jeudi 26 juin 2008

le vocabulaire usuel de la politique coloniale (Henri Brunschwig)

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Colonisation, décolonisation :

essai sur le vocabulaire usuel de 

la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)


I

[colonisation]

Les vocables politiques s'usent vite et leur sens varie selon les temps et les lieux. Le même mot n'a pas, aujourd'hui, le même sens dans la Gauche des étudiants africains ou métropolitains qui se rencontrent dans nos facultés. L'Africain, par exemple, associe nationalisme, marxisme et christianisme alors que l'Européen considère en général ces termes comme antinomiques. Préciser le vocabulaire usuel de la colonisation serait, sans doute, faciliter le dialogue qui se poursuit entre Européens et Africains et l'empêcher de devenir un dialogue de sourds.

Le terme le plus général et le plus ambigu est celui même de "colonisation". Son sens étymologique, auquel il conviendrait de revenir, est cependant clair. Les colons sont ceux qui s'expatrient pour aller cultiver des terres vacantes. Ils forment des colonies qui restent en rapports plus ou moins étroits avec la métropole. Ainsi, Richelieu, dans sa déclaration aux greffes de l'Amirauté de 1628, pouvait-il conseiller "l'établissement d'une colonie aux naturels français catholiques de l'un et l'autre sexe". Les colons apportaient avec eux les institutions de leur pays. Ils fondaient véritablement, outre-mer, des provinces ou des villes justement dénommées Nouvelle-Angleterre, Nouvelle-Espagne ou Nouvelle-Castille, Nouvelle-Amsterdam, New-York ou Nouvelle-Orléans. Lescarbot publia en 1609 la première histoire de la colonisation française sous le titre de Histoire de la Nouvelle-France.

Ces colonies, cependant, n'étaient pas les seuls établissements européens outre-mer. Les commerçants et les armateurs entretenaient depuis longtemps des agents, nommés "facteurs", dans les ports lointains où se concentraient des produits particulièrement recherchés, comme les épices, les fourrures, les harengs. Mais les comptoirs de Gênes en Mer Noire, de Venise en Syrie et en Égypte, de la Hanse à Novgorod ou à Bergen, n'étaient pas des colonies. Les facteurs, les consuls ou les marins qui s'y rendaient n'y faisaient pas souche. Ils rentraient chez eux après avoir accompli leur stage. Ils ne cultivaient pas la terre et ne s'aventuraient pas au-delà des étroites limites de leur "factorerie", comme on disait au XVe siècle, ou "factorie" selon la graphie simplifiée du XVIe siècle.

factorerie_de_Tarfaya
factorerie de Tarfaya (cap Juby, Maroc) vers 1882 (source)

Ces factories étaient des comptoirs qui se livraient exclusivement au commerce. On les a, par la suite, assimilés aux colonies. Cette confusion s'explique par le fait que la réglementation mercantiliste du XVIIe siècle, qui interdit à tous les sujets d'outre-mer de fabriquer des produits industriels et qui monopolisa le commerce au profit des métropoles, s'applique aussi bien aux colonies qu'aux factories.

Le caractère propre du commerce mercantiliste était de laisser un bénéfice au commerçant. La courbe des valeurs importées des comptoirs et des colonies était donc constamment supérieure à celle des valeurs exportées. Les investissements destinés à fréter le bateau, à solder l'équipage, à entretenir le comptoir étaient en général à court terme. Les associés à ce commerce ne s'engageaient que pour quelques mois ou quelques années.

Quand la dénomination de colonies tendit à se généraliser, on recourut, en Angleterre d'abord, en France vers le milieu du XVIIIe siècle, au terme de "plantation" ; "planteur" fut alors souvent synonyme de "colon".

Si nous revenons à une terminologie rigoureuse, nous constatons qu'il n'est pratiquement pas de colonisation en Afrique sous l'Ancien régime. Les seules et rares exceptions seraient les établissements insulaires des Canaries, de San Thomé dès le XVIe siècle et ceux des Mascareignes au XVIIIe. On pourrait discuter sur le caractère colonial de Saint-Louis du Sénégal. Enfin, l'établissement incontestablement colonial fondé par Van Riebeek au Cap en 1652, donna naissance au peuple Boer.


II

[colonie humanitaire - protectorat]

Pendant la période libérale du XIXe siècle, l'Afrique traditionnelle, l'Afrique des comptoirs et de la traite de noirs, connut deux sortes d'établissements nouveaux : les colonies humanitaires et les protectorats. Ce fut bien une "colonie de la Couronne" que la Chambre des Communes créa lorsqu'elle reprit en 1807 les installations de la Compagnie à charte fondée vingt ans auparavant, sans visées mercantiles. La région devait continuer à accueillir les anciens esclaves émancipés ou affranchis. Ils y cultivaient la terre et y favorisaient un commerce qui devint peu à peu rentable. Freetown fut le point d'attache indispensable aux bateaux de croisière que la Grande-Bretagne entretient pendant toute cette période pour empêcher la traite.

