dimanche 30 décembre 2018

un autodafé pour les orientalistes (à propos du livre d'Edward Saïd), Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, 24 octobre 1980

Orientalisme et Saïd, couv et portrait

 

 

Par un article paru dans Le Monde du 24 octobre 1980, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz proposait une critique acérée de l'ouvrage du palestinien Edward Saïd consacré à "L'orientalisme". Ce livre est adulé par la bien-pensance anti-occidentale alors qu'il est truffé de lacunes et d'erreurs méthodologiques.

Voici cet article.

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, vers 1980 (2)
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz

 

rencontres avec l'Islam

Un autodafé pour les orientalistes

Jean-Pierre PÉRONCEL-HUGOZ

Edward Saïd récuse les images que les Occidentaux ont données de l'univers arabe

 

Henri Guillemin s'est fait une réputation en remettant en cause tel ou tel personnage historique. Edward Saïd, professeur de littérature anglaise à l'université Columbia, à New-York, s'attaque, lui, à toute une science, vieille de deux siècles, dans sa version moderne : l'orientalisme. Devant une telle entreprise on incline d'abord au scepticisme.

Certes, la discipline visée n'a pas, loin de là, produit que des chefs-d'œuvre, parmi les quelque quatre-vingt mille ouvrages qu'elle a suscités dans les langues européennes depuis 1800 ; mais elle a tout de même contribué à restituer leur passé préislamique à l'Égypte ou à la Mésopotamie, et elle a apporté à l'intelligentsia occidentale une connaissance, certes insuffisante de l'univers arabo-musulman (1), mais mille fois plus large que le savoir sur l'Occident répandu parmi l'élite pensante arabophone - l'«occidentalisme» qui, en deux cents ans, n'a donné que quelques centaines d'études, restant un projet.

Puis on se dit : après tout, pourquoi pas ? Rien n'est sacré, ni définitif. De plus, l'auteur a un profil qui peut séduire ; d'origine palestinienne, élevé en Égypte, attentif à la culture française, âgé aujourd'hui d'à peine quarante ans, ne rabâchant pas les vieux clichés marxisants chers à nombre de ses pairs il a en outre la vertu, une fois établi à New-York, de braver, avec le groupe des diplômés arabes américains, le robuste conformisme intellectuel, trop marqué par le sionisme, de cette ville.

 

De Dante à Kissinger

Et on se lance dans le texte très serré de l'Orientalisme. Dès l'introduction, on bute sur Flaubert, rescapé de Sartre et qui, bien que n'ayant jamais prétendu au titre d'orientaliste, eut l'imprudence de commettre un certains nombre de pages orientales. Cela lui vaut, cette fois, d'inaugurer le jeu de massacre qu'Edward Saïd va mener d'une seule haleine durant quatre cents pages contre les orientalistes, ou assimilés, français et anglo-saxons.

Les ébats auxquels Flaubert se livra (à Esneh, en Haute-Égypte, et non pas à Ouadi-Halfa, à la frontière soudanaise, à environ 500 km de là, comme l'écrit E. Saïd), avec l'aimée Koutchouk-Hanem, peuvent servir de «prototype au rapport de forces entre l'Orient et l'Occident et au discours sur l'Orient que [ce rapport de forces] a permis».

L'orientalisme implique bien «volonté de savoir et connaissance», mais cela est gâté par le fait qu'il est «tout agression, activité, jugement». Si Flaubert, malgré sa prétention à vouloir par son art «ramener l'Orient à la vie», reste malgré tout, comme Nerval, un «écrivain de génie», il est aussi «l'incorrigible créateur d'un Orient imaginaire» et sa vision est «négative».

Avant eux, Dante a eu le tort, dans l'Enfer, d'infliger un «châtiment (...) particulièrement répugnant» au prophète «Maometto», «sans fin fendu en deux du menton à l'anus» pour avoir été «seminator di scandalo e di scisma». Après eux, Kissinger a commis l'erreur de diviser la planète entre des sociétés occidentales «newtoniennes» et un tiers-monde qui, selon l'ancien secrétaire d'État américain, n'a pas admis que l'univers réel soit extérieur et non pas intérieur à l'observateur.

