samedi 16 février 2013

ethnies en Afrique : réalités pré-coloniales ou "fabrications" coloniales ?

guerrier peul

 

les ethnies ne sont pas

des "fabrications" coloniales

Bernard LUGAN

 

Dans sa livraison du 26 janvier 2013, l’hebdomadaire Marianne rapporte les propos suivants tenus par Jean-Loup Amselle, anthropologue et directeur d’études à l’Ehess (École des hautes études en sciences sociales) : «J’ai passé de nombreuses années sur le terrain au Mali, avec les Peuls, les Bambaras, les Malinkés, et nous avons démontré qu’en réalité les ethnies telles qu’elles existent sont des créations coloniales».

Avec cette phrase, l’explication des évènements maliens devient soudain claire : si les Maures du Mujao coupent les mains des Bambara et si les Songhay tabassent les Touareg du MNLA, c’est parce que tous sont les prisonniers inconscients de catégories sociales qui leur furent imposées par les colonisateurs. In fine, la France, ancienne puissance coloniale, est donc responsable de la guerre civile malienne... CQFD !

En soutenant que les ethnies africaines «telles qu’elles existent sont des créations coloniales», l’anthropologue Jean-Loup Amselle nie donc l’existence des peuples qu’il a pourtant pour vocation et pour mission d’étudier. Le paradoxe est d’autant plus réel qu’au même moment, l’histoire de ces mêmes peuples a été introduite dans les programmes français du cycle secondaire… Ferait-on donc étudier à nos enfants des peuples qui n’existèrent pas ?

village bambara
village bambara dans le Haut-Niger

Une question mérite donc d’être posée à l’anthropologue Jean-Loup Amselle : à la fin du XIXe siècle, quand débuta la colonisation, les Peul, les Bambara, les Malinké, les Maures, les Songhay et les Touareg au Mali, les Tutsi et les Hutu au Rwanda, les Darod et les Saab en Somalie, les Sotho, les Zulu et les Xhosa en Afrique du Sud, les Ovimbundu et les Kongo en Angola, les Kru et les Mano au Liberia, les Temné et les Mendé en Sierra Leone, les Baoulé et les Bété en Côte d’Ivoire, les Gbaya et les Zandé en RCA, les Tama et les Toubou au Tchad, etc., existaient-ils, oui ou non ?

ces ethnies existaient
La réponse ne fait aucun doute : ces ethnies existaient. Il ne s’agit pas là d’une affirmation ou d’une croyance, mais du résultat de la convergence de multiples éléments de connaissance qui sont notamment, mais pas exclusivement, l’histoire et les traditions des peuples en question, les observations des premiers voyageurs, les études faites par les administrations coloniales, les travaux des instituts de recherche dont le prestigieux IFAN, l’ancien Institut français d’Afrique noire, les nombreuses études récentes menées dans le domaine de l’ethno-histoire ou encore de la linguistique etc.

Or, tout cela ne compte pas pour des universalistes aveuglés par leur idéologie. Ces négateurs des enracinements refusent en effet de voir qu’en Afrique comme partout ailleurs dans le monde, l’Histoire s’écrit autour des Peuples, donc des ethnies.
Comme Jean-Jacques Rousseau dans l’introduction du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ils  commencent donc «par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question». Loin de la méthode expérimentale, nous sommes là dans le domaine de la croyance religieuse.
Certaines ethnies africaines furent certes influencées, transformées, utilisées, parfois même valorisées ou au contraire rabaissées durant la brève parenthèse coloniale. Cependant, outre qu’influence et origine n’ont pas le même sens, et à moins de procéder par syllogisme, une telle reconnaissance n’autorise pas à affirmer que les ethnies africaines furent des «créations coloniales».
Certes encore, sur les centaines d’entre ces ethnies, une poignée fut fabriquée par les colonisateurs quand, par souci administratif, ils regroupèrent sous un seul vocable, le plus souvent un acronyme, plusieurs clans ou tribus.

Malinké
 
ancêtres communs
Mais, dans la quasi-totalité des cas, les membres de ces nouveaux ensembles étaient apparentés et ils revendiquaient des ancêtres communs. Trois exemples permettront d’y voir plus clair :
- Meru est un ethnonyme regroupant huit petites tribus apparentées aux Kikuyu et unies par la langue et par la filiation puisque leurs membres prétendent descendre d’un ancêtre fondateur commun ; il s’agit des Igembe, des Kienjai, des Muthara, des Thaîcho, des Munithû, des Ogoji, des Mwimbî et des Chuka.
- Kalenjin est un autre ethnonyme désignant un ensemble de huit autres petites tribus parentes, les Cherangani, les Elgeyo, les Kipsigi, les Marakwet, les Nandi, les Pokot, les Sabaot et les Tugen.
- En Afrique du Sud, Fingo est également un ethnonyme créé quant à lui par des missionnaires chrétiens qui regroupèrent sous ce vocable des fugitifs nguni appartenant à diverses tribus elles aussi parentes.
En dehors de ces cas et de quelques autres, tous clairement identifiés et étudiés, les autres ethnies africaines existaient bien au moment de la conquête coloniale. Soutenir le contraire est une aberration scientifique.
Toujours dans le même numéro de Marianne, Jean-Loup Amselle déclare qu’avec les ethnies : «On a fabriqué des catégories intangibles alors que tout était auparavant beaucoup plus labile et fluide. En assignant aux personnes une culture définie, on présume de l’identité que les gens se choisissent. On les enferme dans des cases, et on leur enlève toute possibilité de choix»
 
"fabrication" ?
Jean-Loup Amselle qui insiste sur la notion de «fabrication» des ethnies, cherche à faire croire qu’avant la colonisation il était possible aux Africains de choisir la leur. Une telle affirmation est proprement sidérante dans la bouche d’un anthropologue et cela au simple regard de la filiation, des généalogies familiales et du culte des ancêtres, socle des sociétés africaines qu’il est chargé d’étudier.
Voudrait-il donc faire croire que dans le Mali précolonial il était loisible à des Bambara de se déclarer Peul et à des Touareg de s’affirmer Malinké ? Si tel était le cas, Jean-Loup Amselle pourrait également soutenir qu’en Afrique du Sud les Sotho pouvaient choisir de devenir Ndebele et qu’au Rwanda les Hutu et les Twa avaient la possibilité de s’affirmer Tutsi…
N’en déplaise aux universalistes, les Africains ne sont pas comme la chauve-souris de Jean de la Fontaine ; ils ne sont pas tantôt oiseau, tantôt muridé car ils savent bien d’où ils viennent et quelles sont leurs racines… Même si, à la marge, existaient les mêmes que ceux qui, au Rwanda, furent désignés sous le nom de «troqueurs d’ethnie» après la révolution de 1959, quand les Tutsi furent renversés par les Hutu.
 
les États précoloniaux furent fabriqués par des ethnies
Quoiqu’il en soit, le postulat idéologique soutenu par Jean-Louis Amselle est contredit par l’histoire car les États précoloniaux de la région sahélienne furent tous construits par des ethnies bien identifiées qui en soumirent d’autres, elles aussi parfaitement connues.
Or, ces États ne furent pas des «melting-pot» dans lesquels l’appartenance ethnique était «labile et fluide» ; même quand ils débouchèrent exceptionnellement sur des ensembles pluriethniques puisque ce furent des entreprises sans lendemain.

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C’est ainsi que le délitement du royaume du Mali et de l’empire Songhay se traduisit par la reprise d’autonomie, et sous leur nom, des ethnies qui y avaient été un moment englobées. Les contre-exemples sont rares : entité toucouleur ou bien certains empires musulmans nés des jihad qui furent des «agglomérateurs» ou des  coagulateurs» ethniques partiels et le plus souvent momentanés.  

Revenons un instant sur le lien attesté entre ethnie et État qui permet de mesurer l’ampleur de la dérive intellectuelle de Jean-Loup Amselle.
- Aux Xe-XIe siècles, le royaume de Ghana fut fondé par les Soninké qui s’imposèrent à la fois aux Berbères du royaume d’Aouadagost et aux ethnies noires environnantes. Or, les Soninké existaient encore en tant qu’ethnie au moment de la colonisation, 800 ans plus tard.
- Dans l’actuel Mali, le royaume Songhay qui dominait la région au XV° siècle, soit plus de 400 ans avant la colonisation, fut une création de l’ethnie éponyme laquelle commandait à des ethnies tributaires, à commencer par une partie des Touareg Iforas. Or, les Songhay existaient toujours en tant qu’ethnie quand débuta la colonisation.

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Songhai et royaumes vassaux vers 1520

À l’intérieur de ces deux États, ni dans un cas, ni dans l’autre, il n’y eut «labilité» ou «fluidité» parmi les peuples soumis ou tributaires puisqu’ils conservèrent leur identité jusqu’à aujourd’hui. Le même phénomène se retrouve partout en Afrique. Plus au sud, dans les royaumes Ashanti, Fanti ou Baoulé, eux aussi forgés par les ethnies éponymes, les peuples conquérants ou conquis conservèrent ou préservèrent leur personnalité et leur nom jusqu’au moment où se fit la colonisation.

Au Rwanda, l’appartenance à l’une ou l’autre  des ethnies était codifiée et elle était aussi définitive que le sexe. On naissait Tutsi ou Hutu, on ne le devenait pas. Pour Jean-Pierre Chrétien, qui, sur ce point, appartient à la même école de pensée que Jean-Loup Amselle, cette réalité n’est qu’une illusion, un «fantasme» résultant, selon son expression, de la «pensée gobinienne» des colonisateurs. L’anathème est facile, mais  comme l’idéologie de la différence véhiculée par les Tutsi reposait sur le mythe de Kigwa lequel date du XIIe siècle, on voit mal en quoi Gobineau et la colonisation pourraient y être pour quelque chose…
 
Pendant que ces messieurs du boulevard Raspail, siège de l’Ehess, consacrent leur temps et les crédits qui leur sont alloués à des divagations intellectuelles autrement nommées élucubrations, leurs  homologues anglo-saxons travaillent sur le réel, sur l’ethno-histoire.

Voilà qui explique largement pourquoi l’africanisme français n’est plus aujourd’hui que la pauvre petite butte témoin d’une idéologie moribonde, une sorte de discipline fossile dont les derniers grands prêtres clament dans la solitude de leur désert philosophique que les ethnies sont nées de la même manière que Lucinde fut reconnue muette…

Plus grave, et même moralement difficilement acceptable, en plus d’être une aberration scientifique, le postulat de l’origine coloniale des ethnies revient  à soutenir que l’Afrique d’avant les Blancs n’avait pas d’histoire, qu’elle n’était qu’un conglomérat d’individus, une masse indifférenciée de populations aux appartenances molles et floues ultérieurement structurées en ethnies par la colonisation... Existe-t-il une vision plus méprisante, plus paternaliste, plus mutilante et en définitive plus raciste de l’Afrique et des Africains ?
Bernard Lugan
14 février 2013

 

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mercredi 26 décembre 2012

lectures sur l'Afrique (Marc Michel)

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quelques ouvrages sur l'Afrique :

lectures critiques

Marc MICHEL

 

9782847363852

Monsieur X/ Patrick PESNOT, Les dessous de la Françafrique, Les dossiers secrets de Monsieur X, Nouveau Monde éditions, 2008, 396 pages

Il y a des livres qu’il vaut mieux ignorer. Celui-ci en est un. Ramassis de ragots et de soi-disant «révélations» de se conde main, cet ouvrage est du plus mauvais journalisme.

