Diapositive2



sur la méthodologie et la déontologie

de l'historien.

retour sur le 17 octobre 1961

Jean-Paul BRUNET

Initialement paru dans la revue Commentaire (été 2008, vol. 31, n° 122), cet article est reproduit ici avec l'accord de cette publication et un titre rectifié. En effet, à la suite d'un dysfonctionnement, les titre et sous-titre originels de l'article avaient été malencontreusement modifiés. Il fallait lire : "Sur la méthodologie et la déontologie de l'historien. Retour sur le 17 octobre 1961". Il s'agit d'une lecture critique de l'ouvrage de Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la mémoire et la terreur d'État (Tallandier, 2008). Études Coloniales

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Depuis quelques années, la répression menée par la police parisienne, le 17 octobre 1961, contre la manifestation des Algériens du FLN, fait l’objet de controverses. Pourtant les auteurs qui ont écrit sur cette affaire s’accordent sur un point capital : l’ampleur et la violence de cette répression. Le livre que j’ai consacré à ce drame il y a plusieurs années atteste amplement cette sauvagerie (1).

J’ai insisté sur «l’engrenage infernal» qui s’était mis en place : victimes d’attentats quasi permanents de la part du FLN (47 tués, 140 blessés en total cumulé), les policiers parisiens, gangrenés par le racisme, ne faisaient plus de distinction entre Nord-Africains et FLN. Ils crurent tenir leur vengeance le 17 octobre 1961. Ce soir-là, la Fédération de France du FLN avait ordonné à tous les Algériens de la région parisienne de descendre dans la rue pour manifester de façon pacifique leur opposition au couvre-feu que le préfet de police Maurice Papon venait de décréter à l’égard des Nord-Africains. Inadmissible en droit, ce couvre-feu avait pour but de priver le FLN d’oxygène, ainsi que de mettre un terme aux assassinats répétés qu’il commettait à l’encontre des Algériens qui refusaient sa tutelle (2).



faire le point sur les controverses

Sur quoi portent les controverses ? Sur des points comme la valeur des sources policières, qui pour certains seraient de nature «douteuse», et sur le nombre de morts : on estime parfois que l’évaluation à laquelle je suis parvenu de plusieurs dizaines (de 30 à 50, en comptant large (3)), minimiserait la responsabilité de Maurice Papon… La parution d’une étude de deux auteurs britanniques fournit l’occasion de faire le point sur ce drame d’octobre 1961, en revenant sur la méthodologie et la déontologie dont l’historien ne saurait se départir (4).

9782847344912Tout au long de leur livre, J. House et N. Macmaster émettent les critiques les plus nettes à l’égard des archives policières, qui seraient «falsifiées» dans leur constitution même  et qui semblent rendre impossible à l’historien la tâche «de découvrir la vérité» (p. 143). Étonnante assertion, car y a-t-il des archives qui ne portent pas la marque du milieu qui les a produites, avec ses a priori voire ses «falsifications» ?

J’ai par exemple montré que les rapports de l’Inspection générale des Services (IGS) conservés aux Archives de la préfecture de police de Paris (APP) révèlent une partialité qui confine au cynisme et qu’en ce qui concerne les sévices à l’égard des Algériens, il existait une connivence générale du monde policier. Mais l’IGS avait aussi parfois beau jeu de démonter les dossiers de plainte déposés par les avocats du FLN : certaines de ces plaintes ont été «arrangées» et regroupent des griefs envers la police qui ont été avancés en diverses circonstances par des plaignants différents. Dans ce combat qui touchait aussi la propagande et la contre-propagande, tous les coups étaient permis. En tout cas, minimisés ou maximisés, ces dossiers doivent être utilisés après une critique adéquate.


Un autre exemple montre l’information dont peut être riche un document de police : Maurice Legay, directeur général de la police municipale, lance à ses services, dans la nuit du 17 au 18 octobre, à 1 h 50,  l’ordre de lui faire connaître pour 4 heures le nombre de Nord-Africains tués, blessés et arrêtés lors de la manifestation. Les chiffres détaillés qui arrivent sont les suivants : 2 morts [un 3e va s’y ajouter très vite], 1.200 blessés et 11.538 détenus. Des morts ont-ils été dissimulés par les services de district ?

