samedi 29 juin 2019

Bouda Etemad, La possession du monde (2000), par Daniel Rivet, Olivier Pétré-Grenouilleau, Hubert Bonin, Guy Caire

Bouda Etemad, Possession, couv

 

Bouda Etemad,

La possession du monde (2000)

par Daniel Rivet, Olivier Pétré-Grenouilleau, Hubert Bonin, Guy Caire

 

Bouda Etemad est né en 1949 et a enseigné à l'université de Lausanne (Suisse). Il appartient au courant des historiens de la colonisation qui veulent appréhender le phénomène dans toute son amplitude, ses logiques diverses et ses ressorts profonds (surtout démographiques, mais pas seulement), moins attachés aux effets de mode des études «post-coloniales» voire même «décoloniales» que toute la cohorte des social scientist qui ont délaissé la rigueur historienne pour les narco-rivages de l'idéologie et de la morale.

Les travaux de Bouda Etemad voisinent donc avec ceux de Paul Bairoch (1930-1999) qui enseignait à Genève, avec ceux d'Eric Hobsbawm (1917-2012), de Pierre Chaunu (Conquête et exploitation des nouveaux mondes, 1969), de Yvan-Georges Paillard (1928-2007), de Jacques Marseille (1945-2010), de Daniel Lefeuvre (1951-2013) ; de Christopher Alan Bayly, d'Hubert Bonin, et de Jacques Frémeaux (avec notamment : Les empires coloniaux dans le processus de mondialisation, 2002, réédité en 2012 sous le titre : Les empires coloniaux. Une histoire-Monde ; et : De quoi fut fait l'empire : les guerres coloniales au XIXe siècle, en 2010).

La parution, l'année 2000, de La Possession du monde. Poids et mesures de la colonisation (éditions Complexe), a suscité plusieurs comptes rendus critiques qui ont souligné la singularité de ses thèses.

 

Bouda Etemad, Possession, couv

Daniel Rivet

Cet essai pour opérer «une pesée de la colonisation et de la décolonisation» réintroduit dans la compréhension du rapport Europe/reste du monde, du XVIIIe au XXe siècle, la part décisive des facteurs technologiques et du fait démographique sous-estimée dans la plupart des ouvrages faisant autorité sur la question. Bouda Etemad s’inscrit dans le sillage du Genevois Paul Bairoch et d’historiens anglo-saxons ou nordiques trop peu connus du lecteur français : D.R. Headrick, G. Parker, H.L. Wesseling.

Le premier volet de l’ouvrage est neuf et stimulant. Etemad met en relief l’«extraordinaire faculté à économiser à l’économie» qui caractérisa les Européens. Preuve en est la minceur des crédits et des effectifs engagés dans les conquêtes coloniales. Le coût de la conquête se ramène à 0,2% ou 0,3% du PNB de l’Europe coloniale de 1850 à 1914 : ce furent «des empires acquis à des prix de solde». L’auteur démontre de manière convaincante que les «outils d’empire» (technique d’armement, médecine coloniale, moyens de transports) ont plus contribué à garder, (re)repeupler et exploiter les colonies qu’à les acquérir.

L'Europe a conquis avec des outils préindustriels

La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la France ont conquis l’Inde, l’Indonésie, l’Algérie avec des techniques préindustrielles et en exploitant au mieux la décadence de l’empire moghol, du royaume javanais et du beylick ottoman. Sauf pour l’Afrique noire après 1880, Etemad relativise l’impact de la quinine sur l’accélération de la maîtrise du monde par l’Europe. En réalité, l’Angleterre et les Pays-Bas, mais guère la France, usaient déjà auparavant, de techniques d’acclimatation de l’«homme blanc» efficientes avant la généralisation de l’écorce de quinquina, qui présupposait sa culture en grand dans des plantations à Java et non plus sa cueillette dans la montagne andine. Mais c’est la quinine qui permit le décollage des plantations en Inde et à Java, qui étaient, avant son emploi généralisé, des mouroirs de coolies plus ou moins autoritairement déplacés.

De même, Etemad fait ressorti la minceur, somme toute, des pertes humaines enregistrées par les armées coloniales. Il évalue celles-ci entre 280 000 et 300 000 sur un siècle et demi de guerres coloniales, dont la majorité par maladie. C’est peu si l’on compare avec la guerre de Crimée, qui occasionna 250 000 morts. S’il estime à 90 000 morts le total des pertes des troupes indigènes qui, sauf pour la conquête de l’Algérie, jouèrent un rôle toujours décisif et furent moins éprouvées par les fièvres locales, il se garde de quantifier les coupes sombres opérées au sein des populations autochtones par les guerres de conquête et des débuts de la colonisation. En Inde et en Indochine au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, comme en A.E.F. au début du XXe siècle, se produisit une modification subreptice de l’écologie pathologique (disease ecology) qui reproduisit, en heureusement atténué, le drame de l’Amérique indienne au XVIe siècle.

L’infériorité numérique des Européens est la cause première de la fin des empires

Le deuxième versant de ce livre aborde des rivages plus familiers. Etemad prend pour instruments de mesure les superficies et populations coloniales à différents seuils : 1760, 1830, 1880 et 1938. Et il s’essaie à mesurer «l’ampleur d’engouffrement» de l’histoire mondiale (coloniale) dans les sociétés colonisées. Trois portraits croisés d’empires (1760-1830, 1830-1880, 1880-1940) se succèdent et tournent au précis d’histoire coloniale croqué lestement. L’intérêt rebondit au dernier chapitre consacré à la décolonisation, relue à la lumière vive de l’analyse démographique. Les «Blancs» constituent, en 1938, 0,4% des populations sous domination formelle des puissances coloniales, dont le Japon et les États-Unis.

L’infériorité numérique des Européens est bien la cause première de la fin des empires. In fine, l’auteur dresse un bilan circonstancié des pertes humaines des trois «sales guerres » de décolonisation (Indochine, Algérie, Angola et Mozambique) : 75 000 morts du côté colonial, 850 000 du côté indigène. Et il chiffre avec non moins de précision le bilan des déplacements de population, qui ne se résument pas au repliement sur les métropoles des «rapatriés» et «expatriés».

En résumé, un livre à conseiller pour une première approche du fait colonial, qui redonne à l’entreprise impériale son poids spécifique grâce à 28 tableaux s’essayant à arpenter les terres et compter les têtes, et dégage le caractère propre de chaque puissance colonisatrice. Topique et piquant se révèle ainsi le parallèle établi entre l’expédition anglaise montée avec force précautions hygiénistes contre les Ashanti au Ghana, en 1873, et celles poursuivies sans outillage sanitaire adéquat par la France coloniale contre le royaume d’Abomey en 1892 et Madagascar en 1895. D’un côté, une guerre d’ingénieurs et de médecins, où 6 000 porteurs «déchargèrent» 2 554 soldats anglais qui enregistrèrent 48 morts par maladie. De l’autre, des aventures qui tournèrent à la catastrophe sanitaire : 5 725 morts par maladie à Madagascar où les troupiers furent astreints au port de sacs qui excédaient les 30 kilos. Ménager «l’homme blanc» fut bien le secret de fabrique de l’empire britannique, en contrepoint duquel l’empire français fut longtemps pâle figure.

Daniel Rivet
Vingtième Siècle, revue d'histoire,
2000, n° 68, p. 151-153 (source).

 

 

Bouda Etemad, Possession, couv

Olivier Pétré-Grenouilleau

Les ouvrages traitant des causes et des conséquences de la colonisation sont extrêmement nombreux. Ceux permettant de saisir comment des nations, parfois petites, ont su se constituer de vastes empires coloniaux sont beaucoup plus rares. C’est à cette question essentielle des outils de la colonisation que s’attache ici Bouda Etemad, dans un livre magistral qui fera date.

L’ouvrage se compose de deux grandes parties. La première est consacrée aux hommes, c’est-à-dire au coût humain des conquêtes coloniales. L’auteur y montre tout d’abord combien les régions tropicales étaient naturellement hostiles à l’homme blanc, notamment du fait du paludisme. L’Afrique occidentale mérita longtemps l’appellation de «tombeau de l’homme blanc», et ce n’est pas un hasard si, dans les années 1970, les autorités du Sierra Leone proposèrent de «créer une Médaille du Moustique, en hommage à l’insecte qui a empêché l’homme blanc de faire de leur patrie une autre Rhodésie».

Dans ces conditions, faut-il faire de la «médecine d’émigration» un «outil d’empire», comme on l’a longtemps pensé ? Pas forcément, nous dit en substance l’auteur, au détour d’une analyse particulièrement fine. La mortalité des blancs sous les tropiques commença en effet à diminuer assez tôt, dès les années 1840, grâce à des précautions parfois très simples, et donc bien avant l’époque des progrès spectaculaires de la médecine occidentale. Les avancées médicales, et notamment l’emploi de la fameuse «écorce de jésuite» (quinine), auquel est consacré le chapitre 2, jouèrent, de plus, un rôle assez faible dans la conquête de l’Afrique, notamment pour les Français.

L’«extraordinaire capacité de l’Européen à coloniser à l’économie»

Du fait de réticences psychologiques, ceux-ci ne surent en effet guère utiliser à bon escient les produits alors connus, préférant un usage curatif à une utilisation préventive.

D’où des pertes souvent bien supérieures à ce qu’elles auraient pu être, aussi bien au Dahomey qu’à Madagascar. C’est donc surtout «une fois achevée la constitution des empires» que la médecine coloniale permit réellement de limiter le coût en vies humaines du côté des colonisateurs. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, «les armées coloniales ont compté beaucoup plus de morts par maladie que par combat». L’«extraordinaire capacité de l’Européen à coloniser à l’économie» est ainsi «née d’une nécessité. Celle de limiter le coût humain de la colonisation».

Comme le dit B. Etemad, l’Afrique et l’Asie furent «conquises par elles-mêmes», du fait d’un recours massif aux troupes indigènes. Un Mangin pouvait donc écrire, en 1909 : «Dans toutes nos possessions d’Afrique occidentale et du Congo-Tchad, il n’existe comme troupe européenne qu’un seul bataillon (450 hommes) en garnison à Dakar pour la défense de ce point d’appui de la flotte», alors qu’environ quatorze millions d’Africains habitent la région. La présence militaire occidentale est «environ vingt fois moins élevée dans les colonies que dans les métropoles», et seulement «six fois moins si l’on inclut dans le calcul les troupes indigènes».

Si l’on ajoute que la charge financière des conquêtes fut en fait imposée aux colonisés, on pourra conclure, comme le fait l’auteur (à la suite de V. G. Kiernan), que la plupart des empires furent «acquis à des prix de solde». Bouda Etemad estime que toutes les guerres de conquête coloniale entreprises entre les années 1850 et 1914 auraient coûté 3 à 4 milliards de dollars, «soit 0,2 à 0,3% du PNB de l’Europe colonisatrice». À titre de comparaison, la seule guerre anglo-boer (1899-1902), opposant près de 500000 soldats anglais à environ 90000 Boers, coûta à l’Angleterre plus d’un milliard de dollars.

L’Afrique noire mise à part, la supériorité de l’armement européen ne joua qu’un rôle modeste dans ce vaste processus. En Inde, comme en de nombreuses autres régions, d’autres facteurs furent beaucoup plus importants : la qualité du commandement militaire, la stricte discipline imposée aux troupes, le recours à d’abondantes ressources financières, le soutien du gouvernement (…), mais aussi (…) le fractionnement des élites» locales. Grâce aux troupes indigènes, les colonisateurs purent même, en certaines occasions, bénéficier d’une supériorité numérique.

Une analyse véritablement comparée des différents empires coloniaux

Du côté du coût humain, entre 1750 et 1913, 280 000 à 300 000 soldats occidentaux périrent en Afrique et en Asie, pour la conquête de 34 millions de km2 et l’assujettissement de 534 millions d’«indigènes». L’effort ainsi consenti fut sans aucun doute bien moindre que celui nécessaire à la conquête et à l’exploitation du nouveau monde, et bien inférieur aux pertes subies par les populations d’Afrique et d’Asie. Les Européens, en effet, «combattent pour tuer». En Inde, les guerres de conquête firent huit à dix fois plus de victimes du côté des États indiens que des Britanniques. Les pertes civiles furent encore plus importantes (environ 95% du total). Dans «certains cas (Algérie, Océanie, Afrique centrale), le décrochage démographique est clairement lié au déferlement des calamités causées par l’invasion européenne. Dans d’autres (Inde, Indochine), la colonisation aggrave à un degré jusqu’alors inconnu l’action des forces de mort classiques», notamment en accentuant le brassage des populations, et donc la généralisation des maladies endogènes.

Au total, entre 25 et 60 millions d’Africains et d’Asiatiques disparurent du fait de la colonisation. Les conséquences démographiques de la période coloniale (travail forcé, mais aussi progrès spectaculaires du taux d’accroissement naturel) ne sont par contre pas prises en compte. Mais cela est logique, l’auteur centrant son étude sur la phase de conquête coloniale. Tout aussi documentée que la première, la seconde partie de l’ouvrage est consacrée à une analyse véritablement comparée des différents empires coloniaux (espagnol, portugais, anglais, britannique, français, néerlandais, belge, allemand, italien, américain et japonais).

Établir leur «taille», en superficie et en nombre d’habitants, n’est guère aisé, car les rythmes et la nature de l’expansion coloniale ont évolué. Aussi utilise-t-on souvent en toute confiance des chiffres mal établis. Bouda Etemad a collecté et vérifié plus de 1300 données chiffrées afin de clarifier les choses. Grâce à lui, on dispose désormais du meilleur recensement possible (chap. 6, p. 141-166).

La question des rythmes et de l’ampleur de la colonisation est discutée dans le chapitre 7, avec tout autant de finesse, en comparant les choses à partir de cinq époques charnières dont le choix est très rigoureusement justifié : 1750, 1830, 1880, 1913, 1938. Il est impossible de résumer l’importance de l’apport factuel de ce chapitre qui aborde le sujet à toutes les échelles possibles (globale, régionale, nationale). Les chapitres 8 à 10 sont consacrés à des «portraits croisés d’empires». Le premier pour la période 1750-1830, le second pour les années 1830-1880, le dernier pour la phase comprise entre 1880 et 1938.

Ces pages sont à l’image de toutes celles du livre : minutieuses et détaillées, sobres, élégantes et fluides. Un dernier chapitre est consacré au «temps des décolonisations», c’est-à-dire à leur coût humain et à leurs conséquences démographiques. Des annexes statistiques, une bibliographie, un index des lieux et des noms complètent le tout. Au total, la masse d’informations rigoureusement collectées et construites suffirait à elle seule à faire de ce livre une grande réussite. Mais cet ouvrage est beaucoup plus que cela.

C’est une étude majeure qui nous permet de mieux saisir ce que fut l’aventure coloniale, sa nature, ses logiques, et ses rythmes. La vieille et toujours essentielle question des écarts de développement est ainsi revisitée. Et l’on voit que ce n’est généralement pas grâce à son «avance» que l’Occident put coloniser, mais plutôt grâce à une meilleure utilisation de ses hommes, à l’aide des troupes coloniales et à la désunion des élites «indigènes».

Entre autres exemples d’apports importants, soulignons également l’accent judicieusement mis sur la période 1750-1830. Trop souvent négligée en matière d’histoire coloniale, elle est ici replacée à sa juste valeur. En digne et brillant héritier spirituel du regretté Paul Bairoch, Bouda Etemad nous livre ici une grande leçon d’histoire issue du mariage parfaitement réussi entre un style élégant, une réflexion profonde, une maîtrise exemplaire de l’outil statistique et une humilité qui n’appartient qu’aux plus grands.

Olivier Pétré-Grenouilleau
Revue d'histoire moderne et contemporaine
2004, n° 51/1, p. 210. (source)

 

 Bouda Etemad, Possession, couv

Hubert Bonin

Notre collègue de Lausanne a lancé un pari hardi: apprécier quantitativement les aspects (démographiques surtout) de la colonisation contemporaine, sans tenir compte des récits de conquête ou de décolonisation, des valeurs et idéologies, des héros ou masses. Chez cet arpenteur des chiffres d'outre-mer, c'est la loi du nombre !

Il admet lui-même que ce pari est perdu dans beaucoup de domaines, faute de statistiques fiables: on mesure mal les effets des maladies, les victimes parmi les indigènes, et même les populations, faute de moyens et aussi parce que les autochtones redoutaient d'être soumis au fisc, à la conscription ou au travail forcé et donc rechignaient à fournir les détails nécessaires...

Cela dit, la démarche est systématique et méticuleuse ; une culture énorme permet de brasser de vastes sources, à l’échelle de deux (voire trois) siècles et du monde, et si le propos est rigoureux, il n'est jamais tristement encyclopédique car les analyses sont souvent relevées et fines. Bouda Etemad fait se succéder en réalité des «essais» documentés où il tente d'accéder à des hypothèses solides.

La maigreur des effectifs européens outre-mer

Le livre s'ouvre par un riche dossier consacré à la mortalité ; il rassemble des données variées sur les sources de mortalité parmi les colons, mais, paradoxalement, indique que le freinage des décès a devancé les progrès médicaux en raison de règles de vie sanitaires et de précautions hygiéniques de bon sens ; un chapitre est même consacré à la diffusion et à l'économie de la quinine (avec les plantations hollandaises et britanniques en Asie à partir des années 1860). Les difficultés des colons à tout simplement survivre outre-mer expliquent que «l'Asie et l'Afrique [aient été] conquises par elles-mêmes», grâce aux troupes indigènes dont Bouda Etemad effectue un calcul précis  qui bouscule les idées reçues tant ses tableaux prouvent la maigreur des effectifs européens outre-mer (2% des 18 000 soldats au Congo belge en 1913) - sauf pendant la conquête de l'Algérie en 1830-1860 (37 000 métropolitains en 1857 pour conquérir la Kabylie) ou pendant la guerre des Boers au tournant du XXe siècle (450 000 Européens sur 500 000 soldats).

Aussi son estimation des pertes subies pendant la conquête débouche-t-elle sur des effectifs là aussi faibles du côté des troupes d'origine européenne, puisque les troupes indigènes dirigées par le conquérant subissent les principales pertes. Bouda Etemad, avec finesse, pratique l'histoire militaire pour évaluer le type de guerre de conquête qui a pu s'accompagner de plus ou moins de victimes (3 800 au Maroc en 1901-1914, 2 000 en Tunisie, 5 000 à Madagascar, par exemple). Froidement, il estime que, pour accéder au contrôle de 534 millions de «colonisés», 300 000 blancs seraient morts pendant les guerres de conquête entre 1750 et 1912, dont beaucoup en Inde et en Algérie - ici, avec une majorité due aux maladies, au choléra notamment - un premier signe de l’inadaptation des troupes françaises au monde algérien...

Véritable médecin légiste de la colonisation, Bouda Etemad a entrepris d'évaluer les pertes subies par les colonisés pendant la conquête ; mais les horreurs de la guerre (politique de la terre brûlée et pacification en Algérie française ou au Kenya allemand ; effets des armements modernes, comme la mitrailleuse) sont en fait secondaires par rapport aux retombées des combats sur les populations civiles, et surtout à celles de la dislocation des équilibres socio-économiques par la pénétration européenne et les combats : la malaria dévorerait ainsi des millions d'Indiens, les épidémies se multiplient, etc.

Le deuxième ensemble du livre, la mesure des territoires, est beaucoup moins passionnant, car plus banal et terne... Bouda Etemad chiffre les étendues des empires, leur population, jauge chaque empire national et établit des types de colonisation en fonction de la population - seulement 24 000 Européens au Congo belge en 1938 ! II scrute aussi le rapatriement des ex-colons lors du mouvement d'indépendance (de 3,3 à 4 millions entre 1945 et 1975, de 5,4 à 6,8 millions avec les indigènes qui ont gagné leur métropole). Bien qu'important en volume, cet ensemble nous semble peu novateur par rapport au premier, si passionnant et tonique.

Sans rien enlever aux éminentes qualités de ce livre, une ultime remarque vise à déterminer des lacunes... L'historien économiste aurait souhaité que l'historien démographe puisse se livrer à une étude des retombées de la colonisation sur le «niveau de vie» des populations, que ce soit du côté des colonisés (européanisation, scolarisation, urbanisation, emplois dans l'économie de plantation et l'agriculture commerciale, dans les rares usines et dans les ports, etc.) ou du côté des métropoles : revenus captés, nombre d'emplois directs ou indirects (vie maritime et portuaire, industries des produits coloniaux, retombées sur le textile et les industries fabriquant l'approvisionnement de l'outre-mer) - en un complément démographique des analyses de Jacques Marseille sur les retombées économiques de la colonisation sur la France, par exemple. Ce sera pour un autre volume, car Bouda Etemad a confirmé par ce livre son aptitude à prendre à bras le corps de vastes enjeux de réflexion à l'échelle du monde, dans la lignée du pôle historique des rives du Léman !

Hubert Bonin, Bordeaux
Revue suisse d’histoire, 2002, n° 52
(source)

 

 

 Bouda Etemad, Possession, couv

Guy Caire

Il y a plusieurs façons de traiter de la colonisation. On peut s’intéresser à ses causes, ce qui est généralement le point de vue des historiens. On peut aussi en décrire les conséquences pour les colonisés, ce qui a généralement retenu l’attention des économistes. Ici c’est une troisième optique qui se trouve adoptée, scruter les modalités de ce processus massif qui a concerné 70% des terres immergées (sic ! corriger par : terre émergées) et fait que 70% de la population mondiale a, de nos jours, un passé colonial.

Le titre de l’ouvrage indique bien dans quel point de vue on se situe, celui des colonisateurs qui se sont rendus maîtres («possession») des territoires et des hommes ; le sous-titre précise la méthode qui sera adoptée : quel a été le prix à payer (« poids») pour cette conquête ? quelle emprise en est résultée ? («mesures») ? D’où le clivage de l’ouvrage en deux parties.

Intitulée «Outils d’empire et coûts humains des conquêtes coloniales», la première partie s’efforce de remplir la colonne «débit» d’un bilan. Les Tropiques ont été longtemps un mouroir, l’Afrique en particulier s’est présentée comme le «tombeau de l’homme blanc», paludisme, fièvre jaune, choléra conjuguant leurs effets pour déboucher sur les hécatombes que recense le tableau 31, jusqu’à ce que le quinquina puis la quinine soient utilisés comme traitement préventif ou curatif. Force a donc été de recourir, pour la conquête coloniale, à des troupes indigènes, «économisant un facteur rare» (p. 73) ; les troupes coloniales représentant quelque 500 000 hommes seront ainsi constituées à concurrence de 70% d’indigènes.

Pertes européennes limitées

Les pertes européennes pourront dès lors être limitées (moins de 1 000 pour l’Afrique occidentale, moyennes entre 1 000 et 10 000 pour les autres territoires africains, élevés à plus de 10 000 dans le cas de l’Algérie, de l’Inde, de l’Indonésie ou de l’Indochine), soit au total environ 290 000 hommes pour soumettre 534 millions d’individus. Alors que les guerres continentales du XIXe siècle avaient coûté 2 millions de morts, on voit ainsi que le «conquérant blanc sait fonctionner à l’économie en Afrique et en Asie» (p. 108). Les techniques d’armement qui assurent la puissance du feu, mais aussi les moyens de transport (trains, navires à vapeur), du télégraphe et surtout une adaptation réfléchie des techniques de combat (rapidité et mobilité des colonnes légèrement équipées), ont été les facteurs de cett efficacité. Les pertes indigènes ont été, elles , tragiquement plus élevées : 90 000 à 100 000 militaires dans les troupes coloniales, 900 000 chez les défenseurs autochtones, 50 à 60 millions chez les civils…

Intitulée de manière sobre «Superficies et populations colonisées », la seconde partie de l’ouvrage s’intéresse aux territoires et aux hommes ; en effet «la valeur d’un territoire annexé étant fonction de son poids en kilomètres carrés et en têtes d’habitants, le colonisateur se fait arpenteur et recenseur» (p. 141). Certes la mesure est difficile tant en raison des pratiques (recensements, extrapolations à partir de comptages partiels ou simples estimations) que parce que l’emprise coloniale a varié dans le temps et l’espace, comme le montre le tableau p. 150-151 ; il faut en effet distinguer les XVe-XVIIIe siècles où ne sont concernées que l’Amérique et près partiellement l’Asie, et la période postérieure à la révolution industrielle où la colonisation se déplace vers l’Asie et l’Afrique, les superficies colonisées passant de 3 à 22% des habitants de la planète. On peut dresser des «portraits croisés d’empires» en découpant trois phases.

De 1760 à 1830, l’Amérique, colonie de peuplement, est chassée de la scène coloniale, la Grande-Bretagne se console de cette perte par la main mise sur l’Inde, l’Espagne conserve quelques beaux restes, le Portugal perd le Brésil mais se rabat sur l’Afrique et l’Asie, la France voit l’effritement de son domaine colonial jusqu’à sa quasi-disparition en 1811, les emprises territoriales des Pays-Bas demeurent fragiles.

De 1830 à 1880, la Grande-Bretagne conserve sa suprématie territoriale, les Pays-Bas mettent Java en coupe réglée avec le système des cultures mis en place par Van der Bosch, la France se lance dans la conquête longue et difficile de l’Algérie et s’implante au Sénégal, dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est.

De 1880 à 1938, se succèdent l’impérialisme triomphant et l’apogée colonial. Le nombre des colonisateurs double, contribuant au «coloriage» de l’Afrique sur les mappemondes ; on peut suivre, sur une série de tableaux, l’emprise territoriale et démographique des anciens colonisateurs : Grande-Bretagne, France, Pays-Bas, Portugal ; apparaissent de nouveaux venus, la Belgique avec la prise de possession du Congo par Léopold II, l’«emprise météorologique» (p. 245) de l’Allemagne entre 1884 et 1919, la colonisation «démographique» de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque par l’Italie ; surgissent aussi des colonisateurs non européens : Japon (Corée, Taïwan), les États-Unis qui, refusant le vocable de colonies, annexent une série de territoires d’outre-mer.

Vient, enfin, après la Seconde Guerre mondiale, le temps des décolonisations, arrachées dans le sang, octroyées par négociation ou consenties sous la pression internationale ; interviendront alors les rapatriements d’expatriés qui, ne représentant que 0,6% des populations des colonies d’exploitation, étaient des «isolats» plus que des communautés (p. 266).

De lecture agréable, nourri de données statistiques à la manière de Paul Bairoch, à qui l’auteur témoigne de sa gratitude, accompagné de nombreuses références statistiques, publié avec l’appui du Fonds national suisse de la recherche scientifique et de l’université de Lausanne, cet ouvrage, qui s’inscrit dans la longue durée et fait recours à la méthode comparative, gagne à être lu. Il a notamment le mérite de nous montrer la nécessité de rompre avec les mythes et de restituer à la colonisation ses véritables dimensions.

Guy Caire
Revue Tiers Monde, 2002,
n° 171, p 707-708
(source)

 

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Bouda Etemad, Possession, couv 

 

Sommaire du livre La Possession du monde. Poids et mesures de la colonisation.

 

Bouda Etemad, Possession, sommaire (1)

Bouda Etemad, Possession, sommaire (2)

Bouda Etemad, Possession, sommaire (3)

 

Bouda Etemad, portrait jpg
Bouda Etemad

 

 

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vendredi 28 juin 2019

idéologies décoloniales, post-coloniales, mémorielles et courants historiographiques

profanation statue Cecil Rodes, université du Cap
profanation de la statue de Cecil Rhodes à l'universiuté du Cap

 

idéologies

décoloniales, post-coloniales,

concurrences mémorielles

dans le cours de l'historiographie

 

 

liste d'articles sur Études Coloniales

 

  • La gauche et la race : ambivalences et connivences, par Manuel Boucher (26 décembre 2018) [lire]
  • Ces militants décoloniaux qui veulent «démétisser» l'Amérique latine. La hara-kiri des antiracistes du Nouveau Monde, par Jérôme Blanchet-Gravel (24 juin 2019) [lire]

pow-pow

  • Les décoloniaux sont en contradiction flagrante avec les valeurs de la gauche, interview de Manuel Boucher [lire]
  • Le «décolonialisme», une stratégie hégémonique, appel de 80 intellectuels (novembre 2018) [lire]
  • Réponse à trois historiens  : Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel, par Guy Pervillé (novembre 2008) [lire]
  • Une vraie contorsion au sujet des mémoires, par Nathalie Galesne [lire]
  • Au sujet d'un livre de Benjamin Stora, La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial, par Jean-Pierre Renaud [lire]
  • L'envahissante guerre des mémoires, à propos des livres de Benjamin Stora et d'Éric Savarèse, par Claude Liauzu [lire]
  •  Appel des juristes contres les lois mémorielles (2006) [lire]
  •  Une tyrannie des mémoires, par Claude Liauzu [lire]
  •  La France perd la mémoire. Comment un pays démissionne de son histoire, un livre de Jean-Pierre Rioux [lire]
  •  «Nous sommes les indigèns de la République...! Appel pour les Assises de l'anti-colonialisme post-colonial» [lire]
  • Ghettoïsation : un cran d'arrêt. Le conseil représentatif des associations noires mérite les encouragements des démocrates, par Michel Wieviorka - suivi de : Pas d'accord..., par Michel Renard [lire]

 

 

 décolonialisme, bannière

 

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jeudi 27 juin 2019

La gauche et la «race» : ambivalences et connivence, par Manuel Boucher (FigaroVox)

1er mai racisé

 

 

La gauche et la «race» :

ambivalences et connivences

par Manuel Boucher (FigaroVox)

 

Manuel Boucher, couv

Alors que le concept de «race» fait un retour régulier sur la scène publique, une partie de la gauche est dans le déni face aux mutations du racisme et de l'antisémitisme. En effet, au sein de ces mutations, des minorités actives identitaristes affirmant des mémoires indigènes et décoloniales, par réaction, conviction et stratégie, jouent un rôle majeur et participent, parallèlement aux identitaires nationalistes, aux fermetures des frontières ethniques et à la racisation des rapports sociaux et politiques.

Or, devant ces mobilisations indigénistes, la gauche est ambivalente : comment est-il possible que des mouvements et des organisations progressistes de gauche défilent derrière des organisations dites «postcoloniales» alors que celles-ci crient des slogans aux relents racistes, antisémites et séparatistes ?

Comment est-il possible que des syndicats, mouvements et partis de gauche traditionnellement engagés dans des combats émancipateurs, humanistes et anticléricaux puissent défiler aux côtés de groupes affirmant des alliances avec des mouvements islamistes défendant, au nom de la lutte contre l'islamophobie, le port du voile islamique ou du voile intégral alors que ces vêtements sont imposés aux femmes dans plusieurs pays musulmans où règnent des dictatures théologiques ?

Comment est-il possible qu'une partie de la gauche accepte, voire reprenne à son compte un vocabulaire racialiste, raciste et culturaliste, celui de la distinction entre «Blancs», «Noirs» et «Musulmans» contraire aux idées humanistes et universalistes au cœur des combats de la gauche pour la défense des Droits de l'Homme ?

Ces identitaristes décoloniaux rompent ainsi avec la tradition de la gauche anticléricale et s'opposent au modèle laïc républicain.

une gauche culturelle bien-pensante, moraliste, culpabilisatrice

et bourgeoise a supplanté une gauche populaire et sociale

Cette ambivalence de la gauche s'inscrit dans un contexte : celui la fin de la société industrielle, du déclin de la classe ouvrière et de sa conscience de classe. C'est désormais une gauche culturelle bien-pensante, moraliste, culpabilisatrice et bourgeoise qui a supplanté une gauche populaire et sociale. À gauche, ce n'est donc plus l'«égalité» liée aux droits sociaux qui est au centre des débats et des combats collectifs mais la reconnaissance de la «différence» et des particularismes associée aux droits culturels et aux revendications communautaires. La société française, à l'instar du monde anglo-saxon au cours des années 1990, voit apparaître une gauche qui parle, non plus au nom de tous les prolétaires, opprimés et «damnés de la terre», mais au nom des mémoires et des traditions des minorités et des groupes subalternes.

Par conséquent, la fonction tribunitienne autrefois occupée par la gauche, notamment par la gauche communiste, consistant à défendre les classes populaires contre les classes dirigeantes capitalistes est aujourd'hui disputée par l'extrême droite. Pour lutter contre les effets néfastes de la mondialisation, notamment l'insécurité sociale, la gauche est délégitimée au profit des populistes des «droites nationalistes» qui promettent de construire des barrières et des murs protectionnistes pour défendre les populations modestes et insécurisées autochtones, des excès de la mondialisation et de l'immigration.

Parallèlement au développement d'une extrême droite identitariste de plus en plus écoutée et reconnue par les milieux populaires, sur fond de déploiement des politiques et des idées néolibérales, de délitement de l'État social, de remise en question du projet républicain d'intégration, de développement de quartiers urbains de relégation ghettoïsés d'un point de vue socioethnique, de nouveaux militants «antiracistes» et «décoloniaux» forment une «bourgeoisie ethnique».

Ces militants, souvent issus de la gauche ou fréquentant des organisations de gauche, s'auto-proclament être les représentants des populations immigrées ou d'origine étrangère dont beaucoup vivent dans les banlieues paupérisées des villes. Tout en dénonçant, à juste titre, les discriminations subies par les habitants ethnicisés des quartiers ségrégués et ghettoïsés, ces militants participent à la coproduction de la racisation des rapports sociaux. Ces identitaristes décoloniaux rompent ainsi avec la tradition de la gauche anticléricale et s'opposent au modèle laïc républicain accusé de produire du racisme et de l'islamopobie. Dans cette optique, ils plébiscitent, à l'instar des élites libérales qui louent la diversité pour dépolitiser la question sociale, le multiculturalisme américain qui, selon eux, donnerait plus de pouvoir aux «minorités raciales». Dans la pratique, ces minorités actives, bien que très critiques à l'encontre de la gauche qu'ils qualifient de «gauche blanche» accusée de paternalisme et de maintenir un «impensé colonial», ont une grande influence alors que ces nouveaux militants de «l'antiracisme politique et décolonial» affirment la remise en cause des valeurs émancipatrices, solidaristes et humanistes.

les décoloniaux : dans une logique d'«auto-apartheid»

Au cœur de ce courant décolonial on sent l'influence pesante du «Parti des Indigènes de la République» (PIR).

Ces militants se définissent comme des activistes «racisés», c'est-à-dire des personnes originaires de pays anciennement colonisés qui dénoncent le «privilège blanc», les discriminations et le racisme structurel d'État dont ils seraient les premières victimes. Au-delà de cette dénonciation, ils en appellent également, quitte à renforcer les frontières ethno-raciales, à l'auto-organisation des racisés, voire à la non-mixité raciale dans certaines luttes.

S'opposant à l'antiracisme universaliste qui représenterait l'expression d'une posture morale et hypocrite, les décoloniaux désignent l'État comme étant le premier producteur de rapports de domination et de racisme systémique. Pour ces activistes, face à la «mécanique raciste» de l'État, seul un «Nous», celui des «indigènes» ex-colonisés opposé à un «Eux», celui des «Blancs» ex-colonisateurs, peut s'opposer à des pratiques discriminatoires routinières inscrites dans les têtes et les corps. Pour combattre la discrimination ethnoraciale des ex-colonisés, les décoloniaux s'inscrivent dans une logique d'«auto-apartheid».

Au cœur de ce courant décolonial on sent l'influence pesante du «Parti des Indigènes de la République» (PIR) qui, bien qu'il ne représente pas à lui seul le courant auto-proclamé de l'«antiracisme politique» en lutte contre le «racisme structurel d'État», notamment en raison de la médiatisation des provocations de sa leader, Houria Bouteldja, de son activisme et de sa production théorique, est néanmoins omniprésent dans les mobilisations des mouvements luttant contre «l'oppression postcoloniale». Pourtant, derrière la radicalité des propos des «(anti)-racistes politiques» se dessine un projet de société haineux, anti-humaniste, anti-universaliste et racialiste en rupture avec les valeurs fondamentales de la gauche.

Dans ce contexte, l'un des enjeux majeurs de la «gauche authentique», c'est-à-dire une gauche soucieuse de faire vivre ses valeurs de liberté, de justice, d'égalité, de solidarité et d'humanité est au moins de s'accorder sur un point : aucune alliance avec les organisations qui prônent des idées et mettent en œuvre des pratiques de division raciale et culturelle. Le devoir de la gauche n'est pas de soutenir des activistes fascisants, ni même de les regarder avec une certaine bienveillance parce qu'ils autoproclament agir au nom des opprimés et ex-colonisés mais de démasquer toutes les nouvelles formes d'autoritarisme.

À l'instar de la période du Front populaire où, dépassant leurs différences, toutes les forces de gauche se sont rassemblées pour combattre le fascisme, aujourd'hui, dans un autre contexte, celui-ci de la globalisation, il est temps que les gauches se réunissent à nouveau pour combattre tous les fascismes et les antimouvements identitaristes. Il est urgent, en effet, de faire vivre les luttes, les combats et les idéaux de la gauche face aux dominations en pratiquant un universalisme concret basé, d'une part, sur une action sociale et politique égalitariste, émancipatrice et laïque au service d'individus-citoyens libres et, d'autre part, sur une politique économique intrinsèquement redistributrice au service de la justice sociale et d'un projet solidariste.

Manuel Boucher
professeur de sociologie à l'univesité de Pau
auteur de La gauche et la race. Réflexions sur les marches de la dignité
et les antimouvements décoloniaux
,
L'Harmattan, novembre 2018
FigaoVox, 26 décembre 2018

Manuel Boucher

 

 

 

 

 

 

 

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mercredi 26 juin 2019

Histoire de la colonisation française, par Émile Tersen, 1950

Tersen, Histoire colonisation française, couv

 

 

Histoire de la colonisation française

par Émile Tersen, 1950

 

 

sommaire
Les préludes
Chapitre premier - Formation du premier domaine colonial français
    I - Causes et premières manifestations de la reprise d'activité coloniale
   II - Richelieu et la colonisation
   III - Colbert
Chapitre II - Dislocation et destruction du premier domaine colonial français (1689-1815)
    I - Les premières brèches (1689-1714)
   II - La reprise coloniale au XVIIIe siècle
   III - La fin de l'Ancien régime
   IV - La Révolution et les colonies
   V - Le Consulat et l'Empire
Chapitre III - La formation du deuxième domaine colonial française (1815-1870)
    I - La Restauration (1814-1830)
   II - La conquête d'Alger
   III - La monarchie de Juillet (1830-1848)
   IV - La Seconde République (1848-1852)
   V - Le Second Empire (1852-1870)
Chapitre IV - L'essor du deuxième domaine colonial français (1870-1914)
    I - Les années de recueillement (1870-1880)
   II - Naissance et premières manifestations de l'impérialisme colonial français (1881-1885)
   III - Les années creuses (1885-1890)
   IV - La seconde poussée de l'impérialisme colonial français
Chapitre V - De l'Empire français à l'Union française
   I - La Première Guerre mondiale : incidents et conséquences coloniales
   II - L'Empire français de 1919 à 1939
   III - État de l'Empire français en 1939
Chapitre VI - La Seconde Guerre mondiale et la formation de l'Union française
    I - La résistance coloniale
   II - La conférence de Brazzaville
   III - L'Union française
Conclusion

______________________

 

Les préludes

Comme pour donner à la colonisation française ses lettres de noblesse, de nombreux historiens en reportent les origines très loin vers le passé. L’action charitable et hospitalière de Charlemagne est ainsi présentée comme une «ébauche de colonisation» ; ainsi que les entreprises des Normands en Italie du Sud et en Sicile, ainsi que la participation des chevaliers français à la reconquista ibérique. À plus forte raison, les croisades, par leur durée, leur extension géographique, leurs multiples incidences ont attiré l’attention. Sans minimiser la portée historique de ces divers épisodes, ils ne semblent pas devoir être retenus. Ils portent bien en eux les caractères d’expansion ou de conquête, d’organisation et d’exploitation, parfois de peuplement, inhérents à la colonisation. Mais justifient-ils l’épithète de «française», ici essentielle ? Ils sont le résultat tantôt d’initiatives individuelles que l’État ne soutient pas, tantôt d’une action collective d’inspiration chrétienne et de réalisation féodale, nullement limitée à la France d’ailleurs. Qu’on songe au rôle restreint de la monarchie capétienne – encore si faible – dans le mouvement des croisades.

Par ailleurs, la critique historique a fait justice des traditions attribuant aux Dieppois et Rouennais au XIVe siècle, une découverte de la Guinée qui «ne repose sur aucune donnée positive» (La Roncière). L’établissement de Jean de Béthencourt aux îles Fortunées (les Canaries), fait certain, demeure très localisé, très limité dans le temps (1402-1418) ; et, sinon par la personne de l’exécutant, il affecte fort peu la France : c’est au roi de Castille, et non à celui de France, que Béthencourt céda son établissement.

Peu à peu, pourtant les conditions nécessaires (sinon suffisantes) à une activité coloniale s’élaborent. Le royaume de France devient une réalité, libérée des menaces extérieures, ordonnée à l’intérieur. Il s’est donné en Méditerranée, grande zone de concentration commerciale, un littoral presque aussi étendu que celui d’aujourd’hui. Dès le règne de Charles VII, les activités de l’argentier Jacques Cœur (dans lesquelles le souci du profit personnel reste au premier plan) témoignent d’un besoin d’expansion commerciale. Louis XI cherche à pousser ces possibilités en proposant à l’Assemblée de Tours (1482), la création d’une Compagnie de Commerce et de Navigation dans la mer du Levant. Mais la tentative est prématurée : la bourgeoisie marchande, sur laquelle le roi comptait, est réticente. Et d’ailleurs, les grandes découvertes vont offrir bientôt de nouvelles directions.

Ces grandes découvertes, la France n’est pour rien dans leur genèse et dans leurs premières réalisations. Mais elle en constate rapidement les résultats. Tandis que le roi proteste contre les clauses des traités qui semblent partager les terres nouvelles entre Espagnols et Portugais («le soleil luit pour moi comme pour les autres», affirma François Ier), certains commerçants hardis (tel le Dieppois Jean Ango) s’efforcent de s’insérer dans le système commercial qui s’organise. Mais les souverains français sont aussi et bien plus attirés vers l’Italie ; bientôt, ils sont absorbés par une lutte vitale contre Charles-Quint, puis quasi paralysés par les guerres religieuses. Aussi ne prêtèrent-ils à l’activité coloniale (car il est beaucoup trop tôt pour parler de politique coloniale), qu’un concours limité et fluctuant.

D’où une série de tentatives, aux résultats éphémères :

En Amérique du Nord, le Malouin Jacques Cartier veut atteindre les «isles et pays où l’on dit qu’il doit se trouver quantité d’or». Découvrant l’estuaire du Saint-Laurent (1535), il le remonte, fonde un établissement à Québec, obtient de François Ier qu’il prenne possession des terres de Canada et d’Hochelaga (1540). Mais il ne trouve, au lieu d’or que cuivre et mica, et une tentative de colonisation plus poussée, menée par Roberval, échoue complètement (1541)1545).

En Floride, les huguenots Ribault et Goulaine de Laudonnière fondent Charlesfort, mais sont vite exterminés par les Espagnols (1562)1567).

En Amérique du Sud, le point d’application est le Brésil. Coligny, grand amiral, veut y organiser une France antarctique «pour le soulagement de la République française». Mais si Durand de Villegagnon peut s’installer dans la baie de Rio-de-Janeiro, sa «bizarrerie tyrannique» mécontente les colons, bientôt divisés par des querelles religieuses qui prolongent celles de la métropole. D’ailleurs, la réaction portugaise est vive et la colonie y succombe (1560-1567). La mort de Strozzi, envoyé comme vice-roi, par Catherine de Médicis, et tué aux Açores (1583), marque la fin de l’entreprise.

En Asie, l’expédition des frères Parmentier, qui atteignirent Sumatra (1532), mais y meurent, est sans portée.

Dans tous les cas, les causes d’échec sont très apparentes : les territoires choisis sont de climat excessif et n’offrent pas les produits alors recherchés (épices ou métaux précieux) ; ils sont (sauf le Canada) déjà occupés ou attribués, d’où de difficiles conflits. L’absence de cadres et de personnel adaptés, et par-dessus tout les hésitations gouvernementales (aussi les intrigues suscitées et rémunérées par le Portugal) font le reste.

Mais tandis que les velléités coloniales s’effondrent, l’activité méditerranéenne s’affermit et se développe. Le traité des Capitulations (février 1536), conclu en fonction de la politique européenne de François Ier confère au commerce français, tant dans le Levant qu’en Afrique du Nord des privilèges économiques importants, dont les résultats paraissent infiniment plus sûrs que ceux qui peuvent résulter des aventures transatlantiques. Dualisme, et parfois rivalité, entre les deux façades maritimes de la France, qui va se prolonger pendant des siècles.