 

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Achille MBEMBE, Sortir de la Grande Nuit, Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2010, 246 pages,

Ce livre ne s’adresse sans doute pas à un public qui voudrait avoir une information générale et pratique sur l’Afrique. On doit à l’auteur, actuellement professeur d’Université en Afrique du Sud, des travaux remarquables sur le «maquis» au Cameroun pendant la décolonisation de ce pays.
Cet ouvrage, écrit dans une langue souvent d’accès difficile, n’est ni un ouvrage d’histoire, ni un ouvrage de géopolitique, ni un ouvrage d’anthropologie, mais une réflexion où se mêlent des considérations, parfois assez obscures, sur les mondes noirs contemporains, sous des rubriques où les néologismes audacieux (la «déclosion» du monde) voisinent avec des images qui désarçonnent le lecteur. Au total, on ne voit pas très bien, en définitive, à qui s’adresse et essai, en tout cas, pas à l’historien, ni au géographe.

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9782070130412

Tidiane N’DIAYE, Par-delà les ténèbres blanches, enquête historique, Continents noirs/NRF/Gallimard, 2010, 157 pages

Second livre du même auteur après le Génocide voilé, dénonçant les traites arabes à travers le Sahara, à être diffusé par l’excellente collection des "Continents noirs",  ce dernier ouvrage est un acte de foi dans l’avenir d’une Afrique du Sud débarrassée de son démon racial. Il constitue aussi une bonne mise au point sur les problèmes majeurs de l’histoire de cette partie du continent africain. : la nature de l’immigration européenne, l’antériorité de l’occupation noire du pays, la résistance bantoue, l’apartheid évidemment, l’espérance enfin.
On pourra discuter, ne pas être toujours convaincu : parler de projet d’extermination des populations noires est contradictoire avec celui d’exploitation de leur force de travail ; faire des Anglais les ancêtres de l’apartheid est, pour le moins, paradoxal. Mais les  points de vue sont étayés, intelligents et méritent considération. Accompagné d’un lexique, d’une chronologie et d’une bibliographie (malheureusement essentiellement francophone) l’ouvrage n’est pas inutile. Il ne remplace pas cependant la remarquable et érudite Histoire de l’Afrique du Sud de François-Xavier FAUVELLE (Le Seuil, 2006).

 

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Roger BOTTE, Esclavages et abolitions en terres d’islam, André Versaille éditeur, 2010, 388 pages, index.

Voilà un livre dont il est difficile de faire le compte-rendu tant il est riche, dense, érudit et passionnant. Dans son avant-propos, l’auteur, anthropologue et historien arabisant, affirme trop modestement s’en tenir à cinq études de cas pour aborder le sujet. Mais son premier chapitre est d’une toute autre ampleur puisqu’il traite de l’abolition de l’esclavage au regard de la shari’ia.
D’emblée, il pose la question : pourquoi les abolitions de l’esclavage ont-elles été si tardives, parfois très récentes, répétées, en vain, voire inexistantes. Une réponse facile est que le Coran n’a pas clairement interdit l’esclavage et ce qui n’est pas interdit  peut-être licite. Pourtant, la question est d’autant plus importante qu’elle n’a cessé de se poser aux théologiens de l’islam eux-mêmes et que l’esclavage a été – et reste souvent - une institution fondamentale des sociétés musulmanes.

Ces esclaves ont été très longtemps identifiés aux Noirs (aujourd’hui, les travailleurs blancs ou asiatiques des pays du Golfe sont dans une situation comparable) et que le nombre des déportés noirs varie, «selon les auteurs» de 11.500.000 personnes à 17.00.000 plus vraisemblablement et que les sociétés musulmanes n’ont jamais aboli l’esclavage de leur plein gré, sans «fermes pressions extérieures» (p. 15) assimilées d’ailleurs à d’intolérables ingérences extérieures.

l'esclavage, une place formidable dans les société musulmanes

Aussi, l’esclavage a-t-il occupé une place formidable dans les sociétés musulmanes, la condition servile elle-même a été extrêmement variable, des esclaves ont pu se trouver partout dans le champ économique comme dans le champ politique et presque à tous les niveaux. Le droit musulman sollicité, en s’appuyant sur trois inégalités fondamentales posées en principes, l’inégalité entre musulman et non-musulman, entre l’homme et la femme, entre libres et non-libres, a pu voler au secours de l’institution (p. 23).

L’affranchissement est une pratique hautement recommandable, comme l’a montré par son propre exemple le Prophète lui-même, mais il relève d’une démarche personnelle du maître. La comparaison entre islam et christianisme, devenue une tarte à la crème, n’en connut pas moins à la fin du XIXe siècle, un moment précurseur de ce qui fut ressenti comme un premier «choc de civilisation», mais relança aussi les plus grandes controverses à l’intérieur de l’islam lui-même.

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convoi d'esclaves noirs conduits par des Arabes

À ce sujet, Roger Botte constate que si aucune justification de l’esclavage, religieuse ou raciale (du mythe de la malédiction de Cham) ne peut être trouvée dans le Coran, la plupart des auteurs musulmans s’accordèrent sur une théorie de la servitude fondée sur l’accumulation des préjugés infériorisant les Noirs (p. 44) et que le djihad était possible à leur encontre. Plus encore, par une subtile dialectique, certains docteurs peuvent conclure encore en 1940 que «puisqu’il n’y a plus de guerre sainte, autant dire que l’esclavage n’existe plus ou qu’il aura bientôt disparu» (p. 56). Or, le fait est, il a disparu très lentement mais il n’a pas disparu comme le montre l’histoire des abolitions dans les cinq cas examinés.

Premier cas, la Tunisie, État musulman précurseur même par rapport aux États européens chrétiens, l’abolition datant de 1846, sous forme d’une série de mesures visant «l’émancipation» des esclaves noirs qui représentaient 6 à 8% de la population totale. Mais l’esclavage domestique, surtout de femmes, demeurant coutumier, il fallut une «seconde abolition» en 1890. Constat pessimiste : en définitive, l’abolition créa des catégories de sous-prolétaires urbains et ruraux marqués la marque infamante de la servitude et la misère de leur conditions de vie (p.90-92).

Second cas, l’Arabie Saoudite. Inutile de rappeler que l’abolition n’y date officiellement que de 1962. Mais les statuts et les conditions des esclaves étaient si variées, si contrastées qu’il est impossible de fournir des chiffres fiables sur leur nombre : 15.000, 30.000, 40.000 dans les années 50, et un nombre très important d’affranchis ? Leur point commun était leur origine africaine, les hommes se trouvant à tous les niveaux de la société, les femmes, par contre, domestiques ou concubines, sort exclusif des Abyssines.

De même dans les émirats voisons. Ce qui est le plus frappant, est d’abord la fonction de grands marchés d’esclaves des villes saintes, alimentés par un flux perpétuel d’arrivées sous le contrôle d’intermédiaires sénégalais, nigérians et maliens (p. 125) ; également, la sensibilité de ces marchés aux fluctuations de l’économie mondiale, décrue pendant la crise des années 1930, reprise de la demande pendant la Seconde Guerre mondiale (début de l’exploitation pétrolière), arrêt après la crise de 1956. Paradoxalement, dans la péninsule arabique, islam et servitude ne peuvent aisément être connectés.

Troisième cas, le Maroc. Des isolés se prononcèrent tôt contre l’esclavage, mais le sultan considéra  que la traite et l’esclavage étaient si fondamentalement ancrés dans les traditions et dans la société (on se rappellera la garde noir du sultan et le rôle des favorites) qu’il s’obstina à ne pas les sanctionner, malgré les pressions extérieures de la Grande-Bretagne.

Marrakech restait un très grand marché de traite (dont le fonctionnement est remarquablement décrit par l’auteur) au début du XXe siècle. Le Protectorat français, lui, ferma les yeux longtemps sur la traite devenue clandestine dans les années 1930. Le fameux dahir berbère de 1930, en dressant les nationalistes contre le Protectorat fossilisa la question, l’esclavage ne disparaissant finalement qu’avec l’indépendance ; il n’en reste pas moins que la marque servile subsiste comme ailleurs, associée à l’origine noire.

La Mauritanie et l’insurmontable contradiction entre les termes «République» et «islamique»  (p. 189), quatrième cas étudié est symbolique. Ce pays que connait particulièrement bien l’auteur par ses enquêtes de terrain illustre parfaitement les contradictions entre un État, champion du monde des abolitions (quatre : 1905, 1961, 1980, 2007) et une société dominée par des groupes «blancs», rétive à les admettre et régie par des relations interraciales conflictuelles et dominées par l’esclavage.

Le changement est lent, malgré une tendance ancienne des harâtin à «déguerpir» vers le sud dès les années 1930 ; l’indépendance marqua même un recul de l’émancipation et un renforcement des différences avec l’arabisation ; le phénomène nouveau, contemporain, paradoxal et inquiétant, y est peut-être l’apparition d’un islam radical, sans distinction de race ou de classe, s’opposant à un islam conservateur et justificateur d’une institution d’un autre âge.

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bateau arabe remplis d'esclaves noirs, 1868

Enfin, le Soudan, le cas le plus complexe tant ce pays est vaste (le plus grand d’Afrique) et que les divisions ne peuvent se résumer en une simple opposition Nord-Sud, Dans cet énorme pays, que la partition a aujourd’hui divisé en deux, que l’esclavage est historiquement enraciné dans le passé au point de représenter 20 à 30 % de la population totale au XIXe siècle, qu’il a engendré une traite meurtrière et qu’un siècle plus tard, dans les années 1990, celle-ci a connu une résurgence contemporaine dramatique dans le nord du Bahr el Ghazal au profit de tribus «arabes» bagara.

La guerre qui a ravagé le pays depuis son indépendance, en 1956 (onze ans de «paix», trente-neuf ans de conflits sanglants, deux millions de morts !), en est évidemment la cause. Mais ce qui rend singulier, et déroutant, le «cas» soudanais est l’imbrication de l’esclavage et de l’ethnicité, et l’instrumentalisation politico-religieuse de la question par le pouvoir central, mais aussi par les forces extérieures, dans un contexte marqué par  la montée en puissance de la «menace terroriste» depuis la dernière décennie du XXe siècle.

À cet égard, le détour par Roger Botte de l’analyse minutieuse de la politique américaine et des stratégies humanitaires est passionnant ; de véritables mises en scène de fausses libérations d’esclaves par rachat ont été organisées à destination de médias internationaux par l’association chrétienne évangélique "Christian Solidarity International". Comme au XIXe siècle, lorsque les Pères Blancs rachetaient les esclaves, une complicité objective s’établit entre «acheteurs» et «vendeurs» ayant pour objet la valeur, qu’on ne devrait jamais mesurer, de l’être humain et comme enjeu de la victoire dans une «croisade» de civilisation.