Tout un faisceau d’arguments laisse à penser qu’il n’en a rien été : depuis longtemps la culture policière rejetait toute dissimulation de cadavre ; des responsables de police alors en poste et dont la parole n’est pas suspecte (tels les commissaires Jacques Delarue et Paul Roux (5)) affirment que jamais un officier de police n’aurait couvert de pareils agissements et que c’eût été d’ailleurs une faute extrême
et un motif de révocation. Ensuite, les policiers du rang étaient censés s’être fait attaquer par les manifestants, et tout l’appareil de l’État, depuis arton226le général de Gaulle jusqu’au préfet, considérait qu’il était du devoir de la police d’empêcher une manifestation susceptible de faire évoluer au détriment de la France le rapport de force qui l’opposait au FLN. Enfin aucun autre document ne laisse apparaître la moindre contradiction avec les réponses faites au directeur de la police municipale. Nous pouvons donc tenir les chiffres avancés pour authentiques. À une importante réserve près : les chiffres des morts, des blessés et des détenus reflètent la situation enregistrée à quatre heures du matin, ce qui n’exclut en rien que d’autres morts et surtout d’autres blessés ne viennent s’y ajouter.


au sujet de la disqualification des sources policières

J. House et N. Macmaster, qui ne pratiquent guère ce type de raisonnement méthodologique, préfèrent disqualifier les sources policières. Ils me reprochent en outre d’accorder plus de crédibilité aux archives officielles et à la parole d’anciens  commissaires de police qu’au témoignage d’Algériens et de militants anticolonialistes. Relevons au passage que ces deux auteurs ne recourent jamais aux sources orales et qu’ils procèdent souvent à des empilements de références non recoupées qui, pour un historien, n’ont  jamais fait des vérités.

Parfois même (cf. p. 170-171), ils considèrent des faits comme établis, alors qu’ils ne reposent que sur une référence unique et fort douteuse (6). Par ailleurs, sans en apporter la moindre preuve, J. House et N. Macmaster croient pouvoir affirmer que la police s’est livrée, durant quelque huit semaines, à partir du 29 août 1961, à des «assassinats de masse» sur la population algérienne, dont les 17 et 18 octobre auraient été «un pic plus visible» (p. 142) ; qu’il n’y avait pas alors d’ «assassinats fratricides» dans cette communauté et que «le chiffre de 108 à 121 morts reflète  quasi intégralement les violences policières» (p. 210-211) (7).


Tout cela est pur produit de l'imagination. Car nos auteurs gardent un silence total sur une source capitale, que j’ai abondamment utilisée et discutée, les dossiers de procédure de la police judiciaire. Sans doute est-ce à cette documentation énorme qu’ils font allusion en glissant, de façon bien légère, qu’il faudrait, pour exploiter les archives relatives au 17 octobre, «toute une équipe de chercheurs, plusieurs années de travail et une base de données informatique» (p. 205).

Rappelons ce que sont les procédures judiciaires. Ouvertes en principe après toute mort suspecte ou toute tentative d’homicide suivie du dépôt d’une plainte, elles sont instruites avec la méthode et la méticulosité de professionnels. Bien entendu, il ne convient pas d’en accepter les conclusions sans une critique méthodique, mais on ne saurait les écarter sans examen, car ce ne sont en rien des ragots de police. Elles contiennent les procès-verbaux d’audition des membres de la famille de chaque victime, de son entourage professionnel, de ses amis, de son voisinage. Ces procès-verbaux sont sans doute recueillis par des policiers et rédigés en langage policier, mais dans le cadre d’enquêtes qui restent sous la responsabilité d’un juge d’instruction, où le travail est codifié par une longue pratique administrative et encadré par une hiérarchie tout à fait différente de celle de la police municipale (8).



des victimes qui ne furent pas toujours

celles de la police parisienne

En faisant mon travail d’historien, c’est-à-dire en effectuant la critique méthodique de cette source (j’y ai trouvé et j’ai souligné dans mon livre des cas de partialité patente), il m’a semblé certain que de nombreux cadavres de Nord-Africains, parmi les 140 qui ont été enregistrés à l’Institut médico-légal en septembre et en octobre 1961, n’ont aucun rapport avec la police parisienne.