Ce fut donc une colonie, mais de population noire, une Nouvelle-Angleterre, puisque les missionnaires et les administrateurs y implantèrent la civilisation britannique, mais de couleur. Elle reçut les institutions coloniales classiques, le gouverneur, le secrétaire général, le procureur général, le trésorier, le conseil exécutif et le conseil législatif où les indigènes furent bientôt représentés.

Sierra_Leone_Company
annonce au sujet de l'établissement de
Néo-Écossais noirs en Sierra Leone,
2 août 1791 (source)

D'autres colonies - Gambie, Gold Coast, Lagos, Natal - naquirent des mêmes préoccupations, plus ou moins humanitaires et commerciales, mais toujours différentes des factories qui n'étaient que des établissements de commerce et ne grevaient pas le budget métropolitain.

Les Français tentèrent également de transformer leurs comptoirs du Sénégal en plantations. Mais leur présence en Afrique répondit davantage à leur besoin de prestige qu'au souci réel de régénérer les indigènes. Certaines maisons de commerce s'intéressèrent sans doute à l'huile de palme, dont l'utilisation se développa en Europe après 1830. Mais ce fut surtout le désir de s'affirmer face à sa rivale anglaise qui incita la jeune Marine Française à fonder des établissements nouveaux sur le Golfe de Guinée, à Madagascar et aux Comores. Ces établissements firent des "protectorats".

Les officiers de marine, le capitaine de Bouët-Willommetz ou le contre-amiral de Helle ne se posèrent sans doute pas beaucoup de questions lorsqu'ils signèrent avec les petits souverains gabonais ou sakalaves des traités de protectorat. Ils ignoraient peut-être même l'existence du "protectorat-sauvegarde". On appelait ainsi, sous l'Ancien régime, l'accord entre un État fort et un État faible, auquel le premier garantissait sa sécurité, sans pour autant s'ingérer dans ses relations extérieures ou dans son gouvernement intérieur. Cela revenait en somme à avertir les ennemis du protégé qu'ils auraient affaire au protecteur s'ils attaquaient.

Les Anglais signèrent des traités de protectorat avec les princes des Indes puis, plus tard, avec les sultans malais. Mais ils placèrent aussi auprès des souverains des résidents sans pouvoir précis, des conseillers dont la présence assurait le maintien de la paix et de l'ordre public. Les traités de protectorat de la Marine Française n'allèrent pas jusque-là. Le roi Denis, par exemple, à l'embouchure du fleuve Gabon, s'engagea seulement "à céder à perpétuité à la France deux lieues de terrain" et à contracter "une alliance offensive et défensive avec la France qui, d'un autre côté, lui garantit sa protection". Il ne fut pas question de résident.

Le protectorat fut donc essentiellement une déclaration de chasse gardée vis-à-vis de l'étranger. Il apparaissait, moins important que les colonies et même que les comptoirs, dispersé un peu partout sur les côtes, colonisées ou non de l'Afrique, puisque la présence du protecteur n'y était même pas toujours assurée. Il n'en fut pas de même en Indochine où la France, comme l'Angleterre en Malaise, envoya des résidents. Le protectorat d'Afrique Noire évolua lentement. Il conserva son aspect essentiel de zone réservée aux entreprises futures du protecteur jusqu'à la conférence de Berlin (1885) et ne fut, juridiquement, jamais pris au sérieux.

trait__du_BardoC'est en Tunisie que le statut du protectorat fut, à la fois défini de façon plus rigoureuse et presque immédiatement torpillé. Le traité du Bardo [ci-contre] reprenait à peu près les stipulations des protectorats d'Extrême-Orient : "Le Gouvernement de la République française prend l'engagement de prêter un constant appui à S. A. le Bey de Tunis contre tout danger qui menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse ou qui compromettrait la tranquillité de ses États" (Art. 3). "Le Gouvernement de la République française sera représenté auprès de S. A. le Bey par un Ministre Résident, qui veillera à l'exécution du présent Acte, et qui sera l'intermédiaire des rapports du Gouvernement français avec les Autorités tunisiennes pour toutes les affaires communes aux deux pays" (Art. 5).

"Les Agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étrangers seront chargés de la protection des intérêts tunisiens et des nationaux de la Régence.

En retour, Son Altesse le Bey s'engage à ne conclure aucun acte ayant un caractère international sans en avoir donné connaissance au Gouvernement de la République française et sans s'être entendu préalablement avec lui" (Art. 6).