Ajoutons que le livre est accompagné d’un lexique de l’esclavage dans le monde musulman de langue arabe qui est lui-même une mine d’informations.

Roger Bote n’a pas épuisé un sujet. Peut-être. Mais il nous donne tellement à réfléchir avant de juger qu’en même temps, il nous plonge dans des abîmes de perplexité. On est tenté de lui poser la question : que faire ? Qu’enseigner ? Ce livre est un monument d’érudition et une mise en garde pour ne pas nous céder aux instrumentalisations.

Marc MICHEL
professeur émérite à l'université de Provence

 

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traite arabe d'esclaves noirs

 

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mardi 11 septembre 2012

exposition "indépendances africaines"

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Indépendances africaines

La plupart de ces pays étaient d’anciennes colonies françaises. Quelles sont les traces de ce passé colonial sur les jeunes générations ? Quel est leur héritage ? Quelle est leur mémoire ?
Comment gérer l’après-indépendance ? L’assimilation à la culture colonisatrice, la mémoire historique locale oubliée, la domination d’un langage… Chaque histoire est unique et sa transmission indispensable. Ici et là-bas.

Pour en savoir plus :

• Des articles :
“Julius Lips et la riposte du sauvage. L’homme blanc vu par les indigènes” Pierre Centlivres, Terrain n°28, 
“Miroirs du colonialisme” Gérard Lenclud, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme (texte intégral).
“Quand la mémoire resurgit. La rébellion de 1947 et la représentation de l’État contemporain à Madagascar”, Jennifer Cole, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme (texte intégral).
“Charles de Foucauld face aux Touaregs. Rencontre et malentendu”, Dominique Casajus, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme (texte intégral).
“«Il a tué les chefs et les hommes.» L’anthropologie, la colonisation et le changement social en Nouvelle-Calédonie”, Michel Naepels, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme (texte intégral).
“«Merci à vous, les Blancs, de nous avoir libérés !» Le cas des Dìì de l’Adamaoua (Nord-Cameroun)”, Jean-Claude Muller, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme.
“Au nom des «vrais Africains». Les élites scolarisées de l’Afrique coloniale face à l’anthropologie (1930-1950)”, Benoît de L’Estoile, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme (texte intégral).
“La psychanalyse au secours du colonialisme. À propos d’un ouvrage d’Octave Mannoni”, Maurice Bloch, Terrain n°28, Miroirs du colonialisme (texte intégral).

• Sites et Blogs :
Slate Afrique, l’association Esprit d’ébène , études colonialesle site agriculturesune interview de l’organisateur de l’exposition “Diaporas et indépendances africaines”.

• A voir :
Exposition “Diaporas et indépendances africaines” du 6 au 17 septembre sur le Parvis de l’Hôtel de Ville de Paris.

Publié le par blogterrain

 

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mardi 10 juillet 2012

les dérives du régime de Biya au Cameroun

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lente dégradation de l’État et de la société

au Cameroun

à propos du livre de Fanny Pigeaud

Marc MICHEL

 

Fanny PIGEAUD, Au Cameroun de Paul Biya, Paris, Karthala, coll. «Les terrains du siècle », 2012, 266  pages.

Voilà un livre passionnant, documenté et… désespérant. L’auteure a longtemps été correspondante de l’Agence France Presse au Cameroun, nous offre un livre «d’histoire immédiate» magistrale.

Après les travaux de Jean-François Bayart, voici un livre courageux. Certes, l’historien aurait souhaité que l’appareil documentaire soit plus référencé, que les faits dénoncés soient étayés de preuves écrites ou orales avérées ; mais on comprendra que le métier de journaliste d’investigation comporte une part de risque (et il est clair que Fanny Pigeaux ne saurait revenir au Cameroun de Paul Biya sans risque comme jadis Thierry Michel dans le Zaïre de Mobutu…) et qu’il suppose une part de discrétion sur les sources utilisées. Ces faits sont effectivement accablants. Malheureusement, la plupart d’entre eux sont avérés et de notoriété publique.

 

l’espérance trahie qui suivit le départ d’Ahidjo

On admirera d’abord l’intelligence de la mise en ordre de cette histoire immédiate. Elle s’ouvre par deux chapitres retraçant l’histoire de la période allant de l’indépendance en 1960 aux années 2010.

On peut ne pas partager certains jugements idées reçues sur la politique de la France avant 1960 qui nous paraissent relever des idées reçues, même parfois d’erreurs. On ne saurait s’y attacher cependant car l’objectif de l’auteur n’est pas de retracer la décolonisation dramatique du pays, mais de décrire l’évolution du pouvoir au Cameroun depuis 1983, date retour manqué au pouvoir d’Ahmadou Ahidjo.

On doit reconnaître également que le fort ressentiment de beaucoup de Camerounais à l’égard de la France s’enracine dans une décolonisation dramatique marquée par la répression de l’UPC puis la guerre civile.

Le récit de l’espérance trahie qui suivit le départ d’Ahidjo est convaincant, voire mesuré ; l’ancien président est même crédité d’avoir «permis de bâtir en partie le pays» et, il est vrai, que la tâche était colossale dans un pays encore en proie à la guerre civile, à des compétitions de personnes et de clans, aux haines d’ethnies et aux surenchères révolutionnaires.

Mais ce qui intéresse, et ce que veut dénoncer, Fanny Pigeaud ce sont, bien les dérives du régime de Biya après 1983 : le parti-État (L’Etat RDPC), les manipulations (Intrigues, manipulations et sorcellerie), l’ethnicisation du pouvoir (L’État ethnique), les collusions d’intérêts (Détournements et criminalité) , leurs effets pernicieux dans les mentalités (La mise à l’écart de la pensée), la société (La société délitée) et dans la politique (Démobilisation, fuites et résistances, Complicités).

À lire ces têtes de chapitres, on pourrait croire à une charge outrancière et systématique, un simple catalogue polémique. Malheureusement, il n’en est rien. L’analyse est minutieuse et fondée sur des preuves précises et très abondantes.

 

privatisation du pouvoir au profit d’une oligarchie

Fanny Pigeaud décrit impitoyablement les mécanismes de privatisation du pouvoir au profit d’une oligarchie et de son chef. Un véritable «système» prédateur a été  mis en place dont les prémisses remontent à Ahmadou Ahidjo. Mais, comme elle le souligne à plusieurs reprises, même sous Ahidjo, le pouvoir n’avait pas été si loin dans la prédation et  l’autoritarisme (par exemple en ce qui concerne la mise au pas de l’Université).

Ses composantes essentielles, parti (bien qu’en principe il n’existe plus de parti unique), État, administration, affaires sont, dans la réalité, tellement intriquées entre elles que ce sont souvent les mêmes hommes qui en cumulent les bénéfices (non sans risques de déplaire brusquement au roi, inquiet ou sourcilleux).

Bien sûr, il n’y a pas vraiment d’originalité dans cette dérive qui fut celle du Zaïre de Mobutu, du Gabon de Bongo et de bien d’autres États africains vers une sorte d’État totalitaire «à l’Africaine».

Au Cameroun, la personnalisation du pouvoir ne revêt pas le caractère caricatural qu’elle a revêtu au Zaïre, par exemple ; elle parait plus discrète, d’autant plus que le chef de l’État s’isole de plus en plus n’apparaissant à son peuple qu’une fois par an et passant parfois de longs séjours à l’étranger, sans que, parfois, ses propres ministres le sachent ! «L’énigmatique Biya» titre l’auteur dans un de ses développements (p. 61).

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Paul Biya

C’est à une lente dégradation de l’État et de la société au Cameroun qu’on assisterait. Une certaine périodisation apparait ; une tentative de libéralisation avortée en 1983 ; le choix d’une politique sécuritaire aboutissant au raidissement très brutal du régime au début des années 1990, que les Camerounais qualifièrent «d’années de braise»), et, depuis un immobilisme aggravé par les crises consécutives aux injonctions de la Banque mondiale en 1993, la dévaluation du franc CFA en 1994, la paralysie économique.

La classe moyenne a disparu dans une paupérisation globale (p. 61) au bénéfice d’une haute hiérarchie du pouvoir dont les profits sont redistribués périodiquement par le chef, avec une nette préférence pour les membres de sa propre ethnie.

La division des opposants en multiples clans, l’obligation souvent de s’exprimer à l’extérieur, sert évidemment, la propension de beaucoup à se laisser «récupérer» sert évidemment le dictateur qui peut laisser ouvertes quelque soupapes de sécurité et s’exprimer plus ou moins ouvertement la parole de la rue ; mais ni aucun journaliste, ni aucun universitaire ne peut les utiliser sans risques.

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émeutes de février 2008

À tous les niveaux de la société, la peur annihile l’action. L’auteur montre bien, comment, dans ces conditions, le regain des pratiques occultes (magie noire, sacrifices) et l’adhésion aux sectes (Rose Croix, loges franc-maçonnes), constituent à la fois des moyens du pouvoir et des refuges pour les individus.

Tous les paramètres du pourrissement sont examinés ; peut-être l’auteure néglige-t-elle l’un d’entre eux cependant, l’importance de l’antagonisme francophones/anglophones dans ce pays en principe bilingue en réalité lourdement francophone, ce qui est une exception dans le monde à souligner, mais n’empêche nullement les ressentiments à l’égard de la France

Pigeaud a terminé son livre en 2011 ; à l’époque, elle prédisait que le président Biya allait se représenter aux élections d’octobre. Sur ce point elle ne trompait pas ; elle appelait à un changement.

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Par contre, sur cet espoir, elle s’est trompée ; le président a été réélu par pratiquement 80,2% des voix contre un peu moins de 11% à son adversaire «historique» John Fru Ndi. La participation a diminué (65,8%), mais l’essentiel de ce qui aurait été souhaitable pour que le Cameroun cesse de «s’enfoncer dans le chaos» eût été «un changement complet de son système de gouvernement et des mentalités» ; des mentalités, cela est sûr, tant la «bonne gouvernance», pour employer un de ces poncifs à la mode, dépend des mentalités.

Ces maux ne sont pas spécifiques du Cameroun, loin s’en faut. Ils ne doivent pas non plus être généralisés au point d’en faire des caractéristiques de l’État en Afrique. Croire que l’abolition des «complicités» occidentales suffirait à les éradiquer serait bien illusoire. Ils sont suffisamment graves et habituels qu’on ne peut que saluer l’intérêt du démontage de ce «cas-type». Il est fascinant et profondément inquiétant.

 Marc MICHEL

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Fanny Pigeaud

___________________________

 

supplément

Dans l’introduction du livre Au Cameroun de Paul Biya, Fanny Pigeaud annonce la couleur du triste tableau qu’elle dresse sur le pays. « “Quand j’essaie d’expliquer à mes collègues ce qui se passe au Cameroun, j’ai toujours l’impression qu’on croit que je raconte des histoires, que je mens”, confie un journaliste camerounais travaillant au siège régional d’une agence de presse internationale installée dans un autre État africain.

