samedi 25 mai 2019

Constantine à l'époque de Salah Bey (1771-1792), un livre de Fatima Zohra Guechi, compte rendu par Gilbert Meynier

Constantine, vu par Prosper Bacuet, 1841
Constantine, vue par Prosper Baccuet, 1841

 

Constantine à l'époque de Salah Bey

compte rendu de lecture, par Gilbert Meynier

 

En 2006, Gilbert Meynier nous avait adressé ce texte pour diffusion, ce que nous avions fait sur un blog aujourd'hui quasi abandonné ; il a également été publié, dans une version un peu différente, dans la revue Raison présente (n° 157-158, 2006, p. 175-176 [lire]).

GUECHI Fatima Zohra, Qsantîna fî ‘ahd Çâlah bâiy al bâiyât, Constantine, Média-Plus, 2005, 198 p. (Constantine à l'époque de Salah Bey).

Fatima Zohra Guechi, jeune professeure d'histoire à l'université Mentouri de Constantine, nous offre ce livre, qui est un compendium de son ample thèse de doctorat soutenue à Tunis. Après avoir exposé méthodiquement ses sources, appuyées d'une forte bibliographie (en arabe, en français, en anglais), et rappelé l'héritage historiographique de son sujet, elle expose sa problématique, où la biographie se moule dans l'histoire sociale, économique et culturelle, et celle des mentalités. Cela autour du plus prestigieux et du plus populaire des beys de Constantine, Salah Bey (1771-1792). Administrateur hors pair, il laissa, de son règne, une ville embellie de plusieurs édifices et (re)constructions. Mais, comme nombre de beys de l'Algérie ottomane, il supporta non sans soubresauts la tutelle, à la fois lointaine et despotique, du dey d'Alger, et il finit par se soulever. De sa rébellion, il sortit vaincu, destitué, et il fut mis à mort.

Le livre de Fatima Zohra Guechi ne se limite pas au destin d'un homme. Il embrasse les origines du pouvoir ottoman à Alger et les caractéristiques de celui-ci à Constantine, non sans noter aussi tels ancrages régionaux en termes de sacré susceptibles de nourrir la position d'une oligarchie régionale. Elle étudie aussi les soucis dynastiques, la place de la grande famille des Lefgoun, ainsi que le rôle des Kouloughlis, ces métis turco-algériens, si importants, à Constantine comme à Tlemcen. Elle accorde une attention particulière à la gestion adroitement volontariste des biens habûs qu'elle a étudiés minutieusement en consultant les registres des habûs (1), et sans lesquels les réalisations culturelles/monumentales de Salah - la grande mosquée, la medersa... - n'auraient pu voir le jour.

Un chapitre fouillé et finement problématisé entraîne le lecteur dans le cheminement de pouvoir du héros-titre du livre, depuis ses origines turques, ses fonctions subalternes de départ, jusqu'à son avènement au sommet régional. Sont étudiés aussi l'administration fiscale, dont l'organisation sous Salah subsista jusqu'à Ahmed Bey en 1830, et le danûch (2), ce cadeau/impôt dont le bey devait s'acquitter régulièrement pour prix de son pouvoir et signe de son allégeance ; ainsi que la gestion des domaines, tant citadins que ruraux, les échanges et le négoce auxquels leurs ressources donnaient lieu sous la supervision du bey. On en retire l'impression que la société n'était peut-être pas si bloquée qu'on l'a parfois écrit.