On représenterait donc le pays vis-à-vis de l'étranger, on y respectait la souveraineté intérieure et on se contentait d'y envoyer un résident. C'était plus économique que d'y créer toutes les administrations d'une colonie et ce fut sans doute pour cela, pour amadouer l'opinion française indisposée par les expériences malheureuses faites en Algérie, qu'on choisit la forme du protectorat. À cause de l'opinion française plutôt que pour ménager l'étranger. Car ce traité fut préparé dès 1878 par le Quai d'Orsay, "sous l'administration de M. Waddington", qui avait reçu à la conférence de Berlin les assurances de Salysbury et de Bismark. On savait donc que l'étranger ne protesterait pas, sauf peut-être l'Italie, avec laquelle il eût mieux valu négocier après une annexion pure et simple qu'après une proclamation de protectorat. Peut-être aussi s'effrayait-on un peu, dans les milieux républicains, des termes de colonie et d'annexion : la République de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité ne pouvait décemment pas user à l'égard d'un autre peuple des méthodes cyniques et brutales de ceux qui réalisent leurs projets "par le fer et par le feu".

À la suite de la révolte et de la dure campagne de 1881, deux ans après le traité du Bardo, la Convention de la Marsa fut imposée au Bey, le 8 juin 1883. Son premier article anéantissait le principe même du protectorat en conférant tous pouvoirs au résident pour se substituer au Bey dans l'administration intérieure. "Afin de faciliter au Gouvernement français l'accomplissement de son Protectorat, Son Altesse le Bey de Tunis s'engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le Gouvernement français jugera utiles".

La souveraineté interne, dès lors, n'était plus que fiction. personne, en France, ne s'en inquiéta. Personne, au fond, n'avait attaché d'importance à cette souveraineté. Ceux-mêmes qui, par la suite, prétendirent s'inspirer du protectorat l'abandonnèrent sans scrupule. Comme Gallieni à Madagascar, quand il les gêna. Des grands coloniaux français, un seul voulut vraiment tenter l'expérience du protectorat : Lyautey. Il ne fut ni compris, ni suivi. C'est dans ses circulaires et dans ses lettres qu'il faut chercher une définition précise de ce statut idéal qui ne fut jamais nulle part appliqué sans être violé.

Lyautey_et_Moulay_Youssef
le sultan Moulay Youssef et Lyautey (derrière lui, Si Kaddour ben Ghabrit)

Pour que l'expérience du protectorat réussît, comme ce fut le cas dans beaucoup de territoires britanniques, il aurait fallu qu'elle s'appuyât sur une doctrine de tutelle. Si les traités avaient prévu un terme, même lointain, même indéfini, au contrôle du protecteur, celui-ci aurait été incité à former des cadres de relève indigènes. Et les protégés auraient plus volontiers accepté l'intervention dans leurs affaires intérieures de techniciens et d'administrateurs étrangers, qui auraient en même temps été des professeurs. Les complexes psychologiques des races inférieures ou supérieures ne se seraient peut-être pas formés.



III

[impérialisme]

La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d'expansion territoriale. ils ont inauguré "l'impérialisme colonial" qu'à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme "d'impérialisme", dans le sens d'expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s'est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu'il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L'expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l'intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s'affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n'était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l'expansion coloniale : "Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grande puissance".

Les mobiles économiques que l'on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n'existaient pas alors. L'Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l'Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu'après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l'espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L'idée d'une "colonisation de capitaux" remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s'était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des 9201898_psociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra "l'intérêt", "la somme d'avantages et de profits devant en découler pour la métropole" comme "le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale".

Qu'entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l'avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu'elle n'y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d'outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s'est installée - comme d'ailleurs en Algérie - la courbe s'était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l'Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d'Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu'ils n'en expédiaient en France. Le bénéfice n'apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d'achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu'avec l'argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n'existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L'impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu'il spéculait à terme au lieu d'opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l'impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d'une part à ceux qui participaient et, de l'autre, à ceux qui recevaient l'équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l'intérêt économique du système fut l'Anglais Hobson [photo ci-dessous], dontHobson_portrait le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu'en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n'avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d'outre-mer n'avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l'ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l'arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s'étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l'évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n'étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu'en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d'achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l'étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L'ensemble de la nation en profiterait au lieu d'une petite minorité d'investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

arton392Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l'impérialisme. Mais, en fait, il continua d'être infiniment plus complexe. C'est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c'est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l'inspira d'abord, était aux yeux de tous, comme il l'est aujourd'hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l'anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l'expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d'élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l'idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n'était pas la doctrine d'extermination qu'il devint au temps d'Hitler, mais un idéal de civilisation, d'amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au "trafic honteux" des marchands d'esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l'exploitation esclavagiste de l'homme par l'homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s'explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l'annexion, disparut.

