mercredi 30 mai 2007

Germaine Tillion a 100 ans

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Germaine Tillion séjourna de 1934 à 1940 dans les Aurès



l'ethnologue Germaine Tillion a 100 ans


L'ethnologue Germaine Tillion est née le 30 mai 1907, à Allègre (Haute-Loire). Élève de Marcel Tillion_il__tait_une_foisMauss, elle part sur son conseil et celui de Paul Rivet en Agérie dans le massif des Aurès. Elle y découvre les berbères Chaouïas entre 1934 et 1940 et enquête pour sa thèse d'ethnographie.

Elle rentre en Europe en mai 1940 et, quand l'Occupation commence, rejoint le réseau de Résistance du Musée de l'Homme. Germaine Tillion fut arrêtée en 1942, interrogée puis envoyée à Ravensbrück avec sa mère où elle passa 18 mois.

Elle retourne en Algérie, fin 1954, sollicitée fortement par Louis Massignon. Grâce à ses contacts avec les Algériens, elle joue un rôle dans la crise de 1957, et fonde les Centres sociaux en Algérie. Germaine Tillion invente le terme de «clochardisation» pour désigner la chute vertigineuse du niveau de vie des Algériens, proteste contre la torture et s'affirme favorable à l'indépendance de l'Algérie.


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Germaine Tillion en 1990 (cf. ina.fr)


- biographie de Germaine Tillion sur le site de l'association "Germaine Tillion"

- célébration du centenaire de Germaine Tillion


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bibliographie

- Le harem et les cousins, Seuil, éd. 1982.

- Ravensbrück, Seuil, éd. 1997.

- L'Algérie aurésienne (avec Nancy Wood), éd. de la Martinière, 2001.

- La traversée du mal (avec Jean Lacouture), Arléa, 2004.

- Il était une fois l'ethnographie, Seuil, 2004.

SGE

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- Germaine Tillion, une ethnologue dans le siècle, Christian Bromberger et Tzvetan Todorov, éd. Actes Sud, 2002 (photographies Germaine Tillion).

présentation de l'éditeur

Germaine Tillion est une grande figure du siècle. Engagée dans les plus importants combats du XXe siècle,Tillion_Bromberger_Todorov fondatrice du réseau de résistance du musée de l'Homme, déportée à Ravensbrück avec son amie Geneviève Anthonioz de Gaulle, militante à la Libération avec David Rousset contre les camps de concentration, elle joue un rôle majeur en Algérie avec la création des centres sociaux et intervient vigoureusement avec son ami Camus contre la torture de l'armée française et les attentats du FLN. Jean Lacouture a rappelé dans sa biographie de Germaine Tillion, le témoignage est un combat, les grands moments de sa vie à la traversée du siècle.

Mais il est une autre dimension de Germaine Tillion, encore aujourd'hui bien trop méconnue, c'est son travail d'anthropologue du monde méditerranéen. Tzvetan Todorov, directeur de recherche au CNRS et proche de Germaine Tillion, et Christian Bromberger, anthropologue, professeur à l'université de Provence et spécialiste du monde méditerranéen, nous font découvrir cet autre visage de Germaine Tillion.

À l'occasion de la première Conférence Germaine Tillion d'anthropologie méditerranéenne, qui s'est tenue à Aix-en-Provence en avril 2002, Tzvetan Todorov a écrit ce texte qui présente l'oeuvre-vie de Germaine Tillion. Il nous donne les principales clefs de lecture du travail de Germaine Tillion et nous permet de comprendre l'héritage toujours bien vivant de sa pensée. C'est en effet une figure emblématique du XXe siècle, qui peut nous servir de repère dans ce début de XXIe siècle déjà si plein de bruit et de fureur.

Christian Bromberger nous révèle quant à lui l'immense apport de Germaine Tillion dans la connaissance du monde méditerranéen. Son fameux livre Le Harem et les Cousins est une étape très importante, après Lévi-Strauss et dans une toute autre perspective, pour comprendre les formes de filiation et de parenté propres au monde méditerranéen. Orles travaux de Germaine Tillion, notamment sur le terrain en Algérie et singulièrement dans les Aurès, ont été très largement occultés.
Ce livre d'une centaine de pages, rythmé par des citations originales et inédites de Germaine Tillion, tirées d'un film réalisé par Christian Bromberger, offrira au lecteur non seulement une synthèse de l'œuvre intellectuelle et scientifique de Germaine Tillion, mais également de véritables leçons de sagesse...
Le livre est illustré par une dizaine de photographies inédites de Germaine Tillion, une anthropologue dans la cité.

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Nancy_Wood_couv- Germaine Tillion, une femme-mémoire. D'une Algérie à l'autre, Nancy Wood, éd. Autrement, 2003.








 

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Journal du Dimanche - JDD.fr 30/05/2007 - 18:51

Sarkozy rend hommage à Germaine Tillion

Pour son centième anniversaire, Germaine Tillion a reçu un vibrant hommage de la part de Nicolas Sarkozy. "Je tenais à vous transmettre, en ce jour important, l'affection de la Nation toute entière", a écrit le chef de l'Etat dans une lettre lue mercredi à la Résistante par le conseiller du Président pour la culture et l'audiovisuel, Georges-Marc Benamou. "Vous incarnez véritablement ce que l'on peut appeler le siècle Tillion", a ajouté Nicolas Sarkozy à l'adresse de celle qui fut l'une des fondatrices du "Réseau du Musée de l'Homme", dès l'été 1940. Arrêtée le 13 août 1942 par la police allemande après une trahison, Germaine Tillion a été détenue 14 mois dans la prison de Fresnes, puis déportée à Ravensbrück, d'où elle ramena un témoignage sur la vie dans les camps de concentration nazis. "Sachez, chère  Germaine Tillion, qu'à travers vous, c'est devant une certaine idée de la France que je m'incline aujourd'hui", a conclu le locataire de l'Elysée.

- Vibrant hommage de Nicolas Sarkozy à Germaine Tillion - L'Express

- Actualités : le centième anniversaire de Germaine Tillion

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lundi 28 mai 2007

Hommages à Claude Liauzu

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23 mai 2008 - Il y a un an, Claude Liauzu disparaissait. Nous honorons sa mémoire et songeons aux siens et à ses amis.



Hommages à Claude Liauzu

 

Plusieurs hommages à Claude Liauzu ont été "postés" sous forme de commentaires à la suite de l'annonce de son décès sur ce blog. Nous les publions ci-dessous.

 

Hommage à Claude

Je n'oublierai jamais le formidable soutien que Claude m'avait apporté dans mon combat (le sien aussi) qui m'opposait au Général Schmitt et le procès des guerres coloniales, de la torture...
Une sentinelle, gardienne des droits de l'homme, au sens le plus profond, nous quitte. Je poursuivrai avec mes moyens cette démarche de dignité qui l'animait.
Avec beaucoup d'émotions

Henri POUILLOT

Posté par Henri POUILLOT, lundi 28 mai 2007 à 09:18

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Disparition de Claude Liauzu

Bonjour,

Je viens d'apprendre ce matin, lundi 28 mai, la disparition brutale de Claude Liauzu.

J'étais en contact avec lui ces jours derniers en tant qu'éditrice chez Armand Colin pour un ouvrage à paraître en octobre. Au-delà de la qualité d'écriture, le sérieux et l'efficacité de cet historien que j'ai déjà eu à plusieurs reprises l'occasion de constater, c'est un homme chaleureux, modeste, enthousiaste et curieux de tout qui nous quitte. Je suis encore pour ma part sous le coup de l'émotion et ne pense pas m'en remettre de sitôt. Les belles personnes ne courent pas les couloirs des maisons d'éditon...

Nous devions nous voir les jours prochains pour déjeuner ensemble car il avait encore d'autres projets à nous faire partager.

Avant de le faire de façon officielle, j'adresse à sa famille mes plus sincères condoléances et partage sa douleur.

2208_1Corinne Ergasse, éditrice chez Armand Colin

Posté par Ergasse Corinne, lundi 28 mai 2007 à 11:10

   

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histoire

Ancien étudiant à Jussieu, c'est grace au séminaire de Claude (et Américo) que j'ai appris à étudier les mécanismes si complexes du racisme et de la peur de l'autre. Il nous manquera dans ce domaine si négligé en France des études post-coloniales.

Posté par timothée, lundi 28 mai 2007 à 11:55

   

L'Historien-Militant ne meurt pas

J'ai appris par votre site la mort de mon professeur Claude LIAUZU ; je suis l'un de ses étudiants tunisiensmedina_tunis de l'université de Tunis vers les années 70 du dernier siècle ; il était coopérant ; il nous a donné le meilleur de lui-même : pédagogie exemplaire, cours parfaitement structuré et problématique, langue facile, rapports profondéments humains ; il a donné sa thèse d'Etat à l'histoire coloniae de La Tunisie ; il a aimé le pays et ses habitants ; certaines rues de Tunis, certains cafés de la capitale ne lui sont pas étrangers ; il avait une grande familiarité avec cet espace tunisien ; il se situe dans la lignée de ses collègues français comme André NOUSCHI, André RAYMOND, Robert MANTRAN, et les autres aussi ; il a forgé, malgré vents et marées, sa vie d'historien et de militant ; il a grandi dans les difficultés, non seulement personnelles, mais celles des peuples et des pays qu'il a connus et dont il voulait écrire une histoire décolonisée ; il l'a fait avec dignité, conviction et le devoir d'un historien qui n'est pas comme les autres. Sa mort ne peut en aucun cas nous faire oublier Claude LIAUZU, l'Hhmme, l'Historien et le Militant de toutes les grandes causes.

Ahmed JDEY
Historien, Universitaire, Université de Tunis, Tunisie

Posté par Ahmed, lundi 28 mai 2007 à 13:04

   

Hommage à Claude Liauzu

Ancien étudiant de Claude à Paris 7 dans les années 1990, il fut l'un de mes deux directeurs de thèse, puis quelqu'un avec qui j'ai beaucoup travaillé, comme beaucoup ici sans doute, sur les questions de conscience nationale ou sur la guerre et la mémoire. Claude fut pour moi une figure encourageante, une présence nécessaire. C'était une homme chaleureux et un grand historien. Il me manque terriblement.

1039230_property_imageDataArnaud Nanta, historien du Japon, CNRS

Posté par Arnaud Nanta, lundi 28 mai 2007 à 19:35

 

Regrets

J'apprends à New York la mort de notre collègue Claude Liauzu qui fut non seulement historien de la colonisation mais le témoin vigilant des dangereux dérapages racistes, anti-islamiques et populistes de celui qui est aujourd'hui président de la République. Il nous manquera. Je veux dire à sa famille toute ma sympathie.

Valensi_LucetteLucette Valensi, historienne

Posté par Valensi Lucette, lundi 28 mai 2007 à 23:47

 

Il savait rassembler

Ce que j'aimais beaucoup, et dont j'ai bénéficié, une belle qualité rare, qui va nous manquer : il savait rassembler sur des projets inventifs des gens qu'il rencontrait ici ou là, des spécialistes reconnus mais pas seulement : aussi des gens sans importance, que personne n'aurait remarqués, et qui lui paraissaient avoir un petit quelque chose qui valait la peine.
Il avait toujours une idée de livre collectif, de colloque, entre deux pétitions et trois réunions. Il agrégeait des personnalités et des genres hétérogènes, des vieux militants de l'époque des vrais combats anticolonialistes, et des étudiants de licence, des mandarins et des associatifs, des érudits et des pétitionnaires. Il n'avait pas peur de l'hétérogénéïté et au contraire, y puisait le sens de l'action. Tout le monde s'en trouvait bien.
SophieErnstPour moi, il aura été l'ami des années difficiles, dont la générosité m'a aidée à tenir.

Posté par Sophie Ernst, mardi 29 mai 2007 à 21:05

 

parti trop tôt

Etudiante de Claude Liauzu dans les années 74-75,à l'université de Tunis, je tiens à exprimer ma peine profonde pour la perte de cet enseignant qui fut pour beaucoup d'entre nous un guide dans nos premiers pas de recherche. Son engagement pour les causes qu'il croyait justes n'avait pas de limites. On s'en souviendra.

Tunis_11Leila Temime Blili

Posté par LEILA BLILI, samedi 2 juin 2007 à 23:31

un immense regret de ne pas l'avoir connu

C'est un peu paradoxal puisque nous ne nous sommes jamais rencontrés mais la mort de Claude Liauzu m'a beaucoup touchée. Il devait venir à Verdun au Centre mondial de la Paix, en compagnie de Daniel Lefeuvre, pour parler de l'histoire de la colonisation avec des lycéens. Nous nous sommes simplement parlé au téléphone pour préparer cette rencontre, qui n'a pas pu avoir lieu, je comprends maintenant hélas pourquoi. Lors de cette échange, sa chaleur humaine, sa générosité, son ouverture d'esprit et vers les jeunes m'avaient beaucoup impressionnée.
J'aurais vraiment aimé le connaître.
Je le remercie de m'avoir écouté et aidé à préparer ce débat.
visupoch50Je tiens à exprimer à sa famille toutes mes condoléances.

Posté par S. Le Clerre, dimanche 3 juin 2007 à 22:32

Je suis triste

J'ai bien connu Claude et Josette quand nous étions étudiants à Aix. Quand leur premier enfant est né, je lui ai "refilé" la poussette du mien ....(nous étions tous un peu fauchés). Claude m'a souvent vendu Clarté, je me suis inscrite grâce à lui au Mouvement de la Paix, mais il a su ne pas insister pour me faire adhérer au P.C... Je les ai ensuite complétement perdus de vue, mais j'ai suivi "de loin" les actions menées par Claude. En voyant sa photo, je retrouve la "passion" qui animait alors ce garçon, et j'ai du mal à l'imaginer autrement que courant pour défendre ses idées. À Josette, à son fils ainé qui a l'âge du mien, et à ses autres enfants j'adresse l'assurance de toute ma sympathie .

aix050bDanielle Bertrand, agrégée d'histoire .

Posté par DanielleBERTRAND, mardi 5 juin 2007 à 12:13

 

 

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l'historien Claude Liauzu (1940-2007)

 

- diffusion d'une émission de Claude Liauzu sur RFI : 27 mai 2007 (deux fichiers à télécharger)

 

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jeudi 24 mai 2007

Claude Liauzu est décédé - La colonisation a-t-elle été positive ou négative ? (Claude Liauzu, mars 2007)

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Claude Liauzu est mort


L'historien Claude Liauzu, qui venait de publier Le Dictionnaire de la colonisation française, est décédé mercredi 23 mai au matin, d'une crise cardiaque dans son sommeil.

Nous exprimons à Josette Liauzu, son épouse, notre profonde affliction et notre désarroi devant cette disparition brutale, et l'assurons de nos sentiments affectueux.

Daniel Lefeuvre, Marc Michel, Claire Villemagne, Michel Renard

jeudi 24 mai 2007

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Avant de prendre sa retraite - il était encore professeur émérite - et d'animer les combats que l'on sait, Claude Liauzu, avait été professeur d'histoire contemporaine à l'université Denis Diderot-Paris VII. Il était né en 1940 à Casablanca et avait enseigné à Tunis comme coopérant.

hommages à Claude Liauzu


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Claude Liauzu, le 8 mai 2007 sur France 24



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- "Tunisie - Le dynamisme d'une société confrontée à la modernité", Le Monde Diplomatique, décembre 1985 (transcrit et posté par "Radical")

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La colonisation a-t-elle été positive

ou négative ?

Claude LIAUZU (mars 2007)


13076076_pLa polémique sur le terme "mise en valeur" dans un dictionnaire (*), est significative du poids des mots et des enjeux que les groupes de mémoires leur attribuent. Ce terme, employé par Sarraut, ministre des Colonies, signifie effort d'infrastructure et d'investissement destiné à la production coloniale. Il a été présenté comme positif par les défenseurs du système et contesté comme conçu exclusivement au profit de la colonisation par ses contempteurs.

Bardés de certitudes, les uns alignent kilomètres de routes et de chemins de fer, mètres cubes de bâtiments, statistiques de la vaccination ; les autres dénoncent les crimes contre l'humanité, l'esclavage, les massacres, la torture, le racisme. La sensibilité de la société est telle que les lois dites mémorielles se multiplient et s'opposent, toutes décidant du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, au risque de voir des majorités politiques sujettes à variation changer notre passé à chaque législature. Tel n'est pas l'objet de l'histoire.

Cela ne signifie pas que les historiens se réfugient derrière une impossible neutralité, qu'ils n'aient pas d'opinions ; et celles des auteurs de ce dictionnaire sont diverses, choix délibéré, le seul critère ayant été leur compétence dans leur spécialité. Leur rôle n'est pas de dire le bien ou le mal, il n'est pas de condamner ni de couvrir de lauriers leurs ancêtres, mais de comprendre toute la complexité historique. Confrontés à des sensibilités très différentes, voire opposées, les historiens ne sont pas détenteurs de la Vérité absolue, ils doivent proposer des repères, aider le lecteur à comprendre le passé.