Ensuite, Edward Saïd place sur la sellette Chateaubriand, à «l'esprit de vengeance chrétien» et qui, sans vergogne, «s'approprie (l'Orient), le représente et parle pour lui» ; mais l'auteur de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem a plus de chance que Lamartine, «Chateaubriand de basse époque», compromis par un Voyage «impérialiste» au Levant... Goethe, Byron et Hugo ne voient tous trois dans l'Orient qu'un «lieu d'occasions originales» pour rimer.

 

Même Marx

Michelet dit «exactement le contraire de ce qu'il faut dire» sur cette partie du monde. L'Anglais Lane, auteur de Manners and Customs of the Modern Egyptians, réédité plusieurs fois depuis 1836 et encore en 1978, traduit sa «mauvaise foi» en se déguisant en mahométan. Le réalisme de Renan est «raciste». Marx lui-même, que l'on s'étonne de rencontrer dans ces allées bourgeoises, est épinglé pour avoir émis des idées «romantiques et même messianiques» sur l'Orient. Massignon, enfin, le grand Massignon (1883-1962), a bien laissé des «interprétations d'une intelligence presque écrasante», mais son Orient «hors du commun» est «un peu bizarre».

L'une des principales faiblesses de la thèse d'Edward Saïd est d'avoir mis sur le même plan les créations littéraires inspirées par l'Orient à des écrivains non orientalistes, dont l'art a nécessairement transformé la réalité, et l'orientalisme purement scientifique, le vrai. C'est du reste au sein de celui-ci que quelques rares noms trouvent grâce à ses yeux : l'Anglais Norman Daniel (2) et les Français Jacques Berque, Maxime Rodinson, Yves Lacoste, Roger Arnaldez.

En revanche un nom comme celui de Vincent Monteil, à l'œuvre si ample, si généreuse sur le monde musulman, n'est même pas cité une fois ! Pas plus que ceux d'autres spécialistes contemporains comme Régis Blachère, Henri Corbin, Henri Laoust, Louis Gardet, Robert Mantran, René Raymond, le Père Jacques Jomier, etc. C'est le cas aussi du baron de Slane, qui, au siècle dernier, rappela pourtant au monde l'existence cinq siècles plus tôt d'Ibn Khaldoun, inventeur de la sociologie.

Quelle lacune enfin de ne pas même mentionner l'arabisant Antoine Galland, qui, sous Louis XIV, sauva de l'oubli ce monument de la culture arabe que sont les Mille et Une Nuits, dont la future publication complète en arabe devait être en partie traduite du français !

Quant à Champollion, le temps n'est pas encore venu de lui chercher querelle pour avoir déchiffré les hiéroglyphes, mais son maître, Silvestre de Sacy, «père de l'orientalisme», n'est au fond qu'un compilateur «cérémonieusement didactique». Et les «savants» qui acceptèrent de suivre Bonaparte en Égypte ont droit à des guillemets, car ils inaugurent une période où «la spécialité de l'orientaliste (sera) mise directement au service de la conquête coloniale».

Ce qu'Edward Saïd ne dit pas - mais le sait-il ? - c'est que cent quatre-vingts ans après cette expédition, on discute encore au Caire pour savoir s'il ne serait pas impie de traduire in extenso dans la langue du Coran, car ils sont consacrés à des «idoles», les trente-trois volumes monumentaux de la Description de l'Égypte, publiés en France de 1803 à 1828 et que l'auteur de l'Orientalisme ravale au rang de «grande appropriation collective d'un pays par un autre».

 

Rejeter Ibn Khaldoun ?

Même si tous les orientalistes - qu'il faut désormais appeler des «spécialistes d'aire culturelle...» - avaient été des auxiliaires de la colonisation, ce qui n'est pas le cas, il crève les yeux qu'il resterait quand même d'eux un énorme apport scientifique pour une meilleure connaissance des sociétés orientales.

Si cet apport doit être refusé à cause de son utilisation passée ou actuelle à des fins politiques ou en raison des positions personnelles dépassées de certains orientalistes, il faut brûler également maints voyageurs arabes du Moyen Âge ou le Père Huc et ses pérégrinations sino-tibétaines, les premiers pensant à islamiser, le second à évangéliser ; il convient même de rejeter Ibn Khaldoun à cause de son colonialisme arabe, de sa dureté à l'égard des minoritaires chrétiens et de son racisme à l'endroit des Noirs...