Traité des Capitulations, 1536
Traité des Capitulations, 1536

 

 

Chapitre I : Formation du premier domaine colonial français

De l’avènement d’Henri IV (1589) à la mort de Colbert (1685), la monarchie française se constitue un domaine colonial étendu et varié. Il faut se garder d’y voir la réalisation persévérante d’un grand dessein. Il faut y reconnaître, l’action de facteurs économiques, plus ou moins compris, servis – parfois amplifiés – par l’action des hommes. Mais ces facteurs, de larges éléments de l’opinion publique les discutent peu ou mal, ou se divisent quant à l’attention qu’il faut y apporter. Et les périodes d’atonie ne manquent pas, qui rompent (et même compromettent) la continuité de ce développement.

I - Causes et premières manifestations de la reprise d’activité coloniale.

Le mercantilisme, trait saillant du XVIe siècle comporte deux nécessités : il faut accroître le numéraire intérieur en achetant aussi peu que possible au dehors, il faut développer les industries pour exporter le plus possible. Ces vues, exprimées aux États Généraux de 1560, de 1576, de 1588 mènent à la recherche de territoires qui pourront fournir à la métropole des produits complémentaires, et peut-être à la population de cette même métropole des lieux d’établissement. Conception plus large que celle qui avait entraîné les tentatives précédentes. L’État peut y jouer un rôle, concurremment avec les intérêts particuliers.

Le rétablissement de l’ordre intérieur par Henri IV, la paix religieuse (l’édit de Nantes est de 1598) favorisent la reprise du commerce extérieur, qui, normalement, déclenche le renouveau colonial. Armateurs et commerçants, gentilshommes déclassés et que la fin des guerres laisse sans activité en constituent les cadres. Leurs efforts sont soutenus par une partie de l’opinion : l’avocat Lescarbot conseille de «coloniser les terres nouvelles» (1609), l’économiste Montchrestien veut «planter et provigner de Nouvelles Frances» (1615). Toutefois, la France paysanne exprime son hostilité par la voix grondeuse d’un Sully qui considère «de telles conquêtes comme disproportionnées au naturel des Français».

Samuel_de_Champlain_arrive_à_Québec_-_George_Agnew_Reid_-_1909
arrivée de Champlain à Québec (George Agnew Reid, 1909)

C’est au Canada qu’opère Troïlus du Medouez (1598), Chauvin de Pannetvit (1600) et surtout Samuel Champlain : il remonte le Saint-Laurent, s’associe avec le sieur des Monts qui fonde un établissement en Acadie (1606), relève le comptoir de Québec (1608). Ébauchant une politique indienne, favorisant les missionnaires (des Franciscains d’abord), il ne peut pourtant organiser une Compagnie de Commerce. Les résultats sont modestes : en 1627, il y a soixante-cinq colons à Québec, une centaine d’autres dans le reste du pays (tandis que la Virginie anglaise, fondée en 1607, a déjà 4 000 habitants).

En Amérique centrale, où s’est d’abord développée l’action diffuse des flibustiers et des boucaniers, un groupe antillais s’ébauche : les Havrais s’installent, de 1623 à 1625, à Saint-Christophe. Semblablement, en Amérique du Sud, La Ravardière prend pied en Guyane, mais s’y heurte à l’hostilité des Portugais (1604-1612).

II – Richelieu et la colonisation

Vis-à-vis de ces tentatives, Henri IV n’a pas dépassé les limites de la sympathie. La participation de Richelieu fut plus active. Grand-maître, dès 1626, de la navigation et du commerce, il expose clairement son programme à l’Assemblée des Notables de 1627. Aux motifs économiques précités, s’ajoute un motif politique : acquérir «la puissance sur mer». Pour atteindre les buts économiques, il faut (à l’instar des Anglais et des Hollandais) «faire de grandes compagnies» ; pour atteindre l’objectif politique, il faut développer la marine de guerre. Ainsi seront créées (d’après un plan dressé, en 1626, par Isaac de Razilly) des Compagnies de Commerce (une vingtaine entre 1626 et 1661). Elles disposent de «toute justice et souveraineté», du monopole du commerce, bénéficient de primes royales. Mais elles ont aussi des obligations : aménagement des territoires, transports réguliers de colons, évangélisation des indigènes. Par ailleurs, pour animer humainement ce schéma, les nobles reçoivent le droit de pratiquer, sans déroger, «le commerce de mer», tandis que les bourgeois pourront y trouver une voie d’accès vers la noblesse.

Comment s’appliquent ces conceptions ?

Au Canada, la Compagnie de la Nouvelle France ou des Cent Associés (1627), souffre des luttes armées contre les Anglais, du zèle excessif des missionnaires («trop de moines et pas assez de laboureurs» dira plus tard Colbert), des conflits entre le gouverneur et le vicaire apostolique. Pourtant, des groupes de «défricheurs» s’installent, et Montréal est fondée (1624). L’Acadie poursuit, à part, une pénible mise en valeur. Occupée par les Anglais, elle ne fut restituée qu’en 1670.

fondation de la Martinique en 1635
fondation de la colonie de la Martinique par Belain d'Esnambuc, 1635

Dans les Antilles, grâce à Belain d’Esnambuc, à la Compagnie de Saint-Christophe (1626), puis à celle des Isles d’Amérique (1635), la Martinique, la Guadeloupe, la Grenade, Tobago sont occupées. En 1642, cinq mille colons y vivent, d’une économie encore limitée au tabac, sous l’étroite dépendance du commerce hollandais. La Compagnie des Isles périclitant, fut dissoute en 1649. Les îles, mises en vente, constituèrent pour un temps des seigneuries quasi indépendantes.

En Guyane, la Compagnie du Cap de Nord (1633), la Compagnie des Douze Associés (1652), périssent à la tâche.

Mais un nouveau domaine apparaît en Afrique : en Afrique occidentale, la Compagnie normande de Sénégambie (1634) créé l’établissement (1641) qui prendra le nom de Saint-Louis (1659). Dans l’océan Indien, Malouins et Dieppois s’intéressent aux Mascareignes : la Compagnie de l’Orient (1642) y envoie Pronis, qui occupe Bourbon, puis sur le flanc est de Madagascar, l’île Sainte-Marie, et fonde Fort-Dauphin. Malgré les efforts d’Étienne de Flacourt, ces précoces créations périclitèrent (1648-1659).

Interrompue, ou presque, pendant les guerres de religion, l’action française dans le Levant a repris : mais la concurrence anglaise ou hollandaise apparaît, les accords locaux (que rend nécessaires la décadence du pouvoir central turc) sont d’application malaisée. Les Marseillais tiennent pourtant sur la côte algérienne et une Compagnie du Corail s’active en Tunisie.

Au total, le contraste est grand entre l’ampleur des conceptions et la médiocrité des résultats. Il faut sans doute en accuser la multiplicité des objectifs de Richelieu ; mais aussi, et bien plus, par là même la rareté des capitaux engagés. Bien que la mort du cardinal (1642) n’arrête pas partout l’impulsion donnée, Mazarin, notoirement incompétent dans ce domaine, gêné par la guerre et la Fronde, ne s’intéresse pratiquement pas à la colonisation.

III – Colbert

Ce n’est pas le cas de Colbert, qui apporte là, comme dans les autres secteurs de son activité, les qualités d’un esprit probe et laborieux, «né pour le détail». Détenteur, en fait, de l’administration de la Marine, depuis 1647, il l’érige en secrétariat d’État en 1669 ; il réalise ainsi, déjà souhaitée par Richelieu, la fusion entre les affaires maritimes et les entreprises coloniales (elle resta une règle administrative jusqu’à la fin du XIXe siècle).

Si le souci de la «gloire du roi» est un des mobiles de son action, le fils du drapier rémois est sensible aux réalités économiques. Les achats croissants de denrées dites coloniales appauvrissent, en devises, le royaume. Les colonies à plantations y remédieront, mais sous condition que l’exclusif leur soit appliqué ; c’est dire qu’elles vendront exclusivement à la métropole leurs produits agricoles, qu’elles achèteront exclusivement à cette métropole les produits fabriqués. Ce double trafic (affectant autant que possible les formes d’un échange) sera exclusivement pratiqué sous pavillon royal. Se dépouillant ainsi de son caractère aventureux, sans s’enrichir encore des «missions» civilisatrices par lesquelles elle tenta plus tard de se justifier, la colonisation devient une opération comptable qui, pour être bénéficiaire, doit accroître l’activité du tonnage maritime et stimuler celle des manufactures. Les hommes n’interviennent, qu’il s’agisse d’«engagés» recrutés par contrat, de familles transportées, d’esclaves, que sous l’aspect d’une main-d’œuvre, diversement utilisable.

L’État ne pouvant (au grand regret de Colbert) intervenir directement, le recours aux Compagnies continue à s’imposer. Elles devront pourtant être moins nombreuses que sous Richelieu, mieux dotées en capitaux, plus surveillés. Les plus importantes seront la Compagnie des Indes occidentales (1664), celle des Indes orientales la même année, la Compagnie du Nord (1669), la Compagnie du Levant (1670), la Compagnie du Sénégal (1673). D’ailleurs en dépit d’une propagande utilisant les écrivains (l’académicien Charpentier, par exemple), malgré la participation du roi, les appels prodigués aux courtisans, aux bonnes villes, aux corporations, la réunion des fonds est difficile (la Compagnie des Indes orientales n’a que 5 millions de capital alors que 15 étaient prévus). Colbert remania son plan primitif, combinant sur les données locales, l’action de l’État et celle des Compagnies. Le «rêve d’impérialisme économique» (Hauser), auquel il se complaît, subit l’action déformante de la réalité. Aussi les épisodes demeurent fort variés dans leurs aspects.

1 – Les Antilles s’alignent assez exactement sur les vues colbertistes. Alexandre de Tracy (1664-1667) y rétablit l’ordre ; le commerce hollandais en est éliminé, le trafic des esclaves régularisé et confié, en 1673, à la Compagnie du Sénégal. Les progrès sont à la fois territoriaux (le traité de Nimègue, en 1679, légalise l’occupation de fait de l’ouest de Saint-Domingue), démographiques (en 1681, 47 000 habitants, dont vingt-neuf mille esclaves et sans oublier que les indigènes, les Caraïbes, ont été exterminés), économiques (la culture du tabac recule, mais celle de la canne à sucre progresse ; en 1681, deux cents bâtiments français touchent aux Isles, totalisant un (trafic de 26 millions).

2. En Guyane, la Compagnie des Indes équinoxiales débuta bien, puis échoua, en partie du fait des guerres étrangères (Cayenne fut pillée en 1667 et en 1674) en partie parce que Colbert commit l’erreur de subordonner la colonie naissante aux Antilles, déjà florissantes, qui la négligèrent.

3. Le Canada n’était pas une colonie «colbertiste». Avec beaucoup de réalisme, le ministre en fit une colonie de la couronne (1663). Cette Nouvelle France reproduisait les traits administratifs de la métropole (un gouverneur, un intendant), ses divisions, son système judiciaire. Le gouverneur de Courcelles et (surtout) l’intendant Jean Talon (1665) assurèrent le bon départ de ces institutions. Par ailleurs, le régime social demeurait de type féodal : seigneuries souvent étendues, importance des biens d’Église (le quart du territoire). Les paysans envoyés par familles des provinces de l’Ouest (Normands et Percherons notamment) étaient liés aux seigneurs par des contrats précis. Faible en nombre, la bourgeoisie était active, âpre au gain, volontiers processive. Talon, satisfait, pronostiquait : «Cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand…»

Les progrès s’accusèrent sous le gouvernement de Frontenac (1672). On voit apparaître un expansionnisme canadien, à la fois prestigieux et dangereux. Prestigieux : de 1673 à 1675, le commerçant Joliet et le missionnaire Marquette reconnaissent les lacs Michigan et Supérieur, atteignent le haut-bassin du Mississipi ; de 1678 à 1682, Cavelier de La Salle descendant le cours du «Père des Eaux» atteint le golfe du Mexique et «prend possession au nom de Sa Majesté, de ce pays de Louisiane» (Il périt misérablement dans un second voyage en 1687).

expédition Cavelier de la Salle, 1684
expédition de Cavelier de la Salle à la Louisiane en 1684 (Théodore Gudin, 1844)

Mais dangereux : car le Canada doté ainsi d’un immense arrière-pays ne dispose encore, en 1672, que de sept mille colons recensés ; d’où une tendance à la dispersion. L’économie demeure liée à des produits trop semblables à ceux de la métropole (le blé et le bois) ou s’oriente vers la déprédation (recherche des animaux à fourrure). Un essai de commerce «triangulaire» (Canada, Antilles, France) tenté par Talon, donne peu de résultats. Quant à l’Acadie, en dépit des vues justes de Colbert («il faudra s’appliquer ) peupler l’Acadie») elle végète, tirant de la pêche toute son activité.

4. À Madagascar, qu’on nomme l’île Dauphine, s’appliquent les efforts de la Compagnie des Indes orientales. Montdevergue (1667-1669) s’efforce de se concilier les indigènes. Mais son rappel compromet tout, et l’entreprise s’achève en désastre, par le massacre de 1674. Les droits français sont pourtant maintenus en même en 1686, un arrêt en Conseil prononce l’annexion de la Grande Île. Moins ambitieusement, Bourbon tend à centraliser le commerce français de l’océan Indien.

5. Les Indes s’offrent en compensation, tentantes par leur immensité, leurs richesses réelles ou légendaires, leur début d’émiettement politique. Colbert y ajoute le souci d’en chasser le commerce hollandais (qui a lui-même supplanté celui des Portugais). Caron obtient bien du Grand Mogol Aurengzeb le droit de fonder des comptoirs à Soually (près de Surate), à Tellichéry (près de Mahé) mais il ne progresse guère. La grande impulsion est l’œuvre de François Martin qui fonde en 1673 la « ville neuve» Pondichéry, pousse les relations commerciales vers le Bengale, le Siam, l’Indonésie et souhaite «voir la nation bientôt affermie dans les lieux d’où il ne soit pas facile de la tirer» (lettre à Colbert, 1679).

6. Au Levant, et par l’intermédiaire de la Compagnie de ce nom, Colbert s’efforce, avec un succès limité, d’améliorer une situation difficile. Il réussit mieux au Maroc, où le sultan Moulay-Ismaïl (1672-1727) n’est pas hostile au commerce français ; en Tunisie, où la Compagnie du Cap Nègre signe en 1666 un traité avantageux. Mais en Algérie le délicat problème des captifs, les interventions souvent inopportunes de la Cabale des Dévots déterminent des relations oscillantes, que n’améliorent pas des actions brutales : l’expédition de Djidjelli se solde par de grosses pertes (1669), les «bombarderies» de Dusquesne ont peu de résultats. Peut-on mentionner le mémoire de Leibniz (1672) qui souhaite orienter l’action de la France vers l’Égypte ?

Lorsque Colbert disparaît (1685), il existe incontestablement un domaine colonial français, varié, même disparate. Sa plus grande étendue est au Canada, sa meilleure réussite aux Antilles. De nouvelles voies s’ouvrent pour lui dans l’océan Indien et aux Indes et (en liaison avec la traite) des possibilités s’esquissent sur la côte occidentale d’Afrique.

Cette réussite, que n’altèrent pas trop les échecs locaux (en Guyane, à Madagascar) est-elle due à Colbert ? Rien n’est moins certain. Certes, les Compagnies suscitées par lui ont été d’utiles stimulants, mais toutes ont périclité, et certaines ont disparu. L’exemple des Antilles est particulièrement typique. Les éléments de succès s’y dégageaient naturellement et la prospérité eût été aussi rapide (peut-être plus rapide ?) sans l’exclusif. Et, paradoxalement, c’est au Canada qui n’entrait pas dans les cadres de son système économique, que les qualités administratives du ministre ont eu leur plein rendement. Presque partout, semble-t-il, le rôle essentiel incomba aux colons eux-mêmes. Colbert (et son mérite n’est pas mince), a coordonné bien plus qu’il n’a dirigé.

Réussite durable ? Sans doute, la période de formation territoriale n’est pas close : la fin du XVIIe siècle, le premier tiers du XVIIIe virent encore d’importantes acquisitions. Mais, après la mort de Colbert, les guerres continentales et la détresse financière absorbèrent l’essentiel de l’activité gouvernementale ; mais l’hostilité anglaise, déjà visible, s’est accentuée ; mais (et c’est sans doute l’aspect le plus caractéristique de la question) l’opinion publique française demeure, dans son ensemble, très peu impressionnée par cette activité coloniale. Certes, les négociants des ports atlantiques (ceux de Nantes et de Bordeaux surtout) mesurent bien l’importance croissante des Isles, et les échelles du Levant gardent un grand prix pour les Marseillais. Certes les militaires et les marins commencent à «pétuner», les classes riches apprécient le sucre de canne, le café, le chocolat ; les étoffes dites «indiennes» deviennent à la mode. Mais l’art n’est pas influencé sérieusement ; les écrivains ne semblent pas touchés ; si Pascal fait une allusion à l’action des Jésuites en Chine, si La Bruyère évoque l’affaire du Siam, c’est bien peu de choses, et Bossuet ignore (ou paraît ignorer) les missions et leur activité. Ce manque d’intérêt (il ressort mieux encore si l’on fait la comparaison avec l’opinion britannique) contribue à expliquer la lente désagrégation qui, se développant au milieu de succès apparents, prépare la perte de ce premier domaine colonial.

 

 

 

Chapitre II : Dislocation et destruction du premier domaine

colonial français (1689-1815)

I - Les premières brèches (1689-1714)

Ce n’est pas la mort de Colbert qui fait coupure dans l’histoire coloniale française, car son fils, Phélypeaux de Pontchartrain lui succède et paraît disposé à suivre les mêmes errements. Le grand fait, ce sont les guerres de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697) et de la Succession d’Espagne (1702-1714) : les territoires d’outre-mer vont en pâtir grandement : les uns négativement, parce que l’attention de la métropole se détourne d’eux ; les autres, positivement, parce que la guerre s’y porte et qu’ils furent utilisés comme monnaie d’échange.

Le premier assaut est pourtant vigoureusement repoussé. Si, au Canada, les Anglais peuvent prendre Port-Royal, ils échouent complètement devant Québec ; aux Indes, les Hollandais s’emparent de Pondichéry (1693), mais le territoire est restitué par le traité de Ryswick (1697). Tout paraît remis en ordre. Vue trompeuse, car la guerre de la Succession d’Espagne présente des caractères coloniaux très accusés. Les Anglais redoutent que le contrôle français sur la péninsule ibérique et, par extension, ses colonies, ne permette la formation d’un bloc bourbonnien qui asphyxierait les comptoirs britanniques. Le monopole de l’importation des noirs, l’Asiento, concédé à la France en 1702, lui assure d’inquiétantes possibilités commerciales. Ce qui explique, en regard de la modération hollandaise (Martin peut préserver les comptoirs hindous et même, en 1705, conclure une suspension d’armes) l’acharnement britannique en Amérique.

On se bat à Terre-Neuve, à l’estuaire du Saint-Laurent, surtout en Acadie où les établissements français succombent, en 1710, à la quatrième attaque. Le traité d’Utrecht (1713), porte la marque de cet acharnement : il enlève à la France les comptoirs de la baie d’Hudson, Terre-Neuve (sous réserve des droits de pêche), l’Acadie dont les limites restent d’ailleurs à préciser. Clauses qui non seulement représentent un affaiblissement territorial et commercial, mais ouvrent le Canada à une éventuelle agression.

traité d'Utrecht, 1713, baie d'Udson
traité d'Utrecht, 1713

Il convient, au reste, de ne pas noircir par anticipation, le tableau : ces échecs et ces pertes n’atteignent pas la prospérité antillaise, basée à la fois sur l’exclusif (encore renforcé par le règlement de 1698) et sur la contrebande que favorise l’état de guerre ; la perte de Saint-Christophe (1713) est ici de minime importance. Les revers n’empêchent pas André Brue de donner quelque consistance aux comptoirs du Sénégal et de Gambie, de tenter vers l’intérieur d’utiles reconnaissances. Ils ne contrarient pas trop l’action de François Martin qui (en dépit des avatars financiers de la Compagnie), obtient droit de négoce à Karikal, crée une loge à Chandernagor (1690), intensifie le fructueux commerce «d’Inde en Inde». Certes, un essai de pénétration au Siam, mené par le chevalier de Forbin, aboutit, après un semblant de réussite (traité de 1787) à une «déroute». Mais l’attention ne s’en porte pas moins vers l’Extrême-Orient, ainsi que l’attestent la fondation d’une Compagnie royale de la Chine (1698), et l’action des Jésuites français à la cour de Pékin (ils y fondent, en 1700, un observatoire).

II – La reprise coloniale au XVIIIe siècle

L’établissement d’une paix européenne qui paraît devoir être durable, les efforts de restauration financière contribuent à cette reprise ; mais plus encore l’activité d’une bourgeoisie dont le rôle tend à se préciser : à la recherche du profit mercantile, jusque-là essentiel, vient s’ajouter une activité de spéculation qui peut s’appliquer à certains territoires coloniaux. Tendance favorisée par un certain relâchement du gouvernement (bien que les règles économiques de l’exclusif soient maintenus) ; nous sommes loin des vues grandioses de Richelieu, et même du bureaucratisme exemplaire de Colbert. À leur place, c’est la nonchalance du Régent, la sagesse parfois timorée de Fleury, le dilettantisme de Louis XV. Mais pour y suppléer interviennent non seulement (et comme auparavant), les aventuriers et les missionnaires, les marins et les soldats, mais aussi, et de plus en plus, les financiers et les traitants. De sorte que, à côté des réussites brillantes, des tares profondes, souvent mortelles, sont à signaler.

1. La tentative de Law. C’est très précisément sous l’aspect d’une entreprise financière (on serait tenté de dire bancaire), que cette reprise s’amorce : l’utilisation d’un instrument commode – le billet – doit permettre de développer le crédit ; une partie de ce crédit pourra être utilisé par des Compagnies réorganisées mieux dotées que leurs ancêtres, instruites par une série d’expériences. La Compagnie d’Occident (1717) accuse très vite des tendances au monopole, puisqu’elle se substitue, pour la pratique de la traite à la Compagnie du Sénégal (1718), qu’elle rachète les privilèges de la Compagnie des Indes orientales et de la Compagnie de la Chine (1719), qu’elle absorbe les Compagnies d’Afrique et de Saint-Domingue. Que ce quasi trust se solde par une débâcle financière importe peu ici. Ce qui compte pour nous, ce sont ses entreprises de colonisation, dont il faut dresser le bilan.

La très modeste Louisiane (deux cent-soixante-dix-neuf colons en 1708), gênée par son isolement et son étendue, est le premier point d’application. Une réclame effrénée et fallacieuse (on évoque d’imaginaires mines d’or), s’efforce d’y attirer les émigrants : mal sélectionnés, beaucoup périssent ou s’égaillent sans profit. Mais certains se fixent au delta du Mississipi, y fondent la Nouvelle-Orléans (1720) ; d’autres (Juchereau de Saint-Denis, du Tisné, Bourgmont) remontent la Rivière Rouge, l’Arkansas, le Missouri.

Non sans heurts, par les soins de Lenoir (directeur en 1721) le «Système» remet en marche les comptoirs de l’Inde ; et bien qu’il n’intervienne directement ni aux Antilles, ni au Canada, en, stimulant l’activité portuaire et maritime il contribue à la prospérité des unes, à la reprise d’activité  (une dure crise financière surmontée) de l’autre.

2. Fleury (1726-1730), après la crise qui suit l’effondrement du système – tentative évidemment prématurée de concentration coloniale – en recueille les résultats positifs qui peuvent subsister. Et puisqu’il maintient, en Europe, la paix, les choses, outre-mer, progressent d’elles-mêmes.

Nulle part mieux qu’aux Antilles, aux cadres territoriaux maintenant fixés, où l’économie sucrière minimise ou élimine les autres formes d’activité, c’est l’épanouissement d’un capitalisme à base servile, favorable aux armateurs métropolitains et aux planteurs insulaires. La population s’accroît, avec un déséquilibre inquiétant, par l’introduction toujours plus poussée des esclaves : en 1738, près de 250 000 habitants, dont deux cent huit mille esclaves (les «engagés», dont le recrutement a pratiquement cessé, tombent dans la catégorie subalterne des «petits blancs»). Qu’importe, puisque les affaires sont florissantes. En 1738, cinq cents navires apportent aux Isles viande, maïs, vins du bassin Aquitain, ramènent quatre-vingt mille barriques de sucre, sans parler de l’indigo et du café (le coton fut introduit après 1750). Le Canada combine les défrichements agricoles dans la vallée du Saint-Laurent, avec d’aventureuses randonnées vers l’Ouest, où La Verendrye pousse, en 1743, jusqu’aux Montagnes Rocheuses. La pacification et parfois l’extinction des tribus indiennes sont poursuivies (les Renards sont exterminés en 1730). La Louisiane traite avec la même dureté, en 1729, les Natchez ; ce qui ne règle pas ses embarras intérieurs ; la Compagnie, à bout de souffle, la rétrocède au roi.

À l’inverse, la Compagnie des Indes orientales connaît le succès. Elle continue à négliger Madagascar, mais équipe l’île Bourbon (où l’introduction du café – 1715 – motive l’emploi des esclaves) ; elle fait occuper l’île Maurice, abandonnée par les Hollandais, et que l’on rebaptise île de France : elle aussi devient colonie de plantations.

Aux Indes Benoît Dumas remplace Lenoir (1735). Il songe à utiliser la décomposition de l’Empire moghol. Il ébauche, en se mêlant aux litiges de frontières, aux querelles dynastiques et religieuses, une politique d’intervention ; mais prudente, limitée à des objectifs précis, à la fois mercantile dans ses buts et coloniale (au sens politique du mot) dans ses moyens. L’obtention du titre de nabab, concédé par le Grand Moghol est gros de possibilités. Mais ce n’est pas Dumas, rentré en France en 1741, qui les dégagea.

premier domaine colonial français, XVIIe-XVIIIe siècle
premier domaine colonial français, XVII-XVIIIe siècle

3. La crise coloniale (1742-1763). En fonction même des progrès réalisés, des situations mûrissent et des problèmes se posent. Coïncidant avec une période de guerre, par là même plus difficile à analyser et à résoudre, ils provoquent une série de crises, dont la complexité désarma les contemporains ; elles se soldèrent par de grosses pertes. Aux Antilles se pose la contradiction d’une économie débordante, donc avide de profits et de débouchés, et l’exclusif, qui restreint les uns et les autres. Si la contrebande est un palliatif, les colons n’en arrivent pas moins à souhaiter l’autonomie administrative, dont ils espèrent tirer l’autonomie commerciale (l’émeute du Cap, à Saint-Domingue (1722, où l’on crie : «Vive le Roi sans Compagnie» est révélatrice).

Si les Isles commencent à souffrir d’une population nombreuse, serrée sur des espaces utiles que le relief restreint, le Canada connaît les maux inverses. Il étale sans mesure, sur des étendues quasi illimitées et inorganisées, des éléments humains insignifiants, partant très vulnérables. Le mal est encore plus grave encore en Louisiane. Mais qui serait en mesure d’établir une meilleure répartition ? Aux Indes, il y a nécessité d’une option ; la Compagnie vient d’acquérir le titre et les prérogatives d’un souverain. Peut-elle se contenter désormais de seules préoccupations mercantiles ? Le temps n’est-il pas venu de passer des comptoirs au domaine territorial ?

Sur ces questions difficiles plane la menace d’un conflit franco-anglais. L’expansionnisme des deux pays a largement bénéficié de la paix ; mais par un cycle normal, les résultats obtenus en posant le problème des marchés et des débouchés, amènent à des perspectives de guerre. La France les discerne mal, demeurant liée à sa politique continentale, et maintenant une discrimination entre la «maison» et les «écuries» (comme dit bientôt Berryer). L’Angleterre, beaucoup plus avancée dans son évolution économique, est plus clairvoyante. Dans les deux guerres qui se succèdent : Succession d’Autriche (1741-1748) et guerre de Sept Ans (1756-1763), les aspects coloniaux sont de première importance.

a) La guerre de Succession d’Autriche ne devient pourtant qu’assez tard (1744) une guerre franco-anglaise ; et c’est une passe d’armes sans résultat ; si les Français perdent, en Amérique, Louisbourg, ils enlèvent aux Indes, Madras ; la paix d’Aix-la-Chapelle (1748) est basée sur la rétrocession mutuelle des conquêtes.

b) Mais l’entre-deux guerres voit logiquement les problèmes s’aggraver, la guerre ne les ayant pas résolus.

En Amérique, colons anglais et colons français tentent de s’infiltrer dans la vallée de l’Ohio, « la Belle Rivière». Dès 1754, ils entrent en lutte, sans que les métropoles soient encore engagées.

Aux Indes, Dupleix, homme d’affaire avisé, politique ambitieux (et même mégalomane) reprend, en le systématisant et en l’élargissant, le jeu des interventions. Les qualités diplomatiques de sa femme, Jeanne Albert, les qualités militaires de son lieutenant Bussy, l’y aident puissamment. Les résultats sont, au début remarquables : quasi protectorat sur la Carnatie, zone d’influence étendue (quoiqu’instable) dans le Deccan. Mais, compte tenu de la modicité des moyens employés, de la mobilité extrême des princes indous, de la prudence des actionnaires de la Compagnie, de tels succès sont précaires. Lorsque la Compagnie anglaise s’inquiète, lorsque, bien servie par Clive, elle pratique la contre-intervention, le retournement est rapide. La destruction d’un détachement français (1752), entraîne, avec la mission conciliatrice de Godeheu, le rappel de Dupleix (1754). Une cote mal taillée, basée sur l’abandon par les deux Compagnies, de leurs conquêtes (1755), vise à rétablir le calme : mais elle est particulièrement préjudiciable aux intérêts français et ne reçoit d’ailleurs qu’un début d’exécution.

l'Inde pendant administration Dupleix, 1741-1754
l'Inde pendant l'administration de Dupleix, 1741-1754

c) La guerre de Sept Ans est, sur les deux champs d’action, décisive.

Au Canada, les mérite du marquis de Montcalm, ses victoires (Carillon, 1758) ne peuvent que retarder le dénouement motivé par la disproportion numérique entre Canadiens et Anglo-Américains et par la maîtrise maritime britannique qui empêche l’envoi de renforts. La prise de Louisbourg, la mort de Montcalm et la chute de Québec (1759), la capitulation de Montréal sont les étapes de la défaite, consommée en 1761.

Aux Indes, si la monarchie se décide à envoyer Lally-Tolendal comme commissaire général, le choix de révèle déplorable. Brave, mais incompétent et brutal, Lally accumule les fautes. Cerné dans Pondichéry, il y capitule (1761).

Le traité de Paris (1763) sanctionne ces revers. L’Angleterre enlève le Canada «avec toutes ses dépendances», rogne sur le domaine antillais, en incorporant la Dominique, la Grenade, Saint-Vincent, Tobago, s’attribue les comptoirs du Sénégal, ne restitue dans l’Inde que cinq villes. De plus, comme l’Espagne entraînée dans la guerre, a perdu la Floride, la Louisiane lui est cédée à titre de compensation.

Les Français du XIXe siècle ont vu dans ce traité un désastre national ; les Français de 1763 l’accueillirent avec émotion. Ils ne voyaient dans l’Inde, ainsi que Voltaire l’avait formulé (Essai sur les Mœurs, 1756) qu’un «foyer de guerres mercantiles». Ils «préféraient la paix au Canada» (lettre de Voltaire à Choiseul, février 1763). Ils se félicitaient surtout des «conditions inespérées» (Choiseul) qui leur permettaient de garder les Isles. Attitude fort logique pour une colonisation qui s’avouait basée sur le profit.

III – La fin de l’Ancien régime.

La fin du règne de Louis XV est dominée par la personnalité de Choiseul. Politique bien plus que colonial, son but principal est de préparer, contre l’Angleterre, une guerre de revanche ; mais l’activité qu’il y apporte réagit nécessairement sur les territoires d’outre-mer. Il faut tenir compte aussi de l’assaut mené par les philosophes, et plus encore par les économistes et les physiocrates, contre les Compagnies privilégiées et contre l’exclusif. Gournay, avec ses Observations sur la Compagnie des Indes (1755), Morellet avec son Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes en sont les porte-paroles, au nom de la liberté du commerce et du «laissez-faire, laissez-passer». Ils obtiennent outre l’abolition de la Compagnie des Indes (1769), l’établissement aux Antilles, par les soins de Dubuc, de «l’exclusif mitigé» qui entrouvre les Isles au commerce étranger, en réservant pourtant une situation privilégiée à la métropole.

Au reste, Choiseul songe à d’autres champs d’action : s’il doit renoncer, sur les plaintes de l’Espagne, à un projet d’occupation des îles Malouines (1766), il tente un effort de peuplement en Guyane : mal coordonné il aboutit au désastre du Kourou (1763-1766) dont Malouet, gouverneur de 1877 à 1778, s’efforce de conjurer les effets. Dans l’océan Indien, le remarquable essor des Mascareignes, bien servi par l’intendant Pierre Poivre, a pour effet de ramener l’attention sur Madagascar : mais ni la romanesque aventure du caporal La Bigorne, qui épouse une souveraine indigène, ni les efforts du comte de Benyowsky ne donnent de durables résultats.

C’est encore l’influence de Choiseul (bien qu’il ait quitté le pouvoir) qui se discerne dans l’intervention française en faveur des colons américains – ennemis de la veille – en lutte contre l’Angleterre. Cette guerre de l’Indépendance, par le traité de Versailles (1783) permet de récupérer Tobago et le Sénégal. Mais elle ne permet pas de reposer la question du Canada, auquel l’économie française ne s’intéresse pas et dont les habitants s’accommodent assez bien du régime anglais. Elle ne permet pas non plus, en dépit des succès de Suffren et de son alliance avec Haïder-Ali, sultan de Mysore, de reprendre pied dans les Indes.

La découverte des terres australes (bien que n’entraînant pas de conséquences immédiates), mérite d’être signalée : de Bougainville, qui reconnaît la Nouvelle-Cythère (Tahiti), à La Pérouse qui disparaît à Vanikoro (1788), en passant par Kerguélen et Surville, la liste des explorateurs français est longue et un nouveau champ d’expansion s’ouvre (qui ne sera exploité qu’à retardement).

vue de la Nouvelle Cythère
Bougainville, Vue de la Nouvelle Cythère, 1768 (BnF, expos)

Semblablement, il faut noter l’action du missionnaire Pigneau de Béhaine, devenu évêque d’Adran (1770) en Annam : il s’y lie d’amitié avec le prétendant qui sera l’empereur Gia-Long, devient son conseiller, ménage en novembre 1787, un traité entre l’Annam et la France. Simple jalon pour une reprise ultérieure : car les événements révolutionnaires en France et la méfiance justifiée de Gia-Long n’en permettent pas l’application.

Plus que les variations territoriales et les tentatives, deux ordres de faits doivent, à la veille de la Révolution, retenir l’attention : d’une part, la prospérité, au moins apparente, car les chiffres ne disent pas tout) des colonies à plantations, le prestige quasi fabuleux dont elles continuent à bénéficier (en dépit de signes évidents de décadence : usure des terres, insuffisance du crédit, médiocrité du matériel, endettement et mauvaise humeur des «Grands Blancs», les planteurs), d’autre part (et à cause même de cette prospérité) le rôle croissant pris par ce domaine colonial, pourtant bien rétréci depuis 1763, dans la pensée de la métropole : soit par le développement de l’anticolonialisme philosophique, amorcé par Montesquieu, accentué par Voltaire, pleinement affirmé par Raynal dans son Histoire philosophique… des deux Indes (1770) ; soit par le développement de l’anti-esclavagisme, attesté par la fondation de la Société des Amis des Noirs (1787). Mais aussi, le mythe du «bon sauvage», qu’il faut préserver de la civilisation fait son chemin – par réaction – dans un milieu très civilisé et même corrompu ; il entraîne avec lui, dans un trouble courant, un impressionnisme colonial qui explique le succès de Paul et Virginie (1784), de Bernardin de Saint-Pierre et même un érotisme colonial, discernable dans Chénier, bientôt dans Parny. Par une contradiction où viennent se mêler tous les problèmes posés, les Isles sont à la fois dénigrées et chéries.

IV – La Révolution et les colonies.

C’est donc en plein confusionnisme colonial qu’éclate la Révolution. Elle ne crée pas les questions, mais elle les révèle avec brutalité et par son propre déroulement, très vite, les aggrave : une question politique, celle de l’autonomie souhaitée, puis exigée par les planteurs ; une question économique : celle de la liberté totale des transactions ; une question sociale, celle de l’esclavage ? Ces problèmes, les Assemblées révolutionnaires furent peu aptes à les résoudre : à cause de leur succession rapide, des embarras de toutes sortes dans lesquels elles se débattirent ; à cause de leur composition bourgeoise qui leur interdit de trancher dans le vif ; à cause du manque de synchronisation entre les décisions légales adoptées en France et l’évolution des événements coloniaux ; enfin, à partir de mars 1793, par la guerre avec l’Angleterre qui désorganise les liaisons et fait de nombreuses colonies des champs de bataille.

Dans ces conditions, l’abondante législation coloniale de l’époque demeure souvent lettre morte : sans doute, sur le plan politique, les territoires d’outre-mer sont dotés d’Assemblées locales, sont divisés en départements, envoient des députés en France ; sans doute, sur le plan économique on s’efforce de définir leurs rapports avec la métropole (mais celle-ci entend maintenir l’exclusif) ; sans doute, sur le plan social, celui des «personnes» comme on dit alors, on veut améliorer le sort des pauvres blancs, puis celui des mulâtres ; la Convention en viendra même, plus par effusion sentimentales que par décision réfléchie, à l’abolition de l’esclavage (février 1794). Mais les faits comptent infiniment plus que les lois.

Or, ces faits, ce sont, dès 1789-1790, une violente agitation autonomiste menée par les planteurs antillais ; puis, à Saint-Domingue une insurrection avortée des mulâtres (1790), un soulèvement – beaucoup plus sérieux – des esclaves (1791), bientôt aggravé par la guerre étrangère. Tandis que Toussaint-Louverture devient pratiquement maître d’Haïti dans sa totalité (partie espagnole comprise, que d’ailleurs le traité de Bâle (1795) cède à la France, les Anglais occupent la majeure partie des petites Antilles (l’énergique Victor Hugues leur reprend pourtant la Guadeloupe) et les villes de l’Inde. Seules, la Guyane et les Mascareignes (où l’abolition de l’esclavage n’est pas appliquée) demeurent indemnes.

Faut-il considérer l’expédition d’Égypte (1798-1801) comme une entreprise coloniale ou comme un épisode des luttes méditerranéennes ? Elle participe des deux ordres de faits. Bien qu’elle constitue un échec militaire total, elle renforce, dans les pays du Levant, l’influence et le prestige français, et comporta d’importants prolongements (création de l’égyptologie).

V – Le Consulat et l’Empire.

La réaction politique et sociale qui s’amorçait en France dès la Convention thermidorienne et qui aboutit au Consulat a inévitablement sa répercussion dans les territoires coloniaux.

Bonaparte, dépourvu de compétence dans ce domaine, se laisse aisément circonvenir par les administrateurs d’Ancien régime (Malouet, Barbé-Marbois), par les marins, les colons, les créoles (peut-être Joséphine eut-elle un rôle ?) Politiquement, il abolit toute représentation coloniale, économiquement il confirme l’exclusif dont il compte se faire une arme contre l’Angleterre, socialement il rétablit «la condition des personnes en vigueur avant 1789», c’est-à-dire – sans le nommer – l’esclavage (1802). C’est pourquoi, et malgré la paix d’Amiens (1802), si le rétablissement de l’ordre ancien est difficile aux Petits-Antilles, il se manifeste comme impossible à Saint-Domingue, en dépit de l’expédition du général Leclerc, en dépit de la capture par traîtrise et de la mort en prison de Toussaint-Louverture (1803) : la guerre s’y poursuit, dévoratrice par la double action de la résistance indigène et de la fièvre jaune.

Sur d’autres points, le Consulat ébauche une reprise coloniale : recouvrant la Louisiane rétrocédée par l’Espagne, Bonaparte paraît avoir songé à une vice-royauté américaine. En envoyant des missions en Égypte (Sébastiani), en Arabie (Cavaignac à Mascate), dans l’Inde (Decaen), il prévoyait sans doute une nouvelle activité en Orient. Mais, dès 1803, la reprise de la guerre franco-anglaise frappe de nullité ces projets.

Le «Napoléon colonial» qu’on a tenté de définir ne paraît donc avoir été qu’un visionnaire, fécond en conceptions grandioses. Mais l’histoire de ce qui fut (et non de ce qui aurait pu être) doit bien enregistrer la perte des colonies françaises, conséquence inéluctable d’une carence maritime (définitive après Trafalgar, 1805) et d’une politique européenne démesurée. Après la Louisiane vendue aux États-Unis (traité de Mortefontaine, 1803), après les villes de l’Inde (1803) succombent le Sénégal, la Martinique, la Guyane (1809), tandis qu’à Saint-Domingue devront capituler les derniers détachements français. En 1810, ce fut le tour de la Guadeloupe, de la Réunion, de l’île de France. En 1811, lorsque Sylvain Roux abandonne les modestes établissements de la côte orientale de Madagascar, le premier domaine colonial français a cessé d’exister.

colonis françaises en 1815
1815, la France n'a plus vraiment de colonies, seules quelques possessions

 

 

 

Chapitre III : La formation du deuxième domaine colonial français

(1815-1870)

Il n’y a pas, les grandes guerres terminées, de la part de la Restauration, volonté (ni même velléité) de remplacer les terres perdues ; uniquement, souci de récupérer ce que les traités pourront rendre à la France. Le souvenir d’expériences historiques fâcheuses (l’affaire de Saint-Domingue surtout), le spectacle de la décomposition de l’Empire espagnol, la conviction que le pays peut et doit se suffire à lui-même contribuent à renforcer l’abstention gouvernementale. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’histoire de la première monarchie censitaire, celle des Bourbons, n’offre dans le domaine colonial qu’épisodes limités ou expériences locales. L’affaire d’Alger elle-même ne fut, à ses débuts, pas autre chose.

Mais des facteurs nouveaux jouent, lentement à partir de 1830, plus fortement après 1850. Le monde par l’action conjuguée des explorations et des nouveaux modes de transport, se resserre. Les techniques commencent à modifier les conditions de la production et des échanges : des fractions de plus en plus nombreuses de la population sont associées, bon gré mal gré, à cette évolution. Toutefois, ce départ économique (si caractérisé pour la Grande-Bretagne), ne joue, en ce qui concerne la France, qu’avec une extrême lenteur.

Elle reste un pays agricole, artisanal, faiblement industrialisé ; elle n’a pas besoin, pour une population facilement casanière, de terres d’émigration. Elle continue à regarder vers les «frontières naturelle» bien plus que vers les océans. De là, une constante réticence devant l’action coloniale ; bien entendu, les marins, les missionnaires, certains commerçants poussent à l’action ou même, spontanément, agissent. Mais le reste de la nation – même si elle admire – s’inquiète, suppute les frais, refuse de suivre. Le romantisme première manière, tourné vers le passé ou la méditation individuelle, est lui-même un obstacle. Aussi la marche est lente dans la voie des acquisitions coloniales. Pourtant, cette période sans couleur amorce, dans toutes les directions, les entreprises qui recréent le second domaine colonial.

I – La Restauration (1814-1830).

Le traité de Paris (1814) restitue à la France les cinq villes de l’Inde, Saint-Pierre-et-Miquelon, La Guadeloupe, la Martinique et leurs dépendances, la Guyane, les comptoirs du Sénégal, l’île Bourbon. Modestes épaves (dont la récupération ne fut achevée qu’en 1818) : 6 à 7 000 kilomètres carrés, 1 million d’habitants. Leur extrême éparpillement en atténue encore l’intérêt.

L’idée d’une Restauration prévaut dans les colonies comme dans la métropole. Dans chaque territoire d’outre-mer un commissaire ordonnateur, un Conseil de Fonctionnaires, un Comité consultatif formé de notables sont les rouages administratifs essentiels ; aucun ne représente directement la population. Dans l’ordre économique et social, on songe à rétablir le régime des plantations, l’exclusif, et à maintenir l’esclavage. Toutefois, des facteurs de dégradation se révèlent : bien que protégés par des tarifs sans cesse haussés (1814, 1816, 1820, 1822), le sucre des îles françaises se défend mal contre les concurrences étrangères. L’esclavage est dépouillé de sa base naturelle, la traite (abolie en 1815) et, contre lui, la campagne amorcée au XVIIIe siècle ne tarde pas à reprendre. Rien de sérieux pourtant n’est tenté pour amorcer une nouvelle économie.

L’impossibilité de récupérer Saint-Domingue est, très vite, une évidence : le traité de 1825 (comportant une indemnité dont le règlement sera d’ailleurs difficile), consacre la renonciation. Même échec à Madagascar, bien que les traités y confirment les anciens droits de la France ; Sylvain Roux y rétablit ou y crée des comptoirs ; ils sont bientôt menacés, puis (en 1829) attaqués et détruits par le roi des Hovas, Radame Ier, qui veut faire à son profit l’unité de la Grande Île.