Et ce n'est pas une mince affaire. Il faut écarter la tentation de l'anachronisme qui consiste à juger hier avec les critères d'aujourd'hui. Les supplices subis par les esclaves doivent être étudiés en les comparant avec ceux infligés par l'Inquisition, par les bourreaux de Sa Majesté, par ceux de Chine ou d'Istanbul. L'esclavage a été une pratique courante depuis l'Antiquité et dans la plus grande partie du monde. La question de savoir si telle abomination du passé est un crime contre l'humanité est une question politique, juridique, peut-être morale ou philosophique, mais pas historique. Ce type de jugement, les lois qui l'imposent peuvent avoir des effets pervers en entravant un libre débat scientifique.

À l'opposé de beaucoup d'ouvrages se réclamant d'un anticolonislisme dans l'air du temps - mais anachronique et bien peu éclairant cinquante ans après la fin des grands conflits - ou d'un culte nostalgique du bon vieux temps des colonies, celui-ci a choisi : à l'encontre de trop d'auteurs qui ne disent rien de leur parti pris, il faut préciser le nôtre, ne pas penser à la place du lecteur.

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bâteau en rade de Tamatave (Madagascar), 1940 - source

Ces précautions étant prises, la première évidence, et le premier problème, à expliquer, c'est la certitude partagée par la plupart des contemporains du bien-fondé de l'expansion, la parfaite bonne conscience répandue dans les manuels scolaires depuis Jules Ferry et Lavisse jusqu'à la fin des années 1950. Ce qui est évident aussi, c'est l'amnésie qui a suivi le refoulement de l'événement traumatique des décolonisations, surtout dans la dernière décennie. On n'a pas assez réfléchi à ces variations des mémoires.

Cependant, avec le temps, tout passe, et si l'histoire n'est pas dépassionnée, il n'y a plus d'enjeux politiques directs comme dans les années 1950-1960. Les générations nées après 1962 n'ont pas le même point de vue que celles ayant vécu la période coloniale. Dans les pays indépendants, l'immense majorité de la société, née après le désenchantement qui a suivi les fêtes des indépendances, ne peut plus considérer les nationalismes comme l'ont fait ceux qui ont traversé la "nuit coloniale". Elle est beaucoup plus critique envers eux, envers les pouvoirs qui en sont issus.

Cette situation incite à prêter attention à des réalités négligées, à ne plus se limiter à la période attribuée à la "grande histoire" des nations. Les États sont dans leur rôle quand ils se dotent d'une politique publique de la mémoire, mais la mondialisation qui va s'accélérant rend beaucoup plus sensible aux interdépendances avant que la colonisation accélère le maillage du monde. Cet immense phénomène, où l'expansion coloniale a joué un rôle moteur, est au coeur de ce livre, car c'est la principale question posée par cinq siècles d'histoire, pour ne pas remonter au-delà de 1492.

Claude Liauzu, "La colonisation en questions",
in Dictionnaire de la colonisation française,
Larousse, mars 2007, p. 13-15.


(*) En septembre 2006, Le Petit Robert a été attaqué pour sa définition de la colonisation.


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Histoire de France, cours élémentaire, 1969 (E. Pradel et M. Vincent, éd. Sudel)


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jeudi 1 février 2007

Mostefa Lacheraf (1917-2007)

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Mostefa Lacheraf, historien algérien

1917-2007



arton58430_152x200L'historien algérien Mostefa Lacheraf est mort le vendredi 12 janvier 2007, à l'âge de 89 ans. Né le 7 mars 1917 sur le territoire de la commune mixte de Sidi Aïssa (Algérois), il fut un intellectuel à la double culture et un militant de l'indépendance algérienne. Nommé ministre de l'Éducation nationale de ce pays en 1977, il critiqua la politique démagogique qui lui succéda ainsi que le danger politique et culturelle que représentait l'islamisme. Mostefa Lacheraf est l'auteur de Algérie, nation et société (1965, réédité par Casbah éd.), de Les ruptures et l'oubli (Casbah éd.) et Des noms et des lieux. Mémoire d'une Algérie oubliée (Casbah éd.). Nous donnons un extrait de ce dernier ouvrage dans lequel Mostefa Lacheraf évoque quelques références et modalités de sa formation intellectuelle dans une narration qui mêle son enfance, sa jeunesse et le poids de celles-ci sur l'homme accompli mais toujours curieux et tendu vers l'idéal de culture universelle.


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les dirigeants du FLN passagers de l'avion arraisonné le 22 octobre 1956



l'enfance d'un intellectuel

Mostefa LACHERAF

tiré du livre Des noms et des lieux (Casbah éd., 1998)


r56fw5À lire le grand voyageur andalou Ibn Jobaïr (1145-1217), l'historien Tabarî (839-923), l'autre grand voyageur maghrébinb Ibn Battouta, on éprouve un véritable plaisir intellectuel qui satisfait l'esprit par la densité du style, la clarté de l'expression, le souci de préciser d'une façon non laborieuse ou embarrassée les moindres détails quand il décrit un monument (la fameuse coupole de la mosquée des Omeyyades à Damas) ou les gîtes d'étape ou voyages en groupe au cours d'un long périple. Et c'est pour cela qu'en ce qui concerne l'oeuvre de ce dernier, le ministère égyptien de l'Instruction publique avait publié à l'intention des élèves de l'enseignement secondaire, déjà en 1934, un recueil de textes significatifs d'Ibn Battouta (1304-1377) relatant, dans une édition claire et munie de notes explicatives et de cartes, leslbatuta péripéties et les grands moments de ses voyages.

Ce livre dû aux soins éclairés, au pertinent souci pédagogique et à l'annotation appropriée à l'importance de l'ouvrage et au niveau, assez sérieux, pour l'époque, des élèves égyptiens des lycées et collèges, avait été préparé par deux inspecteurs de la langue arabe du ministère de l'Instruction publique au Caire, et leurs noms sont passés à l'histoire de la littérature arabe. Il s'agit de Ahmed al-‘Awâmiri bey et surtout de Mohammed Ahmed Jâd al-Mawla bey (1). Ce livre de morceaux choisis de la Rihla d'Ibn, Battouta, je l'avais trouvé chez un bouquiniste de l'ancienne place de l'Opéra du Caire [photo ci-dessous, en 1924] il y a une trentaine d'années. À son exemple, en rassemblant des extraits de grands chefs-d'oeuvre des "humanités arabes" anciennes on rendrait service à nos élèves en leur donnant - comme cela se passe pour tous les degrés de l'éducation scolaire dans le monde entier - le goût de beaux textes bien commentés et munis de notes explicatives concernant la langue, et surtout l'appétit de lire lecaire1924placeOp_raplus tard d'autres oeuvres de l'esprit humain en commençant, d'abord, par ceux dont le jeune élève a eu déjà un agréable aperçu par l'intermédiaire de tels morceaux choisis tirés d'un seul et même auteur. (...)

Dans mon jeune âge, et parce que nos premiers maîtres, dans un espace paisible, homogène, cohérent avaient quelque chose à nous communiquer sans volontarisme ni souci de répandre une quelconque idéologie personnelle, non seulement leurs propos et réflexions plus graves pouvaient (étant donné notre innocence) ne pas avoir d'impact durable et pervers, mais les textes scolaires bien choisis, beaux et généreux qu'ils proposaient en y mettant du leur, pouvaient, eux, se répercuter pour l'essentiel dans le courant de toute une vie.GibranFrame

Je me rappelle à vingt-cinq ou trente ou quarante ans d'intervalle, parce que je l'avais lu à l'école ou auprès du taleb cultivé de mes premières classes d'arabe, des textes isolés de Jabrane Khalil Jabrane (2) [ci-contre], d'Al-Mouaylihi (3), des pages d'un roman de Saintine (4), de Amaci ou Jorgi Zaïdane (5) et de certains écrivains du "Mahdjar" ou émigration intellectuelle libanaise aux Amériques, les avoir recherchés plus tard et relus avec un réel profit littéraire et un rare plaisir fait de lointaines retrouvailles mêlées à l'enfance transfigurée et ses mystérieuses et attachantes relations avec un monde auquel on s'évertuait alors à s'initier par tous les pores de son existence charnelle et les facultés encore vierges et enthousiastes de son esprit.


la joie de lire, la joie d'apprendre

On peut rarement se faire une idée exacte de cette passionnante "remontée vers les sources" de la joie de lire, de la joie d'apprendre si on ne l'a pas pratiquée dès le jeune âge, d'une façon fortuite, à travers des extraits d'oeuvres historiques ou littéraires dans une anthologie destinée aux écoliers d'abord ; ensuite, à un niveau plus élevé, aux lycéens et, plus tard, aux futurs étudiants dans les grandes classes de lettres et philosophie de l'ancien système d'enseignement des années 1930. Sans exagérer, c'était là le creuset non délibéré mais naturellement consenti d'une somme d'habitudes intellectuelles, de réflexes, de goûts, d'élans, de prédispositions susceptibles de constituer plu stard l'esprit de recherche.

À quarante ou cinquante ans d'intervalle, et même aujourd'hui à plus de soixante-seize ans d'âge, quand je retrouve les livres dont j'avais eu une sorte de "primeur" (...), je me hâte de les acquérir si je ne les ai pas 137déjà dans ma bibliothèque. Je viens de parler, en passant, de Saintine, écrivain français peu connu, né à la fin du XVIIIe siècle, auteur d'un roman célèbre écrit en 1836 sous le titre de Picciola et relatant la très curieuse histoire d'un prisonnier, seul dans une forteresse par la volonté de l'empereur Napoléon Ier, et se vouant à l'amour d'une fleur dans une longue crise mystique aggravée par la solitude et la perte de liberté.

Ce livre, l'un des mieux écrits de la langue française d'après les critiques littéraires, je ne sais dans quelles circonstances, il se trouva dans notre modeste maison de Sidi-Aïssa, parmi les ouvrages de travail de mes deux frères aînés, lycéens, et cela en 1926 ou 1927, et pourquoi il resta à traîner pendant de longues années encore dans une édition peu ordinaire, soignée bien que brochée, c'est-à-dire non reliée, avec sa couverture bleue, ses caractères d'imprimerie très nets sur des feuillets blancs comme neige. Cette "logistique" matérielle, nouvelle pour moi à dix ans et tranchant sur le déjà vu d'autres livres d'édition courante, jointe à une mise en appétit, esthétiquement parlant, envers le romantisme littéraire de grande époque, contribuèrent à graver dans ma mémoire, non pas l'histoire elle-même, mais tout ce qui peut constituer à travers cette très ancienne lecture le souvenir encore vivant à ce jour de véritables textes d'anthologie contenus dans le roman de Joseph-Xavier Boniface Saintine et conçus comme des réflexions philosophiques attachantes sur l'Art, le Nature, l'Humanité. Il est clair, cependant,  que ce n'est pas à neuf ou dix ans et même à douze et quatorze ans que ces textes plus ou moins ardus et théoriques m'étaient abordables, en dehors du schéma romanesque et du souffle étrange de révolte dont s'animaient l'histoire et l'ensemble du livre.

Tout cela indique, au contraire, comme derrière une brume de la mémoire, la durée de la "fréquentation" d'un roman dont l'attrait avait pour moi des aspects dus non pas à une langue qui ne m'était pas familière à un certain niveau colaire, mais au sens d'une culture orale collective ambiante existant alors dans mon apprentissage algérien lié à la littérature populaire, aux contes, aux récits de famille, aux témoignagesplateau d'une vie précoce menée par notre génération dans une région des Hauts-Plateaux riche en traditions, décontractée, nourrie, avant l'école ou simultanément à l'école coranique et française, d'un parler bédouin nuancé et presque adulte pour notre juvénile pratique des acquis de l'observation assidue de la campagne steppique avec ses pierres, ses plantes, ses insectes, ses oiseaux, des intempéries et des fêtes dont elle était le théâtre au milieu d'autres épreuves et d'autres joies.

Pour ce qui est des générations précédentes dont la nôtre héritait quant à l'ancrage profond dans une Algérie algérienne, comme pour les autres générations jusqu'à la fin de la guerre de libération nationale, la "déculturation" telle que décrite plus tard et jusqu'à nos jours, n'existait pratiquement pas.

Un jour on fera remonter la date fatale de la perte d'une algériannité ancienne et fervente qui nous avait forgés et nous était chère, à l'intrusion dans notre société, d'un malentendu dont l'école et le nationalisme allaient payer le prix fort, à l'égal d'une véritable catastrophe : celui d'un Baâth spécifique et sournois, idéologie minorative, édulcorante, aux ravages incalculables pour les mentalités et le simple credo de la patrie et le bon sens dans l'action politique. Il serait juste de dire qu'à cette forme d'acculturation ravageuse et néanmoins semi-officielle s'ajoute une autre plus réduite dans ses effets, d'origine européenne et, pour cette raison, assez suspecte depuis l'ère coloniale.

Mais loin d'être le produit de l'école et des déviations néo-nationalistes, elle concerne un domaine et des franges citadines ou récemment urbanisées d'une population s'étant peut-être mal engagée dans la 10096532_pmodernité universelle en optant, par inclination de milieu et d'affinités paresseuses, pour une sous-culture petite-bourgeoise occidentale qui se retrouve d'ailleurs - comble de la dérision ! - sous une forme arabisée dans les films et le "music-hall" et autres apports mimétiques douteux de l'Égypte contemporaine et de certaines capitales arabes. Cette copie conforme du mauvais goût petit-bourgeois européen d'expression arabe, précisément parce qu'elle est arabophone et nous vient du Proche-orient, rencontre auprès d'un certain public arabisé selon l'évangile baâthiste, une faveur exagérée à laquelle ne peut pas prétendre la culture traditionnelle maghrébine et notamment son fleuron andalou ancien dans le domaine de la musique élaborée. (...)



les bilingues invétérés

Mais revenons aux livres lus et relus ; à ceux qu'on découvre pour la première fois ou qu'on retrouve après une très longue absence dans d'autres univers ! L'enfance, la jeunesse, l'âge adulte et parfois la vieillesse ont alors, étrangement, le même fil conducteur qui aide, par des souvenirs pertinents, sûrs ou intuitifs, à traverser le labyrinthe des ans et des épreuves jusqu'au dernier bénéficiaire de cette ancienne "lecture" revenue à lui comme un fantôme désirable.

C'est ainsi qu'en octobre 1966, dans un autre continent et une ville éloignée géographiquement de notre Méditerranée, j'ai découvert chez un bouquiniste de Sào Paulo (Brésil) d'origine syrienne - un Yazigiibn_roshd_averroes apparenté au fameux encyclopédiste arabe du XIXe siècle - deux ouvrages dont j'avais parcouru, il y avait bien longtemps de cela, des passages assez substantiels et significatifs sans pouvoir jamais me les approprier ou les lire en entier. C'était Tahâfut at-tahâfut du grand philosophe Ibn Roshd (Averroès) recherché vainement au Caire où il avait pourtout été édité, et Charh Manâzil al-ansâri d'Ibn Quayyim al-Jawzia (XIVe siècle), célèbre théologien et juriste disciple du réformateur hanbalite Ibn Taymîya et qui fut persécuté et emprisonné avec son maître. "Admirable prosateur", selon le jugement de tous ceux qui ont étudié son oeuvre dans le passé, il est aussi compté parmi les grands noms de la littérature arabe.

Quelques années auparavant, sur la même place de l'Opéra, au Caire, où, quelques temps après ma sortie de prison, j'avais trouvé l'Ibn Battouta dont je viens de parler plus haut, j'eus la chance de découvrir les vieux bouquins exposés pêle-mêle, les poèmes d'Henri Michaux (en français) et la Taghribat Bani-Hilâl, ou Geste aventureuse des Beni Hilal (en arabe), autre version de ce que j'avais entendu dans mon enfance bédouine du Hodna-Titteri sur Dhiâb ben Ghanem. Ne disait-on pas que le légendaire coursier dudit Dhiâb, héros de l'épopée Rambert2hilalienne, avait laissé la marque de son sabot sur le rempart de Sour-el-Ghozlane, [ci-contre] ville voisine de mon village natale ? Mais, en passant, ce qu'il faut retenir de cette évocation de livres et de lectures dont le souvenir remonte pour moi au passé proche ou lointain, c'est, entre autres, le fait ignoré ou méconnu, par sectarisme idéologique en Algérie et nulle part ailleurs, qu'au Caire, capitale de l'arabité intellectuelle, les bouquinistes exposaient en plein air des vieux livres en plusieurs langues européennes en plus de ceux, nombreux et de valeur, en langue arabe. Cela n'est pas fait pour nous étonner quand on sait que les plus grands écrivains proches et moyen-orientaux étaient et sont toujours d'éminents... bilingues et trilingues tels que Taha Hussein (6), Mahmoud al-‘Aqqâd (7), Mahmoud Teymour (8), Tawfik el-Hakim (9), Abdel-Qâdir Al-Mâzini (10), Naguib Mahfouz (11) et, avant eux (ou leurs contemporains) les pionniers de la littérature moderne née en exil comme Jabrane Khalil Jabrane, Chekib Arslâne (12), Mikhaïl Na'ïmah (13), Amine Rayhani (14), etc., déjà cité et, bien entendu tous les écrivains universitaires, hommes de culture maghrébins (sauf les algériens militants du Baâth spécifique).