Pourtant, le Cameroun est bien un pays où il peut se passer deux ans sans que le président de la République préside un conseil des ministres ; où le patron de la police peut faire emprisonner des innocents pour couvrir les coupables d’un meurtre ; où lorsqu’un citoyen téléphone en urgence à la police pour signaler l’agression d’une femme dont il vient d’être le témoin et donner la description des fautifs, il s’entend répondre : «Mais laissez la femme se plaindre elle-même! De quoi vous mêlez-vous ? », avant de se faire raccrocher au nez ; où le chef de l’État paie en valises de cash le ravitaillement en kérosène de l’avion qui le transporte ; où l’on peut louer, pour une somme dérisoire, l’arme d’un policier ; où l’on met deux jours à retrouver la carcasse d’un Boeing 737-800 qui s’est écrasé, avec ses 114 occupants, trente secondes après son décollage ; où moins de trois mois avant une élection présidentielle, personne ne sait à quelle date le scrutin aura précisément lieu et aucune des deux grandes formations politiques, le parti présidentiel et le principal parti d’opposition, n’a de candidat déclaré...

Dans ce Cameroun, qui semble naviguer sans tête et sans but, les jeunes, soit la moitié de la population, ne parviennent plus à s’imaginer un avenir. »

source

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lundi 25 juin 2012

un témoignage inédit jusqu'alors sur la colonisation française au Congo en 1902-1904

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«Au Congo, les Blancs sont mes pires ennemis»,

lieutenant Clément (1902-1904)

Michel RENARD

 

D’abord, un beau livre. Comme on en éditait avant. Des pages à la reliure cousue et non seulement collée ainsi que la plupart des livres brochés qui au bout de quelques années se décollent… Une couverture cartonnée. Un cahier photo… Et le tout pour pour 19 euros seulement. Bravo à l’éditeur Pierre de Taillac. Ce livre m’enterrera... Ses acheteurs auront plaisir à la manipuler... et à le lire.

L’ouvrage Un marsouin au Congo, présenté par Bertrand Goy, est le témoignage d’un lieutenant des Troupes de Marine entre 1902 et 1904. Le destin de ce texte est étonnant. Il fut sauvé par Mme Monique Fayasson qui le recueillit, un jour de pluie, dans une vente "vide-greniers" dans les années 1980. Aujou'rd'hui, il est à la disposition de tous. Et c'est un incomparable document sur le "colonialisme"... ou plutôt la colonisation.

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Congo, départ de caravanes, 1891 (source Anom)

Ce que montrent les récits du lieutenant Clément, c'est que le colonialisme ne fut vraiment pas un système. Il ne cache rien des atrocités commises par les uns et par les autres. Il décrit un imbroglio de motivations et de décisions contradictoires. Les militaires s'en sortent plutôt bien. Les administrateurs et les concessionnaires commerciaux (une quarantaine) à qui l'État à confié des milliers de kilomètres carrés d'exploitation, s'en sortent plutôt mal.

De nombreux historiens ont démonté le mythe du "pillage colonial". Henri Brunschwig, dans Mythes et réalités de l'impérialisme colonial français, 1871-1914, en 1960, prenait des précautions vis-à-vis de satistiques, selon lui, insuffisantes, mais affirmait avec suffisament de données : "Les colonies n'ont pas été pour l'industrie française un monopole profitable. Elles n'auraient pas pu l'être parce que l'industrie n'était pas en mesure de les fournir. Force leur fut donc de s'adresser à l'étranger, en dépit des tarifs douaniers qui renchérissaient ses produits" (p. 101).

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factorie inondée au Congo français

Brunschwig décrit, en réalité, un autre mythe : celui de l'illusion coloniale, qu'on voit bien évoquée dans le récit du lieutenant Clément qui en a été un rouage honnête et souvent souffrant... Henri Brunschwig : "La politique d'expansion a sûrement coûté à la France plus qu'elle ne lui a rapporté. Est-ce à dire que ceux qui la prônaient auraient dû y renoncer ? Pas forcément, car ils pouvaient toujours espérer un bénéfice futur. C'est le propre de cette politique coloniale que de toujours miser sur l'avenir : on vote les crédits militaires parce qu'après la conquête viendra la mise en valeur ; on consent aux investissements parce que les chemins de fer et autres installations techniques permettront l'exploitation rationnelle ; on multiplie les hôpitaux et les écoles pour créer sur place une main d'oeuvre rentable ; on spécule sans cesse sur l'avenir et cette spéculation, en dernière analyse, conduit les colonisateurs à outiller les populations au lieu de les exploiter purement et simplement" (p. 101).

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officiers en mission au Congo, mission Dymbovsy, 1891 (Source Anom)

La conscience de la réaction de "l'indigène" est très lucide chez le lieutenant Clément : "J'eus l'impression d'être en pays nouveau, inconnu, dont les habitants ne soupçonnaient pas encore que nous étions là pour les soumettre, les faire travailler à notre profit et lever l'impôt. Ils acceptaient le commerçant qui leur vendait des fusils et de la poudre, mais étaient tout prêts à s'en servir contre nous si on leur demandait autre chose qu'une toujours dangereuse hospitalité" (p. 66).

Mais ce dispositif n'est pas un "système". Les intérêts des militaires se heurtent aux ambitions financières des concessionaires : "Alors seulement je compris dans quel piège j'étais tombé. Je maudis ma sotte confiance. Je vis clairement le but de ces hommes qui avaient vu dans ma perte le moyen de relever leurs affaires en obtenant une indeminité du Gouverneur" (p. 85).

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Dans le même temps, les Européens (français) adoptent, mi-forcés mi contensentants, les usages des lieux : "Nous avions acheté à Nila deux femmes "Pandis" pour la modique somme d'un kilo de sel chacune" (p. 91). "J'avais engagé mes tirailleurs à en faire autant, mais les quelques mariages qui se décidèrent alors furent remis à plus tard lorsque les tirailleurs auraient envoyé la dot qui pour eux était plus élevée" (p. 91).

 

l'optique militaire n'est pas la pire

L'avantage de la lecture des mémoires du lieutenant Clément au Congo, c'est qu'elle pulvérise pas mal de clichés sur la colonisation. L'optique militaire n'est pas la pire, même si elle a aussi provoqué des massacres, mais dans une dialectique d'affrontements aux comportement parfois opposés : "Je m'attendais à être lancé à la poursuite des fugitifs ; il n'en fut rien. Dupont [administrateur, ce n'est pas un militaire] voulait agir seul, sachant trop bien combien j'étais doux avec les indigènes qui ne se battaient pas, juste avec ceux qui me faisaient le plaisir de se battre. Il commença par faire tuer à coups de revolver les deux petits malades. Ils étaient en train de manger les papayes que je venais de leur envoyer avec des morceaux de biscuits de troupes. Cette nouvelle me causa la plus terrible colère que j'aie jamais eue, mes jambes tremblaient : certainement, j'aurais tué Dupont s'il avait été près de moi" (p. 139-140).

Les concessionnaires, à qui l'État a confié des territoires immenses pour leurs activités productives et commerciales, ne s'en sortent pas toujours bien. Ils tentent, en cas d'échec, de se faire rembourser par la puissance publique en dénonçant les impérities de l'armée. Le lieutenant Clément l'apprit à ses dépends.

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Congo français, case abri pour Européens dans un poste de traitant

Le lieutenant Clément a dû subir quelques avanies dans l'évolution de sa carrière. Protégé par Harry Hallis, fondateur du Comité de l'Afrique française en 1890, il dut sûrement d'échapper à des sanctions plus sévères à la suite de ses démêlés avec l'administrateur Dupont.

Le récit est très suggestif. Toutes ces souffrances avec la fameuse adénite ou inflammation infectieuse de ganglions dont Clément cherche à se guérir lui-même. Ces amitiés, ces morts violentes, ces confiances et ces trahisons. Le lieutenant Clément écrit : "Le seul conseil que me donna mon camarade fut de me méfier de tout le monde et il ajouta quelques paroles tant de fois vérifiées : «Les Blancs sont ici nos pires ennemis»" (p. 63).

Un livre à mettre en relation avec Passions africaines, d'Albert Nebout (éditions de Paris, 1995), dont l'action se situe vingt ans plus tôt.

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voyage en hamac

 

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village indigène au Congo français, avant 1906

 

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Albert Nebout dont je ne fournirai que cette citation : "(les indigènes africains de l'Oubangui) avouent leur anthropophagie sans gêne aucune, mais j'ai pu observer chez plusieurs de ces indigènes, de l'honnêteté, de la bonté et une certaine discrétion dans leurs rapports avec moi. L'anthropophagie n'en fait donc pas des bêtes féroces"... (p. 100).

Michel Renard

 

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vendredi 15 juin 2012

jeunesse des tirailleurs sénégalais

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jeunesse des tirailleurs

Tata Sénégalais de Chasselay près de Lyon

Témoignage de Jean-Paul Chaudy



En janvier 2004, j’ai eu l’opportunité de visiter de nombreux villages de Casamance au Sénégal. Dans un village du bord du fleuve j’ai rencontré un vieil homme handicapé qui m’a demandé si je connaissais «Chasselay», c’est là qu’il avait été grièvement blessé en juin 1940. Il avait été récupéré et caché par une famille et se trouvait entre la vie et la mort quand tous ses camarades ont été arrêtés et exécutés non loin de là.

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Cet homme avait pu être évacué vers le sud puis plus tard vers le Sénégal, mais trop grièvement blessé on avait du l’amputer d’une jambe. Il n’avait alors que 15 ans !

Il expliqua alors qu’il n’était pas le plus jeune, qu’en 1940 chaque village était sensé donner des enfants et qu’ils étaient choisi en fonction de leur taille et non de leur âge, hors beaucoup de jeunes casamançais mesurent déjà plus de 1.70m à l’âge de 13 ou 14 ans, si bien que ces régiments de tirailleurs sénégalais étaient constitués de très jeunes soldats.

Ces jeunes ne parlaient que la langue de leur ethnie et donc étaient regroupés par tribus. Ainsi le régiment qui défendait les Monts d’Or à Chasselay était constitué en majorité de Casamançais Diolas et Mankagnes. Ce vieil homme handicapé rencontré en 2004 faisait partie de régiment dont la plus part des survivants avaient été exécutés les 19 et 20 juin 1940.

Témoignage de Jean-Paul Chaudy


Commentaire : parmi toutes les questions liées à cette exécution de tirailleurs se pose la question du recrutement des soldats africains. Tandis qu’en France les jeunes recrues devaient avoir au moins 17 ans, en Afrique bien des «recruteurs» prenaient d’office ceux qu’ils jugeaient aptes à la tâche. Ainsi il a été décidé de ne pas inscrire leur âge sur leurs tombes bien que l’on ait connu leur identité !

Pour réagir à ce témoignage contactez Monsieur Chaudy à travers le comité de Chasselay.

