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L'Écho d'Alger, 21-22 août 1955

 

Philippeville et l’après 20 août 1955

Contribution à l’histoire

de la fin de l’Algérie française

Michel MATHIOT


Ce texte préfigure un ouvrage à paraître. Il annonce les questions principales posées aux archives, aux témoignages, et qui seront développées dans une monographie micro-historique de Philippeville, ses quartiers, ses banlieues et ses habitants au moment du 20 août 1955.

Plus de quatre-cent-cinquante récits individuels d’époque ou actuels, plus de 12 000 feuillets d’archives sont utilisés. Certains présentent un caractère unique. Partir du terrain et d’une analyse fine des archives et des témoignages pour en déduire une histoire locale, c’est introduire le genre micro-historique dans l’histoire de la guerre d’Algérie. Il s’agit d’établir des faits, ce qui n’a pas été effectué sauf de manière partielle ou globale.

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enfants "européens", victimes des massacres du FLN

Au moyen d’informations longtemps demeurées secrètes ou non élaborées, il s’agit de compléter l’étude de Claire Mauss-Copeaux dans ses deux ouvrages et de montrer la logique politico-militaire qui, à un moment donné dans le creuset philippevillois, a permis que les événements se déroulent de cette manière, de poser la question des responsabilités de centaines de morts à Philippeville, mais également de l’évolution catastrophique du conflit. À cet effet nous ne ferons pas l’économie d’une étude historique de Philippeville en perspective sur l’année 1955.

Dans la nuit du 1er novembre 1954, les «événements» d’Algérie émettent leurs premiers soubresauts. L’Algérie commence une guerre avec d’un côté des armes de civils : police, gendarmerie, justice, juste ce qu’il faut de militaires en temps de paix, et quelques maquisards de l’autre. Elle a connu différents régimes politiques pour le compte d’une intelligentsia travailleuse et fière de ses racines, d’un petit peuple non moins laborieux et d’une volumineuse population indigène qui s’en remet à ses choix. Cet ensemble en équilibre instable avait survécu à divers soulèvements en cent-vingt-quatre ans. Depuis le 1er novembre, la rébellion dure tant bien que mal.

Philipeville panorama

Entre le massif de l’Edough au levant et celui de Collo au couchant, voici Philippeville, commune de près de 70 000 habitants sur la côte où Français musulmans et Européens se répartissent à égalité, à dominante européenne en ville. Bâtie sur les flancs d’un ravin nord/sud, la ville débouche sur l’étendue fertile de la plaine du Saf‑Saf. De part et d’autre se font face le Skikda, avec l’hôpital à l’Est, le Bou Yala avec la porte des Aures à l’Ouest, qui communique avec un autre ravin : le Beni-Melek où se blottissent des villas et, plus au fond, des fermes et des mechta.

Philipeville allées Barrot
Philipeville, allées Barrot

 

Vers le sud, une route prolongeant la rue Clemenceau conduit au stade municipal par les allées Barrot, une autre traverse en oblique le faubourg de L’Espérance et le Montplaisant vers Constantine. Un peu plus loin, le djebel Soubouyou forme un V entre les routes de Valée et de Saint‑Antoine, avec le cimetière musulman abandonné de Zef-Zef, la mechta des «Carrières Romaines» et des fermes européennes du même nom.

Philipeville rue Clemenceau

Vers l’Est, La plage de Jeanne-d’Arc s’étend sur plusieurs kilomètres jusqu’à la mine de fer d’El‑Alia où les ouvriers besognent dans un isolement total.

Philippeville Béni-Melek
Philippevile, le ravin des Beni-Melek

 

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Des événements graves sont en gestation, et vont se dérouler dans ce chef-lieu d’arrondissement dont le calme est largement perturbé depuis le début de l’année. De quels événements s’agit-il ? Des massacres, il va y en avoir. Oui, mais lesquels ? Quels ont été les ressorts de ces massacres ? Quels drames les habitants de Philippeville et de ses banlieues vont-ils vivre dans les rues, les maisons, les fermes et les mechta, dans leurs biens et dans leur chair ?