En réalité, même s'il s'en défend, Edward Saïd, bien qu'il soit d'origine chrétienne et de formation américaine, participe - sans nuance, ce qui est grave de la part d'un intellectuel - au grand refus musulman (3) qui, de Fès à Lahore, tente aujourd'hui de faire échapper l'islam tant à l'influence occidentale qu'au regard étranger. Surtout à ce regard.

Au cri sophistiqué de l'universitaire arabe de New-York, accentué encore par la blessure palestinienne, répond le prône du vendredi de n'importe quelle mosquée du Caire en 1980 : «Les incroyants n'ont pas le droit de venir voir comment nous vivons, comment nous traitons nos femmes, comment nous gouvernons notre patrie islamique...».

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
Le Monde, 24 octobre 1980

 

1 - L'orientalisme stricto sensu peut englober l'Asie entière et l'Afrique arabisée, mais Edward Saïd s'est essentiellement consacré à l'orientalisme arabisant.
2 - Auteur d'Islam and the West, il vit aujourd'hui avec sa femme chez les dominicains du Caire.
3 - Edward Saïd relève que Massignon - prémonitoirement ? - se représente "l'islam [comme] une religion sans cesse impliquée dans des refus".

 

 

L'Orientalisme, 2006

 

 

 

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vendredi 7 décembre 2018

la colonisation : une bonne affaire ? par Daniel Lefeuvre (2007)

Expo coloniale, Marseille, 1916, affiche René Lataste
Marseille, Exposition coloniale, avril-novembre 1906

 

 

la colonisation : une bonne affaire ?

Daniel LEFEUVRE (2007)

 

Indiscutablement , les enjeux économiques figurent en bonne place parmi les facteurs qui poussèrent les Européens à se lancer à la conquête du monde, et Jules Ferry professe un lieu commun lorsqu’en 1885 il lance la formule devenue célèbre : «La colonisation est fille de la politique industrielle». Qu’attend la France, qu’espèrent ses industriels, ses négociants et ses épargnants de la possession d’un empire colonial ? L’intérêt économique des colonies doit être examiné sous trois aspects principaux :

  • Dans quelle mesure celles-ci ont-elles été un réservoir de matières premières et de produits agricoles ?
  • Quels débouchés ont-elles offerts à l’industrie métropolitaine ?
  • Quels placements avantageux ont-elles permis ?

 

un réservoir de matières premières ?

Depuis le milieu du XIXe siècle, les achats de matières premières constituent une part prépondérante des importations françaises (50% en 1885, 59% en 1913, 61% en 1928, 45% en 1953) et le principal facteur du déficit récurrent de la balance commerciale. D’où l’intérêt de la conquête coloniale pour beaucoup : elle permettrait d’apporter à la France les matières premières dont elle est dépourvue ou qu’elle produit en quantité insuffisante, d’offrir des débouchés pour ses productions industrielles et des placements rémunérateurs pour ses capitaux. Mais l’empire a-t-il répondu à ces attentes ?

Des premières décennies de la révolution industrielle jusqu’à l’avènement des décolonisations, l’essentiel des importations françaises de matières premières se concentre sur six à sept produits : la houille, le coton, la laine, la soie, les oléagineux, le bois, puis, à partir de la Première Guerre mondiale, le pétrole.

Les colonies ont-elles permis de pallier ces pénuries ? S’agissant de la houille, la réponse est négative. Certes, de très riches gisements sont exploités au Tonkin, mais leur commercialisation se fait en Asie et la France continue de se fournir en Europe, auprès de la Grande-Bretagne, de la Belgique et de l’Allemagne. Que la société des charbonnages du Tonkin ait été une excellente affaire pour ses actionnaires est indiscutable, mais croire que la domination coloniale sur cette région ait allégué la contrainte énergétique de la France est un leurre.

