devenus «territoires sous tutelle internationale», après 1945.

En fait, ils se sont intéressés essentiellement au «Cameroun français » parce que celui-ci fut le théâtre d’un mouvement révolutionnaire incarné par un parti de masse, l’Union des Populations camerounaises, et par un leader mémorable, Ruben Um Nyobe, tué («assassiné», selon les auteurs) au combat, le 13 septembre 1958. Mais sa disparition ne constitua qu’un épilogue provisoire ; la «rébellion», localisée d’abord dans le sud du pays, se prolongea et s’amplifia, plus acharnée, avec des caractères nouveaux, en partie contaminés par du banditisme social et l’exécution des deux derniers leaders importants du mouvement. Selon les auteurs, le système de relations construit au Cameroun durant ces deux décennies des années 1950 et 1960 par la France, avec l’approbation de la communauté internationale, aurait servi de modèle aux autres décolonisations françaises en Afrique noire et constitué un élément fondateur de la Françafrique.

kamerun1960 


quelle "chape de silence" ?

Les auteurs prétendent briser la «chape de silence» qui aurait entouré les événements tragiques de cette décolonisation et le manque d’intérêt des  historiens. C’est tout de même faire peu de cas de toute une littérature camerounaise l’ait dénoncée et que nous-même nous y avons consacré des recherches et plusieurs publications dont une dans la Revue française d’Histoire d’Outre-Mer (n° 324-325, 1999, «Une décolonisation confisquée, Perspectives sur la décolonisation du Cameroun sous tutelle de la France, 1955-1960», et dans la revue l’Histoire (n° 318, mars 2007).

En réalité, les auteurs veulent se situer sur un autre terrain, qui n’est pas à proprement parler, celui de l’historien. Ils se situent, en effet, dans la droite lignée du journalisme d’investigation et de dénonciation, à la manière de Pierre Péan et de François-Xavier Verschave, auxquels ils font d’ailleurs directement référence. Ils affectionnent les titres à sensation, à commencer dans le choix du titre général de l’ouvrage Kamerun, (graphie à l’allemande), celui de pratiquement toutes têtes de chapitres («Epilogue pour un massacre», «Au pays des Blancs», «Le Kamerun s’embrase», «traquer et éliminer…»), des sous-chapitres («Coups tordus», «Comme en Algérie, torture, infiltration, internement» etc…, etc…), dans l’emploi de formules choc «Dien Bien Phu, Valmy des peuples colonisés» et les qualificatifs faciles ou insupportables («l’étrange docteur Aujoulat», «le bien nommé René Tiran», «le brave colonel X», «le brave lieutenant X).

 

bilan sinistre mais vision manichéenne

Cependant, si l’on passe sur les excès de la langue militante ou journalistique, et sur le point de vue ouvertement pro-upéciste, cet ouvrage est riche d’informations et débouche sur un bilan très noir pour l’État postcolonial et pro-occidental du Cameroun Le constat est abrupt, et ceux qui ont eu une expérience concrète du pays le partageront au moins en partie.

On ne peut cependant le limiter à la vision manichéenne qu’en donnent les auteurs. On fera observer par exemple que les maux qu’ils dénoncent dans ce Cameroun qu’ils considèrent au mieux comme un État fantoche et policier, ne sont pas du tout spécifiques à ce pays et que, sauf exceptions, tous les régimes postcoloniaux, pro ou anti-occidentaux en Afrique, ont connu les mêmes dérives antidémocratiques : parti unique, dictature, tyrannie, mépris des droits de l’Homme, des libertés individuelles ou collectives, usage immodéré de la force, culte de la personnalité etc., etc., qu’on ne peut pas toujours reconnaître dans ces dérives, la responsabilité des anciennes Puissances coloniales et de leurs manœuvres machiavéliques antérieures.