 

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- à propos du Tata sénégalais de Chasselay, sur Études Coloniales

 

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samedi 26 mai 2012

Françoise Vergès

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Françoise Vergès ou le pompon de l'imposture
 
Armada
 
 
C'est une opportuniste nommée, comblée de prébendes et reconduite par Sarkozy le 2 mai 2012 à la tête du CPMHE jusqu’à la fin 2012. Elle n’est pas historienne, elle ne descend pas d’esclaves mais d’esclavagistes pur sucre de la Réunion, la famille Million des Marquets qui avait 121 esclaves en 1848 (voir les liens ci-joint) !
 
Comment tous ces gens "qui prétendent nous représenter" dans ce Comité pour la Mémoire de l'Esclavage (CPMHE), ces représentants "d'associations croupion du système" comme le Collectif Dom, le Comité marche du 23mai, le CRAN, Tchimbéred, SOS Racisme etc...ainsi que ces divers autres individus affamés, prêts à nous vendre pour quelques miettes ont pu croire que la vérité ne finirait pas par émerger un jour de ce fatras d'imposture insupportable ?
 
Le candidat Hollande avait donné beaucoup d'espoir. Le Président Hollande et son premier gouvernement Ayrault ne doivent absolument pas décevoir sur la question de la mémoire de l'esclavage et du colonialisme.
 
Il doit y avoir une rupture avec toutes ces années où le sarkozysme a battu des records en matière de colonialisme décomplexé.
 
Dorénavant, pour les prochaines nominations, les personnalités de l'Outre Mer et du monde noir en général doivent être irréprochables, compétentes et réellement représentatives des idéaux et de l'histoire des luttes des populations de nos régions et pays.
ARMADA
le 22 mai 2012
 
 
 

 

Quand les ascendants de Françoise Vergès

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En introduction à ce post, je reprends un texte que j’ai écrit en mai 2008, mais qui, à bien des égards n’a rien perdu de sa pertinence, comme on va le voir, surtout vu le nouveau rôle qu’on donne à Françoise Vergès. J’espère, bien sûr, que le LKP et Eli Domota ne liront pas ce texte, mais, comme ils boudent les Etats Généraux, de toute façon...
 En ce 10 mai 2008, j’écoutais donc l’éternel Yvan Levaï, que l’insupportable modestie de sa condition de journaliste retraité oblige, à 70 ans,  à faire des piges sur France Inter, tous les samedis, vaticiner sur l’abolition de l’esclavage et citer tous ceux qui, en ce jour, prennent la parole dans cette célébration, d’Edouard Glissant (octogénaire, enfin débarrassé de la pesante ombre de Césaire) à Françoise Vergès.

Sur France-Inter, cette intervention faisait suite à celle de la Gouverneure Générale du Canada, de passage en France pour les célébrations du 8 mai, mais qui profitait de la circonstance pour intervenir, en tant que «descendante d’esclave», puisqu’elle est noire et issue d’une famille haïtienne installée au Canada. La journaliste ; dans son émotion, la présenta en affirmant que son grand-père était esclave, ce qui, dans le cas d’Haïti où l’esclavage a cessé en 1804, me paraît chronologiquement très hardi pour ne pas dire discutable !.

J’ai été plus amusé encore de l’intervention de Françoise Vergès ; elle se présente souvent en tant que spécialiste de l’histoire de l’esclavage (spécialisation récente et qui ne date guère que de l’intérêt médiatique pour ces questions et non sans quelques errances initiales, en particulier dans l’affaire Pétré-Grenouilleau, qui, lui, est un authentique historien de l’esclavage).

Dans les titres multiples dont fait état Françoise Vergès pour justifier ses interventions, tous ne me paraissent pas très solidement établis (comme, par exemple, celui de «professeur d’Histoire à l’Université de Londres»), à la différence d’autres qui, hélas, ne garantissent guère des compétences scientifiques réelles (comme celui de «Vice-présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage»; je crois qu'elle est même depuis devenue présidente, ce qui la suite encore plus drôle).
 
On ne peut guère lui contester, en revanche, la direction culturelle de la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise (14.000 euros par mois), dont elle fait état, puisque chacun sait à la Réunion que cette institution réunionnaise a été créée par Paul Vergès, son père, Président du Conseil Régional,  pour lui trouver le poste qu’elle ne parvenait pas à obtenir par d’autres voies.
 
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Elle a, pourtant, pour parler de l’esclavage un titre, dont par modestie sans doute, elle ne fait état nulle part. Loin d’être une descendante, fût-ce lointaine, d’esclaves réunionnais, ce que peut donner à penser sa physionomie quelque peu orientale, la seule véritable ascendance réunionnaise, dont elle puisse se flatter, n’est nullement du côté des esclaves, mais, bien au contraire, des profiteurs métropolitains ou, bien pire encore, des esclavagistes de la Réunion.

En effet, si sa grand-mère était indochinoise (son père est né au Siam en 1925), sa mère est une bonne métropolitaine et surtout son grand-père, Raymond Vergès, né à Saint Denis de la Réunion en 1882 et fondateur de la dynastie politique réunionnaise, avait été élevé surtout par sa grand-mère Marie Hermelinde Million des Marquets, née en 1832 et qui avait épousé, en 1855, un modeste commis de marine métropolitain, Adolphe Vergès.

Ces Million des Marquets possédaient une plantation d’une vingtaine d’hectares, à la Ravine Saint-Jean, à Saint-André, «quartier» où elle résidait par ailleurs. Cette famille de planteurs était dans l’île depuis 1767 et elle se situait plutôt, on le devine déjà, du côté des esclavagistes que des esclaves.

Nous sommes naturellement parfaitement renseignés sur tout cela, en particulier, par les actes établis lors de l’abolition de l’esclavage en 1848 ; s’il avait été moins ignorant, le Parti Communiste Réunionnais de son papa aurait tout à fait pu, sans grand mal, faire disparaître ces papiers des archives locales.
 
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Le trisaïeul de Madame la Vice-Présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, «experte tranversale» pour les Etats Généraux des DOM, était un propriétaire d’esclaves ; elle se trouve donc être une descendante directe de «békés» réunionnais (même si ce terme est spéfiquement antillais) et même de colons esclavagistes. Elle n’y est naturellement pour rien, mais, dans sa position et vu ses propos, c’est un peu comique !

Ses ancêtres Million des Marquets, pour en finir avec eux, possédaient, selon l’acte établi à Saint-André, en février 1848, «121 esclaves dont 66 créoles, 12 malgaches, 39 mozambiques et 4 indiens ou malais».

Voilà donc une femme que tout désigne pour parler, avec émotion et compétence, des horreurs et des séquelles de l’esclavage et de la colonisation et plus encore pour jouezr les "experts transversaux" dans les Etats généraux des DOM!

De l’avantage pour qui se dit historienne, de ne pas connaître sa propre histoire !

usbek
samedi 9 Mai 2009

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jeudi 3 mai 2012

Thiaroye, novembre-décembre 1944, Sénégal

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les prisonniers de guerre «indigènes»

en métropole :

persistance du mensonge et de l'oubli

Armelle MABON

 

Les combattants «indigènes» faits prisonniers par les Allemands en juin 1940 sont – pour le plus grand nombre – internés en France dans des frontstalags et non en Allemagne (près de 70 000 en 1941). Les Allemands ne veulent pas les garder sur leur sol de peur de contamination raciale, des maladies tropicales alors que le souvenir de la «honte noire» avec l'occupation de la Rhénanie par les troupes noires en 1919 reste gravé  comme une blessure nationale.

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troupes françaises de tirailleurs sénégalais, prisonniers des Allemands en 1940

Ces quatre années de détention sur le sol français donnent un aspect singulier à cette captivité par la mise en place d'un monde colonial au sein même de l'hexagone. Du fait du remplacement des sentinelles allemandes par des officiers et des fonctionnaires civils français dans les Arbeikommandos, le travail forcé encore utilisé dans les colonies trouve son extension en métropole.

Une collaboration d'État qui est vécue par ces prisonniers de guerre comme une trahison. Les services de marainnage organisés pour réconforter ces hommes qui ne reçoivent plus de nouvelles de leur famille sont parfois accompagnés d'une fervente évangélisation.

Le soutien de la population locale et des services sociaux qui va jusqu'à l'aide aux évasions, parvient à réduire la distance entre deux mondes qui se découvrent et s'entraident. Le ralliement des évadés à la Résistance accentue cette proximité alors que les unions mixtes et la naissance de nombreux enfants métis mettent à mal la volonté de la puissance coloniale de maintenir les colonisés comme de simples sujets dotés de droits moindres.

C'est dans ce contexte qu'intervient la libération de ces prisonniers par les FFI ou les troupes alliées et la préparation des retours. Cette libération est entachée de suspicions des autorités françaises avec l'impact supposé de la propagande germanique et anticoloniale sur ces hommes. Les ex-prisonniers revendiquent le règlement de leur solde et les droits inhérents à leur statut. En réponse, ils reçoivent des promesses qui attisent une colère déjà perceptible.

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La tragédie de Thiaroye

Le 3 novembre 1944, à Morlaix, 2000 tirailleurs sénégalais doivent embarquer pour le Sénégal mais 300 d'entre eux refusent de monter à bord du Circassia tant qu'ils n'ont pas perçu leur solde et sont envoyés à Trévé dans les Côtes d'Armor. À l'escale de Casablanca, 400 hommes refusent de poursuivre le voyage et c'est donc 1280 tirailleurs sénégalais qui débarquent à Dakar le 21 novembre 1944 pour être immédiatement transportés à la caserne de Thiaroye (1).

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Conformément à la volonté du ministre des Colonies, les anciens prisonniers doivent être rapatriés le plus rapidement possible dans leurs villages et ventilés selon leur territoire d’origine (2). 500 hommes doivent prendre le train pour Bamako le 28 novembre. En métropole nombre de formalités préalables – habillement, paiement des rappels de solde de captivité, remboursement des livrets de caisse d’épargne, examen des droits à avancement, vérification des grades FFI – n’ont pas été remplies.

Les opérations s’en trouvent singulièrement compliquées. Les cinq cents hommes en partance pour Bamako, n’ayant pas obtenu satisfaction sur le règlement administratif de leur temps de captivité, refusent de prendre le train.

D’après les archives, et selon la réglementation en vigueur au moment de leur départ de Morlaix, ils n’ont perçu qu’un quart de leur rappel de solde avec la promesse qu’ils toucheraient le complément une fois arrivés à Dakar.  Le général commandant supérieur étant en tournée, c’est le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie (3) qui entame les palabres, alors que sa voiture est bloquée par les tirailleurs.

Zonguo Reguema du Burkina Faso, témoin direct de la tragédie de Thiaroye se rappelle que le général leur a annoncé qu’ils ne seront pas payés à Dakar mais dans leur cercle (4). Dans son rapport écrit après la mutinerie, le général Dagnan indique qu’il leur a promis d’étudier la possibilité de leur donner satisfaction après consultation des chefs de service et des textes.