Plus que des faits qu’il faut établir dans toute leur dureté, ce sont des sentiments de peur, de revanche et de violence qu’il faut ne pas oublier, dans toute leur cruauté. Entre la «loi d’urgence» du 3 avril 1955 et le départ du gouverneur général Jacques Soustelle le 9 février 1956, "l’après 20 août" à Philippeville sert de catalyseur à la guerre et fournit, en quelque sorte, un passeport pour l’exode.

 

L’attaque

Le 20 août en début de matinée un barrage de feu est déclenché à proximité des «Carrières Romaines» par une patrouille de police, dépêchée sur renseignement au-devant de colonnes de «hors-la-loi» se dirigeant vers la ville avec armes et fûts d’essence. À la mi-journée, le restant de ces colonnes populaires pénètre dans la ville, venant de Valée, des «Carrières Romaines», et du Beni‑Melek par la porte des Aures et le Montplaisant.

Cette foule vient grossir les insurgés dissimulés dans des caves et précédemment infiltrés. Environ six-cent personnes munies de serpes, de couteaux, bâtons et divers instruments tranchants avancent, canalisés par des hommes du FLN en armes et en nombre plus restreint. La caserne Mangin aux portes de la ville et le bâtiment du commandant d’Armes, les commissariats de la police d’État et des Renseignements Généraux sont harcelés.

caserne Mangin 1956caserne Mangin en 1956, à Philippeville

La gendarmerie du Faubourg est attaquée, ainsi que les petites rues du quartier des Aures sur les hauteurs vers la vieille enceinte fortifiée. Des maisons sont assaillies, des voitures incendiées, des magasins pillés. Des dizaines de plaintes instruites en sous-préfecture permettent de reconstituer l’ambiance de cet après-midi. Les Européens surpris se jettent dans des abris, ou sont pris à partie, battus, blessés, voire tués dans la rue. L’armée, déjà alertée, mais dont les effectifs étaient ce jour-là réduits, riposte assez rapidement dès le début de l’après-midi, et fait feu dans un discernement relatif. En revanche, pour le passant ignorant la réalité la surprise est totale. La presse et les archives font état d’une progression des «actes de terrorisme» depuis le début de l’année. Mais entre les «accrochages» dans le djebel ou le harcèlement de fermes isolées, et l’attaque surprise d’une petite ville européenne, il y a – pour le commun des mortels - un fossé à imaginer.

Les foules musulmanes qui ne se sont pas échappées finissent par être stoppées, puis rassemblées. Pour d’autres, c’est un combat sans merci qui se livre jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il est de coutume de se livrer au dénombrement de victimes. Se battre sur des chiffres, les uns faibles et précis, les autres vagues et volumineux, n’est pas le but de cet article où nous les évoquerons en quantité relative. Nous traiterons ultérieurement cet aspect qui prendra en compte les victimes recensées de toute origine et statut social. Quelques morts dus aux attaques et à la riposte immédiate sont comptés parmi les Européens et les forces de l’ordre, plus d’une centaine chez les Français musulmans. L’hôpital recueille des victimes de toute origine, pris en charge par le personnel médical présent à Philippeville ce jour-là.

À la même heure plusieurs troupes FLN d’une quarantaine d’hommes prennent El‑Alia en tenaille, rejointes par des mineurs et villageois, formant une foule d’environ 500 personnes. Les Européens sont attaqués à l’arme blanche. Il y a des femmes et des enfants dans la rue et les maisons. Certains se réfugient, se barricadent, se terrent immobiles dans des remises, des buissons. Des enfants se font liquider sur place. Les destructions sont massives. Ici aussi, la population civile est attaquée par surprise. Des hommes affolés, ayant conservé par‑devers eux quelques armes, tirent et déclenchent une spirale infernale déjà bien engagée car, face à cette maigre défense, les assaillants ripostent en redoublant de sauvagerie, se livrent à des atrocités.