Figurez-vous aussi que les écrivains japonais et autres asiatiques dignes, aujourd'hui, d'écrire et de connaître le vaste Univers, ainsi d'ailleurs que les plus célèbres parmi les écrivains de l'Europe, sont des bilingues invétérés. On ne peut imaginer, de nos jours, dans l'ensemble du monde arabe et ses régions les plus reculées, des universitaires, des diplomates (eh ! oui), des responsables d'institutions culturelles ou éditoriales ou de presse (instituts scientifiques et de recherche, radio-télévision, informatique et centres de documentation et d'archives, bibliothèques nationales et salles de lecture publique, maisons d'édition, laboratoires et centres d'expérimentation, musées de toutes sortes, etc.), qui seraient monolingues, ni, d'ailleurs, dans le reste du monde et davantage encore dans les pays développés d'Europe et d'Amérique du Nord.

**

J'ai déjà dit - je crois - que dans mon enfance, celui qui nous fournissait en livres et en publications arabes vers les années 1930 s'appelait Si El-‘Azzouzi et était originaire d'El-Oued. Il faisait à peu près tous les marchés de la région jusqu'à Biskra en transportant d'Alger, chaque semaine, de la friperie et ces livres et revues usagés qu'il se procurait je ne sais comment et réservait exclusivement à des amis et lettrés deFRCAOM08_9FI_00106R_P village. Il existait alors - comme on le verra plus loin - des filières spécialisées dans la vente de vieux livres, interdits ou pas, surtout [dans la vente] des vieilleries, assimilées par les autorités coloniales à la friperie vestimentaire dont il faudra un jour écrire l'histoire parce qu'elle fut une pénible constante dans l'Algérie appauvrie et parfois loqueteuse jusqu'à la veille de l'indépendance. Cependant, ces ouvrages et ces revues arabes périmées, acheminées clandestinement sans doute d'Égypte en passant par la Tunisie trouvaient, non seulement des lecteurs, mais surtout, dans chaque village ou à peu près, l'homme, le taleb qui savait en tirer parti convenablement, étant lui-même assez ouvert, capable de bien lire et bien comprendre après avoir dépassé le stade de "déchiffreur", commun au plus grand nombre comme aujourd'hui encore, hélas ! Ces rares talebs-lettrés modernistes rompaient souvent avec une tradition maraboutique paresseuse sans adhérer, pour autant  à "l'Association des Oulémas musulmans algériens" dont c'était l'avènement en ces années-là dans l'Algérie citadine et beaucoup moins dans les campagnes, en dehors du Sud constantinois et d'une partie de la Kabylie orientale ou "Petite Kabylie".

Le "taleb" du village n'était pas toujours une personnalité marquante mais un éducateur utile (quand il était lui-même bien formé et dévoué aux enfants et à leurs familles), pris en charge par les parents d'élèves, c'est-à-dire très modestement et parfois nourri. Autodidacte et libre, ce maître d'école savait aussi qu'il était le parent pauvre de l'institution scolaire officielle française,quand elle existait dans le village ou la petite localité urbaine. Le rythme de fréquentation par les écoliers tour à tour de son humble lieu d'enseignement - une petite salle ouvrant sur la rue - et de l'école française, n'était commode ni pour lui ni pour ses élèves. Ceux-ci se levaient aux aurores pour aller d'abord à l'école coranique, avant de la quitter à l'approche de huit heures pour courir vers l'école française. Il était fréquent que ces écoliers, après le déjeuner de midi, retournent pour moins d'une heure de temps à l'école arabe mais plus sûrement encore ils le faisaient après le sortie des classes de l'école française à seize heures. Si le jeudi (contrairement au dimanche) était férié à l'école coranique, il ne devenait effectif comme jour de repos qu'après la séance du matin consacrée au tikràr ou révision, à haute voix, de tout ou partie des chapitres du Coran déjà appris par les gamins sous la direction du maître.

Le temps partagé entre les deux écoles pouvait paraître éreintant pour des enfants de six à douze ans, très souvent mal nourris et insuffisamment vêtus en hiver, mais en général ils s'en tiraient assez bien, l'endurance native aidant à l'adaptation à un climent continental rigoureux, chaud et froid et toujours sec. Dans l'une des deux écoles, tout se faisait ou presque en silence, dans une salle équipée de tables et de sièges placés en face du tableau noir ; dans l'autre, espace nu pourvu de nattes en alfa, rudimentaire, mais hospitalier, on récitait tous ensemble à tue-tête, et quand la voix collective faiblissait, le rappel véhément du taleb, assis lui aussi par terre, relançait la lecture, l'harmonieuse psalmodie enfantine. À cet âge, il n'y a ni passions ni phobies.

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école arabe, Biskra

Le colonisateur croyait peut-être que les jeunes enfants et leurs parents seraient tentés de comparer le "confort" matériel et "l'archaïsme", et d'opter en faveur du premier, mais les écoliers et leurs tuteurs ne pensaient pas à mal, n'avaient pas de préférence proclamée et c'était cela qui faisait leur force, leur capacité d'apprentissage et de décontraction tolérante dans l'un et l'autre secteurs du savoir.

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école arabe, Biskra

Et puis, l'école officielle du village de Sidi-Aïssa était une école dite "indigène" où il n'y avait pas un seul élève européen mais une grande majorité d'élèves musulmans en même temps qu'une douzaine de petits israélites parlant l'arabe comme leur langue maternelle et fortement arabisés dans leurs genres de vie. Eux et leurs familles, certainement de citoyenneté française, appartenaient à la communauté juive du Sud algérien et portaient cinq ou six noms parmi ceux de l'ancienne diaspora andalouse judaïque réfugiée au Maghreb entre le XIVe et le XVIIe siècle et débordant depuis 1830, les lieux habituellement citadins pour s'intégrer à des centres villageois dans la mouvance de grands foyers rabbiniques traditionnels tels que Ghardaïa, Laghouat, Bou Saâda.

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"Constantine, enfants arabes et juifs", carte postale ancienne

Notre village se trouve précisément au voisinage de cette dernière ville, et les noms les plus connus de la petite communauté juive de Sidi-Aïssa étaient ceux de Sellem, El Baz, Chicheportiche, Nedjar, Benguetta. Peut-être que la mode religieuse n'était pas, à l'époque, pour le "m'as-tu vu" et le côté spectaculaire de la simple pratique, de l'observance rituelle exagérée comme aujourd'hui, car, dans ce centre villageois pourtant bien situé et peuplé d'habitants à la spiritualité mystique ou monothéiste affirmée, il n'existait ni mosquée officielle, ni église, ni synagogue connue édifiée en tant que telle.

Femmes juives et femmes musulmanes se rendaient visite pendant les fêtes religieuses de l'une ou l'autre communauté, et leurs familles partageaient parfois l'usage de la même cour dans la grande maison où elles habitaient côte à côte dans des logements séparés, autonomes. Curieusement encore, ces femmes de foi religieuse différente mais parlant la même langue et vivant en bon voisinage avec leurs familles, se rencontraient parfois ensemble en "pélerinage" au tombeau de Sidi Aïssa ben M'hammed sur les collines austères et nues qui dominent le village au sud-ouest. Ayant toujours été sensible aux belles voix de femmes modulant une harmonie classique consacrée par le temps, je me rappelle encore ce que chantaient quelques femmes israélites venues offrir à ma mère du pain azym de la Pâque juive en entonnant sur le pas de la porte, en partant, un air célèbre d'origine andalouse. C'était toujours, en quelque sorte, dans les années 1920 chez les femmes algéroises et citadines en général, de la région du centre du pays, le chant nostalgique de "l'Au-revoir".

Ces visiteuses attentionnées et, naturellement toutes arabophones de mère en fille, avaient comme la plupart des femmes entre elles, plus d'humanité et de décontraction affectueuse et spontanée dans leurs rapports, surtout dans le monde méditerranéen. Il en va autrement des relations entre hommes au masculin et cela est vrai du monde entier et de l'histoire de toute l'espèce humaine depuis les origines.

Ce qui ne veut pas dire - pour ce qui est de notre village - qu'il existait par principe une hostilité collective envers les juifs de la part des habitants musulmans de Sidi-Aïssa. Les relations entre les deux communautés allaient sans doute changer à l'avènement du sionisme agressif, militaire et colonial lors de la spoliation de la Palestine par le nouvel État d'Israël, mais je n'étais plus là pour en juger puisque ma famille a quitté définitivement le village dans l'été de l'année 1935. de mon temps, et plus tard à l'école - de la fin des années 1920 au milieu des années 1930 - et dans mon quartier, la fillette, puis la jeune fille et la femme mariée la plus belle et la plus indépendante d'esprit était Sawda, une jeune juive qui, je l'appris en 1964, était restée dans la région de Sidi-Aïssa/Chellalet-el-Adhaoura après le départ massif de ses coreligionnaires et des rares Européens, et avait rendu clandestinement de grands services au F.L.N-A.L.N. et à la cause nationale pendant notre guerre de libération.

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"fillettes juives", carte postale ancienne, Algérie

Déjà, quand je fréquentais Si Ahmed Medouas, le taleb autodidacte et cultivé qui fut mon maître et l'école coranique dès 1925 et, occasionnellement, un compagnon et un ami de la famille jusque dans les années 1940, il me parlait d'elle toujours avec infiniment de respect comme si elle était elle-même musulmane, et lui apportait de la nourriture en s'attardant à converser avec lui sur un tas de sujets dont se préoccupaient, à l'époque, les plus politisés des Algériens.

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Si Ahmed Medouas est ce vieux maître d'école coranique un peu plus âgé que le plus "vieux" de ses élèves et qui enseignait le Coran et, parfois, les rudiments de la grammaire arabe et beaucoup d'autres choses concernant la littérature. Menant une existence d'ascète en vivant de peu, il consacrait ses loisirs à la lecture des livres et publications arabes apportés chaque semaine par Si El-‘Azzouzi, marchand de friperie et voyageur infatigable de la culture malgré ses connaissances limitées en la matière. Si Ahmed qui, à la longue, était devenu un ami, un frère aîné, après avoir été le maître attentif et sévère des premières années de mon enfance studieuse à Sidi-Aïssa, nous changeait d'emblée, jusque dans le milieu des années 1930, des autres talebs traditionnels d'école arabe que nous eûmes dès 1924 ou 1925 à peu près. Aussi consciencieux  que lui et dévoués, ces maîtres pédagogues de village n'avaient pas son ouverture d'esprit, sa curiosité intellectuelle et sa bonté, ni une certaine chaleur affective de l'algérianité.

Mostefa Lacheraf, Des noms et des lieux.
Mémoire d'une Algérie oubliée
,
éd. Casbah, 1998, p.  19-30.


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Mostefa Lacheraf et Boudiaf en octobre 1955

 

 

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notes (Michel Renard)gibran

(1) Mohammed Ahmed Jâd al-Mawla bey, est notamment l'auteur de Muhammad al-Mathal al-Kamil (Mahomet, l'exemplaire perfection) (Le Caire, 1932 ; rééd. Beyrouth, 1972).

(2) Jabrane Khalil Jabrane (en arabe) ou Khalil Gibran (1883-1931) [photo ci-contre], célèbre écrivain et poète libanais, chrétien maronite. Le Prophète est publié en 1923.

(3) Al-Mouaylihi, ou Mohammed al-Muwaylihi (1858-1930), écrivain égyptien auteur deimage_liv69x Hadith ‘Isa ibn Hisham (1898 et 1907) ; traduction en langue française : Ce que nous conta ‘Isâ ibn Hichâm, éd. du Jasmin, Clichy, 2005, préface de Luc-Willy Deheuvels [dans l'édition en langue française du journal égyptien al-Ahram : interview de Randa Sabry, professeur de critique littéraire à l'université du Caire et traductrice de al-Muwaylihi].

(4) Joseph-Xavier Boniface Saintine (1798-1865), auteur de théâtre et de ce roman dont parle Lacheraf, Picciola, qui date de 1836, qui est sous-titré "la fleur et le prisonnier" et qui a connu des dizaines (!) de rééditions.

(5) Jirji Zaydan (1861-1914), chrétien libanais d'Égypte, auteur de nouvelles et romansarton14609782842721800FS historiques ; de tendance réformiste (Nahda), il fonde la revue al-Hilal en 1892 ; a publié Tarikh al-Tamaddun (1902-1906), Rihlah ila Urubba (1912). Cf. Anne-Laure Dupont, Girgi Zaydan, 1861-1914, écrivain réformiste et témoin de la renaissance arabe, Institut français du Proche-Orient, Damas, 2006. Cf. L'autobiographie de Jurji Zaidan, comprenant quatre lettres à son fils (en langue anglaise). Cf. aussi Saladin et les assassins, éd. Paris-Méditerranée, 2006.

(6) Taha Hussein [ou : Husayn] (1889-1973), le "doyen de la littérature arabe", écrivain égyptien marqué par la cécité dont il fut victime dès l'âge detaha1 trois ans, et par la confrontation avec la culture occidentale. En 1919, il soutient une thèse en Sorbonne sous la direction de Durkheim, consacrée à la philosophie politique d'Ibn Khaldûn. En 1926, il publie La poésie antéislamique (fi al-shi'r al-jahili) qui fait scandale car il doute de l'authenticité du poète Imrû'l-Qays (mort vers 530 ou 540) et y affirme le caractère apocryphe de la célèbre poésie antéislamique (muallaqat). Celle-ci, d'après lui, aurait été rédigée aux temps desTaha_Hussein_photo Abbassides, deux ou trois siècles après sa prétendue origine. Il dut renoncer à la radicalité de cette thèse en publiant, en 1927, La littérature antéislamique (al-adab al-jahilî). Taha Hussein a rédigé une autobiographie : Le Livre des jours (premier livre paru en 1926, troisième en 1955). Il fut recteur de l'université d'Alexandrie (1942) et ministre de l'éducation nationale (1950). Cf. l'introduction de Jacques Berque au recueil Au-delà du Nil (Gallimard/Unesco, 1977), p. 9-42. Évocation radiographique de Taha Hussein, rénovateur de la littérature arabe par Amina Taha Hussein (petite-fille) et André Miquel.

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(7) Abbas Mahmoud al-‘Aqqâd (1889-1964), intellectuel égyptien, à la curiosité encyclopédique et auteur prolifique. Il écrivit des biographies de Averroès, de Benjamin Franklin, de Francis Bacon... Malheureusement, il s'employa à alimenter l'antisémitisme en traduisant en 1951, le Protocole des sages de Sion et en créditant ce faux connu d'une mise en oeuvre déjà commencée et d'une suite à venir. Il diffusa également un conservatisme anti-féministe par son livre La femme dans le Coran. Bio-bibliographie, en langue anglaise.21550

(8) Mahmoud Teymour (1894-1973), pionnier de la nouvelle, publie dès les années 1920, auteur de : Les Amours de Sami : roman égyptien suivi de dix contes (1938) ; Bonne Fête et autres contes égyptiens (1954) ; La vie des fantômes, Nouvelles Editions Latines, 1956.

(9) Tawfiq al-Hakim [ou : Tewfik El Hakim] (1898-1987), écrivain égyptien,tewfik_el_hakim_couvhakim_t01mah16 dramaturge et auteur du célèbre Journal d'un substitut de campagne en Égypte (1940), publié en France dans la collection "Terre Humaine" (Plon, 1974). Ci-contre, sur la photo de groupe, de gauche à droite : la chanteuse Oum Khalsoum (lunettes noires), Naguib Mahfouz et Tawfiq al-Hakim (cliquer sur l'image pour l'agrandir).977424947X

(10) Abdel-Qâdir Al-Mâzini (1890-1949), écrivain égyptien, auteur de nouvelles, de critiques et portraituriste de la classe moyenne caïrote des années 1930 et 1930  (note en langue anglaise sur al-Mâzini).

(11) Naguib Mahfouz (1991-2006), mondialement connu pour sa Trilogie (Impasse des deux palais, le Palais du désir, le Jardin du passé) publié en 1952 et pour son prix Nobel obtenu en 1988. Ses premiers récits, de 1939 à 1946, portaient sur l'histoire ancienne de l'Égypte. Sur la photo de groupe ci-contre, le cinquantième anniversaire de Naguib Mahfouz (cliquer pour agrandir).