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Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu'ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la "populeuse Asie" et de la "ténébreuse Afrique". Ils étaient convaincus d'accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu'elles s'élevaient contre les abus qui défiguraient l'oeuvre coloniale, lorsqu'elles démasquaient les profiteurs hypocrites d'Europe ou d'outre-mer, s'inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l'impérialisme, ne concluait pas à l'abandon des colonies : c'eût été trahir les races inférieures. Ce qu'il souhaitait, c'était une tutelle honnête dans l'intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l'impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l'exportation de capitaux à la recherche des profits de l'exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.


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IV

[colonialisme]

Le mot "colonialisme" est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les "évolués" qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l'impérialisme colonial. Si l'on essaie de serrer son sens de près, on s'aperçoit qu'il désigne d'une part l'exploitation capitaliste des territoires d'outre-mer au profit de la métropole, d'autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d'expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l'impérialisme colonial, à l'exception de la bonne conscience. "Colonialisme" est un terme péjoratif. Il est l'impérialisme privé de son bon droit, l'impérialisme démasqué, devenu immoral.

Dans ces conditions, rien de surprenant si personne ne se reconnaîtKenya_colonial colonialiste. La mentalité impérialiste n'a pas disparu. On la rencontre, en particulier, parmi les colons, au Kenya [le Kenya colonial, 1950/51 - source] ou en Algérie. Lorsque ceux-ci s'opposent aux Africains de couleur ou aux gouvernements métropolitains, ils sont forts de leur bonne conscience. Deux générations historiques s'affrontent alors : celle de l'impérialisme et celle du colonialisme. Elles n'ont pas le même âge et ne peuvent pas s'accorder.

Ceux qui, en Europe, sont restés proches de l'impérialisme, repoussent la désignation de colonialisme et, rejetant également le terme d'impérialisme peu à peu englobé dans la réprobation colonialiste, évoquent des idéaux imprécis d'union, d'intégration, de fédération. Ces formes ultimes de la colonisation cherchent à remplacer la domination impérialiste par de nouveaux liens politiques. Elles admettent qu'économiquement, les territoires d'outre-mer représentent une charge pour la métropole. Lourde charge que les gouvernements assureront pour la plus grande part, les capitaux privés étant subordonnés et contrôlés étroitement. Les profits qu'ils escomptent sont limités et lointains. Cette colonisation, qui satisfait les besoins émotifs des nationalistes, manque de charme aux yeux du contribuable ou du capitaliste, qui aime avoir des coudées franches. L'un et l'autre considèrent alors avec aménité, dernière née de la politique coloniale, la décolonisation.


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orchestre improvisé, Madagascar, 1946 (source)


V

[décolonisation]
Rien de plus simple, en apparence, que la décolonisation. Elle est l'abandon par la métropole de sa souveraineté politique sur sa colonie. Ce qui ne signifie pas un retour au statu quo ante, car l'Histoire est irréversible et les colonies ont trop profondément subi l'empreinte des métropoles pour désirer effacer toutes leurs traces. Aussi bien ne parle-t-on de décoloniser que lorsque l'indépendance est réclamée par des élites dites "évoluées", c'est-à-dire, quoiqu'elles en aient, plus ou moins européanisées.

Les nationalistes européens peuvent condamner la décolonisation et chercher à l'éviter, en considérant qu'elle diminue le prestige de la métropole. Si celle-ci est assez puissante pour maintenir sa domination, si sa propre dépendance vis-à-vis des autres nations lui permettait d'user de cette force, si ses ressources étaient assez abondantes pour qu'elle assume seule et à long terme les charges de la colonisation, elle resterait maîtresse du jeu.

La réaction de ceux qui ne sont pas nationalistes est beaucoup plus nuancée. Ils constatent que l'abandon de la souveraineté entraînerait l'économie des frais d'administration, d'outillage, d'assistance sociale, bref, qu'elle diminuerait considérablement les charges des territoires d'outre-mer. Ceux-ci deviendraient de simples pays sous-développés auxquels on accorde l'aide que l'on veut, à des conditions implicites ou explicites que l'on fixe.

Pour les milieux économiques, ces pays sous-développés représentent des possibilités d'investissements plus avantageuses que les colonies. Le contrôle y est moins tatillon que celui de la métropole. Le risque y est peut-être moins grand que dans les colonies qui menacent de se révolter. Sans doute, les pays sous-développés peuvent-ils un beau jour "nationaliser" les entreprises étrangères. Mais ce faisant, ils décourageraient pour longtemps les prêteurs dont ils ont besoin. Au total, le risque n'apparaît pas moindre dans les colonies que dans les pays sous-développés. Pour le supprimer, la seule solution serait de n'investir que chez soi. On reviendrait alors à la thèse de Hobson.