Au Sénégal, le ministre de la Marine, Portal (1818-1821), sensible aux intérêts du commerce bordelais, tente de développer les théories de Hogendorp : installer le travail sur la main d’œuvre, donc développer, sans contrainte, les denrées coloniales et éviter toute action militaire. Mais ni le colonel Schmaltz, ni le baron Riger, gouverneur civil n’obtiennent de résultats sérieux et en 1826 une Commission décide «l’abandon des cultures».

Quelques explorations, celles de Mollien, de Beaufort, surtout le voyage de René Caillé qui atteint, en 1828, Tombouctou, n’ont pas de suites. En Guyane, ni Philibert qui veut introduire la main d’œuvre asiatique, ni Catineau-Laroche qui veut créer la Nouvelle-Angoulème (1824) ne réussissent ; et l’établissement de Mme Javouhey, supérieure des sœurs Saint-Joseph de Cluny n’est qu’un cas particulier, qui ne change rien au marasme général.

II – La conquête d’Alger.

À côté de ces déboires, il y a l’affaire d’Alger. Elle n’est nullement dans le principe, une entreprise de colonisation, même restreinte. Mais simplement un épisode, plus poussé, des relations que la France entretient depuis des siècles avec les États barbaresques.

La Régence d’Alger est théoriquement administrée par une minorité turque, dont le Dey est le représentant ; mais la population berbère ou arabe se dérobe de plus en plus à cette tutelle. La pratique de la piraterie, en dépit de plusieurs interventions, notamment celle de Lord Exmouth (1816) n’a pas disparu. Mais en fait l’intervention française n’est pas faite pour donner à Alger un meilleur régime, ni pour extirper la piraterie. Pas même pour venger l’offense (un coup de chasse-mouches ?), infligée en 1827 par le Dey au consul Deval, à propos d’une ancienne dette du Directoire, devenue la créance Bakri-Busnach et dont le règlement est laborieux ; car on se contente d’établir un blocus, difficile et inopérant, et même en 1829, on négocie, mais sans résultat. Ce sont des soucis de politique intérieure, le désir de s’assurer un succès de prestige qui permettra de réduire plus facilement l’opposition, qui paraissent être ici les facteurs déterminants (les libéraux ne s’y trompent pas qui sont, dès le début, hostiles).

débarquement Sidi-Ferruch, 14 juin 1830
débarquement des troupes françaises à Sidi-Ferruch, 14 juin 1830 (Pierre-Julien Gilbert)

Bien préparée par le ministre de la Marine, Haussez (Duperré dirigera les forces navales), par Bourmont (qui abandonne le ministère de la Guerre pour assurer le commandement des troupes), l’expédition est de réalisation aisée : concentrée à Toulon, embarquée en mai 1830, elle débarque à Sidi-Ferruch le 14 juin ; les défenses de la place sont tournées et rapidement enlevées (3-4 juillet). Le Dey capitule et s’en va et deux de ses sous-ordres, les beys de Titteri et d’Oran se soumettent. Mais comme, à la fin même mois, le régime de la Restauration s’effondre, les résultats durables de l’entreprise demeurent douteux.

III – La monarchie de Juillet (1830-1848).

Le nouveau gouvernement est pacifique (Louis-Philippe fut le «Napoléon de la Paix», économe, persuadé de l’inutilité des conquêtes territoriales, désireux de conserver l’amitié de l’Angleterre. Autant de raisons pour éviter les aventures lointaines. Mais il lui faut tenir compte d’une «honneur national» aussi vague que susceptible et il ne doit pas oublier, non plus, que les armateurs font partie du pays légal. Et la France qui déjà avant le conseil de Guizot, s’enrichit, doit accorder quelque chose à la France qui (comme Lamartine le dira) s’ennuie. Du heurt entre ces deux états d’esprit naissent – de valeur bien inégale – des solutions de compromis.

1. Les anciennes colonies. Donnant dans le pays, l’influence aux notables, le régime de Juillet leur fait aussi, dans les colonies, des concessions par la Charte des Iles (avril 1833). La semi-autonomie administrative accordée ne libère pas les terres à plantations de leurs soucis : les sols s’épuisent, le vieillissement du matériel s’accentue, les débouchés se ferment : car le sucre de betterave (surtout après 1840) surclasse définitivement et combat, en conséquence, le sucre colonial.

La bourgeoisie trouve dans cette concurrence un aliment à son antiesclavagisme, jusque-là surtout sentimental. Elle obtient d’abord l’aggravation des mesures contre la traite (1831-1833) et l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises (1834) lui fournit un exemple et un modèle. Mais elle se divise, quant à l’application en modérés (Gasparin, Broglie, Tocqueville) qui préconisent l’extinction graduelle, et en radicaux qui veulent l’abolition immédiate et qu’anime le fervent et têtu Victor Schœlcher. Entre les deux tendances, le gouvernement hésite, fait voter la loi Mackau (1845) qui tend à transformer l’esclavage en servage ; il libère, en 1846-1847, les esclaves de l’État, mais sans oser encore prendre les mesures définitives.

habitation-sucrerie, Guadeloupe, vers 1850
habitation-sucrerie, Guadeloupe, vers 1850 (source)

Isolé, le Sénégal poursuit une existence incertaine, aggravée par l’instabilité des gouverneurs (vingt-sept de 1831 à 1854), par des luttes difficiles contre les Maures, par la précarité des ressources.

2. Les points d’appui. Une double nécessité amène les contemporains à s’intéresser à la côte occidentale de l’Afrique : donner des bases aux croisières qui luttent dans ces parages contre la traite, protéger et développer les factoreries créées par des commerçants marseillais et bordelais. L’action s’ébauche sous la forme d’une reconnaissance des côtes, confiée en 1837 à l’officier de marine Bouet-Willaumez ; elle aboutit à l’organisation sur divers points – Assinie, Grand-Bassam, Vieux-Calabar – de «factoreries fortifiées» ; plus au sud, on achète même des territoires qui sont à l’origine de la colonie du Gabon. Ces «Comptoirs du Sud» très modestes, restent administrativement rattachés au Sénégal.

Dans l’océan Indien, les points d’appui deviennent points de relâche : les vues de stratégie navale l’emportent (pour un temps) sur les considérations économiques. Si l’influence française, malgré l’action, toute individuelle de Lastelle et de Laborde, décroît à Madagascar (la reine Ranavalona Ire y interdit, en 1835, le christianisme et fait expulser en 1845, les commerçants), l’amiral de Hell procède à la reconnaissance des côtes et négocie avec les tribus de la côte occidentale. En 1840-1841, Nossi-Bé et Mayotte sont occupés. Mais les Chambres freinent cette action et en 1846, écartent le projet d’une expédition.

3. Les établissements d’Océanie. L’action de la France dans ces parages avait repris, après 1815, sous deux formes : celle d’explorations maritimes (Freycinet, 1817-1820 ; Duperrey, 1822-1825 ; surtout Dumont d’Urville, 1824-1826) ; celle de missions catholiques, assez actives pour provoquer l’organisation d’une Mission d’Océanie (1830), bientôt divisée en deux vicariats (1835). D’où les rivalités avec les missionnaires protestants, généralement britanniques, dans lesquelles les marins s’engagent – ou se fourvoient – souvent.

baie de Mataval, Tahiti
baie de Matavai, Tahiti, peinture de William Hodges, 1776

Les conflits se localisent à Tahiti, où Dupetit-Thouars fait reconnaître les droits français (1838), puis occupe les Marquises, accentue, en imposant le protectorat, le régime de Tahiti (1842), agit aux îles de Wallis. Une révolte indigène, attribuée à l’action du révérend anglais Pritchard amène l’arrestation et l’expulsion de celui-ci. L’épisode, fort mince, passionne pourtant l’opinion en France comme en Angleterre, est exploité à fond par les oppositions, puis se termine par le vote d’une indemnité qui ne fut pas réclamée (1846). La pacification des archipels peut alors se poursuivre. Sur un point essentiel, la Nouvelle-Zélande, la France s’est laissée devancer par la Grande-Bretagne, qui a pris possession en 1840.

4. L’Extrême-Orient. La guerre de l’Opium (1839-1842) a ramené l’attention sur le marché chinois et la France s’efforce d’y obtenir les mêmes avantages que l’Angleterre. La mission Lagrenée conclut le traité de Whampoa (1845), avec ouverture de cinq ports (dont Canton et Changaï) et promesse (peu explicite), de liberté des cultes. En Annam, l’expulsion des missionnaires par Thieu-Tri motive une inopportune et inutile action navale contre Tourane (1847).

5. La conquête de l’Algérie. Réussies, décevantes ou prometteuses, ces activités sont dépassées par l’établissement de l’autorité française sur l’Algérie.

Pourtant «legs onéreux du régime déchu», Alger est suspect ; il est coûteux, meurtrier, peut nous brouiller avec l’Angleterre. Surtout, dans la complexité de son peuplement, dans les prolongements de son islamisme, dans les ressources possibles, l’Algérie est inconnue. L’action de la France fut pour tout cela embarrassée, souvent maladroite et inefficace. Les commandants des troupes sont de valeur très inégale. Clauzel (août 1830-février 1831) crée un rudiment d’administration, organise les bureaux arabes [erreur : les Bureaux arabes sont plus tardifs] établissant le contact avec les indigènes, commence à recruter des troupes sur place (les zouaves). Ses successeurs : Berthezène février-décembre 1831), Savary, duc de Rovigo (décembre 1831-avril 1833), Voirol (avril 1833-septembre 1834) sont des médiocres qui se bornent à occuper dans la zone littorale, Oran (1831), Bône (1832), Bougie (1833). Du reste, en France, le conflit reste vif entre les colonistes que dirige Clauzel et les anti-colonistes dont le député Desjobert est le porte-parole. La Commission d’Afrique, qui opère de septembre à novembre 1833, opte pour une occupation restreinte, affirmant que «la modération proclamée avec force est une force effective».

L’ordonnance royale de 1834 tient compte de ces données, en organisant les Possessions françaises du nord de l’Afrique (le terme d’Algérie n’apparaîtra officiellement qu’en 1837) les dotant d’un gouverneur général, Drouet d’Erlon. D’entrée de jeu, celui-ci se heurte à une force neuve, dont il ne peut soupçonner l’importance : c’est celle d’Abd el-Kader (né en 1808). De grande origine, éloquent et brave, celui-ci va incarner, par l’expression d’une foi islamique ardente, ce qui peut alors exister d’esprit national en Algérie. Il a commencé à combattre dès 1832, les infidèles dans son Oranie natale. Il a bientôt la possibilité de traiter avec eux : le traité Desmichels (février 1834) lui reconnaît une souveraineté, d’ailleurs mal définie, sur l’ouest de l’Algérie. Le prestige qu’il en reçoit lui permet de vaincre ses adversaires locaux ; mais, très vite, en attaquant des tribus alliées, il se retrouve en conflit avec les Français et leur inflige sur la Macta un échec, dont l’opposition fait «un désastre» (juin 1835). Ce qui provoque le départ de Drouet d’Erlon.

Clauzel rétablit la situation en occupant Mascara (décembre 1833), Tlemcen (janvier 1836), Médéah (avril 1836). Il pense alors en avoir fini avec Abd el-Kader et veut se débarrasser du bey Ahmed, demeuré maître de Constantine. L’expédition menée avec des moyens réduits, déclenchée à la mauvaise saison, est un avortement coûteux (novembre-décembre 1836), qui motive la condamnation du «système guerroyant», le rappel de Clauzel, son remplacement par Damrémont avec mission de se borner à une occupation «restreinte, progressive, pacifique». Il faut donc négocier à nouveau avec Abd el-Kader qui, par le traité de la Tafna (30 mai 1837), se voit confirmer la possession de l’Oranie, grossie d’une notable partie du Titteri. À ce prix, on peut liquider la question de Constantine et la ville est enlevée du 6 au 13 octobre 1837. Danrémont a trouvé la mort au cours du siège ; Valée lui succède.

siège Constantine, Coudiat-Ati, 10 oct 1837, Horace Vernet
siège de Constantine, prise de Coudiat-Ati, 10 octobre 1837 (Horace Vernet)

C’est pour se retrouver aux prises avec le problème Abd el-Kader. Car l’émir ébauche alors la création d’un grand État musulman, divise son territoire en khalifats, réorganise la fiscalité, jette les bases d’une armée régulière, établit forteresses et arsenaux. Le passage d’une colonne française (octobre-novembre 1839) au défilé des Portes de Fer, incontestable violation du traité de la Tafna, ranime la guerre : la Mitidja est envahie, Valée réduit à une défensive meurtrière. Les événements semblent montrer qu’en face d’un monde musulman qu’on n’a pas compris, avec lequel on n’a pas su composer, il n’existe que deux alternatives : évacuer l’Algérie ou la conquérir entièrement.

La seconde alternative l’emporte : car il existe une armée d’Afrique qui a pris goût (et intérêt) à la guerre, un embryon de colonisation, des transactions commerciales d’une certaine importance avec Marseille. Le gouvernement de Louis-Philippe, pour théoriquement pacifique qu’il demeure, est enclin à donner à l’opinion publique, par des victoires algériennes obtenues au plus juste prix, une réparation de l’échec diplomatique subi en Orient en 1840. Toutes ces raisons l’emportent et Bugeaud nommé gouverneur général le 29 décembre 1840, est l’homme de cette nouvelle situation.

Vieux soldat (né en 1784) rompu au métier, c’est aussi un adroit politicien. Il a l’amitié du roi et la confiance de Guizot. Il a déjà fait deux stages en Algérie : en 1835 (il a battu Abd el-Kader sur la Sikkak), en 1837 (il a négocié le traité de la Tafna).

La réussite de Bugeaud est celle d’une intelligence réaliste, servie par une énergie, allant de la bonhomie à la plus froide brutalité, bénéficiant des expériences et même des fautes de ses prédécesseurs. Il dispose d’une grande liberté d’action, de crédits étendus, d’effectifs considérables (ils atteignirent en 1847 cent sept mille hommes, le tiers de toute l’armée).

S’inspirant largement des idées de Lamoricière, Bugeaud comprend que cette guerre d’Afrique obéit à des règles particulières. Il allège l’armée, la fractionne en «colonnes agissantes», très mobiles. Il poursuit moins le combat victorieux, mais généralement sans résultats, que l’atteinte profonde portée aux bines de l’ennemi : d’où la terrible et inhumaine razzia, pratiquée sans mesure. Sur le terrain conquis, des postes seront créés qui commenceront l’exploitation : ce dur militaire est en même temps un agronome qui fera faire la moisson par ses soldats.

Ses troupes ne sont plus seulement des fractions de l’armée métropolitaine détachées sur le territoire africain. Aux zouaves antérieurement créés, aux chasseurs d’Afrique (1831), viendront s’adjoindre, outre la légion étrangère, les chasseurs d’Orléans (chasseurs à pied), les zéphyrs (bataillons de discipline), des unités recrutées parmi les indigènes (tirailleurs algériens, spahis) sans compter les goums des tribus, attirés par les perspectives de pillage. Armée au pittoresque débraillé dont Horace Vernet et Raffet popularisèrent la légende, habilement exploitée par les intéressés. Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Cavaignac, Duvivier, bien d’autres, furent pour Bugeaud de remarquables auxiliaires.

Le nouveau gouverneur général s’applique d’abord à anéantir ce qu’il y a de permanent dans la puissance d’Abd el-Kader. Les campagnes de 1841 et 1842 voient la destruction des places et des arsenaux de l’émir, en même temps qu’une insidieuse action, menée par Léon Roches, obtient des plus hautes autorités musulmanes (en particulier le grand chérif de La Mecque, en 1842) l’autorisation pour les fidèles de collaborer avec l’occupant français.

Lorsque par un raid audacieux, le duc d’Aumale détruisit la Smalah d’Abd el-Kader (mai 1843), celui-ci dut se rabattre vers les confins ouest. Il pense pouvoir prolonger la lutte en faisant intervenir les forces marocaines (en dépit des réticences du Sultan). Mais l’action conjuguée de Bugeaud qui remporte sur l’oud Isly un succès quasi théâtral (août 1844), et du prince de Joinville qui bombarde Tanger et occupa Mogador, abrège cette diversion, que clôt le traité de Tanger. Maréchal, puis duc d’Isly, Bugeaud croit la partie gagnée, se départit de sa vigilance : l’insurrection de 1845, qui débute par la destruction d’un détachement français à Sidi-Brahim, le détrompe. C’est de nouveau une guerre épuisante, particulièrement cruelle (Pélissier encercle et asphyxie dans les grottes où elle s’est réfugiée, toute la tribu des Ouled-Riah).

Abd el-Kader, traqué, devra se rendre en décembre 1847 ; non à Bugeaud, qu’a remplacé en juin, comme gouverneur général le duc d’Aumale, mais à Lamoricière. [note : En dépit des engagements pris, Abd el-Kader fut détenu à Pau, puis à Amboise, jusqu’au moment (1852) où il lui fut permis de se retirer en Syrie. Il s’y honora en protégeant les chrétiens, lors des massacres de 1860, et mourut à Damas en 1883.]

Tandis que se déroulait cette lutte, d’autres problèmes, ceux de la colonisation, s’étaient posés. Le gouvernement, qui n’a eu au début aucune doctrine («s’en remettre à l’avenir et ne rien presser», dit Guizot en 1835) laisse faire les choses : si bien qu’en 1839, il y a vingt-cinq mille colons, dont onze mille Français (et parmi eux des douteux mercantis, des artisans, des paysans pauvres). La ruée de 1839-1840 en élimine un grand nombre, en décourage d’autres. Le gouvernement s’efforce alors de définir des procédés moins empiriques et la colonisation se développe par trois moyens : par un régime de concessions gratuites ou à bas prix, on crée des villages en Mitidja, dans le sahel d’Oran, un peu plus tard dans le Constantinois ; par l’octroi des terres à des communautés religieuses, que patronne la reine Marie-Amélie (résultats limités, sauf à Staouéli) ; par un essai de colonisation militaire, fruit des conceptions personnelles de Bugeaud (il veut aménager l’Algérie «ense et aratro», par l’épée et par la charrue) et qui fera long feu.

Algérie des chimères, ense et aratro (1)
la colonisation «par l'épée et la charrue» (Bugeaud), scène du film L'Algérie des chimères

 

Algérie des chimères, ense et aratro (2)
la colonisation «par l'épée et la charrue» (Bugeaud), scène du film L'Algérie des chimères

En dépit des risques qui demeurent grands, des rembarquements, d’une lourde mortalité due au paludisme, on peut dénombrer en 1847, cent neuf mille trois cent quatre-vingt colons (dont quarante-sept mille deux cent soixante-quatorze Français et trente et un mille cinq cent vingt-huit Espagnols). Ils disposent d’un embryon de réseau routier, de quelques écoles, d’un commencement d’autonomie administrative (régime municipal concédé à certaines communes en 1847). Mais ils se sont superposés – et non mêlés – à une population musulmane qui demeure misérable ; et, d’autre part, ils supportent mal la tatillonne tutelle du régime militaire. Si la conquête (vue très simpliste) peut paraître achevée, il reste à l’aménager. Tâche que la monarchie de Juillet n’a pas le temps d’aborder sérieusement, puisque la Révolution l’emporte en février 1848.

IV. La Seconde République (1848-1852).

Brève et fort agitée dans sa carrière, la Seconde République n’a pu définir les éléments positifs d’une politique coloniale. Mais elle a réalisé une grande réforme humaine : l’abolition de l’esclavage, et tenté, par ailleurs, quelques aménagements qui ne sont pas sans intérêt.

1. L’abolition de l’esclavage. Bien que la cause de l’abolition fût gagnée devant l’opinion, il fallut l’énergie de Victor Schœlcher pour vaincre les hésitations d’Arago (ministre de la Marine du gouvernement provisoire). Le 4 mars, un décret formulait le principe, dont les modalités étaient définies le 27 avril : «aucune terre française ne devait plus porter d’esclaves».

décret abolition esclavage, 1848
décret d'abolition de l'esclavage, 1848

Trois problèmes restaient pourtant à régler, tous trois délicats : 1) Celui d’une indemnité réclamée par les colons ; elle fut fixée en 1849, acquittée seulement en 1855 ; son principal intérêt fut, par l’établissement de banques coloniales (dont l’action ne fut sensible que sous le Second Empire) d’introduire les Îles dans le circuit capitaliste ; 2° Un problème économique, résultant de la substitution du travail salarié au travail servile ; les solutions furent localement variées : en Guyane, maintien pour douze ans, du travail forcé ; aux Antilles, introduction de Madériens, de paysans français, de Chinois et d’Indous (dans tous les cas avec des résultats décevants), à la Réunion, apport d’engagés (qui dans nombre de cas ressemblaient beaucoup à des esclaves) recrutés sur la côte d’Afrique. Nulle part, la formule convenable – qui supposait un préalable partage des terres – ne fut trouvée ; 3° Un problème politique, les esclaves libérés étant devenus citoyens, donc électeurs. Les colons, exaspérés par la perte de leur primauté, s’efforcèrent, en exagérant la gravité de certains incidents locaux, de faire abolir ces concessions ; ils devaient y parvenir à la faveur de l’établissement du Second Empire. Juridiquement libres, les ci-devants esclaves restèrent donc économiquement dépendants.

2. Les autres réformes. C’est en Algérie qu’elles sont plus directement visibles. Malgré les difficultés de la métropole et la succession rapide des gouvernements (Cavaignac jusqu’en avril 1848, Changarnier d’avril à septembre, Charon de septembre 1848 à octobre 1850, enfin d’Hautpoul), il n’y eut pas de troubles sérieux. La pacification fut poussée, tant dans les massifs montagneux (Saint-Arnaud en Petite Kabylie, 1851) que vers les territoires du Sud (prise de Zaatcha, en 1849). L’intérêt vient surtout de ce que la Seconde République, tout en maintenant le gouvernement général et en le confiant à des militaires, définit l’Algérie comme faisant «partie intégrante» de la France, la divisa en trois départements, lui conféra une représentation parlementaire. Politique d’assimilation, mais dont il faut remarquer qu’elle était limitée aux seuls colons et qu’elle excluait les indigènes (aggravant ainsi leur sujétion) ; d’ailleurs d’application brève (jusqu’en 1852), comme aux Antilles.

Une sorte de «retour à la terre» fut amorcé visant à installer en Algérie les ouvriers chômeurs des grandes villes, considérés comme un danger social. On en transporta, dans un enthousiasme officiel, environ vingt mille. Mal préparés aux tâches agricoles, décimés par les fièvres et le choléra, beaucoup se firent rapatrier. Pourtant (la colonisation libre s’étant poursuivie), le nombre de colons s’élève, en 1851, à cent trente et un mille et les problèmes qui se posaient à eux en 1848 continuent à réclamer des solutions.

V – Le Second Empire (1852-1870). Les deux monarchies censitaires, l’éphémère République de 1848 ont généralement pratiqué l’empirisme colonial. Le Second Empire voit les choses avec plus de lucidité. N’est-il pas le règne des affaires» (Proudhon) ? Dans ces affaires une exploitation plus poussée des territoires d’outre-mer, anciens ou nouveaux, n’a-t-elle pas logiquement sa part ? L’influence du capitalisme est bien plus visible que dans la période précédente ; les Saint-Simoniens seconde manière qui n’ont pas renoncé à «organiser la planète» (sans négliger pour autant leurs profits personnels) et qui sont nombreux autour de l’Empereur n’y contrediront pas ; non plus que les affairistes qui pullulent.

Mais le Second Empire est aussi un régime militaire : la guerre d’Algérie a montré que les entreprises coloniales sont génératrices de victoires faciles, distributrices de de grades, de prébendes, même de titres (si la monarchie de Juillet a eu son duc d’Isly, le règne de Napoléon III aura son duc de Palikao) ; et comme le concours des catholiques est précieux, la France impériale reprendra son rôle traditionnel de «soldat de l’Église» qui pourra déterminer (ou justifier) telle ou telle entreprise lointaine, ainsi qu’on le verra en Extrême-Orient. Ainsi se mêlent en une période courte, mais fort chargée de faits, tous les mobiles de la colonisation. Le tout est dominé par la personnalité trouble de l’Empereur, qui paraît avoir entrevu bien des contradictions, envisagé certaines solutions mais que sa volonté soutient mal, que son entourage débordera vite. La multiplicité des activités coloniales, le sens économique dont elles sont chargées permettraient d’évoquer une sorte de pré-impérialisme, annonçant, préparant celui des années 1880. Mais, par ailleurs, de nombreuses hésitations dans la démarche, les réticences de l’opinion montrent assez que l’évolution n’est pas arrivée à sa pleine maturité.

1. Les réformes de structure. Que le Second Empire ait eu pleinement conscience de ce tournant, la preuve en est dans un effort d’aménagement, tant dans l’ordre politique que dans l’ordre économique.

Politiquement, on semblerait, par la suppression de toute représentation coloniale, revenir purement et simplement à l’ancien régime. Pourtant, le sénatus-consulte du 3 mai 1854 répartit les pouvoirs entre l’Empereur, procédant par décrets, et le Sénat. Il délègue aux gouverneurs des droits étendus en ce qui concerne l’administration directe et la police ; mais il attribue aussi des responsabilités locales aux conseils généraux, à la vérité nommés (celui d’Algérie deviendra électif, mais seulement le 11 juin 1870) et il admet l’existence d’un Comité consultatif dont les membres permanents sont renforcés par un délégué de chaque colonie. Règles générales, qui souffriront bien des inflexions particulières.

Économiquement, les changements sont plus profonds. Dans un monde où se déploie le capitalisme de ­­libre concurrence, où les traités de libre-échange se multiplient, la notion d’exclusif perd tout son sens et devient un anachronisme. Aussi la loi du 3 juillet 1861 en fait-elle disparaître les derniers vestiges ; elle ouvre les colonies françaises aux produits étrangers, permet aux produits coloniaux de circuler librement ; elle se borne pour atténuer l’effet de la concurrence, à maintenir une surtaxe de pavillon, touchant les bâtiments étrangers. Tout un pan de l’ancien régime colonial s’effondre ainsi, autant par sa vétusté que par l’action gouvernementale.

2. L’Algérie : expériences et incertitudes. L’Algérie est administrée de 1851 à 1858, par Randon. Militaire avant tout, il pousse activement la pacification : elle est complète en Kabylie après les campagnes de 1853-1854, 1856 et surtout 1857. Après la prise de Laghouat (1852), s’amorce une pénétration saharienne, s’efforçant d’ailleurs d’éviter les conflits et qui se traduit par l’occupation des oasis du M’Zab, d’Ouargla, de l’oued R’hir, de Touggourt. Bientôt, le voyageur Duveyrier tentera d’établir des relations avec les Touareg (traité de Ghadamès, 1862).

Mais Randon discerne aussi l’intérêt d’une action économique. Il attire les colons libres, tout en accordant de grandes concessions (la Compagnie genevoise obtient, en 1853, 20 000 ha de terres). Toutefois, les quatre-vingt-cinq centres ainsi créés ne le sont que par la pratique du cantonnement, qui dépouille les tribus d’une partie de leurs terres et précipite leur déchéance. Les progrès du commerce (depuis 1851, les produits algériens entrent en franchise en France), l’intervention de nouvelles ressources (le tabac et l’alfa, principalement), les prospections minières portant surtout sur le fer expliquent l’accroissement du nombre des colons : ils sont deux cent mille en 1860, dont cent vingt mille Français. Ils accentuent, de ce fait, leurs revendications : autonomie administrative, assimilation politique à la métropole, suppression du contrôle militaire (les abus des bureaux arabes leur fournissent de valables arguments). En créant en 1858, un ministère de l’Algérie et des colonies, Napoléon III semble leur donner gain de cause. Il en confie la direction à son cousin, le prince Napoléon qui, brouillon et instable, se lasse vite, et passe la main à Chasseloup-Laubat.

Mais les militaires mécontents réagissent : le rôle des troupes d’Afrique dans la campagne d’Italie (1859) impressionne l’Empereur, dont un bref et superficiel voyage en Algérie (1860) achève de retourner les conceptions. Le gouvernement général est rétabli, à nouveau attribué aux militaires : Pélissier d’abord (1860-1865), Mac-Mahon ensuite (1864-1870), avec des pouvoirs accrus par le décret du 7 juillet 1864. Désireux de protéger la «nationalité» des indigènes (ce n’est pas libéralisme, mais reflet de sa politique européenne), le souverain définit une politique du «royaume arabe» (lettre du 6 février 1863) et, ce qui vaut mieux, protège les biens des tribus, tente d’y développer la notion de propriété individuelle ; ce qui l’amène à ralentir le rythme de l’immigration (de 1860 à 1870, quatre mille cinq cents colons seulement s ‘établirent dans le pays).

Voyage_de_Napoléon_III_en_Algérie,_juin_1865
voyage de Napoléon III en Algérie, juin 1865

Ces dispositions théoriques seront contrariées par l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh (1864) dont les dernières séquelles se prolongèrent jusqu’en 1870, et surtout par une effroyable famine (1867) faisant au moins trois cent mille victimes. L’égoïsme des colons, l’incurie des militaires furent âprement dénoncés par Mgr Lavigerie, évêque d’Alger ; une enquête parlementaire confirme ces accusations. En 1870, lorsque l’Empire s’effondre, l’opinion et le corps législatif sont d’accord pour réclamer l’instauration du régime civil.

Pourtant, démographiquement, la colonisation est entrée dans une phase excédentaire, par le gain de sa propre natalité, à partir de l’année 1856 ; économiquement, le commerce atteint en 1870, 270 millions ; l’équipement des ports (Alger surtout), les premiers chemins de fer (Alger-Blida en 1862) commencent à dessiner les traits de l’Algérie moderne.

3. L’Afrique noire : Sénégal et comptoirs du Sud. En 1850, le Sénégal connaît une crise aiguë (en cinq ans, son commerce a diminué de 50%). À tel point que la question du maintien des établissements français s’était posée ; elle fut tranchée affirmativement par la Commission de 1850, sous condition de l’établissement de la libre concurrence, d’une sécurité effective, de la recherche de débouchés nouveaux. Programme que commença à appliquer Protet, gouverneur de 1850 à 1854, par la suppression des Compagnies privilégiées (1852), par la création d’un réseau de postes et en engageant la lutte contre les Maures et les Toucouleurs.

Son collaborateur, le colonel Faidherbe lui succéda à la demande même des colons. Venu de l’arme du génie, sérieux et même apparemment austère, formé par ses passages en Algérie et aux Antilles, il devait s’avérer comme un colonisateur complet, laborieux et tenace, ménager du sang des hommes, capable d’élargir vers l’avenir les problèmes du moment.

Gouverneur de 1854 à 1861, puis, derechef, de 1863 à 1865, il dut d’abord, avec des moyens extrêmement réduits (aussi fut-il amené à employer les indigènes et à créer tirailleurs et spahis sénégalais) agir contre des adversaires redoutables : les Maures, maîtres de la rive nord du Sénégal, juridiquement propriétaires des comptoirs, détenteurs de la gomme ; les Toucouleurs, que le prophète El Hadj-Omar, utilisant le sentiment religieux, s’efforçait de grouper en un vaste État. Les premiers furent assez rapidement vaincus et durent en mai 1858 accepter un traité qui les neutralisait. Contre les Toucouleurs, qui attaquaient les postes du Haut-Fleuve (celui de Médine devait s’illustrer par une belle défense en 1857), ce fut plus long. Mais, après 1860, ils cessèrent pratiquement la lutte, détournant leur activité vers le Niger.

Faidherbe et El Hadj Omar
Faidherbe et El Hadj Omar

Dans les années qui suivirent, la Casamance, le Fouta, le Saloum, le Cayor furent pacifiés (ce dernier assez précairement). Ces luttes ne détournèrent pas Faidherbe des problèmes essentiels : tandis que Saint-Louis, assainie et modernisée, devenait une vraie ville, que le port de Dakar faisait de modestes débuts, les cultures étaient encouragées (celle de l’arachide devait rapidement surclasser toutes les autres), le sous-sol prospecté. Mise en valeur qui se combinait avec le respect des coutumes et de la civilisation indigènes (création d’un tribunal musulman, d’écoles coraniques, d’un musée), sans exclure des essais de ralliement et de fusion (école des otages, école franco-musulmane). Mais les destins du Sénégal étaient liés à l’extension de son arrière-pays ; d’où de nombreuses explorations ; vers le nord (le capitaine Vincent parcourut la Mauritanie), vers les sources du Sénégal et le Fouta Djalon (que reconnut le lieutenant Lambert) surtout vers le Niger : la mission du lieutenant Mage et du Dr Quintin (1863-1866) devait atteindre Ségou, négocier un traité avec Ahmadou, fils d’El Hadj-Omar, et après deux ans d’une quasi-captivité, revenir par des itinéraires différents. Ainsi se jalonnait une future voie d’expansion.

Au regard de la poussée sénégalaise, les comptoirs du Sud, devenus administrativement Établissements français de la Côte d’Or et du Gabon sont peu de chose. Des traités au Dahomey (avec le roi de Porto-Novo en particulier), un établissement au Cap Lopez (1862), les randonnées de Paul du Chaillu, le «chasseur de gorilles», le voyage dans le bas Ogoué du lieutenant Serval (1862) sont les seuls faits à signaler. La traite disparue, le commerce ne s’intéresse pas encore à ces régions, d’ailleurs ingrates.

4. Les tentatives sur Madagascar. Presque éliminée en 1848, l’influence française dans la Grande Île avait été maintenue par les soins de Jean Laborde et de Lambert, tous deux liés avec le prince héritier, Rakoto. Si Lambert ne réussit pas, dans son voyage de 1855 à attirer l’attention de Napoléon III sur ces régions, si l’influence britannique, bien servie par le pasteur Ellis parut même y marquer des progrès, la situation changea par l’avènement de Rakoto devenu Radame II (1861) : superficiellement gagné aux idées modernes, au demeurant très faible de caractère, il se laissa circonvenir, et par le traité de 1862 livra pratiquement à la France les ressources du royaume : mais tandis que se créait à Paris une Compagnie foncière, industrielle et commerciale de Madagascar (2 mai 1863), une réaction nationale (peut-être activée par les résidents anglais) emporte Radame II (12 mai 1863). Les reines Rasoherina, puis Ranavalo II se contentent de concessions beaucoup plus limitées (traité d’août 1868) qui sont d’ailleurs étendus à l’Angleterre. L’occasion manquée n’empêche pas les marins (notamment Fleuriot de Mangle) de signer des traités de protectorat locaux avec les chefs de la côte occidentale, ni le géographe Grandidier de réaliser d’utiles explorations (1865-1870).

5. L’action de la France en Extrême-Orient. En Chine, il ne s’agit pas, à vrai dire, de colonisation, mais d’un élargissement des avantages précédemment obtenus. Il se réalise par des interventions armées franco-anglaises prenant comme prétexte des violences locales atteignant les missionnaires et les marchands. Action portée d’abord sur Canton (1857) aboutissant au traité de Tien-Tsin (1858), action plus étendue qui mène les Alliés à Pékin dont le Palais d’Été est abominablement pillé (1860). Pour la France, les résultats se marquent par l’ouverture de nouveaux ports (la concession de Changaï commence à prendre un réel développement), par une extension des missions, par l’envoi de techniciens (les Français Gicquel et d’Aignebelle équipent l’arsenal de Fou-Tchéou).

Si Napoléon III écarte certaines possibilités d’action en Birmanie, il est amené à intervenir en Annam, pour des raisons spécifiquement religieuses. Après l’échec de la mission Montigny (1857), un corps franco-espagnol occupe Tourane (1858). Insalubre, économiquement sans intérêt, Tourane est évacué pour Saïgon qu’occupe en 1859, Rigault de Genouilly ; après lui, Charnier puis Bonard occupent la Basse-Cochinchine.

L’empereur Tu-Duc, qui a des embarras au Tonkin, négocie et cède par le traité du 5 juin 1863, trois provinces cochinchinoises. Le Second Empire paraît quelque peu embarrassé de cette acquisition, se montre disposé, en 1864, à la rétrocéder contre argent comptant. Mais la protestation des catholiques, des marins, l’action surtout de Chasseloup-Laubat maintenant ministre de la Marine l’en empêchent. C’est alors avec Bonard, puis La Grandière (1863-1868) le «gouvernement des amiraux» qui prévaut. Dépourvus d’argent, de cadres, d’expérience indochinoise, ils gèrent les territoires occupés avec un réalisme étroit. Ils s’efforcent de maintenir en place les notables indigènes, qu’ils font superviser par des inspecteurs (le plus souvent officiers de marine) ; ils maintiennent les usages locaux, protègent la religion et de ce fait freinent le zèle des missionnaires ; ils créent des troupes indigènes (tirailleurs annamites). Le souci d’exploitation économique primant tout, ils modernisent quelque peu le port de Saïgon, développent les lignes télégraphiques (à la pose desquelles Pavie travailla). La Cochinchine occidentale leur paraissant un voisinage dangereux est occupée en 1867 (sans que le gouvernement annamite reconnaisse la validité de l’annexion).

Le royaume de Cambodge, figé dans les ruines d’une civilisation prestigieuse, subissait l’influence du Siam voisin. Le marin Doudart de Lagrée lutte contre cette main mise, arrache au faible Norodom un traité de protectorat, aux clauses très vagues (août 1863). Le Siam ne reconnaîtra cette situation qu’en 1867.

L’attention est ainsi attirée sur le cours inférieur du Mékong, sur les territoires voisins du Laos (déjà parcouru par le voyageur Mouhot) sur la voie d’accès qu’il pourrait ouvrir vers la Chine du Sud et le marché qu’elle peut constituer. Une mission dirigée par Doudart de Lagrée doit étudier ces possibilités ; quittant Saïgon (en juin 1867), elle atteint la Chine (où meurt Doudart de Lagrée que remplace Francis Garnier, son second), revient par le Yang-Tsé et Changaï (juin 1868). Les conclusions sont négatives quant aux services que peut rendre le Mékong, mais elles mettent en valeur l’intérêt de la vallée du Fleuve Rouge (Song-Koï) et posent ainsi la question du Tonkin (sans que le Second Empire ait le temps de prendre position).

Doudart de Lagrée
Doudart de Lagrée, explorateur du Mékong

6. Vieilles colonies et nouvelles entreprises. Grâce aux engagés, au développement des cultures secondaires (café et vanille) la Réunion peut vivre, tandis que les Antilles s’adaptent lentement aux conditions nouvelles de l’économie ; le rhum devient le grand élément commercial (des conventions avantageuses en garantissent l’écoulement dans la métropole), tandis que la guerre de Sécession (1861-1865) avec ses forceurs de blocus, l’expédition du Mexique (1861-1867) redonnent à Fort-de-France une certaine activité.

La Guyane est la moins favorisée : car la découverte de l’or (à partir de 1855) a pour seul résultat l’éparpillement d’une population déjà trop peu nombreuse ; et son utilisation comme colonie pénitentiaire ne fait qu’aggraver sa mauvaise réputation. En 1853, par l’initiative du contre-amiral Febvrier-Despointes, la Nouvelle-Calédonie est annexée ; elle devient, en 1864, un centre de déportation, sans qu’aucune ressource sérieuse s’y soit encore révélée. On exploite pour son guano pendant quelques années, l’îlot perdu de Clipperton (1858). On achètera pour répondre à l’installation de l’Angleterre à Périm et pour s’assurer une escale sur la route maritime que doit ouvrir le canal de Suez, le territoire d’Obock (1862) ; mais rien de sérieux n’y est organisé.

L’expédition du Mexique n’est coloniale ni dans ses causes (intervention motivée par le non-paiement des dettes) ni dans ses développements politiques. Mais elle est intéressante parce qu’elle constitue un dépassement de la conception traditionnelle, un effort pour l’exploitation économique d’un pays par personne interposée (en l’espèce ici, l’archiduc autrichien Maximilien, devenu empereur en 1864). Les États-Unis – qui reprirent plus tard avec succès cette pénétration insidieuse – ne s’y trompent pas et leur action diplomatique est pour beaucoup dans l’abandon de l’entreprise ; la «grande pensée du règne» se solde par un échec coûteux et humiliant (Maximilien, abandonné par l’Empire, est fusillé en juin 1867).

Le bilan colonial du Second Empire, établi sous l’angle métropolitain, se solde par des données positives. Les territoires occupent 700 000 km2, avec près de 7 millions d’habitants. S’ils coûtent au budget, bon an, mal an, une centaine de millions, ils alimentent pour 600 millions de transactions, réalisées pour les deux tiers avec la métropole. Et comme la main-d’œuvre militaire est aussi un produit, il ne faut pas oublier que de Sébastopol aux champs de bataille de la Loire, la population algérienne a fourni une lourde contribution aux guerres du Second Empire.

politique extérieure de Napoléon III
politique extérieure de Napoléon III

 

 

 

Chapitre IV : L’essor du deuxième domaine colonial français

(1870-1914)

I – Les années de recueillement (1870-1880).

Si le dernier tiers du XIXe siècle et les premières années du XXe voient se développer et s’organiser un second domaine colonial français, en fonction du phénomène mondial qu’est l’impérialisme, il faut admettre que dans la décade 1871-1880, rien (à s’en tenir aux apparences) ne permet de préjuger d’un tel développement.

Il est bien évident, dès l’abord, que le traumatisme consécutif à «l’Année terrible» ne saurait inciter la France aux entreprises extérieures. Par ailleurs, le régime n’est pas fixé et le laborieux enfantement de la IIIe République requiert toute l’attention des politiciens ; les militaires ne songent qu’à préparer l’armée de la «revanche» et les producteurs remettent en bon état de marche une économie que la guerre a ébranlée (sans toutefois l’atteindre profondément). Le discrédit qui, normalement, s’attache au régime tombé s’étend aux entreprises coloniales du Second Empire (et les mauvais souvenirs laissés par l’affaire mexicaine ne peuvent qu’accentuer cette tendance). Toutes ces vues se mêlent dans l’esprit des «ruraux» qui constituent la majorité de l’Assemblée nationale ; gens de terroir aux vues simples et courtes, restés en dehors du circuit des grandes affaires, ils montrent dans ce domaine (que d’ailleurs ils connaissent mal) une prudence toute paysanne.

Il est logique, dès lors, que la politique de recueillement définie par Decazes, trouve ici son prolongement. Si, en ce qui concerne l’Algérie, ces vues sont quelque peu altérées (à cause de la proximité relative du territoire et des colons assez nombreux qui y vivent) partout ailleurs, on se borne à expédier les affaires courantes ; les initiatives seront accueillies avec indifférence et si elles menacent d’entraîner une quelconque complication, avec hostilité.

1. Les problèmes algériens. L’échéance du passage du régime militaire au régime civil se posait, on l’a vu, dès la fin du Second Empire, et le gouvernement de la Défense nationale ne voulut pas en retarder le règlement : les décrets du 24 octobre 1870 reconstituèrent une Algérie des trois départements, dotée d’une administration préfectorale, d’une participation parlementaire à l’Assemblée de la métropole et dirigée par un gouverneur général civil, tandis que les bureaux arabes étaient supprimés. Mais l’instabilité inhérente à une période de crise (cinq gouverneurs se succédèrent de juillet 1870 à mars 1871), les échos de la défaite militaire entraînèrent une grosse perte de prestige ; le décret Crémieux conférant aux juifs d’Algérie la citoyenneté française, sans rien accorder aux musulmans, fut aussi un élément de mécontentement.

Ainsi éclata, à partir de mars 1871, une insurrection aux caractères féodaux (le chef en fut le notable El Mokrani) et religieux très accentués (la secte des Khouans y joua un rôle actif) [il s’agit en réalité de la confrérie de la Rahmaniyya]. Localisée aux massifs de Kabylie et au Tell constantinois, elle connut dans une Algérie presque dégarnie de troupes, quelques succès. Mais elle ne prit jamais un caractère populaire et national et après la mort d’El Mokrani (5 mai) son frère Bou-Mezrag fut rejeté vers le sud et sa capture (janvier 1872), marqua la fin du mouvement. Bien que réprimée rigoureusement, cette révolte incitait à la prudence : la nomination d’un général, Chanzy, comme gouverneur civil (juin 1873-février 1879) fut un artifice transactionnel entre la réforme récente et les habitudes acquises. La même prudence limita l’expansion vers le sud : on ne fit rien pour soutenir les entreprises de pénétration, qu’il s’agisse de la Mission du Sahara et du Soudan (créée par Mgr Lavigerie), dont plusieurs membres périrent en 1874, ou d’actions individuelles comme celles de Dourneaux-Duperré (tué en 1874), de Soleillet, de Largeau.

Il devait rester peu de choses, également, de la conception d’une «Nouvelle-France» africaine, conçue comme devant compenser la perte des provinces de l’Est : l’installation sur des terres confisquées aux révoltés de 1871, de vingt-deux mille Alsaciens-Lorrains en fut la seule réalisation. On revint vite aux formes habituelles de colonisation : elles utilisèrent les dispositions de la loi de 1873, qui restreignait les communaux et voulait favoriser par la création de lots individuels, la formation d’une paysannerie indigène ; sans grand succès, car, par le jeu de la spéculation, une grande partie des terres fut revendue aux Européens, favorisant ainsi la moyenne et la grande propriété.