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atrocités commises par le FLN contre des enfants

Des femmes sont poignardées dans le dos, des hommes sortis de leur cache également. Les photos montrant des corps mutilés - particulièrement des enfants alignés sur la terre battue - prouvent la violence employée par les insurgés. Entre temps la troupe est intervenue grâce au directeur de la mine, "marathonien miraculé" arrivé au pas de course à travers bois et dunes au camp Pehau, centre d’instruction militaire à dix kilomètres sur la plage. Aidée de l’aviation, elle riposte en anéantissant les insurgés attardés sur le terrain, abandonnés par les maquisards en fuite. Le beau livre de témoignage de Louis Arti (1) restitue l’atmosphère et les sentiments des humains assiégés et terrorisés, ayant perdu trente-cinq de leurs proches.

Les pertes officielles et publiées pour le Nord‑Constantinois sont de soixante-et-onze Européens civils, vingt-et-un Français musulmans, trente-et-un des forces de l’ordre, et il serait intéressant de brosser un tableau de l’insurrection dans son ensemble car d’autres localités sont attaquées, et l’événement va affecter le destin de l’Algérie toute entière. Nous choisissons d’en décrire l’épicentre philippevillois, archétype des modes de violence outrancière, et d’essayer de les expliquer.

Roger Vétillard prépare la publication d’un livre faisant le tour de la question (2). Nous disposons à ce jour des informations fournies sur le Nord-Constantinois par l’enquête pionnière du journaliste Yves Courrières (3) et l’article fondateur de l’historien Charles-Robert Ageron (4) tous deux décédés, ainsi que de l’ouvrage novateur de Claire Mauss-Copeaux (5). Les autres auteurs n’ayant fait – sauf exception - que se recopier les uns les autres.

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cimetière de Philippeville

 

Les origines

Il est possible que les Français ne partagent pas avec leurs anciens compatriotes algériens le même système de décodage des événements, les mêmes valeurs de référence. L’indigène observe ses conditions de vie à travers le prisme de la richesse, de la justice et de la reconnaissance, et se repose sur ses élites et ses élus. Et c’est dans un précaire équilibre que vogue ce vaste vaisseau de ligne des Français musulmans – "une majorité rurale qui n’était pas en contact avec les Français" (6) - jusqu’à ce que certains, déçus de la politique, se mettent à la barre dans l’intention de donner, en ultime recours et dans la violence, un brutal coup de gouvernail.

Mais, la petite corvette des Européens n’est pas non plus épargnée par les alea de la politique. Le petit peuple pied-noir aussi se repose sur ses élites et ses élus. Il a ses problèmes et n’a la force de s’occuper de la «misère du monde». Tacitement, il consent - comme l’ont fait avant lui ses ancêtres - à cette Société où il vit. "L’Algérie, dans son fonctionnement quotidien, était faite pour [lui]" (7). Des écarts de niveau de vie et d’instruction, de responsabilité ou de justice, il en vit lui aussi. Il ne choisit pas un modèle de Société qui pourrait être différent.

16"Européens" d'Algérie (Oran)

Le Statut de l’Algérie a huit ans d’existence. Aux yeux des élites françaises musulmanes il reste "gangrenée" par l’injustice du «double collège» électoral : une voix européenne valait neuf voix indigènes. Depuis le début de l’année les «actes de terrorisme» ne cessent pas. Le législateur invente «l’état d’urgence» pour le constantinois. Pour être à même d’opposer à ces «actes de terrorisme» une riposte efficace, la loi donne pouvoir à la police et à l’armée pour régler rapidement des situations ordinairement examinées par des juges. D’autre part, aux «hors-la-loi» n’est pas reconnu le statut de combattant lorsqu’ils sont faits prisonniers. Enfin, la récente directive militaire sur la «responsabilité collective» entraîne inévitablement des injustices, en condamnant des populations innocentes de crimes, seraient-elles néanmoins sympathisantes du FLN.

En ce printemps 1955 la «rébellion» totalise quelques centaines d’hommes dans la Zone II de Constantine (future wilaya II), traqués par les paras de Ducourneau. La logistique des maquis n’est pas celle de l’armée française. Les fellagha sont sans bases ni nourriture, sans ressources ni armes et sans liaisons. C’est une caricature, mais il y a beaucoup de vrai.