En 1830, l’espoir de transformer l’Algérie en un immense champ de coton n’est pas absent des motivations de la conquête coloniale, et lorsque, deux ans plus tard, le débat fait rage pour savoir s’il faut étendre les premières conquêtes françaises à tout le territoire de l’ancienne Régence, la possibilité de produire sur place cette matière première que la France importe à grand frais est au cœur des débats. Mais, malgré bien des tentatives, en Algérie d’abord puis en Afrique subsaharienne - en particulier avec l’aménagement des boucles du Niger -, jamais les colonies n’ont livré plus de 18% du coton transformé en France, encore reste-t-il à examiner à quel prix. Le constat est encore plus amer pour les autres fibres textiles : pour la laine comme pour la soie, l’apport colonial a été nul ou presque.

Certes, l’empire devient, dès la fin du XIXe siècle, un réservoir important de produits pour la métropole. Le détail de ses livraisons montre qu’à l’exception des phosphates, du caoutchouc et du bois, elles portent essentiellement sur des produits agricoles : arachides, cacao, café, riz, sucre de canne et vins.

La question qui se pose alors est de savoir si la domination coloniale offrait un avantage particulier. Elle mérite d’être examinée sous trois angles :

  • la rareté des produits concernés,
  • la sécurité de l’approvisionnement
  • et le coût moindre.

À nouveau, la réponse est chaque fois négative. Si elle l’avait voulu, la France aurait pu se fournir en arachides dans les Indes anglaises, en café au Brésil ou en Gold Coast, en sucre au Brésil ou à Cuba, en cacao en Gold Coast, en caoutchouc en Malaisie, et en phosphates aux Etats-Unis. Quant aux vins que l’Algérie et la Tunisie écoulaient, entièrement ou presque, en France, sauf pendant les années 1875-1890, ils n’étaient en rien indispensables à l’économie métropolitaine, l’Italie, l’Espagne, le Portugal pouvant livrer des produits similaires.

Ainsi, et contrairement aux espoirs des «colonistes», il n’y a jamais eu de complémentarité entre les besoins essentiels de l’industrie française et les importations en provenance des colonies, à l’exception des arachides, du phosphate et du caoutchouc.

L’expérience de la Première Guerre mondiale a, par ailleurs, montré que la France ne tirait, sur le plan commercial, aucun avantage stratégique à posséder un empire colonial. Malgré les très fortes contraintes imposées aux populations colonisées, qui ont entraîné nombre de disettes, voire de famines, les importations en provenance des colonies n’ont eu qu’un caractère marginal par rapport aux livraisons des Alliés ou des pays neutres et ont, de surcroît, fortement chuté, faute de navires en nombre suffisant, par rapport à l’avant-guerre.

Enfin, contrairement à bien des idées reçues, les productions coloniales n’ont jamais été achetées à vils prix. En 1961, une étude réalisée par le ministère des Finances pour évaluer les conséquences économiques et financières de l’indépendance de l’Algérie estime que le lien colonial eut «pour conséquence de faire payer par la France la plupart des exportations algériennes à des prix de soutien sensiblement supérieurs aux cours mondiaux» ; un surprix évalué à 68%.

Et ce qui est vrai pour l’Algérie l’est pour toutes les productions de l’empire : les bananes étaient payées 20% au-dessus des cours mondiaux, les oléagineux 32%, le caoutchouc 13%. Si le commerce des phosphates d’Afrique du Nord ne bénéficia d’aucun tarif privilégié, leur exploitation, en revanche, fut l’objet de nombreuses subventions (pour le transport et la manipulation en particulier) correspondant à une ristourne de 40% du prix du produit. Le pétrole algérien, découvert en 1956, n’échappa pas à cette règle.

Comme réservoir de produits, le principal élément positif de la domination coloniale a donc été de permettre à la France de régler ses achats en francs et d’économiser ainsi de précieuses devises.

 

Expo coloniale, La Rochelle, 1927
La Rochelle, Exposition coloniale, 1927

 

un client privilégié ?

Mais l’empire a été également, et tout précocement, un client privilégié, puisque sa part dans les exportations françaises est passée, entre 1913 et 1953, de 13,73% à 37%. De plus, face aux vicissitudes des marchés étrangers, le débouché colonial a joué un rôle stabilisateur : de 1880 à 1958, les exportations vers l’empire ont progressé, en francs constants, au rythme annuel moyen de 3,8%, alors que les ventes à destination de l’étranger ne s’accroissaient que de 1%.