2. L’affaire du Tonkin (1872-1874). On sait que le Tonkin rattaché à la Chine par des liens historiques fort distendus, administré en fait par un vice-roi annamite, avait attiré l’attention des géographes, des marins, mais aussi des brasseurs d’affaires : l’un de ces derniers, Jean Dupuis, utilisa la vallée du Fleuve Rouge pour organiser, vers la Chine du Sud, un trafic dont les armes constituaient l’élément essentiel. Son commerce, ses allures autoritaires, la présence en baie d’Along d’unités navales françaises multiplièrent les froissements. Dès 1872, Dupuis tentait de se faire soutenir par le gouverneur de la Cochinchine française, l’amiral Dupré ; peu soucieux de s’engager, celui-ci envoya pourtant au Tonkin (octobre 1873) Francis Garnier, avec un faible détachement et deux canonnières.

Jean Dupuis, en costume chinois
Jean Dupuis, en costume chinois, 1873

La fougue de Garnier transforma en conquête cette mission conciliatrice. Il enleva Hanoï (20 novembre), s’étendit dans le delta, mais périt dans une escarmouche (21 décembre 1873). Il n’entrait pas dans les intentions de Dupré, encore moins dans celles du gouvernement français, de donner une suite militaire à l’incident. L’officier de marine Philastre, admirateur de la civilisation extrême-orientale, peu favorable à la colonisation (surtout sous les aspects mercantiles que représentait Dupuis) s’efforça de régler l’affaire en honnête homme. Le traité du 15 mars 1874 reconnaissait la «pleine et entière souveraineté de la France sur les territoires occupés par elle» (réglant ainsi la question de la Cochinchine occidentale), ouvrait au commerce trois ports tonkinois, concédait le droit de navigation sur le Song-Koï. Il proclamait l’indépendance de l’Annam «vis-à-vis de toute puissance étrangère» (disposition qui semblait viser la Chine). Des règles de collaboration, dont l’avenir seul pourrait motiver l’efficacité, étaient ainsi posées.

 

II - Naissance et premières manifestations de l’impérialisme colonial français (1881-1885).

À une période de réserve et d’atonie coloniales succède, presque sans transition, une activité qui se traduit en quelques années, par l’établissement du protectorat français en Tunisie (1881), par une reprise d’expansion en Afrique noire, par une tentative sur Madagascar, par la mise en tutelle de l’Annam et du Tonkin. Il serait puéril de voir là une simple péripétie et l’explication qui reporte sur un homme, Jules Ferry, l’unique responsabilité des événements n’est qu’une dérobade. Nous sommes en face de l’aspect français d’un phénomène général, qu’il convient de préciser.

1. Les causes. Dotée par le Second Empire d’une armature économique sérieuse, la France, après un ralentissement de quelques années reprend et accroît (comme l’exposition de 1878 l’atteste) son activité. Mais depuis les années 1860, époque du libre-échangisme, le monde a changé : aux vieux pays qui produisent toujours plus, viennent s’ajouter les pays neufs ou rénovés (telle l’Allemagne bismarckienne). Cette production ayant pour objet le profit et non la satisfaction des besoins des hommes, l’écoulement en est inégal, parfois difficile et les compétitions se marquent : progressivement, on va passer du capitalisme de libre concurrence au capitalisme de monopole, dans lequel chaque État vise à s’assurer des zones d’exploitation, de contrôle économique et financier (même de peuplement pour certains d’entre eux).

Ce sont les débuts de l’impérialisme : il part de la puissance économique la plus évoluée (la Grande-Bretagne), s’étend – en une vingtaine d’années – à toutes les grandes puissances (et même à certains pays secondaires, s’ils sont économiquement bien doués). Certes, en 1880, ces éléments ne sont pas, pour le gros de l’opinion publique, discernables ; mais les économistes sont déjà capables de les analyser, et leur audience s’étend. Si la première édition (1874) du livre de Leroy-Beaulieu : De la colonisation chez les peuples modernes, n’a qu’un faible écho, la seconde (1882) dans laquelle l’auteur indique que la colonisation est «une question de vie ou de mort» connaît un grand succès (et Ferry lui-même dira qu’il en fut très impressionné). Les banquiers «propulseurs de l’activité industrielle» sentent les premiers l’appel de ces nécessités économiques ; mais certains industriels (il en est déjà qui utilisent de l’anthracite tonkinois) n’y sont pas insensibles.

Leroy-Beaulieu, couv
Paul Leroy-Beaulieu, 3e édition

Or, la situation politique de la France s’aligne, comme il est normal sur son économie. Le sens des événements qui après le vote de la Constitution (1875) ont provoqué la crise du 16 mai (1877), puis la démission de Mac-Mahon (1879), c’est d’écarter du pouvoir les «ducs», les «notables», les «ruraux». C’est d’y avoir installé les représentants des «nouvelles couches sociales», annoncées par Gambetta dès 1872. Et certains de ceux-ci (leur nombre ira croissant) sont les représentants politiques des milieux d’affaires ; situation assez marquée pour qu’elle frappe les observateurs étrangers. «Le monde des affaires gouverne à Paris» affirme, dès 1878, l’ambassadeur d’Allemagne ; ce que confirme le Chinois Tseng : «Le gouvernement français est sous l’influence des spéculateurs» (1882).

Certes, cet impérialisme colonial à ses débuts demeure incompris du plus grand nombre, ce qui explique les sursauts et parfois l’indignation de l’opinion ; certes, la tendance nouvelle ne prend que lentement conscience d’elle-même ; elle n’élimine pas d’emblée les anciens motifs de colonisation : nécessité d’acquérir des points d’appui, protection des nationaux ; et même elle les utilisera – le dernier surtout – comme autant de justification (on notera que le facteur religieux perd de son importance, ce qui s’explique par la laïcisation progressive de l’État républicain) ; dans certains cas, on admettra que l’action coloniale n’est que prévision ou précaution («il s’agit, dira Ferry, de l’avenir de 50 ou de 100 ans… de ce qui sera l’héritage de nos enfants»). Et, bien évidemment les facteurs individuels gardent leur rôle. Mais compte tenu de toutes ces réserves, le facteur économique s’affirme essentiel.

Le rôle personnel de Ferry est certes considérable, encore que parfois malaisé à déterminer. S’il paraît s’engager dans l’action coloniale sans théorie bien définie, il donnera pourtant, dans son discours du 28 juillet 1885, une sorte de justification qui est bien «le premier manifeste impérialiste qui ait été porté à la tribune» (Ch.-André Julien). Par l’esprit de décision qu’il montre et par les possibilités que lui fournissent ses deux passages au pouvoir (1880-1881 et 1883-1885), Ferry joue, dans le déroulement des faits, un rôle souvent déterminant.

2. Le protectorat tunisien (1881) et ses conséquences. Indépendants, en fait de la Porte, les beys de Tunis avaient généralement entretenu avec la France de bonnes relations (accentuées par la prise de possession de l’Algérie). Elles s’étaient précisées sous le Second Empire, surtout dans l’ordre de la spéculation financière, tandis qu’une Commission internationale de contrôle (1868) surveillait la trésorerie beylicale, plutôt désordonnée. Au Congrès de Berlin (1878), le problème tunisien avait été évoqué, en marge des séances : Bismarck avait poussé la France à s’y intéresser et l’Angleterre n’avait pas formulé d’objections majeures. Le délégué français, Waddington, aurait pu dire à son retour : «J’ai les clefs de la Tunisie dans ma poche», sans que rien de positif en résultât d’abord.

Mais, dès son arrivée au pouvoir, Ferry reprit l’affaire : car le bey Mohammed-es-Sadok, tiraillé entre le consul de France, Roustan, et le consul d’Italie, Maccio, paraissait pencher vers ce dernier : la concession du chemin de fer Tunis-La Goulette, celle du domaine de l’Enfida étaient des indices caractéristiques. C’est pour défendre les intérêts menacés de la Compagnie Bône-Guelma, de la Société Marseillaise, du Crédit foncier que Ferry mit en avant (car les véritables motifs ne pouvaient être formulés) les incursions et violations de frontières des Kroumirs (un mémorandum en releva deux mille six trente-cinq en dix ans.

Jules Ferry et Mohammed es-Sadok

D’où une intervention militaire, au début très facile, qui permit d’obtenir du Bey, le 12 mai 1881, le traité du Bardo, accréditant un ministre résident français, ouvrant les voies à un protectorat dont le nom n’était d’ailleurs pas prononcé. Mais une révolte du Sud (quelque peu encouragée par la Porte) obligea à une nouvelle campagne, plus difficile dont le rigoureux bombardement de Sfax (juillet) et l’occupation du centre religieux de Kairouan furent les principaux épisodes. Le succès, ainsi confirmé, ne devait pas empêcher Ferry, portant la faute de «faire une expédition coloniale une année d’élections» de démissionner en novembre 1881. Mais le traité du Bardo fut maintenu et la Chambre se déclara résolue à «l’exécution intégrale du traité souscrit par la nation française». En juin 1883, la convention de la Marsa devait en compléter et en préciser les dispositions.

Les événements de Tunisie eurent des incidences en Algérie. Ici, une longue période de calme avait favorisé l’application intégrale du régime civil et en 1879, Albert Grévy (frère du président de la République), était devenu gouverneur. L’intérêt pour le Sud s’était ranimé, à la faveur de l’idée d’un Transsaharien, lancée, dès 1876, par l’ingénieur Duponchel : en 1880, une mission militaire dirigée par Flatters procédait à une première reconnaissance. Mais l’expédition de Tunisie, surexcitant dans toute l’Afrique du Nord le sentiment islamique, favorisant l’action des confréries religieuses, remit tout en question : elle provoqua (conjointement avec l’influence d’une mauvaise récolte) un soulèvement dirigé par Bou-Amama, difficilement repoussé vers les confins marocains (1881-1882). Comme, peu auparavant (février 1881), la seconde mission Flatters avait été exterminée au sud de Ouargla, il parut imprudent de persister ; l’expansion saharienne s’en trouva freinée pour une dizaine d’années.

Le succès tunisien peut expliquer – au moins partiellement – la carence française en Égypte. Poursuivant dans ce pays, de compte à demi avec l’Angleterre, une politique de contrôle qui avait pris en 1879 l’aspect d’un condominium, la France se trouva en face d’une réaction nationaliste, qui détermina en 1882, à Alexandrie, de violents incidents. Mais lorsque l’Angleterre proposa une intervention, le Cabinet Freycinet entendit se borner à une simple démonstration. C’est que le gouvernement savait bien que l’opinion supporterait mal, l’expédition de Tunisie à peine terminée, une nouvelle action ; et lorsqu’il se décida à demander à la Chambre des crédits, un refus catégorique (29 juillet) montra la justesse de ces prévisions. L’anticolonialisme latent de l’opinion, stimulé par la verve de Clemenceau (qui avait déjà dénoncé le caractère «affairiste» de l’affaire tunisienne) marquait ainsi une revanche. Après coup seulement, lorsque l’occupation anglaise de l’Égypte fut fait accompli (septembre 1882), lorsqu’elle parut devoir se prolonger, les regrets s’éveillèrent. Ils devaient contribuer, jusqu’en 1904, à empoisonner les rapports franco-anglais, déjà délicats sur plus d’un point.

3. L’action de la France en Indochine. Si le protectorat tunisien est la grande affaire du premier ministère Ferry, l’occupation de l’Annam et du Tonkin est la pièce maîtresse du second.

L’application du traité Philastre s’était en effet avérée difficile. D’une part l’empereur d’Annam s’était rapproché de la Chine, reconnaissant une suzeraineté qui était pratiquement tombée en désuétude. D’autre part, Jean Dupuis et consorts n’avaient pas renoncé à leur activité : au Tonkin charbonnier réel – une Société des mines de l’Indochine s’était constituée – ils ajoutaient un Tonkin aurifère fictif, imprimant des cartes où figuraient ces indications : «Régions inconnues, grosses pépites». Dès 1881, compte tenu de ces divers éléments, la station navale du Tonkin avait été renforcée ; en 1882 ; on y envoyait le commandant Henri Rivière, en lui recommandant toutefois «d’éviter les coups de fusil».

Mais ce soldat littérateur (qui comptait bien tirer de ses succès un fauteuil à l’Académie) agit avec vigueur «pour sauver l’industrie et la richesse» (dit une de ses lettres). Comme Garnier, il prit Hanoï (avril 1882), occupa le delta, et, comme lui, périt dans un combat (mai 1882). On avait le choix entre une transaction (proposée par l’agent diplomatique Bourrée sous forme d’un partage en deux zones d’influences, que séparerait le cours du Song-Koï) ou une intervention étendue. Ferry opta pour la seconde alternative. En Annam, l’action navale de Courbet, qui enleva les ports de Thuan, couvrant Hué, coïncida avec la crise politique qui suivit la mort de l’empereur Tu-Duc ; ce qui permit la conclusion d’un traité de protectorat (août 1883). Au Tonkin, les forces françaises furent aux prises avec des irréguliers, les Pavillons-Noirs, bientôt renforcés d’unités chinoises ; mais après la prise de Son-Tay, une transaction parut possible que sanctionna le traité de Tien-Tsin (11 mai 1884). Il ne put être appliqué ; une rencontre inopinée eut lieu à Bac-Lé (juin) : résultant de l’imprécision de la convention d’évacuation, elle fut présentée comme un «guet-apens» chinois, détermina le rebondissement et l’extension des opérations.

Courbet détruisit sans peine l’arsenal de Fou-Tchéou et la flotte chinoise du Sud, prit pied à Formose, occupa l’archipel des Pescadores. Négrier poussa vers la frontière de Chine, par de multiples et difficiles combats. Les pertes, accrues par les fièvres, exaspéraient l’opinion, mécontentaient les militaires (le ministre de la Guerre démissionna), irritaient les patriotes qui, de Déroulède à Clemenceau, reprochaient à Ferry d’oublier «la ligne bleue des Vosges» pour des mirages lointains. La situation du ministre était devenue fort difficile et la nouvelle d’un échec local, mué en «désastre», à Lang-Son, détermina sa chute (26-30 mars 1885). Mais la Chine, inquiète du blocus du riz récemment décidé, n’en conclut pas moins le second traité de Tien-Tsin, par lequel elle se désintéressait de l’Annam et du Tonkin.

Jules Ferry et carte Indochine
Jules Ferry et la carte de l'Indochine française

4. Madagascar. Le traité de 1868 n’avait pas permis un sérieux développement des intérêts français dans la Grande Île ; l’héritage contesté du Français Jean Laborde (1878) avait introduit une difficulté supplémentaire. Des négociations menées avec la nouvelle souveraine, Ranavalo III, n’ayant pas abouti (1882), on eut recours à l’intervention. Mais purement navale et littorale, ne disposant d’ailleurs (les affaires d’Indochine étant alors l’objectif essentiel), que de très faibles moyens, elle ne pouvait être efficace. Les opérations trainèrent en 1883 et 1884 et l’échec de Farafate (septembre 1885) montra qu’on avait sous-estimé les difficultés. Le 17 décembre 1885, on s’entendit sur l’établissement d’un résident général, qui contrôlerait les relations extérieures du gouvernement hova, sur la cession de la baie de Diego-Suarez (où l’on voulait établir une base navale), sur le paiement à la France d’une indemnité. Ce protectorat partiel serait-il viable ?

5. La reprise d’expansion en Afrique noire. Dans ces immenses territoires, les motifs d’activité apparaissent comme disparates, et parfois même contradictoires. Certes, la recherche de nouvelles ressources – d’ailleurs mal élucidées, même décevantes – est à envisager. Mais aussi la curiosité géographique (très vive en ce qui concerne la terre inconnue que demeure l’Afrique), le goût de l’aventure et même (au moins dans le cas de Brazza) certaines préoccupations humanitaires. Variété qui, conjuguée avec le morcellement ethnique, politique, religieux, de ces pays confère à leur historique colonial un caractère trop souvent anecdotique (dans lequel on s’est complu) et décousu. Tandis que sur d’autres points du monde, le gouvernement accorde son aide à des entreprises nettement impérialistes il se montre ici beaucoup plus réticent précisément parce que les facteurs d’intérêts sont beaucoup moins apparents.

C’est à partir de 1876 qu’apparaissent les indices d’une reprise d’activité. Brière de l’Isle, gouverneur du Sénégal, par des moyens au début modestes reprenait la marche vers le Niger préconisée par Faidherbe : établissement d’une route Kayes-Bamako, création de postes, envoi vers le royaume d’Ahmadou de la mission Gallieni-Callière (1879-1880). Un traité fut conclu dont la mauvaise application entraîna, contre ce même Ahmadou, une action militaire qui permit d’atteindre les rives du Niger, qui entraîna la construction d’une voie ferrée, devant établir la liaison avec le Sénégal, qui amorça des relations avec la région de Tombouctou (1881-1883). Et ces progrès eux-mêmes entraînèrent le contact avec l’État de Samory, étendu et apparemment puissant, dont la capitale était Bissandougou. Vite battu, Samory parut céder, envoya son fils Karamoko à Paris (1886), conclut avec le capitaine Péroz un traité de délimitation et de bon voisinage (mars 1887). Par ailleurs, le Dr Bayol explorant le Fouta-Djalon, concluant avec les petits souverains locaux, des traités de protectorat, posait les bases de ce qui deviendra la Guinée française. Cependant que, dans le Sud, un résident français se fixait à Porto-Novo, et que des contacts, très normaux à l’origine, s’établissaient avec le royaume de Dahomey.

En Afrique équatoriale, et quelque désir que l’on ait d’éviter l’hagiographie coloniale, il faut ramener l’essentiel à Savorgnan de Brazza. Certes, avant lui, le Dr Marche et le marquis de Compiègne avaient commencé à explorer le pays. Mais cet Italien devenu officier de la marine française, détaché aux stations navales du Sénégal et du Gabon, mit dans ses desseins plus de continuité. De 1875 à 1878, un premier voyage opéré dans les conditions les plus précaires lui permit de reconnaître une partie du bassin de l’Ogôoué. En 1879, chargé de mission et mieux pourvu, il repartait, s’efforçant d’établir des contacts pacifiques avec les indigènes, de négocier avec eux ; ainsi concluait-il avec Makoko, roi des Batekès, un traité d’amitié et de protectorat (octobre 1880), tandis qu’il fondait les stations de Franceville et de N’tamo (plus tard Brazzaville). Enfin, une Mission de l’Ouest Africain, dirigée par lui, étendait de 1883 à 1885, les prises de possession. En 1886, la nomination de Brazza comme commissaire général du Congo et du Gabon montrait l’état de mûrissement de la question.

 

III – Les années creuses (1885-1890).

Années creuses, au sens très relatif de l’expression, car les événements coloniaux n’y manquent point. Mais par comparaison avec l’activité fiévreuse de la période ferryste et avec l’élan qui se manifesta à nouveau à partir de 1890, ils marquent peu et gardent un caractère local et fragmenté. Pour être nombreuses, les causes de ce temps d’arrêt n’en sont pas moins aisées à définir.

L’éviction brutale de Ferry entraînait d’elle-même, une mise en veilleuse de l’activité coloniale : réduction des crédits, prudence dans l’action en étaient des conséquences naturelles. Les élections de 1885 ouvraient, d’ailleurs, une crise intérieure grave, celle du boulangisme, qui ne devait se résorber qu’en 1889-1890. Il fallait bien aussi «digérer» les nouvelles acquisitions : il fallait faire fonctionner le protectorat tunisien et le demi-protectorat hova, pacifier et organiser le redoutable complexe qu’on dénommera (par anticipation) l’Union indochinoise. Ce qui, dans tous les cas, posait des problèmes fort délicats.

Non moins délicate était la généralisation de la politique coloniale, gagnant des États jusque-là peu intéressés, ou même rebelles (ne voit-on pas Bismarck s’y engager bon gré mal gré ?). Sur tous les points, et notamment dans cette Afrique noire si longtemps négligée, les tentatives se croisent, s’enchevêtrent, bientôt se heurtent. Si la connaissance géographique y trouve un enrichissement continu, la diplomatie en dégage de sérieux soucis : explorateurs et militaires, soucieux d’aboutir, y prodiguent les «annexions au lavis» que ne sanctionne aucune occupation effective. Les conflits se multiplient ; on s’en était bien aperçu à la tension des rapports entre Savorgnan de Brazza et Stanley (ce dernier opérant pour le compte de l’Association internationale africaine). Comme aucune des puissances en quête de territoires ou de marchés ne songeait encore à faire la guerre pour obtenir leur possession, il y avait nécessité de transiger.

conférenc de Berlin, 1884-1885
conférence de Berlin, nov. 1884 - fév. 1885

Ce fut l’objet que se proposa la Conférence de Berlin (15 novembre 1884 – 26 février 1885), à laquelle participèrent quatorze États. Elle dégagea quelques règles générales : nécessité de notifier les annexions et prises de possession, de les sanctionner par une occupation effective, réalisée avec des forces suffisantes. Reconnaissant l’existence d’un État libre du Congo, elle y établit la liberté de navigation et du commerce, qu’elle étendit à d’autres fleuves, notamment le Niger (ce qui intéressait tout spécialement la France) ; elle s’engagea enfin (en termes assez vagues) à lutter contre l’esclavage et la traite. La Conférence ouvrait ainsi l’ère des délimitations : nombreux seront de 1885 à 1890, les conventions et traités (souvent d’application temporaire ou malaisée). Tandis qu’on s’efforce de les établir, la colonisation – au sens extensif du mot – marque un temps d’arrêt.

 

IV – La seconde poussée de l’impérialisme colonial français.

Au reste, cette pause n’excède pas quelques années. À partir de 1890, les symptômes de reprise se multiplient. Il va sans dire que les bases d’action restent les mêmes, mais les motifs s’en avouent avec plus de netteté. Ce qui était, chez Ferry, justification tardive, parfois dissimulée devient – et de plus en plus clairement – motif d’action en attendant de devenir doctrine. C’est que les progrès très marqués de l’économie française, la concurrence accentuée des pays neufs, la formation de puissantes unités spéculatives font maintenant des prévisions ferrystes, encore discutables en leur temps, d’évidentes nécessités. Les établissements déjà constitués multiplient, d’autre part, les possibilités et les tentations d’extension (puisque l’on a pu adjoindre, à l’Algérie, la Tunisie, pourquoi ne s’efforcerait-on pas d’y ajouter le Maroc ? Le fait d’être installé au Tonkin n’incite-t-il pas à s’intéresser au Yunnan et, plus généralement, à toute la Chine du Sud ?).

Il faut tenir compte aussi des milieux coloniaux eux-mêmes, qui ont pris de la compacité, de l’influence et ont maintenant la notion des intérêts qui leur sont propres : on sait la part que l’homme politique Étienne, bon serviteur des colons de l’Oranie prit à la préparation de l’action marocaine ; on sait la part que les planteurs de la Réunion (par leurs représentants au Parlement) prirent à la mainmise sur Madagascar ; et, sur un plan plus restreint, ce sont les colons de Nouvelle-Calédonie qui posèrent la question des Nouvelles-Hébrides. Il convient de faire leur place aux «dépassements» réalisés par des militaires avides d’action, soit que, brutalement, ils créent le fait accompli, soit que, comme le conseille Gallieni, ils opèrent «en cachette, en louvoyant».

Paris, École coloniale
Paris, École coloniale, créée en 1886

L’action coloniale est amplifiée et facilitée, parce que parvenue à un tel stade, elle se dote de moyens appropriés, qui lui avaient longtemps fait défaut. Ce n’est pas par une pure coïncidence chronologique que l’on voit apparaître, en une dizaine d’années une série de rouages indispensables. Déjà Gambetta avait créé, prématurément, en 1881, un sous-secrétariat d’État aux colonies, qui fut éphémère et disparut en 1882. En 1886, l’institution reparut, et son titulaire fut Étienne, déjà nommé. Elle se mua, en 1894, en un ministère, dont l’organisation fut mise au point en 1896. Ainsi est rompue la vieille inféodation à la Marine, décidément périmée. Le Conseil supérieur des Colonies (constitué dès 1883), la Commission permanente créée en 1896, sont d’utiles organes complémentaires, tandis que l’École Coloniale (1886), puis de la France d’Outre-mer, recrute et forme les cadres nécessaires. En 1900-1901, fut constituée une armée coloniale autonome. Par l’ensemble des moyens ainsi réunis, parce que la prise de conscience se dessine de plus en plus clairement, la colonisation tend à devenir un véritable système ; ce qu’exprime aussi, mais avec une nuance péjorative, l’emploi du terme «colonialisme».

Car les résistances subsistent. Celle, d’abord, toute passive, mais non négligeable, de ce que Keyserling nomma «l’esprit jardinier» de la France. Celle des intellectuels, heurtés dans leur esprit de justice, par des entreprises que réalise la force, en vue de l’exploitation. Pour eux, Anatole France voit dans la colonisation «la forme la plus moderne de la barbarie». Celle enfin des milieux politiques dits «de gauche». C’est la plus vivace, car elle trouve, pour s’exprimer des voix éloquentes ; celles de Jules Guesde et de Jean Jaurès, principalement, et parce qu’elle rencontre un écho dans le monde ouvrier qui, en cette fin du siècle, commence à s’organiser. Pourtant cette opposition demeure impuissante : le patriotisme de l’époque – volontiers cocardier – se laisse aisément hypnotiser par les «exploits» coloniaux, et la statue du sergent Bobillot, érigée au cœur du Paris populaire, est un quasi-symbole. Les expositions universelles, celle de 1889 et davantage celle de 1900, diffusent dans le public un exotisme de mauvais aloi, tandis que les jeunes écoliers s’extasient sur les taches – toujours plus étendues – que font, sur les cartes murales les colonies françaises. Il se crée, évidemment, dans une partie du public un état d’accoutumance ; il manque à l’anti-colonialisme, cantonné dans une opposition négative, de pouvoir mettre sur pied une critique constructive.

Ce qui, d’autre part, persiste, et même s’aggrave, ce sont les compétitions internationales : au fur et à mesure que l’on approche des temps du «monde fini» et que se restreignent les territoires vacants, le ton se fait plus âpre et les incidents plus fréquents. Dans la marche vers la Première Guerre mondiale, les épisodes coloniaux ont donc leur place, et qui n’est pas négligeable.

L’Afrique du Nord. Dans le triptyque nord-africain, les problèmes, en ce qui concerne la colonie algérienne et le protectorat tunisien sont surtout d’administration, d’organisation, de mise en valeur ; tandis que pour le Maroc les faits d’installation – diplomatiques et militaires – demeurent prépondérants.

1. L’Algérie. À partir de 1879 la vogue avait été, en Algérie au «système des rattachements», façon nouvelle de désigner l’assimilation. Cette tendance avait été définie par les décrets de 1881, qui subordonnant les affaires algériennes aux ministères métropolitains, diminuaient l’autorité du gouverneur, faisant de lui «l’inspecteur de la colonisation dans le palais d’un roi fainéant». Heurtant à la fois les traditions des musulmans et les intérêts des colons, ce système ne fut pas viable. Il fut âprement critiqué par Ferry et par Burdeau. On s’efforça alors de préciser le cas particulier de l’Algérie, près proche de la métropole dans l’espace, mais fort originale par ses populations. On renforça donc les pouvoirs du gouverneur général (particulièrement en 1898), on maintint la représentation au parlement français, ainsi que la division départementale ; mais l’organisation communale s’adapta à la population, avec des communes de plein exercice, des communes indigènes, des communes mixtes (et, à partir de 1902, des Territoires du Sud où le contrôle militaire demeure entier). Un début d’autonomie fut défini, par l’organisation de Délégations financières (où les indigènes étaient très faiblement représentés), précisé en 1900 : l’Algérie devenait maîtresse de ses ressources fiscales, responsable de ses dépenses (sauf les dépenses militaires), recevait le droit d’émettre des emprunts.

Cette émancipation partielle (sous la réserve qu’elle est faite pour les colons) coïncide avec une considérable poussée démographique. En ce qui concerne les indigènes, on passe de 2 125 000 habitants (1872) à 4 700 000 (1911). Pour les colons, afflux où se combinent les survivances de la colonisation officielle et la colonisation libre, beaucoup plus importante. Les chiffres s’élèvent, entre 1881 et 1991, de trois cent soixante-seize mille à sept cent cinquante-huit mille.

L’abondance des capitaux et celle des hommes expliquent un essor économique recourant aux formes capitalistes de financement, utilisant souvent un outillage moderne (il s’agit, bien entendu, des grandes entreprises), visant à la surproduction et à l’exportation (sans éviter les risques de mévente). Les résultats s’accusent dans le domaine des céréales, dans ceux du tabac, de l’alfa, et, favorisé par la crise du phylloxera qui dévasta le vignoble français, de la viticulture (en 1911, l’Algérie produit 7 millions d’hectolitres de vin, dont 6 sont exportés). Le fer et les phosphates fournissent des éléments complémentaires au commerce, qui, servi par un réseau ferré (nettement insuffisant), par des ports dont l’outillage – celui d’Alger surtout – avait été amélioré, totalisait, en 1912, 1 215 millions.

Almanach du Petit colon algérien, 1893
Almanach du Petit colon algérien, 1893

Résultats matériels brillants, qui ne sauraient dissimuler des éléments moins satisfaisants. Car l’accroissement numérique de la population indigène n’avait pas eu sa contre-partie dans l’amélioration du niveau de vie : il s’était développée une plèbe rurale et pastorale, dépourvue de droits politiques, exploités sans mesure par les colons. Parmi ces mêmes colons, la diversité des origines pouvait paraître inquiétante. Sans doute, la loi de 1889, organisant «la naturalisation automatique» avait accru le chiffre nominal des Français, mais nombre d’entre eux étaient de souche étrangère (italienne et plus encore espagnole). L’assimilation qui pouvait résulter d’une base scolaire commune (une université d’Alger la compléta en 1909), du service militaire suffirait-elle à faire de ces «néos» (c’était le terme consacré) de véritables Français ? La réponse ne devait être fournie qu’en 1914.

2. La Tunisie. Ici, un long passé de guerres n’intervenant pas, la grande question était l’application du protectorat. Le résident Paul Cambon l’aborda dans les deux sens : à l’intérieur, l’administration beylicale, réorganisée, fut coiffée d’éléments français de contrôle, avec tendance à la création de directions spéciales (de l’Agriculture, des Finances, de l’Enseignement, des Travaux Publics) ; à l’extérieur, en supprimant peu à peu les obligations que la Tunisie avait dû contracter avec l’Europe : la Commission internationale de la dette fut abolie (1884), les tribunaux consulaires supprimés, l’enseignement placé sous contrôle français et les étrangers perdirent leurs privilèges commerciaux (1897). Cette politique fut appliquée avec une telle souplesse que le terme de «tunisification» devint,  quelque temps, une expression diplomatique consacrée.

La mise en valeur se manifesta par une sorte de fièvre minière – doublée de spéculations et de scandales – qui se porta surtout sur les phosphates. Le régime des grandes concessions sévit également dans le domaine agricole : son principal résultat fut la reconstitution, dans le Sahel, d’une gigantesque oliveraie. Tunis et Sfax étaient les exutoires d’un commerce (223 millions en 1910) dont 54% se faisait avec la France. Mais la définition officielle et optimiste de la Tunisie d’alors modèle des protectorats ne tient pas compte de toutes les données : en insistant sur les méfaits de l’affairisme, on doit noter la condition misérable du fellah tunisien (surtout dans le Sud) ; mais aussi le développement d’une élite indigène très influencée par le mouvement nationaliste égyptien et qui considérait comme insuffisante l’adjonction à la Conférence consultative, en 1910, d’une Chambre indigène. Enfin on pouvait comparer avec regret le nombre des colons français – quarante-six mille en 1910 – à celui des Italiens : quatre-vingt-huit mille, à la vérité laborieux et paisibles.

3. Le Maroc. Puissamment original c’est le seul territoire nord-africain qui n’ait jamais connu l’obédience turque), légitimement fier de son passé et de sa civilisation, l’Empire chérifien avait su pendant des siècles écarter les convoitises européennes, motivées moins par des ressources mal connues (souvent virtuelles seulement) que par une situation exceptionnelle au contact de l’Atlantique et de la Méditerranée. Les présides espagnols de la côte du Rif n’avaient pu mordre sérieusement sur le pays et l’établissement de la France en Algérie (passée la crise de 1844-1845) n’avait pas eu les conséquences qu’on pouvait en attendre. La vigilance anglaise (peu soucieuse de voir une grande puissance s’installer face à Gibraltar) et surtout l’énergique prudence de Moulay-Hassan (sultan de 1873 à 1894) y sont pour beaucoup. Le sultan avait su jouer des rivalités des puissances, n’accordant à leurs missions (celle d’Evan Smith pour l’Angleterre, d’Aubigny pour la France) que des concessions de détail, évitant surtout, par une surveillance attentive des tribus et des confins, tout incident qui eût pu dégénérer en intervention.

Ces éléments se modifient à la fin du siècle, par l’avènement du jeune (seize ans) Abd-el-Aziz, sultan en 1894 : souverain faible, dont le modernisme fantasque inquiète son peuple ; tant qu’administrent les conseillers de son père, le mal est limité ; il s’aggrave après la mort de Ba-Ahmed (1900) et l’anarchie fuse en agressions aux confins du Touat, mal délimités ; et d’autre part, il faut maintenant tenir compte d’une opinion algérienne (oranaise serait plus exact), très susceptible, volontiers envahissante, et qui songe à utiliser les incidents frontaliers ; tenir compte aussi des réactions spontanées des militaires qui, en 1900, ripostent à l’attaque de la mission géologique Flammand par l’occupation d’In-Salah, centre important du Touat.

De beaucoup moins que cela, Ferry avait tiré prétexte pour agir en Tunisie. Delcassé (parvenu aux Affaires étrangères en 1898) se montre plus nuancé : il sait qu’un Maroc anarchique provoquera tôt ou tard des interventions européennes ; mais il croit qu’un Maroc français déterminera des remous diplomatiques dangereux. Un moyen terme est de fournir au Maroc les moyens de se fortifier et de s’organiser (ce qui doit permettre à la France d’y développer «une situation à part» - comme Delcassé le dit lui-même – c’est-à-dire aboutir à un protectorat anonyme et feutré). Mais il faut faire partager ces vues au Maroc lui-même, et aussi aux puissances.

Avec le Maroc, la mission de Si Sliman aboutit aux accords de 1901-1902 qui visent à délimiter et à pacifier en commun les confins, et ébauchent des projets de collaboration pour l’équipement du pays. Révoil, gouverneur de l’Algérie, doit appliquer ce programme ; l’exécution en est difficile. En effet, tandis qu’Abd-el-Aziz lutte péniblement contre les insurrections, l’insécurité s’accroît, provoque des actions militaires locales, dans lesquelles le colonel Lyautey, récemment nommé commandant du territoire d’Aïn-Sefra, commence à jouer un rôle. Pourtant, on envoie des instructeurs pour l’organisation d’un corps de police, on conclut (juillet 1904) un accord pour l’émission d’un emprunt, gagé sur les douanes chérifiennes. Dans le secteur diplomatique on a réussi, par une promesse de liberté d’action en Tripolitaine à désintéresser l’Italie (convention du 10 juillet 1902) ; on a, par la convention du 8 avril 1904 – et moyennant la reconnaissance de son installation en Égypte – obtenu l’adhésion de l’Angleterre (convention qui servant de prélude à une nouvelle Entente cordiale, couvre et résout d’autres litiges coloniaux, et sera à ce titre évoquée à plusieurs reprises). L’Espagne elle-même, par la promesse d’une sphère d’influence, suit le courant (convention du 3 octobre 1904).

Ces approches sont bouleversées par l’intrusion allemande (moins motivée, sans doute par le désir d’une installation au Maroc que par la volonté d’isoler la France et de contrarier sa reprise d’activité diplomatique). Le discours de Tanger (31 mars 1905) où Guillaume II se déclare favorable à un «Maroc librement ouvert à la rivalité pacifique de toutes les nations», l’action du chancelier Bulow, déterminent après une crise où s’opposent le président du Conseil Rouvier et Delcassé, la démission de ce dernier (12 juin 1905) et font prévaloir l’idée d’une conférence internationale où sera réglé le problème marocain. À Algésiras – où sont représentés treize puissances, dont les États-Unis – la conférence siège du 15 janvier au 7 avril 1906 : elle proclame certes l’intégrité du Maroc et la souveraineté du sultan, mais elle reconnaît les droits particuliers de la France et de l’Espagne et à ce titre leur confie le soin d’équiper les huit ports désormais ouverts au commerce, de constituer une banque chérifienne (dont le centre sera à Paris), de créer une police marocaine. Formule qui déçoit l’Allemagne (la France ayant été fermement soutenue pas ses alliés) et qui ménage, l’anarchie marocaine aidant, de larges possibilités.

Elles se développent vite, sont rapidement saisies et utilisées et la carence espagnole favorise l’action directe de la France. Tandis que l’assassinat du Dr Mauchamp amène Lyautey à occuper Oujda (mars 1907), une agression contre les ouvriers européens travaillant à Casablanca – huit d’entre eux sont tués – provoque la mainmise sur la ville (juillet 1907) étendue, au début de 1908, à toute la plaine de Chaouïa. La chute d’Abd-el-Aziz que remplace son frère Moulay Hafid (fin 1908 – début 1909) ne paraît pas compromettre les résultats obtenus. L’Allemagne, parfois nerveuse (comme le montre l’affaire des déserteurs de Casablanca en septembre 1908) envisage pourtant une coopération économique et une Union des mines se forme au début de 1909.

Pourtant, quand il s’agit de passer de l’occupation partielle à l’occupation étendue, une nouvelle péripétie se produit. Le prétexte en est la rébellion de Fès, qui met le sultan dans l’obligation de requérir l’aide française. Celle-ci est assurée par la colonne Moinier qui occupe assez aisément la ville en mai 1911. Mais l’Espagne s’inquiète de cette action militaire (elle s’installe à El-Ksar et à Larache), et l’Allemagne s’en irrite : elle y voit une infraction à l’acte d’Algésiras, considère que de ce fait la question marocaine se pose sur des bases nouvelles, le manifeste par un geste symbolique en envoyant devant Agadir le Panther (1er juillet). Comme en 1905, le «coup d’Agadir» provoque une crise interne dans le gouvernement français, où s’opposent l’intransigeant de Selves et le souple Caillaux favorable à une transaction. Après une période de tension, des négociations peuvent s’amorcer en septembre qui aboutissent à la convention du 4 novembre 1911 : moyennant la cession d’un territoire de 275 000 km2 prélevé sur l’Afrique équatoriale française, et qui permet au Cameroun d’atteindre l’Oubangui et le Congo, l’Allemagne se déclare résolue à «ne pas entraver l’action de la France» au Maroc (c’est-à-dire l’établissement éventuel de son protectorat), sous réserve du maintien de «l’égalité économique entre les nations». En dépit du mécontentement d’une partie de l’opinion française, qui y voit une reculade, l’accord du 4 novembre permet, d’une part, de mettre au point la détermination des zones d’influence reconnues à l’Espagne (Rif et territoire d’Ifni) par la convention du 27 novembre 1913 ; d’autre part, d’établir le protectorat sur l’Empire chérifien, par le traité de Fès (30 mars 1912). Son application s’avère d’ailleurs difficile, comme le montre, dès avril, la mutinerie de Fès ; une unité de direction s’impose ; à cet effet, Lyautey est nommé résident général avec des pouvoirs très étendus.

Lyautey, Madagascar, 1897-1898
Lyautey à Ankazobé (Madagascar), 1897-1898 : il a 43/44 ans

Soldat, chrétien fervent et grand seigneur, «homme de cheval et de poudre», Lyautey a formé son expérience coloniale au Tonkin, puis à Madagascar, dans les deux cas sous la direction de Gallieni. Respectueux et volontiers admirateur de la civilisation marocaine, préoccupé de l’aspect social des choses, humain et professant «l’horreur des actions d’éclat» (mais non de l’action théâtrale) il entame – disposant de bonnes troupes et d’un état-major remarquable (où figurent, entre autres, Gouraud et Mangin) – une pacification méthodique, visant le «Maroc utile». L’ordre rétabli dans la capitale, il impose au sultan, trop rétif, son abdication et le remplace par son frère, le docile Moulay-Youssef (13 août 1912). Tandis que dans le Sud, Mangin élimine (momentanément) le prétendant El-Hiba, occupe Marrakech (septembre) et que s’ébauche une politique de collaboration avec les grands Caïds, la région de Meknès est pacifiée (janvier-mai 1913). Des opérations s’amorcent ensuite dans le Tadla et contre les Zaïan dont la soumission ne fut qu’apparente. En 1914, un résultat essentiel est obtenu : la prise de Taza (mai) réalise la jonction des deux Maroc, l’oriental et l’occidental, «ouvre la grande voie de communication du Maghreb». Nonobstant l’action militaire, la mise en train économique est commencée par l’amorce d’un réseau routier et ferré, par un premier aménagement du port de Casablanca. En 1914, le Maroc «utile» représente 167 000 km2 (les troupes françaises occupaient en 1908, 12 000 km2). Mais la guerre mondiale y remet tout en question.

L’Afrique noire. Encore qu’il faille ici classiquement distinguer l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale (elles viendront se mêler dans la région du Tchad), les caractères de l’expansion offrent des traits de ressemblance. La possession de ces territoires ne présente, pour la métropole, aucun impératif urgent : ni leur proximité, ni l’abondance, ni l’éclat de leurs ressources ni leur situation stratégique ne justifient un effort poussé. Aussi la conquête est-elle menée avec des moyens limités (le Dahomey fut conquis avec trois mille hommes – et c’est un cas limite), souvent locaux. La démarche demeure parfois incertaine ; si quelques mots d’ordre s’imposent : atteindre Tombouctou, gagner le Tchad, plus tard réaliser la jonction de territoires dispersés, l’exécution se heurte à l’étendue, au climat, aux obstacles naturels, à l’absence, le plus souvent, de centres nerveux qui permettraient d’obtenir des résultats rapides. C’est pourquoi, dans bien des cas, la mission est préférée à l’expédition militaire, soit qu’elle obtienne, par elle-même, les solutions escomptées, soit qu’elle prépare une intervention plus décisive. L’opinion est peu attentive, mal informée ; le gouvernement freine souvent, aide peu, coordonne mal ; aussi les fausses manœuvres, les maladresses, les tragédies locales ne manquent-elles pas. Quant aux problèmes humains, à la mise en valeur, ils ne sont pour cette période qu’amorcés.

1. L’Afrique occidentale. Contrairement aux vues admises, l’action sur le Soudan ne peut se développer sur des bases pacifiques : il faut, à partir de 1888, agir à nouveau contre Ahmadou, vite éliminé ; surtout contre Samory qui, mobile et coriace, tient jusqu’à sa capture (1898). Dès 1892, le Soudan a été érigé en territoire militaire ; il devient une colonie en 1893. On a pu aussi border le moyen Niger, atteindre Tombouctou (1893), s’y maintenir malgré la destruction de la colonne Bonnier. Mais la descente du fleuve (que reconnaît particulièrement la mission Mizon) suscite un conflit avec les Compagnies anglaises : la convention du 5 août 1900, mal appliquée, est révisée par celle du 14 juin 1898 : la France doit renoncer au bas-fleuve, où se développe le Nigéria britannique.

Le littoral fait l’objet de toute une série d’explorations : en Guinée, constituée en colonie en 1899, en Côte d’Ivoire, que reconnaît Binger par une magistrale exploration (1887-1889), mais où l’établissement définitif fut lent, contrarié par des litiges frontaliers avec le Libéria ; au Dahomey, où le colonel Dodds détruit l’état militaire de Behanzin «le Roi-Requin», 1892-1894). Dès 1895, ces territoires épars ont été placé sous l’autorité d’un gouverneur général civil ; en 1899, ils ont reçu la désignation collective d’Afrique occidentale française (A.O.F.) avec Dakar comme capitale : ils comportent cinq colonies, un territoire militaire (le Niger), et un peu plus tard, par empiètements sur le Sud-Saharien, un territoire civil de Mauritanie. Presque 4 millions de kilomètres carrés, au total ; mais seulement 11 millions d’habitants et une vie économique peu développée.

carte de l'A
carte de l'Afrique occidentale française

2. L’Afrique équatoriale. Après la conférence de Berlin, s’ouvrent, pour les territoires reconnus par Brazza, une phase laborieuse de délimitation : avec l’État indépendant du Congo (en 1885, 1887, 1894), l’Angleterre, l’Allemagne, le Portugal, l’Espagne. Mais on tente aussi de les étendre, dans deux directions :

1° Vers l’est, en direction du Haut-Nil, avec l’arrière-pensée de reposer ainsi la question d’Égypte. C’est l’objet (en dépit de l’avertissement britannique qui y voit un «acte inamical») de la mission Marchand, numériquement très faible, tardivement mise en route. Partie de Loango en 1896, longtemps retenue à Brazzaville, elle n’atteint le Nil, à Fachoda, qu’en 1898. C’est pour y rencontrer la colonne anglaise que commande Kitchener. Le conflit local esquivé par la sagesse de deux chefs, le risque de guerre heureusement évité, la convention du 21 mars 1899 écarte la France du Nil et lui offre en compensation les territoires du Tchad.