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(12) Chakib Arslan (1869-1946), homme politique druze libanaisShakib_Arslan partisan du panarabisme, portant le titre d'«émir». Il fut député au parlement d'Istanbul, s'exila au Caire en 1921 où il devint chef de la délégation du Comité syro-palestinien, et s'installa à Genève en 1928 comme représentant de ce Comité auprès de la S.D.N. (Société des Nations). L'historien Charles-André Julien écrivait de lui : "Singulière personnalité que celle de ce féodal libanais qui, de son bureau de Genève, distribua dix-huit ans durant, les mots d'ordre à l'Islam méditerranéen et dont l'influence survit à toutes les crises et à toutes les compromissions. Ce fut surtout comme écrivain et propagandiste que s'affirma son action. Sa maîtrise de la langue arabe lui valut le titre de «prince de l'éloquence» et la présidence de l'académie arabe de Damas. Formé à l'école de Djamal ed-Din al-Afghani et du cheikh Abdu, compagnon de Rachid Rida, il se révéla conducteur d'hommes d'uneSyroPalestinian rare maîtrise grâce à sa dévorante activité et son ascendant personnel" (L'Afrique du Nord en marche, 1952, rééd. 2002, p. 24-26). Il publia un journal, La Nation arabe. Chakib Arslan rencontra Mussolini. Henry Laurens conclut au sujet de son rôle : "Par son inlassable activité de propagandiste, Arslan a été l'artisan de la transformation du panislamisme maghrébin en un nationalisme arabe à tendance islamique. Il a dans le même temps popularisé en Orient arabe les grands thèmes de la lutte des activistes maghrébins. On lui doit ainsi un complet dépassement du cadre géographique primitif de l'arabisme et sa généralisation à l'ensemble du monde arabe" (L'Orient arabe, arabisme et islamisme de 1798 à 1945, Armand Colin, 1993, p. 290).

(13) Mikhaïl Na'ïmah [orthographié par erreur dans le livre : Mikhaïl No'aïma] (1889-1988), écrivain et critique libanais. A vécu en Ukraine de 1905 à 1911, puis aux États-Unis, de confession chrétienne.

(14) Amine Rayhani (1876-1940), écrivain libanais considéré comme lerayhani_couvrayhani_portrait père de la littérature du Mahjar (adab al-mahjar) produite par l'émigration arabe-américaine. Il est de confession chrétienne et s'exprima autant en anglais qu'en arabe. Rayhani fut l'une des voix du nationalisme arabe. Il écrivit un ouvrage sur  Ibn Séoud, fondateur de l'Arabie Séoudite (muluk al-‘arab, Le roi des Arabes) qui fut un succès. Cf. un site très complet : ameenrihani.org.

 

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liens

- Mostefa Lacheraf sur Dz Lit



Esprit_Lacheraf_1955
la revue Esprit de mars 1955 publie un article de
Mostefa Lacheraf intitulé "le patriotisme rural en Algérie"


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lundi 28 août 2006

À la mémoire de Pierre Vidal-Naquet, 1930-2006 (Gilbert Meynier)

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Pierre Vidal-Naquet, historien et dreyfusard

 

À la mémoire de

Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)

Gilbert Meynier

 

 

Pierre Vidal-Naquet vient de nous quitter, victime d’une hémorragie cérébrale. Depuis plusieurs années déjà, il était souffrant. Atteint de douloureux lymphœdèmes aux jambes, il ne se mouvait plus que difficilement, non sans l’aide de Geneviève qui le guidait et le réconfortait. Je l’avais revu, déjà bien diminué127869 – physiquement, mais en aucun cas intellectuellement -, à Cambridge, lors d’un colloque organisé sur l’histoire de la guerre algéro-française de 1954-1962 au King’s College en novembre 2003, et nous avions encore dîné ensemble à Paris, avec Geneviève, à l’Amazigh, rue La Pérouse  [photo ci-contre], près d’un an plus tard en compagnie de Mohammed Harbi.

Mais lorsque je le priai d’être des nôtres au colloque d’histoire franco-algérienne que j’avais contribué à organiser à Lyon sous l’égide de l’École normale supérieure-Lettres et Sciences humaines, et qui se tint les 20, 21 et 22 juin derniers, il donna dans un premier temps un acquiescement de principe, avant de m’avertir début mai qu’il ne pourrait venir. Il avait accepté cependant qu’une équipe vidéo de l’ENS-LSH vienne à Paris enregistrer la communication qu’il PVN_vid_odevait faire sur l’affaire Audin, et que notre jeune collègue de l’ENS Frédéric Abecassis, spécialiste de l’histoire culturelle de l’Égypte contemporaine, lui pose quelques questions sur sa vision de l’histoire ; cela quelques semaines seulement avant qu’il nous quitte... Il fut ainsi, malgré tout, des nôtres, par l’image et par la voix. À le voir et à l’entendre sur l’écran du grand amphi de l’ENS, je compris alors à quel point il était mal.

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   le bulletin Vérité-Liberté animé par Pierre Vidal-Naquet (1961)

Pour tous les gens de ma génération, comme pour ceux de la génération morale qu’il a incarnée, pour les plus jeunes aussi, il est irremplaçable. Pour ma part, je le connaissais de réputation bien avant de le rencontrer, de devenir son étudiant, puis son ami. Jeune militant anticolonialiste à l’UNEF au début desimage344 années soixante à Lyon, j’éprouvais estime et respect pour l’homme du Comité Audin, de Témoignages et Documents, puis de Vérités-Libertés, qu’il anima avec la fièvre démonstrative du véritable historien et agent des Lumières qu’il était : Pierre Vidal-Naquet se disait volontiers, et historien, et dreyfusard. Pour lui, ces deux qualités jointes constituaient presque un pléonasme. Il avait sans cesse à cœur de continuer les combats pour la vérité et la liberté qui avaient été poursuivis lors d’épisodes cruciaux, tels l’Affaire Dreyfus, de l’histoire de la France contemporaine. C’était aussi en tant que Français qu’il souffrait de voir bafoués le droit et la justice ; cela même si le combat qu’il entreprit contre la torture, et plus largement contre l’oppression coloniale, pendant la guerre de libération algérienne de 1954-1962, n’était pas à mon sens à relier aux seules valeurs françaises, mais plus amplement à des valeurs que je veux croire universelles : il y a plusieurs couleurs à l’arc-en-ciel mais il y a un seul ciel.

Pierre Vidal-Naquet était pour moi un emblème respecté lorsque, à 22 ans, je fis sa connaissance à la batimen1rentrée 1964, alors qu’il venait d’être nommé maître-assistant d’histoire grecque à l’université de Lyon [photo ci-contre]. À moi, chez qui les enseignants que j’avais jusque alors connus n’avaient pas réussi à susciter de vif intérêt pour cette matière, il la fit vraiment découvrir en en présentant un visage pour moi inaccoutumé – je venais de terminer mon diplôme d’études supérieures (aujourd’hui la maîtrise) en histoire médiévale et je préparais l’agrégation. Je me souviens en particulier d’une brillante synthèse de notre nouveau professeur sur le roi hellénistique – la période hellénistique était alors l’une des questions d’histoire ancienne au programme. Je n’ai pas connu Henri-Irénée Marrou, qui, lui aussi, s’était élevé contre la torture colonialiste, mais ce fut sur les conseils de Pierre Vidal-Naquet que je lus, notamment, sa magistrale Histoire de l’Éducation dans l’Antiquité, si riche d’enseignements, aujourd’hui encore, pour les gens qui veulent comprendre les sociétés méditerranéennes.

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Les relations que j’eus alors avec Pierre Vidal-Naquet ne furent pourtant pas sans frictions. Mais, outre notre grande connivence en matière d’engagements citoyens, ces frictions même renforcèrent les liens qui allaient bientôt nous unir. Depuis, je n’ai pas cessé d’être en relations avec lui : il était pour moi une de ces boussoles nécessaires à cette humaine vie, dont Manuel Vazquez Montalban a pu écrire qu’elle était comme les échelles des poulaillers : courte et pleine de merde. Mais des personnes comme Pierre faisaient qu’on pouvait parfois n’en pas désespérer.

Nous prîmes l’habitude de souvent nous téléphoner. Je lui demandais souvent conseil et nous échangions d’abondance sur tous les sujets qui nous tenaient à cœur. Il me fit l’amitié, en 1981, de préfacer mon livre L’Algérie révélée, de me donner son avis sur ce que j’écrivais, de longuement relire, en 2002, enfin, le manuscrit de mon Histoire intérieure du FLN. Ceci dit, nous n’étions pas toujours du même avis : ainsi, il ne désapprouva pas la guerre du Golfe de 1991 car il ne pouvait admettre la disparition d’un État – fût-il à l’origine une constructions artificielle coloniale comme le Koweit - suite à l’entreprise d’Anschluss de la dictature irakienne, quand je voyais pour ma part dans l’intervention militaire placée sous l’égide de l’ONU une manifestation primordiale de l’impérialisme. Il me dit pourtant après coup avoir cru s’être trompé.

En revanche, nous eûmes la même position pour nous élever contre l’intervention américaine en Irak de 2003 – hors ONU, celle-là. Nous partagions dans l’ensemble les mêmes manières de voir au sujet de la réalité coloniale de l’État d’Israël et sur la nécessité de rendre justice au peuple palestinien en créant pour lui un État digne de ce nom, de même que nous sentions bien que l’impérialisme incarné par Bush junior, engoncé dans le fondamentalisme protestant, avait pour symétrique réactionnel le fondamentalisme dit islamique, l’un et l’autre unis entre eux, comme aimait à le dire Jacques Berque, comme le sont les nénuphars par leurs racines. Nous étions, pareillement, à peu près d’accord pour considérer cet accord virtuel, dérivé des entretiens de Taba, dénommé «accord de Genève», sous les auspices originels de médiateurs suisses, sur lequel étaient parvenus fin 2003 à se mettre d’accord des responsables israéliens et palestiniens, réunis par cette définition élémentaire de la politique qu’on appelle parfois le compromis - upload_photo_upload000m503Yasser Abed Rabo et Yossi Belin [photo ci-contre] pour ne pas les nommer -, et dont il semble que plus personne aujourd’hui ne veuille entendre parler : leurs initiateurs respectifs ont été, chacun de leur côté, voués aux gémonies de la traîtrise – Samir Rantissi, un proche de Yasser Abed Rabo, a même été assassiné à Ramallah il y a un peu plus d’un an sans que cela ait été remarqué par la presse, ou par les militants d’un côté ou de l’autre. N’ont aujourd’hui la parole que ceux là même qui ne veulent entendre parler que de dénonciation et/ou d’affrontement.

Quelles que puissent être les divergences ou les sujets de controverse, l’accueil réservé par Geneviève et Pierre au visiteur, que ce soit à Paris dans l’appartement de la rue du Cherche-Midi, puis du boulevard de la Villette, que ce soit dans la maison familiale de Fayence, était toujours chaleureux et sans façons. L’affectueuse amitié de Pierre Vidal-Naquet était sans calculs, comme étaient sans calculs, aussi, les positions frontales et les formules bien senties à l’égard des humains et des idées qu’il honnissait.

Lui et moi partagions partiellement le même réseau de connaissances : Mohammedt_Harbi_Mohammed_en_couleur Harbi, Pierre Sorlin, Édouard Will… Personne ne présente plus Mohammed Harbi, le grand historien et militant anticonformiste algérien. Pierre Vidal-Naquet dit, dans ses mémoires que, début 1992, il fut en France, avec Mohammed Harbi, «l’un des rares intellectuels à condamner le principe de l’interruption des opérations électorales» en Algérie :  lesdits intellectuels,  tout démocrates qu’ils se proclamassent, préféreraient tout compte fait un coup d’état «laïque» sous l’égide des généraux algériens, à l’établissement de l’ «islamisme», fût-ce à la suite des premières élections libres à avoir été organisées en Algérie : «Le fait d’être dans cette bataille dans le même camp que Mohammed Harbi, admirable historien du FLN, [fut] pour moi une source de force. Si l’histoire ne sert pas à prendre parti dans le présent, on peut se demander à quoi elle sert.» (1) Pierre Sorlin, ancien condisciple de Pierre Vidal-Naquet, avait réussi l’agrégation la même année que lui, avant d’enseigner, lui aussi, à Lyon, puis à Vincennes, avant Saint Denis et la Sorbonne nouvelle, et d’être une des chevilles ouvrières des Cahiers de mai. On doit entre autres à Pierre Sorlin une synthèse, irremplacée à ce jour, sur la société française, (2) ainsi qu’une magistrale Sociologie du cinéma (3). Ce proche de Pierre Vidal-Naquet est aujourd’hui en grande partie ignoré du public français, cela au prorata du déferlement de tant de petits maîtres médiatiques (4).

Moins connu peut-être encore, mais lui aussi de rayonnement mondial, le regretté Édouard Will, le grand maître des études d’histoire grecque du dernier tiers du XXe siècle. Ce fut ce professeur de l’université de Nancy – il y fut mon collègue pendant plus de vingt ans- que Pierre Vidal-Naquet choisit pour diriger sa thèse sur travaux qu’il soutint dans la ville de Stanislas en janvier 1974, dans un jury présidé par l’archéologue Roland Martin, et qui comprenait aussi Claire Préaux, la savante belge [photo ci-contre] qui s’était fait connaîtrecp dès avant-guerre par son Économie royale des Lagides, et que Pierre appelait «la grande dame de la papyrologie.» Pierre m’avait alors confié que, à son sens, Édouard Will était le seul directeur de thèse qui lui ait paru envisageable. Pourtant, je sais qu’il y eut parfois des frictions entre le directeur de thèse et l’impétrant : Édouard Will était un homme sans concessions, un humaniste tendre, mais qui pouvait être caustique – paraphrasant Jules Ferry, Pierre a écrit de lui que «ses roses pouss(ai)ent en-dedans.» C’était surtout un grand savant dont la rigueur n’avait d’égal que la modestie – et c’était bien la raison pour laquelle les deux hommes s’étaient rejoints.

Mais je me suis parfois demandé s’il n’y avait pas eu, dans la rencontre, plus ou moins délibérément, une connivence en dreyfusisme, voire en cette mémoire traumatique inconsciente, commune aux juifs et aux protestants, si historiquement à l’œuvre, de livre_rl’Affaire Dreyfus à la France de Vichy. Édouard Will était issu de la HSP (Haute société protestante) de Mulhouse – qui avait été la patrie de son compatriote et coreligionnaire vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner - dreyfusard notoire. Et rappelons qu’un autre dreyfusard actif, le commandant Georges Picquart – qui finit général et ministre du premier ministère Clemenceau -, était strasbourgeois et, lui aussi protestant. N’y eut-il pas là de quoi confusément toucher la sensibilité d’un Pierre Vidal-Naquet, issu d’une notable famille de juifs du Pape – à laquelle avait appartenu le Carpentrassien sénateur Alfred Naquet, lequel fit voter au Sénat cette mémorable loi sur le divorce de 1884 qui lui valut la haine épaisse des milieux catholiques conservateurs ? Pierre Vidal-Naquet a pudiquement évoqué dans ses mémoires la tragédie familiale, qui l’a tant marqué, de la déportation et de l’assassinat de masse programmé dans ses camps par le système nazi, avec en France l’acquiescement du régime fantoche de Vichy – ses parents, Margot et Lucien, furent engloutis à Auschwitz en 1944. Pierre connut d’autres drames personnels, mais aussi la plénitude d’une vie familiale accomplie, entre Geneviève, leurs trois fils et leurs petits-enfants ; la plénitude aussi d’un accomplissement intellectuel.

 

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Je crois avoir lu la plus grande partie de ses productions et, à vrai dire, qu’il s’agisse de l’historien du présent et de l’anticolonialiste militant qu’il a été et est demeuré, ou qu’il s’agisse de l’analyste des sociétés 5894449_pet des mythes antiques, on retrouve chez lui les mêmes attentions, les mêmes scrupules, la même foi : chez lui l’historien et le militant, on l’a dit, ne furent qu’un, sans pour autant qu’il ait jamais été – loin de là- un historien militant au sens langue de bois du terme. Simplement, sa sensibilité ne pouvait que toucher les esprits libertaires de la libre histoire : qu’il s’agisse de son Chasseur noir (5), de son Enfant grec, le cru et le cuit – où l’on sentira la trace structuraliste -, de son Clisthène l’Athénien (6), réalisé en collaboration avec Pierre Lévêque , de son Mythe et tragédie en Grèce antique, conçu et rédigé avec Jean-Pierre Vernant (7), de Les Juifs, la Mémoire et le Présent (8) ou du Monde d’Homère (9) …, qu’il s’agisse enfin de ce livre qu’il porta si longtemps en lui, cette Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien (10), qui suit le cheminement du mythe de l’Antiquité grecque aux délires contemporains – américains, allemands, italiens…-, paru juste un an et demi avant que Pierre nous quitte, je ne me crois guère autorisé à commenter, et ne puis même citer ici toutes ses productions.