Pour les colonies, la décolonisation est l'accès à l'indépendance. Mais, en Afrique noire tout au moins, cette indépendance n'est conçue par les élites qu'à un niveau de vie au moins égal à celui de la métropole. Et celui-ci n'est possible qu'avec l'aide économique et technique de la métropole ou d'autres pays étrangers. Cette contradiction commence seulement d'apparaître aux yeux des leaders d'outre-mer. Ils n'osent cependant pas choisir ouvertement l'indépendance dans l'austérité. Ils préféreraient n'avoir à choisir qu'entre l'aide de l'ancienne métropole et celle des autres puissances. Mais cela reviendraient encore à choisir entre une certaine dépendance ancienne et une certaine dépendance nouvelle. Qui soutiendra que les Philippines ne sont en rien dépendantes de Washington ou la Mongolie extérieure de Moscou ? Et qui ne sera frappé de la similitude entre les procédés, les rivalités, la diplomatie des puissances capables de secourir les pays sous-développés, et celles des impérialismes d'antan ?

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Les colonies, en général, ne souhaitent pas la rupture des liens économiques avec la métropole. L'indépendance politique et l'espoir de restaurer ou de créer des cultures nationales leur suffiraient. Alors que l'économie réalisée par la décolonisation pallierait aux yeux des opinions publiques métropolitaines la perte de prestige due à l'accession à l'indépendance des colonies, celles-ci cherchent un moyen qui leur donne l'indépendance sans les priver de l'assistance. Elles sont alors plus souvent proches des "colonialistes" que des "anticolonialistes" européens. Et le terme "décolonisation" devient une dénomination très générale, comme celui de colonisation, pour désigner des rapports nouveaux qu'il n'est pas encore possible de définir avec précision. Ainsi union, intégration, fédération, Commonwealth. Le seul point commun entre ces néologismes réside dans une démission politique plus ou moins complète de l'ancienne métropole.
L'indépendance complète n'existe plus aujourd'hui. Elle n'a été possible qu'au temps où l'isolement l'était. La marche de l'Histoire s'est traduite par la constante multiplication des hommes, par l'occupation des espaces déserts, par la disparition progressive du nomadisme. Aujourd'hui, tous les peuples sont en contacts les uns avec les autres. L'indépendance devient, comme le nationalisme, un leurre d'esprits attardés. La seule réalité est l'interdépendance qui exige des abandons de souveraineté.

Henri Brunschwig (1904-1989)
Cahiers d'études africaines, n° 1,
éd. Mouton & Co, 1960, p. 44-54


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décolonisation, janvier 1960, dessin de Fritz Behrendt


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texte du Traité du Bardo (France et Tunisie, mai 1881)


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samedi 21 juin 2008

séminaire Jacques Frémeaux et Daniel Lefeuvre

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les guerres d’Algérie,

1830-1857 ~ 1954-1962

Séminaire Jacques Frémeaux et Daniel Lefeuvre


Séminaire  de master d’histoire, sous la direction de Jacques Frémeaux (Université Paris-Sorbonne/Paris-IV) et Daniel Lefeuvre (Université Paris VIII)

Dans quelles mesures la mise en perspective des années de la conquête de l’Algérie à celles qui conduisirent à l’indépendance Smala_a0109de celle-ci permet-elle d’éclairer des continuités et des discordances dans les méthodes des guerres coloniales, dans leurs enjeux, aussi bien militaires que politiques ou économiques ;  dans le poids du religieux lors des  périodes de résistance, de révolte ou d’insurrection ? Dans les pratiques de la domination et de l’administration des populations colonisées.

Dans quelle mesure, également, les réflexions sur l’histoire de la conquête ont-elles été mobilisées lors de la guerre d’Algérie ? Quels ont été les représentations et les usages de ces représentations, construites pendant les années de conquêtes et durant la guerre d’Algérie ?

Autant de thèmes qui seront abordés au cours de ce séminaire à partir d’exposés présentés par différents historiens spécialistes de ces questions.

Les séances auront lieu un mardi sur deux, de 14 h à 16 h soit à Paris IV (salle E 658) soit à Paris 8 (salle D ??? ou B ???).

Un calendrier précis et un programme détaillé des séances seront donnés à la rentrée universitaire.


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le passage des Portes de Fer, 28 octobre 1839
aquarelle de Gaspard Gobaut


Bibliographie

- Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870 ~ 1954-1962, Economica, 2002.