2° De ce côté d’ailleurs, l’expansion a déjà commencé, entamée par la mission Crampel (massacrée à El-Kouti (1891), reprise par les missions Monteil, Dybowski, Maistre sans résultats décisifs. C’est qu’aux populations congolaises, primitives et éparses, se substituent des États musulmans et militaires, d’autant plus difficiles à réduire que l’on s’éloigne des bases de départ. Parmi eux, surtout, celui de Rabah, qui détruit les missions Bretonnet et Béhagle (1899). L’administrateur Gentil, continuateur de Brazza qui a atteint le Tchad par la descente du fleuve Chari, le contient ; mais un effort plus considérable s’impose. Il se réalise, sous une forme à la fois symbolique et pratique, par une triple action qui doit concrétiser la jonction des territoires français d’Afrique : de l’Algérie du Sud, où le géologue Foureau a repris dès 1890, une action prudente et systématique, part une mission commandée par Lamy ; elle mène à bien la traversée du Sahara. Du Soudan est envoyée la mission Klobb, qui manque dégénérer en tragédie par la révolte de deux officiers (Voulet et Chanoine) ; réorganisée par les soins de Joalland et de Meynier, elle atteint pourtant son but. Gentil parti du Congo, fait sa jonction avec les deux groupes. Rabah, assailli par ces forces conjuguées, est battu et tué à Kousseri, sur l’emplacement actuel de Fort-Lamy (1900). Son Empire s’effondre après lui ; mais la conquête du Borkou, et davantage celle du Ouadaï (1909-1910) sont difficiles. En 1913-1914, on aborde le Tibesti et le Darfour.

Les territoires ainsi acquis s’organisent difficilement, oscillent entre la centralisation ou l’autonomie de chaque colonie. En 1910, et après maintes retouches, on aboutit à une Afrique équatoriale française (A.E.F.) dont le gouverneur réside à Brazzaville et qui comprend deux colonies (Gabon et Moyen Congo) et deux territoires (Oubangui-Chari et Tchad). Mais, à peine constituée, l’accord franco-allemand de novembre 1911 la scinde en deux tronçons. La même incertitude se révèle dans l’exploitation, confiée à des compagnies privilégiées, génératrices d’abus et de scandales (l’affaire de la N’goko Sangha a un grand retentissement). Malgré les efforts du gouverneur Merlin, l’A.E.F., sans chemin de fer, sans outillage, presque dépourvue de routes, demeure «la Cendrillon des colonies françaises».

Afrique équatoriale française
Afrique équatoriale française

Madagascar. Si le résident français, Le Myre de Vilers, a été bien accueilli dans la Grande Île, si l’indemnité de guerre a été payée (1887), si la base navale de Diego-Suarez commence à s’organiser, le fonctionnement du semi-protectorat défini par le traité de 1885 est laborieux. Le gouvernement hova, pratiquant sa traditionnelle politique de bascule, tente de s’appuyer sur l’Angleterre ; recours qui devient impossible après le traité du 5 août 1890 par lequel la France renonce à ses droits sur la région de Zanzibar, mais acquiert les mains libres à Madagascar. L’influence des Réunionnais, la poussée capitaliste (on espère trouver de l’or), le zèle des catholiques qui songent à éliminer les missions protestantes se conjuguent pour imposer une intervention. Déplorablement préparée par les services du ministère de la Guerre, elle ne rencontre du fait de l’armée hova dont l’organisation est toute superficielle, aucune résistance sérieuse ; mais le «général Marais et le général Fièvre» l’éprouvent durement. Sur quinze mille hommes, le feu ennemi n’en tue que cinquante-sept, les maladies en emportent cinq mille. Le 30 septembre 1895, une colonne légère enlève enfin Tananarive et le général Duchesne impose à la reine Ranavalo, dès le lendemain, un traité de protectorat.

Il fonctionne mal, de par les «finasseries» de la reine et de ses ministres, de par la poussée violente d’une chouannerie où se mêlent le brigandage endémique (le fahavalisme) et le sentiment national, de par l’incompétence du résident général Laroche.  On abandonne alors l’idée du protectorat : Madagascar devient colonie française (8 août 1896) et Gallieni en est nommé, avec pleins pouvoirs, gouverneur (6 septembre). Il pratique la manière forte, s’en prenant aux milieux gouvernementaux (deux ministres sont fusillés), faisant arrêter et déporter la reine (1897), qui mourut à Alger. La répression est dure : l’historien Gauthier estime qu’elle a fait périr cent mille indigènes.

La pacification, méthodique, basée sur l’organisation en cercles et le système de la tache d’huile qui se poursuit jusqu’en 1903 (Lyautey dans le Sud y jour un rôle actif et s’en inspira dans son action marocaine). Du reste Gallieni (et l’on préfère cet aspect de son action) s’efforce de moderniser la vie économique, donne beaucoup de soins à l’organisation de l’enseignement (que l’âpreté des luttes religieuses l’amène à développer sur des bases laïques). En 1908, c’est un gouverneur civil, Augagneur qui le remplace. D’ailleurs, le faible peuplement de l’île (2 055 000 habitants en 1911), le petit nombre de colons (onze mille Français) limitent le développement des ressources qu’une meilleure connaissance du pays a révélées. L’occupation de l’archipel des Comores (1892), des îles Glorieuses, celle – plus lointaine et plus platonique – de l’île Saint-Paul et de l’île d’Amsterdam donnent à Madagascar des «satellites» que par un déclin commercial continu, la Réunion paraît devoir inévitablement rejoindre.

L’Indochine. La possession par la France du «bâton et de ses deux sacs de riz» (l’Annam et ses deux annexes deltaïques – Tonkin et Cochinchine) était loin de résoudre toutes les difficultés et pendant quelques années la situation de ces territoires fut quasi anarchique. Tandis qu’en Annam, la maladroite activité du général de Courcy décidé à «procéder par intimidation» provoquait une insurrection à Hué (juillet 1885) bientôt suivie dans l’intérieur du pays d’un soulèvement en faveur du prétendant Nam-Nghi, la piraterie sévissait dans le Haut-Tonkin, où les Pavilllons-Noirs se renforçaient de déserteurs chinois et d paysans ruinés. Et le protectorat cambodgien, peu défini dans ses données, fonctionnait mal. La tâche des premiers gouverneurs – Paul Bert plein de bonnes intentions, mais prématurément enlevé (janvier-novembre 1886), Bihourd, Constans (1887-1888), Richard (1888-1889), Piquet (1889-1891),  - d’ailleurs dotés de pouvoirs imprécis et se succédant trop rapidement, fut donc extrêmement difficile. La proclamation de l’Union indochinoise (octobre 1887) ne fut qu’une mesure symbolique.

La situation devait se clarifier quelque peu avec Lanessan (1891-1894) dont les attributions furent étendues et précises (décret d’avril 1891). Et durant ce temps , les problèmes essentiels, ceux de la pacification étaient réglés sur des données empiriques – d’ailleurs remarquables dans plus d’un cas. En Annam, la capture de Nam-Nghi (1888), le remplacement de l’empereur Dong-Khan par le jeune – et donc docile – Than-Thaï détendit les choses. L’activité du régent Nguyen-Than permit de nombreux ralliements ; en 1889, la situation évoluait vers la normale (encore que quelques foyers d’insurrection se soient maintenus jusqu’en 1897). En Cambodge, le resserrement du protectorat, les pouvoirs accrus du résident français qui contrôla et réorganisa l’administration servirent de griefs au prétendant Si-Wotha, pourtant éliminé en 1887.

Au Tonkin, il fallut toute l’activité intelligente de Gallieni pour venir à bout d’une situation délicate. Il doubla des méthodes militaires adaptées au pays – multiplication des postes et des pistes – par une politique compréhensive à l’égard de la paysannerie tonkinoise, misérable et exaspérée. De bonnes relations avec la Chine, qui, à partir de 1895, ferma sérieusement sa frontière, une politique de corruption à l’égard des chefs qui monnayèrent leur soumission (l’un des plus opiniâtres, le Dé-Tham, posa les armes en 1897), ramenèrent progressivement le pays au calme. En marge de ces secteurs diversement agités, l’administrateur et explorateur Pavie, qu’on pourrait nommer le Brazza de l’Indochine, abordait le plateau du Laos. De 1886 à 1891, il le parcourait en tous sens, réalisant par sa bonté et sa générosité natives, ce qu’il a lui-même nommé «la conquête des cœurs». Pénétration fructueuse, mais qui provoqua des frictions, puis un conflit ouvert avec le Siam qui avait multiplié ses empiètements et qui se croyait soutenu par la diplomatie britannique. Un semblant de démonstration navale sur Bangkok (juillet 1893), l’activité diplomatique de Pavie permirent de régler, au moins provisoirement, les choses. Le traité d’octobre 1893 rattacha à l’Union indochinoise la plupart des territoires contestés.

Auguste Pavie
Auguste Pavie (3e à partir de la gauche)

Après l’éphémère passage du gouverneur Rousseau, le proconsulat de Paul Doumer (1896-1901) put bénéficier de ces facteurs favorables. Une décentralisation administrative faisant appel à certaines collaborations indigènes et surtout une politique de grands travaux en furent les traits dominants : organisation systématique de l’irrigation (surtout en Cochinchine), aménagement des ports (Saïgon notamment), amorce d’un transindochinois qui fut bien long à achever, pénétration vers le Sud chinois par le chemin de fer du Yunnan. Une tranquillité presque complète (qui permit de diriger vers la Chine, lors de la crise de 1909, une bonne partie des troupes d’occupation), les chiffres du commerce extérieur en net progrès (204 millions en 1897, 362 millions en 1901) incitaient à l’optimisme.

Pourtant, sous le gouverneur Beau (1902-1908) apparaissent les premiers signes d’un malaise indochinois qui va croissant jusqu’en 1914. La lourdeur des impôts – motivée par le nombre excessif des fonctionnaires, souvent mal recrutés, par certaines dépenses inutiles ou mal contrôlées – est sans doute à la base. Mais il faudrait y ajouter l’établissement d’un monopole des alcools qui bouleversait les habitudes locales, une série de mauvaises récoltes qui mettait les paysans sous la coupe exclusive des usuriers chinois (qui exigeaient jusqu’à 60% d’intérêts). Il faudrait tenir compte de l’action des intellectuels qui dénonçaient tous ces maux, et dont une maladroite répression (Phan-Chu-Trinh fut envoyé au bagne pour un simple délit de presse) eut tôt fait de faire des adversaires. Peut-être aussi faudrait-il faire sa part à l’exaltation produite, dans tout le monde jaune, par la victoire du Japon sur la Russie (1904)1905). Les réformes de Klobukowsky (1908-1911), qui s’efforça d’améliorer le recrutement des fonctionnaires et reprit, à l’aide d’un emprunt, les travaux d’irrigation, furent insuffisantes.

Aussi, Sarraut qui se proclamait (non sans quelque jactance) «indigénophile» voulut-il aller plus loin. La création, en février 1913, de divers organismes (chambres consultatives au Tonkin et en Cambodge, Conseil national élargi en Cochinchine, Conseils de commissariat au Laos, projet d’Assemblée provinciale en Annam) visait à assurer une place – encore restreinte et réservée aux seuls notables – aux éléments indigènes. Mais, tandis que les colons s’élevaient avec indignation contre ces concessions, les nationalistes, animés par le prince Cuong-Dé, un descendant exilé de Gia-Long, visaient à «chasser les Français d’Indochine», et pratiquaient le terrorisme, durement réprimé d’ailleurs. Visiblement, en dépit des progrès démographiques (l’Indochine française avant en 1911 : 16 990 000 habitants) et des indices commerciaux en progrès (plus de 500 millions), le fossé restait creusé entre les habitants et les occupants français.

Les petites colonies. On est ici dans le domaine du disparate où – dispersion géographique et manque de vues d’ensemble conjuguées – coexistent les réussites, les piétinements sans histoire, et même les avortements.

Le tableau est peu brillant dans les terres françaises d’Amérique : Saint-Pierre-et-Miquelon, vivant exclusivement de la pêche, subirent lourdement les conséquences des clauses de la convention d’avril 1904 qui étaient un abandon partiel de nos privilèges sur les bancs de Terre-Neuve : la diminution brutale de la population (6 350 habitants en 1906, 4 200 en 1911) et du commerce (de 30 millions à 12,5 millions) le confirment. Les Antilles françaises (accrues en 1878, de Saint-Barthélémy achetée à la Suède) vivaient grâce au rhum. Mais elles n’arrivaient pas à adapter leurs ressources aux besoins d’une population toujours croissante et dont le niveau de vie restait nécessairement bas. Quant à la Guyane, le bagne et l’or la rongeaient comme deux maladies ; le bagne en écartant tout colonisation vraiment stable, l’or en dispersant sans profit les énergies ; malgré les explorations de Coudreau, il avait fallu renoncer, après des incidents assez vifs (1895) et le recours à l’arbitrage de la Suisse (1900) au contesté de Mapa qui fut attribué au Brésil. L’opinion (non sans excès) accusait la France d’entretenir «une tache de barbarie sur le continent américain».

En dépit de la substitution de Djibouti, mieux placée, à Obock, par les soins du gouverneur Lagarde (1888), la côte française des Somalis avait, elle aussi, longtemps stagné. Le développement des relations avec l’Éthiopie unifiée par Menelik allait lui valoir une fortune singulière : Djibouti devait en effet, par la réalisation d’un chemin de fer la raccordant à Addis-Abdeba (commencé en 1898, achevé en 1914) devenir le débouché d’un vaste territoire et assumer un commerce annuel de 80 millions, tout à fait disproportionné aux ressources de la colonie.

Une mutation favorable s’était également manifesté en Nouvelle-Calédonie : s’il avait paru impossible d’arrêter le déclin des éléments indigènes, les Kanaks (leur nombre était tombé en quarante ans de cinquante mille à vingt-sept mille), la suspension de la déportation, à partir de 1897, avait permis un appel à la colonisation libre ; et les prospectus de Jules Garnier, révélant la richesse de l’île en cobalt, en chrome, surtout en nickel avaient permis, après quelques tâtonnements, le développement d’une activité constructive.

On n’en pouvait malheureusement dire autant des Établissements français de l’Océanie, unifiés administrativement en 1899, après avoir été renforcés des îles sous le Vent, des îles Toubouaï et Wallis (1881-1887). Leur beauté – même magnifiée par Gauguin qui y mourut en 1902 – leurs ressources (la nacre, principalement) n’arrivaient pas à conjurer leur extrême dispersion, la faiblesse de leur population (31 000 habitants), leur manque de relations régulières avec la métropole. Enfin, dans le même secteur, l’archipel des Nouvelles-Hébrides, âprement disputé entre colons australiens et néo-calédoniens, fut placé par la convention d’octobre 1887 sous un régime de condominium franco-anglais qui, révisé et complété en octobre 1906, aboutissait pratiquement comme on l’a dit à «une paralysie mutuelle, une inaction à deux».

Les colonies française en 1914. À la veille de la Première Guerre mondiale, les territoires français d’outre-mer représentaient 10 416 000 km2, avec une population de 47 986 000 habitants. Chiffres impressionnants, si on les compare au misérable reliquat dont avait hérité, en 1814-1815, la Restauration. Mais si l’on refuse de céder aux prestiges de l’étendue et du nombre, la critique motive ici quelques remarques.

On pouvait, d’abord, regretter l’excessive dispersion de ce domaine et l’annexionnisme facile qui y avait fait entrer des terres médiocres ou stériles. On pouvait aussi remarquer que ce luxe territorial cadrait assez mal avec la situation démographique réelle de la métropole. Le Français, généralement casanier, émigrait peu : il n’y avait qu’un million trois cent mille Français d’outre-mer, et pour une très large part concentrés en Afrique du Nord. Partout ailleurs, leur petit nombre, leur caractère instable (car il faut tenir compte des fonctionnaires et des soldats) les rendaient impropres à une action profonde et durable, comparable à celle qu’avaient pu exercer les colons britanniques.

Ce qui, combiné avec la parcimonie budgétaire, n’avait permis d’attribuer aux colonies qu’un outillage sommaire, un équipement réduit, un tonnage maritime insuffisant. Certaines réalisations, parfois brillantes, gardaient le caractère d’échantillons.

Pourtant, le défaut le plus grave n’était pas dans ces diverses constatations. Il venait surtout de ce que le problème colonial était mal posé devant l’opinion publique française. Mal informée par des gouvernements qui voyaient (sauf exceptions) dans les entreprises coloniales des éléments accessoires de la politique générale, elle considérait les territoires acquis comme des pays curieux, pittoresques, étranges, où vivaient des populations bigarrées et primitives qu’un droit supérieur (mais nullement défini) avait placé sous la domination française : l’emploi d’un possessif ingénu et arbitraire («nos» colonies, «nos» troupes coloniales, «nos»  produits coloniaux, etc.), traduisait bien cet état d’esprit.

Très peu (trop peu) de Français réfléchissaient au fait que nombre de ces territoires coloniaux étaient, ou avaient été, des entités historiques ; que certains d’entre eux, et non des moindres disposaient, bien avant que la curiosité et la cupidité en eussent fait des champs d’expansion, de civilisations brillantes et complexes, auxquelles les habitants demeuraient attachés. Et que, d’ailleurs, un des résultats essentiels et inévitables de la colonisation avait été d’activer dans ces territoires l’évolution économique et de favoriser (à vrai dire pour des groupes encore peu nombreux), l’évolution intellectuelle ; que la notion de «sujets» était largement dépassée, qu’il fallait songer aux droits des populations d’outre-mer. Par une contradiction dont l’explication profonde est dans le caractère impérialiste de la colonisation, une France qui se voulait démocratique, qui se vantait d’être le pays des Droits de l’homme, maintenait, dans une servitude à peine déguisée, des millions d’êtres humains.

empire colonial français en 1914
les colonies françaises en 1914

 

 

 

Chapitre V : De l’Empire français à l’Union française

I - La Première Guerre mondiale : incidences et conséquences coloniales.

Née en Europe (encore que ses causes dépassent le cadre du continent), la guerre se déroula surtout en Europe. Elle ne toucha directement les territoires d’outre-mer que de façon très partielle. Si l’on écarte les bombardements épistolaires de Bône (août 1914), de Papeete (septembre 1914), l’essentiel se ramène à l’occupation du Togo allemand, aisément réalisée du 6 au 26 août 1914, et à la conquête du Cameroun (nécessairement plus longue de par la plus grande étendue du territoire) ; elle fut achevée le 19 février 1916.

Toutefois, la durée même de la guerre et son acharnement croissant obligeant la métropole à concentrer ses efforts en Europe, pouvaient et devaient provoquer ici et là, des agitations et même des soulèvements.

Au Maroc, Lyautey envoyait vers la France ses meilleures troupes, mais s’efforçait de garder le terrain conquis. Il «vidait la langouste et gardait la carapace». Il eut néanmoins à combattre : au nord, Raïsouli et Abd-el-Malek ; au sud, El Hiba. En dépit de quelques échecs (El-Herri), rien de grave n’en résultat ; une certaine activité économique put même être maintenu, comme l’attestèrent les foires commerciales de Casablanca (1915) et de Fès (1916).

Dans les territoires sahariens, l’action de la confrérie musulmane des Senoussistes, d’abord orientée contre les Italiens de Libye, gagna la zone française. Le Sud tunisien en fut même effleuré ; mais après la délivrance du poste d’Agadès (mars 1917), tout s’apaisa. L’agitation avait provoqué l’assassinat, dans sa retraite de Tamanrasset du P. Charles de Foucault qui y poursuivait, depuis des années, un admirable et inutile apostolat (1er décembre 1916).

Des troubles locaux, motivés par les exigences du recrutement en Afrique occidentale et à Madagascar, les intrigues de l’empereur d’Annam Dong-Tan, qui fut remplacé par Ban-Dao en mai 1916, complètent ce bilan, au demeurant peu changé.

Ces mêmes colonies étaient, par ailleurs, entraînées à une participation active dans la guerre. Participation militaire : en 1918, deux cent dix-huit bataillons coloniaux (venus particulièrement de l’Afrique du Nord et de l’Afrique du Sud) étaient présents sur les divers fronts et avaient fourni un lourd tribut de pertes. Participation économique, par l’orientation d la production vers les besoins d la France en guerre, par l’envoi d nombreux travailleurs. Un tel effort semblait devoir entraîner de la part des bénéficiaires – c’est-à-dire des Français – une formelle obligation de reconnaissance.

Dans les traités de paix, il y a place pour des préoccupations coloniales.

L’Allemagne et ses alliés perdent, au Maroc, leurs privilèges commerciaux et juridiques, renoncent à toute influence au Libéria et au Siam. Mais surtout, l’Allemagne abandonne «en faveur des principales puissances alliées et associées tous ses droits et titres sur ses possessions d’outre-mer». Le partage de ces dépouilles s’adapta à la formule nouvelle du mandat, qui confiait la gestion des territoires, compte tenu du degré d’évolution des populations à une puissance déterminée, dont la gestion, assouplie en fonction des progrès réalisés devait (théoriquement) aboutit à l’indépendance. La Société des Nations «héritière des empires défunts» attribua à la France le mandat sur la partie orientale du Togo, la majeure partie du Cameroun (dont 400 000 km2 sur 490 000) et (enlevés à la Turquie) sur la Syrie et le Liban (accord du 10 juillet 1919). D’autre part, les promesses faires à l’Italie, en 1915, pour l’entraîner dans la guerre, de «compensations équitables» amenèrent le transfert à la Libye de 150 000 km2 de territoires sahariens (accord du 12 septembre 1919).

Les mutations territoriales indiquées sont pourtant de minime importance au regard des conséquences psychologiques (et vite concrètes) entraînées dans le domaine colonial français par la guerre.

Mêlés étroitement aux querelles sanglantes de l’Europe, invités à combattre pour défendre «des biens dont ils n’avaient pas leur part», ayant pris ainsi un contact direct avec une civilisation qu’ils ne connaissaient jusque-là que par ouï-dire ou très partiellement, les peuples coloniaux se sentaient créanciers de la métropole. Leurs éléments les plus conscients étaient influencés par le «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» dont les traités de paix offraient plusieurs exemples d’application. Et sans doute n’y avait-il là qu’une échéance inévitable, tendant à normaliser des rapports qui n’avaient été longtemps régentés que par la force. Mais la guerre avait singulièrement hâté la venue de cette péripétie.

En France, on n’en saisissait pas très bien le sens. Certes, la reconnaissance due n’était pas niée : mais elle se satisfaisait trop aisément d’effusions sentimentales qui ne résolvaient rien ou se contentait de concessions de détail, appliquées sans largeur d’esprit. Encore imprégnée de colonialisme autoritaire, séduite par le terme grandiose et indéfini d’Empire, attirée par des formules qui résistaient mal à l’examen («la France est une nation de 100 millions d’habitants»), notre pays allait manquer, au cours des années d’après-guerre, l’occasion de réaliser, dans des conditions plus favorables que celles qui suivirent, l’Union française ; et c’était pourtant le temps où avec des bases et des formules diversement adoptées, la Grande-Bretagne et l’Union  Soviétique abordaient le problème colonial.

 

empire colonial français en 1937 jpg
l'empire colonial français en 1937

 

II – L’Empire français de 1919 à 1939.

1 – L’Afrique du Nord : le Maroc. La fin de la guerre impliquait ici la reprise de la pénétration (que Lyautey poussa en effet, dès 1920, dans le pays Zaïan), la poursuite de la mise en valeur. Objectifs dont la réalisation fut retardée par la lutte contre Abd-el-Krim.

Rifain de haute naissance, imprégné de civilisation européenne, il était entré en lutte contre les Espagnols, leur avait infligé un désastre à Anual (juillet 1921), avait commencé à organiser une République des tribus confédérées du Rif. Mais, au début de 1925 – en partie débordée par ses partisans – son activité se porta dans la zone française ; il y remporta de sérieux succès, menaçant Taza et même, pendant quelque temps, Fès. Du reste, un gros effort militaire devait provoquer sa défaite et, en mai 1926, sa reddition. Mais l’épisode avait également provoqué la retraite de Lyautey et son remplacement par un résident civil, Steeg.

Les cadres administratifs organisés, une réforme financière en bonne voie, une mise en train économique avancée, le tout mené avec le souci de juxtaposer les innovations et les bases traditionnelles de la civilisation marocaine, étaient des éléments positifs. L’achèvement de la pacification d’abord dans le Haut-Atlas, puis, en 1934, dans l’Anti-Atlas, semblait les confirmer. Mais ces progrès et leur résultante la plus visible : poussée du commerce extérieur, de 58 millions (1905) à 3 700 millions (1929) n’empêchaient pas (et dans une certaine mesure favorisaient) la montée d’une élite indigène, hantée par la nostalgie du Maroc indépendant, et dont l’influence était discernable dans l’entourage direct du sultan ; le passage très rapide aux formes les plus évoluées de l’économie capitaliste créait (surtout dans les ports) un malaise que devait aggraver la crise mondiale. Par ailleurs le régime commercial défini par la convention d’Algésiras plaçait la France en assez mauvaise position (sa part dans les importations n’était que de 31%) ; sur un plan plus restreint, le statut international de Tanger, bien que réajusté en 1923 et en 1928, ne fonctionnait pas sans heurts.

L’Algérie. Il y avait bien eu ici, une velléité réformiste : augmentation de la participation indigène aux assemblées locales (loi du 4 février 1919), plus grande facilité d’accession à la nationalité française. Mais une prospérité économique aux caractères spéculatifs très accusés (emprunts, grands travaux, rôle actif des grandes entreprises), une poussée démographique accentuée (la population indigène s’accrut de 1925 à 1931, de quatre cent mille unités), dissimulèrent, pendant une dizaine d’années, les problèmes réels. Tout à coup, la crise économique atteignit un pays aux finances obérées, étroitement dépendant de ses exportations : la mévente des vins fut le premier et le plus alarmant des signes dangereux. La naissance d’un prolétariat (résultant, elle aussi, de la période prospérité) entraînait, contre les grands colons, une agitation sociale à base de lutte de classes. Elle se doublait parfois d’une recrudescence d’antisémitisme, et était fortement influencée par le panarabisme, très développé en Égypte et en Syrie. La variété des solutions proposées montrait bien la confusion de la situation. Parmi les évolués, comme on les nommait, certains avec l’émir Khaled se rejetaient vers le passé et demandaient l’indépendance ; d’autres au contraire, avec le Dr Ben-Djelloul réclamait l’intégration complète ; le communisme attirait à lui les travailleurs des villes. La création d’un Haut-Comité méditerranéen (1935), d’une Commission interministérielle des Affaires musulmanes (leur activité ne se limitant pas, bien entendu, à l’Algérie) témoigne d’un effort constructif : des aménagements économiques visèrent à apaiser l’âpre «guerre des vins» que se livraient l’Algérie et la France du Midi ; un projet de réforme électorale fut mis à l’étude qui devait conférer le droit de vote à de plus nombreux indigènes (mais l’opposition acharnée des colons en fit ajourner l’application). Ce qui n’excluait pas les mesures répressives (dissolution, en 1937, de l’association de l’Étoile nord-africaine). La situation en 1939 demeurait fort préoccupante et le glissement de nombreux colons vers un fascisme affiché ou larvé n’en était pas un des moins graves symptômes.

La Tunisie. Sur ce territoire plus petit et moins peuplé que l’Algérie, l’histoire de ces vingt années est celle de deux crises : la première, assez brève (1918-1922), surtout politique, résulte de l’activité du Destour, mouvement conservateur, préconisant le relâchement du protectorat, son remplacement par une «alliance» avec la France. Elle fut apaisée par quelques concessions : élargissement de la Conférence consultative remplacée en 1922 par un Grand Conseil, amélioration du régime des lotissements. Et là aussi, la vague de prospérité fit croire que tout était pour le mieux. La seconde crise se fit sentir à partir de 1933 : la clef n est fournie par la balance commerciale de cette année, lourdement déficitaire, encore qu’elle ne montre pas l’affreuse misère des campagnes. Le Néo-Destour sut exploiter ces facteurs de mécontentement et la politique brutalement répressive du résident général Peyrouton lui fournit de nouveaux adhérents. La prise en charge, par le fascisme mussolinien et l’encadrement des nombreux Italiens résidant en Tunisie, ajoutait à un tableau déjà chargé, une note inquiétante. L’accord du 7 janvier 1935 visait bien à les ramener progressivement à la loi commune ; mais il s’avéra d’application difficile. Entre l’agitation indigène et les revendications italiennes, c’est la présence française elle-même qui était en cause.

2 - La Syrie et le Liban. L’application de l’accord du 15 septembre 1919, définissant dans cette partie du Proche-Orient un mandat français, avait été fort difficile. Il avait d’abord fallu lutter contre l’émit Fayçal, qui fut battu en juillet 1920 ; il avait fallu mener en Cilicie contre les Turcs, une dure campagne, qui se solda par l’évacuation de la région d’Adana (janvier 1922). On put alors organiser un État syrien, un État du Grand-Liban, un État des Alaouites, un territoire du Djebel-Druse, compte tenu des nombreux groupes ethniques, religieux, linguistiques. Mais l’application, confiée à des militaires trop épris de manière forte, fut décevante, surtout en Syrie, où le général Sarrail bombarda Damas, et dans le Djebel-Druse, où fut détruit la colonne Michaud (juillet-août 1924). Une nouvelle mise au point, réalisée par Henry de Jouvenel donna une République libanaise (mai 1926), puis un État de Syrie réorganisé (mai 1930). Cette solution ne fut pas définitive ; les commissaires Ponsot et Martel s’épuisèrent à chercher une formule de conciliation, que parut réaliser l’accord du 9 septembre 1936 : les deux États furent dotés d’institutions autonomes et, après une phase d’accommodation fixée à trois ans, devaient accéder à l’indépendance ; un traité d’alliance, conclu pour vingt-cinq ans, devait ménager les intérêts français.

En juillet 1939, en fonction d’une situation internationale menaçante, le sandjak d’Alexandrette, revendiqué par la Turquie, lui était restitué. Coûteuse, mal menée, l’entreprise syrienne se soldait par un échec évident.

3. L’Afrique noire. La dispersion, dans ces vastes territoires, des populations, l’évolution lente de certaines d’entre elles, leur caractère généralement paisible incitaient à des vues optimistes. Il y avait pourtant des problèmes d’A.O.F. et d’A.E.F. généralement très apparentés. Il s’agissait d’abord de favoriser l’essor démographique d’une population trop longtemps décimée par la traite, les maladies, le travail forcé et le portage ; plus récemment, par le recrutement, dont le gouverneur Van Vollenhoven avait dénoncé les abus avec un lucide courage. Problème humain, dans lequel certains s’obstinaient à ne voir que le côté utilitaire (et ceux-là parlaient de «faire du noir»). L’œuvre admirable des médecins, auxquels les moyens étaient pourtant chichement mesurés, permit de sauver des vies, de limiter la mortalité infantile, de mener contre la maladie du sommeil (au Cameroun surtout, sous la direction du Dr Jamot) une lutte efficace. Mais accroître le nombre des habitants sans améliorer leur niveau de vie, ce n’était qu’aggraver le mal. Ici, en dépit de progrès techniques (développement du réseau ferré, équipement des ports : Dakar, surtout et, en seconde ligne, Konakry, Abidjan et Pointe-Noire) on ne parvint généralement pas à ajuster la vieille tendance à l’exploitation des produits coloniaux avec les besoins réels des hommes. Les statistiques accusaient de brillantes récoltes d’arachides (mais les sols s’épuisaient), marquaient les progrès de la production de la production en bananes (Guinée), en cacao (Côte d’Ivoire) ; on fondait aussi de grands espoirs sur les projets destinés à faire de la boucle du Niger, par de vastes travaux d’irrigation, une «nouvelle Égypte» cotonnière ; on attendait beaucoup de l’exploitation des gisements de cuivre de l’A.E.F. Mais ces efforts, souvent empoisonnés par la spéculation, en tout cas trop orientés vers les besoins et le commerce de la métropole, faisaient négliger le développement des cultures vivrières, la restauration ou la création de l’élevage. Ils avaient même, dans certains cas, aggravé la situation des populations : la trop difficile construction du chemin de fer Loango-Pointe-Noire avait provoqué par l’emploi de la corvée, de véritables hécatombes.

Situation d’autant plus sérieuse que le développement de l’instruction (surtout en A.O.F.), par les soins des gouverneurs Angoulvant et Carde, multipliait le nombre des évolués, gagnés, sans doute, à la culture française, mais légitimement soucieux de donner à leur pays sa part de liberté et d bonheur.

4. Madagascar. Une situation analogue se développait dans la grande Île : élévation du niveau intellectuel (donc des aspirations et des besoins), développement économique beaucoup plus lent, ce qu’expliquaient, avec l’étendue d’un territoire aux transports insuffisants, la faiblesse numérique de la population indigène et la médiocrité des éléments colonisateurs. Les efforts de l’Office central du Travail de Tananarive, des essais de cultures réglementées (offices de standardisation en 1929, service public de contrôle en 1938) avaient donné des résultats variés, appréciables pour le café, la vanille, l’élevage. L’industrie apparaissait dans l’exploitation des gisements de graphite, la fabrication des conserves de viande. Madagascar attirait de plus en plus dans son sillage la Réunion. Quant à la côte des Somalis, vivant exclusivement de son transit avec l’Éthiopie ; elle avait vu sa situation gravement atteinte, par la pénétration, puis la main mise d l’Italie sur l’État du Négus (1935-1937.

5 – L’indochine. De timides réformes avaient amené la création de Conseils de protectorat en Cochinchine, d’un Conseil colonial). Mais, en dépit de l’établissement de Chambres consultatives (120), la participation indigène à l’administration du pays demeurait des plus limitées. Ceci, en dépit de l’incontestable valeur d’une élite (que la création de l’université d’Hanoï, en avril 1918, visait à développer encore). Elle se jugeait capable de prendre en mains le gouvernement et affirmait volontiers : «L’Indochine n’est plus une colonie, c’est un État». Les efforts de l’Inde pour l’organisation d’une indépendance effective, le lent enfantement de la République chinoise, le développement du communisme dans l’Est et le Sud-Est asiatique exerçaient ici des influences variées, parfois contradictoires, mais puissantes.

Des difficultés économiques graves donnaient à ces revendications des bases profondes. Car il s’agissait d’un pays à population mal répartie, souvent misérable, souffrant d’une dure fiscalité. Les aménagements économiques y avaient pris un caractère capitaliste très accentué ; entre autres l’exploitation des charbonnages du Tonkin, les plantations de caoutchouc de Cochinchine ; fructueuses, elles étaient profitables aux actionnaires de la métropole, aux intermédiaires chinois de Cholon et d’Haïphong, parfois aux colons ; elles n’avaient pour les indigènes, d’autre résultat que de doubler prolétariat rural d’un prolétariat industriel. Lorsque survint la crise, qui de 1926 à 1933 devait réduire de 71% le commerce indochinois, le mécontentement devint agitation, parfois révolte. En 1931, une mutinerie qui aboutit à la destruction de la garnison de Yen-Baï, des manifestations et des attentats dans les villes, une vive agitation dans les plantations de caoutchouc révélèrent la gravité du malaise. La répression fut rigoureuse et fit plusieurs centaines de victimes ; il parut expédient, au lieu de rechercher les causes, d’attribuer au communisme toutes les responsabilités, d’esquiver ainsi la solution de problèmes pourtant vitaux. Les observateurs éclairés s’inquiétaient aussi du développement, au Siam, de la doctrine thay, aux caractères racistes très accentués, visant les territoires et les populations du Laos, et, plus encore, de l’action du Japon qui ébauchait, par son agression contre la Chine (1937), la redoutable politique de la «Grande Asie». La notion de ces dangers extérieurs avait d’ailleurs favorisé une certaine détente sur le plan intérieur.

III – État de l’Empire français en 1939.

Par ses 12 millions de kilomètres carrés, par ses 68 690 000 habitants, l’Empire français était le second domaine colonial du monde. Mais les défauts qui le marquaient déjà en 1914 n’avaient reçu que d’insignifiants correctifs. Sa direction générale manquait d’unité, car si l’ensemble de ses territoires relevait du ministère des Colonies, l’Algérie dépendait du ministère de l’Intérieur, et les deux protectorats de la Tunisie et du Maroc du ministère des Affaires étrangères. Sa représentation au Parlement métropolitain demeurait partielle : valable pour les «vieilles colonies» qui disposaient de vingt députés et de sept sénateurs, elle était inexistante pour les autres : le Conseil supérieur des Colonies, dont les membres étaient nommés et dont le rôle était purement consultatif ne pouvait combler cette lacune.

Sur place, le régime administratif donne aux gouverneurs généraux particulièrement en Indochine, en A.O.F. et en A.E.F., des pouvoirs extrêmement étendus. Ils deviennent entre les mains des administrateurs coloniaux, en contact direct avec la population indigène, quasi discrétionnaires. Si dans les vieilles colonies existaient des Conseils généraux, si le Sénégal et la Cochinchine disposaient de Conseils coloniaux, les territoires de l’Afrique noire (mis à part le Sénégal et le Togo) n’avaient aucune Assemblée. Dans celles qui avaient été organisées récemment – souvent sous le nom de Délégations – les colons étaient beaucoup plus fortement représentés que les indigènes et faisaient prévaloir leurs intérêts exclusifs. D’ailleurs, la bureaucratie française, complexe, durable (au regard des ministres, des Parlements, des gouverneurs), maintenait le vieux principe de la toute-puissance de la métropole.

Si l’on ajoute à cette structure vétuste les nombreuses atteintes qui restreignaient aux colonies les libertés publiques (particulièrement de presse, d’association, de réunion) ; si l’on mentionne que le travail forcé – générateur d’abus odieux – avait été maintenu, si l’on considère que le régime de l’indigénat fonctionnait encore en Afrique et en Océanie, on aura défini quelques-uns des éléments les plus valables du mécontentement des assujettis. Qu’on y ajoute une économie trop «extérieure» et non basée sur les besoins des habitants, qu’on tienne compte du développement de l’instruction qui permettait de donner une expression toujours plus consciente aux revendications et l’on comprendra que les troubles qui de 1919 à 1939, agitèrent l’Empire ne sont pas de simples épisodes, mais les aspects localement variés d’une même et profonde crise. Une situation prérévolutionnaire existait dans la plupart des territoires d’outre-mer. La Seconde Guerre mondiale allait à la fois en précipiter l’évolution et en modifier les données.

 

 

Chapitre VI : La Seconde Guerre mondiale et la formation

de l’Union française

Comme en 1914, les territoires coloniaux, en dépit de leurs motifs de mécontentement, entrèrent dans la lutte avec un entier loyalisme et fournirent d’importants contingents. Mais le caractère bref des opérations, le désastre de juin 1940, l’occupation d’une grande partie du territoire métropolitain (et la subordination de l’autre partie) créèrent rapidement des conditions bien différentes.

I – La résistance coloniale.

Dans nombre de territoires d’outremer, le faux prestige que le maréchal Pétain mettait au service d’un régime de capitulation, le souci pour certains de conserver emplois et prébendes, le conservatisme social des grands colons firent adopter une politique attentiste, qui comportait sur le plan politique, le ralliement au gouvernement de Vichy. La politique de relèvement national, dans lequel les colonies étaient invitées à jouer un rôle important, le sentiment antibritannique (si souvent lié à l’histoire coloniale française) ravivé par l’affaire de Mers-el-Kébir (3 juillet 1940) constituaient les justifications de cette attitude.

Félix Éboué
Félix Éboué

Cette situation évolua rapidement, en fonction de deux éléments :

1° En Afrique, l’initiative du noir Éboué, gouverneur du Tchad mit à la disposition de la France libre qui s’organisait à Londres le territoire qu’il administrait (7 juin – 20 août), tandis que le lieutenant-colonel Leclerc occupait le Cameroun et que le colonel de Larminat occupait Brazzaville (28 août). Cependant, le haut-commissaire Boisson repoussant une attaque sur Dakar, maintenait l’obédience vichyste sur la majeure partie de l’A.O.F.

2° Les colonies dispersées et lointaines, ouvertes par leur situation et leur structure économique, aux influences anglaises, firent également sécession : les établissements français de l’Océanie le 2 septembre, la Nouvelle-Calédonie le 19 septembre. Les villes françaises de l’Inde avaient, le 7 septembre, adopté la même attitude.

Le mouvement de ralliement se poursuivit ensuite graduellement, tantôt sous des formes pacifiques, tantôt par des interventions violentes. En juin 1941, les forces françaises libres attaquaient la Syrie, avec l’appui de contingents anglais et l’occupèrent après un mois de lutte. En mai 1942, les Anglais enlevaient la base navale de Diégo-Suarez, puis Madagascar dans sa totalité. En novembre, la Réunion, en décembre Djibouti abandonnaient la cause de Vichy.

Le débarquement américain en Afrique du Nord (8 novembre 1942) entraîna le transfert à Alger, qui devenait ainsi la capitale nationale du gouvernement de la France libre ; successivement, l’Afrique occidentale, la Guyane, les Antilles enfin (juin 1943), rejoignirent le camp des Alliés.

Seule manquait à l’ensemble l’Indochine française : le gouvernement pétainiste et son représentant l’amiral Decoux, l’avaient, dès 1941, livrée aux Japonais. Ceux-ci l’utilisèrent comme base d’opération contre les possessions britanniques. Mais leurs violences suscitèrent vite une résistance armée à laquelle participèrent activement de nombreux éléments indigènes.

Les événements dont les colonies françaises étaient le théâtre devaient comporter d’importantes conséquences.

Par l’attentisme ou la défection de certains des représentants les plus qualifiés de la France officielle, par les luttes armées qui avaient opposé vichystes et partisans de la France libre, par les rivalités personnelles qui, mettant aux prises Giraud et de Gaulle s’étaient étalées au grand jour, le prestige français avait été gravement affaibli. L’idée d’Empire, puisque reprise par Pétain, était irrémédiablement ruinée.

Dans les territoires occupés par eux, les Alliés – qu’on y voie de la maladresse ou du machiavélisme – avaient laissé se développer – parfois encouragé – les tendances autonomistes et même séparatistes. Ce fut le cas des Anglais en Syrie et à Madagascar, des Américains en Afrique du Nord ; leur libéralisme apparent dissimulait mal d’évidentes convoitises économiques. Pourtant, l’attitude des indigènes avait été, dans la généralité des cas, irréprochable. Nombre d’entre eux, dans les secteurs les plus divers, avaient participé à la lutte contre l’ennemi commun. Cette attitude demandait une reconsidération du problème colonial, dans un esprit plus ouvert que celui qui s’était si faiblement manifesté au lendemain de la Première Guerre mondiale.

 

De Gaulle, 30 janv 1944, Brazzaville
30 janvier 1944 : de Gaulle à la conférence de Brazzaville

 

II – La conférence de Brazzaville.

Cette tendance se manifeste d’abord d’une façon sporadique ; par la tenue à Brazzaville, sous la présidence du gouverneur Éboué, en novembre 1941, d’une conférence [confusion : il n’y a jamais eu de «conférence» à Brazzaville en novembre 1941 ; il s’agit de la réunion d’une commission qui inspira à Félix Éboué sa publication : La nouvelle politique indigène pour l’Afrique équatoriale française, signée du 8 novembre 1941] de l’A.E.F. qui ne put que formuler des principes généraux ; par la définition dans cette même A.E.F. d’un «statut des notables évolués» (décret du 20 juillet 1942) ; par la réforme du régime politique algérien (7 mars 1944) : octroi de la citoyenneté à soixante mille musulmans, participation du reste de la population à l’élection des Assemblées locales ; solution nettement insuffisante et qui ne donnait satisfaction ni au Parti du Manifeste dirigé par Ferhat Abbas, ni au Parti du Peuple algérien de Messali Hadj.

Beaucoup plus importante fut la conférence qui réunit à Brazzaville, du 30 janvier au 8 février 1944, dix-huit gouverneurs des territoires coloniaux africains, renforcés d’observateurs de l’Afrique du Nord. Elle mit sur pied un programme de recommandations d’ordre politique (large représentation dans la future Assemblée Constituante, création d’un organisme nouveau dénommé «Parlement colonial ou préférablement Assemblée fédérale», création d’Assemblées locales de préférence élues, accès des indigènes à tous les emplois), d’ordre social («développement des populations autochtones» ; développement de l’hygiène et de l’instruction, suppression de l’indigénat et du travail forcé), d’ordre économique (amélioration de l’outillage, assouplissement  du régime douanier, industrialisation progressive).

En dépit d’une évidente bonne volonté, la conférence de Brazzaville ne marquait pas de rupture avec les traditions unitaires et autoritaires du colonialisme français. Nombre de ses audaces étaient purement verbales et beaucoup de réformes recommandées n’étaient que superficielles (abolir, notamment, le travail forcé mais le reconstituer sous forme d’un «service obligatoire du travail», ce n’était qu’un assez grossier subterfuge). D’ailleurs, la conférence avait elle-même fixé les limites de son effort en déclarant, dès le principe, qu’elle rejetait «la constitution éventuelle, même lointaine, du self-government». Son rapporteur marquait bien l’esprit qui l’animait : « Nous sommes portés vers l’Empire au sens romain du mot et non au sens anglo-saxon».