J’avais lu, je crois, de Pierre, dès leur parution, tous les livrestorture_republique d’histoire immédiate qui me parlaient au premier chef, puisque l’Algérie en constitua si souvent le pivot : L’Affaire Audin (11), La Raison d’État (12), La Torture dans la République (13), Les Crimes de l’armée française (14), Face à la raison d’État (15), mais aussi, pour moi qui n’avais connu mai 1968 que de loin, puisque j’étais alors en poste à Oran, j’ai lu avec passion le Journal de la commune étudiante, écrit en collaboration avec Alain Schnapp (16), et dont Pierre Sorlin a préfacé la journal_commune__tudiantedeuxième édition (17), ainsi que Les Assassins de la mémoire (18), Le Trait empoisonné. Réflexion sur l’affaire Jean Moulin (19), et tout ce qu’il a écrit - dans le cadre de ses combats contre le négationnisme – sur Faurisson notamment. Sur ce terrain, nous avons, Pierre et moi, au moins un ami commun, Florent Brayard, qui fut mon étudiant à l’université de Nancy, avant de poursuivre, en France, aux Etats-Unis et en Allemagne, une recherche neuve sur le négationnisme, puis sur la «solution finale». Cela n’empêcha pas Pierre de dévoiler les accusations abusives de négationnisme de la lamentable affaire Videlier qui remua un temps les microcosmes universitaire et gauchiste lyonnais.

Car c’est aussi cela qui caractérisait Pierre Vidal-Naquet : l’intangibilité des principes, qui pouvait même 5892436_ps’appliquer à l’ennemi politique. Lui qui avait tant lutté contre la torture colonialiste n’hésita pas à dénoncer les mauvais traitements dont furent victimes des membres de l’OAS arrêtés et emprisonnés. Pierre était l’ennemi de toutes les bêtises, de tous les intégrismes, de toutes les langues de bois. Il a été de ceux qui m’ont alerté, voici bientôt deux ans, sur les dérives sectaires d’un certain anticolonialisme post bellum, donneur de leçons et manichéen, tel qu’il est exprimé dans le Coloniser, exterminer d’Olivier Le Cour-Grandmaison (20). Nous avons alors, Pierre et moi, cosigné sur ce sujet un article critique, qui fut publié dans Esprit en décembre 2005 (21). Et encore, chez Le Cour-Grandmaison, y avait-il une vraie sincérité, sincérité que l’on ne décèle pas toujours aujourd’hui dans les productions médiatiques ordinaires des entreprises de l’anticolonialisme de marché.

Et l’anticolonialiste vrai que restera pour l’histoire Pierre Vidal-Naquet a très tôt été, aussi, un observateur sans illusion de la bureaucratie militaire qui a étendu son emprise autoritaire sur l’Algérie indépendante, parfois sous le vernis de fragiles fusibles civils. La condamnation sans appel du régime d’oppression et d’injustice que l’Algérie avait subi sous le régime colonial n’empêche en effet en rien de dire sereinement, sans acrimonie, mais fermement, ce qu’il en est du régime sui generis qui la régit depuis près d’un demi-siècle. Bien au contraire : ni l’agressivité ni le culpabilisme ne sont de bonnes boussoles pour l’historien. Et, ajoutera-t-on, sans doute pas davantage pour le politique. Au jour d’aujourd’hui, ce n’est pas réhabiliter l’épaisseur des ténèbres de la Chine traditionnelle que d’affirmer que le livre de Jung Chang et de Jon Halliday (22) consacré à l’énorme, et sans précédent système de terreur de Mao Tsé Toung, est un grand livre d’histoire.

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Pour terminer je ne puis résister à relater cette anecdote dont Pierre Vidal-Naquet m’a fait part : invité à Alger au dixième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, il s’est trouvé être voisin à la tribune d’Ali Zamoum. Ce fils d’instituteur kabyle, et frère puîné du commandant Salah, qui dirigea en 1959-60 la wilâya 4 (Algérois), avait été ce militant nationaliste algérien qui avait tiré à la ronéo dans son village de Ighil Imoula, le texte de la proclamation du FLN du 1er novembre 1954. Croyant remarquer que les salves tirées pendant la cérémonie faisaient tressaillir tels hauts galonnés entourant le colonel Boumediene, Ali lançant à la cantonnade à Pierre : «Il faut les comprendre, c’est la première fois qu’ils entendent parler la poudre !» C’est que le noyau dur de la substance même du pouvoir algérien était constitué des DAF («déserteurs de l’armée française»), ces «déserteurs par avion» qui, pour la plupart, quittèrent leur affectation d’Allemagne pour gagner Tunis en avion, surtout à partir de 1958 (23) ; et ils ne participèrent pour la plupart à aucun combat. Faut-il ajouter que, si Ali Zamoum fut un temps préfet de Tizi-Ouzou et directeur de la formation professionnelle au Ministère du Travail, il ne fit jamais partie de l’appareil… (24)

Par ses engagements sans concession, par sa rectitude, par son humour aussi, Pierre Vidal-Naquet nous manque déjà. Nous devons être nombreux à être désorientés. Que Geneviève, leurs enfants et petits-enfants sachent combien l’auteur de ces lignes, et plus largement l’équipe de Confluences Méditerranée*, prennent part à sa peine et lui adressent leur salut plein de respectueuse affection.

Gilbert Meynier

 

 

1 - Pierre Vidal-Naquet, Mémoires 2, Le Trouble et la lumière, 1955-1998, Paris, Seuil/La Découverte, 1998, p. 356.
2 - La Société française,  tome 1 : de 1840 à 1914 ; t. 2 : de 1914 à 1968, Paris, Arthaud, 1969.
3 - Paris, Aubier-Montaigne, 1977.
4 - Sans doute plus connu aux Etats-Unis et en Italie qu’en France, il écrit maintenant beaucoup en anglais et en italien –il est en train d’achever une synthèse sur l’histoire de l’audiovisuel en Italie.
5 - Paris, Maspero, 1981, réédit. La Découverte, 2005.
6 - Paris, Les Belles Lettres, 1964, réédit. Macula, 1983 et 1992.
7 - Paris, Maspero, 1972 ; réédit. La Découverte, 2004, 2005.
8 - Paris, La Découverte, 1991, réédit. Seuil, 1995.
9 - Paris, Perrin, 2000.
10 - Paris, Les Belles Lettres,  2005. Bien que non spécialiste, je me suis permis, en amateur, d’en faire un compte-rendu pour Confluences Méditerranée.
11 - Paris, Éditions de Minuit, 1958, réédit. et augmentée, Minuit, 1989.
12 - Paris, Éditions de Minuit, 1962, réédit. La Découverte, 2002.
13 - Paris, Éditions de Minuit, 1972, réédit. : Maspero, 1975 ; La Découverte, 1983 ; Éditions de Minuit, 1998.
14 - Paris, Maspero, 1975, réédit. La Découverte, 2001.
15 - Paris, La Découverte, 1989.
16 - Paris, Le Seuil, 1969.
17 - Paris, Le Seuil, 1988.
18 - Paris, La Découverte, 1987, réédit. Le Seuil, 1995.
19 - Paris, La Découverte, 1993, réédit. 2002.
20 - Paris, Fayard, 2005.
21 -  Coloniser, exterminer : de vérités bonnes à dire à l’art de la simplification idéologique, p. 162-177.
22 - Mao, Paris, Gallimard (coll. Biographies), 2006.

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* cet article doit paraître dans la revue Confluences Méditerranée que nous remercions de nous avoir autorisé la co-publication de l'article de Gilbert Meynier.

 

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- hommage à Pierre Vidal-Naquet sur le blog du Département d'histoire de l'université Paris VIII/Saint-Denis

 

- Quelques indications biographiques et bibliographiques relatives à Pierre Vidal-Naquet, par Taos Aït Si Slimane

 


 

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dimanche 27 août 2006

Charles-Robert Ageron, historien de l'Algérie coloniale (Daniel Rivet)

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Histoire de l'Algérie contemporaine, tome II. De l'insurrection
de 1871 au déclenchement de la guerre de libération (1954),
Charles-Robert Ageron, Puf, 1979

 

Charles-Robert Ageron,

historien de l'Algérie coloniale

Daniel RIVET

 

Le colloque sur "La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises", dont Daniel LefeuvreCharles_Robert_Ageron (université de Paris VIII) et Anne-Marie Pathé (IHTP) ont été les initiateurs, est l'occasion de rendre, enfin, l'hommage qui lui est dû à un historien qui a marqué de son empreinte au moins trois feuillets du livre de la recherche historique : l'Algérie au temps des Français, l'opinion française et la question coloniale, les "chemins de la décolonisation" en France et dans le reste de l'Europe, en collaboration avec un réseau de chercheurs coordonnés par l'Institut Français d'Histoire d'Outre-mer à Aix et l'Institut d'Histoire du Temps Présent à Paris. Les organisateurs de cette manifestation n'ont pas cherché, comme nos collègues maghrébins qui nous ont heureusement précédés en tenant l'important colloque de Zaghouan en Tunisie en 1995, à vous rendre hommage sous la forme d'un bouquet de contributions illustrant chacune une facette des recherches historiques en cours sur le Maghreb. Ils ont préféré vous rejoindre là où, aujourd'hui, vous avez planté votre tente de chercheur : au coeur de la guerre d'indépendance de la nation algérienne. Aussi voudrez-vous bien, Monsieur Ageron, prendre connaissance des communications qui suivront, comme s'il s'agissait d'avisos escortant le navire-amiral pour une expédition scientifique au long cours, mais nullement les interpréter comme le rugissement de sirènes de cuirassés qui saluent la dernière sortie en mer du navire-phare de la flotte.

C'est à l'homme qui fréquente ces dernières saisons le centre des archives de l'armée de terre à Vincennes, avec la régularité de Kant opérant sa promenade de l'après-midi à Könisberg, qu'ils tiennent à manifester shat_en_noirleur estime, leur admiration et leur amitié. Car voilà une des premières donnée signalétiques pour vous poirtraiturer : vous êtes au travail inlassablement. Vous conservez une boulimie d'archives et une fringale d'écriture qui constituent un exemple pour nous, petits travailleurs qui fatiguons vite ou bien paresseux que l'obligation d'être chercheurs tient en haleine. Les jeunes historiens n'ont pas manqué de relever ce trait. Il y a peu, une étudiante en maîtrise me disait qu'elle vous regardait compulser votre carton d'archives, lorsque son attention faiblissait, pour se redonner du coeur à l'ouvrage. Cette anecdote définit ce que vous êtes d'abord pour nous : la statue du commandeur quand nous sommes tarabustés par le constat que nos recherches n'aboutiront pas ou bien qu'elles ne font plus sens pour nous.

C'est à une manière de pratiquer la recherche historique qu'isl tiennent aussi à rendre hommage. Elle consiste à construire une oeuvre et à la soumettre à la critique des lecteurs. Autours de vous s'est agrégé un cercle de chercheurs qui vous soumettent également leurs travaux et ils aiment que vous preocédiez à la lecture exigeante de leurs écrits. Ainsi s'est constitué non pas une mouvance d'élèves se réclamant de vous comme d'un maître initiateur d'une nouvelle manière de faire de l'histoire, mais un cercle de chercheurs qui se rattachent à vous non par un lien de subordination institutionnalisé, mais parce que vous êtes leur conscience critique, parce qu'ils savent que c'est vous qui êtes le plus savant, parce qu'ils ont le sentiment, les uns les autres, de vous devoir une partie de ce qu'ils sont devenus.

Vous n'avez pas fondé de "zaouïa". Autour de vous ne gravite pas une "Braudélie" ou une "Rémondie", avec ses grands barons et ses petits châtelains. Mais autour de vous travaille un réseau informel de chercheurs qui vous lisent et qui vous donnent à lire ce qu'ils produisent. Cet in-group, où on distingue au moins trois strates générationnelles (vos pairs, vos cadets, de jeunes pousses prometteuses), entretient avec vous le commerce des idées dans une atmosphère de rare liberté intellectuelle. Car voici votre deuxième caractéristique : vous êtes un esprit libre, dégagé de toute inféodation à une chapelle historique, de toute attache à une institution de savoir, avec ce qu'elle engendre inévitablement de quasi ecclésial. Jusqu'à ce que vous trouviez à l'IHTP un espace de recherche scientifique taillé à votre aune, vous avez déambulé à travers le dédale des lieux de production du savoir et votre résistance aux pensées toutes faites et aux instituts de recherche pratiquant l'auto-congratulation eut pour contrepartie, de votre part, le consentement à la solitude.

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Bilda, place d'armes, 1920

 

Vous ayant dit quelle place vous occupez dans notre corps de métier et parce que, comme le disait Marrou, l'histoire est inséparable de l'historien qui la fait, je voudrais évoquer l'historien avant de parler un peu de votre oeuvre algérienne. Je le ferai à pas de colombes, parce que, tous, nous savons combien vous vous refusez à l'usage délicieux et frivole de l'égo-histoire. Vous invoquez volontiers la clause du h'urm dès qu'on vous questionne au-delà de l'enceinte de votre oeuvre scientifique. Il me semble, tout de même, que deux données sont fondamentales pour comprendre la singularité de votre parcours scientifique.

En premier lieu, vous appartenez à la génération, ô combien féconde, des historiens qui sont entrés à l'âge adulte au cours de la Deuxième Guerre mondiale avec tous les choix que cela a pu impliquer. Et d'abord de se soumettre au STO ou de s'y soustraire. La guerre : les historiens qui lui survécurent ont oscillé entre deux conduites après 1945.

Ou bien l'oublier, comme ce fut le cas de la deuxième génération des Annales : celle qui s'embarqua dans l'exploration braudélienne de la longue durée et amorça un glissement de l'histoire économique et sociale à l'histoire anthropologique. Du passé immédiat et d'un présent obnubilé par la guerre froide et la décolonisation, les Annales ne soufflèrent mot dans les années 1950. Ce n'est pas un jugement de valeur, seulement un constat. Ou bien l'intégrer dans une vision de l'histoire, où l'événement n'est pas réduit à un fait divers qui fait du bruit. L'événement fait qu'il y a de l'histoire. Et si je ne veux pas être le jouet de cette histoire, je dois le reconstruire le plus exactement, le plus fidèlement possible pour le comprendre et prendre position.

La Deuxième Guerre mondiale vous a donné le goût de l'histoire classique, celle qui pèse de tout son poids sur les hommes (le Guerre et Paix de Tolstoï), en même temps qu'elle vous convainc que l'opération historique a obligatoirement une dimension civique : mieux informer le citoyen pour éclairer ses choix. Deux professeurs à la Faculté des Lettres de Lyon, où vous êtes étudiant, ont été pour vous d'admirables éveilleurs de conscience et vous ont appris à conjuguer l'engagement et la distanciation, à soumettre vos convictions au doute méthodique qui est l'alpha et l'omega de notre discipline : Henri-Irénée Marrou et André Mandouze. Ils vous ont marqué en profondeur en prenant ouvertement position contre Vichy et en s'embarquant dans la résistance spirituelle, celle qui fut impulsée par Témoignage Chrétien. Ce ne fut pas un hasard si votre trajectoire ultérieure croisa celle de ces deux professeurs au moment de la guerre d'Algérie.

Le deuxième événement fondateur de votre conscience d'historien, ce fut votre démobilisation en Algérie, avant même votre affectation, en qualité de jeune agrégé d'histoire, au lycée Gautier à Alger, en 1947. À Sidi bel Abbès, où vous disposez de raltions familiales, vous êtes horrifié d'apprendre par le bouche à oreille l'ampleur encore tue de la répression de ce que vous appellerez plus tard "L'insurrection manquée du Nord Constantinois". Vous réalisez avec effroi que le milieu "pied-noir" est porteur, après la tuerie dont il a été victime, le 8 mai dans la région de Sétif, de cette pulsion de vengeance qui autorise les crimes de masse. À Alger aussi, vous découvrez l'inégalité congénitale entre Français et "Algériens musulmans" (l'expression vous appartient). Alors que vous circulez dans un autobus en qualité de "pathos" en uniforme, vous voulez céder votre place à une musulmane et vous vous faites vertement rappeler à l'ordre par le public européen. De fait, se déroule au cours de cette première expérience de l'Algérie une succession d'incidents où le jeune homme, héritier de valeurs judéo-chrétiennes et porteur d'une conception républicaine de la cité, se trouve en porte-à-faux par rapport à la société coloniale.

Cette plongée si brutale dans le drame algérien qui se noue vous épargne un long apprentissage pour acquérir une conscience anticoloniale ou bien une conscience critique du fait colonial. Votre oeuvre scientifique est suffisamment équilibrée, grâce aux nuances et aux balancements qui corrigent ce qu'une proposition initiale peut comporter d'excessif, pour que votre lecteur puisse opter pour un terme ou l'autre de cette alternative. Ou disons plutôt que votre quête de l'objectivité et votre érudition tiennent si fort votre oeuvre que le lecteur, s'il ne vous résiste pas, se laisse entraîner par votre refus d'entrer dans les catégories de jugement établies une fois pour toutes.