- Jean-Charles Jauffret (dir.), Des Hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Autrement, 2003.

- Jean-Charles Jauffret & Maurice Vaïsse (dir.) Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Complexe, 2001.

- Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome 1, 1827-1871, PUF, 1979.

- Daniel Lefeuvre, Chère Algérie, la France et sa colonie, Flammarion, 2005.


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soldats français


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éléments féminins du FLN



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lundi 9 juin 2008

indépendance du Cambodge (1953)

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l’assassinat de Jean de Raymond,

dernier Commissaire de la République

au Cambodge,

et l’indépendance du royaume

Jean-Michel ROCARD

 

Jean_de_Raymond_portrait




 

Y a-t-il un lien entre l’assassinat de Jean de Raymond, (1907-1951), dernier Commissaire de la République au Cambodge, et l’indépendance du royaume ?

La presse française de l’époque a donné les détails suivants.

L'annonce de l'assassinat a paru à la une du Figaro 31 octobre 1951, accompagnée d’une photo de Jean de Raymond et en page 8 de la description des faits : découverte du corps ensanglanté le lundi 29 octobre à 16h10 dans une chambre du palais du Commissaire de la République à Phnom Penh. L’article de Jean-Marie Garraud déclarait : «L’amitié qui unissait M. de Raymond et le Roi du Cambodge, la confiance que lui témoignaient les personnalités et aussi les habitants les plus modestes du pays prouvent que la mission du représentant de la France a toujours été remplie avec la plus grande loyauté. M. de Raymond avait par son action personnelle permis la pacification en obtenant le ralliement de nombreuses bandes de rebelles ‘Khmer-Issaraks’. Sa mort tragique est une lourde perte pour la France et pour le Cambodge».

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la une du Figaro le 31 octobre 1951

Les obsèques eurent lieu à Phnom Penh (voir Le Figaro du 1er novembre 1951, p. 2) en présence du roi Norodom Sihanouk, du général de Lattre de Tassigny, Haut Commissaire de France et Commandant en chef en Indochine. Télégramme de M. Letourneau, ministre d’État (chargé des relations avec les Etats associés). Déclaration de M. Tran Van Huu, chef du gouvernement vietnamien : «Le nom du gouverneur de Raymond vient s’ajouter à la liste glorieuse des grands Français morts au champ d’honneur et tombés au service d’une noble cause».

Puis Le Figaro du 2 novembre en page 9, fait état de la déclaration du général de Lattre de Tassigny aux obsèques de M. Jean de Raymond : «En substituant cet ignoble assassinat au combat qu’il n’ose engager le Vietminh avoue sa faiblesse».

Le retour en France de la dépouille mortelle est annoncé dans la rubrique «Le Carnet du Jour» du Figaro du 26 novembre 1951 :
«Les cérémonies prévues aujourd’hui lundi 26 novembre aux Invalides à l’occasion du retour de la dépouille de M. le Gouverneur de Raymond, mort pour la France, auront lieu à 15 h au lieu de 14 h15».

Dans le Figaro du lendemain, à la page 9 un petit entrefilet annonce succinctement : «Le corps de M. de Raymond a été ramené à Paris», titre suivi d’un texte très court : «Un appareil militaire a ramené hier au Bourget la dépouille mortelle de M. Jean de Raymond, commissaire de la République française au Cambodge, assassiné par le Viet-Minh. La cérémonie aux Invalides a eu lieu en présence des membres de sa famille, d’Albert Sarrault, de Jean Letourneau, de la délégation du Cambodge et de nombreuses autres personnalités. L’inhumation a eu lieu ensuite à Vannes dans le caveau familial».

Bref, une fois l’inhumation passée, il n’a plus été question du dernier gouverneur français du Cambodge et son assassinat n’est même pas mentionné dans les livres d’histoire qui traitent de l’indépendance de ce royaume.

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de Lattre de Tassigny aux obsèques de Jean de Raymond

Le Haut Conseil de l’Union Française
Or, le même Figaro du 26 novembre fait état du retour du général de Lattre à Paris venu de Hanoï assister à la réunion du Haut Conseil de l’Union française, d’une réception cordiale dans un salon orné de drapeaux français, vietnamien, cambodgien et laotien. Définition de ce Haut Conseil : «Le haut conseil sera, par la collaboration de tous, l’organisme qui permettra de concilier, de façon pratique et acceptable pour chacun, la coopération et la souveraineté des États composants» (note de J-M R : ce Haut Conseil est créé pour trouver le moyen le plus rapide de donner l’indépendance aux deux royaumes cambodgien et laotien et de trouver une solution à la coopération franco-vietnamienne).