Que ce soit le Ghana de N’Krumah ou la Guinée de Sékou Touré, classés alors parmi les États «progressistes», soutiens de l’UPC, plus tard le Zimbabwe de Mugabé, ou à l’autre bord, le Zaïre de Mobutu…, sans parler des pays du Maghreb, on doit constater que le «postcolonial» a trahi la démocratie. On fera observer également que la décolonisation française au Cameroun, pour sanglante qu’elle fut, n’a pas atteint le degré de violence qu’ont connu le Kenya dans les années 1950, les colonies portugaises dans les années 1960-70 ou encore le Sud-Ouest africain (Namibie) et la Rhodésie du Sud (Zimbabwe), à la même époque.

 

la répression contre le peuple bamiléké

C’est par rapport au cliché d’une décolonisation «douce» de la France en Afrique noire que le Cameroun fait tache. L’intérêt du livre ne nous parait peut-être pas dans ce procès anachronique, ni même non plus dans la «révélation» de ce que les auteurs considèrent sans doute comme des «scoops», par exemple, l’influence théoricienne du colonel Lacheroy (qui a disparu très vite de la scène politique et militaire), le rôle, également, de ce curieux mouvement de contre-subversion qui s’est appelé Réarmement moral.

Bien sûr, les auteurs s’étendent comme on peut s’y attendre quand il s’agit de Françafrique sur l’infiltration des réseaux, les hommes de Foccart (après 1958), les circonstances (très connues) de l’assassinat de Moumié, à Genève, en 1960. Ils font surtout une part majeure aux actions des militaires instruits en Indochine ou en Algérie… Tout ceci vise, en définitive, à démontrer la complicité criminelle entre le régime gaulliste et le gouvernement potiche (mais infiniment redoutable) d’Ahmadou Ahidjo et à ce que d’autres ont appelé le «génocide» du peuple bamiléké dans l’Ouest-Cameroun, au début des années 1960.

Les auteurs se gardent d’employer le terme et des évaluations chiffrées que beaucoup attendraient, alors qu’à la suite de «témoignages» (invérifiables, ou absurdes), on a parlé de centaines de milliers de morts, 300 000, même 400 000 pour une population comptant environ 3 millions d’âmes. Très prudemment, les auteurs en restent à une fourchette, suffisamment impressionnante, d’un peu plus de 61 000 à un peu plus de 76 000 victimes entre 1956 (début réel de la révolte armée) et 1964 (quasi-achèvement de la rébellion).

 

"guerre cachée" ?

Pour le public qui ignorerait l’histoire, particulière et dramatique de l’indépendance du Cameroun, et s’étonne parfois du ressentiment anti-français qui se manifeste encore souvent aujourd’hui dans ce pays, ce livre apporte un éclairage cru, bien que partisan.

«Guerre cachée», affirment les auteurs. Oui, mais «guerre cachée» tout de même parce qu’elle s’est déroulée en marge de la guerre d’Algérie et qu’elle ne pouvait avoir le même retentissement national en France que cette dernière parce qu’elle a été menée par des militaires de carrière et des contingents eux-mêmes africains. Ses origines remontent loin, voire très loin dans la construction de la colonie elle-même, sujet que ne traite pas le livre, en tout cas, à la Seconde Guerre mondiale et aux émeutes qui, en 1945, secouèrent la capitale économique du pays, Douala ; ces événements sanctionnent effectivement un divorce entre une minorité de colons braqués dans une attitude réactionnaire et raciste d’un côté, de l’autre, des jeunes générations camerounaises.

Mais le divorce ne concerne pas seulement ces «colons de combat» et «les indigènes» ; il apparait aussi entre une Administration coloniale, expression de l’État français et ces élites d’évolués, conscients de la particularité de la situation internationale de leur pays et, apparemment, gagnés par des mots d’ordre apportés par des militants syndicaux et soutenus par la nébuleuse des organisations communistes.