Sur cette ultime promesse, les tirailleurs le laissent partir après qu’il eût exprimer sa satisfaction personnelle d’ancien prisonnier de les revoir. Bénéficiant d’un congé de captivité, il a quitté l’Allemagne en 1941 «pour lever, instruire et mettre sur pied les belles unités sénégalaises (5)».

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Mais la conviction du général Dagnan est formelle : le détachement est en état de rébellion, le rétablissement de la discipline et l’obéissance ne peut s’effectuer par les discours et la persuasion (6). Se considérant pris en otage, il met sur pied une démonstration de force militaire pour impressionner les anciens prisonniers de guerre. Le général commandant supérieur de Boisboissel, revenu de tournée, donne son accord pour une intervention le 1er décembre au matin à l’aide de trois compagnies indigènes, un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses, deux bataillons d’infanterie, un peloton de sous-officiers et hommes de troupes français (7).

Le bilan officiel est de vingt-quatre tués, onze décédés des suites de leurs blessures, trente-cinq blessés, quarante-cinq mutins emprisonnés (8). Du côté des forces armées, on déplore un tirailleur blessé et trois officiers contusionnés.

Roger Bokandé, tireur d’élite du bataillon de Saint-Louis appelé pour cette opération de maintien de l’ordre, se souvient des anciens prisonniers arborant fièrement leurs galons, faisant face aux officiers français et ne montrant aucune peur, tomber sous une rafale de mitraillettes (9). Tout comme Zonguo Reguema, il précise que ce sont les Blancs qui ont tiré.

Thiaroye

 

Réécriture de l’histoire

Les différents rapports qui ont suivi ce funeste 1er décembre mentionnent un énervement perceptible depuis le débarquement à Dakar du fait que seul l’échange des billets de banque français en billets AOF est effectué. Le général Dagnan énumère les doléances des anciens prisonniers : paiement de l’indemnité de combat de 500 francs, d’une prime de démobilisation, d’une prime de maintien sous les drapeaux, après la durée légale, équivalent à la prime de rengagement (10).

À aucun moment le général Dagnan n’indique le rappel de solde (les trois quarts restants), alors que cette promesse non tenue cristallise les mécontentements. Le 12 décembre 1944, le colonel Siméoni écrit qu’à Morlaix «cette promesse a été faite à la légère pour calmer les prisonniers et pour se débarrasser de ce personnel encombrant. En fait, [ils] avaient perçu plus que leurs droits (11)». Cette assertion contredit l'indication donnée par le ministre des Colonies Pléven au gouverneur de l’AOF sur les dispositions prises en faveur des prisonniers de guerre rapatriables :

«Il a été décidé d’une part de leur faire des rappels de solde dont un quart seulement sera payable en France, d’autre part de les faire bénéficier d’une prime de démobilisation de cinq cents francs qui sera réglée à l’arrivée des ayants droit en AOF. Enfin, il avait été envisagé de doter chaque militaire indigène rapatriable d’un complet en toile. Malheureusement, en raison du peu de tissu dont on dispose en France, il n’a pas été jusqu’ici possible de réaliser ce projet (12)

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Ces ex-prisonniers n'ont donc perçu qu'1/4 de leur solde. Le télégramme du 18 novembre 1944 émanant de la Direction des troupes coloniales attire expressément l’attention sur l’opportunité de régler au mieux et le plus rapidement possible les situations des militaires indigènes coloniaux et prisonniers de guerre. Il mentionne que la totalité de la solde doit être payée avant embarquement et non un quart comme prévu initialement. En tout état de cause, ces hommes auraient dû percevoir la totalité de leur solde à l'arrivée à Dakar.

Dans son rapport écrit le 15 mars 1945 donc bien après le 1er décembre, l’inspecteur général Mérat cite les propos du général Dagnan : «si le télégramme incitait nettement aux initiatives, il n’est pas certain toutefois qu’[il] autorisait implicitement de s’affranchir des règlements en vigueur ni d’une gestion serrée des fonds publics (13)». Ces propos laissent supposer que, sciemment, il n’a pas appliqué le principe imposant le règlement de la totalité de la solde.

En décembre 1944, une disposition de la Direction des troupes coloniales mentionne les mesures administratives à appliquer aux colonies pour les anciens prisonniers de guerre en sus des rappels de solde et des paiements de livrets d’épargne : indemnité forfaitaire de 500 francs, prime de démobilisation de 500 francs, sauf pour les tirailleurs admis à se réengager, prime de combat de 500 francs. Ces mesures sont très proches des doléances rapportées par le général Dagnan, dont le fond ne lui avait pas paru sérieux mais plutôt un prétexte à insubordination (14).

Le 12 janvier 1945, les instructions pour le bureau colonial confirment les trains de mesures en faveur des anciens prisonniers coloniaux : prime de démobilisation, règlement total de la solde de captivité, indemnité de congé de libération, costume civil du libéré démobilisé, bons de chaussures et linge de corps, «en un mot les mêmes droits et avantages que les libérés démobilisés métropolitains (15) En réalité les «mêmes droits» sont à géométrie variable.

Trois mois après cette note, l'inspecteur Mérat insinue à nouveau que les revendications importantes sont généralement injustifiées : «Ainsi les réclamations des ex-prisonniers de guerre étaient fondées sur une faible part, […] en matière de solde, tous les ex-prisonniers avaient touché en France plus que leur dû, […] les indications ont été données dans la métropole par des personnes irresponsables (16).»v

En réalité, ils n'avaient perçu qu'1/4 de leur solde et ont réclamé leurs justes droits d'anciens prisonniers de guerre. Il faut également mentionner le pécule ou livret du prisonnier. La législation de l’époque accorde aux prisonniers de guerre français une rétribution symbolique d’un franc par jour jusqu’en juin 1943, puis de 4 francs jusqu’à la Libération, soit une solde maximale et dérisoire de 2 758 francs (17). Ce pécule devait également être attribué aux originaires des colonies, ce que refuseront le gouverneur général Cournarie et le général de Boisboissel :

«Il est certain que l’attribution de nouveaux avantages pécuniaires aux ex-prisonniers, après leur libération, n’aurait alors aucun effet moral appréciable sur leur comportement futur. Par ailleurs, et surtout, étant donné que les militaires rapatriés sont déjà en possession, au moment de leur retour chez eux, d’un avoir considérable, l’octroi d’un pécule supplémentaire serait sans intérêt s’il s’agissait de sommes modestes, soit absolument contre-indiqué s’il s’agissait de libéralités importantes (18)

Le général de Boisboissel indique en outre qu’aucun décret ou document officiel ne prévoit l’attribution d’un pécule aux militaires indigènes car ils ne sont pas de nationalité française (19). Un pécule de 1 000 francs leur sera quand même alloué en mars 1945 – près de trois fois moins que pour un prisonnier de guerre métropolitain, payable à chaque prisonnier à son arrivée dans la colonie d’origine, un rappel devant être fait à ceux qui sont déjà rentrés. Le ministère des Colonies a ouvert un crédit de 30 millions pour l’octroi de ce pécule (20).

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L’administration française a toujours estimé que les Africains ne savaient pas se servir utilement des sommes perçues. Ainsi, la mise en place des prestations familiales a été retardée jusqu’en 1956, sous prétexte que les Africains dépenseraient cet argent pour la polygamie et l’alcool.

Les rapports contradictoires de l’armée après la mutinerie de Thiaroye posent question sur leur utilisation dans le processus de clarification des événements. Une lecture comparée des textes réglementaires et des rapports fait apparaître que la revendication majeure des anciens prisonniers – le paiement de la totalité des rappels de solde – est minorée, voire expurgée des rapports. Plus précisément, tout est commenté pour que les trois quarts de rappel de solde dus n’apparaissent pas en tant que tels.

Les forces armées stationnées à Dakar ne voulaient pas ou ne pouvaient pas assurer ce paiement malgré la réglementation formelle. Il «fallait» donc obvier à la preuve d’une revendication des plus légitimes réprimée dans le sang. L’absence de télégrammes officiels réglementant les droits de ces anciens prisonniers dans les archives (21) pourrait s’inscrire dans cette tentative d’occultation ou de travestissement des faits.

 

Quand la rumeur sert à camoufler une responsabilité

Depuis plusieurs années et de manière récurrente une rumeur provenant de diverses sources explique une soi-disant complexité dans le retour des ex-prisonniers à travers l'échange de marks en francs CFA alors que, comme nous venons de le voir, les rapports officiels bien que fallacieux n'évoquent aucunement la présence de marks et la difficulté de ce change avant la mutinerie. Il est difficile de dater l'origine de cette rumeur mais elle pourrait bien partir de l'interview d'un ancien prisonnier condamné pour fait de mutinerie, Doudou Diallo, devenu un personnage politique important au Sénégal.

L'article intitulé «L'aube tragique du 1er décembre 1944» publié dans la revue Afrique histoire  n° 7 de 1983 reprend cette interview. Si la monnaie allemande est évoquée, Doudou Diallo ne parle pas pour autant d'un problème de change de marks en francs CFA à Thiaroye, il indique juste qu'il était en possession de marks d'occupation qui, en fait, a été une monnaie qui a eu cours très peu de temps au début de l'occupation mais que les personnes détentrices ont dû restituer.

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Il est probable que des prisonniers en ont gardés mais cela devait représenter une somme bien marginale. C'est à Morlaix que Doudou Diallo a demandé à les changer et non à Thiaroye. L'historien sénégalais Mbaye Guèye cite, dans un long article sur Thiaroye, Doudou Diallo mais en situant la demande de change à Thiaroye : «Enfin ils souhaitaient pouvoir échanger leurs marks d'occupation contre la monnaie qui avait cours en Afrique française (22)».

Dans une interview diffusée en 2010 sur Internet dans le cadre du cinquantième anniversaire des Indépendances, Ibrahima Thioub, directeur du département Histoire de l'Université Cheik Anta Diop et successeur de Mbaye Gueye, reprend cette interprétation en l'amplifiant car il évoque le paiement en marks du travail de ces prisonniers dans  les camps en Allemagne et la difficulté du change (23).

Déjà en 1994, l'historien Yves Benot, pourtant peu suspect d'allégeance avec le pouvoir militaire, indique clairement le change de marks : «Des tirailleurs sont libérés des camps de prisonniers de guerre allemands et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils sont rassemblés au camp de Thiaroye à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks (24)».

Ce passage est régulièrement repris sur différents sites internet sans que le livre soit toujours cité et avec, parfois, des rajouts pour le moins inopportuns comme ici : «Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks (monnaie officielle de la République fédérale d’Allemagne depuis juin 1948)». Le passage entre parenthèse ne figure pas dans l'ouvrage d'Yves Benot (25) qui ne donne pas plus d'éléments sur la provenance de ces ex-prisonniers en indiquant seulement «des camps de prisonniers de guerre allemands» sans préciser en France occupée, la confusion sur le lieu de détention est alors possible.