Néanmoins, quelques réformes de détail accompagnèrent ou suivirent la conférence. Outre l’ordonnance du 7 mars 1944 concernant l’Algérie, et déjà citée, il faut mentionner l’amélioration des conditions de travail en Afrique noire (1er avril 1944), puis à Madagascar, par l’abolition des prestations et des corvées obligatoires ; l’établissement dans cette même Afrique noire d’un code pénal unifié (17 juillet 1944), tandis qu’une conférence définissait à Dakar (juillet 1944) les modalités d’un plan d’enseignement, applicable en vingt ans ; enfin, la constitution d’un conseil représentatif à Madagascar, comprenant soixante membres (trente Français et trente indigènes) dont le tiers seulement était élu (avril 1945). Quel que soit l’intérêt de ces mesures, elles gardaient un caractère fragmentaire et dispersé ; la libération du territoire métropolitain, celle de l’Indochine, la fin des hostilités et la situation nouvelle qui résultait de ces divers éléments requéraient des solutions d’ensemble.

 

l'Union française, carte et fanion
l'Union française, carte et fanion

III – L’Union française.

Le terme d’«Union française», s’il habitait depuis un certain temps nombre d’esprits, n’apparaît officiellement que le 27 mars 1945, dans une proposition adressée par M. Giacobbi, ministre des Colonies, à l’Indochine libérée en vue de la constitution d’une Fédération qui «formera avec la France et les autres parties de la communauté une Union française…».

Mais la réalisation de ce projet – constamment contrariée par les survivances autoritaires et par la pression des intérêts économiques – devait être lente et malaisée.

Un premier fait important fut la désignation, par les territoires d’outre-mer, de représentants, à la vérité trop peu nombreux (soixante-trois sur six cents), à l’Assemblée Constituante. L’étude de la Constitution amena la formulation de conceptions concernant l’éventuelle Union française ; on y retrouva l’opposition entre le jacobinisme assimilateur (représenté par le M.R.P.) et le fédéralisme «union librement consentie» (comportant comme conséquence logique le droit de sortir de l’Union) préconisé par le Parti communiste. En fait, la Constitution ayant été rejetée par le référendum du 5 mai 1946, ces discussions semblent n’offrir qu’un intérêt réduit : mais les principes qui s’en étaient dégagés (octroi de la citoyenneté à tous les indigènes, création d’Assemblées locales, transformation des vieilles colonies en départements français) devaient garder toute leur valeur.

La Seconde Assemblée Constituante (juin-novembre 1946) parut vouloir s’engager dans la voie fédéraliste (certains groupes, celui (algérien) des Amis du Manifeste, celui du M.D.R.M. (mouvement démocratique de rénovation malgache) l’accentuant jusqu’à l’indépendance) . L’inter-groupe d’outre-mer put mettre sur pied un projet de Constitution de l’Union française, qu’adopta la commission de la France d’outre-mer ; mais la commission de Constitution l’amenda dans quelques-unes de ses dispositions les plus importantes ; en particulier, l’article 110 prévoyant une IIIe Constitution, élue au prorata de la population (et conférant donc la majorité aux indigènes) fut voté par vingt-et-une voix (communistes, socialistes et autochtones) contre vingt-et-une. On semblait aboutir à une impasse.

Le gouvernement manifestant une vive inquiétude, certainement impressionné par la tenue des États-Généraux de la colonisation française (juillet 1946), dans lesquels (les indigènes n’y figurant pratiquement pas), la tendance autoritaire s’était nettement affirmée, plus tard influencé par l’échec de la conférence de Fontainebleau, qui visait à normaliser les relations franco-vietnamiennes, intervint alors. Un contre-projet établi par lui et communiqué à la commission d’outre-mer (19 septembre 1946) fut adopté le 29 septembre (les élus du Manifeste et les députés malgaches s’étant abstenus). Il constitue le titre VIII de la Constitution du 27 octobre, toujours en vigueur (il importe de remarquer que dans les territoires d’outre-mer, cette constitution fut rejetée par trois cent cinquante-cinq mille voix contre deux cent cinquante-huit mille ; mais les colons constituant ici la majorité du corps électoral, aucune conclusion sur l’état réel de l’opinion n’en saurait être déduite).

En quoi consiste (encore que son organisation pratique demeure inachevée sur plusieurs points) l’Union française ainsi juridiquement créée ?

Le préambule de la Constitution la définit comme «composée de nations et de peuples qui mettent en commun ou coordonnent leurs ressources et leurs efforts pour développer leurs civilisations respectives, accroître leur bien-être et assurer la sécurité». Mais il ajoute que la France «entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires», ce qui fausse, par une inflexion d’ordre autoritaire, les premières déclarations. Bien entendu, l’affirmation des «droits inaliénables et sacrés» de «tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance» intéresse au plus haut point les habitants des territoires d’outre-mer. Par contre l’affirmation de l’égalité de l’homme et de la femme pose des problèmes pratiques dont la solution n’est pas abordée ; de même l’affirmation d’un certain nombre de droits : droit au travail, droit syndical, droit de grève, droit à l’instruction suppose un certain nombre de conditions préalables qui sont loin d’être réalisées.

Plus importante, parce que d’immédiates conséquences en découlent est l’extension de la citoyenneté à tous «les ressortissants de l’Union française» ; cette citoyenneté devant s’appliquer aussi bien aux «ressortissants», c’est-à-dire aux anciens «sujets» et aux «nationaux», c’est-à-dire aux anciens «citoyens». Bien entendu, on fut amené à cause des religions et des coutumes traditionnelles, à distinguer (tous droits politiques réservés) une citoyenneté de statut métropolitain et une citoyenneté de statut local. Ces déterminations théoriques n’empêchent pas, dans nombre de territoires, l’inégalité de se perpétuer par le maintien d’un double collège électoral : le premier consacre le privilège des colons et assimilés en leur conférant une représentation hors de proportion avec leur nombre, le second groupe la totalité ou la majeure partie des indigènes.

Par contre, le régime arbitraire de l’indigénat a disparu (décrets du 22 décembre 1945 et du 20 février 1946), la liberté de la presse a été proclamée (décret du 27 septembre 1946) ainsi que la liberté d’association (décret du 13 mars 1946) et la liberté de réunion (décret du 11 avril 1946). D’expresses réserves doivent pourtant être formulées quant à l’application effective de ces diverses libertés.

La loi du 11 avril 1946 avait interdit le travail forcé et un code du travail fut instauré (décret du 17 octobre 1947). Mais un décret du 25 novembre 1947 en ayant ajourné sine die la mise en vigueur, sur ce plan comme sur les autres, il subsiste un inquiétant hiatus entre la théorie et la réalité.

Par ailleurs, tous les territoires d’outre-mer n’ont pas le même statut. Cinq catégories sont à distinguer :

1° Les vieilles colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion) ont été constituées, par la loi du 19 mars 1946, en quatre départements faisant partie intégrante de la République française.

2° L’Algérie constitue également un groupe de départements, mais la loi du 20 septembre 1947 lui reconnaît «la personnalité civile, l’autonomie financière et une organisation particulière».

3° Les territoires d’outre-mer ne sont autres que les anciennes colonies ; les uns sont unitaires (Madagascar, Comores, Côte des Somalis, Inde, Nouvelle-Calédonie, Océanie, Saint-Pierre-et-Miquelon), les autres constituent des groupes (A.O.F. et A.E.F.). Tous restent soumis à l’autorité de gouverneurs, dont les pouvoirs demeurent très étendus ; mais il y a été créé des Assemblées locales, élues par le système du double collège ; en ce qui concerne l’A.O.F. et l’A.E.F. les assemblées locales désignent des assemblées fédérales. Leurs attributions sont d’ordre économique, financier, administratif. Leur fonctionnement risque d’ailleurs d’être compromis par l’absence d’une organisation municipale qui devrait normalement en constituer la base.

4° Les territoires associés ne sont autres que les anciens territoires à mandat (Togo et Cameroun). Ce sont des collectivités de droit international, dont la souveraineté théorique appartient aux Nations-Unies, mais dont, pratiquement, l’administration est analogue à celle des territoires d’outre-mer. Les autochtones y sont des «administrés» mais ils ont qualité de citoyens de l’Union française et sont d’ailleurs représentés au Parlement de la métropole.

5° Les États associés, disposent d’un gouvernement propre ; ils ne font, à ce titre, partie de l’Union française que par un pacte d’adhésion qui doit définir leurs rapports avec la France. Cette catégorie comprend la Tunisie, le Maroc, le Cambodge, le Laos, le Vietnam (c’est-à-dire les anciens protectorats).

Cet ensemble varié est «coiffé» de trois organismes centraux, d’inégale importance :

a) Un président : «Le président de la République française est président de l’Union française, dont il représente les intérêts permanents». Il préside, à ce titre, le Haut-Conseil, convoque l’Assemblée de l’Union française et en clôt les sessions, prend des décrets et désigne les représentants du gouvernement dans les territoires d’outre-mer. Pouvoirs considérables, mais qui auraient besoin d’être définis et assouplis.

b) Un Haut-Conseil qui, organisé par la loi du 14 avril 1949, doit «assister le gouvernement de la République dans la conduite générale de l’Union». Il est formé «d’une délégation du gouvernement français et de la représentation des États associés». Sans doute ce Haut-Conseil est-il destiné à jouer un rôle important, mais en l’état actuel des choses, il ne fonctionne pas.

c) Une Assemblée de l’Union française, comprenant deux cent quarante membres : cent vingt d’entre eux représentent la métropole (quatre-vingts sont élus par les membres métropolitains de l’Assemblée nationale, quarante par les sénateurs) ; cent vingt représentent les pays d’outre-mer (ils sont élus par les Assemblées locales). Cette Assemblée, qui siège à Versailles « connaît les projets ou propositions qui lui sont soumis pour avis par l’Assemblée nationale, ou le gouvernement de la République, ou le gouvernement des États associés. Son avis est obligatoire avant d’étendre par décret la législation française aux territoires d’outre-mer. Enfin, elle peut transmettre à l’Assemblé nationale des projets de résolution et peut faire des propositions au gouvernement et au Haut-Conseil. Mais pratiquement, elle demeure presque ignorée de l’opinion et l’Assemblée nationale considère sans bienveillance son activité. Elle est pourtant la base essentielle d’une véritable organisation fédérale, dont le fonctionnement véritable apparaît comme une urgente nécessité.

 

 

Conclusion

Comme toutes les colonisations, la colonisation française a été, dès l’origine, une expansion territoriale basée sur la notion du profit. La France d’Ancien régime s’est efforcée d’en réaliser les objectifs sous la forme du mercantilisme, en utilisant comme principe l’exclusif, comme moyen les compagnies de commerce.

L’aspect politique de la question fut résolu de façon simpliste par une assimilation de type autoritaire, l’aspect humain fut à peine effleuré par l’évangélisation, spontanée ou imposée, des indigènes.

Cette première colonisation ne trouva jamais un appui profond dans une population pacifique, peu disposée à l’émigration, légitimement préoccupée de la mise en valeur et de la sécurité de son propre pays. Sa grande réussite fut l’édification d’une économie de plantations, basée sur les produits complémentaires et mettant en œuvre la traite et l’esclavage.

Lorsque se conjuguèrent l’anticolonialisme philosophique du XVIIIe siècle, le libéralisme économique de la bourgeoisie que contrariait l’exclusif, l’épuisement des terres, cette première colonisation, au demeurant fragile, ne pouvait plus se prolonger longtemps. Les troubles et les guerres suscités par la Révolution ne firent qu’en accélérer la ruine.

Après un temps d’arrêt, correspondant à la période des monarchies censitaires (le cas algérien étant réservé), la colonisation reprit, animée par les besoins du capitalisme et aboutissant, en fonction des progrès de celui-ci, à un véritable impérialisme. Mais des contradictions se marquèrent bientôt : d’une part, les tenants de la colonisation du profit – hommes d’affaires et hommes politiques servant leurs intérêts – entendaient maintenir des formes étroites de souveraineté et de possession, favorables à l’exploitation ; d’autre part, une partie de l’opinion impressionnée à la fois par les bénéfices et par les abus de la colonisation, cherchait (parfois avec une sincérité non niable) des justifications : elle crut les trouver tantôt dans le facteur religieux, tantôt dans le facteur géographique, le plus souvent en définissant une mission de la France, qualifiée pour élever à un niveau de vie supérieur des populations réputées a priori barbares ; conception qui engendrait une tendance marquée à l’assimilation (assimilation civilisatrice et plus seulement administrative) et qui, sur place, faisait coexister le paternalisme et le colonialisme.

Entre les tenants des deux systèmes (dont aucun ne mettait en discussion le principe même de la colonisation) se maintenait un vivace anticolonialisme, instinctif dans le peuple, raisonné chez les intellectuels et les politiques, mais, pendant longtemps, purement négatif dans ses conclusions. Il put entrevoir des solutions lorsque la colonisation même – par ses bienfaits comme par ses excès – eut suscité des élites indigènes, des prolétariats indigènes, créé (ou recréé) des sentiments nationaux indigènes ; aussi lorsque deux guerres mondiales eurent jeté les populations coloniales dans la tourmente, exigé d’elles de durs sacrifices, éveillé leur esprit critique, incité à comparer les devoirs exigés et les droits exigibles.

Dès lors, et compte tenu du fait colonial qu’on ne peut arbitrairement biffer de l’histoire, des réalités économiques, démographiques, culturelles, créées par lui, une organisation nouvelle s’imposait. L’élaboration, puis l’organisation de l’Union française constituent un sérieux effort en ce sens ; mais il est discernable que la mise en œuvre a été, sur plus d’un point, défectueuse. Les agitations algériennes, les troubles récents de la Côte d’Ivoire, l’insurrection malgache et son atroce répression, la douloureuse guerre qui se perpétue au Vietnam sont des indices concordants.

C’est qu’en réalité, l’Union française reste inachevée dans ses rouages et ses moyens d’exécution ; c’est que l’orgueil «impérial» de la métropole subsiste ; c’est que l’esprit colon n’a pas disparu. C’est surtout, que l’Union française fut une charte octroyée ; il lui manque encore l’élément qui seul peut la faire réussir, qui seul peut empêcher la dispersion des territoires d’outre-mer : le libre consentement, sur des bases démocratiques, des populations indigènes.

Émile Tersen, 1950

 

Les colonies françaises, affiche
affiche, vers 1900 : les colonies françaises :
progrès, civilisation, commerce

 

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lundi 24 juin 2019

Ces militants décoloniaux qui veulent «démétisser» l’Amérique latine, Jérôme Blanchet-Gravel

pow-pow

 

Ces militants décoloniaux

qui veulent «démétisser» l’Amérique latine

Le hara-kiri des antiracistes du Nouveau Monde

par Jérôme Blanchet-Gravel *

 

Par «antiracisme» indigéniste, les militants décoloniaux nord-américains remettent en cause l’existence même du Nouveau Monde… qu’ils rêvent d’épurer.

Un peu partout en Occident, les théories de la décolonisation ont de plus en plus la cote. Cause ou conséquence du multiculturalisme, elles sont le nouveau jouet rhétorique des militants antiracistes. Ces théories imposent un nouvel ordre, celui du néo-révisionnisme et du déboulonnage de statues, de l’historiquement correct et de la table rase. En France, on ne compte plus le nombre de colloques et de camps d’été décoloniaux où les guerriers sociaux se ruent pour rabrouer l’Occident. Nouveau moteur du sanglot de l’homme blanc (Pascal Bruckner), plus un jour ne passe sans qu’on ne les voie poindre leur nez.

camp d'été décolonial, 2017

Les pays européens souffrent beaucoup de ce courant de pensée. Balkanisation, retour de la race, enfermement identitaire : ce ne sont que trois conséquences liées de ce nouvel ordre. Quand ce courant ne divise pas la société, il arpente le passé à la recherche des plus grands trésors de la culpabilité. De la conquête de l’Égypte à la guerre d’Algérie, tous les éléments sont bons pour convaincre les Français de leurs crimes. Des crimes qu’ils commettaient autrefois outre-mer, et qu’ils continueraient symboliquement de commettre sur leur propre territoire. Après la décolonisation des pays conquis, celle des métropoles.

Le nouveau sanglot de l’homme blanc

Les antiracistes ne parlent même plus d’exportation d’armes dans les pays moins riches, mais des institutions et de l’attitude même des Français «de souche» dans leur quotidien.

Le néo-colonialisme hexagonal serait de l’ordre de l’inconscient. Même l’architecture serait empreinte de suprématisme. La nation, la République, la laïcité : autrefois les trophées du progrès, elles seraient maintenant des signes ostentatoires de conservatisme, voire d’une tentation fasciste (!). La République est le nouvel Ancien Régime, lit-on entre les lignes. Il existait une époque où le progrès était universaliste. Il est maintenant racialiste, tribaliste et surtout décolonial.

Si ces théories font des ravages en Europe, en Amérique, elles sont carrément dévastatrices, car c’est l’existence même du Nouveau Monde qui est remise en cause. Pour bien saisir la nature d’une idéologie, il faut pousser son raisonnement jusqu’au bout. Depuis quelques années, des militants antiracistes veulent déboulonner Colomb, en guise de symbole suprême de la négation de l’Amérique. Ce continent est issu de la rencontre des peuples, mais elle irait contre le vivre-ensemble. On convient que la rencontre a été brutale, mais c’est à partir d’elle que de nouvelles sociétés sont nées.

Christophe Colomb, tablau
déboulonner Christophe Colomb ?

Les guerriers sociaux font de l’évangélisation à l’envers : ils colonisent mentalement leurs compatriotes au nom de la décolonisation. Pour parvenir à la rédemption, il faut d’abord répandre la Mauvaise Nouvelle : les Blancs sont méchants.

Dans cet esprit, un nouveau concept a été créé : celui de «territoire non cédé». En 2017, la ville de Montréal a reconnu qu’elle se trouvait sur des terres usurpées aux Indiens, ce qui ne passe même pas le test de l’histoire selon des spécialistes. Le récit de la colonisation est complexe : les Européens se sont souvent alliés avec des tribus pour en combattre d’autres. Quoi qu’il en soit, les peuples amérindiens ont été volés : il faudrait leur rendre leurs terres. Mais comment ? Pour rappel, il y a 37 millions de personnes au Canada et 327 millions aux États-Unis. L’écrasante majorité de la population n’est pas d’origine autochtone.

Les antiracistes contre 1492

De New-York à Buenos Aires, mais surtout en Amérique du Nord, les militants décoloniaux s’appuient inconsciemment sur l’écologisme, rêvant de l’eldorado biodiversitaire des Précolombiens.

À l’heure de la religion verte, ils songent à retourner à l’ère préindustrielle. Ils rêvent d’une Amérique amazonienne, d’un continent édénique. Le mythe du bon sauvage n’a jamais été aussi présent : les Amérindiens incarneraient la pureté originelle et les Occidentaux le péché destructeur. Peu importe que les autochtones conduisent maintenant des voitures et utilisent des ordinateurs : la réalité ne compte pas dans l’imaginaire éco-romantique. La décolonisation des Amériques, c’est aussi un vaste projet de revalorisation de la nature.

Les théories de la décolonisation sont illusoires et dangereuses. Pour décoloniser les Amériques, il faudrait renvoyer les «euro-descendants» en Europe et pourquoi pas, les «afro-descendants» en Afrique, puisque leurs ancêtres ont été déplacés de force avec… la colonisation. Nous invitons les décoloniaux à prêcher par l’exemple. De même, il faudrait «démétisser» toute l’Amérique latine, séparer l’Indien de l’Espagnol dans la culture mexicaine, ce qui est impossible.

Les antiracistes rêvent de démêler des hommes au nom d’un âge d’or révolu. En Amérique, le respect des Premières Nations n’a pas besoin de s’appuyer sur cette utopie régressive. Les retours en arrière ne sont pas progressistes, surtout quand ils sont basés sur un tel désir de pureté.

Jerôme Blanchet-Gravel
Causeur.fr, 24 juin 2019
source

* Merci à Jérôme Blanchet-Gravel de nous avoir permis de reproduire son article.

 

habitant de la Floride, dessin, 1784
le mythe du bon sauvage (source Bnf, Gallica)

 

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mercredi 19 juin 2019

Les décoloniaux sont en contradiction flagrante avec les valeurs de gauche, Manuel Boucher

féminisme Lallab

 

les décoloniaux sont en contradiction

flagrante avec les valeurs de gauche

Manuel BOUCHER, propos recueillis par Thomas MAHLER

 

Dans La Gauche et la Race, le sociologue Manuel Boucher dénonce les mouvements décoloniaux qui représentent pour lui un anti-humanisme.

C'est le cri d'alarme d'un homme de gauche qui ne reconnaît plus les siens.

Professeur à l'université de Perpignan et disciple d'Alain Touraine, le sociologue  Manuel Boucher a, dans sa jeunesse, participé aux mouvements antiracistes libertaires, avant d'intégrer l'École des hautes études en sciences sociales pour étudier les discriminations sociales. Voilà pour le pedigree d'un chercheur qu'on qualifiera difficilement de réactionnaire. Mais, aujourd'hui, l'universitaire déplore l'influence grandissante des décoloniaux et l'abandon par les nouveaux militants antiracistes de l'universalisme au profit de combats identitaires faisant de la «blanchité» et de «l'État raciste» le mal à combattre.

Dans son passionnant La Gauche et la Race. Réflexions sur les marches de la dignité et les antimouvements décoloniaux (L'Harmattan), Manuel Boucher analyse notamment le discours de Houria Bouteldja, figure de proue des indigénistes qui dit ouvertement mépriser «la gauche blanche» et défend une «solidarité de race».

«Comment est-il possible que des mouvements et des organisations progressistes de gauche avec lesquelles, pour certaines, j'ai milité dans ma jeunesse lorsque j'étais engagé dans la lutte antifasciste radicale du côté des libertaires, défilent derrière des organisations dites “postcoloniales” alors que celles-ci crient des slogans aux relents racistes, antisémites et séparatistes ? Comment est-il possible que des syndicats, mouvements et partis de gauche traditionnellement engagés dans des combats émancipateurs, humanistes et anticléricaux puissent défiler aux côtés de groupes affirmant des alliances avec des mouvements islamistes comme le Hamas ou même défendant, au nom de la lutte contre l'islamophobie, le port du voile islamique ou du voile intégral aussi appelé "burka" alors que ces vêtements sont imposés aux femmes dans plusieurs pays musulmans où règnent des dictatures théologiques ?» s'interroge le sociologue.

_________________

 

Manuel Boucher, couv

 

Le Point : Pourquoi avez-vous voulu écrire un livre sur «la gauche et la race», sujet hautement sensible ?

Manuel Boucher : Sociologue, je travaille depuis des années sur les quartiers populaires. Dans le cadre de mes recherches, je me suis intéressé au community organizing, médiatisé lorsque Obama a été élu président des États-Unis. Cette forme d'intervention sociale a été théorisée par Saul Alinsky, qui souhaitait mobiliser les victimes des processus de ghettoïsation et renverser les rapports de force entre les dominants et les dominés sur une base «communautaire».

Dans mes enquêtes, je me suis ainsi aperçu qu'il y avait de nouveaux militants, que j'ai appelés «identitaristes», formés pour une part au community organizing et s'autoproclamant représentants des quartiers de banlieue, mais ayant aussi des liens avec des mouvements plus politiques comme le Parti des indigènes de la République (PIR). Leurs discours sont en opposition avec les valeurs universalistes développées par la majorité des intervenants sociaux qui agissent aujourd'hui dans les quartiers populaires. Pour essayer de comprendre qui étaient ces activistes et ce qu'ils défendaient, j'ai analysé de nombreux textes des mouvements décoloniaux comme le PIR, la Brigade anti-négrophobie (BAN) ou le Front uni des immigrations et des quartiers populaires(FUIQP). J'ai rencontré plusieurs leaders de ces nouvelles manifestations antiracistes que sont les marches de la dignité en 2015 et 2017, et j'ai suivi les réunions préparatoires à la Bourse du travail de Saint-Denis...

revendications de gauche mais exprimées sur une base ethnoraciale

Ce qui m'a interloqué dans ces mouvements décoloniaux, c'est qu'ils semblent défendre des revendications légitimes et traditionnelles au sein de la gauche, comme l'antiracisme et la lutte contre les discriminations. Mais ils les expriment sur une base ethnoraciale politique qui me semble en totale opposition avec l'histoire de la gauche, à savoir l'universalisme et l'humanisme. La gauche s'est divisée entre réformistes et révolutionnaires, mais elle a des points communs : la lutte contre toutes les oppressions et dominations. Moi-même, ma culture est de gauche, et jeune, j'ai activement participé aux mouvements antifascistes radicaux. Il me semblait essentiel de le préciser dans le livre, d'abord, pour bien faire comprendre que je ne suis ni d'extrême droite ni même de droite, mais aussi pour rappeler qu'en tant qu'antifascistes radicaux, nous remettions en question l'«antiracisme moraliste» instrumentalisé par le Parti socialiste, notamment porté par SOS Racisme, mais certainement pas l'antiracisme universaliste.

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Or, les mouvements antifascistes, au départ libertaires, anticléricaux et luttant contre l'autoritarisme machiste comme religieux, sont en pleine mutation, puisque des militants assument de s'associer avec des mouvements anticoloniaux qui soutiennent directement ou indirectement l'islamisme, l'homophobie et le sexisme. Une partie importante de la gauche, qu'elle soit marxiste ou trotskiste, est aujourd'hui très ambivalente face à ces organisations qui participent à la racialisation des rapports sociaux. Alors que les organisations de gauche insistaient sur les ressemblances plutôt que sur les différences entre les hommes et les femmes pour construire une société plus humaine, ces anti-mouvements décoloniaux s'inscrivent dans une forme d'anti-humanisme, d'autoritarisme, voire de fascisme, basé sur la haine de l'autre, la désubjectivisation.

Pour les décoloniaux, l'État est le premier producteur de racisme, car la France resterait une nation coloniale

Au nom de la lutte contre le racisme structurel d'État ou l'islamophobie, ces mouvements décoloniaux font une distinction entre «les Blancs», «les Noirs» et «les Arabes». Ils assument clairement une séparation ethno-raciale des individus et des groupes, appelant même à la non-mixité dans certaines luttes. Ces activistes plébiscitent un «auto-apartheid», c'est-à-dire que seul un «Nous» – celui des «indigènes» – opposé à un «Eux» – les Blancs ex-colonisateurs qui continuent à bénéficier des privilèges – peut permettre l'émancipation des ex-colonisés. Tout cela me semble en contradiction flagrante avec les valeurs de la gauche qui a toujours lutté pour la défense des droits de l'homme. Pour ces mouvements décoloniaux, l'État est le premier producteur de racisme, car la France resterait une nation coloniale et la police serait son bras armé...

L'une des méthodes du community organizing, c'est de partir des colères des habitants. La plupart de ces mouvements décoloniaux s'appuient ainsi sur les violences illégitimes, et notamment sur les contrôles au faciès. En partant de cette révolte contre des pratiques qui sont effectivement inacceptables, ces mouvements espèrent mobiliser les habitants des cités ghettoïsées. La police apparaît comme une figure emblématique d'un État oppresseur, raciste, discriminatoire, qui n'est plus là pour vous protéger, mais pour vous opprimer et vous humilier. Pourquoi ? Parce que cet État défend les privilèges d'une oligarchie occidentale «blanche» qui continue à régner sur le monde.

Aujourd'hui, une gauche culturelle bien-pensante, moralisatrice, culpabilisatrice, se basant sur les rapports de race, a peu à peu supplanté une gauche sociale qui se basait sur les rapports de classe. Mais, derrière ces mouvements décoloniaux, qui s’autoproclament représentants des banlieues paupérisées et des populations lumpenprolétarisées, on retrouve, dans les faits, des leaders qui appartiennent à une « petite bourgeoisie ethnique » plutôt diplômée. Ils bénéficient du soutien de nombreux enseignants-chercheurs qui viennent puiser leurs références académiques dans le monde universitaire anglo-saxon associé aux différentes approches des « cultural studies ».

le nazisme ne concernerait pas le "sud"

Houria Bouteldja, porte-parole des indigénistes, va jusqu'à considérer que «l'horreur du nazisme» ne concerne pas le «Sud»... Dans cette construction d'un rapport entre le «Eux» et «Nous», le racisme ne peut que provenir de l'Occident. En tant que victimes du colonialisme et des rapports de domination coloniale, les «racisés», c'est-à-dire les «indigènes», ne sont que des victimes et ne peuvent pas être eux-mêmes les coproducteurs de racisme. Le PIR considère que la Shoah ne fait pas partie de leur histoire, ce qui les dédouane de prendre position sur la montée d'un nouvel antisémitisme, qui est un mélange des poncifs classiques expliquant que les juifs dominent le monde et d'un antisémitisme plus contemporain se nourrissant en particulier du conflit israélo-palestinien.

Bouteldja, Auschwitz

De même, on retrouve chez eux une grande ambivalence envers l'islamisme, l'islam ne pouvant être envisagé autrement que comme une religion des opprimés. Lors des attentats de 2015 et 2016, les organisations décoloniales s'intéressaient exclusivement aux potentielles violences policières illégitimes dans un contexte d'état d'urgence plutôt qu'à la logique fascisante et déshumanisante des islamistes qui ont une influence et des relais dans les quartiers défavorisés. Vous rappelez que le djihadisme et les attentats, eux aussi, ne sont vus que par le prisme de l'impérialisme. Dans l'appel pour la Marche pour la justice et la dignité de 2017, on pouvait ainsi lire : «Les attentats terribles que nous avons connus en 2015 et en 2016 sont venus renforcer l'arsenal sécuritaire alors qu'ils sont la conséquence directe de la politique guerrière que la France et ses alliés mènent à l'étranger»...

Alors qu'on aurait attendu de ces mouvements antiracistes une condamnation claire des attentats, on découvre, si on lit les différents appels, des pages et des pages sur la responsabilité de l'impérialisme occidental ou d'Israël. Si les attentats islamistes se sont produits sur le sol français, c'est un retour de bâton de la politique impérialiste et guerrière anti-musulmane. D'une certaine manière, s'il ya des victimes du terrorisme, alors, la société française doit se retourner contre son gouvernement, parce que c'est à cause de sa politique étrangère que les Français sont attaqués.

les décoloniaux ne s'intéressent nullement à l'idéologie djihadiste.

Ces mouvements décoloniaux ne s'intéressent nullement à l'idéologie djihadiste. La logique de ces indigénistes peut d'ailleurs amener à un retour du refoulé. Si on n'arrive à construire sa dignité qu'en affirmant sa défiance vis-à-vis du «monde blanc», alors, on entre dans une logique de surenchère identitariste qui sert les discours de clash de civilisation portés par les islamistes et les organisations et les personnalités d'extrême droite.

Mais, au-delà de cette logique de l'excuse, je crois que ces mouvements décoloniaux ont une réelle fascination pour la violence. Ils ne délégitiment pas la violence puisqu'elle est pour eux un moyen d'action vis-à-vis de la violence raciale que feraient subir le monde occidental et ses dirigeants aux ex-colonisés racisés. Il y a des extraits marquants dans le livre d'Houria Bouteldja   comme dans ses différents écrits. Elle souligne que les jeunes des banlieues, qu'elle qualifie  de «lascars de cité», bafoués dans leur virilité, peuvent être mobilisés et dirigés pour renverser «l'ordre établi blanc». C'est une instrumentalisation du ressentiment, de la frustration, du sentiment d'être humilié, pour le diriger contre un État jugé raciste. Houria Bouteldja assume d'être un «romoteur de la violence».

Je la cite : «Je préfère cracher le morceau, je suis une criminelle. Mais d'une sophistication extrême. Je n'ai pas de sang sur les mains. Ce serait trop vulgaire. Aucune justice au monde ne me traînera devant les tribunaux. Mon crime, je le sous-traite. Entre mon crime et moi, il y a la bombe. Je suis détentrice du feu nucléaire. Ma bombe menace le monde des métèques et protège mes intérêts», écrit-elle dans son livre... Il s'agit de transformer une «masculinité dominée et régressive » en «masculinité révolutionnaire».

très influencés par les «post-colonial studies»

C'est important de le souligner. Pour Bouteldja, la «blanchité» (traduit de l'anglais «whiteness») est une «forteresse inexpugnable»... C'est là où on voit que ces mouvements sont très influencés par les travaux universitaires anglo-saxons. Non seulement les meneurs décoloniaux tirent leur argumentation des écrits des chercheurs des «post-colonial studies» liés à une histoire américaine très marquée encore aujourd'hui par l'esclavagisme, mais en plus on fait un amalgame entre les États-Unis et la France, en confondant colonialisme et esclavagisme. La «blanchité», qui réduit à une sorte d'hégémonie sociale, culturelle et politique «blanche», est un anglicisme utilisé et instrumentalisé d'un point de vue politique pour finalement nourrir le ressentiment et favoriser les divisions de races, alors même qu'on prétend les dénoncer. La gauche est aujourd'hui divisée sur la question des mouvements décoloniaux comme sur celle de l'islamisme....

candidate voilée NPA

Pour l'extrême gauche d'obédience trotskiste qui veut croire en une «révolution permanente», il s'agit de pouvoir mobiliser tous les opprimés et les intégrer dans des combats collectifs. On se souvient du conflit au sein du NPA en 2010 avec la présence d'une candidate voilée aux élections régionales. Généralement, il existe une division théorique et idéologique entre les organisations trotskistes et décoloniales, mais, dans la pratique, par opportunisme, des organisations  d'extrême gauche s'allient aux mouvements dits décoloniaux, parce qu'elles espèrent ainsi avoir le soutien des jeunes et des habitants des quartiers populaires. De manière assez démagogique, on fait fi de l'émancipation individuelle, de la lutte contre l'obscurantisme clérical en s'associant à des mouvements décoloniaux qui, si on lit les écrits, méprisent en fait la gauche et son histoire ouvrière. D'ailleurs qualifiée de «gauche blanche».

Houria Bouteldja considère l'humanisme comme un stratagème du «pouvoir blanc» pour maintenir ses privilèges. Si vous vous intéressez à l'organisation des marches de la dignité, vous voyez d'ailleurs que les mouvements décoloniaux sont devant et expriment une forte satisfaction à reléguer à l'arrière des cortèges les partis de gauche traditionnels et les syndicats qui acceptent de défiler avec eux. En revanche, Lutte ouvrière reste sur des positions ouvriéristes et anticléricales classiques, critiquant les idées de Houria Bouteldja et de ses partisans comme étant «la négation des idées communistes».

La France insoumise est, par nature même, plus hétérogène. On a bien vu la différence entre la députée Danièle Obono et un courant plus laïque et républicain. Danièle Obono a clairement expliqué qu'elle considérait Houria Bouteldja comme une camarade. Sans être une représentante du décolonialisme le plus radical (elle est même accusée par les anticoloniaux d'être trop timorée), en acceptant de travailler avec les indigénistes, Danièle Obono cautionne la logique racialiste de ces anti-mouvements sociaux. Au-delà de ses différences, la gauche devrait s'accorder sur un point : aucune alliance avec les organisations qui prônent des idées et mettent en œuvre des pratiques de division raciale et culturelle. Le devoir de la gauche n'est pas de soutenir des activistes fascisants, ni même de les regarder avec une certaine bienveillance parce qu'ils s'autoproclament comme agissant au nom des opprimés et des ex-colonisés, mais de démasquer toutes les nouvelles formes d'autoritarisme.

la lutte pour l'égalité hommes-femmes n'est pas la priorité de Bouteldja

Comment expliquer que des militants féministes ou queer soutiennent les indigénistes, alors même qu'Houria Bouteldja a clairement montré que la lutte pour l'égalité hommes-femmes ou les droits des homosexuels était loin d'être sa priorité ? Il y a des alliances contradictoires et paradoxales. Dans mes entretiens avec les membres de Stop le contrôle au faciès ou la Brigade anti-négrophobie, je leur a iainsi demandé comment ils pouvaient s'associer à des mouvements qui refusaient de reconnaître l'importance de l'histoire de l'esclavagisme arabo-musulman et de la traite transsaharienne. L'un des leaders de la Brigade anti-négrophobie m'a dit : «Chaque chose en son temps.»

En gros, il y a une alliance pragmatique, et quand la question du «racisme structurel d'État» porté par le «pouvoir blanc» sera réglée, on s'occupera du racisme de certaines populations arabo-musulmanes. Ce sont des alliances pragmatiques entre minorités qui se sentent bafouées et s'inscrivent dans une logique d'«autodéfense». Pour ce qui est du féminisme, si on regarde le discours des indigènes concernant le port du voile, on peut vraiment se poser la question du féminisme musulman revendiqué par certaines associations. Houria Bouteldja considère que parler de féminisme musulman est un oxymore puisque, pour elle, il est évident que le voile est lié aufait que les femmes le portent surtout par choix tactique pour réduire la pression masculine des «hommes indigènes» sur les «femmes indigènes» alors que les hommes indigènes et musulmans sont opprimés par le «patriarcat blanc».

Bouteldja, couv

Porter un voile islamique, ce n'est pas défendre la pudeur des femmes, mais l'honneur des hommes arabo-musulmans. Dans des rapports de domination, c'est ainsi protéger leur virilité, les rassurer sur la fidélité des femmes de la communauté. Puisqu'il y a une hiérarchisation des luttes, de nombreux propos sont ainsi très inquiétants : on accepte les dominations patriarcales et religieuses, voire des viols, parce que la lutte anticoloniale est beaucoup plus importante que toutes les autres formes de dominations et de violences sexuelles. Ce qui rassemble finalement tous ces acteurs, c'est que nous sommes dans un État républicain qui reconnaît avant tout des individus citoyens plutôt que des représentants communautaires. La plupart de ces mouvements luttent contre cette intégration républicaine taxée de « nationale républicaine » et préfèrent une logique politique de type «multiculturaliste» qui donne du pouvoir aux représentants communautaires de ces minorités autoproclamées. D'où les alliances avec certaines féministes et une minorité d'associations défendant les droits des homosexuels.

Le Point a récemment publié un appel de philosophes, historiens ou professeurs dénonçant la «stratégie hégémonique» des décoloniaux. Est-ce une menace dans le cadre universitaire ?

Manuel Boucher : Il est normal que les questions chaudes de la société, et notamment la« différence culturelle », soient traitées au sein de l'université. Comme on l'a encore constaté avec la révolte des Gilets jaunes, il existe des fractures identitaires, des formes de radicalité extrêmement importante. On voit bien qu'ily a un mélange hétérogène entre des représentants de la France dite« périphérique » – travailleurs pauvres, petits artisans, chômeurs – qui sont en insécurité sociale, mais certains aussi en insécurité culturelle, des mouvements identitaires d'extrême droite, des activistes de l'« ultragauche » associés aux BlackBlocs, mais aussi des jeunes qui viennent des cités d'habitat social. Des associations proches des mouvements décoloniaux – notamment le comité Adama– ont appelé à manifester à Paris pour éviter, selon leurs déclarations, que le mouvement des Gilets jaunes ne se focalise sur les «racisés». Il faut bien sûr que l'université étudie ces questions brûlantes. Mais il y a une différence entre le fait de s'intéresser à ces questions, en essayant d'objectiver l'analyse de ces rapports sociaux, et de participer au développement des théories racialistes, racistes, complotistes, sous prétexte que les acteurs qui expriment ces points de vue sont des racisés. Mes collègues ont ainsi une grande responsabilité : celle d'analyser ces fractures identitaires

Propos recueillis par Thomas Mahler
Publié le 13 décembre 2018, Le Point.fr

 

 

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mardi 18 juin 2019

date de naissance de Jean Dupuis, négociant, explorateur : 1828 et non 1829

Jean Dupuis, 1883
Jean Dupuis, en 1883

 

date de naissance de Jean Dupuis,

négociant, explorateur

7 décembre 1828 et non 1829

 

Toutes les notices d'autorité, à commencer par celle de la BnF - qui sert souvent de référence aux autres (Viaf, Isni, IdRef...) - indiquent l'année 1829 comme naissance de l'explorateur Jean Dupuis. Seules, quelques publications consacrées au Vietnam mentionnent parfois l'année 1828.

Pourtant dans un compte rendu paru dans le Bulletin de l'École française d'Exrême-Orient (1910, p. 619), Charles B. Maybon rendait compte du livre de Jean Dupuis, Le Tonkin de 1872 à 1886, qui venait de paraître, et notait : «Il est né le 7 décembre 1828 : c'est la date qu'indique une correction manuscrite de l'exemplaire que M. Dupuis lui-même a offert à notre bibliothèque (...) Ses biographes le font naître généralement en 1829». [lire]

bulletin EFEO, 1910, couv jpg

Pour notre part, nous sommes allés vérifier sur le registre numérisé de l'état civil de Saint-Just-la-Pendue (Loire). Il n'y a pas de confusion possible : Jean Dupuis est né le 7 décembre 1828 à trois heures du matin. [lire]

Son père s'appelle Étienne Dupuis selon la graphie retenue par l'officier d'état civil alors que lui-même signe Dupuy ; et sa mère Geneviève Labouré.

Il y a, bien sûr, d'autres Dupuis ou Dupuy dans la commune et notamment un Jean-Baptiste qui naît en juin 1829, mais il s'agit d'une autre famille.

Jean Dupuis, acte de naissance
acte de naissance de Jean Dupuis, 7 décembre 1828

 

En 1841, premier recensement conservé, la famille apparaît toujours habitant Saint-Just-la-Pendue : Jean a deux sœurs. [lire : année 1841, p. 22 du visualiseur]

recensement 1841, Saint-Just-la-Pendue, famile Dupuis
recensement de 1841, Saint-Just-la-Pendue

 

 

statue Jean Dupuis, août 2004 (1)
statue de Jean Dupuis (1932) à Saint-Just-la-Pendue, en août 2004

 

statue Jean Dupuis, aoput 2004 (2)
statue de Jean Dupuis (1932) à Saint-Just-la-Pendue, en août 2004

 

tombe familiale Jean Dupuis, août 2004
tombe des familles Dupuis et Labouré,
cimetière de Saint-Just-la-Pendue, août 2004

 

Saint-Just-la-Pendue, août 2004
Saint-Just-la-Pendue, août 2004

 

 Michel Renard

 

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samedi 15 juin 2019

l'établissement de la domination française en Algérie : un exposé historique, par Georges Yver (1937)

Défense_de_Mazagran
défense victorieuse de Mazagran par les Français, février 1840

 

l'établissement de la domination française

en Algérie

un exposé historique, par Georges Yver (1937)

 

sommaire

I - La conquête de l'Algérie
    L'expédition d'Alger
    Les débuts de l'occupation
    L'occupation restreinte
    La conquête totale
    L'achèvement de la conquête

II - L'administration de l'Algérie
     Les tendances et les institutions
     La politique indigène

___________________

 

I - La conquête de l’Algérie

L’expédition d’Alger

Le fait initial, dont, par l’enchaînement inéluctable des événements découlent tous les autres, est l’expédition d’Alger de 1830. Celle-ci eut pour cause un incident d’importance secondaire, assez mal élucidé d’ailleurs, le coup d’éventail porté par le dey Hussein au consul Deval, le 29 avril 1827, au cours d’une discussion relative au règlement de fournitures de grains faites, sous la première république, par deux israélites algériens, Bacri et Busnach. L’obstination du dey à refuser réparation de cet affront, malgré le blocus des côtes de la Régence par une escadre française, puis un incident plus grave que le premier, la canonnade par les batteries d’Alger du vaisseau La Provence, au moment où il sortait du port sous pavillon parlementaire (3 août 1829), décidèrent le gouvernement de Charles X à employer la force pour obtenir satisfaction. Le ministre Polignac avait songé tout d’abord à confier au pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, le soin de châtier le dey.

Hussein Pacha, dey d'Alger
Hussein Pacha, dey d'Alger

Cette combinaison n’ayant pas abouti, une expédition contre Alger fut résolue au début de 1830. Entreprise pour venger l’honneur national, elle fournirait, déclarait le roi en l’annonçant aux Chambres, l’occasion de mettre fin à la course que les Algériens pratiquaient encore et tournerait ainsi au profit de la chrétienté tout entière. Communiqué aux cabinets européens, le projet fut bien accueilli partout sauf en Angleterre, où l’on craignait que l’expédition n’eût pour résultat l’établissement des Français sur le littoral africain et ne portât ainsi atteinte à la suprématie britannique en Méditerranée. Le cabinet de Saint-James réclama donc des garanties de désintéressement que, malgré des instances réitérées et parfois menaçantes, le roi et son ministre refusèrent de donner.

En France même, le projet suscita les critiques des libéraux, adversaires politiques de Polignac et, sauf à Marseille et dans les ports du Midi, laissa le grand public indifférent.