Bien sûr, les auteurs ont raison de souligner l’autonomie d’action et de conception de l’UPC, créée en 1948, par rapport aux organisations communistes de la métropole ; mais on ne peut perdre de vue le poids de la Guerre froide sur la perception par l’administration française et ses alliés camerounais, également par la majorité de la communauté internationale, d’un mouvement qui, en 1955, entre délibérément dans l’action armée. Ses modalités d’action, son vocabulaire, ses slogans, ses méthodes et les soutiens qu’il reçoit à l’extérieur, en métropole et dans le monde communiste, laissent peu de champ à un accommodement et convainquent effectivement qu’il vaut mieux trouver des interlocuteurs moins radicaux.

 

"libération nationale" ou "révolte tribale" ?

Si l’on tente de résumer brièvement les événements, l’UPC, première manière, sous la direction de Ruben Um Nyobe, est vue par l’administration française plutôt qu’un mouvement de libération fondée sur une identité nationale crédible, comme une révolte «tribale» appuyée sur les frustrations d’une partie de la population camerounaise, dans le sud du pays, en pays bassa, et à Douala récupérée par des agitateurs révolutionnaires avec les slogans d’indépendance nationale et de réunification des deux Camerouns. Quand la révolte gagne l’ouest Cameroun, dès 1957, ces objectifs paraissent assez secondaires par rapport à des motivations sociales et politiques beaucoup plus localisées.

Image1

 

Néanmoins, pour les responsables français, ils constituent aussi un danger dans la mesure où ils sont toujours instrumentalisés par l’UPC en exil qui trouve dans les pays «progressistes» et dans les pays du bloc communiste le seul écho audible à l’extérieur, en particulier à l’ONU. Malgré la mort de Ruben Um Nyobé, il y a bien continuité entre la rébellion upéciste dans le sud et celle de l’ouest des acteurs et des objectifs. Entre temps, la politique française, en l’occurrence le haut-commissaire Messmer, met en place un gouvernement autonome qui, avec Ahidjo, prend à son compte les deux piliers de la revendication upéciste : l’indépendance et la réunification, les «confisquant», en quelque sorte, à l’UPC, avec l’approbation de la France.

Selon les auteurs, dès la première «phase», l’Armée française a joué un rôle politique et militaire majeur, quoique la répartition des rôles entre le haut-commissaire Pierre Messmer, son principal adjoint Daniel Doustin, et le lieutenant-colonel Lamberton, chef des opérations militaires en Sanaga maritime, ne soit pas aussi claire que les auteurs le disent. Par la suite, l’Armée française intervient essentiellement en appui à des forces camerounaises en formation (le statut de mandat puis d’État sous tutelle interdit en principe tout recrutement militaire jusqu’à l’indépendance).

 

les objectifs des auteurs

Néanmoins, démontrent les auteurs, au cours des opérations en pays bamiléké, les forces françaises, proprement militaires et de gendarmerie, ont non seulement participé activement et directement à une répression de masse mais aussi à des actes de barbarie cautionnés par leurs supérieurs.

Toute cette violence visant à assurer le transfert de compétence à un pouvoir à la solde de la Françafrique. Les objectifs des auteurs sont clairs : alimenter une condamnation de la France et provoquer sa repentance dans le dossier, l’emploi de la torture, comme en Algérie, dont ils font la principale accusation à charge. Les réalités locales sont beaucoup plus compliquées et à n’écouter qu’une seule catégorie de voix, à généraliser, à se fier trop souvent à des témoignages et de sources de seconde main, à confondre le discours de l’historien et le discours du polémiste, on peut être amené à des réserves.

Kamerun_1
général de Gaulle, avec à sa gauche Louis-Paul Ajoulat,
en visite au Cameroun en mars 1953 (Archives nationales de Yaoundé)

Un exemple : utilisant une source secondaire, les auteurs attribuent au général de Gaulle dans un discours prononcé à Bourges, le 7 mai 1959, une déclaration par lequel celui-ci aurait appelé les «Grands» à aider les faibles de ce monde parce «qu’ils sont des Blancs, des peuples civilisés et que leur devoir est commun» ; en réalité le Général avait dit «leur devoir, puisqu’ils sont les plus riches, les mieux pourvus et les plus forts, leur devoir c’est d’aider les autres, ceux qui sont dépourvus, ceux qui sont sous-développés». Ce n’est pas la même chose.