La «révolution» s’essouffle. En face, le gouverneur Soustelle annonce des réformes. Des élites musulmanes dites modérées vont se voir proposer des discussions, danger majeur aux yeux des chefs FLN dont le but de guerre est l’indépendance. Les efforts déployés par ceux qui ont déclenché le 1er novembre ne sont pas reconnus internationalement. Et surtout manque l’adhésion du peuple indigène qui se montre indécis, effrayé et au mieux attentiste, et qui ne fournit pas le moteur essentiel à une guerre de maquis.

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Zighoud Youssef

C’est au chef de la Zone II, Zighoud Youssef, que revient l’élaboration de la stratégie : grossir les rangs en mobilisant le peuple, trouver gîte et nourriture, capter les ressources des paysans, chercher de l’armement, effrayer les «modérés», se donner un statut dans le concert des nations. Et avant tout, se mouvoir dans le bled "comme un poisson dans l’eau", en enrôlant une population à l’existence précaire et pouvant tout attendre de ceux qui se présentent comme ses sauveurs.

L’idée de base est qu’une bonne stratégie est une stratégie gagnante à long terme, devrait-elle imposer à court terme d’importants dégâts dans les deux camps : Provoquer une levée en masse aux yeux de tous en relançant un conflit qui se meurt, pour passer de «l’acte de terrorisme» à la «guerre de libération». Pour parachever son dessein politique, Zighoud fait coïncider les attaques avec le deuxième anniversaire de la déposition du Sultan du Maroc (20 août 1953). Enfin, il a peut-être répondu à un appel à l’aide des chefs de l’Aures pour détourner vers d’autres cibles les pilonnages de l’armée française, pilonnages constituant en eux-mêmes un appel à la violence.

Mais qu’est-ce que le 20 août ? Des «massacres» seulement ? Claire Mauss‑Copeaux défend la thèse de l’insurrection primant sur « les massacres ». Aucun des papiers saisis dans la sacoche de Zighoud Youssef le jour de sa mort en septembre 1956, et dont nous avons consulté une traduction retrouvée dans les archives, ne vient accuser ce dernier de massacres prémédités à finalité politique.

En attaquant non plus des fermes isolées, mais une ville européenne, l’A.L.N. de Zighoud Youssef a voulu montrer au monde qu’elle existait. Mais cette question de l’origine des massacres des Européens mérite de rester en discussion car a contrario dès le mois de juin 1955, alors que le chaudron commençait à bouillir, un rapport des RG de Constantine accrédite la thèse de la préméditation. Pour autant les autorités françaises, aveuglées, manipulés ou non par le FLN, vont reproduire de manière contre‑productive des erreurs déjà commises dix ans plus tôt.

 

Les ripostes

Il faut revenir à Philippeville, car «le 20 août», ce n’est pas le 20 seulement. Ce n’est pas non plus El-Alia seulement. Le «20 août» n’est pas terminé. Celui de Zighoud Youssef est fini. Celui des Français commence.

La riposte a consisté - on l’a vu - à essayer d’étouffer l’attaque en début de matinée : la mechta des «Carrières Romaines» a été neutralisée dès les premiers quarts d’heures. Puis dans les rues tous les efforts se sont portés sur les tireurs et les foules qui ne se s’étaient pas échappées. La caserne Mangin, le stade Cuttoli (le stade municipal), se remplissent sous surveillance militaire. Selon des témoignages des GMC chargés de prisonniers sillonnent les rues. Dans le stade municipal sont alignés les cadavres d’hommes tombés dans les combats de rue. Des camions transportent des prisonniers en direction du djebel Soubouyou qui domine le stade municipal.

À deux kilomètres de la route de Saint‑Antoine, un chemin mène au cimetière de Zef-Zef. Les hommes sont poussés le long des fosses creusées par le bulldozer de l’Ecole d’Agriculture et de Viticulture. À la vue des armes automatiques dirigées vers eux, ils meurent - eux aussi - dans des hurlements de terreur, semblables - dans le même malheur - aux victimes d’El‑Alia. La vulgate mémorielle conserve le stade municipal comme lieu emblématique d’exécutions sommaires et de charnier. Est-ce la réalité ? Aucune source ne le mentionne, contrairement à Zef-Zef. Paul Aussaresses ne valide d’exécutions ni sur le stade ni à Zef-Zef, mais reconnaît la création de la fosse.