Pendant la grande dépression des années 1930, la stabilité des exportations vers l’empire a également permis de compenser, mais pour parti seulement, l’effondrement des ventes à l’étranger. Le raisonnement en pourcentage ne doit pas, ici, tromper : si la part de l’empire dans les exportations est passée de 13% en 1928 à 27% en 1938, il ne faut pas y voir une croissance réelle des ventes, qui tendent plutôt à stagner, mais la conséquence de l’effondrement de celles destinées à l’étranger. Tous les secteurs d’activité, au demeurant, n’ont pas tiré parti de ce repli impérial d la même manière.

Pour certains l’empire a bien constitué une planche de salut face à la fermeture des débouchés étrangers. Ainsi, de 37 000 tonnes en 1928, les exportations de tissus de coton vers l’étranger s’effondrent-elles à 4 000 tonnes en 1938, tandis que celles à destination des colonies s’élèvent de 36 000 à 43 500 tonnes. Les tissus de soie ne bénéficient pas d’une telle aubaine. Certes, la part de l’empire, marginale en 1928, représente 18% des exportations en 1938. Mais, alors que la valeur des expéditions en direction de la Grande-Bretagne recule de 1 280 millions de francs en 1928 à 300 millions de francs dix ans plus tard, les ventes aux colonies n’atteignent pas, en 1938, 180 millions de francs.

Enfin, contrairement à une idée reçue, si le marché colonial a bien été un marché protégé, cette protection était loin d’être absolue. En 1938, à l’heure de «l’autarcie» triomphante, le tiers des tissus de coton, la moitié des machines et des automobiles importées par les colonies sont de provenance étrangère.

Compagnon des mauvais jours, le débouché colonial paraît conserver ce rôle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : en 1952, il absorbe 42,2% des exportations totales de la France (27,4% en 1938). En outre, le solde positif de la balance commerciale de la France avec la zone franc (240 milliards de francs en 1952) comble une partie du déficit des échanges avec l’étranger (410 milliards). Qui se soucie alors de savoir que cet excédent est en réalité financé par des transferts massifs de capitaux publics qui permettent aux territoires d’outre-mer d’équilibrer leur balance des paiements avec la métropole ?

À partir de 1952, le débouché colonial décroche inexorablement. Certes, il continue de s’accroître (plus 55,7% en francs courants entre 1952 et 1961) mais à un rythme bien moins soutenu que celui des marchés étrangers qui augmentent dans le même temps de 218%. Cet essoufflement affecte tous les secteurs d’activité.

L’empire, désormais, est devenu la béquille des branches d’activités incapables d’affronter la concurrence internationale et l’un des facteurs qui entravent la modernisation de l’économie française. Les secteurs dynamiques de l’économie ont, avant l’indépendance des territoires coloniaux, engagé avec succès la reconversion géographique de leurs échanges, si bien que les indépendances de l’Indochine, du Maroc et de la Tunisie, puis de l’Algérie, n’affectent pas la croissance globale des exportations françaises qui augmentent de 33% entre 1952 et 1957, et de 111% entre 1957 et 1963.

Preuve que si le capitalisme français s’est appuyé, de façon sectorielle ou ponctuelle, sur le débouché colonial, ce dernier ne lui était pas indispensable.

Les ventes aux colonies se font, généralement, à des cours supérieurs à ceux pratiqués à la «grande exportation». En 1938, le quintal de produit chimique est vendu 146 francs à l’étranger et 195 francs dans l’empire, les outils respectivement 288 et 390 francs.