Les préparatifs militaires furent rapidement conduits. Un corps expéditionnaire de 37 000 hommes fut organisé et placé sous les ordres du général de Bourmont ; une flotte de transport réunie par les soins du ministre de la Marine, le baron d’Haussez. L’escadre de l’amiral Duperré devait escorter le convoi. Partie de Toulon le 25 mai, l’escadre mouilla le 13 juin devant la péninsule de Sidi Ferruch, à 25 kilomètres à l’ouest d’Alger, point choisi pour le débarquement.

attaque d'Alger par la mer, Théodore Gudin
attaque d'Alger par la mer, Théodore Gudin

Le 14, au lever du jour, les Français occupèrent la presqu’île sans rencontrer de résistance et la transformèrent en un camp retranché. Le 19, ils bousculaient les contingents de l’agha Ibrahim campés sur le plateau de Staoüeli. Le 24, ils repoussaient l’attaque des Algériens près de Sidi-Khalef, puis, reprenant leur marche après avoir soutenu des combats acharnés du 25 au 29, ils arrivaient devant le fort l’Empereur, clef de la défense d’Alger du côté de la terre et en commençaient aussitôt le siège.

Le 4 juillet, après cinq heures de bombardements, les Turcs évacuaient la place devenue intenable et les Français s’y installaient. Hors d’état de prolonger la résistance, Hussein se résigna à accepter les conditions imposées par Bourmont : remise aux Français de la kasbah, de la ville et des forts ; autorisation accordée au dey de conserver sa fortune personnelle et de se retirer où il lui conviendrait ; reconnaissance des mêmes avantages aux soldats de la milice ; libre exercice de la religion musulmane garanti aux habitants ainsi que le «respect de leur liberté, de leurs propriétés, de leur commerce, de leur industrie, de leurs femmes».

Conformément aux clauses de la capitulation, les Français prirent, le 5 juillet, possession d’Alger. Le dey fut transporté à Naples, les janissaires, dont il eût été possible pourtant de s’assurer les services, en Asie Mineure. Une commission de gouvernement et un conseil municipal improvisés par le général en chef remplacèrent les autorités turques.

Au prix d’une campagne plus pénible que sanglante (elle n’avait coûté que 415 morts) et dont les 48 millions du trésor de la Kasbah couvraient les frais, le but assigné à l’expédition était atteint. «Vingt-trois jours ont suffi, déclarait Bourmont dans un ordre du jour, pour la destruction d’un État dont l’existence fatiguait l’Europe depuis trois siècles».

Siège et prise d'Alger, 4 juillet 1830, aquarelle du Jung
siège et prise d'Alger le 4 juillet 1830, aquarelle du Jung

 

Les débuts de l’occupation

La disparition de l’État turc plaçait le gouvernement français dans un grave embarras. Le cabinet des Tuileries n’avait, semble-t-il, aucune velléité d’expansion territoriale et se montrait prêt à confier à un congrès le sort de la Régence. La révolution de juillet ne laissa pas aux diplomates le temps de se réunir. Le gouvernement de Louis-Philippe hérita donc d’Alger que les troupes françaises continuèrent à occuper tandis que les affaires européennes attiraient sur des problèmes plus importants l’attention des hommes politiques. Aussi bien le roi et ses ministres craignaient-ils de mécontenter l’Angleterre dont l’amitié paraissait indispensable au maintien de la dynastie. Cette situation ambiguë se prolongea pendant quatre ans.

Un homme, toutefois, se montra dès le début prêt à prendre l’initiative à laquelle se refusait le gouvernement : ce fut le général Clauzel nommé commandant de l’armée d’Afrique en remplacement de Bourmont. À son avis la souveraineté de la France devait être reconnue sur toute l’étendue du territoire soumis auparavant à la domination turque, mais, afin de réduire les charges militaires et les frais qu’aurait imposés l’occupation effective du pays, c’est à des chefs musulmans, vassaux de la France, qu’il voulait confier le gouvernement des indigènes.

Durant les six mois de son gouvernement, il essaya de réaliser son programme. Un bey fut installé à Médéa ; des traités passés avec le bey de Tunis attribuèrent à des princes de la famille régnante l’administration des provinces de Constantine et d’Oran. Cette politique ne pouvait convenir à des gouvernants soucieux de ne pas s’engager à fond. Clauzel fut désavoué et rappelé. Mais il rentrait en France convaincu de l’avenir d’Alger dont il fut désormais à la Chambre des députés l’un des plus ardents défenseurs.

Berthezène, portrait
Berthezène

Ses successeurs, Berthezène (février-décembre 1831), Savary duc de Rovigo (décembre 1831 - 29 avril 1832), Voirol (29 avril 1832 - septembre 1834) n’eurent guère d’autre objectif que la défense d’Alger et de ses environs immédiats. Divers points du littoral : Oran (1831), Bône (1832), Bougie, Arzeu, Mostaganem (1833) furent pourtant occupés durant cette période.

Tandis que les Français se cantonnaient ainsi sur la côte, l’intérieur de la Régence était livré à l’anarchie. Bientôt cependant des hommes énergiques réussirent à s’imposer aux indigènes. Dans l’est, le bey de Constantine, Ahmed, se maintenait malgré l’hostilité de nombreuses tribus du Tell et des chefs du Sahara.

Dans l’ouest, un jeune marabout de vingt-quatre ans, Abd el-Kader ben Mahieddine était le 24 novembre 1832 proclamé sultan par trois tribus des environs de Mascara. Déclinant le titre qui lui était offert, il se contenta de celui d’émir, dénomination assez vague, mais qui n’allait pas tarder à se préciser à celle d’emir al-mûminin, Commandeur des croyants.

Abdel-Kader, vers 1835
Abd el-Kader, vers 1835

Musulman convaincu mais mettant habilement la religion au service de ses desseins ambitieux, usant du prestige que lui assuraient la naissance chérifienne, son courage, son éloquence, il se présentait comme le défenseur de l’islam et requit, à ce titre, l’obéissance de tous. L’échec des premières opérations qu’il dirigea contre Oran le convainquit de la nécessité d’une trêve qui lui permettrait d’organiser ses forces. Il l’obtint, par la convention du 24 février 1834, conclue avec le général Desmichels, commandant la division d’Oran. Les secours matériels et l’appui moral qu’il reçut de celui-ci lui permirent, comme il l’avait espéré, de triompher de ses adversaires. Ainsi s’édifiait dans l’ouest un État arabe, dont le chef allait être l’ennemi le plus redoutable des Français.

Pendant ce temps, deux courants d’opinion se formaient en France, l’un favorable, l’autre hostile à la conservation d’Alger. Mis à plusieurs reprises en demeure de faire connaître ses intentions, le gouvernement recourut à l’expédient classique : la nomination d’une commission d’enquête.

Formée de pairs, de députés et d’officiers, cette commission se transporta en Afrique où elle séjourna de septembre à novembre 1833. Elle se prononça pour la conservation, mais sans conviction bien profonde. Les arguments invoqués étaient surtout d’ordre sentimental : honneur national engagé, impossibilité d’abandonner un territoire arrosé par le sang français, nécessité de prendre en considération «le vœu national» qui, assurait-on, réclamait la conservation. Les mêmes arguments prévalurent auprès de la «commission supérieure» chargée de réviser les propositions de la «commission d’Afrique». Les Chambres et le gouvernement se rangèrent à cette opinion.

Une ordonnance royale du 22 juillet 1834 institua un «Gouvernement général des Possessions françaises dans le nord de l’Afrique».

étapes conquête de l'Algérie
les étapes de la conquête, 1830-1879

 

L’occupation restreinte

L’avenir de ces «Possessions» semblait fort limité. Le gouvernement et les Chambres, par souci d’économie autant que par crainte des aventures, se déclaraient, en effet, opposés à toute extension territoriale. Ils n’admettaient qu’une «occupation restreinte», c’est-à-dire réduite aux ports et à leurs environs immédiats.

On proclamait sans doute la souveraineté de la France sur la Régence entière, mais, en dehors de la zone étroite dont on se réservait l’administration directe, on se proposait de laisser l’intérieur à des chefs indigènes qui reconnaîtraient la suzeraineté de la France et exerceraient l’autorité en son nom. Deux hommes paraissaient tout désignés pour jouer ce rôle de grands feudataires : Ahmed Bey dans l’est, Abd el-Kader dans l’ouest. Tel fut le système qu’on essaya d’appliquer de 1834 à 1841 ; les événements eux-mêmes en démontrèrent l’inefficacité.

Il n’amena pas la pacification attendue. Il fallut guerroyer sans cesse et augmenter d’année en année les effectifs de l’armée. La sécurité de la Mitidja ne put être assurée ; les prétentions excessives d’Abd el-Kader suscitèrent des difficultés imprévues. Passant outre aux injonctions du gouverneur général Drouet d’Erlon, il installa des beys à Miliana et à Médéa. En Oranie, il engagea les hostilités avec le général Trézel et lui infligea un sérieux échec à la Macta (28 juin 1835). Cette affaire, qualifiée non sans exagération de désastre, provoqua en France une vive émotion. Drouet d’Erlon, jugé trop peu énergique, fut remplacé par le maréchal Clauzel.

bataille de la Macta
bataille de la Macta, 28 juin 1835

Reprenant avec quelques modifications de détail, son plan de 1830, Clauzel jugeait indispensable la conquête des principales villes de la Régence. S’attaquant d’abord à Abd el-Kader, il prit et incendia Mascara, capitale de l’émir (décembre 1835), occupa Tlemcen (janvier 1836), Médéa (avril 1836) et plaça des beys dans ces deux dernières villes. Puis, ne jugeant pas à propos de négocier avec Ahmed bey, il le destitua et nomma à sa place Yusuf qui s’établit à Bône, en attendant d’être mis en possession de son beylik.

Ces succès étaient, il est vrai, plus brillants que durables. L’émir eut bien vite reconstitué ses forces et la défaite même que lui infligea à la Sikkak (6 juillet 1836) Bugeaud envoyé en Afrique pour dégager les troupes bloquées au camp de la Tafna, ne l’affaiblit pas sérieusement.

Sikkak
bataille de la Sikkak, 6 juillet 1836

Abandonné à ses seules ressources, le bey de Médéa fut fait prisonnier par les partisans d’Abd el-Kader. Enfin, l’expédition dirigée par Clauzel lui-même contre Constantine se termina de la façon la plus lamentable. Le corps expéditionnaire organisé hâtivement et mis en route à une époque trop tardive ne put enlever la place et regagna Bône à grand peine après avoir perdu le septième de son effectif (novembre 1836).

Cet échec acheva de discréditer le «système guerroyant». Clauzel fut remplacé par Damrémont, partisan résolu d’une «occupation restreinte, progressive et pacifique». Les instructions données au nouveau gouverneur lui assignaient la pacification comme premier objectif à atteindre.

On crut d’abord y parvenir. Expédié de nouveau en Afrique avec mission d’amener de gré ou de force Abd el-Kader à cesser les hostilités, Bugeaud conclut avec l’émir, le 30 mai 1837, la convention de la Tafna. Elle accordait à l’émir des avantages considérables : elle lui laissait, en effet, la possession de la province d’Oran (sauf Oran, Arzeu et Mostaganem), le Titteri, cédé par Bugeaud contrairement aux instructions du gouvernement, ainsi qu’une partie de la province d’Alger, c’est-à-dire environ le tiers de la Régence. Abd el-Kader reconnaissait, mais en termes équivoques et sans obligation de payer tribut, la souveraineté de la France et s’interdisait toute immixtion dans la province de Constantine.

Ttraité de la Tafna, 1837
convention de la Tafna, 30 mai 1837

Le rétablissement de la tranquillité dans l’ouest permettait de régler les affaires de l’est. Après avoir vainement essayé de traiter avec Ahmed bey sur les bases de la convention de la Tafna, Damrémont entreprit à son tour une expédition contre Constantine. La place fut enlevée, le 13 octobre 1837, après un combat dans les rues qui coûta près d’un millier d’hommes. Damrémont avait été tué par un boulet ennemi la veille de l’assaut et le commandement des troupes pris par le plus ancien divisionnaire, le général Valée.

prise de Constantine, 13 oct 1837
prise de Constantine, 13 octobre 1837

La prise de Constantine entraîna de graves dérogations au principe de l’occupation restreinte dont l’extension imprévue de la domination française faussa l’application. Ne trouvant personne pour remplacer Ahmed bey, les Français se virent contraints d’assumer l’administration de la province. Valée devenu maréchal et gouverneur général y pourvut. Le territoire fut placé sous l’autorité d’un général commandant supérieur résidant à Constantine et partagé (à l’exception des subdivisions de Constantine et de Bône, dont la France se réservait l’administration directe) en circonscriptions administrées par des chefs indigènes (khalifas, caïds) placés sous le contrôle de l’autorité militaire, mais gardant une grande indépendance d’allures et faisant figure de vassaux plutôt que de fonctionnaires.

Ce système imposé dans l’est par les circonstances, Valée se proposait de l’appliquer aux autres parties de la Régence. «Je suis, écrivait-il au duc d’Orléans, partisan de la colonisation restreinte, mais de la domination universelle». Aussi bien, pour garantir la protection des populations soumises et la sécurité de leurs lignes de communications, les Français durent pousser dans l’intérieur et s’installer sur les points stratégiques. Mila, Sétif et, sur la côte, Djijelli furent successivement occupés. Les progrès de la domination française contrariaient les projets de l’émir sur la province de l’est et rendaient inévitable un nouveau conflit.

Depuis la paix de la Tafna, Abd el-Kader avait affermi son pouvoir et augmenté ses ressources. Grâce à son armée régulière, il avait brisé toutes les résistances et fait reconnaître son autorité jusqu’au Sahara. Aux pays ainsi soumis, il avait donné une organisation assez analogue à l’organisation existant à l’époque turque mais dont le personnel recruté, soit dans sa propre famille, soit parmi les représentants de la noblesse religieuse, n’avait pas les moyens de s’opposer à ses volontés. Les contributions levées sur ses sujets alimentaient son trésor, lui permettaient de se procurer des armes, des munitions et d’édifier à la lisière du Tell et des Hauts-Plateaux une ligne de forteresses, Boghar, Tagdempt, Taza, Saïda, Sebdou, destinées à lui servir de refuge en cas de défaite.

L’État arabe ainsi organisé manquait toutefois de solidité ; il ne tenait debout que grâce à l’énergie et à l’activité de l’émir ; la guerre contre les chrétiens pouvait seule l’empêcher de s’effondrer. Le «djihad» n’était pas seulement pour Abd el-Kader une obligation religieuse, c’était aussi une nécessité politique. Il n’attendait qu’une occasion propice pour reprendre les hostilités.

Bien qu’il jugeât la guerre inévitable, Valée, se conformant aux directives gouvernementales, s’employa de son mieux à la retarder. Il s’efforça d’aplanir les difficultés relatives à l’interprétation du traité de la Tafna, toléra les intrigues des agents de l’émir parmi les tribus de la zone française, essaya, sans succès d’ailleurs, de régler par une convention rectificative les questions litigieuses.

Il ne put, toutefois, demeurer indifférent aux empiètements d’Abd el-Kader dans la province de Constantine. Pour y couper court, il décida d’affirmer par une démonstration militaire les droits de la France sur le district d’Hamza dont la possession par l’émir eût intercepté les communications entre Alger et Constantine. Ce fut l’expédition des «Portes de Fer». Partis de Mila le 18 octobre 1839, à la tête d’une colonne de 4 000 hommes, Valée et le duc d’Orléans franchirent, le 28, le défilé des Biban (Portes de Fer), puis par Hamza et la vallée de l’Isser, gagnèrent Alger où ils entrèrent le 2 novembre.

passage des Portes de Fer, oct 1839
passage des Portes de Fer, 28 octobre 1839

Cette expédition fournit à l’émir le prétexte cherché pour rompre avec la France. Le 18 novembre, il envoya au gouverneur général une déclaration de guerre. Dans les journées du 21 et du 22 novembre, ses partisans envahirent la Mitidja et saccagèrent les établissements européens. Les hostilités se poursuivirent pendant toute l’année 1840 sans aboutir à des résultats décisifs. Les Français prirent possession de Cherchel, de Médéa, de Miliana, mais le ravitaillement de ces places aussitôt bloquées par l’ennemi nécessita des expéditions pénibles et toujours à recommencer. En même temps, les indigènes se soulevaient dans la province d’Oran. Les bulletins de victoire de Valée ne parvenaient pas à dissimuler la gravité de la situation.

 

La conquête totale

La pacification, on s’en rendit compte alors, ne pouvait être obtenue que par l’anéantissement de la puissance d’Abd el-Kader et l’établissement de la «domination absolue» selon l’expression de Bugeaud qui, après avoir été l’un des plus chauds partisans de l’occupation restreinte, la qualifiait maintenant de «chimère dangereuse». La conquête totale s’imposait. Le gouvernement se rallia à cette nouvelle politique et chargea Bugeaud, nommé gouverneur général, le 29 décembre 1840, de l’appliquer.

Bugeaud arrivait en Afrique avec un plan mûrement élaboré dont il poursuivit l’exécution pendant six ans. Cette continuité de direction, jusqu’alors inconnue en Afrique, contribua à assurer le succès. Jouissant d’autre part de la confiance de Louis-Philippe et de Guizot, Bugeaud obtint du gouvernement les moyens d’action, parcimonieusement accordés à ses prédécesseurs. Les effectifs de l’armée d’Afrique passèrent de 60 000 à 80 000 et même 108 000 hommes.

Enfin et surtout, il adapta la tactique aux conditions de la guerre africaine si différente des campagnes napoléoniennes où l’on opérait par grandes masses contre un adversaire régulièrement organisé, dans des contrées pourvues de ressources de toutes sortes. Alourdies par l’artillerie et les convois, les colonnes françaises se mouvaient avec une extrême lenteur ; l’ennemi, au contraire, se déplaçait avec rapidité, apparaissait à l’improviste sur les points où on ne l’attendait pas, tuait, pillait, incendiait et disparaissait avant qu’on eût pu le rejoindre. Conscients de leur infériorité, les Arabes ne se hasardaient pas à engager des combats véritables. Abd el-Kader lui-même évitait les rencontres, car il ne voulait pas sacrifier inutilement les quelques milliers de réguliers dont il disposait. Les soumissions obtenues n’étaient jamais que provisoires : la guerre menaçait de s’éterniser.

cavaliers rougs d'Abd el-Kader
cavaliers rouges d'Abd el-Kader

Si l’on voulait cesser de piétiner sur place, il fallait rendre les troupes françaises aussi mobiles que l’ennemi. Cette vérité, Bugeaud l’exprime en termes saisissants : «Ce n’est pas par la multiplication des postes fortifiés qu’on dominera le pays, c’est par l’action des troupes que l’on commande partout, par la puissance morale qui résulte de la puissance matérielle appliquée avec intelligence… Nos soldats, comme les soldats de Rome, doivent être libres et dégagés».

Non content de formuler les principes, il régla jusque dans le détail les plus infimes l’application des méthodes nouvelles. Les troupes furent rendues plus souples et plus maniables, les fantassins débarrassés de tout ce qui pouvait les alourdir, le harnachement des cavaliers simplifié, les vivres transportées par des mulets ou des chameaux. Le soldat prit l’habitude de vivre sur le pays ; les récoltes sur pied ou les approvisionnements conservés dans des silos fournirent le grain nécessaire à l’alimentation, la razzia des troupeaux assura le ravitaillement en bétail.

colonnes expéditionnaires, peinture d'Alphonse Chigot
colonnes expéditionnaires, peinture d'Alphonse Chigot

La guerre devenait une guerre de mouvement. Les colonnes mobiles ou «colonnes expéditionnaires» en furent l’instrument par excellence. Elles se déplaçaient très rapidement et ne laissaient pas à l’ennemi le temps de se dérober à leur poursuite. Leur faible effectif (6 000 hommes et 1 200 chevaux en moyenne) permettait d’opérer simultanément dans plusieurs régions. Les Arabes étaient incapables de prolonger la lutte contre un adversaire à la merci duquel se trouvaient leurs intérêts matériels et leurs moyens d’existence que l’éloignement ne garantissait plus. La soumission d’une contrée était immédiatement suivie par la construction de postes commandant les lignes de communications, renfermant les approvisionnements et servant de base d’opérations pour les colonnes qui pouvaient ainsi pénétrer de plus en plus profondément dans l’intérieur.

Ainsi conduite, la guerre a donné naissance à un type de soldat particulier, l’«africain», ancêtre des «coloniaux» de l’époque contemporaine. L’«africain» possède au plus haut degré deux qualités spécifiques, l’ingéniosité et l’endurance. Il est «débrouillard» ; le mot a été inventé en Afrique et a fait fortune depuis.

Hors des villes et des postes, le soldat n’a le plus souvent rien à attendre des services administratifs, aussi pousse-t-il jusqu’à la virtuosité l’art de se procurer ce qui lui manque. Il se transforme sans peine en terrassier, en maçon, en charpentier, construit des routes, bâtit des maisons, défriche, laboure, plante des arbres, récolte des légumes, fait surgir autour des camps la richesse et la vie. L’endurance est sa vertu capitale et, pour ainsi dire, la forme africaine du courage. La conquête a, sans doute, fourni à la bravoure traditionnelle du soldat français maintes occasions de se manifester ; les faits d’armes éclatants, les actes d’héroïsme individuels ou collectifs abondent ; pourtant la guerre d’Afrique fut plus meurtrière que sanglante ; le climat et les maladies causèrent plus de pertes que le feu de l’ennemi. Elle exigea des troupes une trempe matérielle et morale à toute épreuve.

Dans les camps et les postes perdus du «bled» les conditions d’existence étaient déplorables, la vie en colonne était terriblement dure. Les marches sous la pluie et la neige en hiver, sous le soleil torride de juillet et d’août imposaient des fatigues telles que certains n’y résistaient pas et se suicidaient. Rapportons-nous-en là-dessus au témoignage de Montagnac qui, soldat doublé d’un artiste, a tracé le tableau le plus vivant, le plus coloré, le plus sincère aussi et le plus réaliste de la vie de campagne en Afrique. «Il y a longtemps, écrit-il, qu’une armée n’a trimée comme la nôtre. Nos soldats sont couverts de guenilles. Malgré cela, ils se portent parfaitement, sont gais et acceptent sans sourciller toutes les fatigues»

De même qu’elle façonna les soldats, la guerre suscita les chefs capables de la mener à bonne fin. Le commandement se transforma à tous les degrés. Les officiers généraux et supérieurs du début, ces «reliques de l’Empire» comme les appelle ironiquement Montagnac, cédèrent la place à des hommes jeunes et pleins d’ardeur. Libres de toute attache avec le passé, ils avaient fait leur apprentissage en Algérie même. Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Cavaignac, Morris furent pour Bugeaud des auxiliaires prêts à suivre ses directives, ayant aussi assez d’expérience et de maturité pour prendre des initiatives quand les circonstances l’exigeaient.

colonel Lamoricière, 1843
colonel Lamoricière, 1843

L’«action politique» s’ajouta, dans plus d’un cas, à l’emploi de la force. Les indigènes ne formaient pas un bloc homogène, mais se partageaient en une foule de groupements sans cohésion et souvent en lutte les uns contre les autres.

Le seul lien qu’il y eût entre eux, la religion, ne fut pas assez fort pour les unir contre l’étranger. Les Français trouvèrent parmi eux des partisans et des alliés. Les ambitions des chefs, les rivalités d’influence, les querelles de famille ou de çof, déterminèrent en maintes occasions l’attitude des populations. Bugeaud et ses lieutenants ne manquèrent pas d’en tirer parti.

Le succès justifia la politique adoptée par le gouvernement et le système de guerre inauguré par Bugeaud. Négligeant les objectifs secondaires, celui-ci porta tout son effort contre Abd el-Kader et l’attaqua au cœur même de sa puissance dans la province d’Oran. Au cours des campagnes de 1841 et 1842, il lui enleva ses places forts, Tagdempt, Boghar, Taza, Saïda, Sebdou, prit possession de Mascara, de Tlemcen, et, par l’occupation de la vallée du Chélif, assura la liaison entre la province d’Alger et celle d’Oran ; des colonnes fouillèrent les massifs de l’Ouarsnis et du Dahra.

La perte de Tlemcen avait été particulièrement sensible à l’émir dont elle coupait les communications avec le Maroc. Aussi essaya-t-il de réagir en s’appuyant sur les populations berbères des Traras. Vaincu à plusieurs reprises, il dut quitter cette contrée, se replier sur la région de Mascara où quelques tribus lui restaient fidèles, puis, pourchassé par Lamoricière, il fut bientôt réduit à errer sur les Hauts-Plateaux, avec sa «smala». Ville ambulante, où campaient des tribus entières, elle abritait la famille de l’émir, celle de ses principaux officiers, son trésor, ses approvisionnements et renfermait environ 30 000 personnes sous la garde de 5 000 réguliers.

prise smala, Horace Vernet
la prise de la smala d'Abd el-Kader, 16 mai 1843, tableau d'Horace Vernet

Le duc d’Aumale la surprit, le 16 mai 1843, près de la source de Taguine, à cinq journées au sud de Boghar. Bien qu’il n’eût avec lui que 500 cavaliers sous les ordres de Yusuf et de Morris, le prince n’hésita pas à charger. Les Arabes n’eurent pas le temps de se reconnaître et se dispersèrent ; 300 furent tués, 3000 faits prisonniers ; les vainqueurs recueillirent un butin immense.

Absent au moment de l’attaque, Abd el-Kader échappa au désastre, mais son prestige avait reçu un coup dont il ne put se relever. Pendant sept mois encore, il tint la campagne sans réussir à pénétrer dans le Tell, puis, à bout de ressources, il se réfugia en territoire marocain. Les tribus de l’ouest se soumirent en masse. Bugeaud, nommé maréchal, le 31 juillet 1843, déclarait dans un banquet que la «guerre sérieuse» était finie.

Abd el-Kader ne jugeait pas cependant la partie définitivement perdue. Son rôle de champion de la guerre sainte lui valait l’appui des confréries religieuses qui provoquèrent dans tout l’empire chérifien une agitation à laquelle le makhzen, mécontent d’ailleurs de voir les Français installés dans la région de Tlemcen, n’osa pas ou ne voulut pas s’opposer. Un corps de réguliers fut envoyé à Oujda ; le 30 mai 1844 des cavaliers marocains attaquèrent une reconnaissance française.

À cette nouvelle, Bugeaud quittait la Kabylie où il venait d’occuper Dellys, se transporta à la frontière marocaine. Le gouvernement français, pour ne pas indisposer l’Angleterre qui veillait avec un soin jaloux sur l’intégrité de l’empire chérifien, s’efforça d’éviter une rupture. Tandis que le consul général de France à Tanger engageait des négociations avec le makhzen, Bugeaud entamait avec le caïd d’Oujda des pourparlers qui n’aboutirent pas.

L’obstination du makhzen, qui croyait pouvoir compter sur l’appui de l’Angleterre, rendit inutile la modération du gouvernement français. Il fallait en finir. L’escadre du prince de Joinville bombarda Tanger le 6 août. Informé de l’ouverture des hostilités, Bugeaud prit, à son tour, l’offensive. Le 14 août, il attaqua sur l’oued Isly, à l’ouest d’Oujda, l’armée marocaine forte d’environ 40 000 hommes, que commandait Moulay Mohammed, un des fils du sultan. Formés en losange, les 11 000 hommes du maréchal enfoncèrent l’ennemi qui se débanda et battit en retraite sur Taza. Pendant ce temps, le prince de Joinville se présentait devant Mogador, bombardait la ville et en détruisait les fortifications.

bataille d'Isly, 1844, Horace Vernet
bataille d'Isly, 14 août 1844, tableau d'Horace Vernet

Ces échecs déterminèrent le makhzen à demander la paix qui fut signée à Tanger, le 10 septembre 1844. Louis-Philippe et ses ministres avaient hâte de sortir du «guêpier» marocain. Aussi se montrèrent-ils peu exigeants : ils ne réclamèrent ni cession territoriale ni indemnité de guerre. Quant au sultan, il s’interdisait de prêter assistance aux sujets rebelles de la France ; il s’engageait à mettre Abd el-Kader hors la loi, à le poursuivre et, s’il tombait en son pouvoir à l’interner dans une ville de l’ouest.

Le traité stipulait, en outre, la délimitation de la frontière algéro-marocaine. Cette clause reçut son exécution par la convention de Lalla-Maghnia du 18 mars 1845. La zone limitrophe de l’Algérie et du Maroc fut divisée en trois sections : 1° de la mer au Teniet-es-Sassi, où la frontière fut indiquée par des repères ; 2° du Teniet-es-Sassi à l’Atlas saharien, où l’on ne traça pas de limites, mais où l’on procéda à une répartition des tribus et des «ksour» entre les deux États ; 3° la zone saharienne, considérée comme n’appartenant à personne.

Cette convention, devait, pensait-on, empêcher tout conflit à l’avenir ; elle n’atteignit pas ce but. Certains groupements furent mal à propos partagés entre la France et le Maroc, auquel on laissait, d’autre part, quelques-uns des «ksour» les plus importants, notamment ceux de Figuig, où les dissidents furent assurés de trouver refuge et appui. Le «droit de suite» accordé aux Français sur le territoire chérifien ne suffisait pas à compenser cet inconvénient.

La tranquillité la plus complète avait régné en Algérie pendant la guerre franco-marocaine. Cette accalmie ne fut que passagère. Dès le début de 1845, une agitation inquiétante se manifesta dans la province d’Oran. Des troubles beaucoup plus graves se produisirent dans le Dahra. Un aventurier d’origine marocaine et se disant «chérif», Bou Maza («l’homme à la chèvre») souleva les tribus, massacra les caïds et les cheikhs au service de la France. Le poste d’Orléansville fut menacé ; l’insurrection gagna la vallée du Chélif et se propagea dans l’Ouarsenis.

Bou Maza par Geoffro, L'Illustration, 15 mai 1847
Bou Maza, portrait d'après nature,
E. Geoffroy, L'Illustration, 15 mai 1847

La répression fut rapide et rude. Bou Maza disparut quelque temps (mai 1845). L’agitation cependant persistait ; de faux Bou Maza surgissaient de toutes parts. Bou Maza lui-même ne tarda pas à reparaître aux environs de Mostaganem. Abd el-Kader, enfin, jugeant le moment favorable pour tenter la fortune, franchissait la frontière et anéantissait, près du marabout de Sidi-Brahim, une colonne conduite par le lieutenant-colonel Montagnac. Près d’Aïn-Temouchent un détachement français capitulait sans combattre.

Ces deux affaires eurent un immense retentissement ; les tribus encore hésitantes prirent les armes à la frontière marocaine au Hodna. Bugeaud, qui se trouvait alors en France, s’empressa de regagner Alger. Arrivé le 15 octobre, dès le 18, il entrait en campagne. Jamais peut-être il ne montra plus d’énergie et ne déploya plus d’activité que dans ces circonstances critiques. S’il ne peut atteindre l’émir et l’écraser d’un seul coup, du moins le traque-t-il sans relâche et frappe-t-il durement les tribus qui lui fournissent des vivres et des hommes.

Dix-huit colonnes battirent le pays de la Tafna au Hodna, du Sahara au Djurdjura, afin de fermer l’accès du Tell à Abd el-Kader. Celui-ci réussit pourtant à échapper aux poursuites. Menacé d’encerclement par les colonnes parties de Tiaret, de Boghar et de la vallée du Chélif, il réussit à rejoindre en Kabylie son «khalifa» Ben Salem avec le concours duquel il se proposait d’envahir la Mitidja. La résistance du général Gentil au col des Beni-Aïcha (6 février 1846) fit échouer ce plan. Mal accueilli chez les Kabyles qui refusèrent de le soutenir, Abd el-Kader dut rétrograder et regagner le Titteri, puis le sud. Serré de près par les colonnes françaises, abandonné par les tribus chez lesquelles il avait successivement cherché refuge et n’ayant plus avec lui que quelques cavaliers, il se vit contraint de rentrer au Maroc. Bou Maza, qui l’y avait suivi, revint en Algérie l’année suivante et essaya de soulever encore une fois le Dahra. Découragé par l’insuccès de cette tentative, il se rendit aux Français.

Bien que l’insurrection eût été partout vaincue, la présence d’Abd el-Kader au voisinage de la frontière pouvait encore causer quelque inquiétude. Pour en finir avec cet irréductible adversaire, Bugeaud songeait à le poursuivre jusque dans l’intérieur du Maroc. Le gouvernement lui refusa l’autorisation nécessaire. Il se proposait aussi de réduire les Kabyles demeurés indépendants, mais là encore il se heurta à l’opposition du ministère qui lui permit seulement de faire une démonstration dans la vallée de l’oued Sahel. Au retour de cette expédition, il déclara qu’il considérait sa mission comme terminée et, le 5 juin 1847, quitta l’Afrique pour ne plus y revenir.

Son successeur, le duc d’Aumale, eut la satisfaction de recevoir la soumission d’Abd el-Kader. Pressé par le gouvernement français de se conformer aux clauses du traité de Tanger, le sultan du Maroc, après beaucoup d’hésitations, s’était enfin décidé à agir. Victorieux dans une première rencontre de la «mahalla» envoyée contre lui, l’émir n’en fut pas moins refoulé vers la frontière française que surveillaient les troupes de Lamoricière. Ne pouvant s’échapper vers le sud, car tous les passages étaient gardés, il se rendit, le 23 décembre 1847, sous la condition d’être transporté en Orient.

reddition d'Abd el-Kader, 23 décembre 1847, par Régis Augustin
reddition d'Abd el-Kader, 23 décembre 1847, par Régis Augustin

 

film L'Algérie des chimères, 2000
reddition d'Abd el-Kader, scène du film L'Algérie des chimères, 2000

La soumission d’Abd el-Kader débarrassait la France de son plus redoutable adversaire. La France restait l’héritière incontestée de la puissance turque. Aussi bien, au cours de la lutte contre l’émir, les troupes françaises avaient-elles parcouru les plateaux du Titteri et de l’Oranie ; elles avaient poussé des pointes jusqu’au revers septentrional de l’Atlas saharien, obligeant les nomades des steppes et les sédentaires des « ksour» à reconnaître l’autorité de la France. Il en était de même dans la province de Constantine où les Français, maîtres de Biskra depuis 1844, atteignaient la lisière du désert.

Les «Possessions françaises» exiguës et éparses sur le littoral avaient été remplacées par un immense domaine s’étendant sans solution de continuité de la frontière tunisienne aux confins marocains et de la Méditerranée au Sahara. Le nom d’«Algérie» employé dès 1838, adopté officiellement en 1839 symbolise cette transformation.

 

L’achèvement de la conquête

Une région, pourtant, restait encore indépendante, la Kabylie, c’est-à-dire l’ensemble des massifs montagneux compris entre la Mitidja à l’ouest, Collo à l’est, la Méditerranée au nord, les hautes plaines de la Medjana et de Sétif au sud. Entourée de tous côtés par les territoires français, elle devait fatalement succomber, mais la conquête, contrariée par les hésitations du gouvernement et par les événements extérieurs exigea huit ans (1849-1857). La Petite Kabylie ou Kabylie des Babor fut soumise en 1851 et 1852 à la suite d’expéditions dirigées par Saint-Arnaud et Randon. La conquête de la Grande Kabylie ou Kabylie du Djurdjua fut l’œuvre de Randon, gouverneur général de 1851 à 1858. Il l’avait préparée avec le plus grand soin et avait entrepris tout d’abord la construction de routes stratégiques assurant aux troupes l’accès facile et permanent des massifs montagneux. La réduction des effectifs pendant la guerre de Crimée retarda toutefois l’exécution de ses projets.

Randon, 1857
le général Randon en Kabylie, 1857

En 1854, pourtant, la répression d’un soulèvement des Kabyles du Sebaou lui fournit l’occasion de pénétrer jusque chez les Beni Yahia, au cœur même du massif kabyle et d’imposer une contribution de guerre aux tribus de la région. Mais, dès que les troupes se furent éloignées, l’agitation recommença ; les postes français de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan furent attaqués par les indigènes descendus des montagnes. Promu maréchal, Randon obtint enfin l’autorisation d’entreprendre la campagne décisive qu’il réclamait depuis si longtemps.

Trois divisions devaient opérer dans le massif même, tandis qu’un corps d’observation surveillerait le revers méridional du Djurdjura. Parties de Tizi-Ouzou, le 24 mai 1857, les divisions Renault, Yusuf et Mac-Mahon escaladèrent les crêtes défendues par les Beni-Raten et, le 25, s’établirent sur le plateau de Soukh-el-Arba. Les Beni-Raten demandèrent à traiter. Randon fit aussitôt commencer sur ce point, d’où l’on commande une centaine de villages, la construction d’une forteresse, qui serait «comme une épine plantée au cœur de la Kabylie» et à laquelle il donna le nom de «Fort Napoléon» (aujourd’hui Fort-National). Une route de vingt-cinq kilomètres achevée en dix-huit jours relia ce poste à Tizi-Ouzou.

combat d'Icheriden
assaut d'Icheriden, 24 juin 1857

Quelques tribus s’obstinaient à continuer la lutte. Le combat d’Icheriden, un des plus acharnés des campagnes d’Algérie, brisa la résistance des Beni-Menguellet, les combats d’Aït-Hassen et de Taourirt Mimoun, celle des Benni Yenni. Le 11 juillet, la capture dans le Djurdjura de la maraboute Lalla Fathma mit fin à la campagne. Pour ménager les sentiments des habitants, Randon leur laissa leurs institutions municipales et leurs coutumes.

Ainsi s’achevait, après vingt-sept ans de guerres presqu’ininterrompues la conquête de l’Algérie. L’effervescence produite par cette longue période de troubles ne pouvait s’apaiser immédiatement : elle se manifesta par des soulèvements dont le plus sérieux fut l’insurrection de 1871.

Cette insurrection eut pour cause les modifications apportées par le gouvernement de la Défense nationale à l’organisation de l’Algérie, au moment même où les défaites de la guerre franco-allemande affaiblissaient le prestige et l’autorité de la France. La substitution du régime civil au régime militaire mécontentait les grands chefs ; la naturalisation en masse des Israélites froissait les sentiments intimes de la masse musulmane ; la suppression des bureaux arabes rendait illusoire la surveillance des indigènes. Impuissante à maintenir l’ordre, car l’Algérie était à peu près dépourvue de troupes, l’administration ne put empêcher l’agitation de se développer et de se transformer, au début de 1871, en révolte ouverte. Celle-ci eut pour chef le bach-agha de la Medjana, Mokrani.

Représentant d’une des plus illustres familles indigènes et, jusqu’alors, fidèle serviteur de la France, il espérait sans doute que son attitude obligerait le gouvernement à restituer aux grands chefs tout ou partie des attributions dont ils avaient été dépouillés. Le 14 mars, il adressa une déclaration de guerre au général commandant la subdivision de Sétif et attaqua, sans succès d’ailleurs, le poste de Bordj bou Arreridj. Il ne fut pas suivi par l’aristocratie indigène dont il escomptait le concours et, pour ne pas rester isolé, il fit alliance avec la confrérie des Rahmanyia qui comptait de nombreux adhérents dans les deux Kabylies et dont le chef, Cheikh Haddad, proclama la guerre sainte.

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la Kabylie, carte du commandant Niox, 1884 (voir)

Les Kabyles répondirent d’autant plus volontiers à cet appel qu’ils craignaient d’être dépossédés d’une partie de leurs terres au profit des Alsaciens-Lorrains. La guerre féodale se doubla d’une guerre démocratique et religieuse. De Dellys à Collo 150 000 hommes prirent les armes, saccagèrent les fermes isolées, les villages sans défense comme Bordj Menaïel et Palestro, bloquèrent les villes et les postes fortifiés, Dellys, Bougie, Tizi-Ouzou, Fort National, Dra el Mizan. Des bandes d’insurgés pénétrèrent dans la Mitidja jusqu’au village de l’Alma, où elles furent arrêtées par les mobiles et les francs-tireurs du colonel Fourchault (22 avril 1871).

La Mitidja était sauvée, mais la situation restait grave. Mokrani tenait la campagne dans la région d’Aumale ; les rebelles étaient maîtres de la Grande Kabylie ; les tribus du Hodna, puis les Beni Menaçer, entre Cherchel et Miliana se soulevaient à leur tour. La nomination comme gouverneur d’un homme énergique, l’amiral de Gueydon et l’envoi de troupes de France permirent de prendre l’offensive et de pousser activement les opérations contre les insurgés.

Bou Mezrag el Mokrani
Bou Mezrag el Mokrani

Mokrani fut tué dans une rencontre avec les Français, le 5 mai ; son frère Bou Mezrag, qui avait pris le commandement à sa place, se vit abandonné par le plus grand nombre de ses partisans. Dans le même temps des colonnes françaises débloquaient les places de la Grande Kabylie et écrasaient les insurgés à Icheriden. La Kabylie des Babor était pacifiée, la tranquillité rétablie dans la région de Cherchel. Le 13 juillet, Cheikh Haddad et ses fils faisaient leur soumission.

Les hostilités se prolongèrent néanmoins pendant quelques mois encore. Battus au Bou Thaleb (12 octobre), les Ouled Mokrane avaient gagné le Sahara et s’étaient joints à un aventurier, Bou Choucha qui s’était emparé de Touggourt. La reprise de cette oasis, le 5 janvier 1872, et la capture de Bou Mezrag, quelques jours plus tard, marquèrent la fin de l’insurrection.

La répression fut sévère. La Kabylie perdit l’autonomie qu’elle avait conservée après la conquête ; les Kabyles payèrent une contribution de guerre de 36 millions de francs ; 500 000 hectares de terres furent séquestrés et réservés aux besoins de la colonisation. Quelques centaines d’insurgés furent traduits en cours d’assises sous l’inculpation de crimes de droit commun. Cheikh Haddad fut condamné à cinq ans de prison, Bou Mezrag à la peine de mort, commuée en celle de déportation.

Inquiétante au début, l’insurrection de 1871 ne mit cependant pas en péril la domination française. La plus grande partie de la province d’Alger et de la province d’Oran tout entière ne furent pas troublés. L’issue de la révolte était de nature à convaincre non seulement les Kabyles, mais aussi tous les autres indigènes, de leur impuissance vis-à-vis de la France. Les populations du sud mirent plus longtemps à s’en rendre compte.

La conquête de l’Algérie a été complétée, en effet, par celle du Sahara dont la possession garantit la tranquillité des Plateaux et du Tell. C’est, d’ailleurs, afin de réprimer les désordres provoqués par des agitateurs que les Français pénétrèrent au Sahara.

prise de la Zaatcha, 26 nov 1849
prise de la Zaatcha, 26 novembre 1849

En 1849, il leur fallut réprimer l’insurrection fomentée dans l’Aurès et les Ziban par Bou Zian, et, pour y mettre fin, s’emparer de l’oasis de Zaatcha après un siège qui coûta aux Français 1 500 morts ou blessés. Ils durent ensuite, afin d’arrêter les progrès du chérif Mohammed ben Abdallah, qui avait réussi à grouper autour de lui une partie des populations sahariennes et dont les partisans s’étaient emparés de Laghouat, entreprendre une expédition contre cette oasis que Pélissier et Yusuf enlevèrent, le 4 décembre 1852, après un assaut presque aussi meurtrier que celui de Zaatcha. Occupée par une garnison permanente, Laghouat allait devenir la base d’opérations des Français dans le désert.

Le chérif, en effet, n’avait pas tardé à recommencer ses razzias. Pour le combattre, Randon, après avoir imposé le protectorat français aux villes du M’Zab où le rebelle avait trouvé refuge, accepta les offres de service de Si Hamza Bou Becker, chef de la confrérie des Oulad Sidi Cheîkh dont l’influence était considérable parmi les tribus sahariennes.

Appuyés de loin par les colonnes françaises, les goums de Si Hamza pourchassèrent le chérif, le battirent à Ngouça en entrèrent à Ouargla (novembre 1853). Ces heureux résultats furent consolidés l’année suivante par l’occupation de Touggourt, de l’oued R’ir et du Soûf. L’intervention française mit fin aux désordres qui ensanglantaient le pays, le forage de puits artésiens commencé dès 1856 rendit la vie aux oasis en voie de disparition et permit la création de nouvelles palmeraies.

La pacification du Sahara dépendant toutefois de la bonne entente entre les Français et les Oulad Sidi Cheikh. Si Hamza avait en effet reçu, avec le titre de khalifa, le commandement de tout le Sahara septentrional, de Géryville à Ouargla. Sa fidélité à la France ne se démentit pas non plus que celle de son fils Abou-Bekr. Mais le successeur de celui-ci, Si Sliman, mécontent de l’attitude de l’autorité militaire à son égard, se souleva contre la France au mois de mars 1864. Ce fut le début d’une crise qui se prolongea pendant près de vingt ans.

Ouled Sidi Cheikh
Ouled Sidi Cheikh

Les insurgés remportèrent tout d’abord un succès retentissant. Surpris de nuit, dans son camp, le colonel Beauprêtre fut massacré avec tous ses hommes (8 avril). Si Sliman, ayant été tué dans cette affaire, Si Mohamed, son frère, prit le commandement des rebelles et appela toutes les tribus à la guerre sainte, tandis que, dans le Tell, le marabout Si Lazreg soulevait les Flitta, entre le Chélif et Tiaret. Le général de Martimprey conjura le péril. Dès la fin de juin les Flitta firent leur soumission ; les tribus du Titteri et du Djebel Amour ne tardèrent pas à les imiter.