On apprend enfin dans le Figaro du 29 novembre à la page 10 que la dernière délégation (celle du Laos) est arrivée et qu’elle assistera à la première réunion du Haut Conseil de l’Union française ; on apprend également que les délibérations du Haut Conseil seront secrètes.

Enfin, dans plusieurs journaux de l’époque des informations sont données au sujet de la mise en place de ce Haut Conseil de l’Union Française (en particulier Le Monde des 14, 21, 27 et 30 novembre 1951) dont la première session se déroule à l’Élysée le 30 novembre sous la présidence de Vincent Auriol, Président de la République.

 

L’indépendance du Cambodge
Les livres d’histoire donnent très peu d’informations sur la façon dont le Cambodge a obtenu son indépendance. Beaucoup d’auteurs l’attribuent à la seule intervention de Norodom Sihanouk. Sans vouloir les contredire, je pense personnellement que c’est surtout l’assassinat du dernier Commissaire de la République au Cambodge qui a poussé les gouvernements français de l’époque à accélérer le processus d’obtention de l’indépendance et du Cambodge et du Laos - la France n’étant impliquée que dans une guerre franco-vietnamienne. Pour preuve, Jean de Raymond n’a pas été remplacé après sa mort alors qu’au moins un autre Commissaire de la République au Centre Vietnam a été nommé fin 1953, ou début 1954.

Dernière question : comment a été annoncée l’indépendance de ces deux royaumes ? Réponse : dans la plus grande discrétion ! Sachant que la date de la fête de l’Indépendance du Cambodge est le 9 novembre, j’ai cherché dans la presse française du mois de novembre 1953 ce qui avait été annoncé au sujet de cette fameuse indépendance. Et n’ai trouvé, dans Les Figaro des 5 et 16 novembre, que 2 références au Cambodge :

- Le Figaro du 5 novembre 1953, en page 8 ou 9 une dépêche datée de Phnom Penh le 4 novembre 1953 : «Le gouvernement royal vient de diffuser le programme des cérémonies qui marqueront le retour du roi, le dimanche 8 novembre. 101 coups de canon salueront le roi qui gagnera directement la salle du trône où une cérémonie religieuse de bienvenue se déroulera. Le lendemain (c-à-d 9/11/53) aura lieu une importante cérémonie militaire devant le palais royal en présence du roi, du haut commissaire M. Risterucci et du Général de Langlade. Le commandement militaire sera solennellement remis au souverain khmer qui prononcera à cette occasion un important discours en français et qui lancera une proclamation à son peuple».

- Le Figaro du 16 novembre 1953 mentionne le retour du Roi du Cambodge à Phnom Penh (Le Roi serait resté à Paris plus longtemps que prévu !) et une crise politique locale (démission du Premier Ministre Penn Nouth).

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Conclusion
Y a-t-il un lien entre l’assassinat  (29 octobre 1951) du dernier Commissaire de la République au Cambodge et l’indépendance du Cambodge et du Laos (19 et 22 octobre 1953) ? L’auteur de ce papier le croit et les articles de presse mentionnés ci-dessus semblent le prouver. Comme nous l’avons dit plus haut, le Haut Conseil de l’Union Française a été créé dès l’annonce de l’assassinat et deux ans plus tard (octobre 1953) ont eu lieu les signatures :

1) des Accords de transferts militaires franco-cambodgiens (Le Figaro 19 octobre p. 12). Bien que les accords aient été signés au Quai d’Orsay le 19 octobre en présence de Norodom Sihanouk, les cérémonies militaires, elles, n’ont eu lieu que le 9 novembre à Phnom Penh devant le palais royal.

2) du Traité d’Amitié et d’Association entre le Laos et la France, qui accorde l’indépendance totale au royaume (sous réserve du droit d’intervention militaire de la France). (Le Figaro, 21 octobre p. 7).

le Traité d’Amitié franco-laotien a en fait été signé le 22 octobre au Quai d’Orsay par le roi du Laos. Ce qui va dans le sens de notre thèse, c’est que dans le Figaro du 22 octobre 1953, à la une, un article intitulé : «Le Conseil des Ministres a décidé d’adresser une Note à Bao Daï et au gouvernement vietnamien. Cette note précise les principes suivis par la France pour l’indépendance des Etats Associés».

Le gouvernement vietnamien, voyant que la France donnait l’indépendance au Cambodge et au Laos, se montrait moins docile vis-à-vis de la puissance coloniale. Il ne faut pas oublier non plus qu’à l’époque les Américains exerçaient des pressions sur la France pour qu’elle se retire du Sud-Est asiatique (le Président Eisenhower a même refusé à la France un soutien militaire au moment du désastre de Dien Bien Phu)…

La fête de l’Indépendance au Cambodge est célébrée tous les ans le 9 novembre. La fête nationale du Laos commémore tous les ans le 2 décembre l’arrivée au pouvoir du «Pathet Lao» (1975).