ALGER_1951Quoi qu'il en soit, l'extrême gravité de la situation algérienne ne vous échappe pas dès le début de votre séjour en Algérie, de 1947 à 1956. Elle vous fera opter pour le choix d'une thèse vous faisant remonter non pas aux origines du drame franco-algérien, mais au moment névralgique où la Troisième République opte pour une politique de francisation, c'est-à-dire de négation complète de la personnalité algérienne, et fait ce qu'elle dit, c'est-à-dire l'applique sans restriction, ni précaution. À l'unisson de Charles-André Julien, votre directeur de thèse et votre maître admiré, vous pensez que le problème algérien est trop grave, trop immédiat, pour qu'on se préoccupe d'y introduire les nouveaux questionnements, les nouveaux objets, les nouvelles procédures, qui fécondent et renouvellent l'école historique dans les années 1950-1960. Ce dont il s'agit d'abord, c'est d'exposer à la pleine lumière les données du problème et de faire réfléchir le lecteur sur une question qui menace de défaire la cité républicaine.

Dès lors, depuis quarante cinq ans, vous n'avez de cesse d'explorer l'histoire contemporaine de l'Algérie. Vous l'abordez sous trois angles d'attaque définissant chacun un genre : celui de la thèse d'antan, où on se devait d'élaborer une somme monumentale, celui de l'ouvrage de synthèse, où on se propose de lire une époque, celui de l'article, où on pointe la focale sur un problème en suspens, soit pour compléter l'oeuvre de ses prédécesseurs, soit pour faire remonter un pan du passé occulté.

Votre thèse paraît en 1968 sous le titre Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919. Elle représenteAgeron_musul l'entreprise d'archéologie la plus complète qui soit de la strate de colonisation déposée par la Troisième République en Algérie dans ce demi siècle que vous parcourez et une enquête en profondeur, vertigineuse d'érudition maîtrisée, sur la condition des sujets indigènes de la France dans cette province très particulière qu'était l'Algérie française. Le premier apport de cette thèse monumentale est de démontrer, avec une rigueur impeccable, le refoulement d'un peuple par la minorité coloniale aux limites de l'infrahistoire. Qu'il s'agisse de la législation foncière, du régime forestier, de la fiscalité à double détente avec le s"impôts arabes" ou du code de l'indigénat, votre étude est argumentée comme une magistrale plaidoirie en faveur d'un peuple nié, dépersonnalisé et exclu de la cité. Elle est, à rebours, une pièce à conviction implaccable contre l'oligarchie coloniale en Algérie.

Il reste possible de comprendre autrement cette période en s'adossant même à votre travail. On peut affirmer, comme les marxistes férus de structuralisme dans les années 1960, que la colonisation en Algérie, comme ailleurs, faisait système et que les hommes n'étaient que les instruments de ce système. Ou bien on peut mettre en exergue que Paris était, en dernière instance, la clé de voute de la République impériale, que par conséquent, la classe dirigeante locale n'était qu'une courroie de transmission et que c'est la République qui est intrinsèquement colonialiste. Mais, de toute façon, on ne peut, travaillant l'Algérie sur ce demi-siècle, faire l'économie de votre ouvrage, qui reste bien plus que la référence centrale : le socle indéracinable des études portant sur l'Algérie au temps des Français.

 

Beaucoup de vos lecteurs découvrent dans votre thèse un regard posé sur l'histoire auquel vous vous tiendrez par la suite, de sorte que votre œuvre scientifique fait suite à elle-même, à la différence de la majorité de vos contemporains qui seront le jouet des mésaventures de la dialectique ou bien erreront d'une posture historiographique à l'autre pour se cramponner à une avant-garde qui, depuis longtemps, n'est plus une aventure, mais une assurance. La certitude qui arme votre thèse, c'est qu'il y a un ordre du politique doté de sa consistance propre et qu'une démarche citoyenne ou militante peut agir sur lui pour le modifier. Car c'est par la politique que les peuples accèdent à leur histoire, qu'ils cessent de la subir pour l'assumer. Cette autonomie du politique, bien peu de travaux novateurs s'en réclament dans le courant de ces années 1960-1970, quand le Maghreb et, plus généralement, le Tiers-Monde deviennent des places-fortes et presque le territoire réservé d'une philosophie de l'histoire portée par le principe d'explication selon lequel l'infrastructure économique commande au politique, comme le pouvoir est au bout du fusil.

La génération qui accède à la recherche historique aujourd'hui a du mal à réaliser l'ambiance intellectuelle de ces années 1960-1970 et à comprendre le mélange de pouvoirs de persuasion et d'intimidation du marxisme et du gauchisme tiers-mondiste, qui conféraient une explication rationnelle à la poussée imprévisible et mystérieuse de l'événement : en l'occurrence la débâcle des empires coloniaux. Vous avez, Monsieur Ageron, de même qu'un autre grand historien qui était également un esprit libre, Henri Brunschwig, aidé nombre de jeunes chercheurs à trouver leurs marques encore hésitantes, quand ils subissaient quelque peu l'emprise de cette école de pensée, dont on a oublié aujourd'hui la puissance de séduction.

Dans votre thèse déjà, vous mettez en exergue les hommes qui, sur les deux versants de l'Algérie coloniale, ont essayé de modifier un ordre de la cité qu'ils jugeaient inacceptable moralement et catastrophique politiquement : Ismaïl Urbain [photo ci-contre], Émile Masqueray, Jules Ferry, Paul Cambon, le recteur Jeanmaire, entre autres. De même, priviligiez-vous les Algériens musulmans, qui ont pensé et agi en médiateurs entre lesurbain deux communautés : Si Mohammed ben Rahal, le docteur Benthami et tant d'autres dans la mouvance des Jeunes Algériens. Dans la conjonction qui se produit entre Français indigénophiles et Jeunes Algériens, vous retrouviez comme une anticipation de l'alliance, si ténue, mais courageuse, qui se noua en 1956 entre des intellectuels nationalistes algériens et les militants d'Algérie-Espoir, à laquelle vous avez appartenu. Déjà vous affirmez votre prédilection pour les hommes passerelles entre les deux communautés, mais aussi pour les avertisseurs incompris en leur temps, les Cassandre qui crient dans le désert. Vous exhumerez de l'océan d'indifférence deux hommes, Ferhat Abbas et Maurice Viollette, qui furent les mécontemporains d'une époque qui s'aveuglait sur la pérennité du phénomène colonial. récemment, vous affirmiez du premier qu'il aurait pu être le Mandela de l'Algérie.

 

Annoncé par un Que sais-je ? bondissant d'intelligence historique, qui donne la réplique à celui, magistral, de Pierre Bourdieu consacré à la sociologie de l'Algérie, votre tome 2 de l'Histoire de l'Algérie socioalGcontemporaine, paru en 1979, prolonge le tome 1 dû à la plume étourdissante de Charles-André Julien. Il constitue une fresque complète de l'Algérie, du triomphe des colons au commencement de la fin, qui s'accélère après 1945. Il faut se hasarder dans l'entreprise d'écrire une histoire du Maghreb contemporain pour comprendre à quel point ce maître-livre est sans équivalent dans les protectorats, sur lesquels on dispose d'essais historiques, de qualité certes, mais qui n'ambitionnent pas d'être synthétiques, pour ne pas dire panoptiques, comme le vôtre.

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Au vu de votre tome 2, le lecteur est sensible à l'équilibre que vous avez maintenu entre les deux Algéries, qui se juxtaposent sans se compénétrer, sinon à la marge : sur des franges d'interférences qui ne vous échappent nullement. On vous savait avoir des affinités avec les Jeunes Algériens. Vous redonnez pourtant au mouvement des oulémas réformateurs et aux nationalistes plébéiens, entraînés dans le sillage de Messali Hadj, toute leur importance et leur consistance propre sans marquer de préférence. On vous situait comme un homme ayant peu d'affinités pour les extrêmes. Sur les communistes d'Algérie après 1945, vous nous projetez un éclairage qui fait abstraction de vos préférences partisanes. Vous nous démontrez que ces soi-disant sépératistes étrangers à la communauté française étaient les seuls à imaginer une cité franco-algérienne où il y eut de la place pour tous les habitants de l'Algérie et qu'ils constituaient uncamus_couv parti-charnière entre les deux communautés religieuses. Extrémistes les communistes algériens ? Nullement, mais hommes de l'intermédiation de plus en plus marginalisés par la bipolarisation raciale.

On peut évidemment projeter sur cette époque un autre éclairage. Peut-être ici l'homme de passion que vous êtes - vous qui êtes impassible et sensible à l'extrême - surprend sur un point  l'homme de rigueur impitoyable que vous n'êtes pas moins. C'est quand vous parlez du peuple des "pieds-noirs". En 1979, il est vrai, Le premier homme de Camus est encore inédit, qui nous révélera la charge d'inquiétude existentielle de ces hommes qui se sentent comme des enfants trouvés sur la terre d'Algérie, et qu'il faut lire en parallèle avec Ndejma de Kateb Yacine pour comprendre le flottement identitaire qui travaille les uns et les autres : ce qui se joue de déchirant, de paroxystique entre ces orphelins sur les versants opposés d'une Algérie à l'histoire rompue, au présent hybride et à la ligne d'horizon si incertaine, parce qu'orpheline de père. Peut-être eussiez-vous pu, en vous appuyant sur les témoignages d'Emmanuel Roblès, Jean Senac, Jean Pellegri, Jean Daniel, Marie Cardinal et de tant d'autres qui n'ont pas percé l'anonymat des fantassins de l'histoire, restituer une Algérie française à la topographie plus complexe et plus douloureuse que vous ne la donnez à voir.

 

En contrepont de ces grands ouvrages, il y a la myriade d'articles que vous avez consacrés à l'Algérie, où ruisselle votre savoir immense et bouillonne votre soif de nuancer, de corriger les travaux des autres. Vous y laissez libre cours à votre tempérament je ne dirais pas de polémiste, mais de chercheur de vérités qui ont été bousculées par des travaux aveuglés par des préjugés. Vous avez exercé sur la communauté des historiens ce droit de remontrance (nasîha) exercé par les ‘ulama sur le prince pour l'exhorter à rester sur le droit chemin. J'évoquerai quelques-unes, seulement, de vos dernières mises au point sur des points chauds de l'histoire du temps présent, qui sont des admonestations adressées à ceux qui diluent la vérité pour servir une explication partisane ou bien l'allongent pour qu'on braque sur eux le projecteur des médias.

Je vise ici vos écrits ponctuels sur le nombre de victimes de mai 1945 et de fin août 1955 et, plus globalement, le nombre des morts algériens au cours de la guerre d'indépendance, de même que vos mises au net sur le drame des harkis ou sur les fluctuations de l'opinion publique de 1954 à 1962. Ce qui caractérise ici votre démarche, c'est l'absence totale de complaisance pour toutes les vérités reçues ; c'est la mobilisation de toutes les ressources de votre immense savoir pour parvenir à une plus juste appréciation du réel. Cette exigence de remise en cause des savoirs établis, vous l'exercez sur vous-même et vous vous corrigez durement ; je fais allusion, entre autres, à votre première approche de l'émir Khaled, avant qu'on sache la teneur de son adresse à Wilson, en 1919.

Vous aimez démystifier les lectures idéologiques de l'histoire. Vous traquez avec acharnement les traces du passé pour corriger les chiffres qui empoisonnent l'imaginaire des peuples et alimentent la guerre des mémoires. Vous ne croyez pas à la mémoire, toujours menacée d'être manipulée et de devenir non plus une mémoire vive, porteuse de libertés pour les consciences individuelles, mais une mémoire obligée, qui les enferme dans des croyances collectives, où la passion opacifie la connaissance. Volontiers, vous soucrivez, en la transcrivant en version laïque, à l'injonction de l'apôtre Paul de Tarse : "Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres". Effectivement, vous avez la certitude qu'on doit faire la vérité sur un problème historique, parce que vous croyez au réel et que vous savez qu'il se venge, lorsqu'on le maltraite à force d'approximations et de contresens. Vous pensez qu'on peut parvenir à un "récit vrai" de l'histoire. On plaisante gentiment votre néo-positivisme. On devrait plutôt saluer votre réalisme critique.

Vous reconstruisez le réel en vous astreignant à l'ascèse de l'exigence de la preuve documentaire. Certains pourraient incriminer votre état d'esprit et vos procédures de juge d'instruction. Vous rétorquez que l'histoire de l'ère coloniale est trop grave et lourde d'enjeux de mémoire pour qu'on l'abandonne aux historiens qui croient à la mémoire autant qu'à l'histoire. En s'inspirant de Paul Ricoeur, on pourrait que l'historien en vous opère comme l'analyste dans la cure psychanalytique pour clarifier une conscience civique obscurcie par le travail de la mémoire, qui reste toujours hasardeux et producteur de faux sens. Mais je n'irai pas plus loin dans ce débat, où votre confiance absolue dans la suprématie de l'indice écrit sur le témoignage oral vous engage à une fructueuse confrontation de points de vue avec nos plus jeunes collègues.

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salle de lecture des archives diplomatiques à Nantes

 

Certains, de même, pourraient regretter que vous ne nous ayez pas délivré le mode d'emploi de votre oeuvre et c'est un fait qu'on ne trouve pas de discours de la méthode sous-jacent dans vos maîtres-livres. À ceux-là, vous pouvez rétorquer en transposant la formule de Matisse : "Ce qui compte, ce n'est pas ce que dit un peintre, c'est ce qu'il peint". De même pour l'historien. Vous n'avez donc pas fait dans la miniature surchargée de signes exigeant un décrypteur pour les déchiffrer. Vous avez peint de larges fresques historiques, comme d'autres ont écrit des romans fleuves historiques, où, comme dans votre oeuvre, on voit le travail du temps exercer ses effets.

Je ne sais trop quel grand spirituel du XXe siècle a dit :"Nous naissons vieux, il faut apprendre à mourir jeunes". Monsieur Ageron, vous nous précédez de beaucoup dans l'acquisition de cet état d'esprit grâce auquel on se déprend de l'obsession, si légitime à ses débuts dans le métier, de creuser sa trace dans le territoire de l'historien. Ce qui vous importe depuis longtemps, c'est de servir notre discipline scientifique et de transmettre une éthique de la profession. Vous nous objurguez de maintenir le cap de la connaissance historique, parce que vous croyez avec un élan contagieux à l'accès à la vérité historique par le travail de la recherche. Vous êtes devenu notre naqîb ; je veux dire le syndic doyen des études historiques sur le Maghreb et le phénomène colonial en France. Mais vous êtes restés notre shâb : le plus jeune d'entre nous par l'appétence qui vous caractérise, quand vous déliez avec une fiévreuse impatience les ficelles retenant la liasse de papiers commandée la veille au service d'archives du fort de Vincennes, à la manière d'un étudiant dont c'est le premier contact avec l'archive. Car, plus qu'aucun d'entre nous, vous restez un historien affamé d'archives comme l'ogre de chair fraîche, ainsi que le recommandait Marc Bloch dans son Apologie du métier d'historien.

Daniel Rivet (2000), in
La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises,
actes du colloque en l'honneur de Charles-Robert Ageron
,
Sorbonne, novembre 2000,
Société française d'histoire d'outre-mer, 2000, p. 5-16.

 

 

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cartons d'archives au Caom (Aix-en-Provence, juillet 2004)

 

quelques liens

  • texte de Charles-Robert Ageron (1984) : L'Exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial ? [lire]
  • bio-bibliographie parue sur le site de la Société française d'histoire d'outre-mer (SFHOM) [lire]

 

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Ageron, Alger, annés 1950
Charles-Robert Ageron, Alger, annés 1950

 



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jeudi 3 août 2006

Décès de l'historien algérien Mahfoud Kaddache

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Mahfoud Kaddache
(photo : El Watan)



Décès de l'historien algérien

Mahfoud Kaddache



L'historien algérien Mahfoud Kaddache, né en 1921, est décédé dimanche 30 juillet 2006 d’une attaque cardiaque à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja à Alger. Il a été inhumé mardi au cimetière Zedek de Ben-Aknoun (Alger).

 

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Outre sa famille et ses proches, de nombreuses personnalités politiques, scientifiques et ses anciens collègues d'université ainsi que des représentants du mouvement scout étaient présents à l'enterrement. "Indépendamment de l'universitaire que tout le monde connaît pour ses travaux extrêmement importants et "fouillés" sur le nationalisme algérien depuis 1920 à nos jours, Kaddache a été un militant et un témoin de la lutte de libération nationale qui a analysé cette période dans ses écrits avec un oeil objectif', a déclaré à l'APS le ministre délégué aux collectivités locales, Daho Ould Kablia. (source : ENTV.DZ)

 

 

- plusieurs articles sur dzlit.free.fr

- article de Amnay Idir dans El Watan du 1er août 2006

- article de Hamid Tahri dans El Watan du 18 mai 2006, repris sur Arabesques-éditions

- un article de la Tribune d'Alger sur l'enterrement de M. Kaddache, repris sur africatime.com

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De l'hommage que Mahfoud Kaddache adressa, devant l'intéressé, à Charles-Robert Ageron à l'occasion du colloque La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises (novembre 2000, à la Sorbonne), nous tirons ce passage relatif au rapport à l'histoire coloniale dans la formation intellectuelle de l'historien algérien disparu.

