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Philippe Bouvard à Si Kaddour ben Ghabrit :

"merci d'avoir fait libérer mon père"

 

À l’occasion de la sortie du film “les hommes libres”, le célèbre journaliste révèle que son père adoptif fut sauvé par le recteur de la mosquée de paris. Il ne l’a jamais oublié.

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«Enfant, j’ai bien connu ce Si Kaddour Ben Ghabrit que, dans “Les Hommes libres”, Michaël Lonsdale campe magistralement. Ce recteur de la mosquée de Paris avait fasciné ma mère par sa culture et son œcuménisme avant de réussir à faire libérer mon père adoptif, arrêté par les Allemands. Je n’ai jamais oublié la bonté rayonnante de ce saint homme, haut dignitaire religieux qui ne se souciait jamais de la religion de ceux qu’il secourait.»

En quelques lignes, bouclant son bloc-notes hebdomadaire, Philippe Bouvard a revivifié une page enfouie de son passé. Il se réfère au film d’Ismaël Ferroukhi, actuellement à l’affiche, retraçant le sauvetage de nombreux juifs par le recteur de la grande mosquée, à la barbe des nazis, sans distinction de race ou d’origine. Il s’est donc trouvé dans le Paris vert-de-gris des hommes courageux, musulmans à la hauteur des circonstances, prêts à prendre des risques, pour aider leurs “frères”. L’exhumation de cet exemple de vrai courage par le cinéma met du baume au cœur. Philippe Bouvard, bientôt 82 ans, a, par un de ces accidents de l’Histoire, été le témoin direct de cette aide décisive. Bouvard a connu l’exode. Bouvard n’est pas un ingrat. Il a de la mémoire. Il témoigne. «Cette histoire m’est revenue en tête grâce au film. Je n’y avais plus songé depuis des années. Mais elle perdurait en moi. Car ce nom n’est pas commun.

En fait, tous les deux mois, ma mère m’emmenait à la Mosquée de Paris pour prendre le thé à la menthe et dialoguer avec le recteur. J’avais 10, 11 ans. C’était mon premier vrai dépaysement. Parce que je découvrais un chef-d’œuvre de l’architecture arabe, intérieur et extérieur. Tout respirait le calme et l’exotisme. Et puis sa façon de s’habiller m’impressionnait. Il portait une djellaba et sa tête était couverte, je n’en voyais qu’une petite partie.» «J’avais le sentiment d’avoir rencontré le Bon Dieu».

Le Bouvard enfant n’en croit pas ses yeux. Il regarde, absorbe la scène devenue indélébile. Et garde du saint homme une image précise. «Il était en parfait équilibre sur les deux cultures, grand connaisseur du Coran et de la littérature française du XIXe siècle. Il était d’une courtoisie extrême. Je ne savais pas que, 70 ans plus tard, le cinéma lui rendrait justice. Et pour ma part, au sortir de ces visites régulières, j’avais le sentiment d’avoir rencontré le bon Dieu !»

Le père adoptif de Philippe Bouvard est tailleur pour hommes en appartement, faubourg Montmartre. Résistant de la première heure, il a monté une filière pour rhabiller en civil les déserteurs allemands. «Un jour, il est arrêté, non pas comme juif, mais comme résistant, reprend Bouvard. Ma mère, qui ne connaissait personne, s’adresse alors au recteur, le seul homme influent de son entourage. Elle lui a demandé son aide et il la lui a accordée pleinement. Il a joué un peu le même rôle que ces consuls et diplomates qui firent libérer des juifs dans leur pays. Normal, à l’époque, on ne discernait aucune hostilité entre juifs et arabes.»

Son père adoptif fut libéré et se fit oublier jusqu’à la fin de la guerre. Il vécut encore 25 ans et reçut la médaille de la Résistance. «On en parlait en famille», se souvient Bouvard. Quant au vrai père biologique de Bouvard, catholique français, il brilla par son absence : «Il a disparu le jour de l’accouchement de votre serviteur, avec argent et bijoux. Je l’ai revu 23 ans plus tard. J’étais au “Figaro”. On m’appelle : – Monsieur Bouvard, quelqu’un veut vous voir pour affaire de famille. «Faites monter.» – Bonjour, je suis votre père. «Vous y avez mis le temps», ai-je répondu. «En fait, imprimeur au Maroc, il pensait vendre du papier au journal qui m’employait. On en est restés là. Je ne l’ai jamais revu. Mon vrai père est mon père adoptif, celui qui m’a élevé.»

La famille Bouvard suivit la route de l’exode en 1940 comme ces milliers de Français transbahutés dans un pays en déroute. Elle ne remonta à Paris qu’en 1945. «J’ai connu dix, douze résidences, La Baule, Limoges, Le Loiret, le Midi. On était comme des oiseaux sur la branche.» Que conserve-t-il de cette période ? L’esprit clair, il chronique ses propres sentiments : «Comme la plupart des gens de cette génération qui ont connu la guerre, à savoir la peur de manquer, une colère non apaisée contre les responsables de la Shoah, qui fait que je ne me sens pas très Européen.»

Dimanche 16 Octobre 2011, 11h29 - par MEEUS, BERNARD
source
article signalé par Benjamin Stora. Merci.

 

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