À part ses confessions il n’est jusqu’à présent fait mention d’aucune archive détaillant les pertes. Des sources d’époque restées secrètes permettent d’approcher la réalité, de se mettre dans la peau des hauts décideurs de l’époque. Pour l’ensemble du Nord‑Constantinois les historiens se contentent avec dépit d’une "fourchette" de mille-deux-cent soixante-treize (chiffre officiel) à douze mille (chiffre du FLN). Il y eut à Philippeville et sa banlieue cinq cent tués en tout, avec des femmes et des enfants. La description de la mechta martyre faite par le reporter du MONDE, qui a fait l’objet d’une polémique sur laquelle nous ferons la clarté, est aussi éloquente que celle des rescapés d’El-Alia. Elle a le mérite d’exister et d’avoir provoqué le lever d’un voile. Pour autant, les faits révélés grâce à sa présence ainsi que celle de l’envoyé spécial de l’Humanité n’ont pas été retenus par la postérité. Le nombre, la qualité des victimes de la mechta et les circonstances de sa destruction ne sont pas publiés, mais ils seront approchés à l’aide de l’extraordinaire capacité d’archivage de l’administration française.

Au Beni-Melek, la mechta de la Prise d’eau est détruite le 23 et tous les hommes sont enlevés sans espoir de retour. À la Cité Indigène au Faubourg, des dizaines d’habitations sont incendiées. Avec les «Carrières Romaines», ce sont les lieux authentiques de la répression touchant les habitations, leur contenu et leurs occupants : des baraques en dur, des gourbis avec le mobilier, les effets et objets personnels, l’argent et les papiers, ainsi que les réserves alimentaires sont détruits.

Des plaintes évoquent des fusillades mortelles et des enlèvements. Notre monographie s’attachera à entrer pour la première fois dans le détail de cette micro-histoire qui a touché plusieurs dizaines de familles nommément désignées, soit plusieurs centaines de personnes. Entre-temps, c’est dans une atmosphère délétère, mélange de désespoir, de terreur, de ressentiment et de menace que se déroulent le 23 les obsèques européennes devant le cimetière de Philippeville. On n’a pas retrouvé à ce jour et à notre connaissance de récit faisant état d’enterrement des morts indigènes du 20 août.

Du côté d’El-Alia, les reporters de presse n’ont pas laissé de trace. Le gendarme de la brigade des recherches de Philippeville a immortalisé les corps massacrés dans des photos universellement connues. Hormis ces photos les archives sont pour le moment muettes et les sources jusqu’alors utilisées sont exclusivement orales. Mais des rapports inexploités et des archives privées vont permettre de compléter les analyses de Claire Mauss-Copeaux. La découverte de charniers à Filfila et les allusions de l’ancien commandant Aussaresses tendent à attester le scénario de représailles, officiellement autorisées - il faut le rappeler - par l’état d’urgence. Il y eut à El-Alia de deux-cent à trois-cent tués (dont une soixantaine de prisonniers exécutés dans la foulée et une centaine quelques jours plus tard).

Philippeville en 1950
Philippeville en 1950

La poursuite du «nettoyage» n’est pas terminée dans la région. Les opérations de répression dans le Nord‑Constantinois, liées aux événements du 20 août, sont supposées prendre fin vers le 28, si l’on se réfère à une directive sibylline du général Lavaud en date du 26 : «[…] toute action de représailles y compris aérienne risquant mettre en cause vie femmes et enfants sera soumise à décision personnelle général commandant division» (9). Avant cette date les militaires avaient les mains libres. Nous appuyant sur des sources restées secrètes, nous réfléchissons au déroulement du processus de décision dans l’esprit du gouverneur général Soustelle et des généraux de l’état-major entre le 20 et le 26 août. Nous aboutirons à une répartition plus juste des responsabilités que celle ayant habituellement cours dans les écrits sur le 20 août.