Ce détail fait peser des soupçons sur la crédibilité des multiples sources secondaires invoquées, souvent placées hors contexte, et pratiquement toutes dans un seul sens, laissant de côté celles qui n’arrangent pas. L’encart de photos est intéressant. On remarque en particulier les terribles photos de têtes coupées, destinées à soulever l’indignation du lecteur ; mais on sait que ces procédés de terreur ont été aussi utilisés par les «rebelles» et la représentation de ces usages horrifiants aurait dû être assortie d’un commentaire faisant appel à l’anthropologie.


Kamerun_2
Têtes coupées de combattants nationalistes

La photo a assurément un effet émotionnel assuré. Mais, finalement, on ne sait quelle valeur démonstrative lui attribuer. Cette pratique était courante dans les guerres «traditionnelles», chez de nombreux peuples africains, attestée chez les Baoulé par exemple ou parmi les populations de l’Oubangui, et démontraient la force du vainqueur.

Elle a existé des deux côtés au cours de la guerre en pays bamiléké, comme en témoignent les assassinats à la marchette des deux pères de la Mission de Bafang dont les corps furent retrouvés décapités en novembre 1959. Le mélange entre pratique de guerre ancienne et calculs politiques modernes aurait pu être mieux analysé. La guerre en pays bamiléké dans les années 1960 n’est pas véritablement interrogée, même moins que le commandement français lui-même à l’époque qui voulut se défendre d’entrer dans la répression d’un soulèvement qui dépassait une simple «jacquerie».

Kamerun_3
Entraînement des élèves officiers de l’École militaire interarmes du Cameroun,
dans la zone de Koutaba en 1960, sous la supervision d’instructeurs français.
(Archives nationales de Yaoundé)

Les auteurs ne semblent avoir eu pour souci que de démontrer les compromissions des militaires français dans les actions à l’égal de ce qui se passait en Algérie. Les auteurs auraient également pu faire l’économie de nombreux développements hors-sujets ou très connus, qui surchargent inutilement une lecture déjà suffisamment démonstrative. L’existence d’un index et celle d’un appareil de notes conséquent sont des bons points, l’absence d’un catalogue des sources et de la bibliographie est très regrettable.

L’UPC exerce encore la fascination romantique d’un mouvement animé par un idéal patriotique, un chef intègre et charismatique, le Mpodol («porte-parole» en bassa), Ruben Um Nyobe), une lutte dans les «maquis» du Cameroun. L’atmosphère internationale n’est pas ou plus prise en compte, autrement que sur le mode de la mise en accusation de l’Occident et de la défense d’une Francafrique problématique.

Peut-on oublier qu’encore au tournant des années 1960, la subversion communiste était imaginée, à tort ou à raison, comme équivalente à l’islamisme aujourd’hui. Mais les auteurs cherchent moins à analyser l’évolution des forces économiques, sociales et politiques de ce pays «compliqué», reconnaissent-ils, qu’à instruire un procès.

Au total, leur thèse est si lourdement appuyée, les effets si recherchés, les accusations si constamment nominatives et le caractère si polémique, qu’elle n’atteint pas vraiment son but et qu’elle n’est pas toujours convaincante, loin de là. Ceci dit, ce livre est une somme incontournable et un dossier à verser au procès de la France en Afrique. Il ne va pas dans le sens d’une réconciliation ni d’une approche apaisée d’une histoire commune et il est destiné à rouvrir des débats passionnés.

Marc MICHEL
professeur honoraire d'histoire de l'Afrique
à l'université de Provence

 

9782707159137FS

- iconographie : les photos sont tirées de l'ouvrage

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 19:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]