Rapidement réprimée dans le nord, l’insurrection continua dans le sud. Les rebelles étaient en effet soutenus par la fraction marocaine des Oulad Sidi Cheîkh, les Gharaba et par les tribus de la région comprise entre Figuig et le Tafilalet. Les démonstrations militaires entreprises contre eux demeuraient sans effet, par suite de l’interdiction signifiée aux officiers français d’occuper Figuig.

En 1870, pourtant le général de Wimpfen fut autorisé à châtier les tribus de la confédération des Zegdou (Oulad Djerir, Beni Guil, Doui Menia), qui avaient jusqu’alors échappé à toute répression. À la tête de 3 000 hommes, il s’avança jusqu’à l’oued Guir, défit, le 18 avril, une «harka» de 8 000 indigènes aux Bahariat et, le 25 avril, enleva aux Beni Guil le «ksar» d’Aïn Chaïr. Les tribus marocaines promirent de s’abstenir de toute attaque contre les populations algériennes.

L’effervescence n’en persista pas moins, entretenue par un des chefs des Oulad Sidi Cheîkh, Si Sliman ben Kakkour, réfugié au Maroc. À son instigation, des dissidents algériens accompagnés de sujets marocains venaient razzier les sédentaires des «ksour» et les nomades. Un marabout apparenté lui-même aux Oulad Sidi Cheîkh, Bou Amama, exploita le malaise général. Établi depuis 1875 à Moghrar Foukani, dans l’Atlas saharien, il prit un grand ascendant sur les populations de cette région et les poussa à la révolte.

L’assassinat, au mois d’avril 1881, d’un officier chargé d’arrêter un de ses partisans, donna le signal d’une prise d’armes de tous les clients des Oulad Sidi Cheîkh. Bou Amama bouscula, le 19 mai, à Chellala les troupes du colonel Innocenti, poussa une pointe audacieuse vers le nord, massacra les ouvriers espagnols sur les chantiers d’alfa de Khafalla, près du Kreider et regagna le sud sans avoir été inquiété. Si Sliman accourut du Maroc pour se joindre à lui. L’envoi de renforts rétablit la situation. Dès la fin de 1881, Si Sliman dut regagner le Maroc.

La pacification ne fut toutefois complète et définitive qu’après le retour, en 1883, des Oulad Sidi Cheîkh dissidents. Au cours des années suivantes le prolongement du chemin de fer jusqu’à Aïn Sefra, la construction d’un poste fortifié à Djenien bou Resg, sur le revers sud de l’Atlas saharien, enfin l’annexion du Mzab assurèrent la tranquillité du Sud-Oranais.

La sécurité n’était pas complètement garantie tant que les oasis du Touat, du Gourara et du Tidikelt offraient un asile inviolable aux mécontents, aux rebelles et aux pillards. Le gouvernement se refusa longtemps à les occuper. Bien que la convention anglo-française du 5 août 1890 eut placé ces oasis dans la zone d’influence française, il hésitait à prendre une initiative susceptible de soulever les protestations du makhzen, qui considérait les oasis comme partie intégrante de l’empire chérifien et de provoquer ainsi des complications diplomatiques.

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mission Flamand attaquée

L’attaque, par les gens d’In-Salah, d’une mission scientifique dirigée par M. Flamand brusqua le dénouement. Le capitaine Pein, commandant l’escorte militaire de la mission, s’empara d’In-Salah le 5 janvier 1900. L’occupation de tout le groupe des oasis fut alors décidée. La prise de possession du Touat et du Tidikelt s’opéra sans difficulté mais les gens du Gourara soutenus par les Beraber opposèrent une résistance qui ne fut définitivement brisée qu’après des combats meurtriers à Timimoun et à Charouin, au début de 1901.

koubba, Sahara
koubba, Sahara

La possession des oasis a donné aux Français le contrôle du désert que n’avaient possédé ni les Romains ni les Turcs et mis ainsi l’Algérie à l’abri de toute fâcheuse surprise. Elle marque le terme ultime de la conquête.

Mais, d’autre part, elle a rendu urgent l’établissement de rapports bien définis entre la France et l’empire chérifien, problème que la France a résolu comme elle avait résolu quelques années auparavant la question tunisienne. Les destinées de ces deux États se trouvaient, en effet, liées à celle de l’Algérie. Maîtresse de ce pays, la France ne pouvait se désintéresser des contrées limitrophes habitées par des populations de même race, de même langue, de même religion que ses propres sujets. Elle dut donc, et dès le début, surveiller de près ses voisins de l’est et de l’ouest, afin de se prémunir soit contre leur hostilité qui risquait de susciter le désordre en Algérie, soit contre la faiblesse et l’incapacité de leurs gouvernants qui auraient pu fournir prétexte à des interventions étrangères qu’elle ne pouvait tolérer. Commandée par la nécessité impérieuse de sauvegarder les intérêts français, sa politique a tendu beaucoup moins à conquérir et à absorber les États voisins qu’à les sauver de la ruine en les régénérant.

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II – L’administration de l’Algérie

Les tendances et les institutions

L’organisation de l’Algérie n’a pas été élaborée d’un seul coup, d’après des principes a priori, mais par des tâtonnements et des retouches successives. Dès le début se sont manifestées deux tendances dont chacune tour à tour a prévalu sans jamais l’emporter complètement, l’une favorable, l’autre hostile à l’assimilation, les assimilateurs voulant transporter en Algérie les institutions et la législation de la métropole, les autres préconisant une organisation mieux adaptée aux conditions spéciales du pays. Sous la monarchie de Juillet, les deux conceptions s’opposent dès que, la conservation d’Alger ayant été décidée, les territoires occupés cessent d’être soumis à la seule autorité des chefs de l’armée.

L’ordonnance du 22 juillet 1834 institue le gouvernement général resté depuis le rouage principal de l’administration. En principe, ce gouvernement devait avoir un caractère «civil» ; les nécessités de la conquête le firent rattacher au ministère de la Guerre et confier à des généraux qui cumulaient le commandement de l’armée et la direction des services publics. Privés des garanties dont ils jouissaient dans la métropole, ls Français, de jour en jour plus nombreux, protestèrent avec véhémence contre le régime d’exception auquel ils étaient soumis.

Dar Hassan pacha, Geiser
le Dar Hassan Pacha, palais d'hiver du gouverneur général à Alger

La Deuxième République leur donna satisfaction. La Constitution de 1848 déclara l’Algérie partie intégrante du territoire français et lui accorda une représentation dans les Assemblées françaises. Elle fut divisée en départements avec préfets, sous-préfets, maires, conseils généraux et municipaux électifs. La justice, l’instruction publique et les cultes furent rattachés aux ministères français correspondants. L’Algérie continua toutefois de relever du ministère de la Guerre et resta partagée en territoires civils et en territoires militaires, dont les premiers bénéficiaient seuls de l’assimilation.

L’expérience ne fut pas prolongée assez longtemps pour donner des résultats concluants. Après le coup d’État de 1852, l’Algérie perdit les libertés qui lui avaient été concédées et fut placée sous un régime spécial, en attendant une constitution que Napoléon III avait promise et qui ne fut jamais rédigée. L’autorité militaire recouvra la prédominance qu’elle avait momentanément perdue. En 1858, pourtant, la création d’un ministère de l’Algérie et la suppression du gouvernement général apparurent comme une concession aux idées libérales. Le nouvel organisme fonctionna de façon si défectueuse, qu’on revint, deux ans plus tard, au système antérieur.

Le gouvernement général fut rétabli en 1860 et réorganisé en 1864 de manière à assurer l’entière subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire. La situation de la colonie troublée par l’insurrection du sud-oranais justifiait peut-être ce remaniement, mais appliqué sans mangement, il souleva les protestations les plus vives. Les désastres qui s’abattirent alors sur l’Algérie, notamment la famine de 1867, contribuèrent encore à exciter l’opinion et à jeter le discrédit sur l’administration qu’on en rendait responsable. L’enquête agricole de 1868 révéla l’hostilité quasi unanime des colons au régime militaire et leur ferme volonté d’en obtenir la suppression. Le Corps législatif sanctionna leurs revendications par l’adoption (avril 1870) d’un ordre du jour portant que «l’avènement du régime civil lui paraissait concilier les intérêts des européens et ceux des indigènes». Une commission spéciale élaborait depuis plusieurs mois déjà une constitution dotant l’Algérie d’institutions libérales et d’une large autonomie. L’empire fut renversé avant d’avoir pu réaliser ces réformes.

La disparition du régime impérial assura le triomphe des tendances assimilatrices. Le gouvernement de la Défense nationale promulgua une série de décrets tendant à ramener l’Algérie dans le droit commun (représentation de l’Algérie à l’Assemblée nationale, élection des membres des assemblées locales, etc.) La colonie cesse de relever du ministère de la Guerre pour dépendre du ministère de l’Intérieur. Le gouvernement général devint «civil», et, depuis 1878, fut confié à des parlementaires ou à des fonctionnaires de carrière.

Par réaction contre l’omnipotence des gouverneurs généraux de l’époque précédente, les pouvoirs de leurs successeurs furent considérablement réduits. Les décrets de 1881 eurent pour résultat de soustraire à leur autorité la plupart des services qui furent «rattachés» aux ministères correspondants de la métropole.

Les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Les affaires algériennes se trouvèrent livrées au jeu des influences parlementaires, à l’incompétence et à la rivalité des bureaux parisiens. L’avenir de la colonie parut compromis. Aussi une campagne très vive pour la modification du statut algérien fut-elle menée dans la presse et dans les Chambres. Burdeau, Jules Ferry firent le procès de l’assimilation dans des rapports retentissants.

palais d'été du gouverneur à Mustapha, Alger
palais d'été du gouverneur général à Alger (Mustapha)

La tendance contraire prévalut de nouveau : des réformes accomplies de 1896 à 1900 modifièrent profondément l’administration algérienne (réorganisation du gouvernement général et extension des pouvoirs du gouverneur ; création des Délégations financières ; concession à la colonie de l’autonomie financière). Ces réformes devaient permettre à l’Algérie de gérer ses propres affaires sans pourtant échapper au contrôle de la métropole.

L’organisation actuelle porte les traces du conflit de tendances que nous venons d’indiquer : elle juxtapose, en effet, à des institutions métropolitaines telles que le département et la commune des organismes spécifiquement algériens, le gouvernement général et les assemblées algériennes.

Départements et communes sont constitués sur le modèle français. Certains rouages toutefois ont disparu, tels les conseils d’arrondissement. L’unité administrative, le département est, d’autre part, beaucoup plus vaste que dans la métropole : le département de Constantine couvre par exemple une superficie équivalente à celle de la Savoie, du Dauphiné et de la Provence réunis. Comme les beyliks turcs qu’ils ont remplacés, les départements algériens correspondent à des régions assez nettement caractérisées et gardent leur individualité.

Quant à l’organisation communale, elle n’existe dans son intégralité que là où les Européens forment des groupes compacts, c’est-à-dire dans les régions colonisées. Les communes de cette catégorie sont appelées «communes de plein exercice». Dans les contrées où les Européens sont disséminés par petits groupes au milieu des populations indigènes existe un autre type de commune, la «commune mixte» où les fonctions de maire sont remplies par un fonctionnaire, «l’administrateur », assisté d’une commission municipale formée de Français élus et d’«adjoints indigènes» communément appelés «caïds». La diversité de l’organisation municipale tient, en somme, compte de l’inégale répartition de l’élément français : des considérations d’ordre pratique l’ont emporté sur le désir d’uniformiser à tout prix.

Le gouvernement général est le rouage central de l’administration. Chargé du commandement et de la haute administration des possessions françaises, le gouverneur général fut, de 1834 à 1870, une sorte de vice-roi. De 1870 à 1896, ses pouvoirs furent fortement réduits. Les réformes opérées de 1896 à 1901, lui rendirent ses anciennes prérogatives et lui en attribuèrent de nouvelles.

Alger, palais d'été du gouverneur à Mustapha
palais d'été du gouverneur général à Alger (Mustapha)

Il représente le gouvernement de la République dans toute l’étendue du territoire algérien. Le gouvernement et la haute administration de l’Algérie sont centralisés à Alger sous sa direction ; il lui appartient de prendre toutes les mesures propres à assurer la sécurité extérieure et intérieure de la colonie ; il dispose à cet effet des forces de terre et de mer dont les commandants sont chargés d’exécuter les dispositions adoptées. Tous les services, à l’exception de l’instruction publique et de la justice non musulmane, sont placés sous ses ordres. Il est le chef de l’administration des indigènes sur lesquels son action s’exerce par l’intermédiaire des «administrateurs de commune mixte» dans l’Algérie proprement dite, par l’intermédiaire des officiers du service des «Affaires indigènes», dans les territoires du Sud qui ont reçu, en 1902, une organisation spéciale.

Défenseur des intérêts européens, il est au même titre celui des intérêts indigènes. Représentant de la France en Algérie, il est en France, auprès du gouvernement, le représentant de l’Algérie tout entière.

Si considérable que soit son autorité, elle n’est cependant pas illimitée. Responsable devant le gouvernement, il n’échappe pas au contrôle des Chambres, auxquelles la discussion du budget ou les interpellations à propos de faits particuliers fournissent l’occasion de faire connaître leur sentiment sur les affaires algériennes. Il doit en outre prendre en considération l’opinion des Algériens eux-mêmes, telle qu’elle s’exprime par l’organe de leurs représentants dans les assemblées de la colonie : les «Délégations financières» et le «Conseil supérieur».

Instituées en 1898, les «Délégations financières» sont composées de membres élus. Cette élection a pour base, non la représentation des individus, comme en France, mais celle des intérêts des divers groupes ethniques. Les électeurs sont répartis en quatre collèges : colons, non colons, Arabes, Kabyles, les élus en quatre délégations délibèrent séparément et se réunissent seulement pour examiner en commun les décisions adoptées. Assez limité à l’origine, leur rôle est devenu beaucoup plus important depuis la création du budget spécial (1900) et la concession de l’autonomie financière à l’Algérie. Elles examinent et discutent le budget préparé par le gouverneur et peuvent émettre des vœux sur toutes les questions financières et économiques. Le budget voté par les délégations est soumis au Conseil supérieur, formé de chefs de service, de délégués financiers, de conseillers généraux, qui peut rétablir des crédits supprimés mais non en inscrire de nouveaux. Il est ensuite transmis au Parlement français qui conserve un droit de regard et autorise la perception des recettes par la loi de finances.

L’organisation actuelle tient compte, dans une large mesure des conditions d’existence et de développement spéciales à l’Algérie ; néanmoins le régime en vigueur est encore bien différent de celui des «Dominions» britanniques. L’Algérie ne jouit pas en effet de l’autonomie politique ; le gouvernement n’est pas exercé par un ministre responsable ; les assemblées ne légifèrent pas, le budget algérien doit être approuvé par le Parlement. La souveraineté de la métropole demeure pleine et entière.

 

La politique indigène

Dans l’organisation administrative donnée à l’Algérie, il a fallu tenir compte de la coexistence de deux populations différentes d’origine et de civilisation : la population indigène soumise à la suite de la conquête, la population européenne à laquelle la conquête a permis de s’installer en Afrique.

La France ne pouvait ni ne voulait exterminer les indigènes ; elle devait s’accommoder de leur présence et même les employer à la réalisation de l’œuvre qu’elle avait entreprise. La politique suivie à leur égard a eu tout d’abord pour objectif de maintenir dans l’obéissance les vaincus, de prévenir par une surveillance attentive de nouveaux soulèvements et aussi de pourvoir aux besoins rudimentaires de populations à demi-barbares.

Palstro, marché indigène, 1904

Inauguré par Valée dans la province de Constantine, le système fut généralisé et mis au point par Bugeaud. Il reposait sur la division du pays en territoires civils et en territoires militaires, les premiers comprenant les régions définitivement pacifiées où les indigènes vivaient mêlés aux Européens, les seconds, les contrées les plus récemment soumises et d’où l’élément européen était provisoirement écarté. Les populations étaient administrées dans celles-ci par des chefs musulmans (khalifas, bach-aghas, caïds) responsables du maintien de l’ordre, de la perception de l’impôt et placés, quel que fût leur rang dans la hiérarchie, sous les ordres et sous le contrôle de l’autorité militaire.

«Changer les habitudes sans toucher aux institutions fondamentales… faire succéder sans secousse notre autorité à l’autorité déchue…, moraliser les nouveaux chefs par l’exemple de notre probité politique et administrative, conquérir peu à peu l’affection des administrés, en leur faisant entrevoir dans les commandants français… un recours contre l’arbitraire et l’injustice», tels étaient, selon Bugeaud lui-même, les principes de cette organisation dont les «bureaux arabes», simples organes d’information à l’origine, ne tardèrent pas à devenir le rouage essentiel. Loin d’être oppressif pour les populations, ce système, bien adapté à leur état social et à leurs traditions, leur garantissait une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue.

Les services qu’il a rendus sont indiscutables : les officiers des «Bureaux arabes» ont créé les méthodes administratives dont leurs successeurs se sont inspirés en tenant compte des changements survenus depuis la fin de la conquête. Mais, transitoire, dans l’esprit de ceux qui l’avaient institué, il s’est prolongé plus longtemps peut-être qu’il n’était nécessaire ; l’utopique conception du «royaume arabe» chère à Napoléon III eut pour conséquence le renforcement de la barrière qui isolait les indigènes des Européens.

D’autre part, et c’est sans doute le grief le plus sérieux qu’on puisse lui adresser, la tendance des officiers des bureaux arabes à écarter les Européens des territoires soumis à leur autorité a entravé, sous le Second Empire, les progrès de la colonisation et du peuplement.

Oran, indigènes, 1936
Oran, indigènes, 1936

Pratiquée tant qu’a duré le régime militaire, la politique de «domination» disparut avec lui et fit place, après 1870, à une politique d’assimilation. On s’imagina que la substitution des institutions et des lois françaises aux institutions arabes et berbères amènerait un rapprochement entre Européens et indigènes. Les tendances nouvelles se sont traduites par l’extension du territoire civil qui, de 12 790 kilomètres carrés peuplés de 1 361 000 habitants, en 1870, passe à 130 000 kilomètres carrés peuplés de 4 500 000 habitants en 1900. Les grands commandements de la période précédente sont morcelés ou disparaissent ; les administrateurs de commune mixte remplacent les officiers des bureaux arabes ; des restrictions considérables sont apportées à la juridiction des tribunaux musulmans ; on impose aux indigènes un état civil, on cherche même à «franciser» la propriété.

L’ardeur des assimilateurs s’arrête toutefois devant la nécessité d’assurer le maintien de la souveraineté française et la sécurité publique. La distinction entre le territoire civil et le territoire militaire appelé désormais «territoire de commandement» subsiste. Les indigènes conservent leur système fiscal particulier ; ils restent enfin soumis, en matière pénale à un régime d’exception : la répression des infractions inscrites au «code de l’indigénat» est confiée à l’autorité administrative. La plupart de ces restrictions dont, d’ailleurs, disparu depuis 1918. Les territoires de commandement n’existent plus : le code de l’indigénat et la plupart des mesures de répression administrative ont été supprimés. Les indigènes, enfin, cessent d’être tenus à l’écart de la vie publique.

Déclarés Français par le Sénatus-consulte du 14 juillet 1865, ils sont aptes à remplir des fonctions et des emplois civils en Algérie. Ils ont été appelés aussi à nommer des représentants dans les assemblées locales : conseils municipaux, conseils généraux, délégations financières. Restreint tout d’abord à quelques notables et à quelques fonctionnaires, le corps électoral a été progressivement élargi et les attributions des élus considérablement étendues.

La loi du 4 février 1919 proclame que, dans les assemblées délibérantes, les membres indigènes siègent au même titre que les membres français. Les indigènes prennent donc dès à présent, une part non négligeable à la gestion des affaires algériennes. Mais seuls participent aux élections politiques ceux d’entre eux qui ont renoncé à leur statut personnel. Or, malgré les dispositions de la loi de 1919, destinée à «faciliter l’accession à la nationalité française» le nombre de ceux qui en ont réclamé le bénéfice est très faible et n’augmentera sans doute que lentement. Aussi, depuis quelques années, une campagne est-elle menée en Algérie et dans la métropole pour la concession des droits politiques à tous les indigènes sans distinction. Divers projets de loi sont, à l’heure actuelle déposés, pour réaliser cette réforme dont l’adoption modifierait profondément les conditions de la vie politique et administrative en Algérie.

p. 283-288

Georges Yver,
in L'Afrique du Nord française dans l'histoire,
éd. François Archat, 1937

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  • sur ce blog voir l'article : «Georges Yver (1870-1961) : un grand technicien du savoir historique sur l'Algérie coloniale» [lire]

 

1011319-Les_étapes_de_loccupation_française_en_Algérieles étapes de la conquête de l'Algérie

 

123843443
les étapes du peuplement colonial en l'Algérie

 

123843421
les étapes de la colonisation française en Algérie

 

123843424
chronologie de l'occupation du territoire

 

 

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mercredi 12 juin 2019

Algérie, la carte du commandant Niox, 1884

Algérie, carte Niots, 1884, vue d'ensemble

 

Algérie

la carte du commandant Niox, 1884

 

Notice parue dans Saison-Alger, le 20 novembre 1884

Algérie : Géographie physique, par le commandant Niox, avec une carte d’Algérie au 1/1 600 000, 2 croquis et figures dans le texte.

Le nouveau travail que vient de publier M. le commandant Niox se distingue entièrement des précédentes études qu’il a fait paraître sous le titre général de géographie militaire. Il a abordé, en effet, un terrain tout neuf et pour lequel il n’existe pas encore de géographie méthodique. Jusqu’à présent, on a dû, en quelque sorte, se borner, pour l’Algérie, à recueillir des renseignements pour la classification desquels il manquait un canevas indispensable, c’est-à-dire une bonne carte. Cet élément a été fourni par les cartes d’ensemble récemment achevées au dépôt de la guerre ; elles ont servi de base à celle que l’auteur a jointe à son ouvrage et qui est à l’échelle de 1/1 600 000.

Un mot sur ce travail, sans lequel le nouveau volume de M. Niox ne serait guère qu’une lettre morte. Sacrifiant sans regret la nomenclature souvent oiseuse qui couvre les cartes de l’Algérie d’une foule de noms insignifiants, l’auteur a sagement élagué tout ce qui n’était pas absolument indispensable. Son but a été de nous présenter, d’une manière saisissante, l’aspect général de notre France africaine et, grâce à des teintes savamment combinées, il est arrivé à nous donner, pour ainsi dire, une photographie faite à vol d’oiseau, à une distance incommensurable il est vrai. Cette carte est d’une clarté remarquable, et elle semble résoudre le problème si délicat de la représentation graphique de notre terre algérienne.

source

 

  • Algérie d'après les documents publiés par le ministère de la Guerre et des travaux inédits, par le commandant Niox (1840-1921), éd. Hachette, Paris, 1884. source sur Gallica BnF

Algérie, carte Niots, 1884, vue d'ensemble
l'Algérie, carte du commandant Niox, 1884 vue d'ensemble

 

Algérie, carte Niox, 1884, légende
carte du commandant Niox, 1884 : titre et légende

 

l'Oranie

Algérie, carte Niox, 1884, Oranie
l'Oranie

 

Oran, Tlemcen, Sidi bel Abbès, Mascara, Saïda

Algérie, carte Niox, 1884, Tlemcen, Oran, Mascara
Oran, Tlemcen, Sidi bel Abbès, Mascara, Saïda

 

Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès

Algérie, carte Niox, 1884, Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès
Aïn Temouchent, Tlemcen, Sebdou, Daya, Sidi bel Abbès

 

Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara, Tiaret

Algérie, carte Niox, 1884, Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara
Oran, Arzeu, plaine du Sig, Mascara, Tiaret

 

de Mascara à Alger

Algérie, carte Niox, 1884, Alger et région
de Mascara à Alger

 

Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, Ouarsenis

Algérie, carte Niox, 1884, Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, OUarsenis
Mostaganem, plaine du Chélif, Orléansville, Ouarsenis

 

Ouarsenis, Teniet el Haad, plateaux du Sersou, Boghar

Algérie, carte Niox, 1884, Ouarsenis, Teniet el Haad, Sersou, Boghar
Ouarsenis, Teniet el Haad, plateaux du Sersou, Boghar

 

Alger, Médéa, Aumale

Algérie, carte Niox, 1884, Alger, Médéa, Aumale
Alger, Médéa, Aumale

 

Miliana, Médéa, Blida, plaine de la Mitidja

Algérie, carte Niox, 1884, Milian, Médéa, Mitidja
Miliana, Médéa, Blida, plaine de la Mitidja

 

la Kabylie (1)

Algérie, carte Niox, 1884, Kabylie
 la Kabylie

 

la Kabylie (2)

Algérie, carte Niox, 1884, Kabylie
 la Kabylie : le Djurdjua, les Babor, les Biban

 

Djidjelli, Collo, Philippeville

Algérie, carte Niox, 1884, Djidjeli, Collo, Philippeville
Djidjelli, Collo, Philippeville

 

Constantine, Guelma, Batna, Tébessa

Algérie, carte Niox, 1884, Constantine, Guelma, Batna, Tebessa
Constantine, Guelma, Batna, Tébessa

 

Sétif, Constantine, Philippeville

Algérie, carte Niox, 1884, Sétif, Constantine, Philipeville
Sétif, Constantine, Philippeville

 

Guelma, Bône

Algérie, carte Niox, 1884, Guelma, Bône
Guelma, Bône

 

sud Oranais, Géryville

Algérie, carte Niox, 1884, sud Oranais, Géryville
sud Oranais, Géryville

 

sud de Mascara, Laghouat, Djelfa

Algérie, carte Niox, 1884, sud Mascara, Laghouat, Djelfa
sud de Mascara, Laghouat, Djelfa

 

centré sur Bou Saâda

Algérie, carte Niox, 1884, centré sur Bou Saâda
centré sur Bou Saâda

 

les Aurès

Algérie, carte Niox, 1884, les Aurès
les Aurès

 

 

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lundi 10 juin 2019

Julie d'Andurain : apport à l'histoire coloniale

Julie d'Andurain et 2 couv

 

Julie d'Andurain :

apport à l'histoire coloniale

présentation succincte

Michel Renard *

 

En 1999, au centre des archives diplomatiques du Quai d’Orsay, Julie d'Andurain apprend du conservateur Pierre Fournié que les archives privées du général Gouraud viennent d'être déposées. Ce fonds représente près de 200 cartons d’archives, dont 14 000 photographies. Il est à l'origine de son diplôme d'étude approfondies (DEA), puis des recherches pour sa thèse menée sous la direction de Jacques Frémeaux.

Le général Gouraud et le «parti colonial»

C'est l'immersion dans ce fonds, mêlant documents officiels et papiers privés, qui a décidé de l'orientation des recherches de Julie d'Andurain. Dans l'étude de la figure et de l'action du général Gouraud, elle a recours à la prosopographie et se trouve confrontée à l'importance du «parti colonial» dans la carrière des officiers opérant aux colonies :

«Le général Gouraud est indissociable du "parti colonial". Dans le cadre de ma thèse, j’ai découvert en quoi Gouraud devait sa carrière à ce lobby à l’origine de la politique coloniale de la France. En retour, je commence désormais à mieux comprendre le fonctionnement de cet organisme qui reste encore quelque peu mystérieux, suscitant ça et là pas mal de fantasmes» (1).

Gouraud aux Dardanelles, 1915
le général Gouraud, aux Dardanelles, 1915

 

Capture de Samory, heurt des impérialismes

Julie d'Andurain soutient sa thèse en 2009 : Le général Gouraud, un colonial dans la Grande Guerre (2). Le texte est encore inédit ; une biographie de Gouraud a été annoncée.

En 2012, elle publie un ouvrage sur le premier temps de la carrière d'Henri Gouraud, alors capitaine, quand il opérait en Afrique : La capture de Samory (1898). L'achèvement de la conquête de l'Afrique de l'Ouest :

«Aujourd’hui oubliée, la soumission du "plus vieil ennemi de la France" dans le bassin du haut Niger, ou du "Napoléon des savanes", comme on disait également, marque la fin d’une époque : l’ère de la «course au clocher» (3) et à l’élargissement des empires s’achève alors, tandis que s’ouvrent les perspectives de développement portées par l’unification des bassins des fleuves Sénégal et Niger en un vaste marché, avec en arrière-plan le rêve récurent du transsaharien.

C’est tout l’intérêt de l’ouvrage que nous livre Julie d’Andurain (...) que d’approcher, derrière l’événement haut en couleur, les réflexions au cœur de l’historiographie récente : la colonisation au prisme des relations entre acteurs politico-militaires, ou le point de vue de la résistance africaine à la colonisation, y compris dans son contexte propre, telle la révolution Dyula (les commerçants itinérants par qui l’Islam se diffuse en Afrique occidentale) et l’examen à distance de sa légende noire ou dorée (voir le mythe de l’ascendance de Sékou Touré en Guinée ; le tout en refusant une vision téléologique de l’histoire coloniale» (4).

Cette étude utilise l'immense travail de recherche d’Yves Person (5) et fait le point sur le contexte historique ayant entraîné l’affrontement des empires : les empires africains des Toucouleurs et de Samory d’une part, et les empires coloniaux français et britanniques d’autre part.

capture de Samory, 16 octobre 1898
capture de Samory Touré ; ici avec le capitaine Gouraud, 16 octobre 1898

 

Définition du «parti colonial»

Le «lobby colonial», ou «parti colonial» était surtout connu par les travaux précurseurs d’Henri Brunschwig et de Charles-Robert Ageron qui l'avaient étudié dans sa dimension parlementaire. Pour Julie d'Andurain, le réseau qui a contribué à la mise en place d'une «France coloniale» se compose de plusieurs sous-réseaux ou plus exactement de «réseaux emboités et interdépendants les uns des autres» (6). Elle en distingue quatre :

- le premier réseau est «le groupe parlementaire qui représente tout à la fois la partie visible du lobby, la centralité et le pouvoir» (6).

- le deuxième réseau «par ordre d’importance est celui des financiers. Bailleurs de fonds initiaux du lobby, ils se structurent selon une logique parallèle à celle des parlementaires, tout en agissant de façon discrète, sinon secrète» (6).

- le troisième est «le réseau militaire qui se qualifie lui-même de «phalange coloniale» (et) est fonctionnellement chargé de la collecte, de la transmission de l’information (venue des colonies ou des territoires convoités) puis de l’action» (6).

- «le quatrième réseau qui sert de relais transmetteur avec le pouvoir parisien (est constitué par) le groupe des publicistes, lesquels se qualifient de "bulletinistes"» (6).

Le «parti colonial» : «s’est formé au tournant des années 1890 autour de quelques publicistes passionnés par la découverte du continent africain. Regroupant des hommes politiques, des financiers, des militaires au sein de comités coloniaux, ils ont rapidement gagné en puissance et en efficacité. Ainsi, ces auxiliaires de la colonisation ont-ils permis la formation d’un vaste lobby capable d’agir au plus haut niveau de l’État, jusque dans les années 1920» (6).

Dellepiane_Marseille-Exposition-Coloniale-1906

 

Contours et action du «parti colonial»

Avec son livre intitulé Colonialisme ou impérialisme ? (2017) (7), Julie d'Andurain propose une étape préalable au projet de montrer que l'expansionnisme français a été plus colonial qu'impérial. Elle présente une série d'analyses bio-bibliographiques du monde colonial français dans sa diversité : colonistes ou colonialistes (militants du fait colonial), coloniaux (fonctionnaires), colonisateurs ou colons (Français installés aux colonies) (8), sur le modèle du livre précurseur de Charles-André Julien : Les techniciens de la colonisation (1946).

Les hommes du lobby colonial

Elle range tous ces personnages en trois catégories : les doctrinaires, les politiques, les militaires.

Dans le groupe des doctrinaires, elle a retenu : Paul Dislère, Jules Harmand, Paul Leroy-Beaulieu, Jean-Marie de Lanessan, Joseph Chailley, les frères Paul et Jules Cambon, Arthur Girault, Auguste Terrier, Robert de Caix.
Dans le groupe des politiques : Gambetta, Jules Ferry et Alfred Rambaud, Gabriel Hanotaux, Félix Faure, Paul Deschanel, Théophile Delcassé, Charles-Marie Le Myre de Vilers, Eugène Étienne, Albert Sarraut.
Dans le groupe des militaires : Bugeaud, Faidherbe, Auguste Pavie, Brazza, Gallieni, Lyautey
.

Julie d'Andurain cherche à : «déterminer les interactions et les influences réciproques des principaux hommes du lobby colonial. À une analyse thématique qui a les faveurs de l'Université du fait de sa capacité à être problématisée, nous avons privilégié ici une présentation bio-bibliographique de façon à montrer davantage les proximités ou les interdépendances entre chacun des personnages.

800px-Bulletin_du_Comité_de_l'Afrique_française,_1903
bulletin du Comité de l'Afrique française,
1903

Il s'agit surtout de poser la question fondamentale de savoir comment un petit groupe d'individus déterminés a pu mettre en place une politique coloniale d'une telle ampleur alors même que les Français - on le sait aujourd'hui grâce aux travaux de Charles-Robert Ageron s'intéressaient très peu aux colonies.

La réflexion sur le «parti colonial» pose donc la question des usages du jeu démocratique sous la IIIe République, et vise plus fondamentalement à questionner la façon dont émerge et se met en place une politique de lobbying au plus haut niveau de l'État, entre 1890 et 1920» (9).

Devant la question qu'il posait en termes simples : France coloniale ou parti colonial ?, Charles-Robert Ageron était catégorique : «La réponse va de soi. Dans ses profondeurs, la France n'était pas coloniale au XIXe et au XXe siècle, quand elle a conquis un Empire dont le souvenir fascine encore les peuples étrangers. La France a été entraînée par le parti colonial qui seul, savait à peu près ce qu'il ambitionnait pour la République. C'est le parti colonial qui a voulu et qui a enfanté la France coloniale» (10).

Mais il s'était montré très prudent sur les modalités stratégiques de cette ambition :

«Que les coloniaux isolément ou regroupés dans le parti colonial soit à l'origine de nos principales prises de possession outre-mer dans la seconde moitié du XIXe siècle paraîtra peut-être une évidence. Encore conviendrait-il d'en administrer la preuve. Or, l'étude du processus de décision chère aux historiens américains, n'a pas encore retenu les historiens de la colonisation française. On ne sait pas grand-chose quant à la préparation psychologique des "décideurs", moins encore sur la mise en condition de l'opinion. Le rôle des groupes de pressions est inconnu, "l'étude des relations entre le parti colonial et les ministères reste à faire", comme le constatait, en 1973, un éminent spécialiste, Jean-Louis Miège» (11).

Stratégie impériale ou stratégie coloniale ?

Selon Julie d'Andurain : «Si on entend par stratégie la réunion et l'appropriation des moyens pour aboutir à une fin donnée, on doit considérer, au regard des parcours de ces hommes politiques, de ces publicistes et de ces militaires, qu'il a existé véritablement en France une stratégie impériale. Elle tient essentiellement dans le discours dit de la Perpendiculaire d'Eugène Étienne (10 mai 1890) qui trace non seulement les contours d'un Empire, essentiellement africain, mais aussi le programme. Le futur chef du lobby colonial réussit rapidement à mettre en œuvre des moyens importants lui permettant de voir son programme se réaliser pour partie» (12).

Eugène_Étienne_(1921)
Eugène Étienne (1844-1921)

Il ne faut pas confondre la stratégie impériale du lobby colonial et l'éventuelle stratégie de la colonisation. C'est ce que rappelle Hubert Bonin : «Julie d'Andurain insiste sur le fait qu'il n'existe pas de plan préconçu de colonisation, pas plus qu'une méthode coloniale déterminée, ce qui explique les hésitations coloniales, les erreurs, les avancées par à-coups» (13).

La même observation est retenue par Élodie Salmon dans Parlement[s], revue d'histoire politique : «S’il n’existe pas de plan préconçu pour la conquête du domaine ultramarin, ces différents parcours permettent de dessiner les contours d’une stratégie impériale française. C’est une politique de prestige, revancharde et nationaliste avant d’être économique» (14).

Quelles sont les caractéristiques de cette stratégie impériale ? Elles tiennent en quelques points de l'avis de Julie d'Andurain. D'abord sa filiation, puis sa conception algéro-centrée qui la réduisent en fait à une stratégie coloniale :

«Elle trouve son origine dans la pensée gambettiste qui renonce provisoirement à une politique continentale après Sedan pour renouer avec une politique de prestige. Mais ce choix qui adosse l'expansion à un processus revanchard sous-tendu par des rivalités nationales sinon nationalistes rend l'impérialisme français d'emblée très fragile pour la simple et bonne raison qu'il n'est ni compris ni partagé par tous les Français. Elle fait de l'impérialisme un succédané du nationalisme et transporte outre-mer les rivalités des principales nations européennes.

En outre Eugène Étienne modélise une stratégie impériale structurellement organisée autour du noyau algérien. Du fait de son magistère, il impose une stratégie qui est d'essence bien plus coloniale qu'impériale en ce qu'elle est profondément algérianiste. D'un point de vue tactique, son projet se résume longtemps à la formation autour de l'Algérie d'un hinterland le plus vaste possible par l'adjonction d'États tampons successifs. De ce fait, dès l'origine, la conception initiale de l'empire est plus africaine qu'asiatique, plus terrestre que maritime» (15).

Eugène Étienne meurt en 1921. Avec sa disparition :

«le parti colonial se retrouve pratiquement orphelin. Il n'est d'ailleurs, à cette date, plus que l'ombre de lui-même d'une part parce que la génération des fondateurs a soit disparu, soit s'est enfermée dans une posture académique peu visible, au sein de l'Académie des sciences coloniales. En outre, le lobby s'est considérablement affaibli au cours des années 1906-1908 au moment des grands débats sur les choix entre assimilation et association.
Un vrai projet global d'association compatible avec la République n'ayant pu naître, le projet d'armée coloniale n'ayant pas réellement fonctionné, le pouvoir d'Eugène Étienne a décliné inexorablement, particulièrement en Algérie où les accusations de népotisme, de dictature politique se sont multipliées. Après la guerre, Albert Sarraut [1872-1962] tente de récupérer l'héritage étienniste, mais d'emblée son réseau personnel est trop asiatique et trop peu africain pour pouvoir s'imposer, son discours indigénophile trop peu partagé pour pouvoir s'enraciner auprès des élites coloniales et des colons» (16).

Albert Sarraut, portrait
Albert Sarraut

 

Continuité historique et spatiale du fait colonial

À travers la figure du général Gouraud et des photographies qu'il a transmises, Julie d'Andurain restitue ce qu'elle appelle la «linéarité» coloniale sur l'ensemble des théâtres géographiques affectés par la colonisation quelles qu'en soient les formes.

Retrouver la continuité historique du moment colonial

«Il y a un lien - une linéarité incarnée par Henri Gouraud lui-même - entre la colonisation en Afrique noire, la colonisation de l’Afrique du nord et celle de la Syrie et du Liban pour ce qui concerne les Français. Les photographies montrent très bien que l’on se situe dans une continuité historique que l’on a parfois du mal à saisir dans le champ des études universitaires tant les analyses sont faites par aires géographiques constituées, séparées les unes des autres.

Elles permettent donc de souligner combien il faut, sur un plan épistémologique, étudier dans un même ensemble les colonies, les protectorats et les mandats. Passé par l’Afrique noire, le Maghreb et le Machrek, il ne manquerait à Gouraud a priori que l’Asie dans son parcours militaire, mais l’album montre bien comment il incarne une nouvelle forme de grandeur de la France avec sa fonction de gouverneur militaire qui l’amène à voyager à la fois en Amérique et aux Indes. Là, la figure de l’officier cède le pas à celle du diplomate et pose, à travers leur reconversion, la question de l’effacement progressif des militaires après la Première Guerre mondiale» (17).

Gouraud,_Pour_le_Droit_et_la_Civilisation,_1914-1918
Gouraud, «Pour le Droit et la Civilisation», 1918

 

Le «visage républicain» de la colonisation

Parmi les officiers coloniaux et leurs différents modes d'agir, Julie d'Andurain distingue les «Soudanais», aux méthodes détestables d'une part, et les «Marocains» qui préfèrent la négociation, comme Lyautey ou Gouraud, d'autre part. Il en découle une référence au républicanisme colonial qui n'épouse pas les accusations généralisantes de certains auteurs qui pourfendent la «République coloniale» (18).

«Si l’on met à part l’engagement dans la Première Guerre mondiale, la carrière du général Gouraud s’articule autour de trois grands espaces géographiques qui se subdivisent eux-mêmes en trois grandes périodes. La première période, la plus importante en durée (1894-1905) correspond à la conquête soudanaise, c’est-à-dire à l’espace correspondant à l’ensemble de la boucle du Niger. C’est véritablement le grand moment de la conquête coloniale qui n’a pas laissé que des bons souvenirs, loin s’en faut. C’est même le plus dur de la conquête coloniale donnant lieu à des débordements de violence allant au-delà des ordres donnés par Paris (affaire Voulet-Chanoine). Elle a laissé une image détestable des coloniaux, particulièrement des "Soudanais", et ce, jusqu’à aujourd’hui. Simplement, tous les officiers coloniaux ne se ressemblent pas.

Loin de moi l’idée de présenter Henri Gouraud comme un pacifiste ; il a su en son temps faire usage de la force. Mais au cours de mes travaux, j’ai pu me rendre compte qu’il ne correspondait pas totalement à l’image du "Soudanais" : en dehors de ses premières expériences où la recherche du baptême du feu a constitué un objectif, il a été un soldat qui n’a cessé d’aller vers la surprise ou l’économie de moyens, vers l’usage du politique en lieu et place de la force. Ce positionnement ne correspond ni à de la tiédeur ou de la pusillanimité, mais à une prise en considération de la particularité du combat colonial, combat où les hommes disposent de peu de moyens militaires, de troupes éparses, alors qu’ils font face à des populations certes moins bien outillées militairement, mais numériquement très importantes.

Cela explique pourquoi Gouraud se rapproche des "Marocains" incarnés par Lyautey à partir de 1911-1912. Principal pourfendeur des "Soudanais", Lyautey prône le recours à la force, comme ultima ratio, quand la négociation n’est plus possible. Cette école coloniale a su donner un visage "républicain" à la colonisation» (18).

Michel Renard

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Musée de l'Armée, salle d'Aumale - Sahara, Sénégal et Afrique occidentale
selle et armes de Samory pris par le capitaine Gouraud en 1898

 

* Je reprends une partie de ma contribution à la page d'une encyclopédie en ligne consacrée à Julie d'Andurain. Je l'ai légèrement modifiée. Le chapitre consacré à la photographie en terrain colonial a été publié dans l'article : Henri Gouraud, photographies d'Afrique et d'Orient (2016). Michel Renard

Notes

1 - Entretien avec Julie d'Andurain, «La photographie en terrain colonial», Les clés du Moyen-Orient, 1er mars 2017. [lire]
2 - Theses.fr. [lire]
3 - La course au clocher désigne la compétition à laquelle se livrent les puissances européennes pour conquérir le plus de territoires possible, particulièrement en Afrique, à la fin du XIXe siècle.
4 - Dominique Guillemin, «Julie d’Andurain, La capture de Samory (1898). L’achèvement de la conquête de l’Afrique de l’Ouest», Revue historique des armées, n° 271, 2013, p. 134.
5 - Cf. «Yves Person», par Pierre Alexandre, Cahiers d'études africaines, n° 84, 1981, p. 614. [lire]
6 - Julie d'Andurain, «Le "parti colonial" à travers ses revues. Une culture de propagande ?» Clio Themis, revue électronique d'histoire du droit, n° 12, 2017, p. 1-11. [lire]
7 - Julie d'Andurain, Colonialisme ou impérialisme ? Le parti colonial en pensée et en action, éd. Zellige, 2017.
8 - Julie d'Andurain, Colonialisme ou impérialisme ?, 2017, p. 5.
9 - Julie d'Andurain, Colonialisme ou impérialisme ?, 2017, p. 6.
10 - Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti coloniale ?, éd. Puf, 1978, p. 297-298.
11 - Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti coloniale ?, éd. Puf, 1978, p. 99.
12 - Julie d'Andurain, Colonialisme ou impérialisme ?, 2017, p. 411.
13 - Hubert Bonin, L'empire colonial français : de l'histoire aux héritages, XXe-XXIe siècles, éd. Armand Colon, 2018.
14 - Élodie Salmon, Parlement(s), revue d'histoire politique, n° 28, 2018. [lire]
15 - Julie d'Andurain, Colonialisme ou impérialisme ?, 2017, p. 411-412.
16 - Julie d'Andurain, Colonialisme ou impérialisme ?, 2017, p. 327-328.
17 - Entretien avec Julie d'Andurain, «La photographie en terrain colonial», Les clés du Moyen-Orient, 1er mars 2017. [lire]
18 - Cf. La République coloniale. Essai sur une utopie, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, 2003 : «La République ne fut pas "bafouée", trahie, trompée aux colonies, elle y imposa, bien au contraire, son utopie régénératrice, l'utopie d'une République coloniale», p. 13.


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le général Archinard et le colonel Gouraud, 1911

 

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