Certains sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement national algérien, de «traîtres» divers refusant d’obéir aux directives du FLN-: anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de le rejoindre ; Algériens n’acceptant pas de payer la capitation mensuelle exigée par le Front ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige, etc. Tout cela, je l’ai longuement écrit et argumenté. Or sur ce point J. House et N. Macmaster restent d’un mutisme absolu. Non seulement il ne glissent aucune allusion à ce que j’ai cru établir, mais ils font comme si la source n’existait pas ! Pourquoi donc – c’était le moins qu’on pouvait leur demander – n’ont-ils pas au moins cherché à consulter par sondage tel ou tel dossier de police judiciaire, afin de vérifier ce que j’avais avancé ?


on attend leurs preuves

Sur cette pente glissante, nos auteurs ne s’arrêtent pas en chemin. J’avais souligné l’importance de la «violence périphérique» en considérant comme vraisemblable qu’au cours des mois de septembre et surtout d’octobre 1961, nombre d’Algériens avaient été victimes d’équipes de policiers et parfois de civils, les premiers agissant soit en service, soit dans le cadre d’équipes de «parapoliciers» qui entendaient pratiquer elles-mêmes une manière de justice distributive. House et Macmaster (p. 217) me reprochent à cet égard d’avoir exonéré en partie «la préfecture de police de la responsabilité des meurtres», car pour eux, c’était la préfecture qui actionnait ces commandos… On attend leurs preuves.

En outre à leurs yeux, des Algériens tués par la police ont  probablement été «enterrés en secret par des amis et des proches» (p. 157) – hormis peut-être quelques cas extrêmes, on voit mal comment dans un pays démocratique cette éventualité aurait pu se produire et comment, après presque un demi-siècle, des restes humains n’aient pas été retrouvés. Des cadavres d’Algériens auraient aussi pu dériver sur la Seine et se perdre à jamais, hypothèse dont j’ai montré l’aspect invraisemblable… (9)


Dans ces conditions, après une «histoire» écrite de la sorte, les deux cents autres pages sur «Octobre et sa mémoire revisités», titre de la deuxième partie de l'ouvrage, ne reposent-elles pas sur une base fragile-? Une attitude de «politiquement correct» a pu naguère encourager des auteurs de divers horizons à pratiquer une telle dénaturation de l’histoire. Mais la réalité de la répression policière d’octobre 1961 a été assez terrible pour qu’on évite de tomber dans des exagérations outrancières. Sur ce sujet, les jeunes historiens ont encore devant eux de nombreux travaux à mener. Il est à souhaiter qu’ils le fassent avec la méthodologie et la déontologie spécifiques à notre science.

Jean-Paul Brunet, Professeur émérite à l’Université Paris-IV
ancien directeur du Département d’histoire de l’École normale supérieure

9782080676917FS

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(1) Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Flammarion, 1999. Dans Charonne. Lumières sur une tragédie, Flammarion, 2003, j’ai consacré les deux premiers chapitres à faire le point sur ce sujet.
(2) François Maspero écrit que la Fédération de France du FLN a manipulé la population algérienne que, pour des raisons purement politiques, elle a exposée sciemment à des risques tragiques (postface à Paulette Péju, Ratonnades à Paris, La Découverte, 2000, p. 199).
(3) À l’issue d’une analyse nominale, je distingue 13 cas «certains ou quasi-certains» de décès dus à la répression policière (dont plusieurs blessés décédés par la suite), 8 cas vraisemblables et 4 probables – d’autres décès sont à attribuer à la «violence périphérique», due à des policiers ou à des civils, et qui a largement débordé le «17 octobre».
(4) Jim House and Neil Macmaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur et la mémoire, Tallandier, 2008.
(5) Jacques Delarue est devenu l’historien et le témoin bien connu ; homme de gauche, Paul Roux  fut Directeur général des RG en 1981, puis préfet – il a ensuite exercé les fonctions bénévoles d’expert auprès de la Ligue des Droits de l’homme. D’autres témoignages vont dans le même sens.
(6) Parmi leurs erreurs «annexes», Debré, Frey et Papon sont d’emblée  qualifiés d’«ultras» (p. 20)... Un peu plus loin (p. 131), en affirmant qu’à partir du 5 septembre «plus de cinq cents hommes» allaient être «arrêtés chaque jour, contrôlés au CIV et, dans quelques cas, internés dans des camps ou déportés en Algérie», ils confondent contrôles d’identité et arrestations.
(7) Il s’agit des cadavres de Nord-Africains passés par l’Institut médico-légal – on s’interroge sur le sens de l’expression «quasi intégralement».
(8) Les originaux de cette source devraient se trouver aux Archives du ministère de la Justice. Ce sont les doubles qui avaient été conservés quai des Orfèvres, et qui ont été versés aux APP il y a quelque trois ans.
(9) Les auteurs connaissent l’existence du barrage de Suresnes, dont ils tiennent compte dans leur «argumentation», mais pas celle de celui de Bezons. Sur ce point, voir Charonne, p. 30-31.

9782080683410FS


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