Jean-Michel Rocard

 

 

 

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Le Figaro, 31 octobre 1951 (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

 

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Jean de Raymond (1907-1951)

 

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14 avril 1951 à Pnom Penh, avec Norodom Sihanouk

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- vidéo : les obsèques à Phnom-Penh de Monsieur Raymond, commissaire de la République au Cambodge, Actualités françaises, 8 novembre 1951, 52' (ina.fr)

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obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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le général de Lattre aux obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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obsèques de Jean de Raymond, sortie de l'église, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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à gauche Norodom Sihanouk, à droite de Lattre (ina.fr)

 

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obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

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obsèques de Jean de Raymond, 8 novembre 1951 (ina.fr)

 

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Mise au point

Les propos de la rubrique «Commentaires sur Indépendance du Cambodge. Histoire officielle, histoire secrète» ci-dessus, exigent une mise au point devant des insinuations infondées et indignes.

Le Gouverneur Jean L. de Raymond, Commissaire de la République au Cambodge depuis mars 1949, a été assassiné le 29 octobre 1951 à l’Hôtel du Commissariat de la République par un domestique vietnamien engagé depuis un mois en remplacement d’un agent qui avait demandé son affectation à Saïgon.

Ce nouveau domestique n’avait pas été soumis au contrôle de sécurité du Commissariat. Or il avait adhéré au Comité des démarches du Viet-Minh de Phnom Penh depuis février, avait reçu une formation politique en mars et était inscrit au Parti communiste depuis septembre. Il s’associa un Chinois appartenant au même Parti, un autre Chinois et un boy vietnamien du Commissariat en vue d’effectuer l’attentat qui avait été décidé depuis plusieurs semaines par le chef de la Section de contrôle de ce Comité où il participa à une réunion le 28 octobre. Ce domestique vietnamien commit le crime le lendemain avec le Chinois pendant la sieste de Jean L. de Raymond et déroba des documents avant de  rejoindre le Nord Vietnam.

Les meurtriers ont été condamnés à mort par contumace par le Tribunal militaire de Phnom Penh, et le complice vietnamien du Commissariat, à dix ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour. L’identité des terroristes, les interrogatoires de ceux qui furent arrêtés par la police, les messages du Viet-Minh interceptés et les documents saisis par les services de sécurité français sont conservés dans les fonds des Archives nationales.

Le Viet- Minh félicita  «l’agent des cadres du Nambo» et donna l’instruction de ne pas divulguer l’information dans des zones dont les habitants «avaient quelque sympathie pour la politique khmérophile de M. de Raymond». Le meurtrier précisa qu’il n’avait pas agi par haine personnelle car «M. de Raymond  avait été un très bon maître, mais bien pour l’intérêt général et pour celui de la résistance ». L’assassinat aurait été «désapprouvé» par le Comité des cadres du Cambodge dont le chef, qui l’avait commandé, a été limogé.

Le Commissaire de la République s’était attiré la sympathie des Cambodgiens et celle des Indochinois avec qui il avait eu depuis longtemps à coopérer et à négocier, comme l’attestent de multiples témoignages. Cet attentat provoqua une grande émotion et «l’indignation unanime de tout le Royaume» selon les termes du Président du Conseil, notamment à Phnom Penh où le Commissaire de la République était très estimé et où sa bonté était connue, au point que sa confiance a été trompée.

Le roi Norodom Sihanouk pleura ; il rappela les «qualités de courtoisie et le sens élevé de l’humanité» dont faisait preuve le gouverneur de Raymond qui était «un des rares Français ayant toujours su lui dire avec courtoisie, la vérité, ce qui a évité beaucoup de déboires au Cambodge», et il témoigna : «son nom est intimement lié à l’indépendance de mon Royaume dont il est un des artisans français». Le Souverain le cita à l’ordre du Cambodge. Il voulut même faire supprimer, en signe de deuil, les cérémonies traditionnelles du «Tang Tôc» et il fit annuler les réjouissances populaires organisées devant le Palais et au Phnom.

La vie et l’œuvre du gouverneur Jean L. de Raymond, Mort pour la France, seront mieux connues grâce à sa biographie complète en préparation, qui en précisera les réalisations et présentera les témoignages utiles à l’histoire.

Jean-François de Raymond
fils de Jean L. de Raymond,
Docteur d’État-ès lettres et sciences humaines,
professeur d’université honoraire, ancien diplomate

 

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Posté par michelrenard à 20:37 - - Commentaires [17] - Permalien [#]