C'est ainsi que l'on voit apparaître sur des sites internet une nouvelle réécriture de l'histoire :   «Comme si cela ne suffisait pas, bon nombre de ces survivants seront condamnés jusqu’à 2 et 3 ans de prison ferme pour "insubordination". Certains sortaient des camps de concentration nazis ! (26)». Ainsi la corrélation entre présence de marks et internement en Allemagne et pourquoi pas en camps de concentration se trouve légitimée.

Sur le site royaliste Les Manants du Roi, Philippe Lamarque, docteur en droit, apporte des précisions qui ne font que rajouter de la confusion : «Les autorités militaires françaises veulent les renvoyer au plus vite chez eux. Mais la situation est plus compliquée qu’elle n’y paraît, principalement pour une question d’argent. Capturés en 1940 et réquisitionnés par l’Organisation Todt, chargée des travaux de fortification du Reich - notamment le célèbre «mur de l’Atlantique» -, ces hommes ont perçu leur solde plus un salaire d’ouvrier. Les tirailleurs exigent à bon droit de changer les Reichsmark qu’ils ont reçus contre des francs [...] (27)».

Peu de prisonniers de guerre «indigènes» ont été réquisitionnés par l'Organisation Todt qui allait puiser des contingents d'ouvriers essentiellement auprès des Groupements de Travailleurs Etrangers (GTE).  Dans cette interview, Philippe Lamarque assure que ce sont les noirs qui ont tiré sur les mutins sous prétexte que les officiers blancs avaient présenté ces ex-prisonniers comme des traitres à la solde de l'Allemagne. S'il est fort probable que cette méthode discréditant ces hommes a pu être utilisée, rien ne permet de dire que leurs frères de couleur les ont tués sur ordre. Les témoignages de Roger Bokandé et Zonguo Reguema contredisent ce discours préservant les officiers français.

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La presse nationale s'engouffre également dans la rumeur : «À Thiaroye, la mort pour solde de tout compte. Il y a soixante ans, le 1er décembre 1944, les tirailleurs sénégalais, réclamant leur salaire, furent massacrés. En novembre 1944, l'armée rapatrie à Dakar les tirailleurs sénégalais, démobilisés après avoir été tirés des camps de prisonniers allemands où il avaient échoué pour avoir défendu la France au combat en juin 1940. Contrairement aux combattants «français» blancs ils n'ont pas reçu leurs arriérés de solde, pas plus qu'on n'a échangé leurs marks (28)».

Avec de telles assertions, il n'est pas étonnant que les lecteurs fassent valoir leur étonnement en demandant pourquoi les Sénégalais ont été libérés en 1944 alors que les prisonniers «blancs» n'ont recouvré la liberté qu'en mai 1945. Même si Thiaroye n'a pas suscité de nombreuses recherches chez les historiens, des travaux solides existent cependant depuis plusieurs années (29). Evidemment, ils n'accréditent pas cette thèse rampante d'une captivité en Allemagne, d'un problème d'échange de marks mais, force est de constater que la rumeur trouve une prégnance par une propagation peu usitée par les historiens : l'image. Dans certains documentaires, se glisse furtivement cet épisode d'échange de marks comme dans  «Tirailleurs une mémoire à vif» de Florida Sadki (2006). Le film d'animation de Rachid Bouchareb "l'ami ya bon" (2004) (30) se présente ainsi :

«1er décembre 1944 - Un jour d'infamie. Des tirailleurs sénégalais sont libérés des camps de prisonniers de guerre allemands et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils sont rassemblés au camp de Thiaroye à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendent de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks...» et s'achève avec ces mots : «Le 1er décembre 1944 au camp de Thiaroye, les Tirailleurs sénégalais qui réclamaient leur solde impayée durant leur détention en Allemagne furent massacrés».

Ce petit film d'animation d'une belle esthétique et d'une grande force visuelle est visionné des milliers de fois via internet. Nous avons prévenu Rachid Bouchareb via sa maison de production de cette grave erreur historique mais nous n'avons vu aucune rectification pourtant indispensable pour enrayer cette rumeur qui offre un alibi à la France pour ne pas reconnaître l'ampleur de ses responsabilités dans ce drame.

Si le spectacle de Rap «À nos morts» sur Thiaroye écrit et joué par Farba Mbaya, mis en scène par Yann Gilg se sert des images du film l'ami y a bon en décor (31) (2009), le texte d'une grande sobriété  s'arrête à l'essentiel : la France ne veut pas payer la solde due.

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tirailleurs sénégalais à l'entraînement

La belle exposition «L'outre-mer français dans la guerre 39-45» (32) évoque la tragédie de Thiaroye  en reprenant malheureusement  cette méprise puisqu'il est indiqué que les ex-prisonniers revenant des camps allemands étaient en colère car ils avaient pu échanger que la moitié de leurs marks.

Il est impératif désormais de stopper cette rumeur qui devient une réécriture de l'histoire : puisque ces ex-prisonniers possèdent des marks c'est qu'ils revenaient d'Allemagne... Peut-être faut-il prendre les moyens de grande diffusion comme le cinéma pour parvenir à restaurer une histoire qui ne saurait supporter plus longtemps cette rumeur dommageable à la mémoire de ces hommes et des Français qui ont su leur montrer un bel élan de solidarité.

La France d'après-guerre a  tenté d'effacer les traces de cette tragédie mais aussi de leur présence en terre métropolitaine pour ne pas avouer le remplacement des sentinelles allemandes par des officiers français, pour ne pas avouer le sort réservé aux femmes françaises devenues mères célibataires d'enfants métis et aux pères que la France voulait déchoir de leur autorité paternelle mais aussi pour ne pas donner à lire les commentaires peu flatteurs voire racistes de l'Armée qui réfutait à ces hommes l'intelligence pour comprendre la noblesse de la Résistance.

 

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Histoire et commémoration

L'historien qui cherche la vérité du passé avec des moyens scientifiques réveille aussi les mémoires.  Confronté à l'oubli pesant qui forcément interroge, il est amené à utiliser tous les moyens lui permettant de s'approcher de cette vérité. En histoire contemporaine, l'appel aux témoignages permet de suppléer aux défaillances des archives écrites. Mais la confrontation avec des témoins, au-delà de l'émotion qu'elle peut susciter et qu'il faut savoir gouverner, entraîne parfois l'historien dans la commémoration au sens d'un devoir de mémoire pour rendre justice. En combattant l'oubli, l'historien s'associe à la commémoration.

Paul Ricœur estime que le «devoir de mémoire» est un impératif mais déplore  «l’inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli» (33).  Mais il existe un autre spectacle inquiétant qui peut se révéler à travers  l'édification de stèles, symbole des commémorations. Les inscriptions, parce qu'inaliénables, ont leur importance et l'historien, par sa connaissance du passé, s'il est sollicité aide à trouver les mots nécessaires.

La mémoire des prisonniers de guerre internés à Quimper a voulu ainsi être honorée. À l'origine du réveil mémoriel, j'ai effectivement été sollicitée pour la fabrication de la stèle. Les personnes chargées de ce dossier, maire compris, ont sans doute estimé que  mettre des chiffres très précis issus des documents que je leur avais transmis auraient plus d'impact pour ce souvenir.

J'ai eu beau leur prouver que ces chiffres ne correspondaient pas à la réalité, que les prisonniers métropolitains étaient comptabilisés deux fois, que leur hommage oubliait un grand nombre de ces prisonniers et que le libellé ne permettait pas aux Nord-Africains de loin les plus nombreux de se retrouver sur cette stèle,  rien n'y a  fait. La délégation à la Mémoire n'a pas plus obtenu gain de cause. La rigueur scientifique ainsi malmenée entraîne une contruction mémorielle galvaudée qui positionne les honorés comme des quémandeurs d'une réparation et non comme des citoyens qui trouvent enfin une vraie reconnaissance.

L'Histoire et les volontés mémorielles ne sont pas en concurrence mais il faut faire preuve d'humilité, d'engagement et d'écoute de part et d'autre comme à Morcenx dans les Landes qui a honoré la mémoire d'un tirailleur, Koutougou Nitiéma, abattu par les Allemands. "Les amis de Brassenx" ont pris appui sur des recherches historiques pour parvenir à reconstituer la vie de Koutougou (34).

Ce travail mémoriel a suscité un élan de coopération par la construction d'un puit à Goumsi au Burkina Faso d'où était originaire Koutougou. Trévé dans les Côtes d'Armor a également érigé une stéle pour les 300 ex-prisonniers de guerre qui avaient refusé de monter sur le Circassia. Cette petite ville de Bretagne est peut-être aussi la première en France à honorer la mémoire des victimes de Thiaroye, modeste rempart en bronze contre une réécriture de l'Histoire qu'il est bien difficile de juguler.

Armelle Mabon
Maître de conférences à l'Université Bretagne Sud
Lorient mars 2012
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** Alertée par Armelle MABON sur la présentation erronée de la tragédie de Thiaroye à l'exposition «L'Outre-Mer français dans la guerre 39-45», Madame Lévisse- Touzé, Directeur des deux Musées Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris a accepté de retirer le texte.

 

- auteur du documentaire «Oubliés et trahis, Les prisonniers de guerre coloniaux et nord-africains» réalisé par Violaine Dejoie-Robin, Grenade productions, 2003

-dernier livre paru : Prisonniers de guerre «indigènes» Visages oubliés de la France occupée, La Découverte, 2010.

- recherche en cours : Parcours de vie d'un prisonnier de guerre sénégalais, ex-boxeur professionnel et de sa marraine de guerre, professeur de latin-grec, à partir d'un échange épistolaire entre 1941 et 1942.

9782707150783

 

__________________________

1 - Renseignements, Dakar, le 21 novembre 1944 (ANS, 21G153[108]).

2 - Le ministre des colonies au gouverneur de l'AOF, Paris, le 31 octobre 1944, signé Pléven (CAOM, 6 [15] D73)

3 - Il fut remplacé par le général Magnan ce qui explique les possibles confusions.

4 -Interview effectuée par Hervé de Williencourt, 1999.

5 - Rapport du général Dagnan, Dakar, le 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

6- Rapport du colonel Le Masie, chef d’état-major, Dakar, 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

7 - Rapport du général Dagnan, 5 décembre 1944 (CAOM, DAM, 74).

8 - Certains pensent que le nombre de tués est beaucoup plus important, jusqu’à deux cents morts.

9 - Documentaire Oubliés et trahis,réalisé par Violaine Dejoie-Robin, auteure Armelle Mabon, produit par Grenade productions, 2003

10 - Rapport sur Thiaroye, l’inspecteur général Mérat, chef de mission, à M. le ministre des Colonies, Dakar, le 15 mars 1945 (CAOM, DAM, 3).

11 - Rapport du lieutenant-colonel Siméoni, 12 déc. 1944 (CAOM, DAM, 74).

12 - Paris, le 31 octobre 1944 (CAOM, 6 (15) D73).

13 - Rapport sur Thiaroye de l’inspecteur général Mérat , op. cit. (CAOM, DAM,3).

14 - Ibid.

15 - AN, F9, 3815.

16 - Ibid.

17 - Le gouvernement français ne s’acquittera de cette dette pour tous les prisonniers de guerre métropolitains qu’en 1958, avec une monnaie dépréciée.