 

 

L'histoire coloniale

Mahfoud Kaddache

 

mahfoudkaddacheJ'ai dès mon jeune âge perçu l'histoire à l'école comme un hommage à rendre aux grands Français qui ont fait la France et son oeuvre coloniale. J'ai pleuré sur le sort de Jeanne d'Arc, plaint la mort de Louis XVI, admiré les principes de la Révolution de 1789 et applaudi aux victoires de Napoléon. Sur ce qui touchait à mon pays, je n'ai eu que quelques pages sur l'apparition de l'Islam et sur le combat mené par Abdelkader.

À l'université d'Alger, les programmes de la licence que j'ai suivis ne comportaient sur la vingtaine des questions inscrites, aucune se rapportant au Maghreb ou à l'Algérie. Seules nos lectures personnelles nous préparaient aux épreuves orales qui pouvaient aborder l'histoire de notre pays. Nous avons alors jugé l'histoire coloniale : une histoire à la gloire de la colonisation venue apporter les bienfaits de la civilisation française à des indigènes fanatiques et barbares.

N'oublions pas que l'histoire coloniale de l'Algérie a été d'abord l'oeuvre d'officiers, de fonctionnaires, de géographes et par la suite d'historiens plus préoccupés de glorifier la colonisation, de mieux connaître "l'indgène" afin de bien le dominer, que de relater le sort réservé à l'autochtone et les aspirations du peuple algérien.

Les travaux des E. F. Gautier, Robert Montagne, Louis Bertrand, les frères Jean et Jérôme Tharaud, AugustinGautier_moeurs_musulmans Bernard, Ladreit de Lacharrière, Reygasse... et j'en passe, ont contribué à répandre quelques thèses fortement appréciées par les milieux colonialistes : il n'y a pas eu d'État au Maghreb, les Berbères sont hostiles aux Arabes et à l'Islam, le calme règne en Algérie à la veille du 1er novembre 1954...

Dans l'opinion française, même chez les gens de gauche, et chez de nombreux historiens, l'idée de l'indépendance de l'Algérie n'effleurait pas les esprits et n'était pas considérée comme une possible hypothèse de recherche. L'idée que la France puisse être une grande puissance sans ses colonies et surtout sans l'Algérie était impensable.

Des historiens soulignaient le désir de la politique coloniale de faire des "indigènes" des Français citoyens à part entière, mais faisaient remarquer en même temps que leur bas niveau civilisationnel rendait l'assimilation impossible. Même le gouvernement du Front populaire n'eut pas le Charles_Andr__Julien_bureau_1938courage de faire voter un timide projet de loi Viollette allant dans le sens de l'assimilation, malgré les avis et les recommandations d'un de ses conseillers, l'historien éclairé Charles-André Julien (photo ci-contre).

Cette histoire coloniale fit quelques progrès lorsque certains auteurs commencèrent à accorder quelques pages à nos ancêtres, souvent désignés indigènes. Le plus célèbre d'entre eux a été certainement Charles-André Julien, ses deux principaux ouvrages concernant l'Algérie avaient conquis la sympathie des intellectuels algériens. Son Histoire de l'Afrique du Nord nous avait fait connaître, outre les grandes périodes de notre Maghreb, les aspects politique, économique et culturel des sociétés autochtones et de spopulations étrangères qui s'yCharles_Andr__Julien_AFN_en_marche étaient installées. Plus important a été la publication de L'Afrique du Nord en marche. Nationalisme musulman et souveraineté française. Julien a ainsi officialisé l'existence des partis nationalistes et leurs revendications de l'indépendance. Ageron a certainement apprécié les travaux de celui qu'il a choisi comme directeur de sa thèse et dont son deuxième ouvrage avait décidé de "sa vocation d'historien".

D'autres chercheurs formés à l'école de Julien ou influencés par son esprit ont continué à suivre la ligne tracée par le maître : donner dans l'histoire coloniale une place importante aux sociétés autochtones, à leur condition, leur culture et leurs aspirations. Et on peut citer une longue liste, les Nouschi, Rey-Goldzeiguer, Prenant...

(...)

Je rêve pour l'Algérie d'une histoire qui ne soit pas une histoire coloniale ni une histoire nationaliste mais une histoire des peuples, de leurs conditions, de leur culture et de leurs aspirations et où les jugements portés seraient exprimés en fonction des droits de l'homme à la dignité, à la liberté et à la vie, dans la paix et la justice.

Les horreurs de la conquête coloniale, les massacres de mai 1945, les tortures durant la guerre de libération, la vision des harkis, les folies meurtrières de l'OAS après le cessez-le-feu, le problème des archives restent encore vus différemment par les uns et les autres. De récents colloques, comme ceux organisés à Paris et à Montpellier, comme celui d'aujourd'hui, avec la participation d'historiens français et algériens, contribueront certainement à faire triompher la vérité historique.

Il n'y aura - espérons-le - au cours de ce millénaire, plus de place à une histoire coloniale teintée de patriotisme voire d'impérialisme appelant fatalement une histoire nationaliste opposée, celle des ex-colonisés. Saluant tous une ère nouvelle pour l'histoire des relations de nos deux pays, une histoire narrant la vérité d'un réel dialogue scientifique et favorisant l'amitié.

Mahfoud Kaddache (2000)
La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises,
éd. Société française d'histoire d'outre-mer, 2000, p. 677-683.



Je rêve pour l'Algérie d'une histoire qui ne soit pas

une histoire coloniale ni une histoire nationaliste

Mahfoud Kaddache

 

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- Et l'Algérie se libéra. 1954-1962, éd. Paris-Méditerranée, 2003.

- L'Algérie des Algériens. De la préhistoire à 1954, éd. Paris-Méditerranée, 2003.

- Histoire du nationalisme algérien. 1919-1951, éd. Paris-Méditerranée, 2004.

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Mahfoud Kaddache (1921-2006)

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dimanche 18 juin 2006

Mohammed Harbi : citoyenneté et histoire, national et universel

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Mohammed Harbi :

citoyenneté et histoire, national

et universel

Gilbert MEYNIER

 

On peut certes être un citoyen sans être un historien. En revanche, on ne peut à mon sens être historien sans être citoyen. En effet, la volonté sans concession de comprendre et d’éclairer le passé se déduit souvent de l’engagement au présent dans la vie de la Cité. C’est, d’une part, la raison pour laquelle Mohammed Harbi a dû, contraint et forcé, se résigner à devoir vivre dans la froideur de l’exil tant l’expérience lui avait prouvé qu’il lui était difficile de vivre et travailler dans le libre épanouissement dans son pays. C’est d’autre part, aussi, la raison pour laquelle, dans le champ historien comme dans le champ citoyen, Mohammed Harbi s’est toujours situé du côté de l’analyse et de la réflexion, contre celui de l’instinct et du réflexe. Son camp est bien celui des vrais intellectuels, lesquels ne peuvent être que de vrais citoyens, aux antipodes des forteresses investies par les croyants irraisonnés.

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C’est bien pour cela qu’il a intitulé l’un de ses livres, tiré de son habilitation à diriger des recherches, du jury de la soutenance duquel j’ai eu l’honneur d’être membre en 1992, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens ? C’est dans ce registre qu’il faut entendre ce rapport de Mohammed Harbi, datant de 1959, à l’époque où il était jeune attaché – il avait 26 ans - au cabinet de Belkacem Krim, ministre des Forces Armées, au sujet de la guerre psychologique, si tristement célèbre, qui fut conduite par les psychologues militaires de la sale guerre de reconquête coloniale de 1954-1962 : Mohammed Harbi estimait alors qu’une telle guerre n’était pas efficace et qu’elle dégradait la cause qu’elle prétendait défendre : «Elle tend à développer en l’Homme ce qu’il y a d’inhumain, les  réflexes mentaux, au lieu de développer ce qu’il y a d’humain : la réflexion».
   
 J’ai toujours eu sympathie et respect pour Mohammed Harbi parce que, d’une part, je le situais dans la lignée de ces grandes figures libres et hardies de l’Islam classique, de Abou l’ ‘Alâ’ al Ma‘rî à Ibn Khaldoun, et aussi des grands promoteurs de la Nahda égyptienne au tournant des XIXe et XXe siècles, souvent dans des trajectoires agnostiques, pour ne pas dire plus. Mais d’autre part parce que je voyais aussi à l’œuvre chez lui la réflexion libre, mais respectueuse, sur le fait religieux : celle qui relève de la spéculation sur le destin et l’appartenance spirituelle de l’Humain, qui est pour moi proche de la philosophie, et que mon vieux maître du lycée Ampère de Lyon, M. Bernard, dénommait bellement «la recherche systématique d’une conception générale de la vie».
   
Mais en même temps, Mohammed Harbi a toujours représenté que le fait religieux au Maghreb – comme harbi_en_19513dans le reste de la Méditerranée, comme partout ailleurs -, relevait aussi du social et du politique, et que la religion pouvait y être dégradée en idéologie. En cela il était d’accord avec la réflexion de Jacques Berque qui voyait dans l’islam, ou dans ce que l’habitus socio-culturel dénomme usuellement l’islam : le bastion de repli contre l’intrusion étrangère, contre ce que Ahmed Tawfiq al-Madanî dénommait al ist‘mâr ul çalîbiyy – le colonialisme croisé. Pour redonner la parole à Mohammed Harbi, en Algérie, «la religion est restée le seul sentiment collectif liant, par-delà les particularismes, l’ensemble des colonisés». Et cette réflexion, entendue dans le courant d’une conversation : «Toutes les fois que les Algériens sont perdus, ils se raccrochent à l’islam».
   
Par là, il faut peut-être entendre, au-delà des acceptions courantes, un corpus socio-culturel, remontant vraisemblablement à la plus haute Antiquité, et qui put revêtir des vêtures successives, - entre autres Ba‘l Hammon à l’époque punique, Saturne africain à l’époque romaine, le Christ Dieu des chrétiens ensuite, enfin le Dieu du tawhîd musulman. Une inscription retrouvée à Beja, dans le règlement d’accès des croyants à un temple d’Asclepios, énonçait l’interdiction de la viande de porc, des relations sexuelles dans les jours précédant l’accès au temple, et l’obligation de se déchausser pour accéder au temple… Cela près de six siècles avant l’apparition de l’islam au Maghreb. À vrai dire, au travers de toutes ces représentations du sacré, s’est aussi sédimentée la somme des blocages et des tabous de la société ; et régnait – continue à prévaloir ? - un habitus social de surveillance mutuelle :2020060140.08.lzzzzzzz2020061953.01.lzzzzzzz tout un chacun sait que, socialement, pour peu qu’on respecte publiquement les interdits dénommés musulmans, on en est largement quitte avec l’islam. Et cela n’est pas seulement une caractéristique musulmane ainsi que l’ont si lumineusement démontré Germaine Tillion dans Le Harem et les cousins ou Henri-Irénée Marrou dans son Histoire de l’éducation dans l’Antiquité. Dans l’Athènes antique, réputée avoir été la mère de la démocratie, une femme entrevue sans voile en dehors de sa maison était vue comme une prostituée. Et ma grand-mère paternelle, dans son terroir montagnard proche de la frontière italienne, n’aurait jamais imaginé entrer dans une église sans avoir la tête recouverte.
   
 Pour Mohammed Harbi, surtout, dans ses deux premiers livres, Aux origines du FLN et Le FLN, mirage et fln_mirage_et_r_alit_2réalité, le religieux fut pour les Algériens un promoteur de mobilisation politico-communautaire. À ce titre, on peut dire qu’il a constitué l’identité nationale, de même que, selon le programme des ‘ulamâ’, la langue arabe. Cela interpelle l’historien, lequel ne peut ignorer que cette identité, à la fois musulmane et arabe, est partagée par une bonne vingtaine de peuples, qui se sentent, eux aussi, musul-mans et arabes. À vrai dire, tout dépend du sens que l’on donne à «national» : s’agit-il du wataniyy ?, s’agit-il du qawmiyy ? S’agit-il d’un qutriyy antithétique connotant l’iqlîmiyya ?

Les Algériens militant pour la liberté étaient certes d’authentiques patriotes, mais qui ne se seraient peut-être pas vraiment reconnus dans les processus d’invention de la nation, cette «imagined community» sécularisée dont l’historien anglais Benedict Anderson a dessiné les traits avec toute la force de son talent, et qui relève de l’ «invention of tradition», ainsi que le disent si bien ses compatriotes Eric Hobsbawm et Terence Ranger. On voulut en Algérie, en général, davantage la liberté de la patrie que la liberté citoyenne. Ainsi Mohammed Harbi fait-il judicieusement remarquer à propos d’Ahmed Ben Bella,verze_06 interlocuteur favori du pouvoir d’État égyptien avant l’arraisonnement de son avion par la piraterie française le 22 octobre 1956 : «Le fait que les Algériens puissent avoir une politique étrangère à l’égard de l’Égypte ne correspondait pas à sa sensbilité». Et il en allait de même pour le major Fathi al-Dib, patron des mukhabarât pour les relations avec le Maghreb, qui ne concevait de dirigeants algériens qu’épousant les vues des dirigeants égyptiens et soumis à eux.

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Ben Bella et Nasser

 

 

 De son côté, Mohammed Harbi a depuis longtemps pris ses distances avec nombre d’habitus sociaux et de tabous qui construisent les codes de surveillance mutuelle régissant une société. L’indique par exemple son rapport ouvert aux femmes qui l’a conduit à préfacer l’œuvre du féministe égyptien Mansour Famhy, et qui fait de lui un moderne dans le sens ouvert du terme, celui qui s’oppose par exemple au Code de la Famille de 1984, qui aurait pu laisser croire aux observateurs distraits que le FIS était déjà au pouvoir bien avant sa fondation. Pour en avoir souvent parlé avec lui, je pense pouvoir estimer que Harbi ne serait pas absolument en désaccord avec ce qui est pour moi une constatation d’évidence : on ne joue pas impunément avec des allumettes obscurantistes sans finir par se brûler les doigts.

Plus largement, ce qui m’a toujours frappé – et ému - chez Mohammed Harbi, c’est cette ferme synthèse maison_harbi___el_arrouch2entre, d’une part, son algérianité (il n’est pas pour rien issu du Constantinois, cette vieille terre numide de l’irrédentisme algérien) et d’autre part sa grande ouverture aux autres et au monde, à des gens et à des valeurs de toutes origines, de toutes confessions, de toutes philosophies, à l’exception du racisme et de la bêtise chauvine : j’ai cru au départ que Mohammed Harbi était un marxiste normé, avant de m’apercevoir qu’il était autant khaldounien ou wéberien, et qu’il avait bien d’autres références encore… Le blocage chauvin et l’étroitesse hargneuse sont aux antipodes de son panorama mental et intellectuel.
   
C’est que Mohammed Harbi est, en même temps, un vrai historien algérien, et un vrai citoyen algérien. Mais il n’a pu, en tant qu’Algérien, réunir ces qualités, que parce qu’il est aussi un primordial citoyen du monde – ce Bürger der Welt que chantait Schiller. C’est que les valeurs qu’il ressent comme devant être pleinement des valeurs algériennes, il ne les dissocie nullement de valeurs plus largement universelles : droits de l’Être humain, combat pour l’égalité hommes-femmes, répulsion pour toutes les formes de discrimination  - donc du colonialisme comme système -, aversion pour l’obscurantisme et le militarisme tels qu’ils se sont épanouis dans tant de régimes autoritaires post-coloniaux, parfois sous la forme de bureaucraties pesantes implacables. Ce n’est pas pour rien que l’un des articles les plus incisifs – et décisifs - de Mohammed Harbi,256464066_small2 dans un livre dirigé par Lucette Valensi, traite de l’assassinat de Ramdane Abbane, le 27 décembre 1957, à Tetouan, en point d’orgue de l’élimination des politiques du CCE – Dahlab et Ben Khedda -, lors de la session du CNRA du Caire en août, en premier anniversaire antithétique de l’historique Congrès de la Soummam.
   