Poser des chiffres disponibles et mettre à plat les responsabilités, c’est permettre une petite avancée de l’Histoire, une fin de deuil pour les familles des victimes innocentes et oubliées, et tous les exilés de cette guerre. Plus qu’une journée, le 20 août c’est une semaine. Plus qu’une mine, c’est une ville. Plus qu’un mort, c’est dix morts. Le 20 août est un marqueur essentiel de la guerre en Algérie. On ne peut évoquer les enfants et les femmes égorgés d’El-Alia sans connaître les femmes et les enfants exécutés des «Carrières Romaines» ; les mineurs abattus sans les paysans fusillés de Zef‑ZEF ni les hommes disparus de la Prise d’eau, dont les familles attendent toujours l’acte de décès.

Car si les égorgés ont droit à notre compassion, les fusillés ont droit à la vérité. Les balles des FM français, pas plus que les autres, ne savent faire de différence entre les innocents et les autres. La presse a rendu compte en février et mars 1958 de quinze condamnations à mort sur quarante-quatre prévenus par le tribunal militaire. Le rapport du légiste reconnu erroné, et, plaidant les aveux obtenus sous la torture, les avocats obtinrent le renvoi en cassation. Le jugement du 1er décembre 1958 a maintenu deux condamnations, commuées plus tard en réclusion. Aux yeux de la justice, les «tueurs d’El-Alia» n’en étaient pas.

La semaine du 20 août, ce sont des massacres à analyser ensemble, en perspective historique. Celui d’El-Alia, les fellagha n’ont pas su l’éviter. Celui de Philippeville les Français non plus. La violence est toujours idiote. L’Algérie n’a-t-elle été «soldée» par les Français eux-mêmes ? Les uns depuis des décennies par égoïsme et négligence, les autres depuis cette semaine du 20 août par absence de maturité politique ? L’envoi du contingent et l’élargissement de l’état d’urgence firent le reste. En septembre, les élus du deuxième Collège quittèrent la séance à l’Assemblée Algérienne, estimant ne plus être en mesure de représenter la République aux yeux de leurs mandataires. La violence politique s’empare désormais de la partie la plus massive de la population d’Algérie. Dans la «motion des 61» - soixante-et-uns élus indigènes protestataires - est inscrit «l’exode» de 1962. Dans l’intervalle, tout fut péripétie, sanglante, coûteuse et inutile.

 

Michel MATHIOT
20 août 2011

 

1 - Louis Arti, EL HALIA, Comp’act, 1997.
2 - Roger Vétillars, Le 20 août 1955, D’El Halia à Aïn Abid, Constantine et Philippeville : un tournant dans la guerre d’Algérie, ouvrage à paraître en 2012 aux éditions Riveneuve
3 - Yves Courrières, La Guerre d’Algérie, T2, Le temps des léopards, 1969.
4 - Ch.-Robert Ageron, « L’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois. De la résistance armée à la guerre du peuple », in La guerre d’Algérie des Algérien, 1954-1962, A. Colin, 1997.
5 - Claire Mauss-Copeaux, Algérie, 20 août 1955, Insurrection, répression, massacres, Payot, 2011. Voir également notre critique dans Etudes Coloniales du 4 août 2011.
6 - Mohammed Harbi, El Watan, 26 mai 2011, cité dans LDH Toulon, Les deux rives de la Méditerranée, 30 mai 2011.
7 - M. HARBI, op. cit.
8 - « […] les séparatistes espèrent qu’une répression ‘’sévère et aveugle’’ s’ensuivra et qu’ils pourront, grâce à la complicité du Parti Communiste et d’une certaine presse métropolitaine ‘’monter l’affaire en épingle’’ sur le plan international […] » (ANOM, Préfecture de Constantine, 93 5Q/228, Police des Renseignement Généraux, Constantine, 8 juin 1955).
9 - ANOM 93/424, 93/177, ainsi que Cl. Mauss-Copeaux, Appelés en Algérie, La parole confisquée, Paris, Hachette, 1998, p. 175.

 

 Philippeville quartier arabe
Philippeville, quartier arabe, carte postale ancienne postée en 1905

 

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