Le cinquième chapitre évoque enfin, bellement, la figure de Salah entre mémoire et histoire, chez les Algériens comme chez les auteurs français qu'il a si souvent fascinés, entre modèle et contre-modèle, entre la figure chassée du pouvoir et immolée, et celle du rebelle. L'imaginaire collectif n'a pas fini de rappeler la haute figure de Salah chez les Algériens du Constantinois. Car ce fut bien une stature constantinoise, même si Fatima Zohra Guechi se croit obligée de prévenir le lecteur que, en écrivant cette histoire, elle ne fait pas œuvre régionaliste. Et quand bien même ? Laurent le Magnifique fut, pour les historiens, plus italien que toscan, même s'il vécut plus de trois siècles avant l'éclosion d'une conscience nationale italienne. Et même les Français ouverts d'esprit peuvent le reconnaître : à la veille de la Première Guerre mondiale, un cercle constantinois, qui réunissait des gens issus d'une certaine élite citadine, tant français qu'algériens, se dénommait cercle Salah Bey. Un chapitre à ajouter à l'histoire de ces occasions qui ne furent à vrai dire manquées que parce qu'elles ne furent que bien peu tentées ?

Gilbert Meynier

 

1 - L'équivalent des waqf égyptiens : biens de mainmorte destinés en principe à édifier et entretenir des fondations pieuses.
2 - Part revenant au dey d'Alger des impôts prélevés dans un beylik.

 

Salah_Bey_صالح_باي
Salah Bey (1771-1792)

 

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mardi 14 mai 2019

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim et prisonnier d'Abd el-Kader

le hussard Testard

 

 

Louis Testard, héros de Sidi-Brahim

et prisonnier d'Abd el-Kader

précisions biographiques

 

Louis Testard était cavalier au 2e régiment de hussards, en Algérie. Son unité, le 2e escadron, fit partie des éléments engagés dans la bataille de Sidi-Brahim (23-26 septembre 1845). Au cours du combat, Testard offrit son cheval au capitaine Courby de Cognord tombé à terre après que sa monture eût été blessée. Il est du nombre des onze prisonniers de guerre qui restèrent quatorze mois en captivité auprès des troupes d'Abd el-Kader. Ils sont libérés le 23 novembre 1846.

La personnalité de Louis Testard (1820-1871) est un peu éclipsée par le fait que ses souvenirs ont été racontés par Hippolyte Langlois (1819-1884) qui a fait figurer son seul nom sur la couverture du livre : Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader (1859) [texte en ligne sur Gallica].

 

Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, couv

 

Son prénom même n'est jamais mentionné dans l'ouvrage. Je l'ai découvert dans un décret impérial du 30 mai 1868 qui accorde à 72 militaires des pensions de retraite à titre d'ancienneté de service.

 

décret impérial, 30 mai 1868
décret impérial, 30 mai 1868

 

Le livre, Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, évoque le village natal de Louis Testard : Chanéac, en Ardèche. Une recherche dans l'état civil de cette commune permet de retrouver son acte de naissance : le 20 janvier 1820.

 

Louis Testard, naissance, 20 janvier 1820
acte de naissance de Louis Testard, 20 janvier 1820

 

L'ouvrage contient également le récit du contrat de mariage, passé devant Me Planchard, notaire à Paris, à la mi-novembre 1849 (p. 346) ainsi que l'allusion aux fonctions occupées par Louis Testard en 1852 quand il entrevoit Abd el-Kader à Paris : il est planton aux Tuileries (p. 348).

Il était donc possible d'envisager qu'il résidait dans la capitale et qu'il y était également décédé ; une investigation dans l'état civil de Chanéac (Ardèche) ne permettait pas d'y repérer son nom. Après dépouillement des tables décennales de l'état civil parisien, je finissais par trouver la date de son décès : le 25 mai 1871, dans le 9e arrondissement. Il n'aura donc guère profité de sa retraite obtenue trois ans plus tôt...

 

Louis Testard, décès, 25 mai 1871
acte de décès de Louis Testard, 25 mai 1871

 

Il faut signaler que la captivité des prisonniers de Sidi-Brahim avait déjà été racontée par Ernest Alby (1809-1868) dans son livre Les vêpres marocaines, ou les derniers prisonniers d'Abd el-Kader écrit en 1851 et publié en 1853.

Michel Renard

 

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Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el-Kader, table

 

Testard, libération prisonniers
la libération des prisonniers, novembre 1846

 

 

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