En 1956, la balance nette des échanges entre la métropole et les colonies, du fait des surprix acquittés par ces dernières, dégage un solde de 273 millions de francs. Si certaines entreprises bénéficient de cette véritable aubaine, il faut rappeler que, pour une part croissante, les achats des colonies reposent sur des transferts de capitaux publics de métropole, comme le constate l’ancien directeur du Trésor, François Bloch-Lainé, dans son livre La Zone franc, publié cette année-là :

  • «Le système du pacte colonial, si critiqué depuis la guerre, s’est presque renversé au bénéfice des pays d’outre-mer. Désormais, ceux-ci importent beaucoup plus en provenance de la métropole qu’ils n’exportent vers elle. La différence […] est compensée par des transferts de capitaux, pour la plupart publics, qui sont effectués dans le sens métropole/outre-mer. [… Tout se passe comme si la France fournissait les francs métropolitains qui permettent à ses correspondants d’avoir une balance profondément déséquilibrée : ainsi s’opère, aux frais de la métropole, le développement économique de tous les pays d’outre-mer, sans exception».

 

Bloch-Lainé, La Zone franc, 1956, couv

 

des placements avantageux ?

Un dernier aspect reste à examiner : les colonies ont-elles constitué un lieu privilégié et particulièrement rémunérateur pour les investisseurs ? Avec près de deux milliards de francs d’investissement direct à la veille de la Première Guerre mondiale, l’empire colonial se classe déjà au tout premier rang parmi les lieux de l’investissement privé, derrière l’Amérique latine et la Russie, mais à égalité avec l’Espagne et loin devant l’empire Ottoman. En outre, les taux de profit des sociétés coloniales se révèlent supérieurs à ceux des sociétés exerçant leur activité en métropole ou à l’étranger.

Les années 1920 prolongent cette tendance : entre créations de nouvelles sociétés et appels de celles déjà existantes, ce sont 6 746,2 millions de francs qui sont placés dans l’empire, entre 1919 et 1929, soit 67,5% du total de l’investissement direct extérieur français de cette décennie. Quant aux profits, s’ils fléchissent légèrement, ils restent cependant à des niveaux élevés.

Il serait pourtant erroné de mesurer la rentabilité de l’investissement colonial à l’aune de ces seules données.

En effet, ce qui caractérise le placement de capitaux dans les colonies, c’est l’importance des risques encourus : sur les 469 sociétés coloniales étudiées par Jacques Marseille, 182, soit 38%, ont rapidement cessé d’exister, en particulier dans le secteur minier (53%), les sociétés agricoles et les plantations (46%), engloutissant ainsi les économies de nombreux épargnants. Cependant, si, au cours de la dépression économique des années 1930, nombre de petites entreprises coloniales disparaissent, les plus importantes parviennent à subsister et même à prospérer, à l’exception toutefois des sociétés minières et des sociétés commerciales affectées par l’effondrement des cours et/ou des ventes des matières premières.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le contraste est saisissant entre le dynamisme de la croissance métropolitaine et le déclin des affaires coloniales, malgré la poussée de l’investissement public.

Le rendement des capitaux investis dans l’empire s’effondre, alors même que l’État ne ménage pas ses efforts, sous forme d’aides directes ou par de multiples dégrèvements fiscaux pour encourager l’engagement outre-mer. Parallèlement au processus de décolonisation, et même, très souvent, le précédant, on assiste donc à un désengagement massif de l’investissement privé dans les colonies. Toutefois, au moins en Algérie, ce désengagement n’est pas généralisé : préparant l’indépendance prochaine, un certain nombre d’industriels, massivement soutenus par les pouvoirs publics - notamment dans le cadre du plan de Constantine - implantant des filiales dans le pays pour ne pas perdre totalement ce marché.

Si l’on suit le grand économiste et historien de l’économie Paul Bairoch, il n’est pas exclu que l’entreprise coloniale ait nui au développement économique de la France, plus qu’il ne l’aurait favorisé.

Et, comme pour les Pays-Bas qui ont connu une accélération de leur croissance après la disparition de leurs territoires ultramarins, la perte - si tant est que le mot soit approprié - de l’empire ne s’est pas accompagné des convulsions économiques et sociales annoncées par certains. Bien au contraire, elle a entraîné une accélération de la croissance. En queue de peloton des pays de l’OCDE jusqu’en 1962, la France en rejoint la tête après cette date, qui correspond, on le sait, à l’indépendance de l’Algérie…

 

Daniel Lefeuvre, notice «Une bonne affaire ?»,
in Dictionnaire de la France coloniale,
dir. Jean-Pierre Rioux,
Flammarion, 2007, p. 483-490.

Dictionnaire France coloniale, couv

 

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