 À des gens de ma génération, formés politiquement dans le combat anticolonialiste, et qui, après 1962, continuèrent encore à sacraliser un FLN qui, de par la justesse intrinsèque de son combat, semblait voué à échapper aux armes de la critique, il a offert la toute première histoire du FLN, en analysant sans complexe la nature et le cheminement du FLN et en le dépeignant sous les couleurs complexes et contrastées qui figurent sur le bouquet de tout travail d’histoire. Autrement dit, c’est grâce à Mohammed Harbi que des gens comme moi ont pu se décomplexer pour étudier l’histoire de l’Algérie, du nationalisme algérien, et notamment du FLN, cela comme tout objet d’histoire, c’est-à-dire dans la dialectisation. Mohammed Harbi m’a mieux aidé à comprendre que, en histoire, tout est dialectique : je savais déjà, de par ma formation et mes antécédents politiques, que, par exemple, le parti bolchévique fut à la fois un authentique mouvement de libération sociale, et une machinerie implacable de pouvoir. Le FLN fut incontestablement un mouvement de libération, tout en relevant de la même complexité et de la même harmonie des contraires.

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Mohammed Harbi est donc pleinement algérien et pleinement universaliste. Enraciné dans le terroir constantinois d’El Harrouch, il a, jeune adolescent, participé au combat libérateur du PPA-MTLD. Il a vibré aux luttes et aux espoirs de son peuple. Mais, jeune cadre brillant du FLN, puis un temps conseiller à la présidence et animateur de Révolution africaine, il a eu très tôt à subir les rigueurs politiques pesant sur son peuple : il fut victime de la répression consécutive au coup d’état militaire du 19 juin 1965. Il connut les mauvais traitements et la prison, puis la résidence surveillée au Sahara, avant de s’évader vers l’Europe. Cette Europe où il était aussi chez lui depuis que, jeune bachelier, il avait débarqué à Paris en 1952-1953. Paris, où il fut jeune militant de l’UGEMA, puis un des dirigeants de la Fédération de France du FLN, avant de se familiariser avec la Belgique et l’Allemagne, où la direction de la Fédération de France s’était repliée au printemps 1958.
   
 Parisien, Mohammed Harbi l’est bien davantage que moi par exemple, et bien plus à l’aise dans ce que Gérard Noiriel dénomme la cage de Faraday parisienne. Au vrai, une double source constituait Mohammed Harbi, et continue à le constituer : d’un côté, celle de l’ancrage familial, celle du terroir constantinois, celle du père, attaché à faire apprendre au jeune Mohammed le Coran au jour le jour, d’un autre côté, celle de ces éveilleurs d’idées que furent tels de ses professeurs au lycée de Skikda. Puis, source multiforme aussi, émanée plus tard du milieu des promo-teurs, à Paris, du mouvement Socialisme ou Barbarie, ou au Caire, à la fin des années cinquante, de la fréquentation de l’élite intellectuelle, si foisonnante et si riche, deraymond l’Égypte contemporaine. Qui n’a pas dégusté un madbût dans un vieux café de la ville d’Ismaïl ignore un des grands plaisirs de la vie. Et il y a des gens qui, grâce à Dieu, savent aussi bien apprécier un grand madbût que savourer un grand Bordeaux. De même, Mohammed Harbi aime également la musique arabo-andalouse (il est de la province des maîtres du Maalouf comme chaykh Raymond (photo ci-contre), comme Sylvain Ghrenassia, comme le chaykh Mohammed El Hadj Fergani), et la musique du terroir populaire ; je l’ai aussi entendu s’enthousiasmer aux chansons du grand poète occitan Claude Marti, et il sait discrètement dire le plaisir qu’il a à écouter le grand classicisme sans fioritures de Joseph Haydn.
   
C’est bien pourtant à Paris que, volens nolens, Harbi s’est durablement acclimaté et enraciné. Ce qui ne l’a pas empêché d’y reconnaître, aussi, la «froideur de l’exil.». Avec la France, au demeurant, ne s’est-elle pas jouée, aussi pour lui, cette partition si originale du rapport fascination-répulsion, qui rythma le tempo de vie de tant d’Algériens de l’élite à l’époque coloniale, et qui fut bien une spécificité algérienne, singulièrement à distance du destin des Tunisiens ou des Marocains ? Donnons la parole à Harbi, qui relate dans ses mémoires une mission  en Belgique à l’été 1956, en compagnie de son compatriote skikdi Messaoud Guedroudj, et en connivence avec le militant anticolonialiste belge Roger Ramackers :
«Un jour de l’été 1956, alors que nous avions des armes à faire entrer en France, il nous présente l’un de ses familiers, le docteur Henri Duchateau, qui devait nous faire passer la frontière sans encombre et nous conduire à Paris. Nous nous arrêtâmes à Reims pour dîner. L’air jovial, Guedroudj, qui avait retrouvé toute son assurance, s’exclama : «Ah ! Que nous sommes bien chez nous !» Ironique, Ramackers s’étonna : «Comment ? Nous avons pris tous ces risques pour te conduire chez toi ? Nous pensions qu’il s’agissait d’un territoire ennemi !»
    Nous avons ri tous les quatre sans prêter plus d’attention à cette curieuse expression. Et pourtant, à bien y réfléchir, un Marocain, un Tunisien l’auraient-ils employée ? Il n’y avait pas, chez l’Algérien, la moindre 202036266x.01.lzzzzzzzéquivoque quant à sa volonté d’indépendance. L’expression résultait plutôt d’un long mariage qui, pour avoir été forcé, n’en avait pas moins produit une sorte de «confusion des sentiments». Ainisi Jacques Berque écrivit-il pendant la guerre : «La France et l’Algérie ? On ne s’est pas entrelacé pendant cent trente ans sans que cela descende très profondément dans les âmes et dans les corps». C’était vrai de notre génération, celle qui a su trancher les liens. Est-ce encore vrai aujourd’hui pour les nouvelles générations ?

 Comme quelques autres nationalistes algériens, Mohammed Harbi fut donc dans un sens, culturellement, un homme des marges, comme d’autres ont pu l’être, géographiquement ou/et culturellement : le héros de l’indépendance italienne, Garibaldi, était de Nice – et Nice n’était pas italophone mais occitanophone -, et Cavour, le bâtisseur politique de l’unité italienne à partir du royaume de Piémont, était issu des marges piémontaises subalpines ; il avait fait ses études à Genève et il maîtrisait moins bien l’italien que le français. Aux marges, encore, comme ces Hébreux du Chœur (le Va07 pensiero !) des Hébreux du Nabucco de Verdi chez qui l’identité s’exprime précisément dans l’exil et par l’exil.
   
En tout cas, Mohammed Harbi a payé le prix fort pour devenir, face au colonialisme, un Algérien libre ; et face au système de pouvoir autori-taire régissant sa société, demeurer encore un Algérien libre. Rendant compte à l’automne 2001, dans Le Monde, du premier volume de ses mémoires publié à La Découverte (Une Vie debout, mémoires politiques), je crus pouvoir donner pour titre à mon article de recension : «Mohammed Harbi. Être au libre au FLN, ou la quadrature du cercle». Il eut le bon goût d’en rire et de ne pas s’en offusquer.
   
Pour autant, le FLN que connut Mohammed Harbi ne fut en rien 9782707130778fsunivoque. Il fut peuplé de gens extrêmement divers : idéologiquement, politiquement, socialement, et plus largement, humainement aussi, il y eut de tout au FLN : il fut au bon sens du terme une très riche auberge espagnole, et il porta en lui plusieurs virtualités. Certes, rien n’aurait radicalement évolué en Algérie sans la commotion des armes mise en branle par les chefs des maquis, peu après reconvertis en hommes d’appareil de pouvoir. Mais rien ne se serait conclu sans ces cadres civils de talent auxquels Mohammed Harbi appartint, lui qui fut, en 1961, notamment, expert aux négociations d’Évian. L’historien sait aujourd’hui que la victoire du FLN ne fut pas une victoire militaire, mais bel et bien une victoire poli-tique, obtenue notamment par le rayonnement du Front acquis dans le monde. Et ce rayonnement, des gens comme Mohammed Harbi œuvrèrent  sans relâche pour son avènement. C’est donc aussi parce que des hommes comme lui ont su naviguer sur le grand large, qu’ils ont été d’authentiques internationalistes, qu’ils furent par le fait même de valeureux nationalistes.
   
 Et toute la complexité qui a constitué et constitue encore Mohammed Harbi, a aidé, aussi, à bâtir sa stature d’historien. Car Mohammed Harbi est bien un historien vrai. Il a certes travaillé en partie à partir de souvenirs personnels et de témoignages oraux, en partie grâce à des documents que, acteur de l’Histoire, il a inlassablement photocopiés avant d’en faire don aux Archives nationales algériennes, et encore grâce à ces archives, françaises et algériennes, qui s’ouvrent encore trop frileusement pour contenter les historiens. Il est, rappelons le, l’auteur, de ce maître livre de documents qu’il a intitulé Les Archives de la Révolution algérienne. Dans son travail de recherche historique, entrepris notamment dans la revue Sou’al, Mohammed Harbi s’est soumis comme tout historien à la critique externe et à la critique interne des documents. Car un document – oral ou écrit - ne dit jamais la vérité en soi ; il dit une vérité et il doit, pour cela, être analysé, étudié dans ses conditions de production et dans les intentions de cette production, et aussi soumis autant que possible à la règle de la confrontation des documents entre eux : un témoin, volontairement ou involontairement, a toujours tendance à reconstruire le passé selon  son itinéraire personnel, ses intérêts et son ambition.

Il faut donc d’autant plus se méfier des témoins qu’ils sont davantage des hommes de pouvoir, ou à l’inverse parce qu’ils ont été frustrés du pouvoir. En tout cas, par exemple, ce n’est pas parce qu’un président de la République dit quelque chose sur l’Histoire que ce quelque chose est vrai ; et il y a même de grandes chances pour que ce soit faux. Ce n’est pas parce que la législateur français a pu énoncer des aspects «positifs» de la colonisation française qu’il faut lui emboîter le pas. L’historien ne se pose d’ailleurs jamais la question du «positif» et du «négatif» en histoire, car il lui incombe de rendre compte au premier chef  de toute la complexité du divers historique, lequel ne se réduit jamais à des tableaux en noir ou blanc ; mais àdoc_6 une riche palette où l’impressionnisme aura toutes chances d’être plus vrai que le réalisme.
   
 De ce point de vue, Mohammed Harbi a rempli avec sérieux, opiniâtreté et modestie, son  contrat d’historien, tant à l’égard de l’Algérie, son pays, sa nation, qu’à l’égard de tous les humains avides de connaître l’Histoire. Et lui-même n’aurait pu être l’historien qu’il a été et reste encore pour notre bonheur sans toute la richesse et la diversité qui ont composé sa vie d’homme dans l’Histoire, acteur de l’histoire qui s’est faite, inséparable de sa citoyenneté algérienne, avant de devenir une figure-clé de l’historiographie contemporaine.

Gilbert Meynier

 

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- 1954 : la guerre commence en Algérie (éd. Complexe, 1999)













 

 


document : déclaration de Mohammed Harbi, 26 octobre 1990



Consolider la démocratie,

préparer l'Algérie et le Maghreb

à entrer dans le XXIe siècle

 

 Après dix-sept ans d'exil, précédés de plusieurs années de prison sans jugement, je peux retrouver mon pays, en toute liberté.
Tout au long de cette épreuve, j'ai refusé les offres d'émissaires de l'État venus me proposer de troquer des privilèges contre le renoncement à mes droits. J'estimais, j'estime encore, que la démission morale commence avec l'acceptation de placer le droit de l'État au-dessus de celui des citoyens.
Je milite depuis quarante-deux ans. Même quand les circonstances exceptionnelles – guerre d'indépendance, luttes civiles – m'ont contraint à des détours, j'ai toujours défendu le droit pour tous, et, d'abord pour les adversaires, de penser autrement.

 

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Mohammed Harbi (à droite) et Saad Dahlab,
ministre des Affaires étrangères du GPRA, au Caire en 1961

L'histoire en mouvement a fait de moi un militant et un dirigeant du FLN de 1955 à 1965. À ce titre, je partage certaines erreurs de cette période, celles que je combattais déjà : liquidations physiques des adversaires politiques, attentats aveugles et tortures… nationalisation des petits commerces, etc., et celles que je me reconnais aujourd'hui, un certain romantisme, une transfiguration de la réalité au nom du peuple ou de la classe ouvrière.

Le 19 juin 1965, après le coup d'État du colonel Boumedienne, j'ai pris acte de l'échec de mes efforts. La contradiction entre mon analyse conceptuelle qui postulait l'évolution vers un système de type bureaucratique, et mon but politique, rénover le FLN, m'apparut clairement. Je me suis alors délesté de mes illusions et j'ai décidé de ne plus participer à un jeu politique fondamentalement corrompu. J'ai alors renoncé à un type d'action, qui me paraissait dérisoire, dans un système où on m'offrait d'être ministre, ambassadeur, directeur de société mais jamais véritablement citoyen.

 Ce système, qui triomphait avec le coup d'État du 19 juin, était présent dans toutes les politiques des directions du FLN depuis sa fondation. Jamais une mesure prise en apparence collectivement ne l'a été réellement. Toujours des manœuvres subreptices préparaient les décisions et ne servaient qu'à consacrer la manipulation.
Les adversaires du FLN étaient à son image. Les discours différaient mais les pratiques étaient les mêmes. À travers ces pratiques, c'est le rapport de toute notre société à la liberté qui est posé.

Notre pays a besoin d'une réforme intellectuelle et morale, d'une réflexion sur soi qui cesse d'imputer tous nos maux aux dynamiques du dehors. La fascination pour le pouvoir, l'aspiration à la puissance, l'identification aveugle à la collectivité, le mépris du travail et des faibles, l'admiration pour les modèles d'autorité et les hommes forts, enfin, sont des obstacles dont nous devons prendre conscience si nous voulons créer un climat propice à la démocratie.

 Être démocrate, ce n'est ni méconnaître les droits de l'individu, ni avaliser sans esprit critique les options de la majorité.
Être démocrate, pour moi, n'a jamais été contraire à mon engagement socialiste. Socialiste j'étais et je le reste. Mais que faut-il entendre par là ? La possession d'un savoir scientifique de l'Histoire de la société ? Certainement pas. Mais un engagement politique et moral contre un monde caractérisé par la séparation entre riches et pauvres, oppresseurs et opprimés, dirigeants et dirigés, les uns possédant la richesse, la culture et le pouvoir, les autres démunis ou exclus de ces privilèges. Le socialisme vit et vivra partout où persiste l'exploitation du travail. L'expérience algérienne s'est réclamée de cet idéal mais en mettant la classe ouvrière sous surveillance et en coulant le capitalisme bureaucratique dans le moule du vocabulaire socialiste.

Mes textes nombreux l'attestent. Je n'ai jamais vu dans l'étatisation telle que l'Union soviétique l'offrait, un modèle à prendre. Je n'ai pas cru, non plus, que seule la propriété privée correspondait à l'économie de marché. On comprendra mieux, dès lors, pourquoi la privatisation n'est pas à mes yeux une panacée.
La médecine de choc des recettes libérales pénalise les plus démunis, réduit à néant leur pouvoir d'achat, génère l'exclusion et risque, si l'on n'y prend garde, de compromettre l'autonomie nationale de décision. Tout se passe comme si la politique du gouvernement ne défait des nœuds que pour en nouer d'autres. Si le tissu social continue à se déchirer en profondeur, si le sort des classes populaires continue à se dégrader, nous courons droit vers des luttes civiles préjudiciables à tous.

 Jamais les tâches de réflexion n'ont été aussi lourdes et difficiles. Notre société est confrontée à des questions majeures qui relèvent de la représentation que lui donne une vision mythique du passé. Si nous ne voulons pas que le tribalisme politique devienne notre lot quotidien et mette en péril notre unité, il nous faut le repenser. Notre peuple, ce devrait être une banalité de le dire, ne correspond pas à l'image qu'en donne l'idéologie nationale des années 1930 qui était le reflet inversé de l'idéologie coloniale. C'est là un regard sur l'histoire, non l'histoire elle-même.

Les repères d'identité que nous ont transmis nos aînés ont inscrit le religieux au cœur du politique et ont hypothéqué l'un et l'autre. Ils nous empêchent de nous tourner vers l'avenir et de créer une culture algérienne nouvelle à partir de notre diversité. Ils nous incitent à confondre État, communauté religieuse et nation, à ne pas distinguer le citoyen du croyant et à refuser aux femmes le droit à l'égalité avec les hommes. Or, la nation, c'est la société de tous les Algériens, c'est la société civile dans toutes ses composantes.

L'Algérie existe et vit mais l'algérianité n'est pas donnée une fois pour toutes. Elle est à inventer dans la bataille de tous les jours.
Dans le cadre d'un Maghreb uni, j'appelle tous mes compatriotes à y contribuer, à le faire sans a priori partisan et à s'orienter vers un large rassemblement politique et social pour consolider la démocratie et faire face aux grands enjeux mondiaux ; en un mot préparer l'Algérie et le Maghreb à entrer dans le XXIe siècle.

Mohammed Harbi
Le 26 octobre 1990

 

* Ce texte, dactylographié, m'a été transmis par Mohammed Harbi le 15 février 1991. Michel Renard



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