18 - Le gouverneur général de l’AOF au ministre des Colonies, Dakar, le 13 décembre 1944 (ANS, 5D162(89).

19 - Lettre du général de Boiboissel au gouverneur général de l’AOF, 8 décembre 1944 (ANS, 4D68 (89).

20 - Croix-Rouge française, Comité central d’assistance aux prisonniers de guerre en captivité, section outre-mer, procès-verbal réunion du 8 mars 1945 (AN, F9, 3815).

21 - Les circulaires n° 2080 ou n° 260 du 21 octobre 1944, n° 3612 du 4 novembre 1944, n° 6350 du 4 décembre 1944, n° 7820 du 16 décembre 1944 (Direction des troupes coloniales) et la dépêche n° 2669 du 30 janvier 1945 pour les Nord-Africains n'ont pas été retrouvés. Cependant, grâce à la lecture de différents courriers et rapports, il nous est possible de restituer le contenu de ces textes officiels.

22 - Mbaye Gueye, «Le 1er décembre 1944 à Thiaroye où le massacre des tirailleurs Sénégalais anciens prisonniers de guerre», Revue sénégalaise d'Histoire, n°1, 1995, p. 10.

23 - http://afrique.arte.tv/blog/?p=1222

24 - Yves Benot, Massacres coloniaux 1944-1950 : La IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994.

25 - http://dameforever.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/12/01/premier-decembre-1944-au-camp-de-thiaroye-a-l-origine-du-mas.html01.12.2009

26 - http://dday-overlord.forumactif.com/forces-francaises-libres-f20/le-massacre-de-thiaroye-t5452.htm. Voir également http://www.voltairenet.org/article15662.html ; http://www.galgui.info/senegal/premier-decembre-1944-au-camp-de-thiaroye-a-l-origine-du-massacre-des-tirailleurs-s-n-galais.html

27 - http://www.lesmanantsduroi.com/articles/article5143.php, source Historia, novembre 2006.

28 - Ange-Dominique Bouzet, Libération du 1er décembre 2004.

29 - Myron J. Echenberg, «Tragedy at Thiaroye : the senegalese soldiers' uprising of 1944», African labor History, 26 n°4, 1978, p. 109-128 ; Brigitte Reinwald, Reisen durch den Krieg, Klaus Schwartz Verlag, 2005 ; Julien Fargettas, « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye  Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 92, oct.-déc. 2006, p. 117-130 ; Julien Fargettas, Les tirailleurs sénégalais Les soldats noirs entre légendes et réalités 1939-1945, Paris, Tallandier, 2012 ; Eugène-Jean Duval, L’Épopée des tirailleurs sénégalais, L’Harmattan, Paris, 2005 ; Bakari Kamian, Des tranchées de Verdun à l’église Saint-Bernard, op. cit., p. 322 ; Armelle Mabon, « La tragédie de Thiaroye, symbole du déni d’égalité »,  Hommes & Migrations, n° 1235, janvier-février 2002, p. 86-97.

30 - http://www.tadrart.com/tessalit/lamiyabon/

31- http://www.citizen-nantes.com/article-36940999.html

32 - Mémorial du Général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris  Musée Jean Moulin, 4 novembre 2011 – 24 juin 2012.

33 - Paul Ricœur, la Mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.

34 - Maryse Fagotat et Jean-Charles Coumailleau, «Sur les pas de Koutougou Nitiéma»,  Les amis de Brassenx, Bulletin n°16, novembre 2010, pp.15-30.

 

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mercredi 7 mars 2012

l'éclatement de la Libye

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l'éclatement de la Libye ou

le retour à une longue histoire

Bernard LUGAN

 
L'éclatement de la Libye que j'avais annoncé dès le 1er avril 2011 [1] a été officialisé le 6 mars 2012 avec la déclaration d'autonomie de la Cyrénaïque. Chaque jour qui passe, les résultats de l'intrusion franco otanienne dans la guerre civile libyenne apparaissent ainsi de plus en plus catastrophiques, deux réalités ayant été totalement ignorées par ceux qui décidèrent de cette insolite expédition :

1) La Libye n'existe pas. 

2) Ses deux principales composantes, la Tripolitaine et la Cyrénaïque ont toujours été opposées.
 
Au début de l'année 2011, ce ne fut pas à un soulèvement «démocratique» que nous avons assisté, mais à une tentative de sécession de la Cyrénaïque. Sur ce mouvement vinrent ensuite se greffer les islamistes arabistes radicaux, puis les Berbères arabophones de Zentan et leurs cousins berbérophones de Zouara et du Jebel Nefusa désireux d'en découdre avec un régime qui avait constamment nié leurs droits.

Ainsi donc, dans l'ignorance bétonnée du dossier, l'Élysée prit-il le parti d'un camp contre un autre, croyant, ou pire, feignant de croire, que le CNT était l'émanation d'un peuple en lutte pour ses droits démocratiques alors qu'il n'était qu'un conglomérat d'intérêts contradictoires.

Le colonel Kadhafi massacré dans les conditions que l'on connaît, ses «vainqueurs» se déchirèrent ensuite à belles dents :

- En Tripolitaine, le faible CNT navigua à vue entre les milices islamico-mafieuses de Misrata, les milices islamiques  de Tripoli, les Berbères de Zentan et du jebel Nefusa et les Warfalla [2].

- En Cyrénaïque, les chefs de tribus virent dans le CNT une émanation de la Tripolitaine et ils s'en affranchirent. Ce fut cependant un problème local qui hâta leur décision de proclamer l'autonomie de leur région. Les tribus supportaient en effet de plus en plus mal le climat anarchique résultant des agissements de certaines  milices islamistes fondamentalistes soutenues par une partie du CNT et qui s'en prenaient à leurs pratiques religieuses coutumières.

Dans cette région à forte caractéristique confrérique, l'islam salafiste ou wahhabite voulut en effet interdire le culte rendu aux saints aux les marabouts du Maghreb -  allant jusqu'à détruire leurs tombeaux (voir mon communiqué du 18 janvier 2012).
Tout ceci fit que ce qui devait arriver «arriva» avec la déclaration d'autonomie du 6 mars 2012 prononcée par l'assemblée des tribus de Cyrénaïque qui reconnut comme chef Ahmed Zubaïr al-Sanussi, parent du roi Idriss Ier renversé en 1969 par le colonel Kadhafi, et membre éminent de la famille-confrérie sénoussiste qui régnait sur la région à l'époque ottomane.

En Libye, c'est donc à un retour à la longue histoire que nous assistons. Face à ce puissant mouvement de fond, la démocratie individualiste ou les droits de l'homme apparaissent pour ce qu'ils sont, des modes occidentales passagères bien éloignées des réalités locales. Il est cependant regrettable que les dirigeants français y aient une fois de plus cédé avec pour conséquence le bouleversement de toute la géopolitique sur l'arc de tension saharo-sahélien. 

Bernard Lugan
7 mars 2012


[1] Voir mon communiqué du 1° avril 2011 ainsi que les articles de l'Afrique réelle sur toute l'année 2011.
[2] Voir à ce sujet le numéro de  janvier 2012 de l'Afrique Réelle.

http://bernardlugan.blogspot.com/p/reabonnement-2012.html

 

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lundi 20 février 2012

cartes de l'Afrique pré-coloniale et coloniale

 Fort-Joseph en Galam

 

cartes de l'Afrique pré-coloniale et coloniale

tirées de

l'Histoire des colonies françaises (1931)

 

page titre
page de titre du livre de Hanotaux et Martineau

 

dos couv Hist colonies
dos de
couverture

 

carte physique Afr occ et équat
début du livre, non paginée

 

 Fort-Joseph en Galam
Fort Saint-Joseph en Galam, p. 22
lien externe : sites liés à la traite négrière


rivière de Gambie
cours de la rivière de Gambie, p. 30


carte de Gorée
carte de Gorée, p. 37  (à 4 km au large de Dakar, Sénégal),

 

entrée de la rivière de Gambie
entrée de la rivière de Gambie, p. 68

 

carte du haut Sénégal
carte du Haut Sénégal, p. 148

colonie du Sénégal
colonie du Sénégal, p. 167

 

 pénétration des pays voisins du Soudan
pénétration de pays voisins du Soudan, p. 230

 

 Guinée franaise et Côté d'Ivoire
Guinée française et Côte d'Ivoire, p. 263

 

 plan de Conakry
plan de Conacry, p. 266 (Guinée)

 

territoire du Bas-Niger
Territoires du Bas-Niger - Dahomey - Côte d'Ivoire, p. 307

 

AOF chemins de fer
Afrique occidentale française (AOF) : chemins de fer, p. 318

 

port de Dakar
port de Dakar, p. 320

 

 Afrique équatoriale française
Afrique équatoriale française, p. 358

 

Afr équatoriale XVIIe s
carte de l'Afrique équatoriale française au XVIIe siècle,
hors-planche, entre p. 368 et 369

 

Soudan égyptien
Soudan égyptien, p. 514

 

occupation du bassin du Tchad
occupation du bassin du Tchad, p. 544

 

Somalis et Djibouti
Somalis et Djibouti, p. 580

 

missions Bonchamps, Clochette et Charles Miche
Missions de Bonchamps, Clochette, Charles Michel, p. 584


- les cartes sont reproduites ici [en cliquant dessus, on peut les agrandir], à l'état brut, sans commentaires. Il en faudrait. Mais elles sont déjà à la disposition de chacun. Elles proviennent de l'énorme entreprise historique et éditoriale, en six volulmes, dirigée par Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau, à partir de 1929, avec la collaboration de nombreux spécialistes. Le titre, Histoires des colonies françaises et de l'expansion de la France dans la monde, marque évidemment un paradigme historien qui est aujourd'hui dépassé.

Cependant, le savoir narratif et événementiel est toujours valable et peut servir de base à des analyses moins dépendantes d'une idéologie excessivemement empathique et édifiante. Car, c'est un des défauts de notre époque, que de disserter sur l'histoire coloniale en l'absence d'une connaissance de sa réalité positive (ou positiviste). Les slogans (génocide, déculturation, ultra-colonisation...) peuvent revêtir une apparence de réalité parce qu'on ignore ce qu'ont été l'histoire complexe, les rapports et contacts réels entre puissances colonisatrices et peuples colonisés.

Les massacres de la colonne Voulet-Chanoine (1898-1899) ne résument pas les innombrables expéditions, les succès et les échecs sanglants des colonisateurs en Afrique. De nombreux travaux en témoignent, y compris certains récents tels les deux livres de Marc Michel, Essai sur la colonisation positive. Affrontements et accommodements en Afrique noire, 1830-1930 (Perrin, 2009) et Fachoda. Guerre sur le Nil (Larousse, 2010). Ou encore l'incontournable travail de Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l'empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle (CNRS, éd. 2010), sans oublier les ouvrages de Henri Wesseling, par exemple : Les empires coloniaux européens, 1815-1919 (Folio-Histoire, 2009). La logomachie repentante actuelle est largement en dessous du savoir de ces auteurs.

Michel Renard

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